LS CERVEAU
242 ÉTUDES PUILOSOl'UIQUES
nature et l'iiileiisité de leurs réaclidiis sont toujours uniformes et niathéniatiijues. Au contraire, la sensation all'ective étant quelque chose de personnel et de variable, il arrivera que la même excitation, qui détermine toujours des mouvements d'élasticité et decontractilité identiques, pourra provoquer les sensations et les actes réflexes les plus variés.
Pour mieux comprendre cette diiïérence fondamentale, il faut, pour ainsi dire, la saisir sur le fait, la surprendre dans l'étude des nombreux phénomènes que nous allons passer en revue.
Preuves Tous Ics phvsiologistes sont unanimes à diviser les meuîairs. pliénomèues réflexes en deux grandes classes. Les uns proviennent des centres médullaires, sans la coopération des hémisphères cérébraux ; les autres ont leur contre-coup dans ces hémisphères et subissent leur influence. Dans les premiers, l'impression sensible va des organes périphériques à la moelle épinière, etcelle-ci répond en renvoyant à la périphérie une excitation motrice. Dans les seconds il s'ajoute à ce phénomène fondamental une circonstance accessoire : l'impression venue de la périphérie ne s'est pas arrêtée au centre médullaire, elle a retenti jusque dans lesensorium cérébral. C'est un acte involontaire qui succède à une sensation consciente, tandis que l'autre est un acte également involontaire, mais qui succède à une sensation inconsciente. D'où la division reçue en physiologie des actes réflexes en conscients et inconscients.
« Qu'on ait conscience ou non d'un acte réflexe, nous dit M. Richet, cela ne change que peu le phénomène lui-même : le fait de la conscience d'un acte réflexe est un phénomène surajouté, une complication particuliè-
P.fllexes conscients
re ; mais il n'en est pas moins une action réflexe (1) >.
Nous accepterons cette terminologie universellement reçue, sans préjuger du reste en rien la fameuse question philosophique s'il faut entendre, par ce mot d'inconscience, une inconscience absolue ou seulement relative et si obscure qu'elle équivaudrait pratiquement à l'inconscience véritable.
Analysons tout d'abord les phénomènes réflexes ,.i) conscients : ce sont les plus clairs, ou les moins obs- wns curs, puisqu'ils peuvent être saisis non seulement par innés' l'observation externe et le raisonnement, mais encore par l'observation directe de la conscience.
Voici que, par mégarde, vos doigts rencontrent un coi'ps brûlant ou quelque instrument vulnérant qui les blesse. Aussitôt la sensation pénible provoque la contraction subite des muscles rétracteurs de tout le membre, votre main se retire brusquement, et vous laissez échapper un cri involontaire.
Voici que, cheminant sans attention, vous faites un faux pas et vous chancelez. Aussitôt, avant même de vous en être rendu compte, tous vos muscles se contractent, tous ceux du moins dont l'action peut ramener au-dessus de sa base de sustentation le centre de gravité, et rétablir l'équilibre. Que si vous tombez quand même, vos bras se porteront en avant, comme pour vous protéger, en amortissant la chute.
Voici encore qu'une odeur nauséabonde vous soulève le cœur, en provoquant dans le diaphragme et les divers muscles delà vie animale les efforts convulsifs du vomissement ; ou bien qu'une prise de tabac, chatouil-
(1) Richet, Physiologie des muscles et des nerfs, p. 659. — « On ne saurait partager l'opinion de ceux qui prétendent que les mouvements réflexes ne sont jamais précédés de sensations perçues : l'opinion contraire est surabondamment démontrée par les faits ». (Longet, Physiologie, t. m, p. 231.)
244 ÉTUDES PUlLOSOPniQUES
lant (1) la membrane pituitaire des fosses nasales, vous fait éternuer, c'est-à-dire provoque dans le diaphragme et les autres muscles de l'appareil respiratoire une violente contraction capable d'expulser la cause irritante.
Que s'est-il passé dans ces différents cas ? Un mouvement involontaire des organes, et même des séries d'opérations associées ensemble ont été produits par une impression sensible. Auriez-vous retiré la main et poussé un cri de douleur ou de surprise, si vous n'aviez pas senti la flamme et la brûlure? Auriez-vous avancé vos bras pour protéger le corps chancelant, si vous n'aviez pas senti une rupture d'équilibre? Auriezvous vomi sans avoir éprouvé une sensation d'odeur fétide? Auriez-vous éternuésansle chatouillement de la poudre tabachique ? Evidemment non.
Nous pourrions en dire autant des efforts pour tousser, lorsqu'une parcelle d'aliment ou une goutte de liquide tombe dans la trachée-artère; — du clignement des paupières qui se ferment malgré nous à la vue d'un projectile ou d'un doigt qui s'approche pour blesser l'œil ; — des mouvements involontaires de Tiris qui se contracte ou se dilate sous l'action d'une sensation lumineuse plus ou moins intense ; — du rire, du sanglot, du bâillement, etc., etc.
Dirigés Tous ces mouvcmeuts réflexes sont provoqués par rinsiinct l'instinct de la conservation individuelle, comme Aristoteravaitdéjàfaitremarquer(2) ;ilssontdonc, comme l'instinct, d'ordre sensible ; ils supposent que nos or-
(1) Ce n'est pas l'odeur du tabac mais le chatouillement qu'il produit qui fait éternuer. Tiedmann rapporte l'exemple de jeunes gens privés de l'odorat qui éternuaient en prenant du tabac.
(2) « C'est pour repousser les objets qui pourraient tomber dans les yeux que tous les animaux peuvent les cligner. Ce mouvement ne dépend pas d'eux et c'esl V instinct qui l'opère ». l Xvisiote, De pa7'tibus tB.-S.-Il.), 1. II, c. 13, § 2).
ganes ont senti la présence de quelque chose d'anormal, qui les pousse instinctivement à se garantir, à se préserver, ou à se débarrasser de l'objet nuisible. Sans doute tous ces mouvements sont automatiques, et reps 'par la loi de Vassociation ; l'intelligence et la volonté ne les dirigent nullement. En ceci éclate précisément la prévoyance de la nature. Si le mouvement protecteur des paupières, par exemple, eût dépendu de la volonté, il ne se serait jamais produit à temps; au contraire étant automatique il est instantané et salutaire dans presque tous les cas. Pour cligner des yeux, pour tousser, pour éternuer, et même pour retirer la main qui se brûle, la nature nous a donc pourvus d'un merveilleux mécanisme dont les rouages sont ignorés de celui qui s'en sert ; aussi doit-il se mouvoir tout seul et sans le concours de notre volonté, dès que le ressort de la détente a été pressé. Or, dans tous les cas cités — la conscience en témoigne clairement — c'est une impression sensible, une sensation, qui a pressé le ressort et fait partir la machine. Une impression purement physique et mécanique, bien loin de suffire à produire Tacte réflexe, n'est même pas absolument nécessaire, etl'on peut s'en passer chaque fois que la sensation peut avoir lieu sans elle.
C'est bien là le rôle que jouent souvent l'imagina- protion et le souvenir. La pensée d un truit succulent pana suffit à faire affluer la salive à la bouche ; le souvenir d'une odeur répugnante, aussi bien que l'odeur ellemême, pourra être assez intense pour provoquer des nausées et tous les mouvements réflexes qui suivent : les sourcils se froncent, la lèvre supérieure se relève, les narines s'écartent, le menton se rapproche du cou, la main s'avance instinctivement, comme pour repousser l'objet dont le souvenir écœure et donne le dégoût.
£cas.'.ti« I
•^îf) ÉTUDES PniLOSOPUIOUES
On sait que, chez les hystériques, la puissance de riinaginution, en suppléant aux impressions matérielles absentes, peut atteindre les limites du merveilleux. Une feuille de papier blanc appliquée sur la peau produit tous les effets d'un vésicaloire ; les elTets ordinaires d'une purgation,d'un vomitif ou d'un sudorifique sont obtenus avec un verre d'eau, etc.
