Hrjpothèse mécaniste. Cette hypothèse s'ap- Hypo
t . . 1, ^ 1 • 1 lièse nié-
puie sur deux principes, reconnus par 1 école rivale camst*. des dynamistes, et sur un principe qui lui est propre. Les principes communs sont celui de l'inertie de la matière et celui de la conservation de l'énergie.
L inertie de la matière est cette propriété reconnue premier par tous les savants depuis Newton, en vertu de laquelle les corps bruts sont indifl"érents au repos ou au mouvement. S'ils sont en repos, ils v demeurent:
prucifie.
L lUKË DE DIEU
66 ÉTUDES PUILOSOPUIQUES
s'ils sont en mouvement, ils y persistent uniformément,incapables de modifier eux-mêmes leur mouvement ou leur repos, sans une intervention étrangère. Les mécanistes sont donc les premiers à reconnaître et à proclamer notre principe fondamental : Rien ne change tout seul ; tout ce qui est mû Test par un autre ; quidquid movetur ab alio movetur.
Celte loi de l'inertie préside à la construction de toutes nos machines, car on suppose que les matériaux employés seront inertes par eux-mêmes, et l'expérience la vérifie constamment. Elle est encore véiifîée par les calculs astronomiques. On constate, par exemple, que toutes les perturbations planétaires, loin d'être spontanées, sont produites par un voisinage d'autres corps célestes. Si Uranus avait pu se mouvoir lui-même et changer ses mouvements, jamais le calcul n'aurait sufli à Leverrier pour découvrir Neptune, la planète perturbatrice.
Il est donc inexact que les corps en mouvement tendent au repos, comme le croyaient les anciens ; ou qu'en repos, ils tendent au mouvement; ils sont indifférents ; et cette indifférence, appelée inertie, estla première loi universellement reconnue du mouvement des corps, qui constitue la base des sciences physiques et mécaniques (1).
ppnrïè- Le second principe commun est celui de la conseroation de Vénergie. Le mouvement passe de la puissance à l'acte ou de Facte à la puissance ; il se communique indéfiniment d'un corps à un autre, d'après les lois du choc, se transforme en chaleur, en lumière, électricité, etc., ou réciproquement, mais la quantité totale d'énergie actuelle ei potentielle demeure constante dans l'univers, sans pouvoir être augmentée ni
(1) Cfr. Laplace, Système du monde, t. III, c. '2, et krns lc3 Irailé» de mécanique sans exception.
ma priu>.ipe
l'idée de dieu. — I. EXISTEiNCtS DE DIEU t>7
diminuée. Ce qui diminue seulement, c'est la quantité de mouvement ou d'énergie actuelle. Aussi, comme nous l'expliquerons bientôt plus longuement, tous les savants sont-ils unanimes à croire que tous les mouvements cosmiques tendent vers un état d'équilibre final, qui doit amener, dans uu avenir éloigné mais certain, la destruction du système actuel.
La donnée propre à Thypothèse des mécanistes, et TroJsiAqui la distingue de toute autre, consiste à considérer nn^cipe. la matière comme purement inerte, dépourvue de toute force active, incapable d'agir par sa vertu, même après avoir été provoquée, et capable seulement de recevoir et de transmettre des mouvements passifs. Les corps semblent agir, disent-ils, mais en réalité ils sont seulement poussés, en sorte que toute leur énergie leur est communiquée du dehors.
Nous ne discuterons pas ici cette hypothèse méca- conséniste, que nous avons déjà rencontrée sur notre route deTSet appréciée, il nous sutiit de tirer la conclusion qu'elle ^°^''^**' renferme, en montrant que si le mouvement de chaque atome de matière lui vient du dehors, la cause motrice de l'ensemble est pareillement hors de l'Univers matériel.
Si l'atome A, étant purement inerte et sans aucune force interne d'activité, a dû recevoir tout son mouvement de l'atome B, lequel pour la même raison a dû recevoir son mouvement de l'atome G, qui à son tour a été mû parD, et ainsi de suite ...., nous épuiserons tous les atomes de la nature sans avoir trouvé dans la nature un premier moteur qui ait donné la première impulsion. Le premier moteur est donc hors de la nature, ou bien il n'y en a point. Mais s'il n'y a point de premier moteur, il y aura moins encore un second, un troisième,... un centième moteur. Tous les moteursparticipés sont désormais impossibles, et
nous sommes obligés ou de fermer les ye\}\ à Tévidence en niant le mouvement, ou d'affirmer l'existence du Premier Moteur.
C'est lui que nous appelons Dieu, et qui l'est réellement car si nous supposions, avec quelques anciens philosophes, que ce premier moteur n'est qu'une sphère céleste supérieure au monde, ou quelque autre créature supra-naturelle, telle qu'un démiurge, ce premier moteur n'ayant lui-même qu'une énergie participée ne serait plus le Premier Moteur. On aurait ainsi reculé la difficulté sans la résoudre.
Il faut donc admettre un Premier Moteur qui meut tout le reste, sans être mû lui-même par un antre, c'est-à-dire une cause non causée, un moteur immo- Lile, ou mouvant sans être mû, xtvûjv àxt'v/j-ov.
Q,,5ec. Nos adversaires ont essayé d'échapper à la force de tiuM, f,Q raisonnement par deux procédés dilférents.
Les uns ont admis que le premier mouvement initial de la matière avait eu un caractère de nécessité, qui nous dispense de lui chercher une cause plus éloi gnée. D'autres plus nombreux, préfèrent nier l'hypothèse de ce mouvement initial, et supposer le mouvement éternel, ce qui les dispense, croient-ils, d'en rechercher la cause.
0) u Nous répondrons aux premiers brièvement, car leur hypothèse est trop insoutenable. Après nous avoir accordé que l'évolution cosmique du mouvement a commencé à un moment donné de l'histoire, on ose ajouter que ce commencement était nécessaire. Mais c'est contradictoire. Étrange nécessité que celle qui oubliait de se manifester pendant les sièrles antérieurs! Pourquoi le mouvement n'a-t-il pas commencé plustôt, sinonparce qu'il n'était pas nécessaire?
prerniCT-
inuiive-
iiient est
npres -
sa>re.
l'iDÉE DE DIEU. — 1. EXISTENCE DE DIEU 69
La nécessité est toujours nécessaire; elle exclut toute intermittence et tout commencenient.
Les autres adversaires se croient beaucoup plus b)ie forts. Vous cherchez la cause du premier mouvement n»«"t '^*'
' éleniel.
cosmique, nous disent-ils, mais c est une peine inutile, car ce commencement n'a jamais existé : le mouvement est éternel.
« A première vue, nous dit M. Bertauld, deux hypothèses sont également possibles : ou bien le mouvement est né dans le temps, et alors il y a lieu d'en rechercher le principe ; ou bien le mouvement est sans commencement ; et dans ce cas, le mouvement n étant ylas qu'un état éternel delà matière, il nyaplus aucune nécessité de lui reconnaître une cause (1). >
Voilà certes une méthode très simple pour escamoter les difficultés sans les résoudre. Vous devez rechercher la cause d'un efiet donné ! Eh bien, supposez que l'effet a toujours été produit, et vous serez dispensé de lai chercher une cause. Gomme s'il pouvait y avoir des effets éternels sans une cause éternelle !
Cependant, notre auteur n'a pas une foi entière Avenue
^ '■ l'aclvor-
en la solidité de son affirmation. Je tourne la page et s-'^. je lis cette singulière atténuation de sa pensée : « De ce qu'un fait éternel n'est pas tenu d'avoir une cause, on ne saurait conclure qu'il en soit nécessairement dépourvu; car tout agent éternel, dont l'action se prolonge au sein de l'infinie durée, produit par cela même un effet éternel. Il n'est donc pas rationnelle-
(1) Bertauld, Élude critique des preuves de l'existence de Dieu, I, p. 270. Ua peu plus loin le inome auteur ajoute : « Le principe do raison suffisante ou celui de causalité ne s'impose qu'aux choses nées dans le temps, et non pas aux choses éternelles. » (p.vJG(j) — Cela est vrai si vous supposez que les choses éternelles sont toujours nécessaires ; mais si vous faites l'hypothèse de choses à la fois éternelles et contingentes, n'ayant pas en elles-mêmes leur raison suflisante, il (aul bien la chercher ailleurs.
70 ÉTfJDES PHILOSOPHIQUES
ment impossible que le mouvement, tout en étant éternel, ait cependant une cause éternelle yl . »
Nous retenons l'aveu. Le mouvement serait-il éternel, pourrait avoir une cause éternelle. Le temps ne fait donc rien à l'alFaire. Toute la question est de savoir si oui ou non la matière suffit à expliquer le mouvement. Or, nous venons de le voir, de l'aveu unanime de nos adversaires, la matière est indiirérente au repos ou au mouvement; elle ne suffit donc pas à le produire ni à l'expliquer. Ajouter que cette insuffisance dure depuis des millions et des milliards de siècles et même de toute éternité, ce n'est pas la supprimer, c'est laconfirmer au contraire et rendre de plus en plus nécessaire l'impulsion de cette cause étrangère, le Premier Moteur.
