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PREUVES PSYCHOLOGIQUES ET MORALES

Si le nom de Dieu est écrit partout dans la nature matérielle, il doit être gravé en traits non moins visibles dans le cœur et dans l'esprit de l'homme. Nous allons en faire l'expérience.

Au lieu de regarder autour de nous et d'interroger les merveilles et les insuffisances du monde physique, jetons maintenant un regard au dedans de nousmêmes, sur ce monde si lumineux de la conscience, et demandons aux phénomènes intellectuels et moraux, s'ils sont capables de s'expliquer par eux-mêmes, ou si leur insuffisance radicale n'est pas un nouveau témoignage, non moins éclatant que le premier, en faveur de l'existence de l'Être nécessaire.

L'étude de ce monde intérieur delà pensée et de la volonté va nous fournir en effet cinq arguments nouveaux, qui ne sont pas sans analogie avec ceux que nous a suggérés l'étude du monde physique. i^^^ Le mouvement local nous a prouvé la nécessité division, d'un Premier Moteur ; le mouvement spirituel nous prouvera la nécessité d'un Dieu principe du mouvement intellectuel et moral.

Uorigine des êtres qui se succèdent sur la terre était inexplicable sans un Être premier, source de tous les êtres participés ; Voriginede nos idées nécessaires, éternelles, absolues, sera pareillement inexplicable sans le concours de cette Lumière éternelle qui « illumine tout homme venant en ce monde > et qui nous marque d'un sceau divin.

La nature contingente ^.Ws créatures nous a prouvé

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 191

l'existence d'un Être nécessaire: la nature absolue de la Vérité immuable, indépendante des esprits mobiles qui la contemplent, prouvera l'existence d'une Intelligence éternelle où elle réside.

La gradation de plus en plus parfaite dans l'échelle des êtres, qui s'élèvent vers un idéal parfait, nous avait montré la réalité de cet idéal ; les aspirations de l'âme humaine orientée vers l'infini nous montreront la réalité de ce Dieu cause finale de notre existence.

Enfin, de même ({ue Y ordre de la nature physique nous avait démontré la nécessité d'un Ordonnateur souverainement sage, ainsi Vordre moral nous démontrera à son tour la nécessité d'un Législateur et d'un Juge suprême.

Tel est le plan de cette nouvelle série de preuves psjxhologiques et morales, que le témoignage du genre humain v'iendiVdi couronner, comme une contreépreuve d'une autorité imposante et décisive.

Nous aurons ainsi démontré que le monde moral, non moins que le monde physique, est inexplicable sans l'existence de Dieu, parce que Dieu est le centre d'où tout découle et où tout converge; et nous aurons le droit de conclure une seconde fois : L'univers tout QX\i\QY Q^i concentrique, aussi bien le monde invisible des esprits que le monde visible des corps : son centre c'est Dieu ; donc Dieu existe.

i" Preuve par le mouvement intellectuel et moral.

Malgré la ressemblance de cette preuve avec celle que nous avons déjà tirée du mouvement local, elle n'en est pas une simple répétition, comme on serait tenté de le croire, à première vue, et ne fait nullement double emploi . L'idée générale est sans doute la même; dans les deux cas nous nous appuyons sur

Nature de culte preuve.

192 ÉTUDES PflU,OSOPHI0UES

l'incapacité de la puissance à passer à l'acte d'ellemême, sans y être provoquée par un Premier Moteur. Mais rai)plication de ce principe est assez ditlérente. De nouvelles difficultés surgissent ici, car la matière était inerte etindifïérente au mouvement local ou au tepos, tandis que l'âme intelligente et libre, dont la spontanéité est manifeste, semble tendre naturellement à l'exercice de son activité intellectuelle et morale. D'autre part, nous ne pouvons plus appuyer notre démonstration sur la loi de la conservation de l'énergie, sur la dispersion de la chaleur, sur les deux mouvements centripète et centrifuge dont les sphères célestes sont animées, et dont la contrariété même révèle l'intervention d'un Premier Moteur. Tous ces arguments subsidiaires nous font ici défaut.

