‹ Études philosophiques (volume 5)Chapitre 19 sur 31 · J 1 • 2*01.jec · texte numérisé non relu

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res, nous disent-ils ; elles sont donc la cause neces- «on:

, - . , Le monde

saire que vous cherchez pour expliquer les phenomè- «t pênes contingents du cosmos. Dieu serait donc les lois de la nature ou la nature elle-même. Voici comment ils développent cette objection générale.

1° La première loi nécessaire, c'est la loi de la con- ^^ ^a servation de rénergie.B.ien ne se crée, rien ne se perd, ''i^^f j^"" tout se transforme. La quantité d'énergie qui anime ^'«"'^'■»"'le monde est donc nécessaire.

(1) « Dès qu'on suppose que quelque chose existe, il est impossible de se refuser à cette conséquence que quelque chose aussi existe nécessairement. » Kant, Critique de la raison pure, t. 2, p. 204 (Barai).

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On avait cru jusqu'au XIX* siècle, et la pratique journalière semblait autoriser cette croyance, que l'énergie, en se communiquant d'un corps à un autre, était partiellement détruite. Mais les beaux travaux de Robert Mayer (1842) et de M. Joule fl843) ont prouvé le contraire. Cette démonstration, connue sous le nom de Théorie mécanique de la chaleur, établit que la quantité de mouvement qui semble perdue est convertie en chaleur, et que réciproquement la chaleur se convertit en mouvement ou en travail mécanique dans une mesure équivalente. Frappez un coup de marteau sur l'enclume, le mouvement ne cesse ({u'en produisant dans le fer une chaleur proportionnelle à la violence du coup; en redoublant vos coups, vous parviendrez à faire rougir et à liquéfier un morceau de métal. Au fond, c'est le même phénomène (jue celui de la transmission ordinaire du mouvement. Lorsque la bille A choque la bille B, celle-ci gagne en vitesse tout ce que l'autre perd. Mais, dans le premier cas, le mouvement de masse, au lieu de produire un mouvement de masse, produit un mouvement invisible des molécules qui se trahit par la clialeiir

On a pu déterminer rigoureusement quel est l'équivalent mécanique de la chaleur, c'est-à-dire quelle est la quantité de mouvement produite par une quantité donnée de chaleur, ou réciproquement. La quantité de chaleur nécessaire pour élever d'un degré la température d'un kilogramme d'eau a été appelée calorie ou unité de chaleur. L'unité de travail est lelfort nécessaire pour soulever un kilogramme à un mètre de hauteur : on l'appelle kilogrammètre. Or on constate que dans toute circonstance la perte d'une calorie engendre le même nombre de kilogrammètres, soit environ 426 kilogrammètres, et c'est ce nombre qui a reçu le nom caractéristique d'équivalent mécanique de la chaleur.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 105

L'énergie se transforme donc sans pouvoir être augmentée ou diminuée : elle est donc nécessaire.

2° Un second élément nécessaire du cosmos, c'est la , , , matière, dont le poids demeure invariable à travers la tructibm-

'^ te ne la

série indéfinie de ces transformations. Ainsi les poids «laiiére. de l'hydrogène et de l'oxygène combinés, égalent celui de l'eau issue delà combinaison ; les plantes et les animaux, par la respiration ou la nutrition, augmentent de tout le poids des matériaux assimilés, etc. Cette loi, dite la loi des poids ou de la conservation de la matière, découverte par Lavoisier, grâce à l'introduction de la balance en chimie, est le fondement sur lequel repose toute la chimie moderne. Voilà donc une deuxième nécessité qui détermine et explique les phénomènes du monde.

3° Enfin tous les autres phénomènes sont causés et expliqués par une multitude d'autres lois, que les sué'ie» sciences n'ont pas encore ramenées à des formules si simples que les deux premières, mais qui n'en sont pas moins nécessaires. Leur inflexible rigidité permet aux physiciens, aux chimistes, à l'astronome, de les exprimer en formules scientifiques, et de dire avec assurance ce qui a dû se produire dans le passé, ou ce qui doit se produire dans l'avenir. On prédit le jour, l'heure, la minute où doit avoir lieu une éclipse de soleil ou de lune, sans crainte de se tromper, et M. Leverrier a pu par ses calculs découvrir l'existence et le lieu précis de la fameuse planète Neptune, qu'aucun télescope n'avait encore pu entrevoir.

Mais, si, dans la nature, tout est régi par des lois nécessaires, tous les phénomènes sont nécessaires, au lieu d'être contingents, et la supposition d'une autre cause nécessaire est désormais inutile. C'est ainsi que raisonnent nos adversaires.

loi:

Réponse Avant de répondre en détail à ces diverses objections, nous ferons remarquer que les faits allégués par nos adversaires ne sont pas si nouveaux qu'ils le supposent,ni si étranges qu'ils puissent renverser de fond en comble toutes les idées et les arguments des philosophes antérieurs sur l'existence de Dieu. Qui donc, parmi les savants, a pu nier dans le passé la nécessité des lois de la nature ? nous soutenons sans hésiter qu'elles sont universelles et nécessaires, au moins dans un certain sens que nous expliquerons bientôt. La permanence de la quantité pondérable de la matière dans les diverses transformations chimiques, ce qu'on appelle la loi des poids ou de l'indestructibilité de la matière, bien loin d'être niée par nous, a été un des principaux fondements de notre théorie scolastique sur la matière et la forme : nous n'avons garde de la méconnaître. Quant à la conservation de l'énergie, que nous admettons volontiers, si cette hypothèse est récente dans le monde scientifique, il y a longtemps qu'elle avait été pressentie et même nettement indiquée avec approbation sans réserves par plusieurs philosophes, tels que Leibnitz(l), qui n'en étaient pas moins fermement attachés aux doctrines spiritualistes.

Commençons en effet par remarquer que l'existence de Dieu ne rend impossible ni la conservation de

(1) « .l'avais soutenu que les forces actives se conservent en ce monde. On m'objecte que deux corps mous ou non t'iastiques se heurtant l'un contre l'autre, perdent de leur force. Je réponds que non. Ji est vrai que les touts la perdent par rapport à leur mouvement total ; mais les parties la reçoivent étant ajriiées intérieurouient par la force du concours. Ainsi ce défaut n'arrive qu'en apparence. Les forces ne sont pas détruites, mais disséminées parmi les parties menues. Ce n'est pas les perdre, mais c'est faire comme ceux qui changent la grosse monnaie en petite. » Leibnitz, (lEuvres philosophiques (Ed. Janet), \. 11, p. 673.

cesnaire.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 107

l'énergie, ni l'indestructibilitéde la matière, ni la nécessité des lois de la nature. Ces trois faits ne prouvent donc rien contre cette existence. Dieu n'avait-il pas le droit d'établir dans la nature des lois fixes et invariables ? N'avait-il pas le pouvoir de former l'Univers avec une matière et des énergies indestructibles par les forces de l'homme ? Et s'il a pu opérer ces merveilles, de quel droit conclure de leur existence à la négation de Dieu ?

N'est-ce pas le renversement de la logique la plus élémentaire, laquelle nous force, au contraire, à reconnaître,dans les merveilles delà nature, la preuve éclatante de son auteur ?

On entrevoit par cette simple observation que l'ar- Équivogument de nos adversaires doit contenir quelque équi- Toui"voque. Lorsqu'ils disent que les lois de la nature sont nécessaires, ils jouent sur le sens de ce mot nécessité, car, s'il y a une nécessité absolue, caractère du divin, il y a aussi une nécessité hypothétique et relative, propre au contingent. Expliquons-nous.

Une chose est nécessaire de nécessité absolue lorsqu'il est contradictoire et impossible qu'elle ne soit pas, en sorte que notre esprit est impuissant à concevoir sa négation. Telles sont les vérités métaphysiques telles que: Vêtre est possible ; — les principes de contradiction, de causalité, etc. ; — les axiomes de mathématique :Ze tout est plus gt^and que lapartie,QiQ\ — ou les vérités morales : il faut faire le bien, éviter le mal. — Ces vérités ne peuvent pas ne pas être ; elles sont nécessaires, absolument, dans tous les temps et dans tous les lieux (1), et comme elles ne peuvent exister éternellement que dans une intelligence

(1) On voit par là combien est impossible l'hypothèse de la possibilité du néant absolu, d'après laquelle rien n'existerait, pas même les choses nécessaires !

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éternelle, l'existence de cette intelligence est pareillement nécessaire d'une nécessité absolue, comme nous le démontrerons en son lieu.

Une chose au contraire qui peut être conçue sans contradiction, comme existante ou non existante, n'est point nécessaire ; mais dès qu'on la suppose existante, elle doit nécessairement avoir une essence et par conséquent des opérations essentielles. Ainsi Pierre et Paul auraient pu ne pas exister ; rien de contradictoire en cela: ils sont donc contingents. Mais dès qu'ils existent, dès qu'ils ont en partage la nature humaine, ils ont nécessairement la vie végétative, la vie sensible, la vie intellectuelle et tout ce qui découle de cette nature. Tel feu aurait pu ne pas être allumé, mais dès qu'il est allumé, il est nécessaire qu'il brûle, parce que telle est sa nature. Ces nécessités sont subordonnées à une hypothèse ; elles ne sont pas absolues.

Bien plus, il y a des nécessités qui ne découlent même pas des essences des choses, mais d'un mode accidentel quoique général. Ainsi le soleil, supposé qu'il soit incandescent, doit briller, — c'est nécessaire, tant qu'il sera incandescent, — mais ne pourrait-il pas se refroidir et ne plus briller ? 11 est nécessaire qu'il marche de l'Orient à l'Occident, supposé qu'il ai reçu dès l'origine cette direction, mais n'aurait-il pas pu recevoir une impulsion dans un sens contraire ? De telles nécessités, on le voit, sont encore plus relatives et hypothétiques, puisqu'à l'hypothèse d'une certaine essence réalisée, il faut en ajouter une autre, celle d'une qualité accidentelle réalisée, laquelle nejieut pas ne pas produire ses elïets naturels tant qu'elle sera réalisée. Mais la réalisation, soit de cette qualité accidentelle, soit de cette essence, n'a rien de nécessaire puisque l'hypothèse de leur non-existence n'a rien de contradictoire ni d'impossible pour notre esprit.

De même en mathématiques, où l'on part souvent d'hypothèses contingentes et arbitraires pour en déduire des conséquences nécessaires. Si l'on suppose, par exemple, qu'un marchand, après avoir acheté dix tonnes de charbon en a revendu six, il est nécessaire qu'il lui en reste quatre. S'ensuit-il que les données du problème soient pareillement nécessaires ? Nullement. Le marchand aurait pu acheter ou vendre plus ou moins, et même ne rien acheter ou ne rien vendre du tout. La nécessité en question est donc purement hypothétique (1).

Cette réponse générale étant bien comprise, le lecteur va résoudre aisément les trois difficultés qui nous sont proposées.

1° La loi de la conservation de la quantité d^énergie est-elle d'une nécessité absolue ou seulement hypothétique ?

a) Si le caractère de cette loi était d'une nécessité absolue, sa négation nous paraîtrait impossible et absurde. Or il n'en est rien ; nous ne voyons pas pourquoi la quantité d'énergie dont le cosmos est pourvu n'aurait pas pu être plus grande ou plus petite, ni pourquoi cette énergie, au lieu de se conserver, n'irait pas en s'épuisant graduellement. A la période de croissance et de jeunesse, succéderait une période de décroissance et de déclin. Cette conception n'a rien

(1) Un auteur récent a osé dire que la nécessité de Dieu n'était pareillement qu'hypothétique, et que dans l'hypothèse où le inonde n'existerait pas, Dieu ne serait plus nécessaire. Ce n'est là qu'une grossière équivoque. Sans doute c'est l'existence du monde et le besoin que nous avons d'expliquer sa contingence qui nous forcent de nous élever à l'existence d'un être nécessaire. Mas si l'existence du continrent prouue la nécessité de l'Etre divin, ce n'est pas elle qui fait cette nécessité. Cette nécessité existerait donc sans le monde, quoiqu'elle ne nous soit révélée que par le monde.

SoIulioD de la 1' difficiilié

d'impossible ; que dis-je? elle a paru la plus vraisemblable à tous nos savants, jusqu'au milieu de ce XIX® siècle, comme on nous le rappelait tout à l'heure: elle n'est donc pas inconcevable,

b) En outre, cette loi delà conservation de l'énergie est restreinte aux forces physico-chimiques de la nature, soit inorganique, soit organique; elle ne s'applique nullement aux énergies vitales, encore moins aux énergies spirituelles de l'âme humaine. Qui oserait soutenir qu'il n'y a pas plus de vie, ni plus de pensée, ni plus de libre arbitre, aujourd'hui qu'il y a six mille ans, ou lorsque chaque espèce n'avait encore qu'un petit nombre d'individus? Il est clair que la vie s'est étendue sur la surface du globe, depuis le moment où, sortant du sein des eaux, il a commencé à être habitable; et qu'elle s'étend et se propage chaque jour. Elle apporte donc une restriction éclatante au principede la conservation de l'énergie, vrai seulement pour l'énergie physico-chimique. Un principe ainsi restreint ne saurait être d'une nécessité absolue.

g) Dans le monde physico-chimique, ce principe lui-même, sans être restreint, paraît du moins singulièrement contrebalancé par un autre principe que les savants contemporains ont très bien mis en lumière. L'énergie tend vers un état de repos ou d'équilibre, à ce point que les physiciens les plus autorisés n'hésitent pas à prédire pour un avenir fort lointain sans doute, mais pourtant certain, le ralentissement de la rotation de la terre, l'extinction graduelle du soleil et la catastrophe finale. M. Hirn, dans un passage déjà cité, nous faisait observer que l'énergie de la radiation solaire, par exemple, une fois tlispersée dans l'espaee. subsistait toujours sans doute, )7iais à un titre inférieur, incapable de se reconcentrer elle-même pour former de nouveau la nébuleuse pri-

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 111

mitive et faire réapparaître la série des mondes qui en est une fois sortie. C'est d'ailleurs pour une raison semblable que tous les physiciens déclarent impossible le mouvement perpétuel. Jamais la machine la plus parfaite ne rendra en travail utile toute l'énergie dépensée à la faire mouvoir. Mais, si l'énergie du cosmos ne peut se conserver qu'à la condition de passer à un titre inférieur, et d'être réduite à une certaine espèce d'impuissance, on ne peut plus affirmer que cette énergie s'otlre à notre raison avec un caractère de nécessité absolue. Elle nous apparaît au contraire comme essentiellement dépendante, semblable à un ressort qui a besoin d'être monté par la main de l'horloger, et qui, une fois détendu, ne peut plus se remonter lui-même, quoique sa force d'élasticité soit toujours conservée dans un degré invariable.

Ainsi l'énergie du cosmos, après avoir passé de la puissance à l'acte, sous l'impulsion du Premier Moteur, retourne spontanément de l'acte à la puissance, sans cesser d'exister, et sans que le total des énergies potentielles et actuelles puisse varier. Mais lorsqu'elle sera rentrée à l'état de puissance ou d'équilibre, elle aura besoin d'une impulsion nouvelle pour en sortir et recommencer son évolution grandiose (1). Son insuffisance, sa dépendance du Premier Moteur, en un mot sa contingence, ne pouvait être plus clairement établie,

2° LHndestructihilité de la matière n'est pas une solution objection plus sérieuse que celle de la conservation m^^Z,. de l'énergie.

a) D'abord cette prétendue indestructibilité est relative aux moyens si bornés dont la science dispose. Nous ignorons s'il n'y a pas dans la nature des forces assez puissantes pour anéantir un atome de matière.

(1) Cf. La Quinzaine, 15 janvier 1897, article de M. Bruiibes.

112 ÉTflDES PHILOSOPHIQUES

Accordons-le toutefois à nos adversaires, car il est fort vraisemblable qu'anéantir exv^e le même pouvoir ([ue créer. Du moins ils ne prouveront jamais qu'audessus de cette nature matérielle, il ne puisse y avoir une puissance supérieure, capable de réaliser un tel elî'et ; ils ne prouveront pas davantage que cette indestructibilité soit incompatible avec l'existence de Dieu, puisqu'on peut supposer au contraire que c'est Dieu qui a doté la matière de cette aptitude, seule capable de rendre l'œuvre divine inexpugnable à toutes les attaques de Ihomme et des éléments conjurés.

b) L'indestructibilité de la matière étant un signe équivoque, puisqu'elle peut exister dans les deux hypothèses théiste et athée, cherchons ailleurs la nature de cette matière ; interrogeons d'autres faits pour savoir si elle est nécessaire ou contingente. D'abord, serait-il contradictoire et impossible qu*elle n'existât pas du tout et qu'il n'existât ici- bas que des êtres spirituels ? Nullement. 11 y a même de grands esprits qui soutiennent qu'elle n'existe pas et qu'elle n'est qu'une illusion de nos sens. Ils se trompent sans doute, mais l'hypothèse n'a rien d'inconcevable.

Allons plus loin ; suivons la matière â travers toutes ses métamorphoses chimiques ou biologiques, et nous verrons que ce qui change en elle ce sont ses qualités accidentelles et même ses caractères spéciliques, ce que nous avons appelé sa Forme substantielle. Il ne reste plus de permanent et d'indestructible que ce je )ie sais quoi^ celte pure passivité, ce ;)rop^ nihil sans qualité et sans Forme, que S. Augustin ne savait plus définir, et que nous avons appelé Matière première. Sans doute, le poids reste (1) ; mais ce poids

(Il Encore ne resle-t-il invariable que dans les mêmes conditions, car le poids de la morne masse varie avec son altitude par rapport au centre de la terre, avec sa distance des pôles ou de l'équateur, enfin

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU H^

n'est que l'attraction de la terre sur une quantité matérielle informe. Or cette quantité sans qualité, cette matière première toute nue, incapable d'exister seule, est par conséquent dépendante dans son existence, bien loin d'avoir une existence nécessaire et absolue. Le caractère de l'être contingent ne saurait être plus manifeste.

c) Cette notion de matière première pouvant être peu intelligible à ceux de nos lecteurs qui ne sont pas encore familiarisés avec les théories de l'École, nous allons refaire la démonstration, en prenant pour base la conception moderne de la matière.

Cette matière est essentiellement inerte, c'est-à-dire inditïérente au repos ou au mouvement, comme à mille autres qualités. Il lui est donc impossible d'être déterminée par elle-même à tel repos ou àtel mouvement de gauche à droite ou de droite à gauche. Mais comme il lui est impossible d'exister sanscettedétermination, son existence devient ainsi dépendante d'une détermination étrangère. Elle n'a plus en elle-même sa raison d'être, mais dans une autre : elle est contingente.

La matière est encore indifférente à telle ou telle quantité. Puisque nous pouvons calculer le poids de la terre et des autres planètes, représentons par X la quantité totale de la matière cosmique, et demandonsnous pourquoi X serait une quantité nécessaire plutôt que X -h 1 ou X — 1 ? Il serait étrange de considérer l'une de ces trois quantités comme nécessaire plutôt que les autres. Cette préférence serait arbitraire et môme contradictoire, car une nécessité qui n'a pas de raison d'être n'ust plus une nécessité.

Il faut donc nier la nécessité d'une quantité quel-

avec les dimensions de la planète où il est placé. Il serait 28 fois plus grand sur le soleil que sur la terre, et s« réduirait à presque rien sur les plaiit'cules qui circulent entre Mars et Jupiter.

