‹ Études philosophiques (volume 4)Chapitre 50 sur 84 · PUEMIKUE PARTIE. — LE CERVEAU ET LAME · texte numérisé non relu

PUEMIKUE PARTIE. — LE CERVEAU ET LAME

Inutile de relever la grossière fiction des accidents cruiqa*. v'oyageant sans substance, et des phénomènes de conscience se promenant d'un individu dans un autre. Jamais les « entités scolastiques > n'avaient commis de tels excès !

L'hypothèse serait-elle possible, nous nions qu'elle soit réalisée ; nous nions que de fait « l'expérience intime ne nous montre que la continuité de la pensée, et non la continuité du même être pensant >. Noua nffirmons au contraire que la conscience perçoit non seulement sa pensée, mais encore le sujet pensant, et que par conséquent elle peut constater son identité personnelle.

a) D'abord, il en doit être ainsi : la manière d'être n'existant pas séparée de l'être — suivant la belle formule de S. Thomas : non est ens, sedentis, — nous ne pouvons saisir l'un sans l'autre. Donc, nous ne pouvons saisir la pensée, sans saisir en même temps ce qui pense (2).

ô)'De fait, si la conscience percevait ainsi une pensée toute nue et en dehors de son sujet, pourquoi n'hésiterait-elle pas à la rapporter à tel sujet plutôt qu'à tel autre? Pourquoi dirait-elle, comme elle le fait sans hésiter, ma pensée, plutôt que votre pensée ? Donc, dans toute perception de ses phénomènes, l'âme perçoit un second terme, elle perçoit le sujet pensant à travers sa pensée. < Je pense, donc je suis >, n'est pas la construction d'un raisonnement a priori, c'est l'analyse d'un fait perçu.

S'il en est ainsi, il suffira, pour expérimenter l'iden-

(1) Rabier, Psychologie, p. 451, 4.54.

(2) Le phénomène n'est donc que l'apparition ^(p«tvoua^) et Pexpression du rioumène ; il nous le fait connaître bien loin d'être comme un voile intermédiaire qui nous le cacherait. En faisant du phénomène un être à

part, seul objet de notre perception, les kantistes abusent des « entités se©» /

lastiques i. ^

i;J2 ÉTUDES PllILOSOl'HIOUES

tité du moi, de rapproclièr et de comparer les percei»tions actuelles de notre moi, avec les perceptions passées que notre mémoire nous rappelle. Nous constaterons ainsi que c'est le même moi. sous des états divers.

Concours Vollà dottc troïs facultés différentes qui concourent facuue'/. à former en nous la notion de notre identité : la conscience qui perçoit le moi présent, la mémoire qui évoque les anciens souvenirs du moi, enfin le jugement qui compare et qui prononce sur cette identité.

Cette observation est importante, car elle suffit k. nous montrer que la doctrine, qui fait de notre identité une question d'expérience interne, n'a rien d'excessif, en même temps qu'elle nous donne la clef de toutes les mystérieuses illusions que la science constate.

La perception du moi présent ne saurait être sujette, par elle-même, à aucune erreur possible; mais les absences ou les perversions de la mémoire peuvent induire en erreur notre jugement sur l'identité de ce moi» En effet, qu'un groupe lointain de souvenirs vienne à s'altérer ou à se perdre — nos années d'enfance par exemple — il ne nous sera plus possible de faire remonter notre identité jusqu'à cette époque, ni au delà de la limite oîi notre souvenir s'arrête. — Une lacune de mémoire un peu notable dans notre existence pourrait nous donner l'illusion d'une nouvelle vie distincte de la première, et pour ainsi dire d'une nouvelle personnalité : nous ne pourrions plus nous rendre compta de notre identité. — Enfin notre mémoire, par une perversion singulière, pourrait séparer et diviser en plusieurs groupes les faits qui se trouvent réunis dans la même existence ; grouper, par exemple, tous les événements des jours pairs, et tous ceux des jours impairs, de manière à nous donner l'illusion de deux vies difîé-

PREMlliKE PARTIE. — LE CERVEAU ET LAME 133

rentes et successives, vécues par deux personnages distincts.