A un autre point de vue, le témoignage de notre conscience va jeter de nouvelles lumières sur la nature de ce passage de la puissance à l'acte, et donner à certains côtés de cette nouvelle preuve, un caractère d'expérience intime qui manquera toujours à la preuve cosmologique.

Le Interrogeons donc notre conscience sur les phénolî^iH^^j'e mènes de mouvement intellectuel et moral dont elle est le théâtre. Elle nous dira avec certitude que chacun de ses mouvements a un commencement et une fin. Nous passons donc de la puissance à lacté pour chacun d'eux : ainsi j'étais ignorant, je commence à savoir; j'étais indifférent, je commence à haïr ou à aimer, etc.

Quant à la série successive de ces mouvements conscients, se prolongerait-elle sans trêve ni repos pendant toute la durée de la veille et de ce demisommeil qu'on appelle le rêve, elle paraît interrompue par le sommeil complet. Ici nous perdons connaissance et conscience, à moins de vouloir appeler du

rame a

com-

meucc.

L'fDÉE de dieu. — 1 . EXISTENCE DE DIEU 193

nom de conscience, des états si faibles qu'il serait impossible d'en avoir conscience ; ce qui est aussi inint^li^ible auela conception de lumière-obscure ou de bruit-silencieux. Quoi qu'ilen soit, cette vie, qui semble recommencer chaque matinauréveil,aeu aumoinsun commencement absolu, car elle n'est certainement pas éternelle. Vos idées et les miennes, tous nos actes psychologiques datent d'hier. Et s'il nous est impossible de préciser l'heure et la minute du réveil de notre conscience, comme nous précisons l'heure et la minute de notre naissance, nous pouvons avec assurance fixer la période où elle a dû commencer. Miis si le mouvement intellectuel de notre âme a comm ncé, s'il a passé, à un moment donné, de la puissance à l'acte, il nous faut expliquer ce passage, et nous ne l'expliquerons jamais sans l'intervention d'un principe supérieur.

Sans doute l'activité naturelle de notre âme tend ... .

L ame a

par elle-même à l'exercice ; notre intelligence a besoin '^^,f^';^ de vérité, comme notre œil a besoin de lumière, mais ce besoin d'agir n'est pas encore une action, pas plus que le besoin de voir n'est une vision. Ce besoin n'est encore qu'une aptitude de la puissance, qui la dispose à passer à l'acte dès qu'elle y sera provoquée, mais il n'est 1 as un acte commencé.

L'acte est un complément,une addition, qui enrichit la puissance ; ainsi la science perfectionne l'ignorant, le mouvement d'un boulet de canon ajoute une force redoutable à sa masse inerte. Or, la puissance ne pouvant tirer d'elle-même ce qui s^y ajoute, ce surcroît d'être doit lui venir d'ailleurs, c'est-à-dire d'un moteur qui possède en acte ce qui manque à la puissance, et capable de le lui donner.

L'expérience vient ici confirmer ces données de la raison. De même que je ne vois pas, tant que l'image

L'IDÉE DE DIEU 13

n'est pas venue frapper le nerf optique, ou que je ne puis entendre si le son ne vient ébranler mon oreille ; ainsi je ne puis vouloir si mon intelligtmce n'a montré à ma volonté un objet désirable ; je ne puis comprendre l'essence d'un objet, si cet objet n'a été dépouillé de ses caractères individuels et présenté à ma raison par une autre faculté. Un moteur est donc toujours nécessaire pour actionner le mobile ; et jusque dans ces éclairs soudains qui illuminent le génie, ou qui réveillent ma mémoire de l'oubli, nous trouverions une provocation produite par une association d'idées ou de circonstances imprévues.

