PREMIERE PARTIE. — LE CERVEAU ET L'aME
la douleur consciente, ne soit qu'un phénomène physique purement passif ; et nous en dirons autant de la série restitutive. L'elFort conscient, serait-il privé de liberté, Facte locomoteur et sa direction, sont des phénomènes de sensibilité qui ne s'expliquent pas sans un double principe d'activité et de passivité, d'étendue matérielle et de simplicité formelle. Nous ne reviendrons i)as sur ces explications déjà trop souvent répétées, et nous allons droit au fond du débat.
Faut-il ne voir, dans ce double phénomène du co?^p reçu et du coup rendv, qu'une simple transmission d'un mouvement externe reçu de la pierre qui nous a frapir.;, communiqué à différents organes, transformé et finalement restitué à cette même pierre?
Telle est la vraie question que notre auteur suppose sans cesse résolue comme il lui plaît, mais qu'il n'a pas pris la peine de poser ni de discuter.
Pour y répondre, il suffirait de faire remarquer ?arlifice d'un exemple qui a été choisi entre mille, et arrangé à dessein, de manière à nous donner le simulacre d'un simple mouvement mécanique transmis passivement et restitué. A entendre nos adversaires, on croirait presque que la pierre arrive, frappe et revient sur son agresseur, à peu près comme une balle élastique rebondit sur un mur, vers celui qui l'a lancée ; et que le geste d'un homme qui se venge est semblable à celui d'une poupée mécanique qui restitue un mouvement reçu !
Mais que de telles conaparaisons sont fantaisistes, outrées et invraisemblables ! A notre tour, proposons un autre exemple et prenons les casbien plus fréquents où l'une des deux séries manque complètement. Tantôt c'est la première qui fait défaut ; l'individu a lancé lo' Je la pierre a son ennemi sans avoir reçu la moindre pro- mu. vocRtion de sa part.
Lk ctnvEAr
98 ÉTUDES l'HILOSOPIllOUES
Tantôt c'est la seconde série (jiii fait défaut; cet houiine frappé brutalement ne se vengera pas, soit par lâcheté, soit par un motif supérieur, suivant l'exemple des martyrs.
Que devient alors l'explication mécaiiicjue ((ui exige unecorrélation nécessaire entre l'action et la réaction, entre la série réceptive et la série restitutive du mouvement?... Vous devinez l'embarras de nos mécaniciens. « Que faire dans cette situation éciuivoque ! On la dissimule volontiers, ou mieux l'on essaie de la tourner en invoquant les analogies, les à peu prés et les faux-fuyants si chers à la science des affirmations positives. On voit, par exemple, un spectacle d'horreur ; on recule épouvanté : l'horreur aperçue devient l'analogue du choc extérieur ; elle ébranle sans doute les nerfs optiques, et cet ébranlement se transforme en mouvement de recul, en expression d'épouvante !... Ce n'est pas sérieux, me dira-t-on ; un spectacle efTrayant n'ébranle pas plus ni autrement le nerf optique qu'un spectacle attrayant; les rayons lumineux ne possèdent pas une faculté variée d'ébranlement suivant la signification morale de l'image qui les envoie. Il n'importe ; sérieuse ou non, cette explication est la seule possible, et elle est au fond de la pensée de tous ceux qui n'acceptent que le mouvement physique communiqué et transformé (1) ».
Loi Ce n'est pas tout^, et cette assimilation fantaisiste pèche encore par un autre endroit. Les lois de la mécanique n'exigentpas seulement l'existence d'une corrélation nécessaire entre l'action et la réaction, mais encore une proportion et une ^^aZî'^^ rigoureuses. S'il est purement mécanique, le mouvement restitué ne saurait être ni inférieur, ni supérieur au mouvement reçu.
(1) Chaufîanl, La vie, p. 266.
i'/galité.
