LES SENS ET LA MAISON
lecteurs qui sont habitués à une philosophie a pWori ou dépourvue de toute base expérimentale et positive en dehors de la conscience ; peut-être seront-ils amenés, comme nous l'avons été nous-mêmes, à modifier certaines opinions modernes, généralement reçues à la fois sans preuve et sans conteste, et à revenir, sur plus d'un point important, aux antiques conceptions de l'école péripatéticienne.
Le mouvement de relation dans la vie animale n'est autre chose que la i^éaction d'une cellule nerveuse, à la suite d'une sensation présente apportée de la périphérie au centre nerveux par un nerf sensible, ou bien d'une sensation passée reproduite par le souvenir. Cette réaction s'exerce par le moyen d'un nerf centrifuge et moteur qui aboutit à un muscle et détermine sa contraction. La contraction du muscle ou du membre est donc une opération secondaire commandée par la réaction de la cellule nerveuse, et c'est en celle-ci que nous devons placer la faculté motrice.
Sans doute, les muscles et les membres sont bien les organes de la vie de relation, mais en tant seulement qu'ils sont sous l'empire du système nerveux et sous l'information delà faculté motrice, laquelle réside dans la cellule nerveuse comme dans sa source et son principe.
Le fonctionnement des nerfs centripètes et centrifuges, sensibleset moteurs, ayant été déjà expliqué dans notre premier chapitre, nous croyons inutile d'y revenir ici plus longuement. Il nous suffira de faire remarquer que cette réaction motrice du système ner-
Réïc-
tion aïolrice
principal que cette sensation allait produire ; ils ne nous ont pas dit qu'à chaque sensation nouvelle la statue allait se remuer ». (Pierre Janet. Thèse sur l'automatisme, p. 55.)
lOTO-
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veux est tantôt irréfléchie et involontaire — comme il est facile de l'observer — tantôt au contraire réfléchie et dirigée par cette faculté maîtresse, qu'on appelle la volonté. Mais, dans l'un et l'autre cas, le caractère essentiel du mouvement de relation est le même : c'est toujours la réaction spontanée d'une cellule nerveuse. Phénomène complexe, lorsqu'il s'y ajoute la direction d'une volonté consciente ; phénomène très simple lorsqu'il se produit instinctivement, spontanément et sans l'intervention d'aucune faculté supérieure : c'est sous cette forme la plus simple et vraiment élémentaire, que nous devons l'étudier ici de préférence, pour le comprendre plus facilement. Les mouvements involontaires et irréfléchis, aux joni^'e. quels on a donné le nom, d'ailleui's assez impropre, à.'actes réflexes, peuvent s'observer non seulement chez les animaux inférieurs, mais aussichez l'homme. 'Voici que je touche, par mégarde, un objet brûlant; aussitôt ma main se retire et s'éloigne brusquement, sans que j'aie eu le temps de lui commander ce mouvement de retraite. Que s'est-il donc passé ? L'impression de brûlure a retenti dans les centres nerveux de de la moelle épinière où les nerfs sensibles de la main aboutissent, et a provoqué aussitôt dans les nerfs moteurs correspondants le mouvement de préservation que nous avons constaté. Les centres supérieurs de l'écorce grise cérébrale où — d'après Fopinion reçue — s'élaborent les phénomènes de réflexion pleinement consciente et de volonté, n'en ont été avertis qu'après coup ; ils n'ont pas même eu le temps de délibérer sur l'opportunité de ce mouvement, encore moins de vouloir et de diriger son exécution.
D'ailleurs on peut, comme nous le verrons plus loin avec détails, paralyser ces centres cérébraux, soit par quelque agent anesthésique, soit par un procédé mé-
SECONDE PARTIE. — LES SENS ET LA RAISON -i3o
caiiique ;on peut même les extirper, ou bien décapiter ranimai, sans abolir les actes réllexes, qui paraissent au contraire d'autant plus énergiques qu'ils sont soustraits à l'influence, et comme à la domination, des centres supérieurs. Ainsi, lorsqu'on pince fortement la patte d'une grenouille décapitée, nous voyons qu'elle retire le membre blessé, rampe, saute, et cherche à se soustraire à l'agression.