L'IULE DE DIEU . 8

conque de matière, quelque grande ou quelque petite qu'on la suppose, c'est-à-dire nier la nécessité comme attribut de la matière, soiniion 3" Les autres lois de la nature, physico-chimiques difficulté, ou biologiques, ne jouissent pas davantage d'une nécessité absolue, mais seulement relative et hypothétique (1).

a) Rappelons-nous comment l'esprit humain s'élève à la notion de loi et de loi nécessaire. Pour découvrir les premiers principes tels que : le tout est plus grand que la partie, il lui suffit de penser, en les comparant, les deux termes de sa proposition : ils lui apparaissent aussitôt liés par une relation nécessaire, de nécessité absolue, qu'on appelle un principe premier. Il n'en est pas ainsi pour les lois physiques ou biologiques, même les plus simples. Nous aurions beau contempler éternellement la notion de corps, nous n'eu tirerions jamais la loi Newtonienne : Les corps s'attirent en raison directe de Leur masse, et en raison inverse du carré de leurs distances .

Pour arriver à cette loi, il faut d'abord constater ce fait que les corps s'attirent, ou agissent comme s'ils s'attiraient ; et, de la généralité de ce fait, induire la généralité de la loi. Mais conclure de la généralité du fait à sa nécessité absolue, ne serait pas légitime. Généralité et nécessité ne sont point synonymes. Et si je me permets d'appeler nécessaires les lois générales, c'est dans un tout autre sens que celui d'une nécessité absolue. J'exprime seulement par là que dans l'hypothèse de leur existence, elles sont des lois générales et fixes. En d'autres termes, je constate que les lois sont nécessairement observées ; m.iis rien ne prouve qu'elles soient nécessairemeut existantes. Le

4) Cf. Boutroux, La contingence des lois de la nature.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU IIS

procédé indnctif par lequel nous nous élevons à la découverte des lois physiques, suffirait donc à nous mettre en garde contre l'hypothèse de leur nécessité absolue ; mais ce n'est pas tout.

ô) L'analyse de la notion de loi nous conduit plus loin et nous démontre leur contingence. Toute loi suppose un législateur, surtout lorsqu'elle est arbitraire et qu'elle ne découle pas de l'essence des choses. Elle n'existe donc pas par elle-même; elle est essentiellement causée, bien loin d'être cause première : en un mot, elle est dépendante et contingente. D'ailleurs une loi n'est pas un être, et l'existence par soi ne peut appartenir qu'à un être. Une loi n'est que la manière générale dont les mêmes êtres agissent ou pâtissent dans les mêmes circonstances ; c'est donc un mode des êtres, généralisé par l'esprit ; mais puisque ces êtres sont contingents, aucun de leur mode ne saurait être dit nécessaire.

Aussi puis-je supposer sans contradiction que ces manières d'agir ou de pâtir, ces lois physiques, soient remplacéespar d'autres, différentesetmême opposées. Je puis concevoir, par exemple, le renversement delà loi fondamentale du cosmos, qu'on appelle la gravitation universelle, et faire un nouveau plan dans lequel les corps, au lieu de s'attirer, se repousseraient ou tourneraient en sens inverse. L'application de cette nouvelle loi entraînerait la dislocation du monde actuel et la formation d'un monde nouveau ; mais cette conception n'a rien de contradictoire.

c] De fait, l'expérience nous montre que les lois du cosmos sont fixes et invariables. Mais comment la fixité d'une loi serait-elle une preuve contre l'existence du législateur ? Invoquer contre l'idée de Dieu le fonctionnement régulier et harmonieux de la nature ; induire de la sagesse et de la stabilité des lois à

116 ÉTUDES PHILOSOPUigUBS

la non-existence dulégislateur; conclure de la perfection du chef-d'œuvre à l'inutilité de l'ouvrier, c'est assurément la plus étrange des aberrations que l'esprit de système ait pu enfanter dans le cerveau d'un savant.

D'ailleurs, en y regardant de plus près cette fixité elle-même nous paraîtra relative, comme toutes les autres perfections des choses contingentes. Lesloisde la nature, en etfet, se croisent et s'entrecroisent sans cesse ; et, dans cette mêlée, parfois confuse pour nos faibles regards, les plus fortes suspendent le cours des plus faibles, et le conflit de deux lois égales produitleur interférence. Ainsile rayon de lumière brille, — c'est sa loi, — et cependant deux rayons de lumière en conflit produisent des ténèbres, et le concours de deux sons peut faire du silence.

De même, la fixité des lois qui président à l'évolution de la vie ou aux révolutions des astres, n'empêche pas qu'il y ait des perturbations dans la marche des corps célestes, ou bien des anomalies, parfois des monstruosités, dans le développenient du fœtus. L'intervention de l'homme y peut produire méthodiquement des déviations qui déconcertent la science.

Vous me dites : mais c'est encore une autre loi qui produit l'interférence du son et de la lumière, qui dévie l'astre dans sa course, ou le fœtus dans son évolution. Je vous réponds que puisque c'est une loi que toutes les lois fléchissent dans certains cas déterminés, aucune loi n'est absolument inflexible, ni absolument nécessaire, car ce qui est absolument nécessaire comme le principe: letoid est plus grand qve la partie, ne fléchit jamais. Votre objection équivaut donc à un aveu. C'est le caprice ou le hasard qui sont exclus des lois de la nature; ce n'est pas l'exception légitime qui doit entrer dans l'essencemème de ces lois.

Mon.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU li7

Cette fixité relative des lois de la nature, comme leur nécessité purement hypothétique, sont donc la marque distinctive et la preuve de leur contingence.

Que reste-t-il après cela de tous vos arguments pour prouver la nécessitédes êtres qui composent le monde?

Rien, absolument rien de probant. Les lois de la nature, malgré leur constance n'ont qu'une nécessité hypothétique et contingente ; la loi de la conservation de l'énergie n'est vérifiée que pour les forces physicochimiques, et encore nous prouve-t-elle que sila quantité d'énergie demeure invariable, sa qualité diminue chaque jour et s'épuise : l'énergie cosmique n'est donc pas nécessaire; enfin, la matière elle-même, malgré son indestructibilité, n'a qu'un être infime, incapable d'exister sans l'énergie, essentiellement impuissant et dépendant dans son existence et ses opérations; elle n'a donc aucun des caractères de la nécessité.

Concluons que les êtres de ce monde ne sont nécessaires, ni dans leurs phénomènes qui passent, ni dans leur fond matériel; c'est en dehors et au-dessus d'eux qu'il nous faut chercher l'Être nécessaire.

4° Preuve par la gradation de l'échelle des êtres.

Si le spectacle de la mobilité perpétuelle et de la contingence des êtres évoluant sur la scène du monde , jï' frappe si vivement l'homme qui observe et réfléchit; s'il lui fait comprendre la nécessité d'un premier moteur pour expliquer le mouvement, d'un être premier et nécessaire pour expliquer les êtres participés et contingents, —les divers degrés de cette participation qu'il remarque dans la série ascendante de l'échelle des êtres, sont pour lui une nouvelle preuve qu'il y a, quelque part, une plénitude d'être, ou un Être par-

de rétw.

118 ÉTUDES PniLOSOPfllObES

fait, d'où tous ces êtres secondaires découlent comme de leur source unique.

Le fait de cette gradation ascendante, qui relie le minéral au végétal, le végétal à l'animal, l'animal à l'homme, et qui subordonne entre elles toutes les espèces d'un même régne, est trop connu pour que nous ayons besoin d'y insister. Entre la cellule unique et amorphe d'un amibe ou de tout autre protozoaire, et le mammifère le plus élevé, nous voyons échelonnés, les rayonnes, les mollusques, les annelés, les poissons, les batraciens, les reptiles, les oiseaux et les mammifères inférieurs, comme autant de degrés qui nous conduisent peu à peu jusqu'au règne humain. Même progrès dans le règne végétal. Le règne minéral lui-même nous offre une progression ascendante dans les poids atomiques, qui croissent de l'hydrogène, pris pour unité, jusqu'à l'uranium qui pèse 240 fois plus. Cette hiérarchie des êtres a été justement comparée par Aristote à la hiérarchie des nombres. Nature Toutcfols, daus aucuu règne, la série progressive gradâ- n'est unilinéaire. Cette idée serait complètement inadmissible aujourd'hui. Tous les animaux, par exemple, ne sont pas construits sur un même plan ; l'anatomie comparée nous montre plusieurs plans, plusieurs types fondamentaux irréductibles l'un à l'autre, sur lesquels sont grelïés les types dérivés secondaires : en sorte que la progression n'est pas celle d'une ligne droite unique, mais plutôt d'un arbre généalogique avec ses ramifications multiples et croissantes.

Ce serait une autre exagération de prétendre, avec les évolutionnistes, que cette gradation dans les êtres est un signe certain de leur filiation, puisqu'elle existe même parmi ces êtres incapables de filiation qu'étudie la chimie. Quoi qu'il en soit des exagérations des dnrwinistes, elles ne font que mieux ressortir l'évidence

lion.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU H9

saisissante de ce fait capital que nous avons appelé la gradation dans Téchelle des êtres.

Mais, si nous pouvons monter ainsi de degré en La degré, depuis les frontières du néant, jusqu'à la per- Ç"^ fection humaine, en voyant grandir à chaque pas la ^''"'' vérité, la force, la richesse et la beauté de l'être, une question se pose fatalement à notre esprit. Arrivés au sommet visible de cette perfection, nous nous demandons si l'homme en est vraiment le dernier terme, ou si elle se prolonge encore plus haut et plus loin, jusqu'au parfait suprême ?

Toute comparaison suppose, en effet, un dernier terme : le relatif suppose un absolu, l'imparfait suppose le parfait, le fini suppose un infini. « Dire qu'un être manque de quelque chose, c'est dire que ce qui lui manque est quelque chose, car la privation de ce qui n'est rien, ne serait pas une privation. Si tel degré de beauté, de bonté, de sagesse, de puissance, fait défaut ici ou là, c'est que ce degré exprime dQ l'être, autrement il ne ferait pas défaut; l'absence du néant ne fait pas un vide. Or, de toute créature, de toute réalité, quelle qu'elle soit, existante ou possible, je puis dire: il lui manque d'être plus qu'elle n'est. Donc, ce plus doit être. C'est à lui que je compare ce qui est moindre pour le déclarer inférieur. Et maintenant où est-elle cette plénitude d'être, cette richesse de vie, cette intensité d'acte, qui d'avance dépasse toute essence limitée, toute nature circonscrite, tout pouvoir restreint, toute qualité mesurable; qui d'avance sert à mesurer toutes les autres, parce qu'elle les comprend et les déborde > (1) ?

D'aucuns répondent que cet absolu, ce parfait su- ceparfah prême, que je place au-dessus des relatifs et des im- y^"'"'

(1) Mgr d'Hulst, 1" Conf. de N.-D., 189:i.

120 ETUDES PDILOSOPeiQUES

parfaits, n'est qu'une pure idée, un idéal, admirable sans doute, mais qui n'a rien de réel, et nous refusenl le droit de conclure à son existence.

Gela serait vrai sans doute, si nous avions raisonné dans un ordre purement idéal, car de l'idéal on ne peut conclure au réel. Mais il n'en est point ainsi, remarquons-le bien, et nous sommes en plein dans l'ordre réel. Nous avons constaté l'existence d'êtres finis, contingents, imparfaits ou ornés de perfections de plus en plus grandes, mais toujours relatives, et nous avons le droit de conclure de l'exisfence du relatif à celle de l'absolu, car sans le terme absolu il n'y aurait aucun terme relatif.

Du reste cet absolu, cette plénitude d'être, que nous venons d'appeler la perfection suprême, est précisément la source d'où dérive toute la multitude des êlres participés ; car l'être ne vient pas du néant, mais de l'être. Et tous les êtres contingents — existants ou possibles — ne peuvent venir que d'une source inépuisable, de Celui qui est le plus être des êtres — maxi mè ens — parce qu'il possède toute perfection et toute réalité, en plénitude et infiniment.

L'idéal, le parfait suprême, est donc éminemment

II PSI ^ 1 t • -1 1

réel, réel ; si vous supposez le contraire, il ne sera plus parfait, puisqu'il lui manquera d'être la causalité parfaite, et qu'il nous faudra chercher en dehors de lui cette cause des êtres participés. Ou bien, à l'exemple de M. Taine, vous le placerez quand même cet idéal non réel << au sommet des choses > comme un « axiome éternel », qui « se prononce ». — lui-même ? — comme une « formule créatrice > — quoique abstraite! — et dont le < retentissement prolongé compose, par ses ondulations inépuisables, l'immensité de l'univers (1) ». Mais cette vaine phraséologie, peu digne

(1) Taine, Les philosoplies français,^. 301.

Il PSt

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 121

d'un vrai philosophe, ne satisfera, espérons-le, aucun de nos lecteurs, qui aimeront mieux conclure avec nous de l'efficacité et de la toute-puissance de cet idéal à sa réalité parfaite.

Le type idéal de l'être parfait entrevu par notre esprit à l'occasion de la gradation des êtres contingents, correspond donc à un objet réel. Quoiqu'elle soit invisible, je dois admettre cette réalité, cette plénitude infinie de l'être qui renferme en son sein tous les dégrés possibles de l'être, puisque c'est d'elle seule que peuvent dériver tous les êtres participés, existants ou possibles, et que toutes leurs perfections relatives ne peuvent être graduées que par rapport à lui. Il est celui qui est, sans épithète et sans réserve : Ego sum qui sum. Voilà notre Dieu !

La première ébauche de cette magnifique preuve se socrate rencontre dans les entretiens de Socrate, rapportés par Xénophon (1). Mais c'est surtout Platon qui l'a brillamment développée: « Il y a donc, écrit-il,- quelque chose de beau, de bien, de grand par soi-même... Pour moi je ne trouve rien de si évident que l'existence du beau et du bien (2). » — « La beauté qui se trouve dans un corps quelconque est sœur de la beauté qui se retrouve dans tous les corps... Il y a une beauté qui existe éternellement, absolument par elle-même, et en elle-même, de laquelle participent toutes les autres beautés, sans que leur naissance ou leur destruction lui apporte la moindre diminution ou le moindre accroissement, ni la modifie en quoi que ce soit > (3).

(1) Mémorables, 1. I, c. 4.

'2i l'Iu'dun, 11, \.

(3) Conviv., XX VIII.

lUïS

122 ÉTL'WBS l'fllLOSOrUlQUES

Il faut aussi relire ce beau passage de la République : « Aux dernières limites du monde intellectuel est l'idée du bien, idée que l'on aperçoit avec peine, mais que l'on ne peut apercevoir sans conclure qu'elle est la cause de tout ce qu'il y a de beau et de bon dans l'univers » (1).

^s'*Ai-' Sans développer cette preuve, Aristoteen a adopté i;usiifl. et défendu énergiquement le principe : « L'acte est fintérieur à la puissance > ; l'absolu est antérieur au relatif ; « le parfait est antérieur à l'imparfait > : « quae sunt maxime vera sunt maxime entia > ; formules qui sont la base de toute sa métaphysique,

S. Augustin estime cette voie pour s'élever à Dieu parfaitement sûre et très belle ; aussi y revient-il avec prédilection, dans un grand nombre d'ouvrages. ^• Jho- Mais c'est surtout S. Thomas qui lui a donné son caractère rigoureux et définitif. Qu'on nous permette une ou deux citations. < Ce qui est totalement une chose donnée, ne peut participer à cette chose, mais est par essence cette chose même. Tandis que ce qui n'est pas totalement une chose, mais emprunte cette chose pour l'ajouter à ce qu'il possède déjà, participe véritablement à la chose donnée ... le parfait est donc antérieur àl'imparfait, l'acte antérieur à la puissance. Du reste, sans l'acte et le parfait, jamais la puissance ne pourrait évoluer vers l'acte, ni l'imparfait vers le parfait » (2). En conséquence, lorsque nous verrons du plus ou du moins dans l'être de certains objets ou dans telle ou telle de leurs perfections,

(1) flep., vu, 517. r.

(2) « Quod enim totaliter est aliquid, non participât illud, sed est per esseiitiam idem illi. Quod vero non totaliter est aliquid. hal>ens aliquod aliud adjunctum, proprie parlicipare dicitur ... oporlet perfeclura esse prius imperfecto sicut et actuni potentia. Nihil enim reduritur de imperfecto ad imp rfeclum, vel de poteiiti.) nd actiiii). nisi per aliquod perfectuni ens in aclu. » S. Thomas, hi 2Jt(a., 1. 1, lec. 8.

l'idée DE DIEU. — I. EXISTENCE DE UIEU 123

nous devrons conclure que ces objets ne possèdent pas par essence cet être ou ces perfections, et n'ont pu l'acquérir que du dehors, d'un absolu, source directe ou indirecte des dérivés : « Quod dicitur maxime taie in aliquo génère est causa omnium quae sunt illius ,generis > (1).

Malgré quelques exagérations de détail, les philo Emne sophes de l'école spiritualiste contemporaine, enti'autres Cousin et Em. Saisset, ont reconnu la haute portée de cet argument.

«. En même temps que je reconnais l'imperfection de mon être, disait Cousin, je conçois un être parfait qui est le principe du mien. » — Et Saisset élargissant fort à propos la base un peu étroite de cette argumentation ajoutait : « Tous ces objets ont un caractère commun : ils sont finis, imparfaits, contingents. Or, du moment que vous considérez ces objets comme incapables d'exister par eux-mêmes, je dis qu'un jugement soudain et irrésistible de votre raison les rapporte à l'être nécessaire, infini, parfait, qui les enveloppe et les soutient de son existence universelle et éternelle. Voilà le fait primitif, spontané, qui se reproduit chaque jour dans la conscience de tout être pensant > (2).

Sans doute, il est exagéré de voir là « un jugement primitif et spontané » de notre esprit, car il suppose déjà une haute culture intellectuelle et un grand sens méthaphysique; mais ce jugement, qui nesauraitfrapperque des esprits d'élite, n'en estpas moins certain.

Voici comment Cousin a défendu sa légitimité. coudn,

« Gomme je ne pars pas d'une substance imparfaite en général, mais de l'être imparfait que je suis, par cela même l'être parfait que je conçois en opposition

(1) s Thomas, De Pot., q. 111, a. 5, c.

(2) Saisset, P/itiOiop /lie religieuse, li* éd., t. 2, p. 214.

i24 ÉTUDES PflILOSOraïQUES

au mien n'est pas un être abstrait ; c'est un être réellement existant dans sa perfection et son infinitude, comme l'être que je suis existe réellement dans son imperfection et ses limites » Cl). Une oh- Il serait puéril de répliquer, comme le fait un auteur contemporain, que si « le point de départ du travail de la pensée est un fait concret, rien ne prouve que son point d'arrivée soit un objet concret lui-même >. Car le «travail de la pensée > qui consiste à remonter d'un effet à sa cause aboutit toujours à une cause réelle, étant donné que l'effet soit réel, à moins de vouloir expliquer les effets réels par des causes abstraites, ce qui serait absurde. En cela ce « travail de la pensée » diffère complètement de celui qui consiste à remonter du fait à l'idée ouau principe, etqu'on appelle une abstraction.