Remarquons toutefois que pour provoquer les mouvements de notre âme, il suffît d'une cause excitatrice sans aucuneproportion mesurable avecl'etfet produit; tandis que pour le inouvementmécanique, il faut une cause efficiente exactement proportionnée à l'effet que Ton désire, puisque, après le choc, le mobile a exactement ga,!^né ce que le moteur a perdu (1). Tandis que l'inertie du mobile matériel a besoin d'être mue pour recevoir passivement le mouvement local, l'activité de notre âme au contraire se contente d'être provoquée pour réagir conformément à sa nature. Mais dans les deux cas il va passage de la puissance à l'acte, et nécessité d'un moteur pour opérer ce passage. Q.ieicsi Reste cà savoir quel est le moteur de l'âme. Or<lideTàm'è'. nairement — l'expérience en témoigne — c'est l'âme qui se meut elle-même, en ce sens qu'une de ses facultés déjà en acte en meut une autre qui n'était qu'en puissance. Ainsi l'intelligence en acte meut la volonté en puissance, et toutes nos facultés se meuvent mutuellement, de manière à constituer ce merci) Il est donc exagoré de dire que « le moteur doit posséder en luimême la plénitude des perfections qu'il engendre dans le mobile ». Cela n'est vrai (jue des effets produits sur la puissance passive.

veilleux phénomène de la spontanéité qui distingue les vivants, et que l'on a définie : la faculté de se mouvoir soi-même. Mais la première faculté, le premier acte de notre âme, n'a pu recevoir l'impulsion des autres facultés encore engourdies dans leur puissance originelle ; elle l'a donc reçue du dehors, d'un Premier Moteur, ou bien d'un moteur intermédiaire, mù lui-même par le moteur premier et immuable ; en sorte que nous retrouvons encore Dieu à l'origine de notre activité.

D'ailleurs, notre conscience en témoigne clairement : je ne suis pas le maître de ma propre vie ; je me sens aussi incapable de me donner à moi-même la première pensée, que d'en ajouter une autre à celle qui sera pour moi la dernière. Et cette dépendance absolue du Premier Moteur est un fait capital, dont je ne puis pas ne pas avoir conscience; un fait plus clair que tous les raisonnements, qui donne à cette preuve par le mouvement spirituel, un caractère de persuasion intime, que ne nous donnera jamais la preuve par les mouvements sidéraux étrangers à la conscience.

Cette preuve que nous venons de tirer de l'activité preuv. de l'âme prise dans son ensemble, s'applique particu- mouvL lièrement, quoique d'une manière un peu plus subtile, Tm^v à son activité intellectuelle. Tous les psychologistes s'accordent à reconnaître que l'intelligence ment la volonté, et que réciproquement la volonté meut l'intelligence. Cependant on ne saurait remonter à l'infini, et il faut bien admettre que le premier acte d'intelligence a dû précéder le premier acte de volonté. Supposer le contraire, ce serait supposer que la volonté a pu entrer en exercice aveuglément, sans aucune direction intellectuelle, et qu'elle a mû l'intelligence

sans savoir où elle la poussait. Or une telle opération aveugle et inintelligente serait contraire à la nature même de notre volonté, qui ne peut vouloir que ce qu'elle connaît : ignoti nulla cupido.

C'est donc l'acte intellectuel qui a paru le premier dans notre âme, avant l'acte volontaire (1). Mais comment l'intelligence a-t-elle pu passer de la puissance à l'acte? Spontanément? — Nous avons vu que l'hypothèse était contradictoire. Par la seule présence de l'objet dans l'intellect? — Pas davantage; car c'est l'intellect agent qui commence par produire son objet en le rendant abstrait ou intelligible. L'action de l'intellect est donc antérieure à celle de l'objet, au moins dans cette opération préliminaire qui est aveugle et instinctive. Du reste, un objet intelligible ne joue que le rôle de cause finale et non celui de cause motrice. Or, pour être mise en acte, Fintelligence, comme toute autre faculté, a besoin à la fois d'une cause finale et d'une cause motrice. La cause finale détermine le sens du mouvement. Pour l'intelligence, c'est l'objet proposé. Quant à la cause motrice, celle qui donn-^ l'impulsion, au moins pour le premier acte,e\\Q ne saurait être inférieure à la faculté qu'elle met en mouvement. Mais quelle est donc la cause motrice à la fois supérieure à l'objet et au sujet, à l'intelligible et à l'âme intelligente, si ce n'est Celui que nous avons appelé le Premier Moteur de l'Univers?

