PREMIÈRE PARTIE. — I.E CERVEAU ET L'aME
elle est victime ». Elle finit par rentrer dans son lit tout habillée, et c'est ce qui lui indique le lendemain qu'elle n'a pas dormi tranquille ; mais elle ne se rappelle rien de ce qui s'est passé pendant l'accès. Voilà un cas très ordinaire de somnambulisme, comme l'observe le D' Dufay ; c'est un cas de rêve en action commencé pendant le sommeil ordinaire et dont on perd conscience à son réveil.
Réflexion de M. Ferrière : « Ainsi le moi normal ignore complètement les actes du moi hystérique. »
Réponse : De môme qu'à l'état de veille nous avons oublié les rêves du sommeil. — L'oubli de nos songes après le réveil est tout à fait normal. — Il prouve sans doute deux états fort différents qui se succèdent dans le moi-sujet ; il ne prouve nullement l'existence d'un double moi-sujet.
2° Deuxième forme de V accès hystérique. — Il est huit heures du soir environ ; plusieui's ouvrières travaillent autour d'une table sur laquelle est posée une lampe. Mlle R. L... dirige les travaux de couture et y prend elle-même une part active, non sans causer avec gaîté le plus souvent. Tout à coup un bruit se fait entendre : c'est son front qui vient de tomber brusquement sur le bord de la table, le buste s'étant ployé en avant. Voilà le début de la crise.
Ce coup, qui a effrayé l'assistance, ne lui a causé aucune douleur ; elle se redresse au bout de quelques secondes, arrache avec dépit ses lunettes, et continue le travail qu'elle avait commencé, n'ayant plus besoin des verres concaves qu'une myopie considérable lui rend nécessaire à l'état normal ; elle se place môme de manière à ce que son ouvrage soit le moins exposé à la lumière de la lampe.
A-t-elle besoin d'enfiler son aiguille, elle plonge ses deux mains sous la table, cherchant l'ombre, et
IIS ÉTUDES PlIlLOSOPniQUES
réussit, en moins d'une seconde, à introduire la soie dans le chas; ce qu'elle ne fait qu'avec dilïiculté et après bien des tentatives, lorsqu'elle est à l'état normal, aidée de ses lunettes et d'une vive lumière.
Lui manque-t-il une étofîe, un ruban, une fleur de telle ou telle nuance? Elle se lève, part sans lumière, va chercher dans le magasin, dans le meuble, dans le tiroir où elle sait que l'oljjet se trouve, le découvre ailleurs s'il n'est pas à sa place, choisit — toujours sans lumière — ce qui lui convient le mieux, assortit la nuance et revient continuer sa besogne sans se tromper jamais et sans qu'aucun accident lui arrive. Elle cause en travaillant, et une personne qui n'a pas été témoin du commencementde l'accès pourraitnes'apercevoir de rien, si Mlle R. L. ne changeait de façon de parler, dès qu'elle est on somnambulisme. Alors, en ellet, elle parle nègre, remplaçant je par moi^ comme les enfants, et usant de la troisième personne du verbe à la place de la première : « quand moi est bête » signifie : quand je ne suis pas en somnambulisme.
Il est certain que l'intelligence, déjà plus qu'ordinaire dans l'état normal, acquiert pendant l'accès un développement remarquable ; une augmentation considérable de la mémoire permet à Mlle R. L. de raconter les moindres événements dont elle a eu conaaissance, à une époque quelconque, que les faits aient eu lieu pendant l'état normal, ou pendant un accès de somnambulisme.
Mais de ces souvenirs, tous ceux relatifs aux périodes de somnambulisme se voilent complètement dès que l'accès a cessé. Il m'est arrivé souvent, dit le D"' Dufay, d'exciter un étonnement allant jusqu'à la stupéfaction, en lui rappelant des faits entièrement oubliés « de la fille bête », suivant son expression,