Le même auteur n'est pas plus heureux lorsqu'il ajoute que « pour expliquer un efïet fini on n'est pas obligé de remonter aune cause infinie >(2). Car il ne s'agit pas seulement d'expliquer tel ou tel effet, fini ou imparfait, mais tous les effets imparfaits présents, passés ou possibles, qui sont inépuisables, et qui ne peuvent découler que d'une source inépuisable, parfaite, à moins que l'esprit n'aime mieux s'égarer et se perdre dans le dédale du processus in infinittim. Conclu- Le fini a donc sa raison d'être dans l'infini, le relatif dans l'absolu, le contingent dans le nécessaire, l'être imparfait dans l'Être parfait. Et s'il est exagéré de croire, avec l'école spiritualiste contemporaine, que ce sont là « des axiomes qui n'ont pas besoin d'être démontrés..., un fait primitif, naturel et universel de la conscience humaine, l'acte permanent de la raison qui rattache la nature et l'humanité à leur

(1) Cousin, Cours de 1820. 6» leç., et cours de 1819, V* leç. ;2) Bertauld, Critique des preuies , t. 2, p. 2Î'8, 299.

Mon.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU l^J»

divin principe » (1), il est du moins certain que ce sont làles thèses les plus élémentaires de la métaphysique, qui, pour tout esprit réfléchi, deviennent aussi évidentes que les premiers théorèmes d'Euclide.

5» Preuve par l'ordre du monde ou la finalité.

Plus remarquable encore que la gradation dans l'é- ^'^'-'^e

de CPl'e

chelle des êtres, l'ordre du monde, rharmonieuxcon- preuve. cert de ses parties et de son ensemble, va nous manifester l'existence d'une Intelligence ordonnatrice, souverainement sage et souverainement puissante.

L'ordre, — c'est-à-dire l'adaptation des moyens â une fin, tels que des proportions bien prises, des combinaisons ingénieuses pour produire une œuvre utile, belle, harmonieuse, — est en efi"etle signe qui caractérise une œuvre d'art, et qui trahit aux yeux de touâ la pensée d'un artiste.

Aussi cette preuve de l'existence de Dieu est-elle la popuplus accessible, la plus populaire, en même temps '^'™" que la plus scientifique. Il suffit au pâtre de nos campagnes de lever les yeux vers la voûte étoilée, de contempler la beauté merveilleuse et la régularité parfaite de tous les mouvements de la grande machine, pour conclure de l'excellence de l'œuvre à la supériorité de l'ouvrier, et quoi que vous fassiez pour lui persuader qu'il pourrait y avoir des horloges sans horloger, vous n'ébranlerez pas les convictions de son vigoureux bon sens (2).

A son tour, le savant approfondit le merveilleux g^jentimécanisme de cette grande machine, dont l'iiomme du "'*"''

(1) Em. Saisset, Philosophie religieuse, t. 2, p, 217.

(8) C'est le cri de bon sens échappé à Voltaire : « L'Univers m'embarrasse et je ne puis sonjjrer ( Que cette horloge existe et n'ait point d'horloger. »

126 ÉTUDES l'UlLOSOPUlQLKS

peu[)le n'a vn que la surface. Il en démonte pièce par pièce tous les rouages, pour en saisir tous les secrets. Plus sa science s'étend, plus elle lui découvre de nouvelles lois, et partant de nouvelles preuves d'ordre et d'harmonie; plus elle s'élève, plus elle lui manifeste l'unité de ces lois, dont la simplicité et l'admirable fécondité l'étonnent et le ravissent, à proportion qu'il les comprend davantage et qu'il devient de plus en plus savant. Si peu de science éloigne parfois de Dieu, il est certain que beaucoup de science y ramène, et qu'une intelligence supérieure de savant ou d'artiste sera toujours plus apte à comprendre les beautés de l'art divin.

Et cependant, c'est au nom de la science — le croirait-on ? — que cette preuve de Dieu, par l'ordre et la finalité, a été de nos jours le plus violemment attaquée. Nous verrons bientôt la portée de ces attaques, et s'il y a lieu de modifier sur quelques points accessoires les arguments classiques de notre thèse. Commençons par en préciser le sens ; et avant de l'exposer avec tous les développements qu'elle comporte, résumons-la dans les deux propositions suivantes : p.éiumé l"!! existe dans le monde un ordre et une harmonie

de l'arffu- . , ; • • i . , , .

meota- QUI seûiolcnf lïïtentwnneis, et qui s expliquent aisément par l'adaptation d'un Ordonnateur souverainement intelligent et souverainement puissant.

2° Toute autre explication de cet ordre est impossible ou gravement insuffisante.

D'où nous conclurons légitimement, de l'ordre du monde à l'existence d'une Intelligence ordonnatrice suprême, et à l'existence non seulement apparente mais réelle des causes linales.

lion.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 127

I. — D'abord il y a dans l'univers un ordre et une i harmonie qui semblent intentionnels. Les faits que qu* ^e-nnous pourrions invoquer en témoignage, abondent imen-

,.11 11 . ^ -.^ . Uonnela,

dans toutes les branches des sciences physiques et naturelles. Ils sont si manifestes et si éclatants, pour tout esprit non prévenu, que mille fois dans le cours des siècles, les esprits les plus distingués: poètes, philosophes, orateurs, savants, se sont complus à les grouper et à les décrire, parfois en termes magnifiques. Les Pères de l'Église y reviennent souvent dans leurs homélies ; Xénophon, Cicéron, parmi les anciens; Fénelon, Chateaubriand, parmi les modernes, les ont racontés dans un style enchanteur. Loin de nous la pensée de refaire ce qui est déjà fait et si bien fait ; encore moins de tracer un tableau complet de toutes les merveilles connues de la nature, car ce serait un inventaire détaillé et universel de toutes les sciences actuelles. Il suffira à notre but plus modeste, de rappeler quelques-uns des faits les plus connus ou les plus remarquables, sur lesquels nous puissions fonder nos raisonnements.

A) U astronomie nous donne une idée grrandiose du Mfmii,

les

système solaire dont notre terre fait partie. Un soleil dePastro central, huit grandes planètes qui gravitent autour de lui, des satellites qui tournent autour des planètes, des comètes qui courent en divers sens, à travers les orbites planétaires. Telle est la conception générale de ce système. Le soleil est quatorze cent mille fois plus gros que notre globe terrestre. Il est éloigné de nous de 38 millions de lieues, et sa distance des autres planètes qui gravitent autour de lui varie de 15 millions (Mercure) à 1147 millions de lieues (Neptune). L'espace qu'occupe dans le ciel ce système est d'environ 7 milliards de lieues. Et cependant notre monde n'est qu'un point dans l'espace, une unité dans l'ensemlile

uuiiua.

128 ÉTUDES PHILOSOPIJIOL'ES

(les mondes. Le télescope nous a révélé que chaque étoile était le centre d'autant de systèmes semblables ; et c'est par millions que nous les comptons dans les photographies du ciel examinées au microscope. La distance et les dimensions de ces myriades de mondes confondent notre imagination. Les milliards de lieues ne disent ici plus rien à notre esprit; pour de telles mesures, il faut recourir à la vitesse de la lumière, qui est de 77.000 lieues par seconde, et l'on calcule que l'étoile la plus rapprochée de nous, Valpha du Centaure, a mis trois ans et huit mois pour nous envoyer sa lumière, l'étoile polaire environ 55 ans, la Chèvre, Valpha du Cocher, 74 ans. Les dernières étoiles visibles à l'œil de l'iiomme, 2.700 ans ; Herschell, Euleret la plupart des maîtres de l'astronomie, ne reculent pas devant le chitfre d'un million d'années pour les étoiles encore plus reculées. L'imagination de l'homme en demeure confondue ;elle se sent comme saisie de vertige en présence de la majesté infinie.

Et cependant, tous ces mondes innombrables, lancés dans les espaces avec des vitesses si prodigieuses et des directions si variées, forment un concert admirable, qui ravit encore plus l'esprit humain.

Déjà les anciens étaient ravis d'admiration, quoiqu'ils ne pussent expliquer la marche, en apparence si changeante et si capricieuse, des planètes sur la sphère céleste. C'est qu'ils regardaient la terre comme le centre de ces révolutions. Mais aujourd'hui, tout s'explique d'après la théorie héliocentrique de Copernic. Kepler a pu formuler trois lois très simjiles.et Newton les a ramenées à la loi plus générale de la gravitation universelle. En sorte que les mouvements les plus compliqués résultent de cette force attractive, naturelle à chaque molécule matérielle, combinéeavec une impulsion primitive du premier moteur, dont la

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 129

direction et la vitesse ont été merveilleusement bien concertées.

« Dans le mouvement régulier des planètes et de Admiraleurs satellites, écrivait Newton au D"" Bentley, dans Newiou. leurdirection,leur plan, le degré de leur rapidité, il y a la trace d'un conseil, le témoignage de l'action d'une cause qui n'est ni aveugle, ni fortuite, mais qui est assurément très habile en mécanique et en géométrie. N'en doutez pas, ajoutait-il, il est absurde de supposer que la nécessité préside à l'Univers, car une nécessité aveugle étant partout la même ne saurait produire dans les choses la variété que nous y voyons. L'astronomie trouve à chaque pasla limitedescauses physiques, et par conséquent la trace de l'action de Dieu. Il est certain que les mouvements actuels des planètes ne peuvent provenir de la seule action de la gravitation ; pour qu'elles prennent un mouvement de révolution autour du soleil, il faut qu'un bras divin les lance sur la tangente de leurs orbites. »

Admirant surtout la coïncidence des plans des or- pg bites planétaires avec le plan de rotation du soleil, et ^y^^"^ l'identité du sens des mouvements de rotation et de révolution de tous les corps du système solaire, Laplace écrivait : « Des phénomènes si extraordinaires ne sont point dus à des causes régulières. En soumettant au calcul leur probabilité, on trouve qu'il y a plus de deux cent mille milliards à parier contre un qu'ils ne sont point l'efiet du hasard, ce qui forme une probabilité bien supérieure à celle de la plupart des événements historiques dont nous ne doutons point. Nous devons donc croire, au moins avec la même confiance, qu'une cause primitive a dirigé les mouvements planétaires. >

Lorsqu'il écrivait ces lignes, Laplace ne connaissait autour du Soleil que sept grandes planètes, quatre

L'IDKE DE DlbU 9

130 ÉiLDES PUlLOSOI'llIOUES

planètes télescopîques ef dix-linit satellites, dont les mouvements connus de rotation avec ceux de révolution formaient un ensemble de 43 mouvements dirigés dans le même sens. Aujourd'hui le nombre des corps de notre système qui satisfont à la loi d'iden tité des sens du mouvement est de deux cent cinquante-six. On peut en conclure que le nombre de probabilités s'est prodigieusement accru (1). Ké'^fer ^^ ^^"^ exemple, entre mille, suffirait à nous faire comprendre les ravissements de Kepler, qui, après avoir été guidé dans ses immortelles découvertes par la pensée que Dieu a tout fait avec nombre, poids et mesure, s'écriait dans son action de grâce : « Je te remercie, Créateur et Seigneur, de toutes les joies que j'ai éprouvées dans les extases où m'a jeté la contemplation de tes œuvres. Aussi ai-je proclamé devant les hommes ta sagesse et ta grandeur ! » (2)

Ai«i^ B) Les sciences physico-chimiques nous enseignent piivsico- qu'il n'y a pas moins d'ordre et dharmonie sur la \il^. terre que dans les cieux étoiles. Tous les phénomènes y affectent un tel caractère de régularité, qu'on a pu les exprimer par des formules mathématiques, et prédire par le calcul les effets qui doivent se produire dans des conditions données.

En chimie, nous découvrons un ordre encore plus intime dans la constitution des corps. Les atomes ne se groupent pas au hasard, ni suivant des proportions quelconques pour former les molécules ; mais d'après leurs aptitudes naturelles, et suivant des proportions de poids fixes et invariables. Ainsi l'acide est sans

1) Cité par Wolf, Hypothèses cosmogoniques, p. U. (2) Moigiio, Les splewicurs de Ui foi, p. 20J.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 131

action sur un acide, tandis qu'il est avide de rencontrer une base pour former un composé nouveau. Pouï produire de l'eau, on ne peut employer que de l'hydrogène et de l'oxygène : il faut deux volumes du pre-» miec et un volume seulement du second ; ou si nous considérons les poids : 1 gramme d'hydrogène pour 8 grammes d'oxygène. Il faut 8 grammes d'oxygéné et 3 grammes de potassium pour produire de la potasse, ou 25 grammes de sodium pour avoir de H soude, etc.. La loi des proportions multiples n'est pas moins remarquable. Si un corps peut former avec un autre corps des combinaisons multiples, ce sera toujours d'après une série très simple de rapports, comme les nombres 1, 2, 3, 4 et 5.

Les lois qui président à la formation des cristaux, de manière à leur donner une architecture moléculaire si délicate et si parfaite, sont encore plus admirables. < Imaginons, dit le savant anglais Tyndall, que des briques et des pierres soient douées du pouvoir de locomotion, qu'elles s'attirent ou se repoussent, et qu'en vertu de ces attractions, de ces répulsions, elles viennent se placer de manière à former des maisons et des rues de la plus parfaite symétrie, n'en serions-nous pas émerveillés ? Observez ces étoiles de glace qui se forment sur nos vitres pendant l'hiver ; (vues au microscope, lorsqu'elles sont complètes), chacune d'elles a six rayons; on dirait des fleurs à six pétales, et chaque molécule vient prendre sa place dans ce type rigoureusement hexangulaire. Les atomes marchent en cadence, suivant l'expression du poète américain Emerson ; ils suivent les lois harmoniques qui font de la substance la plus commune une merveille de beauté aux yeux de notre intelligence. Lascience, quoi qu'on en dise, ne dépouille pas la nature du charme mystérieux de ses secrets ; loin de là, elle nous révèle

132 ÉTUDES PHILOSOPUIUUES

des merveilles et des harmonies cachées, jusque dans les choses les plus vulgaires » (1).

Du moins, si tous les minéraux cristallisaient suivant un type uniforme et monotone, mais il n'en est rien : chaque espèce a sa figure polyédrique caractéristique : ainsi un cristal d'alun est aussi reconnaissable à sa forme octoédrique, que le serait un animal ou un végétal à sa structure. Mais tous ces types, si variés, n'en sont pas moins faciles à ramener à quelques types primitifs, d'où dérivent toutes les formes secondaires. « On reconnaît bien là, — dirons-nous avec le créateur de la cristallographie, le célèbre abbé Haiiy, — la devise familière de la nature : économie et simplicité des moyens, richesse et variété inépuisables dans les effets. »

Voilà pourquoi, ajouterons-nous avec lui, « l'étude des productions de la nature physique et de ses phénomènes, fait naître des sentiments de respect et d'admiration, à la vue de tant de merveilles ({ui portent des caractères si visibles d'une puissance et d'une sagesse infinies » (2).

Mer- C) S'il y a déjà tant de merveilles d'ordre et d'harl'toiogi- monie dans la nature inanimée, que dirons-nous de la nature vivante'^. Ici elles abondent à un tel point que l'embarras du choix devient une difficulté inextricable dans l'exposition abrégée d'uu tel sujet, qui semble presque infini.

(^est pourtant le cas de commencer ab ovOy et de remonter jusqu'à l'évolution de l'œuf ou de la graine, phénomène par excellence de toute la biologie, car il

(1) Cit par Saiiil-Ellier. L'ordre du monoc, p. 15.

(2) Haiiy Phyxique, p. (>l.

LIDEE DK DIEU, — I. EXISTENCE DE DIEU

résume presque tous les autres. Écoutons Claude Bernard.

«L'œuf est sans contredit l'élément le plus merveilleux de tous, car nous le voyons produire un organisme entier... Qu'y a-t-il de plus extraordinaire que cette création organique, et comment pouvonsnous la rattacher aux proportions de la matière qui constitue l'œuf?... L'œuf est îmcZev^mr ; or comment concevoir qu'une matière ait pour propriété de renfermer des propriétés et des jeux de mécanisme qui n'existent pas encore ?... Il est clair que toutes les actions chimiques en vertu desquelles l'organisme s'accroîtet s'édifie, s'enchainentet se succèdent en vue de ce résultat qui est l'organisation et l'accroissement de l'individu animal ou végétal. /Z 2/ « là comme un dessin vital qui trace le plan de chaque être et de chaque organe..., ces actions chimiques semblent dirigées ^^d^r quelque condition invisible, dans la route

qu'elles suivent, dans Tordre qui les enchaîne ,

comme si elles étaient dominées par une force impulsive gouvernant la matière, faisant une chimie appropriée à un but, et mettant en présence les réactifs aveugles du laboratoire, à la manière du chimiste lui-même. Cette puissance d'évolution immanente à l'ovule. . . constitue le quid jjroprium de la vie ; car il est clair que cette propriété évolutive de l'œuf qui produira un mammifère, un oiseau ou un poisson, n'est ni delà physique ni de la chimie (1). »

Vingt fois l'illustre savant revient sur la même thèse, pour affirmer la nécessité d'une « idée directrice » qui préside à cette merveilleuse évolution. Mais quelle est donc cette idée directrice qui agit avec tant d'art et une science si consommée ; qui façonne

{\) Claude Bernard, Philosophie générale, p. 155. — La science eX'

péiimenlale, p. 133.

l'^4 ÉTUDES PfllLOSOPUIQUES

chaque organisme suivant un type fixé pour chaque espèce, puis le maintient et le conserve pendant tout le cours d'une vie, répare ses lésions, cicatrise ses plaies ; qui, dans les maladies, tend sans cesse à la guérison, prévient mille accidents, et lutte contre tous les obstacles jusqu'à la mort, après avoir pris soin de multiplier l'individu suivant le même type? Assurément cette « idéi', directrice >, si elle n'est pas un vain mot, incapable de rien produire, doit exister dans une intelligence.

Direz-vous avec l'école de Sthal que cette intelligence n'est autre que l'âme de la plante ou de l'animal, qui préside, en tant qu'intelligente, aux opérations vitales? Mais ce serait contraire au témoignage de notre conscience, qui ne découvre rien de conscient ni d'intelligent dans les opérations vitales. En outre, ce serait attribuer au brin d'herbe ou à l'insecte une intelligence infiniment supérieure au génie des Laplace et des Newton, incapables de former un insecte ou un brin d'herbe, encore moins de les conserver vivants et de les reproduire. D'ailleurs l'intelligence supposée d'une âme individuelle n'expliquerait que l'individu, et ne nous rendrait aucun compte de l'harmonie de l'ensemble dans une même espèce, ni de la constance ou de la variété des types, ni des rapports des espèces et des genres. La difficulté ne serait donc que reculée, et nous devrions quand même recourir à la sagesse infiniment compréhensive dune Intelligence supérieure, capable de prévoir à la fois l'ensemble et les détails de cette immense épopée des êtres

vivants.

%- D) La nécessité de cette < idée directrice > éclatera j^eja dans tout son jour si nous étudions en détails les <!"«• œuvres qu'elle produit.

l'idée de dieu, — I. EXISrSX,CB DE DIEy i33

Prenez une fleur des champs, et voyez si la symétrîo des parties, l'élégance des formes, la richesse et l'éclat des couleurs, la variété et la délicatesse des nuances, ne trahissent pas la pensée et l'inspiration d'un artiste. Et ne craignez pas d'examiner de près ce petit chef-d'œuvre ; fouillez au contraire dans sa structure intime, inspectez au microscope jusqu'aux moindres détails de ses tissus ; plus vous avancerez dans cet examen, plus vous découvrirez des perfections et des délicatesses admirables que vous n'auriez jamais soupçonnées.

