PREMIÈRE PARTIE. — LK CERVEAU ET L'aME l
Le malade atteint d'anhémisnie ou d'ai)hasie motri- Mémoim ce entend les paroles qu'on lui dit, en saisit le sens et veriui.. les comprend, il peut les lire ou les écrire, ou bien les traduire dans une mimique expressive, mais il lui est impossible de les prononcer. Cependant il n'éprouve ancune paralysie de l'organe vocal (larynx, langue, lèvres) ; il a oublié seulement la coordination de ses mouvements. Il y a donc une mémoire des mouvements du langage parlé, une faculté pour coordonner le jeu de l'articulation des mots. Celte faculté peut être lésée alors que toutes les autres sont intactes. Or la lésion organique constatée par l'autopsie a démontré sa situation rigoureuse dans le cerveau.
Voici un cas très caractérisé d'aphasie motrice, cité par le D' Trousseau. « Un jour un Monsieur entre dans mon cabinet et me remet un papier; je lui demande s'il est muet, et, par un geste très expressif, il me fait savoir que non. Il avait été frappé d'un coup de sang, huit jours auparavant ; depuis lors il avait perdu l'usage de la parole, mais il n'avait perdu que cela. Il écrivait, donnait ses ordres, entretenait une active correspondance, comme par le passé ; il n'était donc aphasique que par la parole, et nullement par l'écriture, ni par les gestes (1). »
Parfois cependant quelques mots familiers, quelques monosyllabes restent encore à la disposition de l'aphémique; ce qui montre, encore plus clairement, l'absence de toute lésion dans l'organe vocal. Citons par exemple le cas du poète Baudelaire qui, devenu aphémique, ne pouvaitprononcer qu'un gros juron ; et encore celui d'une jeune fille, rapporté par le D' Bouillaud, laquelle répondit avec tant de justesse, par oui et par 7ion, ainsi que par ses gestes expressifs à tout
(1) Bulletin de l'Académie de médecine, mai et juin 18(35, p. 651.
ptaiquc .
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l'interrogatoire d lia jeune médecin, (jiie celui-ci ne soupçonna nullement qu'elle fût atteinte d'aphasie motrice . Mémoire La mémolre verbale ou des mouvements vocaux est jçra; donc nettement localisée ; en serait-il de même de la ûiémoire de réo'itui^e ou des mouvements graphiques ? Les laits pathologiques semblent aussi le démontrer.
(^omme exemple, on cite le cas de Pitre qui, après avoir éto frappé d'une hémiplégie droite, conserve l'usage de l'intelligence. Il pense, il parle, il lit très bien l'écriture, mais il ne peut plus écrire, pas mêuielo nom de la ville de Bordeaux, qu'il doit bien connaître, puisqu'il est marchand de vin. Cependant il reconnnitles lettres de ce mot, les épèle, les prononce ensemble ou séparément ; mais impossible à sa main de les écrire. Cette main n'est nullement paralysée ; elle remplit ses fonctions ordinaires pour manger, jouer des instruments, etc. ; elle peut aussi calquer à la plume ou au crayon, soit le dessin, soit l'écriture, en suivant peu à peu et péniblement tous les traits du modèle ; mais, dès que ce modèle lui est ôté et qu'il ne l'a plus sous les yeux, Pitre a oublié la manière d'écrire, de coordonner les mouvements graphiques ; il ressemble à une personne qui n'aurait jamais appris, et — ce qui est beaucoup plus triste, — c'est qu'il ne peut refaire l'éducation de cette espèce de mémoire, l'organe étan^ atrophié.
Ce malade a donc perdu la mémoire motrice graphique, tout en conservant les autres mémoires, v. g. la mémoire visuelle, la mémoire auditive des mots, etc.
Cette mémoire graphique est donc très distincte des autres ; sa perte paraît correspondre à une lésion remarquée au pied (vers la base) de la seconde circonvolution frontale de l'hémisphère gauche, un peu au-des-
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sas du centre de coordination motrice de l'articulation du langage.
Les deux mémoires dont nous venons d'établir l;i localisation se rapportent aux facultés motrices de la parole articulée et de l'écriture. Voici d'autres faits pathologiques qui paraissent se rapporter aux facultés delà connaissance sensible : à la mémoire auditive et à la mémoire visuelle.
La perte de la mémoire auditive ou surdité verbale Memoii. a pour caractère un état dans lequel le malade entend verbale'.' la parole comme un bruit ou comme un son musical, mais ne Pentend point comme signe du langage. Cet accident vient d'ordinaire à la suite d'une attaque d'apoplexie. Une fois remis d« sa paralysie, le malaile paraît, aux yeux de ceux qui l'entourent, être devenu sourd et idiot ; il ne comprend pas ce qu'on lui dit, et il répond tout de travers. Cependant il n'est pas sourd, car, si on l'observe attentivement, on le voit tourner la tête, lors(jue la porte s'ouvre, ou que les pas d'un visiteur se font entendre. Il est encore moins idiot, car, après avoir répondu de travers à votre question, il vous avoue qu'il n'y a rien compris ; et cet état, qui l'empêcbe d'entendre parler même sa langue maternelle, l'humilie et l'impatiente, car il s'imagine qu'on lui parle une langue étrangère. D'ailleurs il s'exprime lui-même très correctement et réussit très bien dans le monologue ; le dialogue seul le déroute, et il avoue son impuissance avecétonnement et confusion. Toutefois il peut encore dialoguer par écrit, il suffit de coucher sur le papier les questions auxquelles il doit répondre. Il lira récriture et vous répondra d'une manière normale.
