‹ Études philosophiques (volume 4)Chapitre 40 sur 84 · PREMIÈRE PARTIE. — LK CERVEAU ET l'aME IH · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — LK CERVEAU ET l'aME IH

qu'une pensée ; une soudrance, une saveur, un souvenir, et rien que cela. En d'autres termes, loi"squ'il affirme cette proposition : je suis pensant, cela ne vent plus dire que l'attribut convient à un sujet, mais au contraire qu'il n'y a plus que des attributs et point de sujet! En vérité voilà une anah^se assez originale de la proposition ; ou plutôt c'est bien moins une analyse qu'une interprétation nouvelle, complètement diirérente de celle que tous les hommes raisonnables attachaient jusqu'ici à ces propositions.

Lorsque nous disons : je pense, je soufTre, nous affirmons que la pensée ou la soull'rance sont des états, des attributs, et nullement l'essence du moi qui pense et qui soulfre. Pas plus que lorsque nous disons : la cire est blanche, ronde... nous n'aflirmonsque la blancheur et la rondeur soient l'essence même de la cire. On voit clairement que l'attribut n'est pas toujours «un élément, un fragment, un extrait » de la snbstancedusujet, commele suppose notre philosophe; son argumentation se trouve ainsi ruinée par la Jjase.

A cette analyse si défectueuse, M. Taine ajoute, pour éclairer sa pensée, une comparaison devenue célèbre sacom-

^ paraison

que nous voulons apprécier ici parce que certains esprits nous en ont paru embarrassés et peut-être ébranlés. Nous allons la rapporter, en nous rappelant le proverbe du Sage qui nous dit : « comparaison n'est pas raison ».

L'illusion de notre esprit, lorsqu'il distingue le moi substantiel de ses opérations sensibles ou intellectuelles, « serait semblable, d'après M. Taine, k celle d'un homme qui pour mieux connaître une longue planche l'aurait divisée en triangles, en losanges, en carrés, tous marqués à la craie..., et qui dirait en parcourant tour à tour les divisions de sa planche : cette planche est ici un carré, tout à l'heure elle était unlo-

ll'l KTUDES HIllLObOPIligUtS

sange, là bas elle sera un triangle ; j'ai beau avancer, reculer, me rappeler le pass(3, prévoir l'avenir, je trouve toujours la planche invariable, identique, unique, pendant que ses divisions varient ; donc elle en diffère, elle est un être distinct et subsistant, c'est-àdire une substance indépendante, dont les losanges, les triangles, les carrés ne sont que les états successifs. — Pai' une illusion d'optique, cet homme crée une substance vide qui est la planche en soi. Par une illusion d'optique semblable nous créons ur»e substance vide qui est le moi pris en lui-même. — D • même que la planche n'est que la série continue de ses divisions successives, de même le moi n'est que la trame continue de ses événements successifs (1) >.

Le lecteur un peu exercé n'aura pas grand'peine à découvrir le sophisme qui se cache sous ces images. La planche et ses divisions sont entre elles datis le rapport du tout à ses parties, tandis que le moi et ses opérations sont dans le rapport de cause à effets. Or, nous accordons volontiers à M. Taine que la collection des parties n'est pas réellement distincte du tout ; mais nous ne saurions lui accorder que la collection des effets ne soit pas distincte de leur cause. Les parties de la planche sont la substance même de cette planche, d'où l'illusion de celui qui voudrait les distinguer. Les opérations du moi ne sont nullement la substance du moi, mais au contraire ils la présupposent déjà existante, puisque les elfets sont postérieurs à la cause. La confusion de M. Taine est donc manifeste ; son erreur est de vouloir faire du mode une partie de la substance, de l'accident une partie de l'essence, de l'effet une partie de la cause.

(Ju'il nous permette à notre tour de prendre un au-

(4) Taine, De Vinlelinjeace, I, 315.

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