PREMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET LAME
Mais voici qui estencoreplus remarquable. Le maximum du développement cérébral a lieu, pendant l'adolescence, entre 14 et 20 ans. Le poids reste alors stationnaire pendant quelques années, et commence bientôt à diminuer d^une manière lente et graduelle, jusqu'à la vieillesse. Telle n'est pas la marche que la raison et la sagesse suivent dans leur développement. Peut-être pourrait-on soutenir que la sensibilité, l'imaginatiouj la mémoire et autres facultés organiques battent leur plein de 14 à 20 ans, mais il est certain que la maturité de la raison n'arrive que plus tard, et sedéveloppetandisquelepoidsdu cerveau diminue(l).
La méthode des pesées est donc gravement inexacte et c'est vraiment dommage. Si homme d'intelligence et homme de poids étaient synonymes, nous aurions des intelligences de 1200, 1300, 1500 et 2000 grammes ! et les classifications par ordre de mérite dans la république des lettres ou des sciences deviendraient plusaiséespourrhistoireimpartiale.Lesbalancesdela Justice ne seraient plus une vaine métaphore, et son règne serait assuré sur la terre, tout au moins dans le domaine de l'histoire.
(1) Voici le rythme de cette croissance d'après la statistique de Boyd généralement acceptée :
A l.T naissance de l'enfant, poids movm 33i gr.
A 3 mois 493 —
De 3 à 6 mois 603 —
6 mois à un an 777 —
1 an à 2 ans 942 — '
2 ans à 4 ans 1097 —
4 ans a 7 ans 1140 —
7 à 14 ans 1302 —
14 ans à 20 ans 1374 —
20 ans à 30 ans 1366 —
30 ans à 40 ans 1357 — .
40 ans à 50 ans 1352 —
50 ans à 60 ans 1343 —
60 ans à 70 ans 1315 —
70 ans à 80 ans 1289 —
80 ans à 90 ans 1282 —
Le cekveau 10
146 ÉTUDES l'UlLOSOPHlQUES
compa- Malheureusement cet idéal est encore Lien loin.
!asiH)ic)s Pour le rapprocher de nous, Haller a essayé de remplacer la méthode des poids absolus par celle des poids relatifs. D'après cette nouvelle mesure, le poids d'un cerveau serait apprécié comparativement à la taille et au poids total du corps, pour le même individu. On ne saurait réclamer en effet un cerveau égal chez les grands et les petits, chez l'éléphant et le serin. Cette méthode parut un peu plus rationnelle et fut quelque temps à la mode malgré de graves objections. En ellet, pourquoi le même cerveau serait-il plus ou moins intelligent suivant la grosseur de l'individu où il serait placé? Le même individu, s'il maigrit ou s'il prend de l'embonpoint, devient-il pour cela plus ou moins spirituel? Défait, les résultats de ces pesées relatives en ont montré l'inanité. D'après Leuret, elles tendraient à prouver que le chien est bien moins intelligent que la chauve-souris, et le cheval bien inférieur à l'âne, à la chèvre et au lapin. Certains singes tels que les ouistitis et les saïmiris, seraient supérieurs à l'homme, lequel devrait céder le pas non seulement au singe, mais encore au rat, au moineau, à la mésange et au serin. La souris égalerait l'homme et serait onze fois supérieure à l'éléphant. Enfin le petit enfant serait quatre fois plus intelligent que l'homme adulte, puisque son cerveau est relativement quatre fois plus gros (1).
Une autre méthode un peu plus raffinée consisterait à comparer le poids du cerveau non pas au corps entier de l'animal, mais au reste de l'encéphale, par exemple au cervelet ou à la moelle allongée. Mais les résultats
(Il Chez le petit enfant le poids du cerveau comparé à celui de son corps est de 1/10. — Chez la mésango, 1/12. — Le serin, 1/14. — Saïmiri, 1/22. ~ Moineau, 1/25. — Ouistiti. 1/2S. — Rat des champs, 1/28. — Mulot. l/:^l. — Souris, 1/43. — Homme adulte, 1/47. (D'après Cuvier, l/;}.5). — Lapin, 1/140. — Renard, 1/205. — Ane, 1/254. — Chien, 1/305. — Cheval, 1/400. — Éléphant, l/SUU.