PHIi-MlliRE partit:. — LE CERVEAU ET L'aME 99
Or les phénomènes psychiques se dérobent à toute application de cette loi. Les sensations elles-uièines, d'après la fameuse loi de Weber dont nous parlerons phis loin, ne sont jamais équivalentes à l'intensité de l'excitation qui les provoque, mais seulement au logarithme de cette excitation. Aussi Fechner est-il obli.ué de reconnaître « l'invraisemblance intrinsèque qu'il y aurait à ce qu'un rapport, comme celui qui trouve son expression dans la loi de Weber, dût s'appliquer à la propagation de mouvements mécaniques (1). »
Mais ici, dans l'ordre purement intellectuel, il n'y a plus aucun rapport possible. Le degré de haine et de violence dans la vengeance ne se mesure aucunement sur le degré de violence du coup reçu. Une légère ])rovocation sur un caractère irascible peut être suivie d'une grande colère. De même, le mouvement d'horreur et de répulsion à la vue d'un spectacle terrible n'est nullement proportionné au choc des rayons lumineux sur la pupille. En un mot les explications purement mécaniques, n'ont plus ici aucun sens.
Cette conclusion ressortirait encore davantage, si nous poursuivions notre analyse. La finalité, par ex- Fiaaiité. emple, qui caractérise la réaction violente de l'individu qui se venge et vise son adversaire, ne ressemble en rien aux caractères des mouvements mécaniques qui sont par eux-mêmes indilférents à toute direction et incapables de choisir un but.
Mais il nous semble que la démonstration est suffisante. L'hypothèse mécanique est une explication superficielle qui échoue, malgré tous les artifices lorsqu'on essaye de l'appliquer exactement à un exemple choisi entre mille, alors que tous les autres cas se dérobent absolument à son interprétation systématique.
(1) Cfr. Wundt, Éléments de psychologie physiologifjue, t. I, p. 395.
lUU ÉTUDES PUILOSUCUIQUES
Q"« Mais si le mouvement de vengeance (lui relance la
drvienl " *
irmo..- pierre n'est nullement identique au mouvement qui a "tu? lancé la pierre une première fois ; et si ces deux mouvements, loin d'être la transformation l'un de l'autre, doivent être attribués à deux causes distinctes et très dilférentes, on peut nous demander qu'est devenu le premier mouvement ? Puisque rien ne se crée, et que rien ne se perd, oii a donc passé ce mouvement?
C'est là une curiosité fort légitime qu'il nous sera facile de satisfaire.
L'expérimentation démontre que, lorsqu'un nerf sensitif est excité, il se produit deux effets physiques immédiats et constants : une accélération des mouvements de composition et de décomposition de la substance nerveuse, et par suite une augmentation de température occasionnée par ces combustions. Altérations moléculaires et vibrations caloriques sont donc les transformations équivalentes du mouvement extérieur ou du choc qui a cessé. (Jue les phénomènes de sensibilité et de volonté soient ou ne soient pas provoqués par ce choc, il importe peu, l'élévation de température, et l'accroissement des combustions organiques, demeurent toujours les mêmeset toujours proportionnés à l'intensité du choc, comme l'ont démontré les remarquables expériences de M. Schiff désormais devenues classiques (1). Que l'on opère sur un animal préalablement insensibilisé et paralysé de ses mouvements, ou bien sur un animal jouissant de ses facultés sensibles, le résultat physique est identique; l'aiguille du galvanomètre marque toujours la même élévation de température pour le même degré d'excitation mécanique. Preuve manifeste que le mouve-
;lj Vdv. Cli.iuffard, La vie, p. 271
PKEMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET L'AME lOl
ment extérieur se transforme en échanges moléculaires et en chaleur proportionnelle, et nullement en pensée. Le mouvement parti du monde extérieur lui est exactement restitué en combustion et en calorique, et nullement en 0])ération psychique.
Toutefois, en aflirmant que le mouvement extérieur ne se transforme pas en pensée, nous ne voulons pas dire que la pensée, mettant en jeu les activités propres du cerveau, n'ait aucun rapport avec l'accroissement des combustions et de la chaleur des organes ; et c'est ici le lieu de discuter une nouvelle opinion qui ne tendrait rien moins qu'à identifier la chaleur et la pensée, ou à considérer celle-ci comme une transformation plus ou moins merveilleuse de celle-là.
