PREMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET L'aME
aussi ne distingue-t-on en eux que le sens du toucher et quelques vagues lueurs d'instiucts (méduses, oursins). — Avec l'apparition du système nerveux ganglionnaire, chez les mollusques, commence une sensibilité très marquée ; ils ont avec le toucher, la vue, peut-être l'odorat et l'ouïe, ainsi qu'un instinct rudimentaire. A mesure que s'accroît et se développe le ganglion cérébral, les instincts se développentet < l'intelligence » apparaît. Voici, d'après Leuret, comment les facultés progressent dans la série des articulés.
!•* Quelques sensatiouset des instincts bornés à la recherche de la nourriture et de la génération (Annélides : sangsues).
2" Sensations plus étendues et plus nombreuses, ardeur extrême pour la génération, voracité, cruauté aveugle (Crustacés : écrevisses).
3° Sensations encore plus étendues, construction d'un domicile, voracité, ruse, astuce (Arachnides: araignées).
4° Sensations très étendues, construction d'un domicile, vie de relation, approvisionnements, guerre et défense communes, en un mot sociabili té (Insectes : fourmis, abeilles).
Au-dessus des articulés, nous arrivons aux vertébrés où nous trouvons un cerveau proprement dit avec la moelle épinière. Cet organe augmente de volume, et sa structure se perfectionne, à mesu re que l'on s'élève des poissons aux batraciens, aux reptiles, aux oiseaux et mfin aux mammifères ; et, dans cette dernière classe, à mesure que l'on s'élève de degré en degré dans l'ordre des facultés.
Ce tableau, que nous empruntons à nos adversaires progre» eux-mêmes, n'est pas tout à fait une vue de l'esprit ni ^""' '*'' une classification a priori. Nous aimons à reconnaître qu'il est assez réel, si on le prend dans son ensera-
rigou-
140 KTUDES PHlLOSOPniQUES
ble, et SI 1 on n'insiste pas sur les détails qui prêteraient facilement à bien des chicanes (Ij.Kt cependant que de lacunes dans cette progression soi-disant ascendante et uniforme! Si nous passons des insectes aux poissons, et si nous comparons la stupidité de ceux-ci avec l'habileté et les merveilleux instincts des abeilles et des fourmis, est-ce bien un progrès que nous serons en droit de constater, n'est-ce pas plutôt un recul énorme et surprenant! Ou bien encore; si nous montons du singe le plus perfectionné à l'homme raisonnable, quel progrès anatoraique insignifiant entre l'un et l'autre cerveau — y a-t-il même un progrès quelconque?— et cependant, quelle prodigieuse ditïérence entre la nature et la puissance de leurs facultés ! — De même la transition si brusque des reptiles si stupides aux oiseaux si bien doués, ne semble nullement proportionnée au progrès peu marqué de^ leurs cerveaux.
Nous pourrions encore demander aux physiologistes qui ont établi ou constaté cette gradation ascendante quel est le critérium qui les a guidés, compa- Avez-vous classé les cerveaux par la différence de leurs volumes ou de leurs masses ? C'est la première idée qui vient à l'esprit ; en physiologie, on admet vo-j lontiers que la force d'un organe est ordinairement proportionnelle à sa masse, ainsi les plus gros muscles sont souvent les plus forts (2).
(1) Aristote le reconnaît : « C'est l'homme qui, proportionnellement, a le plus gros cerveau ». [Hist. des animaux, 1. I, c. 13, § 3. — De parti-] bus, 1. II, c. 7, § 13.) — Cuvier dit de même : « qu'aucun quadrupède n'approche de l'homme pour la grandeur et les replis des hémisphères cérébraux ». [Règne animal, I, p. 72.) Mais cela n'est vrai que d'une manière générale et appro.\imative. S. Thomas est du même avis (1«, q. 91, a. 3, ad. t™).
(2) Ce principe n'est qu'approximatif. Ses défenseurs sont obligés d'en convenir (voy. Béclard, Physiologie, p. 700). On a constaté des exceptions étonnantes. Les insectes, dont les muscles sont relativement les plus min-
raisoD
des
viilDDes.