J'RKMlKmc PARTIE, — LE CERVEAU ET l'aME 147
qu'elle a produits ne sont pas moins contradictoires et invraisemblables. L'homme, d'après cette méthode, serait à peine supérieur au canard, à la corneille, au sanglier, au cheval et au chien. Il serait à côté du bœuf et au-dessous du sapajou.
Enfin les partisans obstinés de la méthode des pesées ont proposé de peser non seulement le cerveau, mais le cervelet, la moelle, les nerfs sensitifs et les nerfs moteurs, en un mot le système nerveux tout entier. Mais quel est l'anatomiste qui voudrait se charger d'une telle opération ; n'est-elle pas impossible? et si elle était possible serait-elle même suffisante? tous ces organes n'ont pas tous la même dignité ni la même importance. « Il faudrait, dit justement Gratiolet, après avoir pris mesure de la quantité totale de Tencéphale, déterminer pour quelle part proportionnelle le cervelet, les tubercules quadrijumeaux, les hémisphères , les lobes olfactifs seraient dans cette somme. Mais quoi ! tous les cervelets, tous les hémisphères ne sont pas semblables. Il faudrait encore tenir compte dans chaque organe de la proportion de ses parties composantes. Je ne connais pas de sujet plus compliqué, de question plus difficile (1) ».
Voilà donc la méthode des cubages et des pesées, insucc*« soit absolues, soitrelatives, convaincue d'impuissance en même temps que de grossièreté. C'est une utopie qu'aucun savant physiologiste de quelque valeur n'oserait plus soutenir aujourd'hui, après tant de tentatives infructueuses. A l'appui de cette assertion, citons, parmi les auteurs les plus récents, une autorité (ju'aucun matérialiste ne sera tenté de récuser. « Ou tomberait dans une étrange erreur, écrit Paul Bert, en pensant quela balance ou le ruban métrique puissent
(1) Cité par M. Janet, Le cerveau et la pensée, p. 33.
avoue.
1 4S ÉTUDES PUILOSOI'IIIQL'ES
jamais servir à mesurer l'intelligence. Il y a dans le cerveau bien d'autres faits à considérer que le poids total. D'abord il faudrait, pour comparer des choses comparables, peser exclusivement la matière grise, la matière cellulaire, seule vraiment active. Eùt-on même fait cela, qu'on ne serait pas beaucoup plus avancé, car il faudrait pouvoir tenir compte du nombre des cellules cérébrales, de la complexité de leurs relations anatomiques, et surtout, ce qui sera peut-être éternellement inconnu, de leurs qualités propres (1) ».
Les Du poids ou de la quantité delà matière cérébrale, "cumr passons donc à ses qualités, et examinons si les qua- ****■ lités purement chimiques ou physiques seraient une explication suffisante du degré d'intelligence.
Les qualités chimiques ont déjà fait leurs preuves d'impuissance à expliquer les facultés de l'esprit. Moleschott a essayé de remplacer l'âme par des « graisses phosphorées » ; l'intelligence devait être en proportion de la dose de phosphore contenue dans la cervelle. Le génie était dû àl'abondance du phosphore, la folie à son excès, l'idiotisme à son absence ou à sa rareté, dans un cerveau luimain. Un chimiste peu connu, M. Couerbe, se donna la peine de faire de laborieuses recherches et d'écrire un savant mémoire, pour appuyer cette thèse ; et M. Feurbach, en Allemagne, s^était tellement passionné pour cette théorie nouvelle, qu'il n'hésitait pas à signaler l'abus que l'on fait en Europe de la pomme de terre, aliment peu phosphore, et cause évidente de la dégénérescence des caractères : comme remède il proposait sérieusement l'usage de la purée de pois, aliment très riche en phos-
(1) Paul Bcrt, Analnmie et physiologie animales, p. 291.