Non, vous ne nous ferez jamais admettre qu'il suffise de prolonger la durée d'une chose pour changer sa nature; et qu'en supposant éternelle une série de mouvements reçus et dérivés, ils cessent ipso facto d'être reçus et dérivés ! La contradiction serait flagrante, et ce n'est pas chez des esprits vigoureux comme Arislole et S. Thomas que vous la découvrirez.
Réponse Arlstote croyait au mouvement éternel de la matois! tière. S. Thomas, qui nous parait beaucoup trop indulgent pour cette opinion, en admettait au moins la possibilité absolue (2). Or, écoutez comment ils raisonnent: « Admettre, dit Aristote, que ce soit un principe ou une cause suffisante d'un fait, de dire qu'il a toujours été ou (ju'il se produit toujours de la même manière, ce n'est pas du tout satisfaire ia raison » (3), et il reproche justement à Démocrite de
(1) Bertauld, Ibid., p. 285.
(y) Nous reviendrons phis loin sur cette opinion de S. Thomas.
(3) Aristote, l'bys.,L. VllI, c. 1, § '21 (Q. S. H.)
l'idée de dieu. — I. ExisTEiNCB DE Di::u 71
fie pas vouloir rechercher « la cause de cet état éternel » ; car s'il est un effet éternel, il doit avoir une cause éternelle : et si le mouvement est éternellement reçu dans la matière indifférente, il doit être éternellement communiqué par un premier moteur (1),
L'hypothèse de l'éternité du mouvement n'éviterait '^jH'* donc nullement la nécessité d'un moteur éternel ; elle *"*""'• est donc inutile parce qu'elle n'atteint pas le but pour lequel elle a été inventée. Ajoutons qu'une telle hypothèse parait contredire les données certaines de la science, ainsi que les premiers principes de la, raison.
En effet, une loi d'évolution universelle sembla présider à tous les mouvements de l'ordre physique, comme à ceux de l'ordre végétal ou de l'ordre sensible et intellectuel. Ils paraissent soumis à une marche d'abord croissante, qui doit avoir son apogée, son déclin et sa fin. Cette évolution a donc eu son point de départ et son commencement. Quel savant oserait nier aujourd'hui que le mouvement vital ait commencé sur la terre, longtemps après les mouvements cosmiques, et bien avant la vie sensible ou intellectuelle ? Il y a donc tout lieu de croire que l'évolution des mouvements cosmiques eux-mêmes a eu son point de départ.
La science astronomique confirme d'une manière saisissante une telle conclusion, en nous prouvant que les mouvements sidéraux tendent vers une fin et
(1) On voit par là combien M. Em. Saisset se trompe lorsqu'il écrit que notre argument « n'a pas le droit de conclure à un premier moteur parce qu'il suppose toujours qu'un pro;,'rès à l'infini, de causes secondes est chose absurde et contradictoire, ce qui n'est pas démontré.» (Essai de philosophie religieuse, t. 2, p. 266.) Non, nous prétendons seulement qu'une série de causes secondes, sans une cause première, serait une contradiction manifeste ; que la série soit ou ue soit pas inlinie, cela importe peu.
72 ÉTUDES PHILOSOPOIQUES
qu'ils doivent par conséquent avoir eu un commencement.
Tous les globes célestes roulent, en effet, dans un milieu élhéré dontla densité extrêmement faible n'est pourtant pas absolument nulle. Ils éprouvent donc résistance, frottement, diminution progressive de vitesse, et marchent tous, d'une manière infiniment lente, mais pourtant certaine, vers un repos final qui serait déjà arrivé si le mouvement était aussi ancien que l'éternité.
Les mouvements ou radiations caloriques du soleil et de toutes les étoiles s'épuisent aussi chaque jour, et finiront, au bout d'une période que les savantsontessayé de préciser, par s'éteindre totalement, comme nous aurons bientôt l'occasion de l'expliquer avec plus de détails.
Les progrès de la thermo-dynamique ont môme permis de généraliser ces lois, et d'aftirmer que si toute l'énergie actuelle du cosmos peut se transformer en énergie potentielle, et tout mouvement visible de masse en mouvement moléculaire invisible, la réciproque n'est pas vraie. Une partie seulement du mouvement potentiel redevient actuel, en sorte que le mouvement actuel et visiljle tend à diminuer et à rapprocher chaque jour l'univers de cet état-limite qui sera l'équilibre et le repos final (1).
(l)«Bien que cet état final soit encore très éloigné.. . une conséquence importante subsiste toujours. C"est qu'on a trouvé une loi naturelle qui permet de conclure d'une manière certaine que dans l'univers, tout n'a pas un cours circulaire mais que les modifications ontlieu dans un sens déterminé et tenJent ainsi à amener un état-limite, un état de repos et de mort persistante.» (Clausius, Revue des cours scientifiques, fév. 1868.) Cfr. Carbonnelle , Confi7is de la science, I, p. 304-;v^'2 ; Folie , Bulletin de VAcad. de Belgique, 2* série, t. 3U, p. 820. — & Une faible partie de l'énergie est conservée!:. detiuimentsous forme de mouvement. ...le reste est rol)jet d'une effroyable perdition. Ainsi pour ne parler que du soleil, 6ur 07 millions de rayons de lumière ot de chaleur que cet astre envoie dans l'espace iudéliui, uu seul est reçu et utilisé par les planètes qui cir-
Mais si le mouvement doit finir, c'est qu'il n'était pas nécessaire ; il a donc eu un commencement et partant un Premier Moteur.
L'hypothèse de l'éternité du mouvement paraît en- Réponse fin contredire les premiers principes de la raison. "'sm
D'abord cela est évident, si l'on rejette l'existence d'un premier moteur éternel, car alors on admetti'ait qu'un effet éternel n'exige plus une cause éternelle.
Mais, même en supposant un moteur éternel, cette hypothèse nous semble encore inadmissible, et ici nous nous séparons à regret d'Aristote et de S. Thomas. On a beau nous dire qu'un agent éternel peut agir éternellement, cela est vrai, à la condition tou tefois que l'action qu'on lui suppose ne soit pas contradictoire et impossible. Or une série de mouvements dont chaque terme a un commencement et dont la totalité serait sans commencement est une contradiction manifeste. Si chacun a commencé, tousont commencé. D'ailleurs cette série d'unités formerait un nombre; car une collection d'unités est toujours un nombre; or un nombre est toujours pair ou impair, divisible ou multipliable, et n'est jamais infini.
Inutile d'insister ici sur cette considération qui reviendra plus d'une fois sous notre plume ; inutile de réfuter davantage l'hypothèse d'une série infinie et éternelle ; il nous suffit de constater que le mouvement reçu passivement, — dans le temps ou dans l'éternité, peu nous importe, — par une matière indifférente au mouvement, prouve d'une manière irréfragable la nécessité d'un Premier Moteur.
W.— Hypothèse dynamiste. Voici maintenant l'autre Hypothèse dy-
culent autour de lui. « (Paye, L'origine du monde, p. l'Jô. Item, W. Xliomson, Helmholtz, etc., etc.).
74 ÉTUDES PHILOSOPUIOUES
hypothèse, qui donne lieu à des difficultés beaucoup plus spécieuses. La matière n'est pas seulement passive et inerte; elle renferme un élément dynamique ou actif, qui entre en jeu dès que les conditions requises sont réalisées, et produit l'attraction universelle. Sans doute, les dynaraistes l'accordent, la matière est inerte et incapable de se mouvoir elle-même spontanément, mais ils soutiennent qu'elle peut mouvoir activement les autres corps. Ainsi deux corps mis en présence, à des distances et dans des conditions convenables, s'attirent mutuellement, comme s'ils étaient mis en mouvement l'un par l'autre. Dans l'hypothèse mécaniste de la passivité universelle, un corps ne pouvait en mouvoir un autre sans avoir été mû lui-même par une série infinie de moteurs antérieurs. Dans l'hypothèse dynamiste de l'activité universelle, il suffit au contraire que deux corps soient en présence pour passer du repos au mouvement.
Ainsi la conception d'une nature, foyer universel d'activité et de mouvements réciproques, supprimerait la nécessité d'un moteur étranger. Telle est du moins la prétention de nos nouveaux adversaires, sarti'- Nous admettrons volontiers leur hypothèse d'une nature essentiellement active, suivant la belle délinition d'Aristote, la nature porte en elle-même son principe d'opération, et c'est en cela qu'elle diffère de lart: Ars quidem princijnum in alio, natura vero principhim in ipso (1). Mais loin d'en tirer les conséquences athées qu'on nous propose, nous y trouvons au contraire une nouvelle ^ireuve d'un Premier Moteur.