D'autres fois, au contraire, l'imagination et la volonté seront capables de suspendre la réaction, d'empêcher l'acte réflexe de se produire malgré la présence de l'excitation physique, si elles réussissent à atténuer ou à neutraliser la sensation elle-même. On réussit, par exemple, à s'empêcher d'éternuer, en détournant l'attention, en provoquant une autre sensation plus vive qui domine la première, ou en pensant à autre chose.
Remarquons encore que la même excitation physique peut produire des efTets très différents et même opposés, parce qu'elle peut produire des sensations différentes et contraires. Ainsi la même quantité de lumière pourra occasionner le rétrécissement ou la dilatation de la pupille, à des degrés très variés, suivant les sensations diverses qu'elle produira dans l'œil, et qui dépendent tantôt de conditions subjectives, telles que la délicatesse, l'état inflammatoire de l'organe; tantôt de circonstances ambiantes : si le patient est plongé dans les ténèbres ou dans une vive lumière, le même rayon produira des réflexes différents de Tiris, précisément parce qu'il produit des sensations différentes.
Enfin il est constaté que l'insensibilisation des organes par le chloroforme ou tout autre procédé éteint les réflexes de ces organes, et que les réflexes de l'iris, par exemple, n'ont plus lieu chez les aveugles amaurotiques dontla rétine serait complètement insensible;
en sorte que le passage subit de Fobscnrité h la lumière la laisse immobile.
Eh ! pourquoi en elïet se garantir de la lumière si l'on ne la sent plus ?Ce mouvement n'a plus de raison d'être (1). Cependant le nerf insensibilisé continue à transmettre les mouvements physiques comme l'ont démontré les belles expériences de Claude Bernard, désormais classiques, par lesquelles on réussit à détruire la sensibilité d'un nerf en laissant survivre sa conductibilité.
L'acte réflexe est donc bien le résultat directetimmédiat de limpression sensible et nullement de l'impression physique. Ilestune j^époiise toujoius enharmonie avec la nature de la sensation éprouvée ; il suppose donc que Timpression à laquelle il répond a été sentie par l'organe.
On nous objecte, il est vrai, que la sensation ne peut objeo avoir lieu que dans le cerveau. Or, après la suppression de cet organe, on voit persister comme auparavant les phénomènes réflexes d'éternuement, de toux, de vomissement, de clignement, etc.. Donc, se hàte-t-on de conclure, ils ne sauraient être produits par une sensation, mais par une impression purement physique.
Nous répondrons avec Milne-Edwards que cet argument < n'est qu'une pétition de principe, et une faute énorme de raisonnement (2) », car il donne comme
(1) Cf. p. Bert, Anatomie et Physiologie, p. 2G5. — Certains auteurs discutent entre eux si c'est la sensation visuelle, ou la sensation tactile douloureuse de la lumière qui produit les réflexes de l'iris. Mantegazza préfère la seconde opinion, mais toutes les deux concordent avec notre thèse. — On connaît l'importance pour le médecin comme pour le physiologiste des réflexes de l'iris. Ce muscle si délicat et si impressionnable est le dernier qui cesse de se mouvoir. 11 est le miroir de la sensiiilité : tout ce qui ébranle le système nerveux se manifeste au dehors par un changement dans le diamètre de la pupille.
(2) Mirnc-Edwards. Pliysiologie. XllI, p. 119. Lamême objection revêt parfois une autre forme : après la décapitation, nous dit-on, toute action vitale a cessé; donc l'acte réflexe dans un cadavre n'est plus un acte
24S ÉTUDES PniLOSOPniQUES
preuve la chose qui serait à prouver, savoir que la sensation et autres phénomènes de sensiljilité sont l'apanage exclusif des lobes cérébraux. Or, c'est précisément cette dernière assertion qu'on n'a jamais prouvée et que nous réfuterons en montrant la manifestation palpable de ces facultés dans l'animal privé du cerveau ou agissant en dehors de son influence.
Continuons donc notre analyse des actes réflexes, sans nous laisser arrêter par cette fameuse hypothèse dont la vérité ou la fausseté doit être la conclusion naturelle et nullement le critérium préconçu de cet examen.
1') Des réflexes naturels et innés passons aux réflexes acMuis. dus à une habitude acquise par l'éducation et l'exercice.
Un habile pianiste s'assied au tabouret : aussitôt, sans qu'il en ait pleine conscience, tous ses membres de la tête aux pieds se disposent méthodiquement pour l'usage de l'instrument dont il va jouer. Il commence : voyez avec quelle facilité et quelle sûreté étonnante il déchifl're et exécute son morceau de musique. A peine a-t-il vu les signes écrits sur la portée, que ses doigts les ont traduits par mille mouvements automatiques prodigieusement complexes et coordonnés. Grâce à une longue habitude, il arrive en efl'et que ces mouvements ne s'exécutent plus sous la direction de la volonté ni de la réflexion, et c'est précisément leur caractère automatique qui leur donne cette rapidité et cette précision qui nous étonnent et qui nous charment. Voilà pourquoi ils peuvent être exécutés par un ar-
vital, mais un pur mécanisme. — Nous nions la majeure de cet argument, qui contredit les expériences scientifiques les plus décisives. Voyez les explications que nous avons données sur la double étape de la mort {Etude sui- la Vie, ch. IX) et que nous résumerons en deux mots à la fin de ce chapitre.
tiste distrait, rêveur, à moitié endormi, et même par de véritables somnambules. Eh bien, quelle est la condi tion indispensable pour mettre en jeu ce merveilleux mécanisme?
Cette condition essentielle est manifeste : l'impulsion doit être donnée par un souvenir ou par une sensation actuelle. Si l'artiste ne joue pas de mémoire, il faut au moins que chaque note écrite sur la portée soit vue par le musicien, et que cette sensation visuelle éveille en lui automatiquement le souvenir des mouvements à exécuter. Si spontanée, si machinale, et même si inconsciente que soit cette traduction en mouvements d'une note écrite, faut-il cependant que cette note soit vue, qu'elle produise une sensation visuelle; et c'est la nature de cette sensation qui réveillera l'espèce de mouvement qui lui correspond. Dire que cette impression sensible est inutile et qu'il suffit d'une impression physique pour provoquer la détente du mécanisme, ce serait se payer de mots. L'excitation physique, produite sur le nerf optique par le rayon lumineux qui vient de la note Ré, est identique à celle que produit le rayon lumineux qui vient de la note Fa. Pourquoi donc l'action réflexe se traduit-elle par deux mouvements différents ? D'ailleurs il suffit de changer la clef pour qu'aussitôt les excitations lumineuses demeurant identiques, les actes réflexes soient devenus dissemblables. Une explication purement physique de ce fait est donc ici complètement insuffisante : il nous faut faire intervenir un élément nouveau ; et puisque d'après notre hypothèse la réflexion et la volonté n'interviennent en rien, il nous faut recourir à une sensation visuelle, qui éveil-' lera spontanément les mouvements qui lui sont associés en vertu d'une longue habitude. Cette loi de l'association des idées, ou des sensations et des mou-
250 ÉTUDKS PHILOSOPHIQUES
vements, est universellement reconnue; nousTaccciitons ici comme un fait certain et primilif, en nous réservant de la mettre eu lumière lorsque nous étudierons le mécanisme de la mémoire. C'est elle qui constitue et explique tout l'automatisme psychique.
c) Nous venons de dire que ces mômes actions pour-
cienis
ncons- raient être exécutées par un musicien somnambule ou hypnotisé, et cette réilexion nous amène à parler des actes réflexes produits par des sujets inconscients.
