LES LOCALISATIONS CÉRÉBRALES
Les localisations cérébrales sont pour les matérialistes une arme à deux tranchants, dont ils n'oublient jamais de se servir pour combattre à la fois l'unité et la spiritualité de l'âme humaine. La pluralité des organes cérébraux prouverait, d'après eux, la pluralité des principes qui concourent aux opérations psychiques, et la localisation matérielle de ces opérations prouverait en même temps la matérialité des facultés.
De telles conclusions nous paraissent dépasser de beaucoup la portée des phénomènes observés. Cependant nous croyons que ces réclamations des matérialistes, sans être complètement justifiées, contiennent un fond de vérité dont le spiritualisme cartésien ne tient pas assez compte.
La question des localisations cérébrales va nous donner l'occasion de mettre encore plus en relief l'exagération en sens inverse de ces deux écoles.
L'idée que certaines facultés de l'âme sont organi- vnée ques et distribuées dans les diverses parties du corps uolleii'è! est aussi vieille que la raison humaine ; du moins, est-elle le fondement de cette théorie péripatéticienne sur l'union de l'âme et du corps, qui a régné jusqu'à la révolution cartésienne.
Les nouveaux philosophes changèrent tout cela. Ayant refusé à l'âme la mission d'informer le corps pour le rendre vivant et. sensible, ils dédoublèrentrètre humain. Au corps la vie végétative, à l'âme seule la vie sensible et raisonnable. -Le divorce était com-
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plet. L'ânKî fut reléguée dans quelque coin microscopique (lu cerveau où l'on sujiposait qu'elle pourrait lire et interpréter tous les mouvements des organes centralisés en ce point unique; elle ne tenait plus au corps que par une pointe d'aiguille (1).
Dans ces théories nouvelles, les facultés organiques de l'âme étant supprimées (l'âme ne communiquant plus au corps aucune de ses facultés), il n'y avait plus lieu de parler de leur localisation possible et la (jnestion ne se posait même pas.
Sans doute, pour les cartésiens, le corps demeurait l'instrument de l'âme, mais il ne participait pas plus à ses facultés et à sa vie, (|ue l'instrument de musique ne participe aux facultés et à la vie du musicien. Or il n'est jamais venu à personne l'idée de localiser dans l'instrument les facultés de l'artiste qui s'en sert. Essai A la fin du siècle dernier, le D"" Gall est le premier D'Gaii. physiologiste qui ait eu la pensée de revenir sur ce point à l'ancienne théorie, mais il exagéra le mouvement de réaction, en supposant qu'il y a un organe cérébral localement distinct pour toutes les facultés sansexception,etenperpétuantainsilaconfusion inaugurée par Descartes entre les deux ordres de facultés sensibles et intellectuelles.
Plein de foi dans sa conception, il entreprit, au grand scandale des spiritualistes cartésiens, d'en faire la vérification expérimentale.
(1) Pourquoi Descartes choisit-il la glande pinéale pour résidence de l'âme? « l\ fallait au moins quelque raison d'une telle supposition et, cette fois, Descartes n'en avait aucune ; tout au plus proposait-il l'ombre d'un {trélexte futile. Ce petit cône était seul dans le cerveau, de son genre et de sa forme, tandis qu'il y a tant de parties et de figures jumelles ; suspendu dans la masse cérébrale, il lui semblait pouvoir vibrer facilement comme Je battant d'une cloche, et recevoir ainsi le contre-coup de tous les phénomènes environnants. Aussi mystérieuse d'ailleurs que tout le reste de l'encéphale, la glande pinéale fut, pour ces motifs, jugée par Descartes une résidence tout à fait convenable pour l'àme humaine, et, sans plus de façons, il l'y plaça... » (A. Lemoine, Le corps et l'àme, p. 42^.
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Malheureusement la méthodo qu'il adopta dans cette enquête n'était rien moins que scientilique, et ne pouvait aboutiràdes résultats précis et incontestables. La voici telle qu'il nous l'expose lui-même dans son grand ouvrage sur les Fonctions du cerveau (1).
Il réunissait dans sa maison un certain nombre d'individus pris dans les plus basses classes de la société, des cochers de fiacre, des portefaix, etc. ; il leur distribuait quelque argent pour gagner leur confiance, puis les enivrait avec du vin ou de la bière afin que l'abandon de la gaîté ou de l'ivresse lui révélât leur vrai caractère. Lorsqu'il leur avait fait confesser ainsi leurs bonnes et mauvaises qualités, il tâtait soigneusement leurs crânes et notait les bosses qu'il pouvait y découvrir. Puis il voyageait, recueillant toutes les anecdotes et les commérages qu'il rencontrait sur son chemin ou qu'il provoquait à prix d'argent, et rentrait au logis avec une moisson d'historiettes parfois des plus invraisemblables, qu'il nous conte lui-même avec une bonne foi et une candeur charmantes. Il visitait aussi les musées, il interrogeait sérieusement les bustes plus ou moins authentiques de personnages célèbres, et jusqu'aux portraits à l'huile qui ont encore moins la prétention de reproduire les détails phrénologiques.
En vérité, quoi de moins précis et de plus empirique qu'une telle méthode ! mais ce que nous lui reprocherons encore davantage, c'est son point de départ. Elle présuppose que la face extérieure du crâne se moule exactement sur les circonvolutions cérébrales et nous en donne une image exacte. Or rien de plus inexact. Le
(1) D' Gall, Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilité de reconnaitre les instincts, les penchants, les talents et les dispositions morales et intellectuelles des hommes et de^ animaux par la configuration de leur cerveau et de leur tête, 6 vol, in-H".