Pour le montrer clairement, il nous faut procéder avec ordre et établir : 1° que l'attraction, serait-elle la force motrice de l'Univers, comme nous l'accordons
(1) Aristote, Mêla., L.X. c. 3, § 2.— Phys., L. II, c. 1, § I ; el L. II, 0. 7, § 6.
CUSCRD.
sance
l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 75
volontiers, n'est pourtant pas le Moteur Premier et nécessaire que nous cherchons ; 2° qu'elle n'est même pas un moteur suffisant par lui-même pour produire des mouvements ; 3" encore moins suffirait-elle à i^voàmre v.nniou.yement cosmique régulier, tel que nous le voyons réalisé dans l'univers. Il nous faut donc encore recourir, pour l'expliquer, à l'existence d'un Premier Moteur.
i'^ Le Preinier moteuT, avons-nous dit, est celui qui sa n'est pas mû par un autre, parce qu'il est toujours et '"i^suf."' nécessairement en acte, et jamais en puissance, et qu'il se suffit ainsi à lui-même. Or tel n'est pas le caractère de la force d'attraction, ni d'aucune des forces que nous expérimentons dans la nature. Au contraire, comme il est facile de le constater, ces forces passent tantôt de la puissance à l'acte, tantôt de l'acte à la puissance. Nous le voyons clairement pour la force d'élasticité, qui n'est pas toujours en acte dans le même corps. Un arc, par exemple, dès qu'il cesse d'être tendu, rentre aussitôt au repos, et n'a plus la force élastique qu'en puissance. De même pourla force qui attire deux molécules en raison inverse du carré des distances. Dès que la distance qui les séparait est devenue nulle et que leur contact s'est réalisé, leur attraction mutuelle cesse, et il faut les séparer de nouveau pour voir la force d'attraction rentrer enjeu.
Si donc on suppose qu'à l'origine de l'évolution cosmique la force gravifice a dû passer de la puissance à l'acte, on doit conclureà l'intervention du {)remier moteur, puisqu' aucune puissance nepasse toute seitle à l'acte. — Si l'on aime mieux la supposer existante à l'état d'acte, dès l'origine, comme elle est indilférente par elle-même à l'un de ces deux états, elle n'a pas en elle-même la raison d'être dans cet état, et cette raison doit être chercliée ailleurs, en dehors d'elle, dans
saut
76 ÉTUDES PBILOSOPHIOUES
l'inteivention d'un premier moteur. Ce premier point de départ de l'iiypotlièse dynamiste : le fait d'une matière douée d'une force d'attraction en acte dès Vorigine. serait donc un premier fait entièrement inexplicable par lui-même et sans le premier moteur. Mais ce n'est pas le seul.
Sa 2'^ Le mouvement est un second fait qui ne découle lusufii- pas nécessairement du premier, de l'attraclion, seraitelle en acte. Supposé, en etfet,que les atomes de la nébuleuse primitive soient également distribués dans l'espace, et que leur force d'attraction rayonne également dans tous les sens à l'infini ; tous les atomes s'attirant mutuellement, d'une manière égale en tous sens, se feront équilibre. C'est là un principe de physique et de mécanique incontestable, qu'une masse homogène soustraite à toute action étrangère et suumiseà desactions interneségales.s'exerçanlégalement dans tous les sens, demeure en équilibre. C'est donc un état primitif de stabilité absolu que vous avez supposé et d'oîi le mouvement est incapable de naître, sans une intervention étrangère qui vienne rompre cet équilibre, par exemple, en condensant certaines masses qui doivent devenir des centres prépondérants d'attraction.
Cet exemple montre clairement que la force d'attraction, serait-elle supposée en acte, n'est qu'un des éléments du problème, qui ne suffit pas encore à nous expliquer le mouvement. Il y a un second élément, non moins important que le premier, et dont il nous faut parler.
Dans tout problème de mécanique, en effet, il faut également tenir compte de deux éléments essentiels : \^s lois générales figurant dans les équations dillVrentielles, et ce qu'on appelle Vétat initial. Ici la loi générale c'est la loi d'attraction, qui ne suttit pas à met-
tre en mouvement deux molécules ; il faut en outre supposer celles-ci dans un certain état initial, à une distance donnée, ce qu'on a appelé V énergie de position. De même que la loi d'élasticité ne suffit pas pour queles deux bouts d'un arc ou d'une corde élastique se rapprochent ; il faut que ces deux bouts soient préalablement distendus. Que le ressort soit monté d'abord et puis il jouera, comme on dit, tout seul) sinon il restera au repos.
En face du phénomène delà gravitation universelle, le philosophe dyiiamiste ne se demandera donc plus, comme le philosophe mécaniste : qui a poussé les molécules les unes vers les autres ? car il a répondu : c'est la force, d'attraction ; — mais il devra se demander, au contraire, qui a préalablement éloigné les molécules et tendu les ressorts de la grande machine.
La réponse, comme on le devine aisément, sera au fo^^id la même que dans l'hypothèse mécaniste. Puisque, de l'aveu de tous, la matière est inerte, indififérente au repos ou au mouvement, indifférente à telle ou telle position dans l'espace, elle ne porte pas en elle-même la raison de sa position initiale. La raison première que nous cherchons est doncendehorsd'elle, en dehors du monde matériel, dans un Premier Moteur.
Aux yeux du mécaniste, ce Premier Moteur a dû donner l'impulsion originelle dans un sens centripète; aux yeux du dynainiste, dans un sens centrifuge, pour provoquer la réaction centripète de la gravitation universelle. Avouons que la différence est minime entre ces deux réponses, et qu'elles confirment également notre thèse sur la nécessité d'un Premier Moteur (1).
(1) « Toutes les liypotlicses cosmofçoniques pren;ient pour point de départ un état de choses, la chaos, dont il est impossible de rendre
Baiico/
Sa 30 Enfin, accorderait-on données à la fois Yattrac'
insufâ^" tion en acte et les positions choisies des atomes dans la nébuleuse primitive, l'hypothèse dynamiste n'expliquerait encore que la production d'un mouvement quelconque^ mais non pas d'un mouvement régulier tel que l'observation scientifique l'a constaté dans le cosmos. Il faut y ajouter, une impulsion giratoire originelle, et la nécessité de l'intervention d'un Premier Moteur va donc s'imposer au dynamiste pour une troisième fois.
D'après les lois de la mécanique, en effet, les attractions mutuelles seules détermineraient des mouvements très complexes que le calcul intégral est impuissant à définir (l),mais qui certainement ne ressembleraient en rien à ceux que nous observons dans l'univers, car ilsdécriraient des orbites plus ou moins excentriques dans toutes sortes de plans, tandis que toutes nos planètes au contraire se meuvent autour du soleil,danslemême sensquelui,presque dans le même plan de rotation, et décrivent des orbites presque exactement circulaires. En outre, tous ces corps, après une série de chocs et de frottements mutuels se rapprochant toujours davantage, auraient déjà fini par
compte par les lois de la nature. Parmi ces lois, la principale, l'atlrac- (ion universelle», est précisément l'opposé de toute cette tendance à l'immense diffusion de la matière qui constitue le chaos... D'ailleurs le chaos n'est pas chose aussi simple qu'on pourrait le croire de prime abord. 11 contenait à l'état d'énergie de position, ou comme on le dit quelquefois, d'énergie non Kinétique, toutes les énergies passées et présentes de l'univers, sous quelque forme qu'elles se manifestant aujourd'hui, mouvements, électricité, lumière, chaleur, etc.. Il faut donc débuter par une hypothèse, et demander à Dieu, comme If fait Descartes, la matière dissémiuée et les forces qui la régissent. »(Fay«, L'origine du monde, p. ^07.)
(1) 11 e-st démontré que le fameux problème des trois corps ou des 4rois molécules s'attirant suivant la loi du carré des distances ne peui êtr^^ résolu avec les fonctions actuellt-ment employées en analyse. Cfr. Pou)carri\ Revue des sciences pures et appliquées, 15 janvier iSJl.
l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 70
se concentrer dans une masse centrale unique, qui elle-même n'aurait plus aucune rotation.
