PREMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET L'AME
Pour avoir un sentiment plus net et plus vif de la u
cause
haute portée de cette question, et aussi pour nous fai- «-st plus
^ ^ '■ proloude.
rc une idée exacte de la solution qu'elle comporte, il nous faut descendre encore une fois sur le terrain des faits, écarter les vues abstraites de l'esprit, pour nous mettre en contact avec les réalités, les tristes réalités de la folie.
Entrons dans un de ces asiles d'aliénés, trop souvent, hélas ! semblables à ce séjour infortuné sur la porte duquel. Dante a écrit l'épitaphe fameuse : < Lasciate ogni speranza vol che entimtel >
Quel spectacle instructif pour le philosophe qui a le courage de faire taire son imagination et son cœur, et d'observer froidement les mystères de la folie humaine ! Nous retrouvons ici toutes les idées, toutes les passions du cœur humain, mais dans un désordre et une confusion inexprimables, dans une exaltation sans contrôle et sans frein.
Les uns ont \2imonomanie des grandeurs et des richesses ; ils s'imaginent qu'ils sont devenus ministres, généraux, empereurs, prophètes, et même dieax ; ils dédaignent leurs compagnons d'infortune, se promènent à l'écart dans un sérieux aussi triste que ridicule ; ou bien ils commandent à des armées et livrent des batailles dans les cinq parties du monde. Les autres croient posséder le génie de Newton, ou l'éloquence de Bossuet ; ils exigent qu'on écoute leurs élucubrations étonnantes et qu'on applaudisse à leurs discours. Celui-ci est atteint de monomanie hypocondriaque; il ne bouge plus ; il est triste et morose, immobile et silencieux comme une statue de marbre ; il écoute au dedans de lui-même les ravages d'une maladie imaginaire, ou bien il croit être mort ou être devenu un esprit dégagé des liens terrestres ; il craint de respirer l'air ; il refuse de manger ou d'aller à la garde-
robe, etc. Celui-là, au contraire, atteint de manie aigu'c, est dans le paroxysme de l'agitation : sa face est pourpre, ses cheveux sont en désordre, ses yeux élincellent, sa bouche écume ; il vocifère presque continuellement, apostrophant ceux qui le surveillent ouïe visitent ; il brise et déchire tout ce quilui tombe sous la main : on a dû lui imposer la camisole de force. Cet autre parait plus tranquille, mais il est inquiet et sombre; il a le délire de la persécution : il s'imagine être une victime tourmentée par quelque tyran ; il médite en secret la vengeance, le meurtre, l'incendie, ou bien le suicide : c'est un malade dangereux que l'on doit enfermer.
A côté de ce mélancolique qui se croit persécuté, trahi, déshonoré par tout le monde, ou qui passe ses journées et ses nuits dans des idées de défiance et de soupçon, dans des alarmes et des terreurs chimériques qui l'épuisent et le dessèchent, en voici un autre, atteint de démence qui rit toujours, il rit aux éclats et à tout propos, pour les motifs les plus futiles ou même les plus tristes, et passe sa vie à se réjouir.
La lïionomanie religieuse a aussi ses victimes : on en a vu qui se croyaient possédés du démon ou livrés par anticipation à toutes les tortures de l'enfer. On a vu un fanatique qui voulait purifier les hommes par le baptême de sang, et qui déjà dans son délire, avait sacrifié deux de ses enfants, etc., etc.
Dans ce monde d'aliénés, tous les liens sociaux sont brisés : plus d'amitié ni de confiance mutuelle, plus de décorum ni de bienséances ; chacun vit dans son égoïsme, la force est la seule loi ; à moins toutefois qu'il ne se trouve auprès de ces infortunés, consacrés à leurs soins, des cœurs assez dévoués, des caractères assez élevés pour les dominer et les dompter, par la puissance de leur ascendant et de leur bonté. Les remèdes moraux sont en elïet nécessaires, de l'aveu de
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tous les médecins, et doivent être combinés avec le traitement thérapeutique, pour le rendre efficace.