Malgré le nombre prodigieux des espèces, — les botanistes en comptent plus de cent mille, — chacune a son mode spécial de reproduction, sa structure particulière pour ses pistils, ses étamines et les parties accessoires qui concourent à protéger et à favoriser cette importante fonction d'où dépend la perpétuité de l'espèce.Tantôt les graines produites sont fines et légères, pour être facilement transportées par les vents ; tantôt elles sont munies de petites ailes, d'aigrettes ou de couronnes, qui en facilitent le transport. Celles qui doivent servir de nourriture aux animaux pullulent dans des proportions étonnantes. Une même tige en fournit des centaines, des milliers. Sur un seul pied de tabac on en a compté jusqu'à 360 mille, en sorte que, malgré les pertes, le sort de l'espèce est assuré.

Et comme toutes ces petites graines sont soigneusement empaquetées dans leurs étuis ! La charmante histoire d'une graine de catalpa, racontée par Louis Veuillot, va nous en donner quelque idée.

« Un certain M. Jérôme part pour un voyage et nous conte ainsi ses préparatifs : Je me mis à une besogne fâcheuse, dilïicile, redoutée : je fis ma malle, je procédai à ce travail cruel avec tous les agacements,

136 ÉTUDES l'UILuSÛl'UlQL'Es

toutes les sneurs et tout l'insuccès ordinaire. Je combinai, je recomnjençai, je désesjjérai. Inif)Ossible de mettre les choses à leur place et de ne point les froisser ; impossible de combler les vides et de faire entrer dans cette maudite malle ce que j'en avais tiré. > — Enfin après de longs eflbrts, Jérôme réussit à remplir, à fermer sa malle, et va se reposer au jardin. Co faisant, il passe sous un catalpa, plante venue des tropiques, remarquable par son ample feuillage et, au printemps, par ses grandes fleurs d'un beau blanc ponctué de pourpre. C'était l'automne. Jérôme aperçoit un des étuis oîi la graine de cet arbre était contenue ; il le prend, l'ouvre, et après en avoir examiné l'intérieur, se met à réfléchir :

« La graine de catalpa est un petit noyau auquel adhèrent deux ailes légères et transparentes pareilles à celles des libellules. Chaque étui en contient vingt ou trente. Le moment venu, les étuis secoués par le vent s'ouvrent, la graine déploie ses ailes, le vent l'emporte où Dieu veut qu'elle pousse un catalpa. Mais ce qui faisait réfléchir Jérôme, c'était l'art avec lequel ces graines ailées étaient entassées, disposées dans l'étui encore ouvert : chacune avait sa cellule tapissée de ouate, où ses ailes délicates, soigneusement étendues, étaient garanties contre tout froissement. Il n'y avait ni trop-plein, ni place perdue, ni un faux pli : Jérôme était en admiration devant cet emballage, lui qui venait de se donner tant de peine pour le sien, encore sans y bien réussir ! La veille, il aurait dit : c'est un jeu du hasard, c'est le génie de la nature ; alors il comprit que la main de Dieu était trop visible; il se mit à réfléchir, à prier, et après une longue lutte il se convertit » (1).

'1) Louis Veuillot, Çà-et-lâ, I, p. 465.

l'idée de dieu. — l. EXISTENCE DE DIEU 137

Ces exemples d'ordre et de sagesse prévoyante ne sont pas des exceptions dans le règne végétal, et Tamiral Jurien de la Gravière, président de l'Académie des sciences, dans la séance publique du 27 décembre 1886, avait raison de dire que« la botanique a eu de tout temps le privilège de faire des saints et des sages : c'est vraiment une science douce, imprégnée en quelque sorte du parfum des fleurs,... elle admire le Créateur dans ses œuvres» (1).

E) Élevons-nous jusqu'au règne animal : nous y dé- Mercouvrirons des merveilles d'un ordre encore plus par- de la

. . ri. Phvsiolo

fait.

\eilles le la ysiol gie.

Tousles physiologistes, depuis Aristote, ont admiré lamamderhoinme,ce«compasà cinq branches », organe tactile sidélicat, dont les articulations si souples et si variées, semblent parfaitement adaptées au service d'une industrie intelligente, tandis que les mains des quadrumanes, dont les doigts ne peuvent même pas se manier séparément, semblent faites pour grimper et s'accrocher, plutôt que pour travailler et palper. Cependant nous insisterons de préférence sur l'organe de l'ouïe et de la vue, qui sont devenus les exemples classiques, les plus frappants, d'ordre intentionnel ou de finalité.

Tout lemonde connaît ce merveilleux instrument mpivcu-

j • Il .1-1 les lie

de musique que nous portons dans notre oreille, et roreiue. qui nous répète si fidèkment toutes les notes et les harmonies d'un concert ou d'une parole humaine. On en connaît au moins les parties principales: le pavillon, le conduit auditif, le tympan, le tambour, le marteau, l'enclume, la chaîne des osselets, le limaçor

Comptes rendus de l'Académie des sciences.

138 ÉTUDES PIliLOiNOI'JllQUES

et sa rampe, dans rintérieur duquel s'épanouit le nerf auditif.

Jusqu'au milieu de ce siècle on avait pensé que les vibrations delà membranedu tympan, communiquées par la chaîne des osselets au nerf auditif, suffisaient à expliquer ce mystérieux mécanisme de l'audition. Mais récemment, le célèbre anatomiste Gorti a découvert dans le tube osseux et spiraloïde du lima(;on, une membrane de la plus étonnante structure, qui paraît être l'organe principal de l'ouïe. Imaginez une haipe composée de six mille cordes tendues ou vibrantes, mais une harpe microscopique d'une délicatesse et d'une précision infinies: la corde la plus courte n'a guère qu'un vingtième de millimètre de longueur, la plus longue et la moins élevée un demi-millimètre environ : imaginez cela et vous aurez une idée sommaire des fibres de Gorti. Le nerf acoustique, qui plonge dans l'axe du limaçon, envoie de là, en s'épanouissant, une de ses ramitications à chacune des six mille fibres, d'une manière que l'on n'a pas encore éclaircie, mais qui doit être de nature à recueillir les vibrations de la fibre correspondante.

Voici maintenant la théorie qui nous expliquera le jeu de cet organe. G'est un principe d'acoustique qu'une corde, restant invariable dans sa tension et ses autres conditions, donnera toujours la même note ; et que deux cordes ayant été exactement accordées pour la même note, pour un sol par exemple, si l'une est mise en mouvement, l'autre entrera spontanément en vibration, par infli(ence,ei résonnera à l'unisson ; tandis qu'elle demeurerait en repos, si elle eût été accordée pour une note ditïérente. G'est là un effet très naturel de l'onde sonore qui, dans sa marche à travers l'air ambiant, ébranle tous les corps disposés à suivre les mêmes espèces de vibrations, taudis

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 139

que les autres corps, autrement disposés, lui résistent ou amortissent son élan. Ainsi nous avons pu observer pendant un concert, que les cordes d'un piano ou d'un instrument dont on ne se sert pas, les vitres des fenêtres elles-mêmes, prennent part spontanément à l'exécution d'un morceau, chaque fois que retentit la note qu'elles sont capables de redire à l'unisson.

Il est donc facile d'expliquer le jeu des organes de Corti. Les six mille fibres étant accordées pour les quarante-neuf notes des sept gammes que l'oreille humaine peut entendre, et pour un nombre immense d'intervalles décroissants entre chacune de ces notes, — environ 5376 intervalles, — cet organe sera capable de vibrer spontanément à l'unisson de toutes les notes de l'échelle diatonique, de tous les accords, et même de tous les timbres, car les timbres des instruments ou de la voix humaine ne sont autre chose, comme Helmholtz l'a si bien prouvé, que la résultante des notes harmoniques qui accompagnent la note fondamentale, et qui diffèrent par leur nombre, leurs combinaisons et leur intensité relative, pour chaque instrument de musique.

Ainsi tous les timbres des instruments, tous les accords et toutes les notes, même les notes approximatives ou fausses, peuvent être reproduites par l'oreille et distinguées avec une finesse d'autant plus grande que l'organe sera mieux cultivé, c'est-à-dire que la conscience du musicien sera mieux exercée à en apprécier toutes les délicatesses.

La précision de cet admirable mécanisme vajusqu'à reproduire exactement la durée d'une ou de })lusieurs notes successives, sans aucune confusion. Une cloche retentit longuement après le coup de marteau qui l'a ébranlée, parce qu'elle a un son propre : au contraire les fibres de l'oreille n'ont presque pas de son propre

i/(0 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES

et ne vil)rent que pendant le passage rapide deTonde sonore qui les frappe. Aussi la succession des notes les plus rapides, des triples et des quadruples croches (excepté pour les sons trop graves) est perçue successivement et distinctement, sans le moindre empiétement de chacune sur la suivante.

Cette description, quoique trop sommaire et superficielle, nous laisse entrevoir assez de cet ingénieux mécanisme, pournousconvaincrequel'oreilleestfaite pour entendre, comme les pieds pour marcher ou l'estomac pour digérer, et qu'elle a été construite dans ce but, avec une habileté et une science sans rivale. Ce n'est donc pas le hasard ni une force aveugle, mais l'art intelligent d'un artiste souverain, qui seul peut nous l'expliquer.

j,p^. L'œil est un instrument encore plus complexe et deSîà P^^^ admirable que l'oreille, quoiqu'ils ne soient pas cristallin, j^^j ^^ l'autre saus une certaine analogie.

Pour rendre possible la vision de la lumière, il faut avant tout un nerf sensible, capable de vibrer à l'unisson de l'agent lumineux. Pour distinguer les couleurs, il faut en outre que ce nerf optique s'épanouisse en autant d'espèces de fibres, qu'il y a de notes dans la gamme chromatique. Supposé qu'il n'y ait que trois couleurs fondamentales : le violet, le vert et le rouge, d'après Helmlioltz, et que toutes les autres couleurs ne soient que des combinaisons variées de celles-là, il faut au moins trois fibres capables de vibrer à l'unisson, ou accordées avec ces trois types d'ondulations. Mais un nerf simplement sensible à la lumière et aux couleurs, distinguerait la nuit du jour et les différentes couleurs de la lumière, sans pouvoir encore distinguer la forme des objets lumineux. Pour atteindre

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DI'ZO 141

ce résultat, il faut munir le nerf optique d'une chambre noire, analogue à l'appareil si connu des photographes. Chaque point d'un objet lumineux, situé près d'un écran, rayonne en toutes les directions, et ne donne aucune image distincte sur cet écran. Mais si vous interposez un mur ou un volet, muni d'une très petite ouverture, tous les rayons obliques seront interceptés, et, chacun des points «, 6,c, d..., de l'objet lumineux agissant isolément sur les points correspondants de l'écran placé dans l'obscurité, y produiront une image distincte.

Si cet orifice est muni d'une lentille convergente, nous arriverons au même résultat, mais avec bien plus de précision encore, et surtout avec une intensité lumineuse bien supérieure, car nous obligerons ainsi tous les rayons divergents émanés d'un même point à se réunir de nouveau au point correspondant de l'image.

Tel est l'ingénieux artifice réalisé dans l'œil à cristallin des animaux supérieurs, dont le plus complet modèle est l'œil humain. Le globe de l'œil, tapissé à l'intérieur d'une membrane (choroïde), noircie pour éteindre les rayons ditfus, forme la chambre noire dont l'ouverture est la cornée transparente, et la lentille convergente, le cristallin. Au fond, à la place d'écran ou de pla(iue sensible, se trouve la rétine. C'est un épanouissement du nerf optique, qui, après avoir percé la clioroïde un peu à côté de son centre, vient la tapisser à sa partie centrale d'une multitude innombrable de cônes et de bâtonnets microscopiques, dont l'ensemble présente l'aspect d'une mosaïque d'aiguilles très fines, serrées dans un ordre admirable. Ce tapis d'aiguilles rétiniennes est ti-ansparent et laisse passer la lumière, qui va se réfléchir sur la face noire de la choroïde. C'est là que se forme l'image des ob-

442 ÉTUDES PiJILOSOrHIQLES

jets, et c'est là que l'action lumineuse de l'image est recueillie et sentie par les pointes délicates de celle légion innombrable de bâtonnets.

Tout porte à croire que ces fibres rétiniennes sont accordées pour toutes les notes de la gamme chromatique, et vibrentpar un phénomène d'influence (comme pour les fibres deCorti) à l'unisson de tous les rayons qui les frappent, et nous donnent ainsi le Z^is, c'esl-àdire l'image du phénomène extérieur.

Le nombre de ces bâtonnets sensitifs, réunis dans un espace donné du champ rétinien, est très important pour l'acuité de la vue, car si deux rayons lumineux étant trop rapprochés tombaient sur le même bâtonnet, la sensation serait simple au lieu d'être double. Aussi la nature les a-t-elle multipliés avec une profusion inouïe. Leur diamètre étant inférieur à 5 ou 6 millièmes deraillimètre,on en peut conipterjusqu'à 30 ou 40 mille dans un millimètre carré. Chaque millimètre carré de la rétine peut donc, l'expérience l'a démontré, reproduire distinctement 30 à 40 mille points distincts d'un objet donné. On voit par là de quelle acuité pour les objets rapprochés, et de quelle ampleur de coup d'œil, peut jouir la vue de l'homme. Cependant le problème delà vision est encore plus délicat et plus complexe, comme le savent tous ceux qui fabriquent des instruments d'optique.

« Dans ces instruments en effet, dit Delafosse, il est deux défauts qui empêchent les images d'être nettes et bien terminées : le premier qu'on nomme aberration de sphéricité, ne permet qu'aux rayons voisins de l'axe de concourir sensiblement en un point commun. Pour parer à cet inconvénient, on place au devant de la lentille un diaphragme, qui en rétrécit l'ouverture et ne laisse passer que les rayons peu éloignés du centre. Ce moyen, la nature l'a employé dans la

t'iDÉE DE DIEU. — EXISTENCE DE DIKU 143

construction de l'œil, car il est évident que l'ms, placé au devant du cristallin, remplit les fonctions d'un véritable diaphragme.

< Le second défaut provient de la différence de réfrangibilité des rayons diversement colorés, qui composent la lumière blanche. Cette différence empêche une lentille simple de faire converger chaque rayon lumineux en un seul point. De là, des franges irisées qui, dans les lunettes ordinaires, défigurent les images. Les opticiens sont parvenus à corriger ce défaut, en composant leurs lunettes avec des verres d'espèces et de courbures différentes, et ils ont obtenu ainsi des lunettes achromatiques. La disposition des trois humeurs vitrée, aqueuse et cristalline, de densités, de formes et de courbures diverses, produit dans Pœil un effet tout semblable » (1),

Cependant ni la densité de ces humeurs, ni la courbure réfringente du cristallin, ne doivent être identiques dans tous les cas, si Ton veut assurer la concentration régulière des rayons lumineux. Il faut, au contraire, les proportionner à la différence de densité des milieux où l'animal est plongé. Voilà pourquoi chez les poissons, où la différence de densité entre l'humeur aqueuse de l'œil et celle de l'eau dans laquelle ils nagent est très faible, le cristallin est sphérique et la cornée plate, tandis que chez les animaux aériens la cornée est plus convexe et le cristallin plus déprimé. Quelle admirable prévoyance !

Ce n'est pas tout encore. Avec la meilleure paire de jumelles, vous ne voyez distinctement que les objets placés à une certaine distance. En deçà ou au delà, il faut raccourcir ou allonger l'instrument, pour le mettre au point. L'œil humain possède pareillement un

(1) Delafosse, frécis d'histoire naturelle.

144 ÉTUDES PHILOSOPIIIOIKS

moyen d'adaptation automatique. Quel est-il ce mystérieux moyen ? Les physiologistes l'ont cherché longtemps. Ils ont cru d'ahord que, sous l'intluence des muscles mus par la volonté, l'œil pouvait s'aplatir ou s'allonger de manière à éloigner ou à rapprocher le foyer visuel. Mais il paraît aujourd'hui certain que cette adaptation s'opère surtout par les changements de courbure du cristallin. Bien loin d'être ineit^ et invariable, comme nos lentilles de verre, le cristallin, sous l'empire des muscles, devient plus ou moinsconvexe, de manière à s'adapter à la distance des objets les plus rapprochés ou les plus éloignés, seraient-ils à (les distances presque infinies, comme les étoiles du firmament. Ces changements de courbure ont été mesurés à un millième de millimètre près, et ils ont été trouvés conformes à ceux qu'exigent les théories de l'optique géométrique.

Combien d'autres particularités remarquables dans la construction de l'œil humain, nous aurions pu décrire ! Il n'est pas jusqu'à ces parties extérieures, telles que les paupières et les cils, qui n'aient un but utile et protecteur. Non seulement ils empêchent les matières nuisibles d'entrer dans un organe si délicat, mais ils ont un autre rôle encore plus important. Ils intercei)tent en partie les rayons iiltrariolets de la lumière, ainsi que la chaleur rayonnante obscure, qui agiraient d'une manière très nuisible sur la rétine, et altéreraient rapidement la délicatesse de ses tissus. Grâce à ces appareils accessoires, l'œil ne reçoit donc que les radiations utiles à ses fonctions.

Ces derniers détails achèvent de montrer à tout observateur impartial, ce qu'il a fallu de combinaisons savantes et ingénieuses, pour construire ce prodigieux organe qu'aucun instrument d'optique, inventé par le génie humain, n'égalera jamais !

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU iio

Cependant il ne faudrait pas croire que, pour attein- *^er^

^ '■ n ' f ToiUes de

dre ses fins, la nature soit nécessitée à lemploi d'un Jœ" * seul moyen, ce qui la rendrait monotone et routinière. Loin de là; elle sait varier ses procédés, avec une hardiesse et une habileté, qui déconcertent et confondent notre pauvre raison. Ainsi, pour produire la vision distincte sur la rétine, ily avait plusieurs espèces de systèmes. Le système des yeux lenticulaires ou à cristallin, que nous venons d'étudier, et le système des yeux à facettes ou composés. Le premier, nous l'avons vu, est constitué par un appareil de lentilles convei^gentes qui concentrent les rayons de l'image au fond d'une chambre noire. Le second est un appareil isolateur. Il consiste, nous ditMuUer, < à placer devant la rétine, perpendiculairement à elle, une quantité innombrable de cônes transparents qui ne laissent parvenir à la membrane nerveuse que la lumière dirigée suivant le sens de leur axe, et absorbent, au moyen du pigment dont leurs parois sont revêtues, toute celle qui vient les frapper obliquement » (1). Chaque rayon lumineux direct est donc isolé des rayons obliques, de manière àformer suria rétine une image distincte.

Ce nouveau plan, qui consiste à faire parvenir la lumière dans un sens et à l'absorber dans tous les autres, est vraiment très remarquable, mais il exige un nombre prodigieux de cônes isolateurs, transparents, à parois absorbantes, et la nature ne reculera pas devant une profusion qui semble au premier abord superflue, mais qui est vraiment nécessaire. On en compte quatre mille dans l'œil de la mouche commune, six mille deux cents dans l'œil du bombyx de

(1) MuUer, Manuel de Physiologie (trad. Jourdaij, t. II, p. "-i77),

L'IDKE DK DltL 10

1^6 ÉTUDES PHILOSOPQIQUES

mûrier, douze mille cinq cents dans celui d'une libellule, et jusqu'à vingt-cinq mille dans celui d'un coléoptaire du genre moidelle. Cette multitude de cônes, dirigés en des sens dillérents, est d'ailleurs un moyen de suppléer à la mobilité dont ils ne sont pas pourvus.