IS'i ÉTUDES l'UlLOSOPllIQUES
ciâne ne pourrait tout au plus nous représenter la for me du cerveau que par sa face interne, celle que les doigts du D"" (îall ne pal[)aient jamais ; et encore y al-il à cette règle de graves exceptions. Comme exemple, nous citerons, avec le D"" Lelut, le blaireau, le renard et le chien dont les cerveaux sont à peu près identiques de configuration, quoique leurs crânes soient si dissemblables. 11 est vrai que Gall et surtout ses continuateurs, tels que Spurzheim, Combes, etc., ont fait aussi quelques essais d'anatomie comparée, mais avec la plus grande inexpérience. « L'ouvrage de Spurzheim (au témoignage de M.Vimont,phrénologiste luimêmej, contient une multitude d'erreurs extrêmement graves. Toutes les figures servant à l'explication sont imaginaires. Il est complètement dépourvu d'anatomie et de pliysiologie comparée. L'ouvrage de M. Combes paraît être encore au-dessous de celui de Spurzheim pour la représentation des objets. Un anatomiste un peu distingué ne peut réellement jeter les yeux sur ces figures sans éprouver un sentiment pénible, tant elles sont peu conformes à celles que la nature nous offre (1)».
A cette absence de méthode sérieusement scientifKjue, s'ajoute une absence non moins grande de toute méthode philosophique dans la classification des facultés. Une bonne classification, ce fil conducteur qui lui eût été si nécessaire dans le dédale si inextricable où il s'aventurait, le D' Gall en a fait fi, sous prétexte, — c'est lui-même qui le confesse, — « de ne point être dérouté par les fausses idées que se font les philosophes sur l'origine de nos qualités et de nos facultés ». Voflà certes qui est radical : se passer de tout principe, decrainted'adopter quelque principe faux! Aussi qu'en
(1) Leuret, Anatomie comparçe, t. I, p. 367.
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est-il résulté? Une multiplication de facultés et d'organes absolument fantaisiste et invraisemblable, qui ne répond à aucune division logique, ni à aucun ordre naturel. Le lecteur va s'en faire quelque idée.
l*» Dans la région antérieure du cerveau, Gall place le sens des mots, le sens du langage, la mémoire des personnes, — puis, le sens des nombres, le sens des couleurs, le sens des localités, la mémoire des choses, — ensuite, le sens des tons, l'esprit caustique, l'esprit métaphysique-, la sagacité comparative, etc..
2" Dans la région moyenne: l'instinct carnassier, le sens de la mécanique, le sens de la ruse, le sentiment de la propriété, l'organe de la circonspection, l'organe de la fermeté, et celui du sentiment religieux ; — auxquels Spurzheim a ajouté: la combativité (amour des combats), la destructivité (instinct de la destruction), la biophilie (amour delà vie), l'alimentivité (appétit des aliments), lamerveillosité(amourdumerveilleux), enlin l'espérance et la conscienciosité.
3° Dans la région postérieure du cerveau : l'amour de la progéniture, l'amitié, la défense de soi-même, l'orgueil, la fierté, la vanité, etc..
4° Enfin dans le cervelet : l'organe de la génération.
Au point de vue philosophique, cette classification Echec
. \. i . 1 1 ,. . complet.
est indigne et grotesque. Au point de vue des faits scientifiques, cette topographie est un roman imaginé de toutes pièces. Nous ne croyons pas qu'un seul de ses détails, une seule de ses localisations pussent soutenir aujourd'hui l'examen d'un physiologiste sérieux. Aussi cet essai fantaisiste est-il tombé dans le discrédit le plus complet auprès de tous les savants. Cette appréciation serait-elle trop sévère ? Devrionsnous tout au moins faire quelque exception en faveur de la localisation des principales facultés intellectuelles dans les lobes frontaux? Nous ne le pensons pas.
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Snns doute, aux yeux du vul^'aire, un front large droit ou bombé passe encore pour un « Iront intelligent ». Mais ce n'est là qu'un préjugé itopulairc. Bien loin d'être un privilège exclusif des hommes intelligents, le front droit ou bombé se rencontre très souvent dans des races inférieures ou sauvages, v. g. chez les nègres d'Afrique ou ceux de la Nubie, et même chez les idiots.
L'ethnographie estici d'accord avec les observations de clinique. Après de longues et savantes recherches dans les asiles d'aliénés, le D'Lelut crut même pouvoir affirmer que la région frontale est plus développée chez les imbéciles, etqu'elle l'est d'autant plus que l'on descend plus bas dans les degrés de l'imbécilli té (1).
Il est vrai que le sens intime localise volontiers, dans les lobes frontaux, l'effort de la mémoire et de l'imagination qui accompagne toujours la pensée pure. En cela, il ne se trompe nullement; nous en verrons bientôt les preuves scientifiques. Mais, de grâce, n'identifions pas la mémoire et l'imagination avec l'intelligence, les sens avec la raison ! De quel droit conclure de la localisation des facultés sensibles à celle des facultés intellectuelles ? De quel droitconclure surtout que la grosseur de ces <( bosses » nous donne la mesure de l'intelligence?
Les autres localisations du D'"GalI n'eurent même pas en leur faveur le préjugé populaire. On s'amusa beaucoup de découvrir l'organe de la vénération et celui du meurtreivh^ développés chez le mouton, l'instinct de \di propriété ivès saillant chez les voleurs et les bandits de profession; — ce qui permit, sans doute, aux disciples de Proudhon, d'identifier la bosse du vol et celle de la propriété, justifiant ainsi l'aphorisme cé-
(1) Mémoire sur le développement du crâne dans ses rapports avec celui de rinlelligence.