PREMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET l'aME
serve son sang-froid et sa lucidité en face de ces tableaux fantasmagoriques, il n'y ajoute pas foi, il s'en amuse plutôt, ou du moins il attend patiemment que la crise ait passé. Tel est le cas d'hallucination simple.
Dans le rêve, au contraire, Tesprit est dupe. Comme il ne peut plus comparer ses visions avec les données des sens externes qui sommeillent, l'illusion est complète. Mais dès qu'une impression un peu plus forte vient réveiller son oreille ou son œil endormis, aussitôt le contraste apparaît, le sentiment de la réalité reprend le dessus, et le rêve s'évanouit.
Dans la folie, l'homme est encore dupe de son hallucination, quoiqu'il soit éveillé et qu'il puisse établir une comparaison avec les données normales des autres sens. Son erreur tient à deux causes parallèles :
1° Par suite de l'exaltation morbide des organes sen- ' em sibles, les représentations hallucinatoires ont pris une Je laiié
nalioD.
telle intensité d'éclat ou de coloris, qu'on a peine aies disLinguer des visions réelles de la perception externe. 2° Tandis que les facultés sensibles s'exaltent, la puissance de la raison, qui devrait les contrôler et les maîtriser, diminue parallèlement, parce que, toutesles activités de l'âme provenant d'une seule et unique source, l'activité ne saurait s'augmenter sur un point sans diminuer sur un autre point (1). Les sens s'exaltent donc au détriment de la raison, aussi arrive-t-il un moment où celle-ci perd l'équilibre, lâche les rênes du gouvernement, et cesse d'être maîtresse chez elle, non est sui compos; les idées se succèdent sans contrôle, et les passions sans frein ; l'esprit, au lieu d'être le maître du logis, y est comme aliéné « alienus sui > ;
(1) « Una operatio cum fuerit intensa impedit aliam, quod nuUo modo contingeret, nisipriucipium actionumesset per essentiam unum». S. Thomas, Summa th. I, q. 7(J, a 3.
KTUDES PUILOSOPBIOUES
métapliore profonde et saisissante qui résume et condense, comme tant d'autres expressions d»; la langue populaire, des trésors d'idées et de conceptions philosophiques.
L'aliéné peut encore posséder la conscience sensihle. Il a conscience de vivre, d'agir ; mais il a perdu la conscience morale et la responsabilité, en perdant l'usage de la raison. Et celte faculté spirituelle s'est affaiblie, parce que les facultés organiques ont acquis un développement ou un degré d'exaltation tout à fait anormal : voilà pourquoi nous ne rencontrons jamais de folie purement intellectuelle, sans aucun trouble dans les sens (1).
Tel est le désordre ordinaire de la folie ; parfois cependant, nous devons le reconnaître, raffaiblissement ou le non-développement des facultés spirituelles tiennent à l'impuissance congénitale ou accidentelle des facultés organiques. Telle est la démence sénile chez les vieillards en décrépitude ; ou bien le crétinisme et l'idiotisme. Ces pauvres malades tombent peu à peu dans un anéantissement intellectuel et moral de plus en plus complet, et finissent, comme on l'a dit, par n'être plus qu'un estomac.
Cette nouvelle espèce de folie, malgré la singularité de ses caractères, se ramène facilement à la même théorie. C'est toujours une perversion des facultés sensibles, tantôt par excès, tantôt par défaut, qui amène la perversion de la raison; et nous constatons une fois de plus que la folie n'est pas seulement une maladie du corps, elle est aussi et surtout une impuissance de l'esprit occasionnée par un désordre des sens.
Cependant comme les phénomènes de crétinisme et
(1) t C'est toujours une illusion sensorielle, une hallucination qui est au début de l'acte morbide (la folie) et qui en dirige la pente fatale » (Luys, Le cen'eau, p. 241).
PREMIÈHE PAKTIK. — LE CEHVEAU ET LAME 173
dhdiotisme piésenient, à d'autres points de vue, certaines difficultés spéciales, souvent objectées contre le spiritualisme, qu'on nous permette d'ajouter quelques '^
nouvelles considérations sur ce sujet. ^^
Les idiots proprement dits sont des individus dé- 2* nues des facultés sensibles et raisonnables d'une ma- eurc-
nièreplusou moins complète. Il yen aquin'ont qu'une existence presque végétative; ils sentent à peine le froid et le chaud, ouvrent des yeuxpour ainsi dire sans voir, et paraissent à peu près étrangersà toutes les émotions sensibles ; on doit les soigner et les faire manger comme de petits enfants ; ils restent assis, couchés, et parfois se promènent. Depuis ce degré inférieur de l'idiotisme, jusqu'à ce degré un peu plus élevé où les idiots sont capables de chercher et de prendre eux-mêmes leur nourriture, d'exécuter quelque travail manuel, de reconnaître ceux qui les entourent, d'articuler quelques mots, de comprendre quelques questions et de témoigner quelques sentiments humains de sociabilité, il est clair qu'on peut se figurer mille degrés et mille nuances intermédiaires.
Le crétin est une espèce d'idiot caractérisé par la petitesse de la taille, le peu de volume de la tète, et par la présence d'un goitre plus ou moins volumineux. Cette infirmité est assez fréquente dans certaines contrées où elle règne à l'état endémique.
Les causes physiologiques de l'idiotisme et du crétinisme sont extrêmement obscures aux yeux de la science. Toutefois il est reconnu que le poids de la substance cérébrale n'indique nullement le degré d'idiotisme. D'après P. Bert. on a observé des microcéphales dont le cerveau ne pesait que 300 grammes, et qui étaient très vifs et très gais, tandis que des cer-
tiDisme.
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veaux doubles et triples appartenaient à des êtres slupides. D'autre part, il y a des idiots à tête de volume normal ; il y en a même dont la tête a des dimensions extraordinaires, comme les hydrocéphales. L'idiotisme doit donc provenir d'un développement anormal ou irrégulier des organes cérébraux, plutôt que du poids de cette substance. Cependant nous accordons volontiers qu'il doit y avoir aussi un minimum de poids ordinairement requis pour ce développement normal, et rien ne nous empêche d'accepter comme approximatif le poids de 900 grammes proposé par Gratiolet,ou bien celui de 1049 grammes pour les hommes et de 907 pour les femmes, calculé par le D' Broca. Mais voici l'objection que le matérialisme se hâte de nous adresser :
< Si l'âme est une substance spirituelle logée dans le cerveau, en quoi doit-elle se soucier, elle qui n'est pas étendue, que le cerveau, son logement, soit plus ou moins étendu ; que les circonvolutions en soient plus riches en profondeur ? Il est impossible de comprendre pourquoi une substance immatérielle, absolument dénuée de parties, ne siégerait pas aussi bien dans un gramme, que dans 1300 grammes de matière (1) >. soiuiioa. Si M. Ferrière avait entendu le sens de la théorie scolastique et traditionnelle, il ne nous adresserait pas, sous cette nouvelle forme, une objection qui au fond est toujours la même. Mais nous ne nous lasserons pas de répondre, au risque de nous répéter, que les facultés sensibles étant des facultés organiques et cérébrales, elles n'existent et n'agissent que dans un organe et par un organe sain et normalement développé, comme la faculté de marcher ne saurait agir que par les jambes ou tout autre organe locomoteur sain et