‹ Études philosophiques (volume 4)Chapitre 53 sur 84 · PREMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET L'aME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET L'aME

par nos adversaires dans cette question? Ils ont d'abord voulu expliquer Tintelligence parle volume du cerveau ; ensuite par son poids ; le poids absolu étant impuissant, ils ont eu recours au poids relatif, en le comparant tantôt au volume du corps, tantôt à la masse de l'encéphale, tantôt à la masse du système nerveux tout entier. Le poids relatif et la quantité ayant dû être abandonnés, ils ont recouru aux qualités ; d'abord aux qualités chimiques : c'est le phosphore qui serait l'intelligence ; ensuite aux qualités physiques : c'est la forme extérieure plus ou moins bien faite. Tantôt c'est le type lui-même comparé à celui de Phomme ; tantôt ce n'est plus qu'un détail de ce type^ mais un détail que l'on estime capital : les circonvolutions. L'intelligence serait en raison directe du nombre et de la richesse des plis ; puis on croit qu'il vaut mieux renverser la thèse : elle serait au contraire en raison inverse. Ensuite on limite la loi à chaque groupe ; puis on la détruit en établissant que les plis ne sont plus proportionnels à l'intelligence, mais à la taille. Enfin, après toutes ces déceptions, on cherche de nouvelles méthodes de classification dans la proportion du cerveau et du cervelet, dans le développement d'arrière en avant, ou d'avant en arrière, et l'on se perd dans des voies inconnues, sans espoir de sortir jamais du dédale inextricable où l'on s'était si témérairement engagé. L'insuccès est complet, manifeste, les matérialistes eux-mêmes sont obligés d'en convenir.

« Conclusion. — C'est AL Perrière qui parle. — Il y a donc dans le cerveau une inconnue que la science n'a pu encore déterminer. Cette inconnue échappe à la balance ainsi qu'à l'analyse élémentaire. Elle est ce qu'on peut appeler la qualité » (1).

(1) Fci rière, La vie et l'àine, p. 329.

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Nous soulignons à dessein ces dernières paroles qui détonnent singulièrement dans la bouclie des mécaniciens et des matérialistes. Leur prodigieux embarras est tel, qu'ils se voient contraints, malgré tous leurs ell'orts, d'en revenir à ces gï/^//î7^.s' occ/d/^t^s contre lesquelles ils n'ont jamais assez de dédains et d'anathèmes. Ils ont beau nous vanter la simplicité et la clarté de la « mécanique cérébrale >, et inscrire fièrement sur leur drapeau cette devise qui devait tout expliquer : Matière et mouvement ; voici que les faits sont rebelles au sj'stème. Bon gré, malgré, nous voilà revenus en face de cette donnée invisible qu'ils voulaient négliger. Il y a dans le cerveau autre chose que matière et mouvement. Il y a un principe dynami({ue qui échappe à la balance et au scalpel, parce qu'il n'est pas matière. C'est un principe simple comme celui que nous avons découvert dans l'atome chimique, puis dans la cellule vivante et dans l'animal le plus complexe ; mais, chez l'animal raisonnable, ce doit être un principe d'ordre supérieur, puisque, tout en plongeant dans la matière par ses'facultcs inférieures et animales, il s'en dégage par d'autres vraiment immatérielles et spirituelles

Après cet aveu significatif, que Paul Bert lui-même L-eîna- s'était déjà vu contraint de faire, nous pouvons affirprouve- iner que la science, dans l'état actuel, est incapable de démontrer le fait d'une corrélation rigoureuse entre l'intelligence et la perfection du mécanisme cérébral. Elle ignore même en quoi consiste la perfection de cet organe, parce qu'une des données du problème — la principale — échappe complètement à ses procédés ma-tériels.