PREMIÈHE PARTIE. — LE CERVEAU ET l'aME 149
phore, (Z invitait les gouvei'nements à pourvoir au plus tôt par des mesures énergiques au salut de la société.
Malheureusement pour la théorie du phosphore, ces extravagances n'eurent pas d'écho, et le mémoire de M. Gouerbe fut réduit à sa juste valeur par les recherches de M. Frémy. Les analyses chimiques sur des cerveaux d'aliénés n'ont pas révélé plus de phosphore que dans les autres cerveaux ; et dans la série des espèces animales aucun fait n'est venu confirmer l'hypothèse; au contraire, les cerveaux d'espèces inférieures, des poissons, par exemple, auxquels on n'a jamais attribué beaucoup d'esprit, sont très riches en phosphore.
Les qualités chimiques ^m cerveau, telles que la ri- tes chesse en phosphore, ne pouvant nous donner la me- ''"J!." sure de l'intelligence, voyons si nous serons plus heu- *"*'""• reux en recourant aux (\vvà\\iés physiques.
On insiste beaucoup aujourd'hui sur l'importance des circonvolutions, leur nombre, leur profondeur, leurs figures, en un mot sur la structure de l'organe cérébral.
Mais tout d'abord, est-il bien évident qu'il doive y avoir une relation si étroite entre la forme du cerveau et la puissance intellectuelle? On comprend, comme l'observe M. Lelut, que dans les fonctions mécaniques la forme extérieurede l'instrumentaitunesignification particulière ; on comprend, par exemple, que les dents selon leur structure seront incisives oumolaires, propres à couper ou à broyer, mais quel rapport imaginer entre un cerveau pointu, rond ou carré, et la puissance de juger, de raisonner ou de se souvenir?
De plus, quel type adopterez-vous pour la forme la plus parfaite? Assurément vous choisirez le type humain. Plus un cerveau sera semblable à celui de l'homme, plus il devra être intelligent. Et parmi les hom-
15(» ÉTinns PDILOSOPHIQUES
mes, les cerveaux les plus symétriques et les plus réguliers seraient les mieux doués. Or < on sait aujourd'hui, nous dit P. Bert, que cette régularité n'est nullement nécessaire; et, par une coïncidence assez piquante, le célèbre physiologiste Biehat, qui avait soutenu cette thèse, s*est trouvé avoir un hémisphère beaucoup plus petit que l'autre ». — « Je cvois. ajoutet-il, que l'on peut être très intelligent et avoir une tête relativement petite, et même asymétrique ou mal faite (1) ».
D'ailleurs il y a des cerveaux fort éloignés du type humain qui appartiennent à des espèces très intelligentes. Nous avons cité les ganglions cérébraux des insectes ; citons, parmi les mammifères, le chien et l'éléphant, si intelligents quoique si éloignés de notre type, alors qu'il y a un hiatus immense entre l'homme et certains singes tellement rapprochés par la ressemblance de leur cerveau, que les plus célèbres anatomistes discutent sans fin pour y découvrir quelque légère différence.
Direz-vous que la supériorité de l'homme sur le singe provient du nombre et de la profondeur des circonvolutions cérébrales? C'est là en effet une opinion assez répandue, mais est-elle bien justifiée?
Un célèbre naturaliste, Desmoulins, et après lui Flourens ont essayé de démontrer cette hypothèse (2). Les rongeurs seraient les moins intelligents des mammifères, parce qu'ils ont des cerveaux lisses et sans circonvolutions. Les ruminants, qui ont des circonvolutions, seraient un peu plus intelligents que les rongeurs. Les pachidermes seraient encore plus intelligents parce qu'ils en ont davantage, et ainsi de suite
(1) p. Beit, Anatomie et phxjsiologie, p. 288 et 2^2.
(2) Dans Tantiquite nous la voyons déjà soutenue par Erasistrate et combattue par Galien.