Les apoplectiques, qui ont perdu toute conscience d'eux-mêmes, lèvent très souvent la main et l'approchent, sans s'en apercevoir, delà tête qui est le siège de -leur mal.
Dans une crise somnambulique, alors que le sensorium du malade semble fermé à toutes les impressions conscientes venues du dehors, il suffit très souvent d'éveiller en lui une sensation caractéristique, pour diriger ses mouvements automatiques dans un sens déterminé. Si on lui ferme le poing et qu'on donne à son bras une position menaçante, aussitôt ses autres membres s'associeront àcette attitudeetsa figure elle-même prendra une expression de colère. Si au contraire, on lui joignait les mains, sa figure prendrait l'expression de la prière et de la supplication. Vient-on à mettre à sa portée une plume, on développe en lui des mouvements inconscients et coordonnés pour tracer des caractères graphiques. Ou bien, si Pou expérimente sur un vieux militaire, il pourra suffire de lui mettre entre les mains une canne coudée, pou réveiller en lui le souvenir de son fnsil, et lui faire exécuter automatiquement des exercices militaires oudes scènes déco bat(l).
(1) Luys. Le cerveau, p. 100,
Il est clair que, dans ces différents cas. c'est un souvenir plus ou moins inconscient qui a mis en jeu le mécanisme des actions réflexes correspondantes. Or un souvenir, serait-il tout à fait inconscient, n'est pas une impression purement physique, c'est une impression sensible, un phénomène de sensibilité et de connaissance. La sensation est donc ici le ressort secret de l'acte réflexe comme dans tous les exemples précédents.
On pourrait] ustementreproclier à ces derniers exem- J^)^ch« pies de ne pas nous offrir des actes réflexes dans les- cap''é-quels la non-participation ou l'abstention des activités cérébrales soit évidente et indiscutable; aussi avonsnous hâte de passer à l'analyse des actes réflexes, chez les êtres vivants décapités ou privés des hémisphères cérébraux. Nous allons nous transporter ainsi sur le véritable terrain des actes réflexes ; et les expériences qu'ils vont nous offrir vont être décisives. Ici, l'intervention des régions sensorielles sera manifestement absente, et ne viendra plus troubler ou compliquer la simplicité élémentaire du phénomène réflexe.
Chez une grenouille ou une salamandre, dont le cerveau a été préalablement détruit, tous les physiologistes ont pu observer des phénomènes réflexes de la plus haute importance.
Cette grenouille ainsi mutilée reste ordinairement cnimmobile et tout engourdie sur la table de l'expéri- ""'""*• mentateur ; mais si on la plonge dans l'eau, elle se met à nager, avec son agilité et sa régularité ordinaires; elle va droit devant elle, saute les obstacles, et si elle rencontre un corps flottant, elle grimpe dessus et s'y repose. Elle a donc senti le contact de l'élément liquide, et cette sensation, si différente de celle de l'air ambiant, a réveillé en elle les mouvements habituels
252 ÉTUDES PHILOSOPniQUFS
delà natation. Elle sent aussi les obstacles, puisqu'elle sait les éviter. — Versez dans cette eau un acide concentré, ou bien chaulfez-la fortement, et vous verrez bientôt la grenouille donner des signes d'inquiétude, pousser des cris plaintifs, entrer en convulsion, et sauter comme pour fuir une impression pénible. — Sortez promptement la pauvre bête de ce bain meurtrier où elle ne tarderait pas à expirer, et replacez-la sur votre table, en la posant sur le dos, vous la verrez faire des efforts désespérés pour se retourner et se placer sur le ventre, comme de coutume ; puis elle rentrera en repos.
Si l'animal n'est pas trop épuisé par ces premiers exercices, continuez vos expériences en pinçant ou en excitant fortement une des pattes, aussitôt vous obtiendrez pour réponse une contraction des muscles ; mais ce n'est pas une contraction quelconque, comme le fait très bien remarquer AI. Béclard. On ne voit pas, par exemple, tous les membres entrer en convulsion désordonnée, comme dans le tétanos ; non, c'est par une contraction en harmonie avec la nature de la provocation que l'animal vous répond : c'est un véritable mouvement de conservation et de défense instinctive qui suppose que l'animal a été averti par quelque sensation fâcheuse.
Pour mieux nous en convaincre varions les formes de cette expérience. A l'aide d'une baguette de verre déposons une goutte d'acide sulfurique sur le* dos de la grenouille. Aussitôt nous la voyons s'agiter et sauter, comme pour fuir et pour se soustraire à la sensation de brûlure. La fuite étant inutile, l'animal s'arrête, ramène vers le dos sa patte postérieure et frotte l'endroit blessé, comme pour enlever la cause de son
mal.
Si l'opérateur coupe cette patte, l'animal continue à
SECONDE PARTIE. — LES SENS El L,\ UAISON 253
se gratter avec le moignon qui lui reste ; et, s'il est trop court, il fait usage de la patte restée intacte pour soulager ou défendre le point douloureux.
Au lieu d'amputer la patte, on peut aussi attendre qu'elle se soit fatiguée jusqu'à l'épuisement ; alors on renouvelle l'application de l'acide au même point ; et cette seconde provocation, quoique identique à la première, ne met plus en mouvement la patte fatiguée, mais l'autre patte du côté opposé qui exécute des mouvements analogues.
Ces expériences ont été faites et répétées principalement sur des grenouilles et des reptiles, parce que ces animaux à sang froid, qui respirent par la peau, peuvent se passer longtemps de respirer par les poumons, tandis que les animaux à sang chaud ne peuvent être entretenus vivants, après la décapitation, qu'à l'aide de l'insufflation pulmonaire, ce qui rend ces sortes de recherches beaucoup plus difficiles.
Cependant elles réussissent également, surtout si upin, l'on prend la précaution de ne sectionner la moelle qu'à un niveau qui permette d'éviter la lésion de la respiration. Ainsi, par exemple, on coupe la moelle épinière d'un lapin, entre la dernière vertèbre dorsale et la première lombaire, et, pendant plusieurs jours, l'on peut constater, dans le train de derrière ainsi séparé de toute influence du cerveau et des parties antérieures de la moelle, des sensations plus ou moins inconscientes provoquant des réflexes analogues.
Si le train postérieur ne contenait aucun tronçon de moelle épinière, les réflexes n'auraient pas lieu : preuve manifeste que les centres médullaires sont bien le point où aboutissent les impressions sensibles et d'où partent les réflexes.
L'expérience suivante, rapportée par M. Béclard, est encore plus intéressante parce qu'il s'agit d'un mam-
cbicn.
254 ÉTUDES PHILOSOIMIIQUES
mifere plus rapproché de l'homme (1). On prive un chien de son cerveau, non pas par la décapitation qui entraînerait trop tôt la mort, mais en le désorganisant complètement par un courant d'eau que l'on y injecte. Après quoi, l'on excite vivement la partie inférieure de la région thoracique sur un côté de l'animal. La patte postérieure correspondant au côté excité s'y porte de suite. On couche alors le chien sur le côté qui a été excité, de manière que cette patte ne puisse plus se mouvoir ; aussitôt l'on voit la seule patte qui soit restée libre, c'est-à-dire la patte du côté opposé, se porter au point excité (2). — Enfln, détail non moins émouvant, si l'on a pris soin dans la mutilation de l'animal de ne pas léser l'organe vocal, on l'entend pousser des gémissements ou des cris lamentables qui ajoutent à la signillcation déjà si expressive de tous les gestes que nous venons de décrire. M. Vulpian a beau s'eÛ'orcer de nous rassurer, en essayant de distinguer le « cri réflexe » du « cri sensible », pour nous prouver que cet animal crie mais qu'il ne sent rien, son argumentation nous laisse tout à fait incrédule. On peut discuter sur le degré de conscience ou d'inconscience de Talfection que ces cris manifestent, mais dire, comme il le soutient, que ces cris et tous les autres mouvements qui l'accompagnent sont comparables aux cris et aux gestes d'une poupée mécanique, c'est revenir tout simplement à la théorie cartésienne de V animal-machine ; et je défie bien le pliilosophe, qui admettrait une telle explication, de nous démontrer désormais que les autres animaux jouissent et souffrent réellement, ou de nous prouver
(1) On a pu constater aussi des réflexes analogues dans un castératologique : le fœtus humain privé de cerveau (Voy. Louget, Traité de ph^, siologie, p. 229).