Ces yeux composés des insectes se terminent en avant par une multitude de facettes hexagonales ou carréesjuxtaposées avec une régularité parfaite. Tantôt ces facettes sont incolores, et tantôt elles sont ornées de couleurs brillantes, comme des émeraudesou des diamants, qui ajoutent à ces chefs-d'œuvre d'optique l'élégance et la beauté.

La construction de ces divers appareils de vision distincte, si variés et si merveilleux, suppose donc dans la nature une science consommée, en même temps qu'un art infiniment habile et délicat. Aussi Newton après l'étude de cet organe ne pouvait-il s'empêcher de s'écrier : « Comment celui qui a construit l'reil pourrait-il ne pas savoir les lois de l'optique ? >

» ♦ Wef- Une autre série de faits non moins admirables que

««aies de ^

rinstiiict. Ja structure des organes ou leur adaptation parfaite à une fonction spéciale, est celle qui se rapporte aux instinct!^ des animaux. Nous serons brefs dans leur énumération, mais ils sont trop importants pour être passés sous silence. Pour plus de clarté, divisons-les, avec Milne-Edwards, en trois classes : les instincts individuels qui ont pour but la conservation de l'individu ; les instincts doi/iestiques qui ont pour but la conservation de l'espèce, et enfin les instincts sociaux qui font vivreen communauté certains animaux de même espèce (1).

(1) La plupart des faits suivants sonl rapportés, par Milne-Edwards, Cours de zoologie.

duels»

L IDEE DE DIEU. — I. EaisIE.NOE DE DIEU 147

1° Instincts relatifs à la conservation de l'individu. «> ins- — Le premier de ces instincts est celui qui guide l'a- in'îiX nimal dans la recherche et le choix de sa nourriture. A peine sorti de la coquille, le petit poulet sait reconnaître le grain et le becqueter. Le petit chien, lorsqu'il a soif, cherche l'eau pour se désaltérer, et la reconnaît sans l'avoir jamais vue. Le merle, la grive et tous les oiseaux qui se nourrissent de vers ou d'insectes, savent fouiller le sol pour les chercher, et les découvrent souvent là où rien ne dénotait leur présence. Ce n'est donc pas seulement l'odorat qui les guide, m.ais une connaissance instinctive et innée. Et lors même que l'odorat les guiderait, on ne peut comprendre comment l'odorat se trouve d'accord avec les besoins de l'estomac de manière aies guider sûrement, si l'on n'admet une harmonie préétablie, c'est-à-dire encore une association innée et instinctive

D'autres font des provisions pour la saison rigoureuse. « Pendant l'été, les écureuils amassent des tas de noisettes, de glands, d'amandes, et se servent d'un arbre creux pour y établir leurs magasins : ils ont l'habitude de faire plusieurs dépôts dans plusieurs cachettes différentes, et en hiver ils savent bien les retrouver malgré la neige. » Prévoyance qui n'est pas le fait des plus sages ou des plus expérimentés, mais qui est commune à tous les individus de même espèce, et par conséquent naturelle et innée.

Pour attirer et capturer leur proie, les carnassiers ont aussi mille industries propres à chaque espèce.

A peine née, et sans avoir jamais aperçu ni goûté les insectes, l'araignée tisse sa toile aérienne et leur tend déjà ses pièges, avec toute l'habileté des plus anciennes. Sans avoir jamais vu ses devancières — expérience facile à réaliser — elle connaît toutes les ruses du métier, et sait foit bien , par exemple, se servir de son fil poar emmailloter ses victimes.

J48 ÉTUDES PUlLÛSOPUiQUES

4< Le fourmi-lion se meut lentement et avec peine. Aussi son instinct le porte à creuser dans du sable fin une petite fosse en forme d'entonnoir, puis à se cacher au fond de ce piège et à attendre patiemment qu'un insecte tombe dans le petit précipice qu'il a ainsi formé ; et, si sa victime cherche à écliapper, ou si elle s'arrête dans sa chute, il l'étourdit et la fait rouler jusqu'au fond du trou, en lui jetant à l'aide de sa tête et de ses mandibules une multitude de grains de sable. »

Quelques insectes, pour se conserver, ont l)esoin d'un vêtement, et réussissent fort bien à le façonner du premier coup. « Gomment fait la teigne en sortant toute nue de son œuf? Elle sent tout d'abord ce que sa nudité a d'incommode, et un sentiment intérieur excite en elle l'industrie de se vêtir. Elle se fabrique un habit, et lorsqu'il devient trop étroit, elle à l'art de le couper par le haut et par le bas, et de l'élargir en y apportant deux pièces. La mère de la teigne a eu la précaution de déposer cet œuf dans un endroit où le nouveau-né puisse trouver de l'étoffe pour se faire un habit et pour en tirer sa nourriture » (1). D'autres aiment mieux se construire une espèce d'habitation. Le ver à soie tisse son cocon où il doit se métamorphoser ; le lapin creuse son terrier ; le castor bâtit sa hutte, etc.. Mais la plus remarquable des constructions est assurément celle des abeilles.* C'est un problème de mathématique très curieux de déterminer sous quel angle précis les trois plans cjui composent le fond d'une cellule doivent se rencontrer, pour offrir la plus grande économie ou la moindre dépense possible de matériaux et de travail. Ce problème appartient à la partie transcendante des mathé-

(1) Reiniar, Instinct des animaux, t. I, p. 54.

l'idée de dieu. — I. EXISTE-NCE DE DIEU 149

matiques, et est l'un de ceux que l'on appelle problème de maccimiaet de m iniina. Il a été résolu par quelques habiles mathématiciens, particulièrement par l'habile Maclaurin, d'après le calcul infinitésimal, et l'on trouve cette solution dans les Transactions de la Société Royale de Londres. Ce savant a déterminé avec précision l'angle demandé, et il a trouvé, après la plus ex.acte mesure que le sujet pût admettre, que c'est l'angle même sous lequel les trois plans du fond de la cellule se rencontrent dans la réalité.

« Demanderons-nous maintenant quel est le géomètre qui a enseigné aux abeilles les propriétés des solides et l'art de résoudre les problèmes de maxima et de minimal. Nous n'avons pas besoin de dire que les abeilles ne savent rien de tout cela : elles travaillent trèsgéométri(iuement, sans aucune connaissance de la géométrie; à peu près comme un enfant qui, tournant la manivelle d'un orgue de barbarie, fait de bonne musique sans être musicien > (1).

La nécessité d'un musicien ou d'un constructeur d'orgue, distinct de l'enfant, et celle d'un géomètre auteur des instincts de l'abeille, n'en ressort qu'avec plus d'évidence.

2° Instincts mur la conservation de fesuèce. — f" i"s-

' ' tincts do-

« Cette impulsion intérieure qui détermine les oi- mesti. seaux à se tenir pendant des semaines presque immobiles sur leurs œufs, qui leur fait construire, d'avance et avec tant d'art, une demeure pour y abriter leurs petits, qui les pousse à veiller au bien-être de leur jeune famille..., ces facultés, ces phénomènes, nous dit Milne-Edwards, exciteront toujours dans notre esprit autant d'étonnement que d'admiration, et nous enseignent, plus éloquemment que des paroles

'l) Œuvres de Reid (trad. franc.), t, VI, p, 14,

ques.

160 ÉTUDES PUlLOSOPHIQiiES

ne sauraient le faire, combien la puissance créatrice de tant de merveilles doit être au-dessus de tout ce que l'homme peut imaginer ou concevoir. > Le mêmQ naturaliste en cite mille traits frappants.

Tous les oiseaux, dès le printemps, se mettent avec ardeur à construire leur nid. Ils vont et viennent, apportant des matériaux : la mousse et les herbes sèches pour le dehors, pour le dedans les légers duvets, les plumes tombées, les brins de laine que les brebis laissent aux buissons, le léger coton des plantes, la bourre soyeuse des chardons, car il faut un berceau moelleux et chaud pour l'être débile et nu sorti de la coquille. Cependant chacun, suivant son espèce, a son art et son plan : les uns sont maçons, les autres tisserands, quelques-uns couturiers... L'hirondelle maçonne son nid de terre dans nos maisons ; les fauvettes tressent le leur d'herbes sèches artistement entrelacées ; les roitelets foulent des brins de mousse; les mésanges suspendent le leur aux branchesélevées. et leurs jolis berceaux se balancent au vent; le picvert armé d'un bec fort et pointu trouve plus commode de creuser un trou dans un arbre ; l'orifice en est exigu, mais la chambrette intérieure est assez large pour contenir toute la famille. Dans les pays chauds, certains oiseaux (le plectorhinque) suspendent leur nid comme un gracieux hamac à l'aide de plusieurs fils. Un autre (lasylviasutoria) prend deux longues feuilles d'arbre, et en coud exactement le bord en surjet, à L'aide d'un brin d'herbe flexible, et remplit ensuite de coton ce petit sac où il doit déposer ses œufs. Le loriot de nos climats construit un nid à peu près semblable. Enfin quelques oiseaux aquatiques (la glibe castagneuse) construisent pour nid un véritable radeau, une petite île flottante, soutenue par des feuilles gonflées d'air, et voguant paisiblement à la sur-

face de nos étangs. Que si quelque importun vient à découvrir le nid, l'oiseau sauvage plonge une de ses pattes dans l'eau, en guise de rame, et transporte son frêle esquif plus loin.

Les précautions prises par certains insectes pour la ponte de leurs œufs sont encore plus étonnantes.

« Les xylocopes (de la famille des abeilles) meurent immédiatement après la ponte des œufs ; au moment de leur éclosicn aucun individu de la génération précédenten'existe ; parconséquent ils ne peuvent rien apprendre de ceux-ci, et d'ailleurs ils sont dans un tel état d'imperfection quel'exempled'àutrui ne pourrait leur être utile. Ils n'ont encore ni yeux ni pattes ; ce sont des larves vermiformes qui vivent complètement sédentaires et seules dans un réduit obscur dont elles ne sortent qu'au bout d'un an, après avoir achevé leurs métamorphoses. Néanmoins aussitôt après leur apparition au dehors, on les voit se mettre activement au travail, non pour satisfaire à leurs besoins personnels, mais pour préparer tout ce qui sera nécessaire au bien-être de la génération qui naîtra ultérieurement d'œafs que ces insectes vont pondre.

« A cet effet le xylocope fait choix d'un vieux poteau ou de quelque autre grosse pièce de bois mort, placée verticalement, et à l'aide de ses mandibules y perce un trou horizontal, puis en rongeant davantage creuse une longue galerie verticale... Ce travail terminé, l'insecte prend son vol et va ramasser sur lesfleurs de la poussière pollinique dont il ne fait pas usage comme aliment, mais dont ses petits senourriront.il en fait un dépôt au fond de la galerie, il y pond un œuf et ferme ensuite cette première cellule en y établissant une espèce de cloison avec des râpures de bois agglutinées avec de la salive. La cloison sert de planche pour une seconde loge incubatrice, dans la-

152 ÉTUDES PlilLObOI'UigUF.S

quelle le xylocope apporte du pollen et y dépose un œuf comme dans le nid sous-jaccnt ; puis il la ferme, etainsi de suite jusqu'à ce que la totalité de la galerie soit remplie... Lorsque la construction de ce nid multiloculaire est achevée, le xy]oco[te ne tarde pas à mourir. Mais les larves qui vont naître de ses œufs sont pourvues de tout ce qui est nécessaire à l'existence.

« De génération en génération, tous les xylocopes se comportent de la même manière ; chacun, sans avoir appris à le faire, exécute les mêmes travaux, sans qu'il lui soit possihle de savoir quel sera le résultat immédiat des opérations auxquelles il se livre, ni quelle pourra en être l'utilité pour ses descendants dont il ne peut prévoir ni les besoins, ni même la naissance. Le mobile de ces actions si complexes et si bien combinées ne saurait être un raisonnement, lors même que Tinsecte serait doué d'une intelligence humaine, et ne peut être attribué qu'à une disposition innée, dont rien dans son mode d'organisation physiologique ne nous donne l'explication » d).

Une foule d'autres insectes montrent une prévoyance et des soins analogues, parfois même encore plus extraordinaires. Ainsi le sphégien qui est frugivore, mais dont la progéniture à sa naissance est Carnivore, a soin de placer auprès des œufs des provisions alimentaires de cette nature, telles que grillons et araignées. Mais pour qu'au moment de l'éclosion des œufs cette viande soit encore fraîche, le sphégien ne tue pas ses victimes ; il se contente de les paralyser, en les perçant de plusieurs coups aux centres nerveux principaux, à l'aide d'un aiguillon qui insinue le poison anesthésique. C'est une opération chirurgicale si savante que les plus habiles docteurs ne la réus-

(\) yU\ae-Ed\\Arà^, Anatomie et phyùologie animales (1882), p. 358.

l'idée de DIRU. — I. EXISTENCE DE DIEU 453

siraient pas du premier coup. Puis il meurt, avant d'avoir vu naître sa progéniture dont la subsistance est désormais assurée. Cet insecte pourrait-il raisonner, les faits lui manqueraient pour arriver à de telles conclusions. Sa science est donc innée ; il récite, sans la comprendre et machinalement, la leçon que lui a enseignée l'Auteur de la nature ; aussi point de tâtonnements ni d'apprentissage ; il est artiste par droit de naissance !

S° Instincts sociaux. — Ainsi armés de toute pièce, oinsdes leur naissance, pour la conservation de 1 espèce, ciaux. aussi bien que pour la conservation de l'individu, les animaux doivent encore avoir des rapports entre eux ; quelques-uns même, incapables de vivre dans l'isolement, ont besoin des avantages réciproques que procure la vie commune. De là, pour eux, la nécessité d'être pourvus de nouveaux instincts pour vivre en société.

Les sociétés animales les plus remarquables sont celles des abeilles, des bourdons, des fourmis, des termites, et aussi celles des castors, des chevaux et des hirondelles. Nous ne parlerons que de la république des abeilles qui est l'exemple le plus frappant.

« Ces insectes se réunissent en sociétés coopératives, dans lesquelles la division du travail est portée fort loin. En effet, dans les nombreuses communautés formées par ces insectes, il y a, outre les mâles et les femelles qui ne servent qu'à perpétuer leur race, des individus stériles qui travaillent sans relâche, et ces Abeilles ouvrières remplissent divers rôles, car les unes s'emploient à bâtir des nids pour les petits qui sont encore à naître, d'autres font fonction de nourrices, et d'autres encore vont au loin recueillir sur les fleurs les matières sucrées nécessaires à l'alimentation de toute la colonie... Le nombre des

154 ÉTUDES PHILOSOl'UiyUtS

individus réunis dans une ruche s'élève souvent à trente ou quarante mille, mais dans chacune d'elles il n'y a qu'une seule femelle à l'état ])arfait, qui reste presque toujours au logis, et qui est l'objet des soins assidus de la part de toutes les ouvrières. On l'appelle V Abeille reine. Elle est un peu plus grande que ses compagnes et diffère aussi par la forme de son abdomen. C'est la mère commune de toute la colonie, car seule elle pond tous les œufs. Les mâles appelés Faux-Bourdons, sont intermédiaires par leur taille à la Heine et aux ouvrières, dont ils sedistinguent aussi par le nombre des articles dont leurs antennes sont composées (13 au lieu de 12 comme chez celles-ci et chez la Reine). Les mâles et les Reines ne présentent quant à leurs mœurs que peu de particularités importantes à signaler ; mais pour les ouvrières il en est tout autrement, et il nous faut examiner successivement les travaux qu'elles exécutent comme constructeurs, comme pourvoyeurs et comme nourrices. « La reine ne s'occupe pas de sa progéniture, mais elle est d'une fécondité merveilleuse, et elle va déposer ses œufs successivement dans autant de petits berceaux préparés par le soin des ouvrières et confectionnés avec de la cire que ces insectes produisent dans des petites poches situées à la face inférieure de leur abdomen.... Les alvéoles hexagonals sont d'une régularité parfaite et construits de manière à économiser le plus possible la cire ainsi que l'espace, et à les rendre en même temps aussi solides que le comporte la délicatesse de leurs parois. On pourrait supposer que l'habileté déployée de la sorte par les ouvrières, se rait le résultat d'habitudes acquises et transmises par l'hérédité, mais les père et mère ne bâtissent jamais, et dès que la jeune ouvrière se met à travailler elle construit non moins bien que ses com-

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU lou

pagnes. L'art de bâtir est donc chez ces insectes le résultat d'un instinct inné, et chose encore plus inexplicable, la manière de bâtir les alvéoles varie suivant la nature des œufs qui doivent y être déposés et qui ne sont pas encore formés. En effet, les alvéoles destinés à recevoir les œufs dont naîtront les ouvrières sont plus petits que ceux devant servir au berceau des mâles, et les cellules destinées à l'élevage des reines sont non seulement beaucoup plus grandes, mais d'une forme très différente. On comprend dithcilement comment les abeilles ouvrières peuvent être guidées dans cesopérations qui supposent unescience automatique et innée.

« Les larves qui naissent de ces œufs sont aveugles, complètement privées de pattes, et incapables de marchei" ou de ramper ; elles ont besoin de tiourrif ces qui les nourrissent de miel et de sucs provenant des fleurs, Pour en faire la récolte, les pourvoyeuses ontles pattes postérieures garnies d'une grande brosse avec laquelle elles réunissent en boules le pollen qui s'est attaché aux poils de leur corps, lorsqu'elles vont se poser sur les fleurs, et pour transporter ensuite ces boulettes au logis, elles les chargent sur la face postérieure de leursjambes de derrière, où se trouve disposée une excavation entourée d'une bordure de longs poils raides appelée Isl corbeille, mode d'organisation qui ne se trouve ni chez les reines, ni chez les mâles.

< Les abeilles ouvrières ont aussi l'instinct de fermer l'entrée des alvéoles à l'aide d'une couche de cire, lorsque la larve, ayant achevé sa croissance, doit se métamorphoser en nymphe et cesser de prendre de la nourriture.... Un instinct encore plus surprenant détermine les ouvrières si la reine vient à mourir.... Elles agiandissent l'un des alvéoles contenant une larve d'ouvrière, et donnent à celle-ci une nourriture spé-

156 ÉTUDES Pr'LOSOrilIOLLS

ciale, qui a ponr effet de changer son ^ode de développement et d'en faire une femelle Loonde ou une reine, au lieu d'une femelle stérile comme le sont les individus neutres. L'influence exercée ainsi sur l'organisme des larves en voie de développement par le régime alimentaire auquel elles sont soumises, est un des faits physiologiques les plus remarqnahles que l'on connaisse, et il a été très hien constaté par le naturaliste suisse nommé Hubert» (1).

Il est donc évident que ces chétifs insectes pratiquent des méthodes phj'siologiques que nos pins savants académiciens ignoraient. On ne peut leur refuser une science innée. Mais ce qu'il y a de remarquable dans ces instincts sociaux, c'est que chacun des acteurs de cette république ne connaît que son rôle, et qu'ils concourent tous, sans le savoir, àl'e.xécution d'un magnifique drame. Ce serait invraisemblable, si nous ne supposions derrière cette mise en scène, un Auteur qui a ordonné l'ensemble de la pièce, un machiniste qui préside à son exécution.

Cette réflexion nous conduit naturellement à un dernier groupe de phénomènes où l'ordre de l'Univers va éclater non plus seulement dans chacune de ses parties prises isolément dans le règne animal, végétal ou minéral, mais dans les relations mutuelles de ces parties et dans leur ensemble. De l'unité de l'ordre général nous conclurons encore une fois à un Ordonnateur unique.