Pour apprécier comme il convient la nouvelle hypo- u
chaleur
thèse, rappelons quelques données élémentaires du ne
, ,', produit
problème. pasu
S'il est un principe constaté et universellement ad- ''^°*"* mis en physiologie, c'est que tout travail mécanique d'un muscle est une dépense de chaleur. La quantité de chaleur qui disparaît du muscle, quand il produit un travail mécanique utile, est la mesure de l'effet mécanique produit. En d'autres termes, il y a équivalence entre la chaleur dépensée et le travail produit. La grande loi de la transformation, ou plutôt de la corrélation des forces, qui régit le monde inorganique, se trouve ainsi étendue jusqu'au monde organique et vivant.
Ce point capital est définitivement acquis à la science, depuis les recherches d'Helmoltz sur les muscles de la grenouille, et celles de MM. Becquerel, Breschet, Béclard, etc., faites notamment sur les muscles du chien et de l'homme.
102 ÉTLDES PUILOSOPHIQUES
11 serait donc tout naturel de conclure de ce principe fondamental, ({ue si la chaleur cérébrale, résultant de l'oxydation des éléments carbonés et hydrogénés du tissu nerveux, se transformait en pensée, il se produi rai tconséquemment dans le cerveau une perte de chaleur proportionnelle, et un refroidissement au moins relatif, mais d'autant plus intense que le travail intellectuel deviendrait ])lus actif.
Or c'est justement le phénomène inverse qui est scientifiquement constaté. Bien loin d'occasionner une perte de calorique, la pensée semble produire un échaulfement notable des organes sensoriels.
Les expériences, répétées à l'infini et avec des instruments thermo-électriques d'une précision et d'une sensibilité vraimentmerveilleuses, ont toujours donné les mêmes résultats: au lieu de constater une perte de chaleur proportionnée à l'intensité des opérations psychiques, c'est au contraire une augmentation notable de chaleur que l'on constate. Donc, ce n'est pas la chaleur qui se transforme en pensée. Telle est du moins la première idée qui vient à l'esprit de tout observateur impartial : c'est en ett'et la conclusion la plus simple et la plus naturelle.
Comment les matérialistes voudraient-ils y échapper? En gretfant une nouvelle hypothèse toute gratuite sur la première. Sans doute, disent-ils, le cerveau «cparaîts'échaufferd'un degré, par exemple; mais que s'estilpassé en lui ? un simple échauffement d'un degré, ou bien un échauffement de trois degrés accompagné d'un refroidissement de deux degrés (1) ? >
Assurément une machine qui travaille peut se maintenir au même degré de température, si on lui communique une chaleur égale à celle qu'elle dépense;
(1) Herzen, Le cerveau et l'activité cérébrale, p. 129.
FREMIKUt PARTIE. — LE CERVEAU ET l'aMË 103
elle peut même s'échauffer davantage si on lui communique une chaleur supérieure à son travail; ainsi le muscle s'échaulleen travailhmt; ces faits sont d'une possibilité indiscutable. Mais n'est-ce pas à nos adversaires de prouver que ces nouvelles hypothèses se réalisent dans le fonctionnement du cerveau et qu'elles sont cause que les résultats au moins apparents constatés par eux sont diamétralement opposés à ceux qu'ils attendaient? Gomment le prouvent-ils ? — C'est plus commode : ils ne le prouvent pas, ils se contentent d'une telle conjecture parce qu'elle leur plaît, en avouant du reste que l'hypothèse nouvelle n'est pas vérifiée et qu'il est même impossible de la vérifier scientifiquement. Ces aveux sont assez significatifs pour qu'on nous permette au moins d'en citer un seul :
«. Il est vrai qu'en travaillant, la machine consomme une partie de son calorique ; mais c'est là un fait que nous ne pouvons constater qu'au moyen de la caloriîneYr/e, — etquidemeureraitàjamaisinconnuetinconnaissable si nous n'avions que la t hermométrie k notre disposition. Or les expériences calorimétriques sur le cerveau sont impossibles et nous sommes réduits uniquement à la thermométrie.... qui ne peut nous indiquer qu'une seule chose : l'état thermique momentané d'un objet quelconque, et nullement la manière dont cet état a été produit dans l'objet... de sorte qu'il nous est impossible de savoir si dans un cerveau actif to2ite la chaleur dégagée par les réactions chimiques qui se passent au sein de ses éléments histologiques est mise en liberté comme telle, ou bien si une partie de cette chaleur est consommée et se transforme en énergie psychique. Mais assurément cette dernière supposition est a priori la plus vraisemblable » (1).
