LES PREUVES COSMOLOGIQUES
Dieu, dont il s'agit ici de prouver l'existence, c'est Natnre VEfre suprême, on V Etre nécessaire, cause p^^emière preuve*. de V Univers. Contentons-nous pour le moment de cette notion vulgaire, accessible à tous, où Ton n'a jamais pu rien trouver d'inintelligible ou de contradictoire ; et reconnaissons que loule preuve qui démontre la nécessité d'un tel être est bonne et suffisante. Elle serait sans doute encore meilleure et plus complète, si elle démontrait par surcroît que la nature de cet être est infiniment parfaite et souverainement intelligente. Mais cela n'est nullement nécessaire, et nous ajournerons ces questions sur la nature divine à la deuxième partie de cette étude.
Or, pour Aristote et S. Thomas, les démonstrations de l'existence de l'Être suprême, malgré leur multitude et la diversité de leurs caractères, ne sont au fond que des applications variées d'un même principe, celui de causalité. De même pour Leibnitz : « J'ose dire, écrivait-il, que sans ce grand principe, on ne saurait venir à la preuve de l'existence de Dieu(l).>En ce sens, on pourrait dire qu'il n'y a quvne preuve de l'existence de Dieu : Isl contmgence de toutes le^ choses de ce monde, ou leur impuissance à exister sans l'Être nécessaire.
(1) Leibuitz, 5« EcrU, § 126; — 2« Ecrit, § 1.
60 ÉTUDES PUILOSOPDIOUES
T«ar Les majeures de ces arguments sont donc identiques. Ils ne se distinguent que par leurs mineures. Suivant que leur mineure est un ensemble de faits cosmologiques, psychologiques ou moraux, nous les diviserons en arguments cosmologiques, psychologiques ou moraux.
,e,?ve8 ^'*^us allons en premier lieu exposer les preuves cos- T^lT. ™o'ogiq"es, que S. Thomas ramène à cinq principales:
1" Preuve par le mouvement ;
2° Preuve par l'origine des êtres;
3" Preuve par la nature du monde ;
4" Preuve par la gradation et le progrès dans l'échelle des êtres ;
5° Enfin preuve par l'ordre du monde et la finalité.
Il y a, en efïet, dans les choses de ce monde visible, cinq points de vue où l'on peut plus facilement constater leur contingence, savoir : leur mouvement, leur origine, leur nature, leur gradation hiérarchique, et enfin leur ordre merveilleux.
A la suite du S. Docteur, nous interrogerons donc l'univers qui nous entoure, et constatant tout d'abord le phénomène si frappant du mouvement qui agite partout les êtres matériels, nous leur demanderons: qui vous meut? — Ensuite,voyant les générations des êtres apparaître et se succéder sans ces^e, nous les interrogerons sur leur origine: d'où venez-vous? — — Puis, constatant que ces mêmes êtres sont contingents et incapables de subsister par eux-mêmes, nous leur demanderons : qui vous fait subsister? — La gradation et le progrès dans les } erfections des êtres ayant éveillé dans notre esprit l'idée d'un être absolument parfait, nous leur demanderons encore: est-ce deLuique vous venez, et vers lui que vous tendez? — Enfin l'ordre admirable que nous remarquerons dan
l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 61
l'ensemble et les détails de ces êtres, nous forcera de leur poser une dernière question : avez-vous un Ordonnateur et une Fin suprême?
Et si tous ces êtres matériels nous répondent : Dieu Lemon,ïe seul est la cause de notre mouvement ; — Dieu seul conceu-
trique.
est la source et l'origine de notre être ; — Dieu seul peut nous faire subsister ; — Dieu seul est l'idéal d'où vient et où tend chaque degré de notre perfection ; — Enfin Dieu seul, par sa souveraine intelligence, a pu produire l'ordre et la finalité du cosmos ; nous aurons alors le droit de conclure que tous les êtres de ce cosmos viennent de Dieu et tendent à Dieu ; que le monde est vraiment concentrique : son centre c'est Dieu ; donc Dieu existe.