Ce seul exemple suffirait à démontrer que l'acte réflexe est bien, comme nous venons de le dire, une réaction^ c'est-à-dire l'efl'et d'une activité spontanée de Tètre vivant, et qu'on ne doit nullement le confondre avec un mouvement purement mécanique et passif. Mais comme certains savants de l'école matérialiste, — habitués à ne voir dans tous les phénomènes de la nature etjusque dans les opérations psj'chiques les plus élevées, que des séries de mouvements passifs reçus, communiqués et restitués sous des formes variées, — nous paraissent attacher une importance capitale à l'interprétation purement mécanique et passive des actes réflexes, nous croyons nécessaire d'insister d'avantage, pour réfuter jusqu'à l'évidence une telle prétention.
Si le jeu de l'acte réflexe était purement mécanique, — comme se plaisent à le répéter les savants matéria- "p" listes, — il devrait obéir aux lois mécaniques de toute '"*«î»" transformation de mouvement, dont la première est Véquivalence entre le mouvement restitué et le mouvement reçu. En effet, lorsque le mouvement se communique, se transmet, se transforme, c'est toujours en quantité équivalente : rien ne se crée, rien ne se perd ; tel est le principe fondamental de toute théorie cinétique.
Aussi les partisans de cette opinion insistent-ils, a-
mecïDi-
53fi ÉTUDES POILOSOPHIQUES
vec complaisance, sur un petit nombre de faits, où la loi d'équivalence semblerait se réaliser. Si l'on pince légèrement la patte d'une grenouille décapitée, elle retire vivement cette patte ; si l'on pince plus fortement, l'animal retire les deux pattes postérieures ; enfin si la provocation est encore plus énergique, les quatre membres et le tronc entrent en convulsions. Il semblerait bien qu'il y eût là une proportion, sinon rigoureuse, au moins approximative, entrele mouvement communiqué et le mouvement restitué. Mais, ce qui prouve que cette équivalence n'est ici qu'apparente et due à quelque circonstance particulière et accidentelle, c'est qu'elle ne se retrouve plus dans l'immense majorité des autres cas, soit en physiologie, soit en pathologie. Citons auhasard quelques exemples, carnous n'avons que rembarras du choix.
Un chatouillement léger à la plante des pieds provoque des actes réflexes d'une grande violence ; les muscles de la face se contractent et tout le corps s'agite en secousses convuïsîves, hors de toute proportion avec le mouvement incitateur ; plus ce chatouillement sera délicat, plus la réaction motrice sera intense ; on peut même, dit-on, provoquer la mort par ce procédé d'apparence inofïensif. L'éternuement violent, qui suit un léger chatouillement de la membrane pituitaire, estencoreunacte réflexe complètement disproportionné avec lemouvementquiledétermine. Les effrayantes convulsions que causentles mouvements des vers intestinaux chez les enfants, ou bien les terribles accidents épileptiformes que la présence des ténias ou des helmintes peut provoquer chez un adulte, sont encore une démonstration manifeste que la prétendue équivalence n'existe point dans les actes réflexes, et qu'il est impossible de les interpréter comme une simple transformation d'un mouvement reçu et restitué
Telle est aussi la concliisioiides physiologistes contemporains les plus distingués. € Si l'arc nerveux, écrivait Gratiolet, n'était qu'un simple conducteur de mouvement, l'énergie de la réaction, n'étant modiliée par l'intervention d'aucun agent particulier, serait nécessairementproportionnelleàl'énergiede la stimulation. Mais l'expérience démontre qu'il n'en est point ainsi; une réaction faible peut suivre une stimulation forte, et réciproquement, à une stimulation faible peut succéder dans certains cas une réaction puissante (1) ».
Le D''Beaunis, quoique matérialiste, est obligé de le reconnaître : < la quantité de mouvement dégagé dans un centre nerveux en activité varie suivant certaines conditions encore complètement inconnues (2) >. Ces conditions et ces lois ne sont donc pas celles bien connues du mouvementmécaniqne. Elles semblentau contraire complètement différentes, et même, sur des points essentiels, diamétralement opposées.
Ce mouvement nerveux présente en etïet le singulier caractère de s'accroître au fur et à mesure qu'il se transmet ; au lieu de diminuer et de se perdre par les résistances, comme un mouvement mécanique ordinaire, il augmente d'intensité, il progresse dans le conducteur nerveux, et fait boule de neige (3). Voilà pourquoi le même degré d'excitation appliqué au point le plus éloigné du muscle, produit une contraction plus forte que si elle était appliquée à un point plus rapproché.