(2) Béclard, Traité de physiologie, 11, 426,
SECONDE PARTIE. — LES SENS ET LA HAISON :2o5
qu'il n'est pas lui-même, lorsqu'il discute, un simple automate à langage articulé.
Chez les invertébrés, où la centralisation du sys- iQ»ertèmenerveuxest bien moins rigoureuse, les réflexes observés après la décapitation sont peut-être encore plus remarquables. Il suffit d'observer sans préjugés les mœurs de ces animaux, avant et aprèsleur mutilation, pour être bien convaincu que l'on est bien en présence de phénomènes de sensibilité, et que c'est une impression sensible qui provoque, règle et dirige les mouvements.
Un crabe décapité court en diverses directions, comme s'il cherchait un chemin pour s'échapper. Un taon décapité, s'il est placé sur le dos, fait les plus grands efforts pour reprendre sa position normale ; si on lui tend la perche pour l'aider, il y grimpe etarriv) très bien à son but.
Le prothorax d'une mante religieuse, séparé de la tête, vit pendant plusieurs heures avec un seul ganglion. Appuyé sur ses pattes, il résiste énergiquement aux efforts que l'on fait pour le renverser. S'il tombe vaincu, il cherche à se relever; par la trépidation de ses ailes et de ses élytres, il témoigne d'un sentiment de défense et de colère. Quand on le presse, il agite ses longs bras et sait fort bien les tourner contre les doigts de l'expérimentateur. « Par conséquent, comme Tob- 5erve Dugès, ce seul ganglion sey^Hes doigts qui le pressent, reconnaît le point par lequel il est serré;, veut s'en débarrasser, et y dirige les membres qu'il anime (1) >.
Des grillons, des diptères, des diptiques, etc. secomportent de la même manière. Un grillon, dont on divise le système nerveux en deux tronçons, reste tout- J'abord assoupi et immobile ; mais bientôt après ilre-
(1) Cité par Milne-Edvard, Physiologie, t. XUI, p. 194.
loie.
256 ÉTUDES PniLOSOPHIQDES
commence à marcher, et dés le lendemain il se sert de ses mâchoires et de ses pattes à peu près comme à l'ordinaire.
De même les lombrics, les sangsues, les myriapodes, partagés en deux parties, continuent à manifester les phénomènes habituels de sensibilité et de mouvement . Enlin, chez les animaux les plus infimes qui se multiplient par scissiparité, non seulement chaque tronçon conserve la sensibilité, mais il est capable de refaire en entier les parties du système nerveux qui lui manquent.
* • Expiica- Inutile d'insister plus longtemps, les vivisections d|Aris- pratiquées de mille et mille manières, sur toutes espèces d'animaux, conduisent toujours au même résultat dont l'importance capitale s'impose au savant comme au philosophe : persistance de facultés sensibles rudimentaires dans chaque ganglion ou chaque centre nerveux. C'était aussi la conclusion qu'Aristote, il y a deux mille ans, tirait déjà d'expériences moins parfaites, mais analogues, sur les zoophyles, les vers, les myriapodes, les guêpes, les abeilles, les tortues, les lézards, et surdes animaux supérieurs, après leurdécapitation ; expériences qui le frappaient bien vivement puisqu'il y revient à tout propos, dans presque tous ses traités, et d'où il concluait sans hésiter : « Chacun de ces tronçons — aujourd'hui nous dirions chacun de ces ganglions ou de ces centres nerveux — après qu'on les a divisés et séparés, possède encore la sensibilité et la locomotion ; et s'ils ont la sensibilité, ils ont aussi l'image du souvenir et le désir ; car, là où il y a sensation, là aussi il y a plaisir ou peine ; et là où il y a ces deux affections, il y a nécessairement désir (1) ».
[i) Kaî yàp aiffôfljtv i/.irtpo-j T&Jv uïp-Trj é^u xat xiwjTiv t^v xotri
SECONDE PARTIE. — LES SENS Et LA tlAlSON 257
N'en doutons plus ; les mouvements que nous étudions sont bien provoqués par la sensibilité. Quelque rudimentaire et inconsciente qu'on la suppose, il faut l'admettre ; il faut avouer que nous sommes en présence de véritables phénomènes psychiques de la vie de relation.
Sans doute, ces mouvements ne sont nullement intentionnels et réfléchis ; ils sont aussi instinctifs et automatiques que le tressaillement que j'éprouve, ouïe cri qui m'échappe lorsque je suis surpris par quelque bruit inattendu; et ce serait une exagération inutile de supposer, pourles expliquer, le concours de l'intelligence qui délibérerait sur le choix des moyens et dirigerait la volonté dans la poursuite d^un but prémédité ; mais gardons-nous aussi de l'excès contraire des matérialistes et des mécaniciens.
Ces savants croient avoir tout expliqué en disant de ces phénomènes : ce ne sont que des actes réflexes ! — Mais ce mot magique n'explique rien, comme le leur faisait déjà justement observer le D"" Pflûger (1), il s'agit précisément d'expliquer la nature de l'acte réflexe, et de découvrir le ressort secret de ce merveilleux automatisme. Car, il y a ici automatisme — nous le leur accordons volontiers — mais c'est un automatisme vivant et psychique, et nullement un automatisme purement mécanique. L'automate du mécanicien fait semblant de se mouvoir lui-même, en réalité il est mû par un autre ; il n'est donc pas automate «Otô^ktoç, si ce n'est par métaphore. .
Au contraire l'organisme nerveux, s'il est vivant et complet (un nerf sensible et un nerf moteur réunis par.
(Aristoto, De anima, I. 11, c. 2, § 8.)
(1) Cité par Richet, Physiologie, etc., p. 693.
LS CSHVEAU 17
:258 ÉÏUUES l'UiLOSOFUlOUKS
une cellule ou centre nerveux), serait-il séparé de l'inlluence et de la direction des centres supt-i'ieurs on encéphaliques, se ment encore lui-même ; il réaj^it spontanémentà toute impression sensible, en vertu criine association innée ou acquise par l'habitude, qui unit à chaque sensation agréable ou désagréable certaines tendances et certains mouvements.
Suivant que la sensation sera de telle ou telle nature, elle éveillera des besoins dilterents, et ces besoins provoqueront à leur tour les mouvements irréfléchis qui leur correspondent et leur sont associés en vertu de l'instinct naturel onde l'habitude. En sorte que les mouvements exécutés seront les effets naturels des besoins ressentis, comme ces besoins sont eux-mêmes la conséquence des sensations éprouvées. Tel est le mécanisme de l'automatisme psychique, auquel les modernes ont donné le nom un peu barbare d'associationisme.
roor- Cette association harmonieuse et cette coordination ".n '"" de mouvements, si bien adaptés à la nature de l'excitation sensible, est si frappante dans les actes réflexes que tous les physiologistes la signalent comme un de leurs caractères les plus remarquables. Nous insisterons à notre tour sur un point si important et nous prierons encore une fois les savants matérialistes de voir combien ce caractère de la coordination dépasse la portée naturelle des mouvements mécaniques.