C'est là, me direz-vous, un problème de mécanique des plus délicats et qui n'est nullement du ressort des philosophes. — Je le reconnais volontiers. Aussi pour appuyer cette démonstration, me contenterai-je d'emprunter à l'un des maîtres les plus autorisés de la science, tel que M. Faye, ses propres conclusions
Voici quelques-unes des paroles de l'illiistre astro- Témoinome. Après avoir cité les textes de Kant (1), oùce phi- M-'laye! losophe suppose que toutes les molécules de la nébuleuse, en se précipitant vers le centre, ont dû trouver des résistances, et subir des déviations latérales, toutes dans le même sens, en vertu de je ne sais quel clinanem renouvelé d'Epicure, — M. Faye ajoute : € c'est ici qu'est l'erreur ; Kant aurait dû s'arrêter et sedemander, comme Aristote, pourquoi desdeuxsens également possibles dans toute circulation, c'est justement le sens de droite à gauche qui a prévalu, en sorte que tout le monde solaire, le Soleil y compris, tourne dans ce sens. Devant cette question, Aristote naturellement embarrassé, s'est décidé pour le mouvement de droite à gauche, parce qu'il est le plus noble des deux. Kant s'est décidé pour ce même sens, sans savoir pourquoi. La vérité est qu'en rejetant comme lui toute idée [d'une impulsion et] d'un tourbillonnement primitif, [imprimant un mouvement d'ensemble], en ne tenant compte, comme lui, que de l'attraction et des actions mutuelles des corpuscules de la nébuleuse, les mouvements de circulation, possibles également dans les deux sens, se produiront effectivement dans les deux sens, à la fois. Parmi les molécules de cette vaste nébuleuse, les
(1) Kant, Histoire nat. du ciel; et Démonstration de l'exisl. de Dieu,
80 KTLDBS PHILOSOPHIQUES
unes prendront leur droite, les antres leur gauche ; mais alors si vous considérez les aires décrites par les rayons vecteurs de toutes ces molécules et projetées sur un plan quelconque, ces projections, les unes positives, les autres négatives, parce qu'elles seront décrites en sens contraire, auront une somme rigoureusement nulle. Ainsi le veut la mécanique ; or cela ne ressemble pas du tout au système solaire (1) .»
Ailleurs le même savant ajoute : « Le système solaire est complètement isolé dans l'espace. Un peut du moins le considérer comme étant soumis aux seules actions mutuelles de ses différentes parties. Or. si un pareil système avait été privé à l'origine de toute giration, la force de l'attraction suffirait à y faire naître des circulations plus ou moins complexes, mais ce système ne serait guère stable et finirait bientôt par se réduire à une masse unique. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la somme des aires décrites parles rayons vecteurs des molécules autour d'un point, et projetées toutes sur le même plan, serait rigoureusement nulle. D'où proviendraient donc les girations gigantesques, toutes dans le même sens, qui forment le trait caractéristique du système solaire et qui en assurent la stabilité ? > ,2)
Enfin il conclut : < Que manque-t-il donc à cette théorie de Kant ? Nous l'avons dit plus haut : il lui manque une giration originelle, sans laquelle toutes ses déductions sont radicalement fausses. Laplace n'a pas commis cette faute. Il s'est donné une nébuleuse ou chaos primitif animé d'un mouvement de rotation autour d'un axe fixe parfaitement déterminé. De cette rotation, il fait aisément sortir les mouvements presque circulaires des planètes autour du soleil.... Et
(r Paye. L'origine du monde, (2' édit.)p. I3ô. (2) Paye, Ibid., p. 1.Î3.
l'idée de dieu. — I, EXISTENCE DE DIEU 81
voilà comment Kant a été con-luit à formuler une cosmogonie absolument fausse, malgré la grandeur et Toriginalité de sa conception » (1).
Cette appréciation est loin d'être particulière à- Témo*. M. Faye; ceux-là mêmes qui sont les plus opposés aux M.woit idées cosmogoniquesdece savant, sont d'accord avec lui sur la critique de l'hypothèse Kantiste. Citons par exemple M. Wolf, membre de l'Institut, astronome de l'Observatoire de Paris : « En supposant la matière primitive en repos absolu, dit-il, Kant est impuissant à expliquer comment ces amas pourraient circuler les uns autour des autres, sans se réunir en nne masse unique... Un pareil système d'amas dénués de vitesse initiale se rassemblerait forcément en une masse unique... D'après Kant, dans chaque nébuleuse isolée, lesactionsintérieures (d'attraction) sont tenues pour suffisantes à produire un mouvement régulier de rotation de l'ensemble. Cette conclusion est absolument contraire aux lois de la mécanique : les mouvements actuels de révolution et de rotation du soleil et des planètes ne peuvent être que les équivalents, sans augmentation ni diminution, du mouvement de rotation communiqué à l'origine à la nébuleuse f>ar une cause extérieure... La nébuleuse de Laplace tourne avec 1 1 même vitesse angulaire que la condensation centrale, en vertu d'un mouvement originel dont la cause non indiquée (par Laplace) est en dehors de la nébuleuse elle-même. > Et le savant astronome n'hésite pas à conclure avec M. Faye : < L'hypothèse de Kant ne conserve aujourd'hui qu'un intérêt purement historique > (2).
Kant une fois écarté, nous constatons que tous les Aewd astronomes, de Newton (3) à M. Faye, sans excepter •«»*«»•
(1) Faye, Ibid.,p. 152.
(2) Wolf, Hypothèses cosmogoniques, p. 9, 19.
(3) « Tous ces mouvemeuis si réguliers n'ont point de causes méca-
L'1D££ DE DIEU 6
SIUU.
82 ÉTUDES PDILOSOPfllÇUES
Laplace, ont cru nécessaire de fmpposer donnésà Vorigine dans lamatière les deux mouvements d'attraction et de rotation.
coDciit. Que conclure de ces principes de l'astronomie, sinon que riiypothèse dynamiste, — en supposant même à rori;^ine la force gravifique en acte et les molécules déjà disposées à tifs^a/ice dans un ordre requis, — serait encore impuissante à nous expliquer les mouvements réguliers de giration que la science constate dans le cosmos ?
A la force gravifique ou centripète supposée naturelle aux atomes de la nébuleuse primitive, il faut ajouter un mouvement opposé, centrifuge, venant fort à propos contrarier le premier, et empêcher la force d'attraction de tout concentrer et de tout confondre dans une masse unique, immobile. C'est donc un second mouvement ajouté à la nature que la science réclame, un mouvement reçu, communiqué (1), et la nécessité d'un Premier Moteur apparaît de nouveau pour imprimeràla matière ces mouvements rotatoires et ces directions d'ensemble, qui, mariés à l'attraction universelle, ont, par de laborieuses et gigantesques évolutions, enfanté tous les mondes- La nécessité d'un Premier Moteur s'impose donc à tous, dynamistes ou mécanistes, comme une conclusion logique des données positives de la science moderne, aussi bien que des premiers principes de la raison.
niques... Cet admirable arrangempnt du soleil, des planètes et des comèlHS ne peut être que l'ouvrage d un Etre tout puissant et intelligent. » (Newtou, ûe.^ Principes, scolie générale.) — Laplace commentant ce passage ne nie pas cette intervention de la suprt^me Inteili- ' gence, mais il la recule seulement à l'origine de sa nébuleuse, ce qui est très plausible (Laplace. Exposition du système du ntawie).
(1) Le mouvement naturel est celui qui est conforme à la tendance de la nature, celui qui contrarie cette t-^ndance naturelle est dit vwU'tu ou accidentel. (Cf. S. Thomas, In II Hent., dist. 18, q.l, a. 2, sol. ; U» lis, q. ~/5, a. 1, c).
l'idée de dieu. — l. EXISTENCE DE DIEU 83
On a objecté à cette première preu ve qu'elle ne prou- Première vaitpas l'existence d'un Dieu infiniment parfait, tel "^^'^ que le conçoit l'école spiritualiste, mais seulement l'existence d'un Être supérieur au monde et cause de ses mouvements. D'abord nous pourrions nous contenter, pour le moment, d'une preuve qui n'aurait pas une plus haute portée. A la rigueur, il nous suffit ici d'établir l'impuissance complète des matérialistes et des athées à fournir une explication rationnelle de la nature, dès lors qu'ils nient Vexistence de cet Être suprême. Quant à montrer la nature de cet Être, c'est une autre question qui peut venir en second lieu. Est-ce que le premier théorème d'Euclide et sa première démonstration ont besoin de tout prouver à la fois? Une telle exigence serait déraisonnable.
Nous laisserons entrevoir toutefois que cette preuve du Premier Moteur, contient déjà en germe tous les attributs de Dieu et même la théodicée tout entière. D'abord, puisque la matière, indifférente au repos ou au mouvement, n'a pas en elle-même la cause de son mouvement, il en résulte que cette cause première est en dehors de la matière, et partant qu'elle est immatérielle, intelligente, éternelle, nécessaire, et j'ajouterai même infinie et unique. En effet, le premier moteur, ne pouvant être mû à son tour, sous peine de ne plus être le premier moteur, doit être ^om^ en acte, et sans, aucun mélange de potentialité. Il est àoncV acte pur ^ c'est-à-dire l'être parfait et unique,... comme nous nous réservons de le dire en son lieu avec plus de détails.