C'est à la suite de certaines maladies nerveuses que jes illusions de la mémoire et du jugement se produisent. Nos manières d'être et de sentir, notre caractère, notre humeur et nos goûts, que nous associons par une vieille habitude à Pidée de notre moi, peuvent se modifier si brusquement et si complètement, qu'il nous semblera impossible d'attribuer au même sujet des états si opposés. Alors nous nous figurerons commencer une vie nouvelle et devenir une nouvelle personne. Si ce nouvel état a quelque ressemblance avec un groupe de souvenirs auxquels nous avons attaché l'idée d'une personnalité étrangère, nous nous imaginerons avoir changé de rôle, être devenu Napoléon ou le général Boulanger, Et si les crises font passer le malade alternativement par l'un et l'autre de ces deux cl:atssi opposés, le même individu pourra s'imaginer qu'il est double et jouer ainsi un double personnage. Celui qui s'est endormi Benoît se réveillera Henri, et jouera son nouveau rôle jusqu'à ce qu'il redevienne Benoît par la cessation de la crise.

Il est clair que, dans ces cas pathologiques si mal te moi dénommés « maladies de la personnalité », c'est 1'/- du mol! dée du moi qui s'altère ou disparaît, et nullement la personne elle-même qui demeure identiaue, malgré ses illusions.

Il n'est nullement nécessaire en effet, pour demeurer identique dans le fond de son être, de savoir le reconnaître et de s'en rendre compte. L'enfant, pendant une longue période, est incapable de juger de son identité, l'idée même de son identité n'est pas encore clairement éveillée chez lui ; ne demeure-t-il pas identique cependant? Et qui oserait soutenir qu'il n'a pas de personnalité, ou que sa personnalité change à chaque

134 ÉTUDKS PniLOSOPUIOl'ES

instant? Pendant le sommeil, et dans les accès d'épi lepsie ou de léthargie, l'homme adulte cesse d'avoir conscience de son identité ; cesse-t-il d'être identique pour cela ?

On touche ici du doigt que le fait de notre identité est très distinct de Vidée que nous pouvons nous en faire, et que ce serait une grave erreur de les confondre.

L'identité, en elle-même, est indépendante de la mémoire et de ses vicissitudes; elle existerait alors même que la mémoire disparaîtrait, et que nous ne la percevrions plus.

L'idée de l'identité au contraire est dépendante de la mémoire. Pour savoir que nous demeurons les mêmes il faut nous souvenir du passé pour le comparer au présent. La mémoire disparaissant, nous perdrions l'idée de notre identité, sans cesser toutefois d'être identiques.

Si la mémoire est nécessaire pour juger de notre identité, elle n'est pas toutefois le fondement de cette identité ; bien au contraire elle se fonde elle-même sur notre identité, elle lui est postérieure, car, sans identité, plus de mémoire; et sans mémoire, plus de conscience. Sans ridentité du sujet pensant, « la conscience naît et meurt avec le moment présent, pour renaître et mourir encore au moment qui suit. Elle se dissout et se perd dans l'inliniment petit. La conscience sans identité, c'est l'évanouissement de la conscience (1) >.

Par conséquent, les maladies de la mémoire, qui troublent parfois si profondément l'idée de notre identité, ne prouvent nullement une véritable altération de l'identité personnelle.

(1) Rabier, Psychologie, p. 388,

PREMIKRK PARTIE. — LE CERVEAU ET l'aMR 135

Les < maladies de la personnalité > seraient donc bien mieux appelées « maladies de la mémoire », « altérations de l'idée du moi » ; quant au moi lui-même, au moi-sujet, rien ne saurait atteindre son identité.

Les arguments du matérialisme (suite)

2' l'équation entre l'intelligence et la perfection du cerveau.

L'union Les arguments les plus spécieux des matérialisteîs {'idLiM. sont tirés de l'union si étroite que l'on remarque entre l'âme et le corps, la pensée et les fonctions cérébrales. Sans doute, ils ont tort de conclure de Vunion de deux choses à leur identité] la pensée a beau être liée à la vibration nerveuse, cette liaison des deux phénomènes n'empêche pas qu'ils soient complètement distincts et irréductibles. Gela est vrai ; et cette réplique péremptoire suffit à mettre à nu le sophisme de nos adversaires. Cependant, lorsqu'on descend de ces hauteurs sereines de la théorie pure, pour se mettre en face de l'observation, en tête à tête avec les phénomènes scientifiques allégués, on est surpris de voir s'obscurcir tout àcoup l'évidence d'une vérité si simple ; on est étonné de surprendre parfois, entre la matière et l'esprit, non seulement des relations, mais une alliance réellement si intime et si profonde, que des observateurs de génie, tels qu'Aristote et S. Thomas, n'ont pas craint de l'appeler substantielle ; en un mot, on reconnaît sans peine que l'on se retrouve devant le plus redoutable mystère de la raison humaine, le mystère de l'union de l'âme avec le corps.