C'est cette curieuse propriété que le D' Luys — en- ^fp"; core un des chefs les plus autorisés de l'école matérialiste — se voit contraint d'appeler « l'automatisme spontané(4) > des cellules nerveuses. Spontanéitéquî
(1) Gratiolet, Anatomie du système nerveux, t. \\.
(2) Bcaunis, Nouveaux éléments de physiologie, p. 303.
(3) Beaunis, Nouveaux éléments de physiologie humaine, p. 289. (4j Luys, Recherches sur le système nerveux, p. 271.
tabciic
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indique qu'elles ont en elles-nicMues un principe propre (le mouvement, etc^ue les excitations ambiantes, nécessaires pour les faire passer de la puissance à l'acte, ne sont que les causes provocatrices et non les causes ellicientes du mouvement qu'elles produisent.
Si l'acte réflexe n'est nullement la transformation et la restitution du mouvement provocateur, il y a lieu de se demander que devient ce mouvement reçu. Puisque rien ne se crée et que rien ne se perd, il doit se transformer en quelqu'autre mouvement moléculaire, par exemple en accélération du mouvement nutritif de composition et de décomposition dans la substance vivante, et par suite de ces combustions vitales, en augmentation de température. C'est précisément ce que les célèbres expériences deSchifl'etdeBéclard, si souvent répétées, nous démontrent avec évidence ; et cette contre-épreuve de notre thèse est delà plus haute importance.
Lorsqu'on excite mécaniquement un nerf, l'aiguille du galvanomètre dévie en accusant une élévation de la température, toujours proportionnelle au degré plus ou moins énergique de l'excitation (1). Et ce phénomène reste identique, soit que l'acte réflexe du muscle allèrent ait été provoqué, soit qu'il ait été empêché artificiellement par un procédé d'insensibilisation, ou par une incision qui sépare le nerf sensible du nerf moteur. La restitution du mouvement extérieur s'opère donc tout entière par un fait de vibration calorique, et nullement par le mouvement réflexe. Celui-ci est donc un phénomène nouveau surajouté, auquel il faut cher-
(1) Cette chaleur est due aux combustions vitales, comme le prouve la fatigue musculaire qui suit l'acte réllexe, et qui cesse après un instant de repos réparateur. Cette alternance repétée de fatigue et d'activité suppose nécessairement le mouvement vital de décomposition et de recompositioB des tissus.
cher une autre cause : l'activité propre du sujet sensible qui réagit à la suite d'une impression reçue.
Une dernière preuve que l'acte réflexe est irréducti- coorble à un mouvement purement mécanique, est tirée de sa coordination et de son adaptation aux besoins provoqués par la nature de l'excitation. L'acte réflexe est essentiellement un acte dirigé par l'instinct de la conservation et de la défense, comme nous le verronsbientôt. Ce n'est pas là, à notre avis, la preuve la moins saisissante de l'insuffisance radicale de toutes les interprétations mécaniques ; mais n'anticipons pas.
L'acte réflexe est donc une réaction spontanée de la cellule nerveuse, mais une réaction sui generis qui ne doit pas être confondue avec n'importe quelle réaction, et dont nous devons chercher à préciser le caractère propre.
Il y a des réactions physico-chimiques dans l'ordre Riaciion minéral. Une boule élastique réagit brusquement «t après avoir été comprimée. Or le phénomène d'élasticité, au témoignage de M. Hirn, n'a jamais pu être expliqué par le simple jeu de mouvements mécaniques et passifs. Les molécules agissent et réagissent aussi dans les combinaisons chimiques, avec une puissance parfois étonnante.
Dansle règne végétal, toutes les cellules vivantes réagissent, suivant leur nature aux excitations des milieux ambiants (air, eau, chaleur, etc.). Elles y puisent certains principes utiles et y rejettent ceux qui leur ont servi. Aussi doit-on, avec Claude Bernard, accorder à tous les tissus vivants la qualité générique de l'irritabilité, c'est-à-dire «. la qualité propre à l'éléme-nt vivant d'agir suivant sa nature, sous une provocation étrangère (1) >. L'évolution d'un grain de blé,aucon-
(i) Cl. Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie, I, p. 248.
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tact de rhumidité et de la chaleur, n'est qu'une série merveilleuse de réactions vitales.