Mer- F) Accord des parties arec Vensemhle. — Avant

symhès'ès de parler de l'accord des trois régnes qui composent

l'univers, nous devons dire quelques motsde l'accord

(l)Milne Edwards, ZMogie (1883), p. 283-?88.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 157

des parties dans le même être : ce que l'on a appelé la corrélation des formes organi(|ues.

< Tout être organisé, dit Guvier, forme un ensem- corréble, un système unique et clos, dont toutes les par- org'i^es! ties se correspondent mutuellement, et concourent à la même action définitive par une réaction réciproque. Aucune de ces parties ne peut changer, sans que les autres changent aussi, et par conséquent, chacune d'elles prise séparément indique et donne toutes les autres... Ainsi, si les intestins d'un animal sont organisés de manière h ne digérer que de la chair, et de la chair récente, il faut que ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie, ses griffes pour la saisir et la déchirer, ses dents pour la couper et la diviser ; le système entier de ses organes du mouvement, pour la poursuivre et pour l'atteindre, ses organes des sens pour l'apercevoir de loin... Telles sont les conditions générales du régime Carnivore ; mais sous ces conditions générales, il en existe de particulières relatives à la grandeur, à l'espèce, au séjour de la proie pour laquelle l'animal est disposé ; et de chacune de ces dispositions particulières, résultent des modifications de détail dans les formes qui dérivent des conditions générales ; ainsi non seulement la classe, mais l'ordre, mais le genre, et jusqu'à l'espèce, se trouvent exprimés dans la forme de chaque partie.

« En effet, pour que la mâchoire puisse saisir, illul faut une certaine forme de condyle ; pour que l'animal puisse emporter sa proie, il lui faut une certaine vigueur dans les muscles qui soulèvent la tête, d'où résulte une forme déterminée dans les vertèbres où ces muscles ont leurs attaches. Pour que les dents puissent couper la chair, il faut qu'elles soient tranchantes, et qu'elles le soient plus ou moins, suivant

158 ÉTUDES PHILOSOPniOUES

qu'elles auront plus ou moins exclusivement de la chair à couper. Leur base devra être d'autant plus solide qu'elles auront plus d'os et de plus <,tos os à briser. Ces circonstances influeront aussi sur le développement de toutes les parties qui servent à mouvoir la mâchoire. Pour que les grittes puissent saisir cette proie, il faudra une certaine mobilité dans les doigts, une certaine force dans les ongles, d'où résulteront des formes déterminées dans toutes les phalanges, et des distributions nécessaires de muscles et de tendons. »

Guvier développe longuement ces considérations et il conclut : < en un mot, la forme de la dent entraîne la forme du condyle, celle de l'omoplate, des ongles, comme l'équation d'une courbe entraîne toutes ses propriétés ; en sorte que celui qui posséderait rationnellement les lois de l'économie organique pourrait refaire tout l'animal en partant d'un seul os » (1).

Et ce n'est pas a priori que le grand naturaliste formulait ainsi ses lois fameuses de la corrélation des organes ; c'est après une observation scrupuleuse et infatigable, pendant plus de trente années, duu nombre prodigieux de squelettes de quadrupèdes, de tous les genres et sous-genres et même de beaucoup d'espèces dans d'autres genres. Il a pu multiplier ses comparaisons, nous dit-il lui-même, et vérifier ses lois dans tousleursdétails et leurs applications, avant de les formuler en public.

Depuis cette époque, tous les savants en ont reconnu l'exactitude et les appliquent chaque jour, à l'exemple de Guvier, pour la reconstitution des fossiles. « Grâce à Georges Guvier, la paléontologie est

(1) Guvier, Discours sur les révolutions du globe, p. 'JS et t^niv.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 159

définitivement fondée ! » C'est ce que proclamait récemment l'amiral Jurien de la Gravière, devant l'Académie des sciences dont il était le président, et il ajoutait: <c quelques fragments épars avaient paru suffire à ce grand naturaliste pour reconstituer l'être préhistorique qu'il désigna sous le nom de Paleoterium magnum. On contestait l'exactitude delà restitution. Tout à coup d'une carrière à plâtre exploitée à Vitry-sur-8eine, se lève un squelette gigantesque : me reconnaissez-vous ? semble dire ce monstre. — Comparez au précieux fossile le dessin de Cuvier : lequel des deux est la copie de l'autre ? jamais la science n'obtint un triomphe aussi éblouissant et aussi complet » (1).

Cette corrélation des organes est aussi très remarquable chez les oiseaux. Il suffit presque toujours d'examiner les pattes et le bec, pour déterminer la classe, l'ordre, le genre, l'espèce auxquels ils appartiennent, aussi sûrement que si l'on possédait l'oiseau tout entier. Les pattes indiquent le séjour de l'oiseau ; elles sont longues et frêles chez les échassiers qui marchent dans les ruisseaux et les marais, palmées chez les oiseaux aquatiques ; armées d'ongles crochus chez les rapaces ; chez les grimpeurs elles ont deux doigts en avant et deux en arrière. Le bec est encore plus significatif : il indique si l'oiseau est Carnivore, vermivore, granivore, aquatique, etc., d'où l'on peut conclure logiquement à son genre de vie et à la forme de tous ses organes corrélatifs.

De même pour les insectes. L'inspection de leurs pattes ou de leur bouche suffit à faire connaître leur régime. Suivant leur genre d'industrie, les pattes ont en effet la forme de pinces, de rames, de bêches ou

{\) Comptes rendus de V Académie des sdences, 21 décuinbre 18S(î, p. 12'J7.

160 ÉTt'DES PHILOSOPIIIOUES

d'outils à fouir. Elles portent parfois fies râteaux, des fourches, des brosses, des corbeilles, des serres, des ventouses, nous dit M. Blanchard. Leurs mandibules forment des pinces, des tenailles, des ciseaux, des meules, des lancettes, ou bien leurs mâchoires sont armées de pièces triturantes, de trompes plus ou moins longues, de suçoirs, ... qui indiquent sûrement si l'insecte vit sur des tiges ou sur des feuilles, s'il séjourne à l'intérieur des troncs ou dans la terre, ou sur quelle espèce de fleurs il butine, etc..

Ce savant naturaliste résumant les travaux faits sur ce sujet depuis un siècle, formule cette conclusion : < L'étude comparée des insectes a montré chez eux, comme partout, des règles fixes, un plan d'organisation commun ; elle a prouvé la corrélation constante de toutes les parties du corps des articulés, et tout changement dans la forme d'un appendice est le signe d'une habitude, d'un instinct spécial, d'une particularité dans les conditions d'existence. Gela est si vrai que maintenant, pour les savants, il est facile à la seule inspection d'une pièce d'être assuré des conditions d'existence, des instincts, des mœurs de cette espèce, et même de la nature de son industrie... Guvier écrivait il y a 60 ans : Donnez-moi un os, une facette d'os et je reconstruirai l'animal dans son entier ! Maintenant l'examen de la mandibule ou de la mâchoire d'un insecte, ou mieux encore, d'une de ses pattes, peut suffire pour donner une idée des formes générales de l'animal, et un indice très sûr de son genre de vie >(1).

Les parties parfois innombrables qui composent l'individu vivant, ne se sont donc pas assemblées au hasard, mais suivant un plan rigoureusement déferai) Euiila Blaachard, Métamorphoses et mœurs des insectes, p. 7,

miné à l'avance ou préétabli, qui serait inexplicable sans une Intelligence ordonnatrice capable de concevoir ce plan et d'en diriger l'exécution.

Le hasard n'explique pas davantage la corrélation corréorganique des couples, mâle et femelle, dans chaque «upiT espèce d'animaux et de végétaux, ou lorsque le végétal est bissexuel, la combinaison harmonieuse de ses pistils et de ses étamines dans la corolle de sa fleur. Il y a là, aux yeux de tout homme de bonne foi, un plan préconçu, des moyens merveilleusement adaptés à un but manifeste, la conservation de l'espèce.

Et lorsque dans une sociélé, comme celle des abeilles, la loi de la division du travail impose à toute une catégorie d'individus, exclusivement occupés des soins matériels de la construction de la ruche et de la fabrication du miel, une constitution organique neutre ou stérile, la nature n'oublie jamais d'ajouter à la ruche cette autre abeille, la reine-mère, que l'on voit exclusivement consacrée à la reproduction de l'espèce et aux fonctions de la maternité. L'originalité de ce plan témoigne d'une grande richesse de conceptions, qui sait mettre au service d'une même fin une variété étonnante de moyens.

L'unité dans la variété se rencontre encore dans la unité da division des régnes végétal ou animal en embranche- ^nériiT ments, genres, familles, ordres, classes, etc.. Il est certain qu'il y a parmi les végétaux ou les animaux un ordre systématique que l'homme n'a pas inventé, mais qu'il cherche seulement à reproduire par ses essais de classification. Ainsi tous les vertébrés : mammifères, oiseaux, reptiles, batraciens, poissons, malgré leur variété prodigieuse, se ramènent à un plan général de structure. De même parmi les articulés, les mollusques et les zoophytes, Aussi tous les animaux ont-ils pu être ramenés à ces quatre types, qui sont

l'idée OB VlRt 11

162 ÉTUDES PniLOSOPUIQUES

eux-mêmes subordonnés entr'eux. C'est la même idée générale exprimée en quatre formules de plus en jilus complexes, en sorte que l'on peut considérer le règne animal, nous dit Guvier, comme un livre unique consacré au développement de ces quatre formules fondamentales.

On pourrait ajouter que le développement du plan général, malgré la richesse et la profusion inouïe des détails, se déploie graduellement par une marche savante, qui ménage les transitions avec un art consommé, jusqu'à donner l'illusion d'une évolution universelle : Natura non facit saltum ; et cette formule demeure vraie pour les adversaires comme pour les Dartisans de l'évolution.

«Cette série progressive, disait Agassiz, apparaît comme le développement d'une conception grandiose, exprimée avec une telle harmonie de proportions, que chaque partie semble nécessaire pour la complète intelligence du dessein général. Et cependant, chaque partie est si indépendante et si parfaite en elle-même, qu'on pourraitla prendre pour un tout complet. Tout ce qui, de l'aveu universel, caractérise les conceptions du génie, s'y trouve déployé avec une richesse, une perfection de détails, une complexité de rapports, qui déconcertent notre savoir; en i)résence d'une série aussi étonnante, qui pourrait ne pas lire les manifestations successives d'une intelligence ? > (1).

Les trois règnes de la nature ont aussi entre eux des liens étroits etune corrélation harmonieuse. Pour vivre et se développer, la plante a besoin du minéral, l'animal a besoin de la plante et du minéral, les animaux supérieurs ont besoin à la fois des animaux inférieurs, des végétaux et des minéraux. L'un de ces

(1) Agassiz, De l'Espèce et de la CUissifiration, p.T73.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 163

règnes produit ce que l'autre consomme, et cet autre finit toujours par restituer au premier ce qu'il lui avait emprunté. « Par exemple, nous dit Agassiz, les plantes s'approprient le carbone et exhalent l'oxygène ; les animaux absorbent l'oxygène, et dégagent l'acide carbonique; le règne animal donne au végétal une partie des engrais dont il a besoin, et le règne végétal fournit en grande partie la nourriture aux animaux. Des faits si généraux, ajoute le même savant, prouvent plus directement qu'une masse de faits particuliers et sans liaison, un ordre de choses parfaitement réglé, dont toutes les dispositions ont été prévues et combinées à l'avance, les conditions d'existence savamment équilibrées et préparées de longue main » (1).

Arrêtons-nous dans cette énumération de faits qui né^mé

■ n • t ■ ^ ■ •> • .des fiàtS,

pourrait être infinie. Aussi bien nous n avions pas la prétention de les énumérer tous, mais de donner seulement quelques exemples capables de fixer les esprits dans la discussion théorique qui va suivre.

Non seulement nous avons trouvé l'ordre dans les détails, mais encore dans l'ensemble des êtres qu'étudient l'astronomie, la physique, la minéralogie, la botanique ou la zoologie et toutes les sciences de la nature. Aucune perfection ne s'isole dans le cosmos, toutes convergent vers une œuvre d'ensemble, qui fait de notre univers une magnifique et grandiose épopée, pleine d'âme et de vie ; d'où ce nom si expressif d'Z7nivers donné à l'ensemble des choses qui convergent vers un seul point, — U niversum quasi versus unum, — ou ce nom grec de cosmos, c'est-à-dire système d'harmonie et de beauté, que la science lui a donné

(1) Agassiz, Ibid., p. 192.

164 ETUDES PHILOSOPUIQUES

ajuste titre, car plus la science progresse plus elle y découvre d'ordre et de beauté. Mais si cet ordre admirable est mieux connu de nos jours, il n'est pourtant pas une découverte moderne: Moïse le célébrait dans sa Genèse, David le chantait dans ses psaumes : Cœli enai^rant gloriam Dei, et il invitait déjà toutes les créatures du ciel et de la terre à s'unir à ce concert de louanges.

Les savants et les philosophes de tous les siècles Tont aussi reconnu, et le bon sens populaire leur faisant écho, ils ont conclu, et nous concluons avec eux, del'ordreà l'existence d'uneintelligenceordonnatrice, de l'ordre merveilleux à sa sagesse souveraine, de l'ordre unique à l'unité de cet Être suprême que nous appelons avec Newton le grand Géomètre, le grand Architecte de l'Univers, c'est-à-dire Dieu.

11 II. — Cette explication de l'ordre par nn Ordonna-

riônde» teur, et des moyens adaptés à une fin, par une IntellitSâ" gence qui prévoit et tend vers un but, est assurément l'explication la plus naturelle etla plus vraisemblable. Mais est-elle la seule possible ? Si nous nous contentions de dire : il y a un ordre dans la nature qui semble intentionnel; il y a dans les faits allégués un ensemble de moyens qui semblent merveilleusement combinés par une souveraine intelligence pour atteindre certaines fins, aucun de nos adversaires, sans excepter les positivistes, ne chercherait à nous contredire. Eux aussi admettent l'ordre et la finalité au moins appcwente dans la nature, car c'est un fait indéniable qui n'est plus contesté aujourd'hui, dans ce siècle de déterminisme, où tout le progrés de la science, toute la valeur de ses méthodes reposent sur la croyance à l'ordre et à la stabilité des lois.

l'idée de DIhU. — £. EXISTENCE DE DIEU 16î>

« Ne croyez pas que je sois assez téméraire, disait MoUeschott, pour dénier à la nature un dessein, un but ; ceux dont je partage les idées ne repoussent nullement le but qu'ils découvrent, qu'ils voient partout avec Aristote dans la nature. » — Et Taine à son tour écrivait : « La nature est un artiste : la matière par un effort inné, organise ses éléments dispersés. »

Mais pour nos matérialistes contemporains « Tordre du monde n'a pas été préconçu, il résulte', l'intelligence n'est pas au point de départ pour diriger le mouvement, elle est au terme marquant l'étape la plus élevée de cette résultante. > Ce n'est plus l'ordre que l'on nie, c'est la nécessité d'un ordonnateur.

Au premier abord cette conception nouvelle a tout l'air de mettre les choses à rebours, et de faire, comme on dit, passer le char avant les bœufs. Cependant ne nous décourageons pas, et cherchons à la comprendre, si elle est vraiment intelligible.

Si l'ordre est une résultante, nous demandons à Les nos adversaires d'oi* il résulte ? Et nous obtenons nouvelles d'eux des réponses très variées et même diamétrale- thlL^s'. ment opposées : ce qui nous fait pressentir combien notre simple question est embarrassante.

Les uns répondent : l'ordre vient du hasard".

Les autres pensent qu'il vient de la nécessité des choses ;

D'autres enfin font appel à V évolution àe?, choses, c'est-à-dire à un principe mal défini, qui, sous le couvert de la science, n'est au fond qu'une réédition ou une synthèse équivoque des deux premiers systèmes. Aussi les évolutionnistes sont loin de s'entendre sur le sens qu'il faut donner à ce mot d'évolution. Les Darwinistes le prennent dans un sens purement passif: c'est l'influence mutuelle des parties et surtout des milieux qui produit mécaniquement l'adaptation

166 ÉTUDES PUILOSOPDIOUES

de ces parties et l'ordre de l'ensemble. Les partisans d'Hegel, de Schopenhauer et des naturalistes supposent au contraire dans la nature un principe actif d'évolution, qui se développe par une finalité aveugle et inconsciente.

D'où quatre systèmes que nous allons passer en revue. Nous verrons qu'ils font tous sortir le plus du moins, et supposent des effets sans cause ou du moins sans causes proportionnées avec leurs effets. C'est là leur seul trait de ressemblance et leur vice commun.

hîwà. Nous ne nous attarderons pas à combattre les partisans de la première explication. Dire que c'est le hasard qui a produit l'ordre, c'est supposer qu'il y a des effets sans aucune cause: car le hasard n'est qu'un mot bien loin d'être une cause. Les anciens ont pu adorer le hasard sous la forme de je ne sais quelle divinité aveugle et tyrannique, qui tiendrait les fils de nos destinées ; mais toutes ces figures poétiques n'ont plus cours aujourd'hui parmi les hommes de philosophie et de science. Déjà Aristote protestait avec énergie contre la théorie du hasard. Vingt fois il nous répète que la nature ne fait rien en vain, et qu'il n'y a pas de hasard dans la nature. Il n'y a pas d'effet sans cause ; et la rencontre de deux causes indépendantes, que l'on appelle parfois rencontre de hasard, n'est elle-même qu'un etfet qui doit avoir sa raison, ou dans une troisième cause, ou dans la direction des deux premières. Si une pierre en tombant me frappe par hasard, la chute de la pierre a sa cause dans la pesanteur, et la rencontre dans la direction du mouvement qui me visait. Cette direction n'est pas davantage l'effet du hasard, et si nous connaissions parfaitement le mécanisme de la nature nous pourrions eu déterminer rigoureusement les raisons.

l'idée de dieu. — 1. EXISTENCE DE DIEU 167

Malheureusement notre science est bien courte, et la raison de la plupart de ces coïncidences, surtout lorsqu'elles sont rares, nous échappe ; alors nous employons le mot de hasard pour déguiser notre ignorance. Ainsi s'il fait chaud en été, nous ne nous en étonnons point, car c'est la loi ; mais, s'il y a des journées chaudes en hiver, nous disons que c'est par hasard. Comme on le voit, ce mot n'exprime que l'impuissance de notre esprit à embrasser dans son immensité tout l'enchaînement des causes et des effets. Il n'est pas une explication, mais au contraire l'absence de toute explication.

Si l'ordre merveilleux du monde n'est pas l'effet du 20 La hasard, serait-il du moins l'effet d'une nécessité ? nécessite

Mais quelle nécessité voyez-vous que le soleil tourne de l'Orient à l'Occident, plutôt que de l'Occident à l'Orient ; qu'il ait telle masse, telle vitesse, telle chaleur plutôt que telle autre ? Quelle nécessité qu'il y ait sur la terre un si grand nombre d'espèces et de variétés minérales, végétales, animales ? Il ne nous paraît même pas nécessaire qu'il y ait ni des plantes, ni des animaux ; la nature a bien pu s'en passer pendant longtemps, et il n'y a aucune raison pour qu'elle ne s'en passe pas encore aujourd'hui. Nous pourrions ainsi parcourir toutes les lois de la nature, et montrer que bien différentes en cela des premiers principes qu'on ne peut pas supposer non existants, elles peuvent être conçues sans aucune contradiction autrement qu'elles ne sont, et partant qu'elles n'ont aucun caractère de nécessité absolue.