Lorsqu'un choc, ou toute autre force d'une intensité constante provoque la détente d'un même mécanisme, l'effet produit demeure chaque fois identique à luimême, sans que son intensité ou son caractère puissent jamais changer. Ici, il n^en est rien. Le même degré d'excitation physique provoque une réponse différente suivant que la sensation qui en résulte est
'agréable ou désagréable. Bien plus, toute sensation désagréable ne produit pas un effet identique mais variable suivant les divers besoins ou désirs qu'elle éveille dans le patient. Or ces besoins et ces désirs varient suivant une foule de circonstances subjectives, le mécanisme physiologique des nerfs restanttoujours le même. Ainsi le pincement de la patte de la grenouille mutilée produit tantôt une impulsion eu avant et une fuite de l'animal, tantôt un cri lamentable, tantôt un mouvement de rétraction, ou d'extention, ou de répulsion du membre lésé. Tantôt c'est un autre membre qui vient au secours du premier, pour l'aider à se défendre ou bien pour le soulager en le grattant. En un rac.!, les mouvements les plus dissemblables et même opposés en apparence peuvent répondre à un même besoiii et concourir à le satisfaire. 11 sont donc provoqués par ce besoin ressenti, c'est-à-dire par une cause psychique et nullement par une cause purement physique.
Ces mouvements, si bien coordonnés par l'instinct de la nature pour la défense et la conservation de Vindividu, diffèrent tellement de tout mécanisme brut, qu'ils ont été appelés par certains physiologistes des mouvements responsifs, parce qu'ils ont en effet le caractère d'une réponse à une sensation reçue et qu'ils sont une traduction ou une interprétation spontanée d'un état affectif, d'un besoin ressenti. Nous voyons, par exemple, les muscles de l'iris se dilater et se contracter alternativement pour traduire, par leur jeu aussi automatique qu'inconscient, les modalités diverses de la sensibilité de la rétine qu'ils sont chargés dé défendre (1). En sorte que ces réflexes ressembleraient plutôt à des mouvements intentionnels dirigés vers
(1) Luys, Le cerueau, p. 249.
2(j0 ÉTUDES PIIILOSOPIIIQUES.
un but préconru par la rétlexion et la volonté libre. Mais ce n'est là qu'une contrefaçon ; la nature de la sensation et du besoin instinctif qu'elle éveille suffit à expliquer la nature des mouvements qui sont provoqués, et la direction qu'ils suivent fatalement.
Ainsi il est constant qu'un même de<^ré d'erxcitation physique peut provoquer les réponses les plus variées et les interprétations les plus dissemblables suivant l'état de sensibilité du sujet. Mais, alors même qu'une même provocation necomporterait jamais qu'une seule réponse et serait toujours suivie des mêmes réflexes, il resterait encore une circonstance capitale qu'une théorie purement mécaniste ne nous expliquera jamais. Pourquoi tel degré d'excitation est-il suivi de tel mouvement ou de telle association de mouvements rétlexes plutôt que de telle autre? Rien en effet dans l'analyse anatomique des centres moteurs et des réseaux nerveux ne nous explique pourquoi ils se détermineraient à tel mouvement de préférence à plusieurs autres également possibles.
« Pourquoi, par exemple, se demande le D"" Whytt, pourquoi l'irritation de la muqueuse nasale occasionne-t-elle l'éternuement plutôt que la toux, le hoquet ou le vomissement ; pourquoi le premier de ces mouvements convulsifs n'accompagne pas les douleurs de dents, les impressions vives faites au visage, aussi bien que celles de la muqueuse nasale puisque c'est la même paire nerveuse qui se distribue à ces diverses parties? (1) ». — C'est évidemment parce que la sensation produite est de nature dillerente.
Pourquoi la titillation du conduit auditif à l'aide des barbes d'une plume sulïit-elle à faire tousser, tandis que l'excitation du même conduit auditif par une
(l) Cf. Longet, l'Iiysiologie, t. III, p. 246.
autre cause, de m^'ine intensité telle qu'une inflammation, ne produit plus le même elfet? — Pourquoi le chatouillement de la plante du pied produit-il le rire ou la convulsion, tandis que toute autre excitation n'amènerait rien de semblable? — Pourquoi l'excitation du voile du palais par un corps étranger produitelle la nausée, tandis que la même excitation par le bol alimentaire produit la déglutition? Pourquoi l'excitation du même nerf produit-elle des réflexes si différents, suivant qu'elle est appliquée vers le milieu de son trajet ou sur la région cutanée périphérique innervée par ce nerf?
Encore unefoisc'estparceque la sensation produite, étant de nature différente, doit déterminer des mouvements différents.
En dehors de cette explication psychique qui con- Antorité sidère la sensation comme le véritable ressort du mé- «vanta, canisme réflexe, on n'a découvert jusqu'ici aucune explication satisfaisante. Nos adversaires sont les premiers à en faire l'aveu. « Il y a là, nous confesse le D' Longet^ partisan des théories mécaniques — il y a là une lacune à remplir, un point important à élucider ; car évidemment aucune de ces théories (mécaniques) ne saurait rendre un compte suffisant de tous ces faits qui se rattachent aux mouvements dus à l'action réflexe > (1).
Le D' Béclard avoue qu'en effet les actes réflexes présentent « un caractère don t l'interprétation se laisse malaisément pénétrer » ; puis il hasarde timidement l'hypothèse psychique d'une « mémoire médullaire élémentaire », dont les phénomènes réflexes seraient les effets (2).
(1) Longet, Physiologie, t. H, p. 619.
(2) Béclard, Physiologie, t. 11, p. 425 et suiv.
262 ÉTUDES PHlLOSOPniOl'ES
Ch. Richet reconnaît que ces derniers faits « sont absolununt inexplicables (mécaniquement)... que nous neconnaissons pas du toutcette importante question ; qu'il est nécessaire de l'étudier de nouveau... que la solution du problème n'est pasencors mûre... » cependant il inclinerait à admettre comme Robert Whytt, Pflûger, Lewes, Auerbach, Platon, etc. quebi moellepossède une «intelligence»; « qu'elle est douée d'une conscience vague, d'un obscurpou voir psychique de perception, et qu'elle peut modilier sa manière d'agir suivant le caractère de l'excitation (1) >. — Dans d'autres passages , il est beaucoup plusafî'irinatif . Il attribue positivement aux centres médullaires un vague discernement et une mémoire rudiment:iire (2) : et ailleurs il pose en principe que « cette faculté de transformer un ébranlement, de faire qu'un mouvement extérieur provoque un mouvement réflexe de l'organisme, constitue, à proprement parler, l'inlelligence (3) >. — Ce mot d* < intelligence », dans la pensée de M. Richet, doit évidemment s'entendre dans un sens large, celui de sensation et d'instinct, et dans ce cas nous nous rangeons complètement à son avis.
Ces hésitations de nos matérialistes contemporains, qui voudraient tout expliquer par le pur mécanisme et qui se voient forcés d'introduire dans les données du problème un élément nouveau, l'élément psychique, ne furent pas connues, croyons-nous, des premiers physiologistes auxquels revient la gloire d'avoir appelé l'attention des savants sur l'acte réflexe et posé les fondements de sa théorie.
Prochaska avait reconnu sans hésiter «que le siège du sensorium commune s'étend jusque dans la moelle,
(1) Richet. Physiologie des muscles et des nerfs, p. 663.
(2) Richet, ihiU., pp. lOO, 801.
(3) Richet, ibid., p, îijO.
SECONDE PARTIE. — LES SENS ET LA l^AlSOiV 263
ainsi que le prouvent les mouvements qui subsistent chez les animaux décapités, mouvements qui ne peuvent se produire sans une sorte de consensus entre les nerfs spinaux. Ainsi, observait-il, lorsqu'on pique une grenouille décapitée, non seulement elle retire la patte lésée, mais encore elle rampe, elle saute, ce qui ne peut avoir lieu sans l'action synergique des nerfs sensitifs et moteurs, action qui a son siège dans la moelle épinière, la seule partie qui reste des centres nerveux ». — Et il concluait par cette pensée profonde, écho de celle d'Aristote, qui suffirait à illuminer toute la théorie de l'acte réflexe : « la condition générale qui domine la réflexion des impressions sensitives sur les nerfs moteurs, c'est Vinstinct de la conservation individuelle ».