(1) Herzeu, Le cerveau et l'activité cérébrale, p. 136.
lui ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
Mais si la transformation de la chaleur cérébrale en pensée ne peut être prouvée ni constatée, alors qu'on constate et que l'on prouve la transformation de la chaleur musculaire en travail mécanique ; si elle n'est plus, d'après votre aveu, qu'une « supposition a priori >, — et qui plus est, une hypothèse invérifiable et partant extra-scientifique, — n'est-elle pas ruinée dans sa base scientifique et expérimentale, comme nous l'avons déjà vue ruinée au point de vue métaphysique et rationnel ?
A»enx Pour être justc, nous devons constater que bon noml)re de matérialistes actuels, en face des progrès de la thermo-dynamique, ont changé de tactique et rejeté cette hypothèse. < La quantité de chaleur dégagée parle cerveau, nous avoue M. Ferrière (1), n'est convertie en quoi que ce soit. Ces formes (de la chaleur et de la pensée) sont concomitantes et non successives, et encore moins dérivées l'une d'une transformation de l'autre. Par conséquent, ajoute-t-il, une fois que le physiologiste les a constatées, sa tâche est achevée ». — Voilà qui est bien dit : après avoir constaté que la chaleur ne se transforme pas en pensée, le physiologiste doit s'arrêter, puisque sa tâche est achevée et que celle du philosophe commence. Or nous avons vu comment la philosophie réprouve toute hypothèse qui ose identifier deux termes irréductibles : la pensée et le mouvement.
La Laissons de côté cette vaine hypothèse de la trans-
pro-iuit formation de la chaleur en pensée ; et prenant le conchai'ear. trépied d'une conception si grossière, demandonsnous si ce ne serait pas plutôt l'effort de la pensée qui
(1) Ferrière, La vie et l'âme, p. 538,
produirait indirectement la chaleur du cerveau, en accélérant le mouvement des organes et la circulation du sang.
Qu'il y ait lieu de se poser cette nouvelle question, cela est manifeste, puisque toutes les expériences constatent un développement de chaleur cérébrale d'autant plus grand que l'effort intellectuel est plus intense. Si la pensée n'est pas identique à un mouvement matériel tel que la chaleur, on ne saurait nier qu'elle lui soit étroitement unie. Mais cette union ne saurait être expliquée par la fiction d'une harmonie préétablie; il nous faut admettre un véritable lien de causalité.
L'expérience intime nous prouve en efTet que notre âme, sans créer de nouvelles forces matérielles, peut faire passer de la puissance à l'acte celles qui existent dans nos organes, diriger leur évolution et provoquer ainsi les mouvements du corps, de bien des manières et pour bien des motifs.
Ici, c'est l'etibi-t de la volonté sur les muscles et les organes locomoteurs ; là, c'est l'effort de l'activité intellectuelle sur les organes de la mémoire et de l'imagination, pour mettre en mouvement ces images sensibles qui sont les matériaux de nos abstractions, de nos idées, et par conséquent de tous nos jugements, raisonnements, ou volitions dont l'idée abstraite est l'élément fondamental.
