PREMIÈRE PARTIR. — LE CERVEAU ET LAME
dent le long du corps ; elle dort, ou paraît dormir, mais d'un sommeil spécial, car ni bruit, ni aucune excitation, pincement ou piqûre ne sauraient l'éveiller ; de plus cette sorte de sommeil est absolument subit. Au début de l'hystérie en 1857,11 durait une dizaine de minutes ; en 1859 deux à trois minutes ; seize ans plus tard, deux à trois secondes seulement, ce qui lui permet de le dissimuler. Après ce sommeil elle se réveille et passe dans ce que nous appellerons Vétat second. Dans Vétat premier Félida était triste, morose, indifférente pour ceux qui l'entouraient, très ardente au travail, d'une volonté très arrêtée même à Tégard de son mari ; et le degré de ses facultés intellectuelles paraissait très ordinaire. Dans l'état second, son caractère est complètement changé, elle est gaie et même turbulente, bavarde, sensible à l'excès, témoignant beaucoup d'attention à ceux qui l'entoiirent, très soumise à son mari, et toutes ses facultés intellectuelles semblent beaucoup plus développées et plus complètes.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la forme et le genre d'amnésie qui caractérise l'état premier dans lequel Félida ne se souvient plus de ce qui lui est arrivé dans l'état second ; tandis que dans l'état second elle se rappelle tous les faits survenus dans l'état premier. Voici quelques exemples :
Félida est à Pétat second occupée à un travail de couture ; soudain la torpeur la saisit ; trois ou quatre minutes s'écoulent ; elle ouvre les yeux; elle est rentrée dans l'état premier. Alors elle ne reconnaît plus le plan ni le but du travail qu'elle était en train d'exécuter. Il lui faut un effort d'esprit pour le comprendre; sa famille l'aide à se remettre au courant, et elle continue son travail comme elle peut en gémissant sur sa malheureuse situation.
124 ÉTUDES PniLOSOPniQUES
Quelques minutes avant la torpeur elle chantonnait quelque romance ; on la lui redemande ; idle ignore absolument ce qu'on veut dire.
On lui parle d'une visite qu'elle vient de recevoir* elle affirme n'avoir vu personne.
Le docteur lui demande où est allé son mari qui vient de la quitter; elle ignore même s'il est sorti.
Pendant son état second, elle a eu la douleur de perdre sa belle-sœur ; elle a eu la joie de voir ses enfants faire leur première communion. Elle ignore maintenant tous ces événements, et elle hésite à ajouter foi à ceux qui les lui racontent. En 1874, durant l'état second, lequel était devenu l'état ordinaire, Félida revenait en compagnie d'autres dames des obsèques d'une personne amie. On était en voiture. Tout à coup elle sent revenir ce qu'elle appelle sa crise, c'està-dire le retour à l'état premier. Elle s'assou})it quelques secondes, sans que les dames s'en aperçoivent, et se réveille en état premier, ignorant absolument pourquoi elle est dans une voilure de deuil, avec des personnes qui vantent les qualités d'une défunte dont elle ignorait la mort.
Ces faits, que l'on pourrait multiplier, suffisent à nous montrer les limites précises de cette singulière amnésie. L'oubli neportequesarcequis'estpassépendantla condition seconde, et nullement sur les autres faits survenus pendant les périodes de l'état premier, encore moins sur les idées générales acquises antérieurement. Ainsi elle sait toujours lire, écrire, compter, tailler, coudre, etc.. et mille autres choses qu'elle savait avant d'être malade ou qu'elle a apprises à l'état normal.
Ces faits suffisent aussi à nous faire comprendre pourquoi Félida se trouve simalheureuse dansson état premier. Elle est d'une tristesse qui touche au déses-
des faits.