Supposé même l'existence établie de ces lois, leur fixité n'est pas tellement rigoureuse que, dans le croisement et l'interférence des causes, chacune ne puisse

être suspendue ou céder devant une loi supérieure. Que si l'on passe de l'ordre physico-chimique à l'ordre vivant, ces exceptions se multiplient à mesure que l'on s'élève dans l'échelle des êtres et que l'on se rapproche de ce point culminant qu'on appelle la liberté humaine ; si bien que ces lois physiologiques dites loi d'économie, loi de division du travail, loi de co7inexion, loi de corrélation, etc., au témoignage des plus savants naturalistes (1) sont bien plutôt des tendances plus ou moins susceptibles de déviation, que des lois fixes et nécessitantes.

Nous ne reviendrons pas sur ces explications que nous avons déjà développées en parlant de la contingence du monde et de ses lois. Il nous sufiisait de les rappeler, pour montrer que l'explication de l'ordre de la nature parla nécessité, n'en est pas une: autant vaudrait-il dire que les choses sont ainsi parce qu'elles sont ainsi, et interdire à la raison humaine de chercher la raison d'un ordre de choses qui n'est assurément pas le seul possible, et qui partant ne porte pas en lui-même sa raison d'être. Calcul Les partisans de la nécessité ne se tiennent pas

ces proba- ^ •*■

lùiiié*. pour battus. Si 1 ordre de la nature ne porte pas en lui-même les caractères d'une nécessité intrinsèque, il pourrait être nécessaire extrinsèquement: ce qui suffirait à nous l'expliquer. Voici l'ingénieux argument qu'ils nous proposent. La combinaison actuelle du monde est possible, puisqu'elle existe, mais il suffit qu'une combinaison soit possible pour qu'elle se produise nécessairement tôt ou tard. En effet la série des temps est infinie; partant, le nombre des combinaisons successives passées, présentes ou futures est infini, et renferme nécessairement la combinaison

(1) Milne-Edwards, Introduction d la zoologie, préf.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 169

actuelle. Cette combinaison devrait donc sortir fatalement un moment ou l'autre ; or ce moment est arrivé, et s'il se prolonge si longtemps, c'est parce que les combinaisons harmonieuses et viables ont plus de chance de durée que celles qui ne le sont pas.

Le sophisme n'est assurément pas nouveau. Les épicuriens l'ont connu et s'en servaient déjà. Gicérou leur a fait l'honneur d'une réplique magistrale. Voltaire lui-même dans un intervalle de bon sens humoristique ne le trouvait digne que du ridicule. « Prenez un sac plein de poussière, écrivait-il, versez-le dans un tonneau, remuez bien et assez longtemps : vous verrez quMl en sortira des plantes, des animaux et des tableaux ! >

Voltaire était, ce nous semble, bien généreux en accordant aux athées la préexistence des atomes de poussière, du tonneau, de la main aveugle qui les agite sans cesse (1) et enfin de la série infinie des combinaisons successives qui en résultent: quatre éléments primitifs dont jamais aucun athée ne pourra trouver la raison suffisante.

Le dernier élément, la série infinie, est particulièrement contradictoire. Le temps réel et concret, pas plus que l'espace, ne sauraient être ni indéfinis ni infinis. L'indéfini, qui est le caractère de l'idéal, répugne à toute réalité mesurable ou nombrable. D'autre part, le nombre peut être toujours conçu plus grand ou plus petit; l'infini ne le peut jamais. En sorte que nombre-infini, nous l'avons déjà dit, est une conception aussi inintelligible que cercle-carré.

(1) Un mouvement parallèle dans le vide ne suffirait pas, car tous les corps y tombent avec la même vitesse, quelle que soit leur densité, comme on le démontre en physique. Pour qu'ils se rencontrent et se mélangent il faut encore supposer le fameux clinamern d'Epicure. — Encore un autre effet sans cause !

Accorderait-on la notion de temps infini, il faudrait en outre supposer, pour que les essais de nouvelles combinaisonssoient pareillementinfinis,qu'iisse; succèdentàchaqueinstant,sanstrève ni repos. Or lesfaits les plus évidents démentent cette hypothèse. Le jeu de notre système solaire est le même depuis des centaines de millions d'années ; la vie continue à propager les mêmes espèces depuis une époque impossible à préciser mais certainement prodigieuse. Ainsi voilà les essais arrêtés depuis un temps incalculable, et pour longtemps encore, car si notre monde actuel s'use et marche vers sa fin, c'est avec une lenteur qui défie tous les calculs. La série des combinaisons, ne marchant pas aussi vite que la série des temps, ne saurait donc être infinie.

Mais passons là-dessus, et soyonsà notre tour aussi généreux que Voltaire. La combinaison actuelle sortira-t-elle nécessairement comme on le soutient? Il rromier uous Semble que non. En efi'et : 1" à chaque coup de puiiupe. ^^^^ ^^^ combinaison donnée a d'autant moins de chances de sortir qu'elle est plus compli(iuée. (Juesi elle était infiniment compliquée, il y aurait à parier Vinfini contre un, qu'elle ne sortira pas. Or l'infini contre un, c'est l'impossible. Calculez maintenant, si vous pouvez, le nombre prodigieux des combinaisons possibles de vos atomes d'après les exemples suivants. Huit lettres de l'alphabet rangées dans un seul sens (le sens oblique de l'écriture graphique par exemple) peuvent déjà se combiner de 40.32U manières dillerentes ; et rangées dans tous les sens possibles le total est absolument incalculable ; 12 personnes autour d'une table de 12 couverts peuvent se ranger de 479.002.600 manières ditïérentes ; entre deux joueurs de dominos, qui prendraient 7 dominos chacun, on a calculé plus de i'ôl milliards de parties possibles dif-

férentes (1). L'imagination recule effrayée devant ce résultat : que serait-ce si elle essayait de calculer le nombre des atomes contenus dans le seul globe terrestre (environ 30 millions par millimètre cube «tle nombre de leurs combinaisons possibles?Tous les édifices contenus dans les cinq parties du monde ne suffiraient pas pour contenir les manuscrits nécessaires aux calculateurs. Et si nous ajoutons que notre globe n'est qu'un point infiniment petit dans l'immensité des cietix, nous pouvons conclure que le nombre total des combinaisons des atomes de l'univers peut être pratiquement considéré comme infini. Il y a donc, à ce premier point de vue, l'infini à parier contre un que la combinaison actuelle de l'univers ne sortira pas au premier coup de dés.

2" Reste à savoir si, en multipliant indéfiniment les Deuxième coups de dés, elle sortirait nécessairement. Ici nous p'"'*^'*'*' devons nous guider par un autre principe fondamental dans le calcul de probabilités. Si chaque combinaison ne pouvait sortir qu'une fois, toutes sortiraient fatalement. Mais il n'en est point ainsi. Les combinaisons les plus simples sortiront plus souvent,parce qu'elles sont plus faciles à réaliser, tandis que les combinaisons très compliquées sortiront d'autant moins souvent qu'elles sont compliquées davantat,^e. En sorte qu'une combinaison extrêmement compliquée, bien loin de sortir nécessairement, ne sortira pas du tout. Voilà pourquoi, comme le remarquait Cicéron, jamais la rencontre des atomes n'a suffi à produire une ville, une maison, ni un simple portique, encore moins un poème comme Y Iliade. C'est moralement impossible. Que si la combinaison est inôniment complexe, comme celle de l'univers entier

(l^ Voj. Algèbre, par Catalan.

•ion.

172 ÉTUDES PHILOSOPrilOUES

dont les éléments sont sans nombre et groupés avec un artinfini, l'impossibilité devient ici complète ; c'est l'infini à parier contre un : ce serait de la folie que de parier pour.

Conclu- En accordant môme à nos adversaires nneou plusieurs probabilités de la voir sortir tôt ou tard, il leur resterait à rendre raison de cet événement. Puisqu'il n'est plus nécessaire, mais seulement possible, il doit avoir une cause qui le produise et, nous l'avons vu, le hasard n'étant pas une cause suffisante, l'apparition de notre univers resterait inexpliquée, comme un etTet sans cause.

Allons plus loin encore et admettons, pour un instant, que le concours d'un nombre infini d'heureuses chances ait réussi à grouper les atomes de poussière suivant le plan d'un animal ou d'un homme. Auronsnous pour cela obtenu un animal vivant et sentant, un homme doué de conscience et d'intelligence ? Pour confondre le principe vital, l'âme sentante, l'âme raisonnable, avec une résultante de grains de poussière, il faudrait être bien dépourvu d'esprit philosophique. Aussi nous n'insisterons plus. Il est par trop évident que l'hypothèse épicurienne qui fait sortir fatalement l'ordre de ce monde du tonneau de poussière, à la seule condition que la série du temps soit infinie, n'est qu'un sophisme grossier, qui divinise le temps et le hasard, alors qu'ils ne sont ni l'un ni l'autre des causes efficientes, ni capables de rien produire, et surtout deproduire cette œuvre d'art infiniment supérieure à toutes les conceptions humaines que nous admirons dans la nature.

3» L'ëvo-

lution pastivc.

Cette explication de l'ordre des choses par leur nécessité, alors surtout qu'elles paraissent à notre es-

l'idée de dieu. — l. EXISTENCE DE DIEU l'S

prit contingentes et nullement nécessaires, a toujours paru une explication purement verbale, incapable de satisfaire l'esprit à la recherche des causes vraiment explicatives. Aussi les savants ont-ils été les premiers à chercher, dans la nature même, le secret de son mécanisme, la cause interne qui y produit l'ordre et nous l'explique.

Le darwinisme a été de nos jours l'expression la plus complète et la plus retentissante de ces tendances scientifiques. L'idée-mère du système consiste à expliquer l'ordre qui règne sur la terre, principalement dans le règne végétal ou animal, par le conflit avec les milieux, ou l'influence mutuelle que les parties du cosmos ont exercée les unes sur les autres.

Darwin constate, par exemple, les modifications Expojé. remarquables que les milieux ambiants produisent sur les vivants. Le régime alimentaire, le climat, la température, la lumière, peuvent changer les tempéraments et jusqu'à un certain point la configuration des organes, les climats chauds ou froids modifient notablement le pelage des animaux ; nos légumes d'Europe se modifient sous les tropiques ; les métamorphoses des insectes et des plantes exigent parfois, pour s'accomplir, des milieux ditférents ; ainsi le ténia ou ver solitaire, les distomaires et autres parasites ont besoin d'émigrer dans le corps de divers animaux ; les feuilles des renoncules aquatiques, des myriophylles, etc., doivent émerger hors de l'eau et vivre dans l'air pour changer complètement de forme ; etc., etc.

De là à conclure que les milieux ambiants suffisent pour donner progressivement à chaque être vivant son organisation et sa forme, pour faire sortir d'espèces infinies des êtres de plus en plus parfaits, et par conséquent, pour produire l'ordre et la variété

174 ÉTUDES PUILOSOPUIOUES

dans le règne organi(iue, il n'y a qu'un pas...., immense peut-être aux yeux du lecteur, mais facile à franchir pour une imagination avide de grandioses synthèses, et qui ne recule pas devant les généralisations trop hâtives.

Sur cette première hypothèse, Darwin en a greffé plusieurs autres, mais secondaires, au point de vue qui nous occupe. Ainsi à cette adaptation aux milieux que j'appellerai la lutte avec les milieux, il ajoute la lutte pour l'existence avec les autres vivants, lutte qui élimine les plus faibles et dirige dans un sens l'évolution ; enfin la loi de l'hérédité qui vient consacrer et transmettre à d'autres générations 1 accumulation graduelle des caractères acquis par les ancêtres dans cette double lutte. Mais c'est lùen cette lutte ou cette influence mutuelle des parties qui ordonne le tout, d'après la théorie darwinienne. Critique. Nous couvenous volontiers que cette loi d'adaptation des êtres créés aux milieux ambiants et aux influences des êtres voisins, joue un très grand rôle, surtout dans le monde organique, à cause de la plasticité essentielle de l'être vivant ; nous la retrouvons même dans le monde inorganique, sous une autre forme. Ainsi le lit d'un fleuve lui est parfaitement approprié ; et cependant il n'a pas été creusé à l'avance en vue des eaux qui devaient y passer, comme une voie ferrée est tracée à l'avance en vue des trains qui doivent y circuler. Ce genre d'adaptation n'exige aucune finalité, et s'explique sans peine par Tactiun progressive des eaux sur le continent et les résistances de celui-ci.

Toute la difficulté consiste à montrer que cette explication est universelle, qu'elle rend compte de tous les cas, de manière à rendre inutile l'explication finaliste.

C'est ici que nous attendons la théorie darwinienne, et pour juger de son insuffisance il suffit de la mettre en présence des principaux faits que nous avons allégués dans la première partie de ce chapitre.

« Voyez par exemple ce qui se passe dans l'œuf f.,îvoi.i.. d'un oiseau, pendant la période d'incubation. C'est ""^uî une machine vivante qui se construit dans une enveloppe étroite, séparée du monde extérieur par des voiles impénétrables, et cependant combien d'adaptations s'y réalisent avec des milieux futurs qui n'ont encore aucune influence ! — Au dehors, brille la lumière ; au dedans, malgré les ténèbres, s'élaborent ces instruments d'optique qu'on appelle les yeux ; — au dehors, les bruits, les sons ; au dedans, dans le silence, se forment ces instruments d'acoustique qu'on nomme les oreilles ; — au dehors, il y a des végétaux, des animaux qui pourront servir de nourriture ; au dedans se fabriquent des tubes, des cornues, des appareils compliqués qui serviront à la digestion, à l'assimilation ; — au dehors, des milieux très divers, la terre, l'eau, l'air ; au dedans se construisent déjà les organes de locomotion terrestre, aquatique, aérienne. Les deux termes de ces rapports sont distincts, ils sont éloignés, séparés par l'espace et le temps ; ils ne se rencontreront que plus tard ; et cependant l'har monie préétablie est complète ; elle est si parfaite qu'il n'y manque rien, et que rien n'y est su perflu » (1).

D'ailleurs suffirait-il de dire, pour expliquer la construction de l'œil, que c'est la lumière qui a triomphé de la matière et l'a façonnée, ou bien que c'est la matière qui est devenue maîtresse de la lumière? C'est inintelligible. Autant vaudrait-il attribuer à l'eau la puis-

(l) Saint-Ellier, L'ordre du monde, p. 190.

fomialioii

des Olga II es

176 ÉTUDES PDlLOSOl'UigUES

sance de produire les nageoires des poissons, et à l'air de produire les ailes des oiseaux.

Que si la lumière pouvait organiser la matière vivante en la touchant, on se demande pourquoi le nombre de nos yeux serait restreint à deux, au lieu de se multiplier sur tous les points du corps qu'elle touche.

On le voit clairement, l'hypothèse darwinienne devient ici insuffisante et puérile, dès qu'on veut lui donner une portée générale et universelle qui ne lui convient pas. Les milieux peuvent modifier dans une certaine mesure l'organe, mais ils ne le créent point. La L'organisme vivant serait-il du moins créé par l'ac-

der" tion réciproque des cellules qui le composent? La science matérialiste affecte en effet de ne considérer l'être vivant que comme une colonie de petits individus indépendants, qui mettent en commun leurs activités de manière à produire, comme résultante, divers organismes déplus en plus complexes. Ces premiers éléments constitutifs sont les cellules : cellules nerveuses, motrices, glandulaires, épithéliales, etc., dont il suffit de connaître les propriétés fondamentales et les actions réciproques pour expliquer l'organe. Nous avons montré longuement dans une Etude sur la Vie, combien cette théorie à la mode de Vindividu collectif était incomplète et superficielle. Nous ne démontrerons ici que son impuissance à expliquer l'ordre admirable que nous avons constaté dans l'organisme vivant.

Que le tissu cellulaire une fois formé ait des propriétés physiques, chimiques et physiologiques qui produisent fatalement certains effets ; nous l'accordons volontiers. Que la cellule nerveuse, motrice.. une fois formée ait des propriétés constitutives des tissus qu'elle formera : c'est encore exact. Mais il

l'idée de DIKU. — I. EXISTEiNGE DE DIEU 177

s'agit de savoir pourquoi les atomes d'oxygène, d'hydrogène, d'azote... se sont groupés ici en cellule nerveuse, là en cellule motrice... ; pourquoi ces cellules nerveuses une fois constituées se sont groupées sous forme de cerveau chez les vertébrés, de chaîne ganglionnaire chez les annelés, de système dilfus chez les mollusques ; et pourquoi dans chacun de ces embranchements, ils affectent encore diverses formes suivant les espèces.

Il est clair que les éléments primitifs étaient indifférents à ces combinaisons, puisque le même atome de carbone peut successivement passer dans le corps de plusieurs plantes et de divers animaux ; et !ue la même cellule, — par la greffe animale, par la transfusion du sang, l'inoculation ou d'autres procédés, — peut voir changer ses destinées.

D'ailleurs, comment ces milliards d'atomes, d'ouvriers aveugles, sans direction, sans but, s'entendraient-ils si bien pour arriver toujours, sans aucune méprise, à construire les mêmes organes, suivant l'espèce et suivant la race des ancêtres ? Donc, encore une fois, l'action mutuelle des parties ne suffit pas à constituer un individu vivant. Il faut un principe qui les dirige, les unifie, et tende à un but, soit par sa propre intelligence, soit en vertu de l'impulsion originelle d'une Intelligence supérieure.

La théorie darwinienne n'est pas plus heureuse L-expiu dans l'explication des instincts. D'après elle, ils se Snct seraient développés lentement, à travers des millions et des millions de siècles, dans la lutte incessante pour la vie, sous l'influence des milieux, qui auraient éveillé des besoins et développé des habitudes, transmises et fixées désormais par l'hérédité.

Qu'il y ait chez les animaux des habitudes acquises et devenues héréditaires, nous sommes loin de

L'IDÉE DK DIEU 12

178 ÉTUDES PHILOSOPOIQUES

le nier, et ici, comme plus haut, nous ne blâmons que l'abus du principe qui le transforme en explication totale, en panacée universelle.

Les instincts nécessaires à la conservation de la vie ou de l'espèce ont dû naître avec elle ; sinon, l'animal aurait péri avant de les avoir acquis, et n'aurait pu se survivre dans sa postérité. Qu'on se rap])elle les exemples que nous avons donnés des instincts les plus remarquables, celui par exemple qui porte une foule d'insectes, qui meurent avant d'avoir vu leurs petits, à placer leurs œufs dans le milieu nécessaire à leur éclosion, et même à les pourvoir de provisions alimentaires appropriées aux besoins des larves, et obtenues par des procédés si ingénieux qu'ils confondent la raison humaine, et l'on sera convaincu que de tels instincts ne peuvent être le fruit de l'expérience de plusieurs siècles, car l'espèce eût disparu avant qu'elle fût acquise. Ils sont donc l'effet d'une harmonie préétablie, et non d'une harmonie résultante. Conclu- Inutile de passer en revue tous les autres faits de finalité que nous avons longuement énumérés. Les instincts, l'évolution de l'œuf, la formation des organes, c'est-à-dire les faits capitaux de la biologie, sont autant d'obstacles invincibles à la théorie darwinienne. Non pas que les causes naturelles signalées par Darwin, soient inutiles et inelîicaces, mais parce qu'elles sont par elles-mêmes aveugles et que leur concordance fortuite n'est qu'une réédition delà théorie du hasard. Plus l'efTet supposé par les évolulionnistes est grandiose et universel, puisqu'il élève l'être par des progressions savantes de son état le plus humble jusqu'à sa perfection typique la plus haute, plus le hasard est une cause disproportionnée à de si merveilleux résultats. Oui, sous quelque nom pom-

8iun.

l'idée de dieu. — I. EXISTEiNCE DE DIEU 179

peux qu'ils le déguisent; qu'ils l'appellent loi de l'adaptation aux milieux, loi de la corrélation des organes, loi de la lutte pour la vie ou de la sélection naturelle, loi de l'accumulation des caractères, loi de l'hérédité, — le concert aveugle et inintelligent de toutes ces lois, n'est au fond que la personnitication du hasard dirigeant des forces aveugles et incapables de produire de si merveilleux effets, surtout de les produire avec cette constance et cette harmonie qui nous étonnent et nous ravissent à mesure que nous étudions davantage la nature.