PKEMIÈRE PARTIK. - LE CKRVEAU ET L'aME l.il
chezlescarnassiers,les singes, lesorangs,etenfin chez rhomme, où la richesse de ces circonvolutions atteint son maximum il'intensité. Maliieureusement cette classification d'apparence séduisante n'a pas été trouvée rigoureusement exacte. Ainsi Leurèt a nié que les ruminants aient moins de circonvolutions que les carnassiers ; le contraire paraîtrait heaucoup plus vrai. Aussi cette méthode artificielle a-t-elle été bientôt vivement contestée; Leuret, Gratiolet, Baillarger, C.h. Dareste... nous ont prouvé qu'elle est insuffisante et souvent incompatible avec les faits. Certains animaux et surtout l'éléphant ont montré des circonvolutions beaucoup plus nombreuses et plus riches que celles de l'homme. D'autres, pourtant fort intelligents, comme les ouistitis et les saïmiris, dans l'espèce des singes, ont offert des cerveaux entièrement ou presque entièrement lisses et dépourvus de plis. Les chevaux et les chiens, assez pauvres en circonvolutions, s'élèvent cependant par l'éducation au-dessus des singes, et des éléphants. L'âne et le mouton devraient être presque aussi bien doués que l'éléphant, et très supérieurs au chien, ce que l'expérience est unanime à démentir, etc.
Bien plus, les inexactitudes elles contradictions où conduit cette méthode sont telles, qu'un autre physiologiste, M. Baillarger, a cru pouvoir en prendre le contre-pied et soutenir, dans un mémoire à l'Académie de médecine, que «l'intelligence» des animaux, bien loin d'être en raison directe de la richesse des circonvolutions cérébrales, serait plutôt en raison inverse (1). Mais cette invesrion de la thèse n'a pas été jugée plus heureuse.
M. Gh. Dareste, dans un autre mémoire, a déiuon-
{\) Bulletin de l'Académie de médecine, 18i5.
132 ÉÏUUKS PUILOSÛPUIQUES
tré (1), avec beaucoup plus de vraisemblance, que le nombre des plis, loin d'être en proportion avec « l'intellii^ence », est en proportion avec la taille des diverses espèces, dans cbaque groupe naturel. Ainsi, par exemple, les plus grandes espèces de singes sont les plus ricbesen circonvolutions, tandis que les espèces de petite taille, comme les ouistitis et les saïmiris, en sont plus ou moins dépourvues. Et cependant, de Faveu des naturalistes, tels que Humboldt et Audoin, les singes de plus petite espèce ne le cèdent en rien aux plus grandes, pour la ruse et 1' «intelligence». On pourrait citer bien d'autres exemples : ainsi dans l'ordre des rongeurs, à peu près dépourvus de plis cérébraux, les espèces de grande taille, tels que les cabiais, ont le cerveau plissé, sans qu'ils soient pour cela plus intelligents que les autres rongeurs. Voilà qui est assez décisif contre la méthode des circonvolutions.
D'autres essais, dans le même sens, ont été faits, mais sans plus de succès. Nous n'en citerons plus qu'un seul. Flourens attachait une grande importance au développement du cerveau d'avant en arrière. Plus le cerveau recouvrirait de ses plis les autres parties de Tencéphale (tubercules quadrijumeaux, cervelet, etc.), plus l'animal serait intelligent. Cette loi tout empirique, dont on ne comprendrait guère la raison a priori, n'a pas été vérifiée par les faits. D'après ce nouveau critérium, le singe l'emporterait souvent sur l'homme, le chien serait bien inférieur au phoque et à la loutre ; à peine serait-il l'égal du mouton, etc. L'in- Concluons donc hardiment à l'impuissance de la est science actuelle à confirmer la thèse de la corrélation rigoureuse entre la perfection de l'intelligence et celle du cerveau. Quel observateur de bonne foi ne serait frappé des faux-fuyants perpétuellement employés
(1) Bulletin de la Société anthropologique, III, 21.