Voilà donc un malade qui n'est ni idiot, ni aveugle, ni sourd, ni aphémique, ni agraphique, puisqu'il raisonne, voit, entend, parle et écrit ; que lui manque-t-il
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donc pour être à l'état normal ? 11 lui manque de comprendre ce qu'il entend : il lui manque de savoir traduire en images mentales les sons articulés perçus par son oreille, (jrâce à l'éducation et à l'habitude, celte traduction était devenue automatique ; les mots conventionnels de chat, de chien, etc., s'étaient associés aux images correspondantes et les éveillaient fatalement.
Aujourd'hui cette association est brisée. L'éducation de la mémoire auditive verbale est à recommencer, alors que les autres mémoires demeurent intactes.
Il y a donc une faculté pour reconnaître les sons du langage articulé, une mémoire auditive, et vraisemblablement un organe spécial. En effet, l'autopsie pratiquée sur les malades atteints de surdité verbale a démontré constamment une lésion dans la première circonvolution temporale de l'hémisphère gauche, audessous du centre visuel, le long de la scissure de Sylvius. Le siège de cette faculté organique paraît donc très nettement déterminé.
Mémoire Après la surdité verbale, disons un mot de la céverbaV. Cité verbule. S'il est des malades qui perdent la mémoire auditive et ne reconnaissent plus les mots qu'on leur parle, il en est d'autres qui perdent la mémoire des mots écrits ou imprimés, et ne reconnaissent plus la signification de l'écriture.
Voici un négociant qui a été frappé d'une attaque d'apoplexie ; après quelques semaines de convalescence, il se croit complètement guéri et reprend son travail habituel. La correspondance est bien en retard, il se hâte d'écrire au galop la réponse la plus pressée. Avant de terminer sa lettre, il veut la relire, et voici qu'il s'arrête au premier mot, ne pouvant plus se relire, ni comprendre les signes qu'il vient de tracer. Il ne par-
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vient pas même à reconnaître sa propre signature. Son élonnement est au comble : il cherche sa correspondance sur l'affaire en question, et ne peut la reconnaître ;on laluiprésente, etilne peut pas plus la déchiffrer que si elle était écrite en chinois. Il ouvre un livre, un journal, et constate avec stupéfaction son impuissance absolue à lire les imprimés aussi bien que les manuscrits.
Cependant cet homme jouit de toute sa lucidité intellectuelle; il n'est ni muet, ni sourd, ni aveugle ; il n'est pas atteint desurdité verbale, puisqu'il comprend la conversation ; il n'est pas davantage agraphique, puisqu'il écrit... mais remarquez qu'il ne peut écrire que machinalement, comme nous écririons les yeux fermés ou dans une obscurité profonde. Ces ténèbres toutefois ne sont pas réelles, car il n'est pas précisément aveugle ; il voit sur le papier du blanc, du noir ou du rouge, il voit aussi des traits pleins ou déliés qui forment diverses figures graphiques ; en un mot il voit l'écriture, mais il ne sait plus la lire, comme un enfant qui n'aurait jamais appris. Qu'est-il donc arrivé à ce pauvre malade ? Il a perdu tout ce qu'il avait acquis si laborieusement par l'éducation des yeux. On lui avait appris à reconnaître les lettres de l'alphabet, à épeler des syllabes, à prononcer des mots qui éveillaient en lui des images par uneassociationartificielle ; ainsi les lettres qui composent le mot chien éveillaient fatalement en lui l'image de cet animal. C'est cette association d'un signe écrit avec son image mentale qui est brisée. Le signe est vu, mais il ne dit plus rien, comme s'il était écrit dans une langue inconnue.
Concluons donc qu'il y a une mémoire visuelle, comme il v a une mémoire auditive, comme il v a une mémoire motrice de la parole ou do l'écriture, et (|ue cette mémoire en est réellement distincte, puisqu'on
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peut la perdre en conservant les autres. 11 est donc manifeste que son organe est pareillement distinct; et c'est ce que l'autopsie nous révèle. Son siège paraît être dans l'héniisplière gauche, à la deuxième circonvolution pariétale qui borde la scissure de Sylvius, un peu au dessus de l'organe de la mémoire auditive. La lésion de cette partie entraîne constamment la perte de la mémoire visuelle.