Et, pour ne laisser aucun doute sur la nature de ces impulsions instinctives qu'il attribue à la moelle épinière, en réponse à des sensations reçues, il a soin d'ajouter qu'elles peuvent être tantôt clairement conscientes, tantôt plus ou moins obscures, tantôt complètement inconscientes et ignorées de l'âme qui peut les produire sans s'en rendre compte : « Notandum est, ajoute-t-il, quod ista retlexio, vel anima inscia, vel vero anima conscia fiât (1) ».
Après Prochaska, Legallois combattit énergiquement l'opinion qui régnait depuis Descartes d'après laquelle on ne considérait la moelle épinière que comme un gros nerf conducteur qui apportait à une âme, logée dans la glande pinéale ou dans quelque point central du cerveau, les impressions physiques qu'elle devait traduire en sensations et en pensées, et qui en rapportait vers le monde extérieur les volontés et
(1) G. Proohaska, Operum minorum anal.physiol. et palhol. argum. VienncB, 1800, pars. 2», c. IV, p. 150-159. (Cité par Longet, l'/iysiologie, t. 111, p. 226.)
204 ÉTUDES rniLOSOPIllQUIiS
réactions motrices. Cet habile expérimentateur, appuyé sur les phénomènes réilexes, démontra ([ue le cerveau n'est nullement runi(|ue foyer des sensations, comme le croyait llaller, et que « le principe du sentiment et des mouvements a aussi son siège dans la moelle (1) ». Les centres médullaires sont donc pour lui le siège du principe psychique aussi bien que le cerveau.
Un peu plus tard, Calmeil publia une série d'expériences sur les actes réilexes, et arriva à des conclusions analogues. Tout en admettant, avec Cuvier, que le cerveau est le point central où toutes les sensations convergent pour prendre une forme distincte et laisser des traces et des souvenirs durables, il soutint « que la moelle épinière semble également susceptible, après l'enlèvement du cerveau, d'être modifiée par nos irritations, de les sentir^ et par suite d'ordonner des mouvements calculés, durables, qu'il ne faut pas confondre avecles secousses convulsives et fugaces dues à l'irritabilité (2) ».
Le physiologiste Robert Whytt, dont nous avons rapporté plus haut les objections contre l'hypothèse mécanique, rejetait avec force, nous dit le D' Longet « l'idée que la coordination des mouvements réflexes puisse résulter de la simple connexion des nerfs entre eux ; il les faisait dépendre d'une sensation particulière excitée dans les parties et communiquée à la moelle. Ainsi, dans son opinion, la nature spéciale de la sensation, en dictant tel mouvement sympathique réllexe plutôt que tel autre, remplirait le même rôle que la volonté dans la détermination des mouvements volontaires. Cette opinion, ajoute Longet, compte encore aujourd'hui des partisans (3) ».
(1) Lcf^allois, OEuvres complètes, t. I, p. 134.
(2) Calmeil, cité par Longet. l'/u/sioloi/ie, t. 111, p. 229,
(3) Longet, l'hysluloyie, t. 111, p. 24G.
SECONDE PARTIE. — LES SENS ET LA RAl^u.^ 2Go
Le nombre de ces partisans, que nous nous dispen- ^^l serons d'énuiiiérer pourne plus abuserdescitations, — ""p"^^'." se multipliera davantage, croyons-nous, à mesure que "="""• disparaîtra de la science cette fiction étrange d'une âme logée dans un bureau central et reliée au monde extérieur par les nerfs comme par un réseau de fils télégraphiques: conception anti-scientitique, introduite par le spiritualisme exagéré de l'école cartésienne, et maintenue avec empressement par les matérialistes dont les systèmes mécanistes avaient encore plus besoin de ce bureau central pour y placer leur moteur matériel.
La conception de la philosophie traditionnelle est bien différente : elle suppose que l'âme est dans tout le corps, substantiellement unieà tout le corps, comme la forme l'est à sa matière. En pétrissant l'embryon selon un type héréditaire, l'âme a incarné ses diverses puissances dans ses divers organes ; et dan s les cellules nerveuses, elle a incarné ses puissances sensibles. Qu'importe la place de ces cellules nerveuses dans le corps humain ? L'âme peut avoir rendu sensibles et sentantes non seulement les cellules du cerveau mais celles de la moelle et du tissu nerveux tout entierpuisqu'elle est partout. De fait, nous constatons qu'il en est ainsi. Mais nous aurions pu l'affirmer par cela seul que toutes les cellules nerveuses sont morphologiquement semblables (1). Si les instruments sont semblables, leurs fonctions le sont pareillement ; et si la sen-
(1) Y a-Ml dans les ganglions du grand sympathique, qui présidenLaux mouvements de la vie végétative, un pouvoir réllexe comparable à relui de Taxe cérébro-spinal? C'est une question fort controversée en physiologie. Mais si ce pouvoir existait, il devrait aussi s'expliquer de hinu-me manière : ces réflexes seraient l'efl'et d'une sensibilité inconsciente. C'est aussi l'opinion de Claude Bernaid {Leçowi sur la physiulogie du systèm* nerveux,\, p. 321).
266 ÉTUDES pniLOSopniQUES
sibilitéestle privilège constant du tissu nerveux, nous pouvons en conclure que tout tissu nerveux est fait pour être sensible. Sans doute, ce tissu mat^iriel n'est sensible qu'en vertu du principe psychique qui l'anime, mais, puisque ce principe est partout dans tout le coi-ps, nous n'avons plus à nous prroecuper d'un bureau central. Le centre psychique de la vie sensible est présent dans tout le système nerveux, comme le centre de la vie végétative l'est dans tout le corps.
En sorte que nous pouvons adopter, sans le moindre danger, le langage des physiologistes modernes — qui est aussi le langage des faits scientifiques — et dire avec eux : < la sensibilité est la fonction ou la faculté du tissu nerveux >. — Nous n'ajouterons à cette formule qu'un seul mot : « elle est la faculté du tissu nerveux animé >, pour bien marquer que l'organe nerveux no tient pas cette proi)riété de sa matière mais de sa forme, du principe simple qui l'informe et sans lequel il ne pourrait jamais produire l'acte à la fois simple et extensif, synthétique et analytique que nous avons reconnu essentiel à toute sensation.
Nous pouvons encore sans le moindre danger pour l'unité du principe psychique, considérerl'ensemble du système nerveux comme un agrégat de cellules sensibles, et même le corps entier comme un agrégat de cellules vivantes, ayant chacune une vie propre; c'est là, avons-nous dit ailleurs, une fiction très utile pour l'analyse des phénomènes physiologiques et pour les progrès de cette science; — fiction déjà employée et expliquée par Aristote ; — u ais ce n'est là qu'une fiction qui ne se réalise pleinement qu'après la mort de l'individu, v. g. après la décapitation de la grenouille. Pendant la vie de l'individu toutes les cellules uj >.vent encore que de la vie de la cellule-mèred'où elles sont dérivées, et n'agissent qu'en sa vertu ; mais à la mort
SECONDE PARTIK. - LES SENS BT LA HAISON 267
fie l'individu, elles reprennent spontan(^ment leur vie propre et indépendante, qu'elles n'avaient possédée jusque-là qu'en puissance et à l'état latent. En sorte que la vie végétative et sensible, primitivement une en aete et multiple seulement en puissance, devient alors multiple en acte. La forme unique de Tàme a fait place à des milliers de formes (autant que de cellules) qui n'ont reçu de la cellule-mère que des puissances incomplètes, et qui périssent bientôt parce que, n'ayant plus entre elles une nnion substantielle mais accidentelle seulement et passagère, elles ne peuvent plus s'entr'aideretjouir dubénéficede l'association, leprincipe d'unité ayant disparu pour toujours avec Tàme. Nous n'insisterons pas sur cette théorie si ingénieuse et si profonde que nous avons longuement développée ailleurs (1), mais nous devions la rappeler ici en quelques mots pour répondre à une difticulté qui s'élève naturellement dans l'esprit du lecteur qui ne nous aurait pas suivi dans nos précédentes études.