En présence de ces faits, très abrégés sans doute, mais dont on ne saurait contester l'exactitude, nous posons encore une fois à nos lecteurs la même question. L'explication matérialiste est-elle vraiment adéquate et suffisante ? Suffit-il de dire, pour tout expliquer, que le cerveau de ces pauvres malades doit être obstrué en quelque endroit, par un caillot de sang, ou quelque molécule de graisse ? Suffit-il d'admettre une < dégénérescence granulo-graisseuse>, un exsudât séreux ou quelqu'autre désordre dans le tissu cérébral ? ou bien, si de telles causes sont superficielles et disproportionnées avec de si grands effets, ne devons-nous pas aller plus loin, constater un mal plus grave et plus profond que celui des organes, un désordredansles facultésde l'esprit, toujours occasionné par un désordre des sens ?
Quoi donc, une maladie de Pâme ! s'écrieront quel- JJ^*^^ ques spiritualistes scandalisés (1). Mais n'est-ce pas ^.^^^^ là une concession dangereuse faite au matérialisme? — Sans doute, ce serait une concession imprudente, si nous prenions ce mot dans le sens cartésien, et si nous accordions que tontes les maladies sont des maladies du corps. Mais Terreur n'est-elle pas un désordre de l'esprit, et le péché ou le vice ne sont-ils pas une perversion de la volonté et du cœur ? Pourquoi la folie ne serait-elle pas aussi une perversion d'un tout autre gen7'e ? Expliquons-nous.
La santé et la vigueur de l'âme consistent dans la proportion harmonieuse et l'accord de toutes ses facultés spirituelleset organiques. Son désordre et sa maladie devront donc consister dans un manque d'équili-
(1) Albert Leinoiiio, L'aliéné. — Dubois d'Amiens, dans le Dictionnaire de Franck, article Folie. — Durand, Essai de physiologie philosophique.
Dation.
bro, dans la préponcîérance anormaTe Ae, tel p^roupedo facultés, par exemple des facultés sensibles ([iii coniniandenl à la raison et la dominent, alors qu'elles devraient lui obéir. C'est précisément le cas de la folie, où la raison se trouve impuissante à contrôler et à diriger les facultés inférieures (1). Cherchons maintenant d'où provient cette impuissance.
Rive On a dit et l'on répète encore que la folie < est le iiauuci- rêve de l'homme éveillé ». C'est là une définition non moins obscure qu'originale, mais assez exacte et qui ne demande qu'à être éclaircie. Uélinir la folie par le rêve, c'est supposer que le rêve est un phénomène très clair par lui-même, tandis qu'il est aussi mystérieux que le premier. Pour définir le rêve lui-même, il nous faudrait recourir à l'hallucination qui en est l'élément le plus simple : essayons de l'expliquer.
L'ébranlement des organes des sens peut produire en nous des images et des représentations, sous l'influence d'une cause interne subjective, et sans la présence d'objets extérieurs correspondants.
Tout à coup le malade voit apparaître devant ses yeux des figures d'hommes, de femmes, d'animaux, etc. ; ou bien il croit entendre des bruits, des paroles ai Liculées, des chants, des concerts imaginaires. Mais l'esprit du malade n'est pas toujours dupe ; bien loin de prendre ces visions pour des réalités, il les compare avec les sensations normales passées ou concomitantes, et les distingue fort bien. Il les contrôle aussi avec les données de sa raison ; il les trouve ridicules, invraisemblables, extravagantes, contradictoires avec ce qu'il sait de son état présent ; et, comme il con-
(1) Le péché est une faiblesse ou une perversion de la volonté, malgré les lumières de la raison. — L'erreur est une défaillance des facultés cognoscitives (sens ou raison) provenant de leur impuissance ou de la difficulté de l'objet à connaître. — La folie est une erreur de la raison provenant de son impuissance à contrôler et à diriger les facultés inférieures