PRIiMlfcni: PAHTIE. — LE CKRVEAU ET L'aME 141
On a donc essayé de mesurer les cerveaux, soit en prenant directement le volume de la masse cérébrale, soit indirectement en jaugeant la capacité intérieure de son enveloppe osseuse. Cette dernière méthode qui était la plus pratique réunit d'abord tous les suffrages. Broca l'estimait beaucoup plus précise et plus rigoureuse. Elle avait surtout l'avantage de nous permettre d'interroger l'histoire de tous les peuples, dans les cimetières, les cavernes antiques ou les musées ; aussi matérialistes et transformistes avaient-ils fondé sur elle les plus grandes espérances.
Les déceptions ne se firent pas attendre. On avait cru trouver chez les peuples les plus sauvages ou les plus anciens des cerveaux étroits, atrophiés, dont le contraste ferait ressortir la supériorité des cerveaux modernes, et l^on constata avec étonnement qu'ils avaient une capacité crânienne égale et même supérieure à celle des races contemporaines les plus civilisées. D'après ce critérium, la capacité des races jaunes l'emporterait sur les races européennes ; les Chinois seraient moins intelligents que les nègres du Dahomey ; les Esquimaux et les Parisiens, les Italiens et les Canaques seraient à peu près égaux ; les Anglo- Saxons seraient presque au dernier rang de l'humanité ; nos savants et nos lettrés de la capitale devraient s'incliner humblement devant les Auvergnats, les Savoyards ou les Bas-bretons ; enfin, certains de nos ances, sont peut-être les mieux doués de tous les animaux sous le rapport de la force musculaire. On a vu des mouches, des puces, des fourmis traîner des fardeaux relativement gigantesques. Le muscle d'un cerf-volant re« présentant un poids de 20 centigrammes peut développer une force trente-^ cinq mille fois plus considérable, c'est-à-dire 7 kilog. (Cf. D'' Surbled, Eevue des Questions scienlif . oct. 1880, p. 104). Preuve manifeste qu'il y a dans un muscle animé, autre chose que la masse et le poids ; mais il faudrait bien se garder d'en conclure que la force musculaire est indépen dante des qualités de l'organe, et partant spirituelle. Del'organicisme, nou» verserions dans l'animisme de Stahl ; la vérité est entre ces deux excès
celres lointains, de l'époque de la Pierre-polie, se / raient supérieurs à tous.
Voici les chilfresde quelques moyennes :
Époque lie la Pierre-polie. Caverne de l'Homme Mort (Lozère) 1606 c. cuij
Gaulois 1502 —
Auvergnats |.')98 —
Bretons 158:^ —
Parisiens I.')ô9 —
Esquimaux 1540 —
Canaques 1470 —
Italiens 1467 —
Nègresdu Dahotm y 1452 —
Chinois 1424 —
Anglo-Saxons 1A12 —
fcmpa- Kn présence de ces l•é^ulLals qui r(?nversaient toutes dJi'poids les idées reçues, on devine sans peine le désarroi et absolus. |g découragement de certains anthropologistes. Ils abandonnèrent l'étude de lacapacité crânienne, et remplacèrent la méthode des cubages par celle àQS,pesées. Ils essayèrent de peser les hémisphères cérébraux chez les différentes espèces, et de comparer cette échelle des poids à l'échelle présumée ou reconnue des facultés, dans la série animale. Mais cet essai n'a pas été plus heureux.
D'après ces calculs, nous dit Leuret,le chien, qui n'a pas plus de cervelle que le mouton, ne serait pasplus intelligent que lui, et le serait bien moins que l'âne et le bœuf. L'éléphant serait à peu près trois fois plus intelligent que l'homme, car son cerveau a trois fois plus de poids ; la baleine, le dauphin, et autres cétacés sej-aient également très supérieurs à l'homme ; le singe viendrait au-dessous ou au niveau du bœuf, etc. (1).