Et comment la pensée pure activerait-elle les opérations sensibles des organes cérébraux, sans provoquer par là même un redoublement dans les opérations nutritives de ces organes ? Sous son effort, le sang afflue dans le cerveau avec les richesses nutritives dont il est le véhicule, et accélère les réactions chimiques de la nutrition. Or nous savons que la production de la chaleur est un effet de la nutrition, c'est-
106 ÉTL'DKS HUILOSOPHIOUES
à-dire des combustions lentes qui s'ellectueni, dans l'intimité des tissus. La combinaison de l'oxygène du sang avec les éléments carbonés et hydrogénés de nos tissus (combinaisons dont l'acide carbonique, Teau, l'urée, etc. sont les termes ultimes) constitue en ell'et une véritable oxydation ou combustion : et toute combustion est accompagnée de chaleur. En sorte que cette chaleur, qui est toujours proportionnelle à ce travail de réactions chimiques dans nos tissus, devient indirectement proportionnelle à l'eflort intellectuel qui l'a provoqué. En ce sens, l'observation de Lavoisier, si souvent alléguée par les matérialistes, nous paraît fort juste. « Ce genre de rapprochements, nous dit-il, permet de comparer des emplois de force entre lesquels il semble n'exister aucun rapport. On peut connaître, par exemple, à combien de livres en poids répondent les etï'orts d'un homme qui récite un discours, d'un musicien qui joue d'un instrument. On pourrait même évaluer ce qu'il y a de mécanique dans le travail du philosophe qui réfléchit, de l'homme de lettres qui écrit, du musicien qui compose. Ces eflbrts, quoique moraux, ont quelque chose de physique et de matériel qui permet, sous ce rapport, de les comparer à ce que fait l'homme de peine. Ce n'est donc pas sans justesse, ajoute-t-il, que la langue française a confondu sous la dénomination commune de travail les efforts de l'esprit et ceux du corps, le travail du cabinet et le travail du mercenaire (1) ». Pas Rien de plus juste ni de plus profond. A l'effort inleTchi'-' tellectuel sur les organes cérébraux correspond toujours un travail de ces organes matériels, et ce travail mécanique est véritablement proportionnel à l'effort intellectuel. Mais que cet etfort est peu proportionné
(1) Cl. Bernard, Phénomènes de la vie, II, 515.
uique.
PREMIÈRK PARTIE. — LE CERVEAU ET L'aME 107
au mérite de l'œuvre intellectuelle élaborée par l'artiste, l'orateur, rhomine de génie !
C'est ici que nous allons toucher du doigt la différence radicale qui sépare les forces matérielles de celles de l'esprit. Plus l'ellort que produit l'explosion de la poudre dans un canon est considérable, plus il lancera loin le même projectile, et plus la vitesse protluite sera grande. La proportion est ici mathématique et l'on peut prédire à l'avance si le but sera atteintetdansquel espace de temps il le sera. On peut faire des calculs analogues pour toute autre machine à vapeur, hydraulique, électrique, etc.
En est-il de même de l'esprit? Peut-on mesurer l'importance d'une œuvre intellectuelle à la grandeur de l'etïort et aux sueurs qu'elle a coûtées ? — Mais ce serait plutôt le contraire. L'artiste le plus habile, le poète le mieux inspiré, le littérateur le plus brillant, l'orateur le mieux doué, sont ceux qui d'ordinaire produisent les œuvres les meilleures avec le plus de facilité et le moins de peine.
D'ailleurs, il est une vérification bien simple que MM. les matérialistes ont déjà essayée, et qu'ils essayeront encore longtemps sans plus de succès. Qu'ils prennent plusieurs sujets d'intelligence très inégale, qu'ils leur imposent la même tâche^ la composition d'un discours par exemple, et pour comparer les produits littéraires sortis de leurs cerveaux, qu'ils appliquent leur théorie. Si le travail intellectuel est identique au travail physico-chimique des cellules cérébrales, il doit suftîre pour en juger de comparer les effets matériels de Foxydation cérébrale. Comparez donc les degrés de chaleur et d'électricité produits, les quantités d'urée, d'eau, d'acide carbonique; comparez les résidus del'oxydation passés dans les urines sous forme
lOH ÉTUnKS FllILOSOPHIOUKS
de sulfates, de phosphates, etc. (1) ; et dites-nous si le classement des œuvres intellectuelles de vos concurrents, opéré par une méthode si grossière, concorde, ne serait-cequ'approximativement, avec le classement d'un jury de Sorbonne.
La proportion de ces résidus pourra peut-être servir à comparer l'intensité des efïorts et du travail matériel et cérébral accomi)lipar vos orateurs, mais vous servira-t-elle à mesurer la valeur oratoire, littéraire ou philosophique de leurs discours? Mesurerez-vous le bel esprit, le génie, ledévoûmentd'un homme decœur, l'héroïsme, au poids des sulfates et des phosphates expulsés des organes ?
Il est clair que l'elfort physi(jue, muS' iilaire ou cérébral ne nous donne en aucune façon lo degré, ni de la puissance intellectuelle, ni de la vertu, et que la dépense organique n'est nullement proportionnelle au produit de l'esprit.