Une autre objection faite à notre thèse du premier p^,,^;^ moteur, c'est qu'elle détruit l'immutabilité divine, et "^^^]^' nous met en contradiction avec nous-mêmes. <Com-
ment concevoir, nous dit-on, qu'un tel être... ait subitement secoué son inertie à un certain moment de la durée?... c'est un Dieu à fantaisies, un Dieu à caprices, etc. ?... (1) > Ce reproche que nou.s nous étonnons de rencontrer sur les lèvres d'un philosophe estimable, est tout simplement puéril. Le moindre bachelier en philosophie sait très bien que l'acte créateur est éternel, et qu'il a produit son effet dans le temps, au moment que Dieu a voulu. Il n'implique aucune mobilité, aucun changement dans l'essence ni dans les opérations de celui que nous avonsjusteinent nommé, Moteur immobile, c'est-à-dire immuable. Nous reviendrons surce sujet en parlant de la création. Troisiè- Enfin, voici le grand grief, contre la doctrine du "'uS®" Premier Moteur: il paraît qu'elle est extra-scientifique. Écoutez plutôt (2) : « Elle présente un caractère extra-scientili(iue qui la rend tout à fait inacceptable. Le but constant de la science, but dont elle ne peut s'écarter sans cesser d'être, c'est l'explication de la nature au moyen des agents de la nature ; tout emploi du surnaturel lui est interdit, et l'admettre dans ses conceptions équivaudrait à une abdication complète, à une négation d'elle-même !! > — Notre auteur, (jui d'ailleurs n'est pas un savant, confond ici les sciences particulières avec la science des sciences. Que le chimiste, le botaniste, le physicien et le physiologiste doivent expliquer les phénomènes de laboratoire par des causes naturelles, rien de plus clair, puisqu'ils s'enferment dans un certain domaine des causes secondes et naturelles. Mais le philosophe qui cherche la cause première de toutes les causes secondes, n'estil pas tenu de la chercher hors des causes secondes? Est-ce sa faute si ces causes subalternes, après avoir
(1) Bertauld. Critique... t. II. p. 277.
(2) Ibid., p. 2To
l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 85
expliquétout le reste, ne s'expliquent pas elles-mêmes, et exigent, pour être expliquées et comprises, l'intervention d'une cause plus haute, d'une cause première ? Vouloir nous imposer a priori d'expliquer le mouve-^ ment du monde par lui-même et sans un premier moteur, alors qu'il se montre absolument réfractaire à une telle explication, c'est la prétention la plus déraisonnable, et par conséquent la moins scientifique que l'on puisse imaginer. Ce serait la carte forcée, qu'aucun savant digne de ce nom n'accepterajamais.
Non, tel n'est pas l'esprit de la véritable science, mais celui d'une école étroite et fanatique à rebours.
« L'esprit de la science, — s'écriait un astronome illustre, qui avait droit de parler au nom de la science, M. Faye, — est d'expliquer les choses par les lois naturelles tant qu'on peut, et de ne recourir à l'intervention divine, que là où Ton ne peut plus faire autrement. > — Voilà qui est dit à merveille ; et il ajoutait : «Quant à nier Dieu, c'est comme si de ces hauteurs infinies on se laissait choir lourdement sur le sol. Il est faux que la science ait jamais abouti d'elle-même à cette négation » (1).
Nous venons de voir, au contraire, qu'elle aboutit d'elle-même, naturellement, pourvu que l'on soit tout simplement logique, à la nécessité rigoureuse d'un Premier Moteur.
2° Preuve par l'origine des êtres.
Si la matière cosmique n'a pas pu se donner à ellemême le simple mouvement mécanique, encore moins a-t-elle pu produire cette admirable évolution que nous constatons, soit dans la formation graduelle de
(l) Faye, De l'origine du Monde, p. 7, VX
raisuo .
notre glohe physique, soit dans la formation successive des êtres vivants, végétaux et animaux. Nous prouverons que ces diverses séries d'êtres, qui se succèdent sans cesse sous nos yeux, bien loin d'être éternelles et infinies, ont eu un commencement, comme elles auront une fin, et que leur origine serait inexplicable, sans l'intervention de cette Cause première que nous appelons Dieu.
Réponse D'abord, elles ont eu un commencement. La raison j* seule suffirait à le démontrer. Gomme nous avons déjà eu occasion de le dire, une série numérique réalisée sans commencement et sans fin est aussi impossible qu'un bâton sans deux bouts. Elle serait une collection d'unités et partant un nombre. Or un nombre n'est jamais infini; il est nécessairement pair ou impair, capable de division ou de multiplication. Du reste, ce nombre soi-disant infini, augmenterait tous les jours et ne serait plus infini. Enfin, il est inadmissible que tous les êtres de la série prétendue infinie soient à la fois causés et non causés ; chacun aurait une cause et leur ensemble n'en aurait point ; chacun serait dérivé et leur ensemble ne le serait point : ce qui est contradictoire, car l'addition ne saurait changer la nature des êtres additionnés, et faire avec des êtres produits un total d'êtres non produits. Ces impossibilités demeurent les mêmes dans le cas où l'on supposerait la série fermée comme un cercle, au lieu de la comparer à une ligne droite dont les deux extrémités se prolongent à l'infini. Bien plus, il s'y ajoute une contradiction nouvelle. Imaginons en elîet, que la série A, B, G, D, E, où nous supposerons B produit par A, G par B, D par G, E par D, se referme comme un cercle, en sorte que E devienne l'antécédent de A. Nous devrions conclure que A. qui a produit E par les intermédiaires B G D, peut eu même
l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 87
temps être produit par E.En d'autres termes, l'arrière petit-fils pourrait être le père de son aïeul : ce qui est simplement absurde.
Une série d'êtres, se succédant sans commencement et sans fin, est donc Impossible aux yeux de la raison, qui conçoit l'éternité comme une durée exempte de changements successifs, parce que l'être éternel a la plénitude de l'être, et qu'il ne peut jamais être en voie de devenir. Mais n'anticipons pas sur la conception positive que le philosophe doit se faire de l'éternité. Il nous suffit de laisser entrevoir que, quelque mystérieuse qu'elle soit à nos faibles regards, elle n'est pas ouvertement contradictoire comme la série numérique, soi-disant infinie, qui augmente chaque jour, et où Taddition d'êtres dérivés forme un total d'êtres non dérivés.
La science vient fort à propos corroborer ces don- Repensa nées de la raison pure, en nous démontrant que les se- sciLi^ ries des êtres organiques ou inorganiques qui composent le cosmos, ont réellement commencé et qu'il n'est pas impossible de calculer leur âge.
On sait que, suivant la célèbre théorie cosmique de Laplace, de plus en plus confirmée par le calcul, les découvertes astronomiques et par l'adhésion unanime des savants (1), notre terre n'est qu'un léger fragment de la nébuleuse primitive. Cette nébuleuse immense, à l'état gazeux, tournait d'abord sur elle-même, en faisant mouvoir plus rapidement les parties les plus
(1) Cependant tous les savants n'y trouvent pas le niônie degré de certitude. «L'hypothèse cosmologique nébulaireque les ouvrages de vulgarisation scientilique ont le tort de pri''seiiter trop souvent comme une donnée acquise et fondamentale de l'astronomie, se réduit en délinitive à des conjectures auxquelles nous ne pouvons donner aujourd'hui aucune base absolument sérieuse. » WoU, Hypothèses cusmologiques, p. VIU.
88 ÉTUDES PfllXiOSOPaiOUES
éloif^nées de son axe. Aussi les bandes équatoriales plus échauffées que les autres se séparèrent bientôt dc^ la masse, comme un immense anneau rotatoire, semblable à celui de Saturne, puis cet anneau se fragmenta, en formant des planètes qui. à leur tour, pour les mêmes causes, formèrent des satellit/es tournant autour des planètes, comme les planètes tournent autour du noyau central de la nébuleuse. Ce noyau forme aujourd'hui le soleiL Forma- Of CB lYagmcut de nébulcuse, se condensant, se soli- 'Twre/ difiant, et se refroidissant peu à peu, a produit ce que nous appelons le globe terrestre. D'abord apparurent les terrains cristariins(granit, porphyre, basalte, etc.), provenant du refroidissement des masses ignées ; puis les terrains stratiformes, dont les trois étages, cambrien, silurien et dévonien. forment une transition entre l'époque primaire et secondaire ; enfin vinrent les couches sédimentaires, divisées par trois périodes, en terrains secondaires, tertiaires et quaternaires ou contemporains, qui continuent à se former encore sous nos yeux.
Tous les géologues sont d'accord pour reconnaître cette succession chronologique et cette différence d'âge, parmi les espèces de terrains qui composent la croûte du globe terrestre ; ils reconnaissent aussi une succession chronologique dans les soulèvements ijui ont produit les chaînes de montagnes, et M. Elle de Beaumontapu les ranger facilement par ordre d'ancienneté. Ils ne sont en désaccord que lorsqu'il s'agit de supputer la durée de chacune des époques géologiques. Il est aisé decomjH-endre, en effet, que le problème n'est pas facile à rés(nuire avec précision ; nos clironomètres géologiques, tels que la durée du refroidissement d'une masse ignée, l'accroissement des tourbières, l'atterrisseiHent des deltas, la progression
l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 89
des dunes, l'abaissement des montagnes, l'érosion des falaises, la formation des îles madréporiques, des stalactites de nos grottes, ou de l'humus végétal dans les forêts vierges, etc., sont des chronomètres assez imparfaits pour justifier les écarts parfois énormes que l'on constate dans les calculs des savants.