Dans le règne animal, tous les tissus de l'organisme réagissent aussi, chacun à sa manière : les uns contribuent à la vie nutritive ; ainsi au contact des aliments, la membrane muqueuse de l'estomac rougit, se tuméfie et se couvre d'une sécrétion particulière ; les autres contribuent à la vie de relation. Parmi ces derniers, accordons une mention spéciale à la libre musculaire qui est douée de contractiUté. Sous l'influence de la lumière, de la chaleur, de l'électricité, d'un poison musculaire, ou d'une simple incitation mécanique, nous voyons le muscle se contracter brusquement, c'est-à-dire se retirer en se raccourcissant, sans aucune influence nerveuse, — comme l'ont démontré les belles expériences de Cl. Bernard qui, après avoir insensibilisé tous les nerfs à l'aide du curare, obtenait encore des contractions musculaires. Et c'est aujourd'hui un fait acquis à la science que le muscle est contractile par lui-même.
Inutile de rappeler ici l'importance de la contracti- Uté dans le fonctionnement de la machine animale (1). C'est elle qui fait progresser le bol alimentaire à travers l'œsophage et le conduit intestinal ; qui fait circuler le sanget la lymphedans tousleurs conduits vasculaires ; qui produit les mouvements ondulés des cils vibratiles qui tapissent l'épithélium (2), si importants pour
(1) Chez les végétaux, tels que la sensitive, on constate des mouvements que certains savants voudraient assimiler à la contracLilité musculaire. Nous n'y voyons aucun inconvénient puisque la contractilité peut être indépendante de la sensibilité. On pourrait reprendre, à ce point de vue les curieuses recherches de Dutrochet sur la structure des végétaux.
(2) Lorsqu'on regarde au microscope une surface garnie de cils vibratiles, on voit tous les cils s'incliner avec un rythme Ir.Js régulier dans la même direction, spectacle plein d'intérêt et dont on ne saurait se lasser. On a comparé ce mouvement à celui d'un champ de blé dont les
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la circulation des liquides... En un mot, presque tous les mouvements nécessaires à la vie nutritive sont dus àlacontractilité de la fibre musculaire, sans l'intervention nécessaire du système nerveux, et sans aucun acte réflexe proprement dit.
Il est donc certain que tous les êtres de la création, dans les règnes minéral, végétal ou animal, agissent et réagissent suivant leur nature.
Qu'est-ce qui distinguera les réactions motrices de la cellule nerveuse ? Cest la sensibilité; elle réagit après avoir senti. Elle ne réagit surlenerf moteur qu'après avoir senti l'impression du nerf sensible, et sa réaction est toujours une réponse adaptée à la nature de la sensation qui l'interroge et la provoque. La molécule chimique, le grain de blé, le tissu musculaire réagissent, mais ils ne sentent pas ; voilà pourquoi la
épis sont inclinés dans le même sens parles vents.
Voici comment on explique le rythme. Le muscle, après une première contraction, est épuisé et il se relâche ; par le repos il répare ses forces et se contracte de nouveau, ainsi de suite. La réparation nutritive survenant très vite, les alternances de repos et de mouvement peuvent être ^,rès rapides.
Les cellules vibratiles ont des fonctions diverses. Chez les animaux tout à fait inférieurs elles servent à la locomotion. Chez d'autres, elles déterminent un courant d'eau sans cesse renouvelé, courant qui est nécessaire à la respiration de l'animal. Chez les vertébrés, le rôle des cellules vibratiles est un peu diflërent ; elles font progresser dans un sens déterminé les corpuscules ou les poussières qui se trouvent au contact de la muqueuse. Si par exemple, on place sur l'œsophage d'une grenouille, fixé sur une petite planchette, des poudres fines, comme du charbon ou du vermillon, on verra les petits grains s'avancer avec une certaine rapidité dans le sens du mouvement vibratile. A mesure qu'on remonte dans la série des êtres, on voit l'épithélium vibratile avoir moins d'importance. Chez l'homme, par exemple, on n'en trouve plus qu'en certaines parties très limitées du corps, dans la trachée, les bronches, la muqueuse pituitaire, les canaux déférents, biliaires et lacrymaux, dans la trompe d'Eustache, etc. On a vu sur des suppliciés des cellules vibratiles se mouvoir 48 heures après la mort ; sur des grenouilles mor^ tes depuis plusieurs semaines et putréfiées, il y a encore des cils vibratiles qui se meuvent.
Ces mouvements ne sont pas dus au système nerveux mais à la contractilité musculaire. Ils ne sont donc pas un signe de sensibilité (Physiologie des muscles et des nerfs, par Richet, p. 22, 24, 27).