Voilà donc quatre localisations de centres sensitifs nettement établies, surtout la première, aux yeux de la science actuelle, et reconnues par la plupart des savants contemporains. Nous omettrons, pour ne pas trop nous étendre, plusieurs autres localisations, celles de l'organe du geste ou delà mimique, par exemple, parce qu'elles sont encore à Tétude et ([u'elles ne sont pas définitives (1).
ceciiies Nous ouiettrous encore les nombreuses localisations de centres moteurs, découverts depuis 1870 par MM. Hitzig,Ferrier, Duretetleursemules.il nous suffira dédire qu'en promenant des courants électriques continusouinduits sur diverses parties dulobepariétal ou de la moitié postérieure du lobe frontal, ils ont pu actionnerles principaux groupes des muscles volontaires de l'économie. L'ablation des mêmes parties de la couche corticale déterminait la paralysie des mômes muscles; ce qui est une contre-épreuve décisive. Ces localisations de centres moteurs sont moins intéressante? pour le philosophe que celle des centres sensitifs sui lesquels nous avons cru devoir insister, mais elles n'en sont pas moins bien démontrées, aussi sont-elles déjà utilisées par les maîtres de la chirurgie. Les applications thérapeutiques qu'ils en ont essayées sont ex-
(1) Voy. la Ijt'lle étude du D"" Ferrand, Annales de philosophie chrétienne, iivril 1SS7.
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cellentes, merveilleuses même, et s'imposent à la reconnaissance publique.
P. Bert rapporte qu'un ouvrier à la suite d'une chute violente sur la tète était devenu aphémique. On le soumit à l'opération du trépan, et par le trou opéré dans le crâne sur la région temporale gauche on parvint à retirer un fragment d'os qui comprimait le cerveau, juste au point indiqué par la théorie : le retour de la parole fut presque instantané.
MM. Lucas-Championnère,Péan, Terrillcn, Anger, etc.;, sans parler des chirurgiens anglais ou allemands, ont déjà à leur actif plusieurs de ces belles opérations suivies de plein succès (1). Ils ont guéri, en quelques heures, des paralj^sies, des contractures, des épilepsies, jusque là répétées incurables.
Les faits pathologiques d'aphasie sont, dans la réa- „cns lité pratique beaucoup plus complexes que ceux que ranuii'.:. nous avons rapportés en les simplifiant, pour la clarté du discours. Il est rare que l'on trouve des cas très simples d'aphémisme, d'agraphie, de surdité verbale, ou de cécité verbale. Ces espèces d'aphasies sont très sou* vent partielles et incomplètes.
Ainsi^ ri'aphémique a rarement perdu la mémoire motrice de tous les mots. Il y a certains mQts familiers qui ont survécu au naufrage, et qu'il redit à satiété, comme pour se dédommager de ceux qu'il a perdus. Le D"" Trousseau nous rapporte qu'un de ses malades répondait à toutes les questions par ces mots : « n'y a pas de danger » ; — ou bien : « ny a pas de doute >. — Un autre savait dire : « tout de même ». — Un autre encore disait: ^Coucici »; — ou bieU;, quand on l'ir-
(1) Voy. Académie de médecine, 20 août 1889. — Thèse de Dumas sur la répanalion, 1889, etc, etc..
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ritait, il lançait un énorme juron qui lui était familier, etc., etc.
Certains aphumiques n'ont perdu qu'une classe de mots, par exemple tous les noms propres, les substantifs, ou bien tous les verbes. D'autres disent encore les mots techniques de leur profession, et ne savent plus dire les mots les plus usuels, comme chapeau, parapluie. On cite un étudiant de Dublin qui n'était impuissant qu'à prononcer certaine lettre de l'alphabet, la lettre F et les chiffres 5 et 7.
Enfin il est encore des variétés d'aphémiques encore plus singulières. Les uns ne savent plus parler, mais ils savent encore chanter; les autres peuvent parler tout bas, et sont incapables de faire une lecture à haute voix ; on a même constaté des sujets incapables de lire les mots qu'ils voient écrits, et pouvant répéter cependant ceux qu'ils entendent dire ; — ou bien, au contraire, ne pouvant prononcer que les mots écrits qui sont sous leurs yeux.
2° Les espèces de sur^dité verbale partielle et incomplète sont aussi nombreuses. Les unes sont bornées à une seule langue, au grec par exemple, chez un malade polyglotte ; d'autres limitées à un certain nombre de mots dans la même langue ; d'autres encore limitées à l'audition de la musique. Le malade comprendra la musique et ne comprendra rien à la conversation ou réciproquement.
3° Les cécités verbales partielles sont encore des espèces plus nombreuses et plus singulières que les précédentes. On voit des malades, atteints de cécité pour les mots, qui peuvent encore distinguer les syllabes de ces mêmes mots; d'autres qui sont incapables de lire les syllabes, et qui peuvent cependant lire les lettres une à une. Quelques sujets, en perdant la vision des lettres, gardent la vision des figures ou celle des chif-