Le refroidissement de la nébuleuse incandescente sonSie. aurait demandé, d'après M. Brisson, de 29 à 108 millions d'années, suivant qu'on suppose une température originelle de 1500 à 3000 degrés. D'après Dulong et Petit, cette première période aurait été beaucoup plus considérable.
La formation des terrains std'atiformes aurait demandé, d'après certains géologues, jusqu'à 700 millions d'années.
Quant à la formation des couches des terrains sédimentaires, il faut encore compter par millions d'années. Un de nos géologues les plus compétents et les moins exagérés dans ses calculs, M. de Lapparent, estime qu'on doit fixer une durée de 20 à 100 millions d'années. On voit que nous sommes bien loin du chiffre assigné par Bulïon, qui renfermait ces trois périodes dans l'espace de 117,206 ans.
Quoi qu'il en soit de ces chiff"res, la jeunesse rela- Agnd9., tive de notre terre actuelle ne fait aucun doute pour la science moderne, qui se croit capable de fixer non seulement l'âge de la terre, mais jusqu'à l'âge des étoiles qui peuplent le firmament, et qui, de fait, a justifié cette prétention étonnante, grâce aux découvertes de l'analyse spectrale, en nous montrant des étoiles en voie de formation, d'autres dans la force et l'éclat de l'âge mûr, tandis que quelques-unes sont vacillantes, et accusent par les raies rouge-sombre du spectre, une surabondance d'hydrogène, signe de vieillesse et de déclin.
90 ÉTUDES PBILOSOPHIOUBS
Le norabre de ces étoiles voisines de leur phase d'extiiiclioii n'est du reste que de 5/100. Les autres, c'està-dire la presque totalité 95/100, sont donc à peu près contemporaines. Leur formation, nous dit M. Faye, remonte à peu près à la même époque, en prenant ce mot dans un sens très large ; car si elles s'étaient formées à des dates quelconques, dans la suite infinie des temps, nous aurions certainement des proportions toutes différentes d'étoiles en pleine activité et d'étoiles sur leur déclin (1).
Origine Mais, s'Il cst prouvé scientifiquement que lesmon- **'''*''"' des inanimés, bien loin d'être éternels, ont un commencement et un déclin, n'est-ce pas encore plus évident pour le monde des vivants ?
C'est un fait incontestable que la terre a traversé une période ignée, analogue à celle que traverse aujourd'hui le soleil. Si la croûte qui nous porte est refroidie, l'intérieur est encore en ébuUition, comme en témoignent les volcans. Le calcul aaussi démontré que la forme d'ellipsoïde aplati qu'allecte notre globe, est précisément celle que prendrait une sphère liquide en rotation, sous l'influence des forces centrifuges. En outre, cet état d'ignition est la seule explication de la formation des montagnes, soulevées par la pression gigantesque des gazinternes. Faut-il évaluer la température de cette fournaise incandescente à plus de cent mille degrés, comme le disent les savants? Peu nous importe, il est reconnu qu'aucun germe vital n'aurait pu y subsister, et que l'eau, l'acide carbonique et autres éléments indispensables à leur éclosion, ne pouvaient y apparaître un instant sans se volatiliser et se dissocier.
(1) laye, L'origine du inviidc, p. 254.
t'iDÉE DE DIEU. — I. EXISTENCE DE DIEU 91
L'observation a pleinement confirmé ces vues théoriques. Guvier le premier a démontré que la vie n'a pas toujours existé sur la terre, mais qu'elle y a apparu à une époque relativement récente. « Il est facile à. l'observateur, nous dit-il dans son Discours sur les révolutions du globe, de reconnaître le point où elle a commencé à déposer ses produits. » Les terrains de l'époque primaire, en effet, n'en portent aucune trace; il faut attendre les premières couches des terrains stratiformes de l'époque de transition pour voir apparaître les premiers fossiles végétaux ou animaux. Parmi les vertébrés, les oiseaux et les mammifères n'apparaissent même que beaucoup plus tard, car les conditions biologiques de la terre, encore plongée sous les eaux, rendaient leur existence impossible. La science a donc fixé avec certitude l'époque de l'apparition de la vie sur notre globe.
Les matérialistes eux-mêmes reconnaissent la légi- Expiica-
^ lion lies
timité parfaite de cette conclusion. Aussi le problème "^f^"^de l'origine de la vie est-il pour eux insoluble. Les uns (1) supposent que les premiers germes de vie ont été apportés sur la terre par un bolide tombé des espaces célestes ou des planètes. Hypothèse toute gratuite, qui recule la difficulté sans la résoudre, et qui du reste n'a pas le moindre degré de vraisemblance. On sait, en efïet, que les espaces interplanétaires ou interstellaires ne peuvent contenir aucune matière pondérable, ni gazeuse, ni solide, sous peine de retarder par leur frottement les révolutions des astres. Du reste, ces espaces sont soumis à une température effroyablement basse, environ 270 degrés au-dessous de zéro, ce que les physiciens appellent le zéro absolu. Jamais la vie, ni les germes, ne résisteraient
(1) W. Tliomson, E. Richter, Ed. Quinet, Helmholtz, etc. — Vaa Tieghem, Botanique, p. lOiO.
92 ÉTUDES PBILOSOPUIQUES
à une telle température. Que s'ils y avaient pu résister, la vitesse de leur chute de ces hauteurs vertigineuses aurait produit une incandescence qui les aurait infailliblement détruits.
Les autres matérialistes se résignent à admettre la génération spontanée, c'est-à-dire à supposer des effets sans cause proportionnée ; théorie que la science véritable repousse non moins que la raison pure. Nous l'avons montré surabondamment dans une autre étude, pour nous croire dispensé d'y revenir ici (1). Redi et Levenoek ont réfuté la génération spontanée des insectes ; von Beneden celle des vers intestinaux ; Balbiani et Eromberg celle des infusoires; Tyndall et surtout Pasteur, dans des expériences immortelles, ont complété et étendu la démonstration à tous les germes microscopiques. A la puissance des mi* croscopes ils ont su ajouter les précautions d'une méthode rigoureuse, les procédés les plus délicats de la culture microbienne, les vérifications les plus ingénieuses avec preuves et contre-épreuves, en un mot toutes les ressources du génie expérimental ; et ils ont montré, jusqu'à l'évidence, que la vie ne naît que de la vie, omne vivum eœ ovo : telle est la conclusion définitive de la science moderne.
D'ailleurs, serait-il possible de rattacher par l'évolution universelle les types organiques aux inorganiques, comme on a rattaché dans le règne organique les types dérivés à des types antérieurs, il faut toujours remonter à des types primitifs comme iioint de départ de la série évolutive. Et que ces types primitifs soient organiques ou inorganiques, ilimportefortpeu dans la question présente. Il nous suffit qu'il y aiteu, de fait, un point de départ, que l'évolution des êtres
(1) Cf. notre étude sur la Vie »i VEvolution, ch. V.
l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 93
ait eu un commencement, czxtout ce qui commence a une cause, et une cause proportionnée à la grandeur de tous ses ellets. Or cette Cause première, auteur de l'évolution des mondes, antérieure et supérieure aux mondes, nous l'appelons Dieu.
La science ne nous montre pas seulement que la cnmre- 'série des êtres a commencé sur la terre, elle nous ^LaTn** prouve encore qu'elle doit tinir un jour, et c'est là une .nonâe. contre-épreuve que nous aurions tort de négliger, c; r s'il est prouvé qu'une cliose a une fin, c'est qu'elle a dû avoir aussi un commencement.
En dehors de toute catastrophe surnaturelle, provoquée par la main d'un souverain Maître, qui voudrait mettre un terme aux destinées terrestres de l'humanité, nous trouvons dans la seule action naturelle des forces cosmiques, des raisons de croire à la fin de ce monde. Voici les principales :
1° Le relief continental est fatalement destiné à dii:- ^'femière
..,11 cause.
paraître, réalisant ainsi a la lettre cette parole des Ecritures: « Toute vallée sera comblée: toute montagne sera abaissée. > Ce travail très lent, mais incessant, qui désagrège nos montagnes, est produit par les vents, les pluies, les gelées, toutes les puissances météoriques, parfois même par les éruptions volcaniques. Le continent est aussi attaqué par l'érosion progressive des flots de la mer, parles eaux courantes de nos fleuves et de leurs innombrables affluents. Elles sont à la fois un agent de désagrégation ou de dissolution des roches, et de transport des matériaux dans le grand réservoir des Océans. Le terme final de cette érosion continentale est évidemment l'aplatissement complet de la terre ferme, la cessation complète de la circulation des eaux sur la terre, en même
9i ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
temps que de la circulation de la vie, au moins à la surface du globe.