Aussi n'avons-nous pas hésité à dire ^ue sur ce terrain les arguments des matérialistes, tout sophistique? qu'ils soient en réalité, n'en sont pas moins spécieu* et même séduisants, surtout pour l'observateur sincère aui ne connaîtrait pas de doctrine intermédiaire entr

PREMlKllK PARTIE. — LE CERVEAU ET L'AME 137

le matérialisme pur etTultra-spiritualisme dePlator ou de Descartes.

Heureusement, la tradition aristotélique et scolastique tout entière nous enseigne un sage milieu entre ces deux exagérations également néfastes.

Avec Aristote, tS. Thomas et les plus illustres docteurs de l'École, nous nions que l'âme soit actuellement une substance séparée, aussi étrangère au corps que le pilote à son navire ou que le musicien à son instrument ; mais nous nions pareillement qu'elle soit identique au corps, et que la pensée ne soit qu'un attribut ou une « fonction du cerveau >.

L'âme attribut ou fonction du corps ! y a-t-on sérieusement réfléchi ? Le corps est multiple ; il y a dans le cerveau des myriades de cellules nerveuses. Gomment cette unité indivisible de la conscience et de toutes les opérations psychiques serait-elle une qualité du corps? La simplicité attribut de la multiplicité! N'est-ce pas le comble de la déraison?

Dites avec nous que l'élément dynamique et simple s'unit dans une alliance intime et substantielle à l'élément multiple et étendu, qu'ils forment par leur union un seul tout substantiel, le composé humain. Oh ! alors nous nous comprendrons. L'atome du minéral est aussi composé de deux co-principes substantiels, de force simple et de matière multiple ; la cellule vivante à son tour composée de matière et d'une force unique, mais supérieure et vivante ; la plante, l'animal qui ne sont au fond que de grosses cellules parvenues à un degré de complexité extrême, sont pareillement composés de matière et de cette force unique et supérieure que nous appellerons psychique. Nous accorderons tout cela. Nous accorderons que toutes les opérations psychiques chezles animaux, etmême dans la partie animale de l'homme, sont organiques, et en ce

13S ÉTUDES PHILOSOHUIQUES

sens matérielles, c'est-à-dire qu'elles ne sauraient exister que dans la matière et par la matière. Telle est, par exemple, la faculté de marcher qui ne saurait exister en deliors d'un organe locomoteur, et qui se perfectionne avec l'organe. Mais il resterait à prouver que le principe psychique, complètement plonge dans la matière et inséparable d'elle chez les animaux, ne saurait avoir dans l'homme raisonnable des facultés supérieures qui s'en dégagent, deviennent plus ou moins indépendantes, inorganiques et spirituelles. C'est celte preuve que nous attendons des matérialistes pour nous ranger à leur opinion ; c'est cette preuve, nous l'allirmons sans crainte, qu'ils n'ont pas encore découverte. Le lecteur va s'en convaincre en passant en revue, avec nous, tout l'arsenal scientifique de l'école matérialiste.

* * *• Et d'abord, cette proportion mathématiciue, cette lion corrélation rigoureuse entre la perfection du cerveau prouvée, et la perfection de l'intelligence, sur laquelle s'appuie le matérialisme pour les identifier complètement, estelle une vérité scientifique hors de conteste (1)?

Assurément, si l'on se contente d'un coup d'œil général et superficiel jeté sur la série ascendante des espèces animales, il est aisé de remarquer une certaine progression des instincts et de « l'intelligence >, qui correspond à peu près au perfectionnement de plus en plus marqué du système nerveux. Chez les animaux inférieurs tels que les zoophytes, pas de cerveau ni de moelle épinière ; pas même de chaîne ganglionnaire ; à peine quelques linéaments de système nerveux :

(1) Voy. Leuret, Anatomie comparée. — Lelut, Physiologie de lapenfée, t. I, c. 10, et t. II, c. 13. Mémoire sur les rapports de la pensée e* du cerveau. — Cuvier, Anatomie comparée, t. III. — Milnc-Edwards, Lecotis de physiologie, t XIV. — N"us leur empruntons les document» qui suivcnl.

Page 1