Telle est l'explication psychique de l'automatism N'exciat
, iiT-n 1 11 1 . pas tout
animal, laquelle d ailleurs n est nullement exclusive méca-
Bien loin de supprimer toute explication mécaniqii • elle ne fait que la compléter en la rendant possible.
De même que la force d'élasticité est le ressort indispensable de tout mécanisme, ainsi la sensibili é devient le ressort nécessaire de l'acte réflexe. Une fois admis que l'impression physique a fait naître une impression sensible ou sensation, nous pouvons et nous devons considérer celle-ci sous ses deux faces, puisqu'elle est composée « d'un dedans et d'un dehors », d'un élément psychique simple et d'un élément ma-
(U Voy. notre étude sur la V'/e, cliap. III et chap. IX, Doubî: étape ce la mort.
Disme.
2G8 ÉTUDES PUILOSOPUIQL'ES
tériel et or^'ani(iiie qui est l'expression cxlt'rienre du premier. Or cet (''Ii'inent matériel est vraisembluljlement en état de vibration (1). Nous pouvons donc comparer, sous cet aspect, la sensation à une note musicale, capable de faire \ihrev par 'nifinence tous les centres et toutes les fibres nerveuses montées pour vibrera l'unisson dans toutes les autres parties du système nerveux. C'est ainsi que dans une salle de concert on constate parfois qu'une note trouve un écho spontané dans les cordes d'un violon ou d'un piano qui se mettent à résonner tout seuls, et jusque dans les vitres des fenêtres les plus éloignées qui s'ébranlent à l'unisson.
On pourrait peut-être expliquer de cette manière la coordination surprenante de plusieurs centres nerveux parfois très éloignés et sans connexions anatomiques, et qui vibrent simultanément sans ébranler les centres intermédiaires. Ainsi s'expliqueraient encore les phénomènes non moins étonnants des réilexes sympathiques, V. g. les mouvements solidaires de l'iris des deuxyeux, alors qu'un seul a été frappé par la lumière. On comprend en effet que, si les deux centres réflexes de l'iris sont accordés pour vibrer à l'unisson, dès que Pan a senti et résonné, l'autre doive s'ébranler aussitôt par influence (2). On comprend aussi pourquoi les réflexes sympathiques ont des associations si diiïé-
(1) « L'image paraît être une sorte de mouvement, » H Se yavraTta y.'uYiuii; tic Soxet av«£ (Arislote, Ce anima, I. III, c. 3, p. 11). Encore une fois, la doctrine scolastique ne nie pas le mouvement cérébral ni le mécanisme, mais elle les dépasse, en nous montrant que le mouvement n'est qu'un côté du phénomène et ne s'explique pas lui-même sans un principe d'activité qui est simple et qui informe la matière.
(2) Lorsqu'on plonge une inaiu dans de l'eau très froide, les vaisseaux de la main opposée se contractent (Brown-Séquard). — Dans certaines formes d'hémiplégie avec perte de connaissance, M. Vulpian a observé que le chatouillement de la main paralysée du mouveuient (pas de la sensibilité) entraînait l'occlusion des doigts de la main restée saine. (Béclard, p. 426. — Cf. Longet, ibid. 249, 250, 254, 2j1, etc., etc.)
rentes à l'état sain et à l'état morbide. Lescausesextérieures peuvent être les mêmes, les mécanismes physiologiques resteridentiques, mais si la sensation produite est différente, elle donne un autre ton qui doit faire vibrer à l'unisson d'autres cordes sensibles. Ces exemples suffiront à faire entrevoir tout ce que l'explication scolastique peut apporter delumière dans un phénomène si mystérieux. Elle complète sans l'exclure l'explication mécanique ; bien plus elle nous en donne la clef, en nous montrant que le rôle principal dans l'acte réflexe revient à la sensibilité de la cellule nerveuse, puisque c'est toujours un phénomène de sensibilité qui éveille l'activité motrice et qui la dirige selon les inclinations de l'instinct ou de l'habitude
En résumé, voici les caractères essentiels des mou- Résum vements de relation dans la vie animale, tels que les théorie phénomènes scientifiques viennent de nous les révéler.
1° Le mouvement de relation n'est jamais purement mécanique et passif ; c'est un mouvement actif et spontané provenant du principe psychique qui informe le système nerveux et les organes locomoteurs.
2° Ce mouvement est toujours coordonné vers quelque but (1), non seulement lorsqu'il est exécuté sous l'empire de la réflexion, du jugement et de la volonté, mais encore lorsqu'il provient de l'impulsion irréfléchie automatique et plus ou moins inconsciente de ces tendances naturelles qu'on nomme Vinstinct, et qui ont
(1) « n est de toute évidence que ce n'est pas la puissance nutritive qui produit le mouvement de relation ; car ce mouvement a toujours lieu en vue de quelque but, et il est toujours accompagné d'images et de désir». — Ort asvowvoOp^ô Qoîrrrtx/j Sûvstfit;, Sâ^ov * i-L Tîyip i-jsy.i TO'J r, xivrjTtî awr/î, xai q p«Tà yavT«(TÎa; i ô/w^icô; ijTtv (Aristote, De anima, I. 111, c. 9, 35.)
270 ÉTUbKS PIULOSOPHIOUKS
lioiir (j|)jct la dul'eiise ut la conservation de l'individu ou de l'espèce. — Il peut être aussi coordonné ])ar ï habitude qui est une seconde nature, ou, si Pon veut, un instinct artificiel.
3" Ce mouvement extérieur n'est ((ue le dernier terme et la conclusion pour ainsi dire d'une série de phénomènes psychiques dont le premier terme est tou-, jours une sensation ou une image. On ne peut guère sentir, sans qu'il s'en suive presque toujours quelque mouvement; et l'on ne se meut jamais, pas même involontairement, sans y avoir été déterminé, souvent à notre insu, par une sensation présente ou par un souvenir (1).
4° Ce souvenirou cette sensation, agréables ou désagréables, utiles ou nuisibles, éveillent spontanément une tendance instinctive qui nous pousse à agir dans un sens ou dans un autre ; et cette tendance appétitive devient le terme moyen qui relie les deux autres : la sensation et le mouvement (2).
(1) Claude Bernard, avec la science moderne, arrive à la même conclusion : « que tout mouvement a pour point de départ un phénomène de sensibilité qui tantôt se passe à la surface encéphalique, sous l'inlluence d'un souvenir, d'une sensation antérieure, d'une impression causée par l'afflux du sang, ou par toute autre cause, tantôt se passe à la périphérie du corps sous l'inUuence d'une excitation extérieure ». — (Cl. 'Bernard, Physiologie du syst. nerv., l, p. 347.)