Analysons maintenant, en détail, chacune des parties de cette belle et grandiose synthèse.
1° Preuve par le mouvement.
La première preuve, la plus facile à comprendre, preuve nous dit le Docteur Angélique, est celle que l'on tire et*''8c''e'.'i! du mouvement. < Prima aiitem et manifestior via "''''"*■ est quœ sumitur ex parte motus {!). »
C'est, en efl'et, un argument très populaire, quoiqu'il puisse prêter aux développements scientifiques les plus relevés, il suffit à l'hommeleplusillettré, — pourvu qu'il soit homme de bon sens, — de lever les yeux vers le ciel étoile, de contempler lamarche périodique de ces globes de feu suspendus sur sa tête, pour être convaincu que ces boules gigantesques ne se sont pas mises en mouvement toutes seules, et qu'elles ont dû
(1) s. Thomas, la, q. 2, a. 3.— Aristote, Physique, L. VII, VU.I//taph., L.ll, XII, XIV.
être lancées clans l'espace par la main du Tout-Puissanl.
A leur tour, le philosophe et le savant, ayant remarqué que le mouvement est le fait le plus universel de la nature, le fait fondamental qui la domine, n'hésitent plus, suivant l'exemple d Aristote et de S. Thomas, à mettre la théorie du mouvement à la hase de la piiysique et de la métaphysique, ni à la considérer comme la pierre angulaire de la théodicée. Prouve Cependant cette preuve fameuse, qui suffirait à la
TBniisG Gn
honneur, gloire d'ArJstote, défigurée, travestie par l'ignoi-ance et la malice d'un siècle révolutionnaire, avait fini par tomber dans l'oubli. Elle semblait complètement abandonnée, lorsqu'un des chefs les plus autorisés de l'école spiritualiste à la vieille Sorbonne, M. Paul Janet, a eu le mérite et le courage, que nous ne saurions trop louer, delà ressusciter et de la remettre en honneur (1). Puis, c'est un savant physicien Auguste de la Rive, qui s'en est fait le champion à lAthénée de Genève. Aujourd'hui ses défenseurs sont devenus légion. En sorte que la question est bien moins de savoir si l'on doit revenir à la vieille preuve aristotélicienne, que de préciser quelle est la meilleure forme à lui donner en présence des savants contemporains.
n.SpV Commençons par rappeler quelques notions préliu mo.1- niinaires, d'abord sur le mouvement, puis sur l'attrac-
tion universelle qui produit le mouvement dans la
nature.
De l'aveu de tous, le mouvement est une espèce de
changement ou de passage de la puissance à C acte.
C'est avant tout un changement dans le lieu, et d'a-
(1) p. Jautl, Le matérialisme contemporain ch. IV.
meut.
l'idée de dieu. — I. EXISTE.NCE DE DIEU 63
près les scolastiques, ce premier changement en détermine parfois un autre plus intime dans les qualités sensibles des corps, et puis dans leur quantité exteiisive. Ainsi la vibration moléculaire produit la chaleur, et la chaleur produit la dilatation réelle des corps. D'où la division ancienne en mouvement local, mouvement de qualité ou d'altération, et mouvement de quantité ou d'extension.
Quoi qu'il en soit de cette division, que nous avons appréciée ailleurs (1), nous ne parlerons ici, pour éviter toute discussion inutile, que du changement local, laissant au lecteur, s'il le juge à propos, le soin d'étendre nos raisonnements aux deux autres espèces de changements.
Bien plus, il pourra l'étendre à tous les change- Haute ments sans exception : accidentels et substantiels, ''rS-* corporels et spirituels, car tous sont des mouvements, dans le sens large de ce mot, c'est-à-dire des changements, des passages de la puissance à l'acte, en un mot des devenir, comme le mouvement local,, et partant le raisonnement est toujours le même, puisque tout mouvement suppose un moteur et un premier moteur^ et que tout devenir, étant le signe de la non-nécessité et de l'imperfection même, suppose l'Être nécessaire et parfait.