Donc, Concluons donc, encore une fois, que si les opérations .,i«s. de l'esprit sont liées à celles des organes matériels,
iJeulite. ^ ^
elles sont bien loin de leur être identiques. Le fonctionnement du cerveau est la condition de la pensée, mais ce n'est pas le cerveau qui pense. Il y a peut-être un équivalent chimique de l'effort sensible sur les organes cérébraux, comme il y en a un du travail musculaire; il n'y a pas d'équivalent chimique de la valeur d'une œuvre intellectuelle.
(1) « La proportion de ces sulfates et de ces phosphates peut servir à doser rintensité du travail (intellectuel) accompli... il y a probablement (?) nii équivalent chimique du travail intellectuel». (Perrière, La vie et râm«, p. 100).
Les arguments du matérialisme.
1° l'illusion métaphysique du moi.
Le moi, cet élément unique et indivisible qui s'affirme si catégoriquement au fond de la conscience humaine, et dont l'action coordinatrice et synthétique brille d'un si vif éclat dans toutes nos opérations intellectuelles, a été, comme on le comprendra aisément, le point de mire des premières attaques du matérialisme. C'est là le boulevard du spiritualisme, et par conséquent la place forte qu^il fallait démolir, sous peine d'être à jamais vaincu.
Ne pouvant toutefois nier directement le témoignage si clair de leur conscience, ni étouffer sa voix, nos adversaires s'appliquent à contester sa valeur ; ce ne serait là qu'une « illusion métaj^hysiqiie y^ dont Wsciiïectent de ne parler qu'avec un certain dédain.
« Le moi, écrit M. Taine, n'est qu'une entité verbale et un fantôme métaphysique, Ce quelque chose d'intime, dont les facultés étaient les ditierents aspects, disparaît : on voit s'évanouir et rentrer dans la région des mots la substance une, permanente, distincte des événements. Il ne reste de nous que nos événements, sensations, images, souvenirs, idées; ce sont eux qui constituent notre être ; et l'analyse de nos jugements les plus élémentaires va nous montrer que notre moi n'a pas d'autres éléments (1) ? >
Ainsi, contrairement aux règles classiques de la magie blanche, M. Taine nous prévient du tour de prestidigitation qu'il va exécuter sous nos yeux étonnés.
(I) Taine, De l'intelligence, I, p. 343.
M. TaioD
110 KlfUliS PUILOSOPUlOUtS
Il va faire évanouir le moi, ce moi que tout homme croit saisir au plus intime de lui-même, avec une telle évidence, (]ue Descartes l'avait posé jadis comme la pierre angulaire delà philosophie nouvelle : « Je pense, donc je suis >. Oui, M. Taine va le faire disparaître à nos regards, comme « un fantôme métai)hysique >, et pour opérer il ne se servira, nous dit-il, que de l'analyse logique d'un jugement le plus élémentaire. Son Nous voilà bien })révenus, soyons attentifs. « Soit logique, une sensation de saveur, puis une douleur dans la jambe, puis le souvenir d'un concert. Je goûte, je souffre, je me souviens. Dans tous ces verbes, se trouve le verbe être, et tous ces jugements contiennent le sujette, lié par le verbe être avec un participe qui désigne un attribut. Or, en tout jugement, le verbe est énonce que Paltribut est un élément, un fragment, un extrait du sujet, inclus en lui, comme une portion dans un tout ; c'est Là tout le sens et tout l'oflice du verbe être ; et il en est de même ici que dans les autres cas. Donc le verbe énonce ici que la sensation de saveur, la souffrance, le souvenir du concert sont des éléments, des fragments, des extraits du moi. Nos événements successifs sont donc les composants successifs de noire moi. Il est tour à tour l'un, puis l'autre. Au premier moment, comme l'a très bien vu Gondillac, il n'est rien que la sensation de saveur; au second moment, rien que la soullrance ; au troisième moment, rien que le souvenir du concert (1). >
Ainsi lorsque M. Taine nous dit : je pense, je souffre, je goûte, je me souviens, cela ne veut pas dire qu'il est un homme en chair ou en os, qui pense, qui souffre:, qui goûte, qui se souvient ; mais cela signifie seulement qu'il est successivement une pensée et rien
(1) Taine, i>ti V inleliigence^ I, 343.