(2) Sur ce point la doctrine d'Aristote est formelle : « Nul être s'il n'a désir ou crainte ne se meut, si ce n'est par la violence ». [De anima, 1. 111, c. 9, § 0.) — « Le mouvement vient toujours d'un être qui fuit ou qui recherche quelque chose ». {Ibid., § 7.) — « H est donc évident que c'est cette faculté de l'âme qu'on nomme appétit qui provoque le mouvement ». [Ibid. y c. X, § 5, 6.) — « Il faut étudier aussi pour les animaux imparfaits quel est le moteur qui les anime. Par exemple, pour ceux qui n'ont d'autre sens que le toucher... 11 parait bien qu'ils éproarent douleur et plaisir, et si ces deux affections existent en eux, il faut nécessai rement aussi qu'il y ait désir ». {Ibid., c. XI, § 1.) — « Voilà donc le. deux principes qui causent le mouvement dans l'animal : l'appétit et 1:. pensée, si l'on admet toutefois qu'on puisse regarder l'image comme une sorte de pensée inférieure... car dans les animaux autres que l'homme il n'y a ni pensée, ni raisonnement, mais l'image seulement » (Ibid., c. X, § 1) etc., etc.
SECONDE PARTIE. — LES SEMS ET LA RAISON -il
5° De là trois éléments psychiques essentiels à toute vie de relation. S'ils sont associés par la réflexion, le jugement et la volonté, ils constituent un mouvement volontaire. S'ils sont associés automatiquement parla nature ou Féducation, ils produisent les mouvements involontaires de l'instinct ou de l'habitude dont l'acte réflexe est le degré le plus élémentaire (1).
6° L'ordre chronologique de cesti;pis termes estaussi leur ordre hiérarchique : a) une sensation, b) une tendance ou impulsion appétitive, c) enfin un mouvement local de relation. — Mais comme toute sensation est finalement une espèce de connaissance par les sens, soit d'un objet qui nous touche, soit de l'état affectif qu'il nous cause(2), nous pouvons, pour plus de clarté, éiiumérer ainsi ces trois éléments : a) connaissance sensible, b) appétit, c) mouvement.
En sorte que le dernier terme de cette trilogie, qui était le plus apparent aux yeux du physiologiste, au point d'occuper presque exclusivement son attention, devient pour le philosophe le moins important de tous. Il passe désormais à l'arrière-plan, puisqu'il n"est que le résultat extérieur de causes plus profondes et plus intimes qu'il nous importe de connaître. Aussi avonsnous hâte de les étudier en commençant par la première qui est la plus importante : la sensation proprement dite ou connaissance sensible.
(1) « 11 n'y a donc pas et il ne peut y avoir de limite précise entre les actes réflexes et les actes instinctifs ; il n'y a qu'une différence de degrés. L'instinct n'est qu'un phénomène réflexe d'un ordre plus complexe que les réflexes ordinaires ». (Beaunis, Nouveaux éléments de physiologie, p. 316).
(2) « Sensus autem quaedam roirnitio est ». — 11 S'aidO/iJtî yvûdiçTtç (Aristote, De generatione, 1. 1, ^ . 23.)
De la connaissance et de la conscience sensibles, en général.
La perception des sens est l'opération première .4 fondamentale de la vie sensijjle ; c'est d'elle que tontes les autres découlent comme des conséquences naturelles. La tendance de Fappétit qui nous attire vers un objet ou qui nous en éloigne ; le mouvement local qui nous permet de l'approcher ou de le fuir, présupposent évidemment quelque connaissance de cet objet, suivant l'aphorisme célèbre: ignotinulla cupido. pnr- Or, parmi les objets corporels qui peuvent tomber ■ xicrne SOUS nos scus, Ics uus uous sout cxtericurs et etran- Blême, gcrs, ils uc pcuvcut être saisis que par un acte deperception externe; les autres nous sont personnels, ce sont nos organes animés avec leurs opérations intérieures (efforts musculaires, imaginations, désirs, etc.) et leurs états affectifs, agréables ou pénibles: nous les atteignons par un acte de perception interne ou du sens intime que l'on appelle aussi quelquefois conscience sensible, pour la distinguer de la conscience intellectuelle, par laquelle l'âme spirituelle se replie sur elle-même par un procédé inorganique très différent de celui de la conscience sensible, comme nous le verrons plus loin.
Ainsi par les sens externes nous percevons les objets extérieurs, par le sens intime nous percevons à l'intérieur le sujet sentant, notre corps animé, qui se prend alors lui-même pour objet de sa connaissance. Cette distinction, loin d'être arbitraire, n'est que l'expression rigoureuse des faits observés. 1° L'analyse anatomique et physiologique nous montre que les or-
ganes périphériques des sens externes sont coinplèleraent différents, par leur structure et leur situation, des organes des sens internes; d'où nous pouvons conclure à la diversité de leurs fonctions. 2° Les faits de conscience nous attestent une différence radicale entre la perception du moi et celle du non-moi. Lorsque par le sens intime nous percevons nos affections propres telles que le plaisir ou la douleur, nous les percevons comme nôtres, et il nous est impossible (hors le cas d'hallucination et de folie) de les projeter à l'extérieur, et de les attribuer aux causes extérieures qui les ont provoquées. Au contraire, lorsque nous percevons la figure, l'étendue, les mouvements, etc., des agents étrangers qui nous frappent, il nous est impossible de les croire nôtres et de ne pas les projeter à l'extérieur. Par exemple, qu'une aiguille vienne à piquer mon doigt, je perçois clairement que la pointe aiguë appartient à l'aiguille et que la douleur est à moi. Il y a donc là deux perceptions différentes, deux mécanismes irréductibles, et vouloir les réduire à un seul, vouloir les forcer d'entrer dans le même moule théorique, c'est faire violence aux faits.
Voilà pourquoi nous refusons de dire avec la plupart des modernes que, dans l'un et l'autre cas, nous ne percevons rien autre chose que nos états de conscience. S'il en était ainsi nous devrions nous attribuer sans exception tous ces états de conscience ; attribuer à notre doigt non seulement la douleur, mais encore la forme pointue de l'aiguille ; — ou projeter également à l'extérieur toutes ces impressions sensibles ; — mais on ne voit pas comment, sans raisonnement (et la perception des sens chez l'homme ou chez l'animal ne raisonne pasj, nous pourrions faire un choix entre plusieurs états de conscience, nous attribuer ceux-ci et répudier ceux-là. D'ailleurs le raisonnement
Lk ctr.vLAU a
274 ETUDES PHlLOsOFUIQUËS
ne pourrait sullire à cette distinction. Lorsque, fermant les yeux, je pose mon doigt sur une petite boule, j'attribue à l'impression du doigt la forme concave, à l'objet la forme convexe. Or c'est juste l'inverse lorsque je toucbe un objet en creux. Pourquoi cette différence d'appréciation ? Ce n'est plus alfaire de raisonnement, mais de perception.
Confondre la perception externe avec une perception interne, c'est donc nier l'évidence (jui distingue claire ment les états de l'objet de ceux du sujet, le moi et le non-moi\ c'est en outre confondre les sens externes et les sens internes, la perception actuelle et le souvenir, l'imagination et le sens de la vue, le rêve et la veille, la vision normale et l'hallucination. Pratiquement c'est avouer son impuissance à rien expliquer du tout.
Aussi l'on se demande comment tant de philosophes, d'ailleurs éminents, ont pu se laisser entraîner dans une si étrange confusion ? En voici la raison.
Ayant admis que la perception était un acte essentiellement interne et immanent — ce qui est très vrai, le sujet sentant ne pouvant agir hors de lui-même, — ils en ont conclu, très faussement, que le mot ^q perception externe ne saurait être d-ésormais qu'une métaphore ou bien une contradiction.
Nous allons voir en quelsens il estrexpression exacte d'une réalité.
Théorie Lb processus de la perception externe est extrême- "per^ ment compliqué chez les animaux les plu^parfaits où
Mterne. la différenciation des organes et la division du travail atteignent un degré de perfection qui étonne la raison humaine et laplonge dans le ravissement en face des œuvres du Tout-Puissant. Qui racontera jamais toutes les merveilles de Tœil humain, et même de la sim-
SECONDE PAKïlE.