Le lecteur qui aime les vues synthétiques, peut entrevoir déjà la large portée de ce premier argument, qui contient en germe presque toutes les autres preuves cosmologiques, et admirer la hauteur de vue de ces deux grands génies, que nous appelons nos maîtres, et qui du premier coup d'aile s'élèvent et se fixent sur les sommets.
(1) Voy. notre Théorie fondamentale où nous avons montré que le mouvement n'est qu'un devenir, qu'il n'existe que en tant qu'il se fait et qu'il devient. C'est par conséquent un phénomène essentiellement dérivé et contingent, qui ne peut s'expliqu'^r tout seul.
Cependant, à l'exemple de S. Thomas, nous voulons restreindre Targument au mouvement local et à la puissance motrice (1), soit pour lui donner plus de précision et de force, soit pour mieux r(^pondre aux préoccupations actuelles de la science contemporaine.
L'attrac- La cause principale du mouvement dans la nature
lion uni- . . i? t\ • i i »
Terseiie. est l'attraction universelle. Depuis les découvertes de Newton, il est universellement reconnu que tous les corps s'attirent mutuellement en raison directe de leurs niasses et en raison inverse du carré de leurs distances. Cette loi de l'attraction ou de la gravitation universelle, qui est la clef de la mécanique céleste, nous a expliqué à la fois la marche régulière et les perturbations apparentes de tous ces millions de mondes qui roulent sur nos têtes dans l'immensité des cieux, la précession des équinoxes, la nutation et la figure de la terre ou des autres planètes, en un mot elle a résolu à la fois presque tous les problèmes d'astronomie restés en suspens depuis des siècles. C'est l'attraction qui retient les planètes dans leurs orbites autour du soleil, et les satellites dans leurs orbes particuliers, tandis que le système tout entier de la planète et de ses satellites est emporté lui-même autour du soleil qui l'attire. Le jour où cette attraction centrale disparaîtrait, tous ces gloiies seraient emportés par la tangente de leurs orbites, et lancés en ligne droite à travers les espaces au delà de tous les systèmes, dont les merveilleuses révolutions auraient cessé.
Sur la terre, c'est encore l'attraction qui cause la pe-
(l^ Le premifr des cinq arguments de S. Thomas (I, q. 2. a. 3) ne parle en effet que des mouvements sensibles: sensu constat aliqtia moveri. Aussi estiine-t-il celte preuve comme la plus frappante parce qu'elle est la moins abstraite ; prima et nianifestior via.
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santeur ou la chute des graves, le flux et le reflux de la mer, et tous les mouvements généraux de notre globe. L'attraction moléculaire elle-même, qui unit entre elles les molécules des corps, n'est qu'un cas particulier de la loi générale ; la théorie de la capillarité est devenue pour Laplace un chapitre de la mécanique céleste, et les physiciens amateurs des grandes synthèses aiment à comparer les mouvements des atomes au sein de la molécule chimique, aux mouvements des planètes dans le système solaire.
Les lois newtonniennes de l'attraction dominent donc toutes les sciences astronomiques et physicochimiques. C'est là un fait capital dans la nature, qui nous permet d'asseoir sur une base large et solide notre première preuve de l'existence de Dieu.
Quelle que soit la nature de ce phénomène mysté- m-namisrieux qu'on appelle attraction ; qu'elle soit une force mccamsactive inhérente à la matière, comme le pensent les dynamistes, ou qu'il n'y ait dans ces mouvements de la matière qu'une pure passivité, comme le soutiennent les mécanistes, nous montrerons que dans l'une et l'autre de ces deux hypothèses, ces mouvements d'attraction prouvent l'existence du Premier Moteur.