Mais soyons généreux, et concédons aux matérialistes ([WQ {?i science de V avenir, — consolation facile

PKEMIÈRK PARTIR. — LE CERVEAU ET L'aME ioô

des déceptions présentes — nous dédommagera en trouvant le secret de cette corrélation introuvable. Cette hypothèse ne nous déplaît nullement. Puisque la puissance crée l'organe — c'est une des grandes thèses qui domine toute la physiologie moderne, et que nous avons déjà démontrée à la suite de Claude Bernard et de Milne Edwards (1); — puisque, après l'avoir créé une première fois dans l'évolution embryonnaire, elle continue à le faire et refaire sans cesse dans le « tourbillon vital», à le développer par l'exercice, et même à le reconstruire de toute pièce, s'il vient à être lésé ou détruit, — il nous semble tout naturel que la puissance crée un organisme d'autant plus parfait qu'elle est elle-même plus puissante et plus parfaite. L'organe étant la réalisation sensible, l'expression matérielle de la puissance qui a présidé à son évolulution naturelle et inconsciente, il pourra nous servir de terme de comparaison, et pour ainsi dire de dynamomètre psychique d'une précision au moins approxi mative et pratiquement suffisante, sans être mathématiquement rigoureuse. En etîet, l-à puissance poun-alt être supérieure à son expression sensible : deux cellules-mères, d'où sortiront ditïérentes espèces, renferment des virtuosités très inégales, quoiqu'elles soient d'apparence identique.

(1) « La nature propre de chaque animal est fixée longtemps avant que celui-ci ait aucune des particularités de structure à laide desquelles cette nature se manifestera. Le germe nest pas une miniature de ranimai qui doit en provenir, mais le siège de la force organogénique qui déterminera l'édification de cet être nouveau. Chaque animal porte en lui le principe du genre de vitalité propre à son espèce, bien avant d'avoir dans sa structure rien qui soit en rapport avec son mode d'activité future ou qui le distingue d'autres individus, ilont les facultés et les organes seront différents... Les propriétés physiologiques de l'animal ne sont pas une conséquence de sa structure, mais la raison d'être de celle-ci y. (Milne-Edwards

Leçons xurla physiologie et l'anatomie comparées. ISô7, 1. 1, p. 2.) Voir

le développement de la même thèse dans notre étude sur la Vie et l'Evolution, cil. II et ch. VI.

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Etudes »>uiLosoHUiguES

Harmonie u«e»saire.

Cette réserve faite, nous ne voyons aucune difficulti' à admettre l'équation entre la perfection des facultés sensibles et celle de leurs organes.

C est même là un principe capital de la j)hilosophie scolastique, d'après laquelle aucune faculté organique, c'est-à-dire de l'ordre sensible ou simplement vital, n'existe en acte et n'agit que dans un organe, par un organe, et dans la mesure de l'aptitude de cet organe. Impossible de marcher sans un organe locomoteur; plus cet organe sera parfait, plus lamarchepourra être parfaite.

Quant aux facultés raisonnables que nous croyons inorganiques et spirituelles, on sait que la perfection de leur exercice dépend en grande partie des facultés sensibles. Ainsi une sensibilité plus délicate, une imagination plus riche, provoque un développement plus complet des puissances intellectuelles (l).Nous accorderons donc volontiers, le développement de ces puissances intellectuelles étant ordinairement proportionné aux facultés sensibles et organiques, que la perfection de l'organe devient indirectement le signe et la mesure approximative de la perfection de l'esprit (2).

Tant est grande l'union établie par Dieu entre la matière et la force, le corps et Tâme, que l'on peut considérer le corps comme le miroir et l'expression de l'âme. Ce n'est donc pas l'union vulgaire du cheval et du cavalier, du pilote et de son navire, encore moins

(i) « Les hommes qui ont la chair dure (c'est-à-dire le toucher peu déUcat), sont mal doués pour rintelligence ; ceux qui ont la chair douce sont au contraire bien doués » Aristote, De anima, c. II, c. 9, § '2). — « Je crois que ce principe est vrai et que la physiologie contemporaine ne le contredirait point ». (Note de B. St-Hilaire, p. 229.)

(2) S. Thomas admettrait volontiers que l'homme a le cerveau le plus parfait: « Necessarium enimfuitquodhomo inter omnia animalia respectu sui corporis haberet maximum cerebrum... ut liberius in eo perficerentur ttp?rationes interiorum virinm sensiiivarum quae sunt necessariae ad intellectus operationem ». (S. Thomas, I", q. 91, a. 3, ad lum.)

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