De très savants calculs ont essayé de supputer la date de cette échéance redoutable, qui, pour être fort lointaine, n'en est pas mo/ns assurée. On peut voira cesujetun savant mémoire présenté au Congrès scientifique international de 18!Jl, par M. de Lapparent, qui concluait en ces termes: «< Nous voilà donc autori ses à conclure qu'il n'y a rien d'absurde dans la supposition que la seule action des forces actuellement à l'œuvre, si elle se prolonge sans obstacles, suffirait pour entraîner dans un intervalle de temps peu dill'érent de quatre millions d'années, la disparition totale de la terre ferme > (1).
neiixi*. 2° La rotation de la terre est ralentie par l'action des
lac cause.
marées. Helmholtz, dans sa dissertation sur l'action réciproque des forces de la nature, arrive à cette « conclusion inévitable que chaque marée diminue continuellement, quoique avec une lenteur infinie, pourtant sûrement, la provision de force du système. De la sorte, la rotation des planètes autour de leur axe doit se ralentir, et les planètes doivent se rapprocher du soleil ou bien leurs satellites se rapprocher d'elles » (2).
Ce ralentissement de la rotation de la terre ne serait-il que d'une seconde par cent millions d'années, comme l'assurent certains astronomes éminents, le terme fatal de cette progression constante ne serait pas moins certain.
Trowè- 30 L'extinction du soleil paraît inévitable aux veux des savants les plus autorisés. Laissons, sur ce sujet,
(1) Congrès scientifiq. intern. des catholiques, 1801, tome VII, p. 289.
(2) Liinge. lUat, du mate'rialistne, II, p. 2'i3-.'45. — Cf. Tyndall. La chaleur, leçon l'.^*, p. 418.
l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 95
la parole à M.Faye : « Le soleil, pour briller, dépense énormément d'énergie. Gomme sa provision est limitée et ne saurait se renouveler, nous devons aussi envisager, non comme prochaine assurément, mais comme inévitable, la mort de ce soleil, en tant que soleil. Après avoir brillé d'un éclat égal pendant des millions d'années encore, il finira par faiblir et s'éteindre, comme une lampe dont l'huile est épuisée. D'ailleurs d'assez nombreux phénomènes célestes nous en avertissent : ce sont les étoiles dont la lumière vacille, celles qui s'éteignent périodiquement, du moins pour l'œil nu, comme Omicroîi de la Baleine, et celles qui disparaissent définitivement. » C'est surtout en considérant cette phase finale qu'on se rendra bien compte du rôle énorme que le soleil joue dans notre monde, en dehors des effets mécaniques de sa puissante attraction. Le soleil perd continuellement de la chaleur ; sa masse se condense et se contracte ; sa fluidité actuelle doit aller en diminuant. Il arrivera un moment où la circulation qui alimente la photosphère, et qui régularise sa radiation en y faisant participer l'énorme masse presque entière, sera gênée et commencera à se ralentir.
« Alors la radiation de lumière et de chaleur dimi- „ ^,
Tableau
nuera;la vie végétale se resserrera de plus en plus vers ^^^^J^'^ réquateurterrestre.Quandcettecirculation aura cessé, "><"'J''* la brillante photosphère sera remplacée par une croûte opaque et obscure, qui supprimera immédiatement toute radiation lumineuse. Bientôt on pourra marcher sur le soleil, comme on le fait au bout de quelques jours sur les laves, encore incandescentes au dedans, qui sortent des volcans. Réduitdésormais aux faibles radiations stellaires, notre globe sera envahi par le froid et les ténèbres de l'espace (1). Les mouvements
(1) Lesî calculs de M.Helmhollz et de M. Thomson limitent à 18 mil-
continuels de l'almosphère feront place à un calme complet. La circulation aéro-tell inique de l'eau qui vivilie tout aura disparu : les derniers nuages auront répandu sur la terre leurs dernières pluies ; les ruisseaux, les rivières cesseront de ramener à la mer Ips eaux que la radiation solaire lui enlevait incessamment. La mer elle-même, entièrement gelée, cessera d'obéir aux mouvements des marées. La terre n'aura plus d'autre lumière propre que celle des étoiles niantes qui continueront à pénétrer dans l'atmosphère et à s'y enflammer. Peut-être les alternatives qu'on observe dans les étoiles au commencement de leurs phases d'extinction, se produiront-elles aussi dans le soleil ; peut-être un développement accidentel de chaleur, dû à quelque affaiblissement de la croûte solaire, rendra-t-il un instant à cet astre sa splendeur première ; mais il ne tardera pas à s'affaiblir et à s'éteindre de nouveau, comme les étoiles fameuses du Cygne, du Serpentaire, et dernièrement encore de la Couronne boréale.
« Quant au système lui-même, les planètes obscures et froides continueront à circuler autour du soleil éteint. Sauf ces mouvements, représentants derniers du tourbillon primitif de la nébuleuse que rien ne saurait elfacer, notre monde aura dépensé toute son énergie de position que la main de Dieu avait accumulée dans le chaos premier.
4- Il faut donc renoncer à ces brillantes fantaisies par lesquelles on cherche à se faire illusion, à doter l'homme d'une postérité illimitée, à considérer l'univers comme l'immense théâtre où se développe spontanément un progrès sans fin. Au contraire, la vie doit disparaître ici-bas, et les œuvres matérielles les plus
lions d'années, 30 millions tout au plus, la provision de chaleur accumulée dans le soleil. —Cf. Wolf. Ihjpolhèses cosmologiques, p. VII.
l'idée de dieu, — I. EXISTENCE DE DIEU 97
grandioses de l'humanité s'efiaceront peu à peu sous l'action de quelques forces physiques qui lui serviront pendant un temps. Il n'en restera rien, pas même des ruines > (1).
D'autres savants, tels que MM. Wolf, W. Thomson, HirU;, Helmholtz, etc.. ne croient même pas à la stabilité mécanique du système planétaire. Ils pensent que « les marées solaires occasionnant, par le frottement qu'elles engendrent, une perte croissante d'énergie, leur premier effet sera de faire tomber la lune sur la terre, en même temps que la distance de ces corps au soleil augmentera. L'astre unique résultant de la réunion de la lune et de la terre, verra son mouvement de rotation se ralentir... Enfin tous les corps du système se réuniront en une seule masse, qui tournera sur elle-même encore pour un temps, mais finira par rentrer au repos relatif dans le milieu qui l'entoure » (2).
Voilà le tableau de la fin du monde tel que le décrit la science, dans l'hypothèse où la main du Tout-Puissant, dans les secrets desseins de sa Justice, n'interviendrait pas plus tôt. Ce monde aura donc une fin. Et que l'on ne dise pas que cette fin sera le recommencement d'une évolution perpétuelle et sans terme. Cette hypothèse est condamnée par les plus hautes autorités scientifiques.
« On a dit et redit en effet, écrivait M. Hirn, que le spectacle actuel de l'univers n'est que l'une des répétitions sans nombre d'un même ensemble de phénomènes périodiques ; que tout ce qui nous apparaît au-
{\) ¥?Lye, Oriqine du nio/nie (U'édit., p. 251-256, ou 2« édit., p. 306). — Cfr. de Lapparent, Traité de Géologie, 2» partie, l.I, sec. 2, ch. 2,
§3 (p. 1257). — Tait, Théorie thermo-dynamique de la chaleur.
Clausius de l'Université de Wiirsbourg. — Dtipré, etc., etc,
(2) Wolf, Hypothèses cosmo(/o>iiqiies, p. 9y.
L'IDLE DE UIEU 7
Fin sang recommencement.
jourd'hui sous forme de mondes distincts passera un ionr à l'état de ruines, se dispersera dans l'espace pour reformer une nébuleuse . . et ainsi de suite à l'infini. Cette hypothèse, possible il y a peu d'années encore, ne l'est plus aujourd'hui . Si la langue des mathématiques m'était permise ici, je dirais avec M. Glausius : V entropie de V univers tend vers un maximum. >
Après avoir expliqué cette formule et montré que toute 1 énergie qui a passé de la puissance à l'acte tend à rentrer à l'état de puissance, en sorte que la chaleurdispersée à travers l'espace n'existe plus « qu'à tifi tit7^e inférieur », incapable d'être reconcentrée de façon à reproduire la température de la nébuleuse primitive, — le célèbre auteur conclut:
« En un mot, pour me résumer, toutes les modifications,toutes les perturbationsfuturesquipourraient avoir lieu dans l'univers, ne seront que des pas vers un équilibre final, vers une répartition uniforme de la température de lespace, et vers le repos des masses de matière pondérable qui ont constitué la nébuleuse primitive, et puis tous les astres formés à ses dépens. La destruction et la réapparition indéfinie des mondes tels qu'ils existent aujourd'hui, sont scientifiquement inadmissibles >(1 ) ; à moins, bien entendu, d'une intervention nouvelle du Créateur, qui remonterait les ressorts détendus de la grande machine. Conclu- Il est donc vrai que la science, d'accord en cela avec la raison pure, reconnaît que cette série immense d'êtres vivants ou inorganiques, qui composent le monde actuel, n'est ni infinie ni éternelle; et qu'elle doit avoir une fin, comme elle a dû avoir un commencement. Il lui suffit d'être tout simplement logique
(1) Hirn, La vie future et la science moderne, 1890, p. 40-43. — Cf. Clausius, cité plus haut, p. 72.
siun.
l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 99
pour conclure que ce commencement des êtres périssables est inexplicable sans une cause étrangère et antérieure à ces mêmes êtres, une Cause première, que nous avons appelée Dieu (1).