Darwin a-t-il eu conscience de ce vice radical de son système ? On serait tenté de le croire, tant il cherche à le dissimuler. Sans cesse il personnifie ces forces aveugles et leur prête l'intelligence et Thabileté qu'il leur a refusées par définition. Il nous dit, par exemple, que la sélection naturelle surveille tout avec attention^ avec soin, avec une sagacité infaillible ; à l'entendre on croirait vraiment qu'elle est prévoyante, calculatrice, habile à éviter les impasses, et à pousser les êtres dans la voie du progrès. Mais alors il faut le dire franchement, reconnaître la nécessité d'une Intelligence directrice de cette ascension magnifique vers le parfait.

Quelques-uns des fondateurs du darwinisme ont Av«ud3 eu ce courage et cette logique. Wallace finit par reconnaître l'insuflâsance de la sélection ou de l'adaptation naturelle, et la nécessité d'une « intervention supérieure > dont il ne précise pas bien la nature (1). Mais il fut aussitôt traité de renégat et de transfuge par toute l'école, qui n'avait inventé l'hypothèse évo-

(1) <■ Une intelligence supérieure a guidé la marche de l'espèce humaine dans une direction définie et vers un but spécial. » « Quelque puissance distincte de la sélection naturelle a guidé le développenieut des animaux inférieurs à travers tant de formes variées. » Paissel Wallace, La sélection naturelle, p. 270, 3tJU, oGC.

SValliice.

180 ÉTUDES PDILOSOPHIQUES

lutionniste que dans l'espoir chimérique de se passer d'une cause intelligente. Étrange aveuglement ! Les darwinistes devraient être les premiers à admettre la direction de cette cause intelligente, car plus on suppose de merveilles dans l'ordre de la nature — et l'évolution universelle ou restreinte en serait une prodigieuse — plus la nécessité d'un ordonnateur s'impose à notre esprit.

4 La^na- Ici Se placc tout naturellement la quatrième liypo-

avèu^ie thèse. Nos adversaires finissent par reconnaître la

'cîentT' nécessité d'une cause directrice et ordonnatrice, d'une

cause supérieure et unique, mais ils croient pouvoir

se contenter de lui attribuer une finalité aveugle et

inconsciente.

Nous nous trouvons en présence de Hegel, Schopenhauer, Schelling, Straus et autres panthéistes qui reconnaissent la direction d'une finalité, mais la considèrent comme instinctive et immanente à la nature. Noas discuterons plus tard la question de l'immanence, et nous verrons dans quel sens et à quel degré elle pourrait être admise. Il ne s'agit ici que de l'option entre la finalité intentiotDielle et la finalité aveugle.

L'ins- Suivant ces philosophes, l'instinct des animaux nous présente le cas d'une finalité aveugle et inconsciente, et partant, nous en montre la possibilité. Il est manifeste que ces êtres travaillent à un but avec la plus grande sûreté et précision, sans connaître ce but, sans en avoir la moindre représentation. Il n'y a donc aucune contradiction, ajoutent-ils, que certaines forces plastiques, instinctives, créent, par une impulsion aveugle, des œuvres qui se révèlent ensuite à notre intelligence comme conformes à un but. Alors nous

Unct

l'idée de dieu, — T. EXISTENCE DE DIEU 181

sommes tentés de comparer ces œuvres à celles de l'industrie ou de l'art, et portés à raisonner ainsi : une horloge suppose un horloger, un mécanisme suppose un mécanicien, d'autant plus habile que son œuvre est plus parfaite. Maiscettecomparaisonseraitsophistique, car suivant la belle parole d'Aristote lui-même, l'œuvre d'art diffère précisément de l'œuvre de la nature, encequecelle-làasonprincipeau dehors, etcellecile porte au dedans d'elle-même :Ars quidem principium m alio : natura vero principhim in ipso (1).

Et ce n'est pas seulement dans l'instinct des ani- legéme. maux que nos adversaires cherchent des exemples de buts atteints sans intelligence ni conscience, c'est jusque dans l'homme lui-même et dans ses opéra* tions les plus sublimes, celles du génie.

« Dans l'activité artistique du genre humain, nous dit Fortlage, il se manifeste des buts qui sont atteints par un sentiment agissant à l'aveugle, et non pas par un calcul de l'esprit. Combien de fois la critique a-t-elle pu découvrir à un homme de génie des buts atteints après coup, auxquels il ne songeait même pas? Un calcul quelconque de l'entendement eùt-il pu présenter à l'esprit de Mozart pour la peinture de certaines émotions de l'âme, des moyens aussi bien appropriés que ceux que trouvait son génie sous l'influence de l'inspiration? » (2)

Examinons d'abord le premier exemple, celui de (.^i,;,,,^ l'instinct. Autant son existence est manifeste, autant sa nature est obscure. Nous comprenons aisément comment un mécanisme, celui d'une montre par exemple, peut atteindre sa fin et marquer l'heure exactement. Nous comprenons aussi comment l'intelli-

(1) 'H fxév ouv zéyjD-fi àp^ri èv «>)>«. v? Se fxjcriç àpyri èv uùtm. Aristote, Meta., lïh. X, c. 3, § 2. —Cf. Phi/s., lib. H, c. 1, § 1, et c. 7,^6.

(2) Cité par .Janet, Les causes fijia/es, p. 491.

182 ÉTUDES PUILOSOPfllQLES

gence peut concevoir un but et l'atteindre par le choix de moyens appropriés. Mais ce mode d'opération intermédiaire entre le mécanisme et l'intelligence, est assurément le plus obscur. Aussi lorsqu'on nous engage à assimiler l'action de la cause ordonnatrice à celle de l'instinct, plutôt qu a celle de l'intelligence, et à renoncer à ce qu'ils appellent avec dédain, notre anthropomorphisme , nous ne voyons aucun avantage à le remplacer par leur zoomorphistne ; ce serait expliquer obscurumper obscurius, comme disent les seolastiques.

Il y a plus, et nous soutenons que l'instinct est un fait dérivé, secondaire, bien loin de pouvoir être considéré comme le fait primitif et l'explication dernière. Comment une cause peut-elle atteindre un but par une coordination complexe de moyens appropriés, sans avoir connu le but, ni choisi les moyens ? — Voilà le nœud de la question. Bien loin d'être une explication, c'est ce fait qui a besoin d'être expliqué, car s'il n'était lui-même que le résultat d'une impulsion originelle, ou d'une sorte de mécanisme psychique plus merveilleux que les autres, il faudrait encore recourir à un Premier Moteur, à un constructeur de ce mécanisme, et nous reviendrions ainsi à la finalité intelligente.

g,p,i^ Il est aisé de comprendre comment un être intellirllstiiu ë^^^ V^^^^ inculquer à d'autres êtres des impulsions, des habitudes, qui les disposent à leur insu à agir vers un but déterminé. C'est ce qui arrive dans le dressage des animaux et l'éducation des enfants. Par des caresses,pardes menaces, par mille industries, les dresseurs apprennent aux animaux à exécuter, sans les comprendre, des tours d'adresse ; les parents inculquent à leurs enfants des inclinations ou des antipathies, quiles dirigerontàleurinsu vers un but ignoré

t'iDÉE P6 DIEU. — ' I. EXlSl'EftCE DE DIEU 183

d'eux, tel que la vertu, le travail, le bonheur. CesTiâbitudes acquises par l'éducation, deviennent comme on l'a dit une seconde nature, et suivant qu'elles ont pénétré plus ou moins profondément dans l'âme des enfants, ceux-ci, sans qu'ils s'en doutent, deviennent bons ou vicieux, polis ou malhonnêtes, économes ou dissipateurs, laborieux ou oisifs, en un mot ils ont reçu le principe d'une foule de jugementsinconscients et d'actions spontanées, qui décideront souvent de leur vocation et de la direction de leur vie.

S'il en est ainsi, on comprend sans peinequele Créateur ait pu, dès roriglne, infuser dans les âmes et les organismes des plantes et des animaux, certaines tendances qui devaient les entraîner fatalement au but fixé par sa sagesse, et les armer ainsi de toute pièce, en naissant, pour la conservation de leur vie et celle de l'espèce.

Le mécanisme de ces tendances innées, relativement simple dans la plante, se complique chez l'animal, où nous voyons qu'une même sensation éveille toujours un même besohi, lequel à son tour provoque les mouvements appropriés au besoin ; et c'est l'association préétablie de ce triple rouage, qui déjà nous a expliqué l'Instinct (1).

La finalité aveugle et inconsciente de l'instinct se trouve ainsi éclairée à nos yeux, par la finalité consciente d'une intelligence ordonnatrice. Elle cesse d'être inintelligible et contradictoire ; elle ne consiste plus à viser un but sans le voir, à choisir les moyens sans les connaître, à combiner sans penser ; elle n'est plus un désir sans objet, ni une intelligence sans lumière ; mais elle redevient ce tissu de contradictions et d'impossibilités, dès que vous l'isolez de la finalité

(1) Voy. Le cerveau, Vâme et les facuités, p. §28.

génie.

184 ÉTUDES PUILOSOPniQUES

consciente .« Ce qui implique en effet contradiction, comme l'a très bien dit M. Janet, ce n'est pas le fait d'une force aveugle tendant vers un but, puisque l'expérience nous en montre de telles, mais c'est l'hypothèse d'une telle force existant par elle-même » (1).

La finalité aveugle de l'instinct n'est donc qu'une cause secondaire ou dérivée, et nullement la cause première de l'ordre de l'Univers.

Expiica- Reste à expliquer l'autre fait qu'on nous oppose, tMiisde celui de la finalité soi-disant aveugle et inconsciente dans les opérations les plus hautes de l'esprit humain, l'inspiration et les traits de génie.

Comparer Mozart, composant son Don Juan ou son fameux Requiem, à une araignée tissant sa trame aérienne, ou à tout autre animal mû par un instinct aveugle, c'est une fantaisie qui nous paraît dépasser la mesure permise à un philosophe, même allemand. Ce n'est là qu'un jeu d'esprit, ou si l'on veut, un prodigieux effort de l'esprit pour nier l'esprit !

En examinant de plus près le phénomène en question, on découvre tout d'abord que dans les opérations qui précèdent ou accompagnent le moment de l'inspiration proprement dite, il y a une large part à faire à la réflexion, au calcul et à la science. L'ne idée de génie n'éclôt jamais dans une intelligence qui n'était pas préparée à la faire éclore. Il y avait dans l'esprit de Mozart, composant son Requiem, ou dans celui de Nev^ton à la recherche des lois de la gravitation, une série d'etforts antérieurs, voulus et répétés avec pleine conscience, et poursuivis jusque dans l'inconscience.

Le moment de l'inspiration est, il est vrai, quelque chose de bien dillerent. Ici, plus de réllexiou, plus

(1) Janel, Les causes finales, p. 500.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 185

d'analyse, plus de calculs ; Tesprit raisonneur se transforme tout à coup en voyant. Il voit le moyen le mieux approprié à la fin qu'il poursuivait, par exemple, l'harmonie la plus expressive du sentiment sublime qui le tourmente ; parfois, il découvre à la fois la fin et le moyen, en sorte que l'intention de la fin s© confond ici avec le choix des moyens dans un même acte. Mais, qui oserait confondre avec un instinct aveugle, cet acte sublime de l'intelligence qui remplace la raison discursive par l'intuition du voyant ? N'est-ce pas là au contraire un trait passager de ressemblance avec les natures supérieures des purs esprits et de Dieu lui-même, et par conséquent le cachet du divin, lerà 0£rov qu'Aristote attribuait justement au génie ? L àme inspirée n'est donc nullement aveugle; elle a conscience d'elle-même, elle voit le but par une intuition profonde, elle en est toute pleine ; et c'est précisément ce sentiment intense, cette vision lumineuse du but qui lui découvre si soudainement les moyens ; en sorte que cet acte que l'on osait rapprocher de la finalité aveugle, est au contraire l'expression la plus haute de la finalité in^ telligente.

Aussi lorsque nous chercherons à caractériser, autant qu'une langue humaine le permet, l'acte du Dieu créateur et organisateur, nous le comparerons volontiers à l'inspiration du génie, qui voit du même coup d'œil le moyen et le but, et qui, en un sens, est lui aussi créateur.

Concluons — il n^est que temps — cette trop Ion- ir-çon-

gue discussion. L'ordre du monde ne résulte ni du Ke'aTu'é

hasard, ni de la nécessité des lois ou du sort dans un ordonnatemps infini, ni de l'évolution toute seule — qu'on l'en- '""''

186 ÉTUDES PUILOSOPUIQUES

tende dans le sens passif des darwiniens, on dans le sens actif d'une activité aveugle et inconsciente. Mais un ordre qui ne peut être une simple résultante doit être préétabli ; en sorte que l'explication de l'ordre par un ordonnateur, qui paraissait si naturelle et si vraisemblable à la seule inspection des faits résumés dans notre première partie, devient maintenant, par l'élimination des explications rivales, la seule possible.

L'intelligence n'est donc plus le dernier terme de l'évolution plus ou moins heureuse des choses, comme on le prétendait; elle est au commencement de cette évolution, comme son principe et sa seule explication, • et nous avons le droit de redire le mot de Montesquieu : < Quelle plus grande absurdité qu'un amas de causesaveugles produisant desêtres intelligents ! » L'étrangeté de cette conception qui fait sortir le plus du moins, et met tout au rebours, aurait dû suffire pour nous convaincre de la nécessité d'une Intelligence suprême,source de toutes lesmerveillesde bonté et d'harmonie que nous contemplons dans le monde. «•Conclu- Une seconde conclusion, non moins importante, va ^l'incipe'' nous permettre de préciser le sens et la portée du priniité?" cipe de finalité, dont les exagérations ou les fausses interprétations ont si souvent obscurci la force de cette fameuse preuve de l'existence de Dieu par la finalité.

Si l'Intelligence divine a combiné les lois positives qui régissent la nature et mettent l'ordre et l'harmonie dans les phénomènes les plus variés, il faut désormais conclure que tout ce qui arrive a été ou vovlu, ou au moins permis par cette Intelligence; mais il serait exagéré de dire que tout a été voulu directement et positivement. Il y donc des événements qui ont un but, qui sont intentionnels, et d'autres qui ne sont

l'idée le dieu. — EXISTENCE DE DIEU 187

qu'accidentels, ou dont il serait inutile de rechercher le but. Quelques exemples éclairciront notre pensée.

Lorsqu'un ingénieur fait sauter un quartier de roche, ce qu'il veut directement c'est l'explosion et la fragmentation du rocher, mais que l'explosion produise cent ou deux cents fragments, que ces fragments soient carrés ou pointus, cela n'importe point au but de l'ingénieur, ce sont des etïets indirects et accidentels. De même, les soulèvements des chaînes de n^ontagnes par les volcans souterrains, sont les effets naturels et directs des lois qui régissent la vapeur et le feu ; ces effets naturels, étant prévus et voulus par le Créateur, doivent avoir un but ; mais, que ces montagnes se terminent en crêtes dentelées, en pics arrondis, échancrés, ou plus ou moins aigus, ce sont là des détails, également prévus par la Sagesse divine, mais rien ne nous autorise aies croire directement voulus, ou à supposer qu'ils soient tous intentionnels.

De même, les monstruosités ou les anomalies physiologiques que la science constate, quoique prévues, comme effets indirects de coïncidences diverses, peuvent très bien n'être pas l'objet d'une volonté directe. Ces accidents n'ont de signification qu'autant qu'ils se rattachent à un ensemble de lois ; pris en eux-mêmes, ce sont des effets indirects et non des moyens dirigés vers un but.

Le principe de finalité : la nature ne fait rien en vain, ou toute chose a un but (1), est donc bien moins un principe rationnel, évident par lui-même, apriori, absolu, qu'un simple fait, une tendance générale de la nature, et encore ne s'applique-t-il qu'aux lois

(1) La formule toute cause tend à un effet, serait évidente, mais ti exprime pas le principe de finalité, puisque tous les effets ne sont pas intentionnels, ou dirigés vers un but, c'est-à-dire ce en vue do quoi (tô ou ÈvcXKJ une cause agit.

188 ÉTUDES PniLOSOl'UIOLES

et à leurs effets directs, nullement à leurs effets indirects et accidentels.

Abus de Cette conclusion, en évitant des exagérations refinalité, grettables, aura peut-être l'avantage de dissiper les préjugés de certains savants contre les causes finales. Pourquoi se sont-ils affranchis dans leurs méthode.-j et leurs théories du principe de finalité ? c'est parce qu'on a voulu le leur imposer comme un principe a priori et absolu. On exigeait qu'ils nous disent non seulement les lois, mais encore le but de tous les pliénomènes et de tous leurs détails, comme s'il y avait toujours un but caché, et qu'ils fussent tenus de le savoir. On allait même jusqu'à supposer que le même moyen devait toujours tendre à la même fin ou réciproquement, tandis que le même organe peut rempli i* des fonctions diverses, et que les mèm^^s fonctions peuvent être remplies par les organes les plus variés, comme la science physiologique l'a démontré '1), mettant ainsi en pleine lumière l'admirable variété des procédés de la nature.

C'était là l'abus des causes finales, un joug intolérable que la science devait bientôt secouer ; mais comme toute réaction dépasse le but légitime, on en est venu de l'exagération du principe à sa négation radicale ; ce qui vaut encore moins.

Revenons au principe des causes finales sagement entendu. Ne soyons pas ingrats. Nous lui devons plusieurs de nos grandes découvertes scientifiques. Ainsi, pour ne citer qu'un ou deux exemples, c'est en se

(1) « La queue nulle chez l'homme et chez les singe.<5 anthropomorphes, devient prenante et remplit l'uflice d'une cinquième main chez es singes d'Amérique, les sarij^ues, les caméléons, tandis qu'elle sert de base, de soutien, de véritables pieds, aux kangouroos, aux gerboises... Réciproquement le nez et la queue peuvent remplir l'office de main ; celle-ci à son tour devient une aile, une rame, ou une nageoire, etc. .. » Charles .Martin. Revue des Deux-Momies, 15 juin 18(5:2.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 189

laissant guider par la finalité des valvules que Harvey a découvert la circulation du sang; et c'est en se basant sur la destination de divers animaux préhistoriques, constatée à l'aide de quelques fragments de leurs squelettes, que Guvier a pu reconstituer avec certitude la totalité de leur organisme. Ce principe bien compris n'a donc rien perdu de sa fécondité, et peut encore rendreàla science les plus précieux services(l).

(i) Janet, Traité des causes finales ; objections et difjicultés ; — Gournot, Essai sur les fondements de nos connaissances, t. I, p. 14U ; — Charles, Lecture philu^., t. I, p, 2b2-'2ô'J,

Nature preuves

Les preuves de l'existence de Dieu.

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