En restant dans les limites de la même espèce les étrangetés des résultats obtenus ne sont pas moins sur-
(1) Voici quelques pesées de cerveaux. Éléphant, plus de o,000 gr. — Dauphin, 1,800. — Baleine, 1.500. — L'homme de 1,300 à 1,400. — Cheval, G 1). — Bœuf, 500. — Singe, de 400 à UuO. — Ane, 3ti0. — Chien, BO. — Chat, 30 grammes.
PHEMIÈRK PARTIE-. — LE CERVEAU tï l'aML; 143
prenantes. Nous nous contenterons de parler ici de l'espèce humaine.
L'encéphale de la femme est beaucoup moins lourd que celuide l'homme, quoiqu'elle lui soit souvent égale et parfois même supérieure en intelligence. Le cerveau des Chinois pèse notablement moins que celui des Européens, et cependant personne ne met en doute l'intelligence remarquable de cette race.
La différence de poids entre deux cerveaux de races différentes, jouissant également de l'intégrité de leurs fonctions intellectuelles, peut atteindre des proportions exfraordinaires et varier du simple au double^, et au delà. Ainsi le cerveau de Guvier pesait 1830 grammes, tandis que celui d'une femme boschimahe ne dépassait pas 872 grammes. Dans la même race, les différences ne sont pas moins sensibles. Broca signale un cerveau très normal de 940 grammes chez un homme de 58 ans ; et Boyd en a découvert un autre de 8G4 grammes seulement.
Il est vrai que les hommes célèbres ont assez souvent des cerveaux d'un poids supérieur à la moyenne, que Broca fixait à 1326 grammes. On peut en juger parles exemples suivants :
Cromwel 2231 grammes
Byroii (1) 22:J8 »
Tourgeniew (poète russe) 2020 »
Cuvier 1830 t
Schiller 1785 »
Broca 1'i84 •
Dupuytren 1436 >
Mais les exemples d'un poids très inférieur à la moyenne ne sont pas rares. On se souvient de l'étonnement général que causa le cerveau de Gambetta, si inférieur à toutes les moyennes connues des Euro-
(1) Notons que ces deux pesées ont pnru incroyables à plusieurs anthropologistes. Le poids du cerveau de Cuvier a été aussi contesté, mais il parait très autlicnlique
144 ÉTUDES PFIILOSOPHIQUES
j)éens, des Chinois et même des nègres. Il ne pesa'' que 1160 grammes, ce qui est le poids ordinaire du cerveau chez les enfants de sept ans, et se trouvait sur la limite officiellement assignée parla science à la microct'j)halie ou à l'idiotisme, chez les adultes. Le cerveau d'ilaussman, minéralogiste très distingué, ne pesait que 1226 grammes ; celui de l'anatomiste Tiedemann, 1254 grammes. On connaît aussi, d'après les relations de leurs contemporains, un certain nombre de grands personnages et de grands esprits, non moins remarqués par leur petite tête, tels que Raphaël, Voltaire, Descartes et Napoléon. On peut donc être un grand homme sans avoir beaucoup de cervelle; ce qui est consolant pour les hommes d'esprit.
Dans un tableau fort curieux, un célèbre anatomiste de Gœltingue, Wagner, a classé964 pesées de cerveaux parfaitement authentiques. Il résulte de ces rapprochements, souvent étranges et inattendus, que l'ordre des poids cérébraux n'indique en aucune façon l'ordre du mérite intellectuel
S'il y avait le moindre rapport nécessaire entre le udhidn degré de Tintelligence et le poids du cerveau, cette corrélation devraitêtre surtout manifeste chez le même individu, où la croissance de cet organe devrait répondre rigoureusement au développement des facultés psychiques. Or il n'en est rien.
L'épanouissement de l'organe cérébral est prodigieux dans les premières années de l'enfance, alors auc le progrès intellectuel est presque insignifiant. Six ■nois après la naissance, le poids a doublé ; à l'âge de ieux ans il a triplé. Il s'en faut que l'intelligence du petit enfant progresse d'un pas égal ; elle commence à poindre et à se développer sensiblement vers l'âge de sept ans, lorsque la croissance du cerveau semble au coutr?îirv'^ se ralentir et se modérer.
Chef