3° Preuve par la nature du monde.
Nous venons de voir, dans les deux arguments pré- xouMes
' . ^ ^ êtres du
cédents, que les êtres matériels qui composent le m -de
. , changent.
monde, sont dans un changement incessant. Par les transfoi'mations physico-chimiques, la nébuleuse primitive est devenue le soleil, les planètes, la terre, au degré d'évolution où nous les trouvons aujourd'hui. Par les transformations biologiques, tous les êtres vivants, les uns après les autres, naissent, grandissent, et disparaissent de la scène du monde, après avoir assuré la perpétuité de leur espèce. La science peut calculer à quelle époque a eu lieu le lever de rideau de ce grand drame de la vie, et vers quelle époque il se fermera pour toujours ! Elle calcule pareillement l'âge de la terre et des autres planètes, et ne trouve pas impossible d'indiquer vers quelle époque notre terre est sortie du chaos, et vers quelle époque elle doit y retourner.
De ces données à la fois vulgaires et scientifiques, ce qm le philosophe doit conclure. que les êtres qui compo- n^eTpL sent ce monde ne sont pas nécessaires, puisqu'ils changent. Cela est manifeste pour les êtres vivants. L'être qui naît, grandit et meurt, n'est évidemment pas un être nécessaire. Mais cela est encore vrai des
(1) « Hsec enim via probandi primum principium esse, est efficacissima cui résistera nemo potest. Si cnim miiiido et niotu existente sempiterno, necesse est poiiere ununi priniuin priiicipium, multo iiiagis empiternitate eorum sublata. » S. Thomas, In Phys., I. VHI, lec. 1.
nécessaire.
lOÛ ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
êtres inorganiques. Sans doute, nous ne voyons pas les corps simples de la chimie naître et mourir, mais nous les voyons se métamorphoser, dans les combinaisons organiques des vivants, ou purement cliimiques de nos laboratoires, en substances nouvelles, douées de propriétés toutes différentes, qui souvent ne rappellent en rien les anciennes. La science, nous dit l'illustre inventeur de la synthèse chimique, M. Berthelot, « imitant en cela la nature, parvient à former une multitude d'autres substances nouvelles.... des êtres artificiels existant au même titre et avec la même stabilité que les êtres naturels » (1).
Quoi qu'il en soit de la nature de ces métamorphoses profondes, l'être qui change ainsi n'est pas un être nécessaire ; nous pouvons le concevoir, sans aucune contradiction, comme non-existant. Il pourrait ne pas être. Il n'a donc pas en lui-même la raison de sa propre existence, et nous devons chercher cette raison suffisante ailleurs que dans l'être contingent, c'est-à-dire dans l'être nécessaire.
iiram, Imposslblc d'étcudre l'hypothèse de la non-exiscelsah-e. tcuce jusqu'à cet être nécessaire, sans tomber aussit(M dans l'absurde. P]n effet, si vous supposez qu'à un moment donné des siècles antérieurs rien n'existe, c'est le néant absolu, duquel rien n'a pu sortir, car le néant ne peut rien produire. Il faudrait donc nier aujourd'hui l'existence des êtres qui nous entourent, et même notre propre existence, c'est-à-dire nier révidence même. C'est ce que Balmès a si bien exprimé dans cette simple parole : « Si quelque chose existe, quelque chose de nécessaire a toujours existé, et l'on ne saurait désigner un instant où il a été vrai de dire : il n'y a rien > (2).
(1) Berthelof, Lo synt/ièse chimique, p. 170,
(2) Baliuès, Philosophie fond., c. I, n» 10.
l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEP 101
Mais cette nécessité de l'être nécessaire, n'est pas f^^l^^^]^ seulement une nécessité hypothétique, subordonnée Dé«^à l'existence actuelle des êtres contingents ; elle est absolue. On ne peut supposer sans contradiction, à aucun moment de la durée, que rien n existe. En effet, aucun être, par impossible, ne serait-il réalisé, la possibilité de Vêtre demeure une vérité éternelle et nécessaire. Que si cette vérité existe toujours et nécessairement, vous ne pouvez plus supposer que rien n'existe. Il y a au moins cette vérité qui existe, et partant les réalités subjectives qui lui servent de fondement éternel, et sans lesquelles elle ne pourrait ni exister, ni être conçue par nous. Le néant absolu est donc impossible, et l'hypothèse de la non-existence de l'être nécessaire est une contradiction formelle. Concluons donc qu'il y a un être nécessaire, absolument nécessaire, et que cet être n'est pas le monde, puisque le monde est dans un perpétuel changement, et que ce qui change ne saurait être dit nécessaire.
Quelques rares sophistes contemporains ont essayé, i- objec il est vrai, d'échapper à la rigueur de ce raisonne- LêTrënément, et de soutenir que «pour obtenir une explica- est'mûtion rationnelle de choses contingentes, ils ne sont nullement forcés d'admettre l'existence d'un Être nécessaire » (1). Il leur suffît, disent-ils, d'admettre que l'être contingent est éternel, non pas qu'il ait « la prétention d'être éternel de droite mais simplement éternel, de fait .... » Dès lors l'être contingent, < conçu comme éternel, n'a point à rendre compte de son origine, puisque par hypothèse il n'a pas d'origine » (2).
(l)Bertauld, Critique, etc., t. 2, p. 214. (2) Berlauld, Ibid., p. 230,231,
102 ETUDES PUILOSOPHIQUES
Nous serions en droit de- nier l'ino^énieuse hypothèse d'un être second existant éternellement sans un être premier, car elle est formellement contradictoire. L'accorderions-nous, pour éviter la peine de la discuter, nous répondrions qu'il nous reste encore le droit de demander à un tel être hypothétique « raison de son origine > ; non pas, il est vrai, raison de son commencement, puisqu'il n'aurait pas eu de commencement, mais au moins raison de son existence, car s'il n'a pas de raison d'être, c'est un vice essentiel qui l'empêche d'exister.
L'auteur cité, après avoir dit qu'il ne faut plus chercher sa raison d'être, finit lui-même parla rechercher et même par en trouver plusieurs. D'abord il nous dit que sa raison d'être c'est sa possibilité {1) ; mais voyant sans doute notre répugnance à admettre que la possibilité d'une chose soit une raison suffisante de son existence, il en ajoute une autre : l'existence actuelle de l'être contingent aurait sa raison dans son existence antérieure : « A quelque instantde la durée qu'elle se reporte, dit-il, l'existence de cet atonie apparaît toujours comme ayant sa raison pleine et entière dans une existence antérieure... S'il est aujourd'hui, c'est uniquement parce qiiil était hier ; s'il était hier, c'est parce qu'il était avant-hier , etc.. > ^2^^
Le lecteur n'aura pas de peine à saisir le vice de ce raisonnement sophistique. Mon existence d'aujourd'hui n'est pas du tout une raison sulhsante pour conclure que j'existerai demain, et ma non-existence il y a cent ans n'est pas davantage une raison de croire que
(1) « La seule condition nécessaire de son existence éternelle (de l'être contingent). c'est sa possibilité ; en dehors de la question Je pos- 6ibilité,le pourquoi de son existence •''ternelle n'a point de sens : il est parce qu'il est. » Berlauld, Ibid., p. i?33*
(2jBertauld. /6id.,p. 223,2:24,
je n'existe pas aujourd'hui. Loin de nous cependant la pensée que l'existence antérieure n'influe pas de quelque manière sur l'existence présente, ainsi si je suis vieux, c'est parce que j'ai été jeune, si je suis convalescent, c'est parce que j'ai été malade. Mais qui dira que ma maladie soit la « raison pleine et entière > de ma guérison, ou ma jeunesse « la raison pleine et entière > de ce que je vis encore malgré ma vieillesse? L'existence antérieure n'est donc jamais qu'une cause indirecte et insuffisante de l'existence subséquente; les multiplier à l'infini dans le passé, c'est multiplier les mauvaises raisons, aulieud'en donner une bonne* Inutile d'insister ; tous les philosophes de valeur, Kant lui-même (1), reconnaissent que s'il existe aujourd'hui quelque chose, il faut conclure qu'il existe un être nécessaire. Le grand effort de nos adversaires n'est donc pas de nier l'être nécessaire, mais de le confondre avec les êtres de ce monde, en cherchant à nier leur contingence, et à leur attribuer des caractères de nécessité.
C est d abord les lois de la nature qui sont necessai-