Voici en quels termes magnifiques Aristote, tout l'Ans- païen qu'il était, a reconnu et proclamé cette profonde vérité :« Quel est donc le premier moteur de notre âme, dit-il ? Il est clair que puisijue dans l'Univers entier le Premier Moteur est Dieu, il doit en être de mé-

(1) « Non oportet procedere in intinitum, seJ statiir in intellecfu, sicut in primo. Omiioni enim voluntatis niotum necesse est quod procédât apprehensio, sed non onineni apprehensioneni prapcedit motus volunlatis. » S. Thomas, 1*. q. ^~'. a. 4, ad 3.

tole.

me pour notre âme. Tout est mû par Faction de Dieu qui habite en nous. Le principe du mouvement intellectuel ne saurait être l'intelligence elle-même, mais quelque chose de supérieur à elle. Or que peut-il y avoir de supérieur à la science et à l'intelligence, si ce n'est Dieu ? » (1)

Paroles admirables qui, longtemps avant Descartes, ont été condensées dans cet aphorisme profond:

< Je pense, donc Dieu est. >

2° Preuve tirée de Vorigine de nos idées.

Si la succession de nos pensées, qui passent tour à onpose tour de la puissance à l'acte, nous révèle la nécessité LaT^ de Dieu comme Premier Moteur, — l'origine de nos idées nécessaires et absolues ysl nous fournir une autre preuve non moins solide, quoiqu'elle soit difficile à bien présenter; mais nous ne désespérons pas de lui donner une forme rigoureuse.

Commençons par élargir le débat que l'école cartésienne a eu le grand tort de restreindre à l'origine de l'idée d'infini ou de parfait. Cette idée très complexe, bien loin d'être un produit inné ou spontané de notre esprit, s'explique en effet facilement par une lente élaboration de notre intelligence, qui a combiné l'idée d'être en général avec la négation de toute limite, et essayé de remplir ce cadre immense avec toutes les idées des perfections possibles, connues. et inconnues par elle. Reste à indiquer l'origine des idées simples, en-

(1) « Quid sit principium intellectus in anima? Patet vero, quemadmodum inuniverso est Deus, sic etiam in anima ; moventur enim omnia ab inexistente in nobis numine, xivei yàp ttwç Trâvra rô iv y.pLÎv Ostov ; intellectus autem principium non intellectus sed praestantiiis quidpiam est. Quid auteiii et scientia priestaulius est et ratione, nisi Deus ? » (Aristote, Moral. Eudem., 1. VII, c. 14, § 22).

198 ÉTUDES PIlILOSOPniQUES

trées comme éléments dans cette vaste synthèse, et partant l'origine de toutes les idées qui revêtent un caractère absolu de nécessité, sonim- On sait combien ce problème de l'origine de nos portance. jj^^g a passlouné les philosophes, au point qu'à une époque qui n'est pas très éloignée, on y concentrait à peu près toute la philosophie, « comme dans un trou où elleétoufïe >. C'était une exagération sans doute, mais aussi une preuve de l'importance de la question. Ce qui a toujours tourmenté l'esprit humain c'est, en effet, de comprendre comment des idées qui nous paraissent nécessaires, éternelles, immuables, infinies, ou du moins indéfinies dans leurs applications, pouvaient éclore dans des esprits contingents, bornés, temporels et mobiles, comme les nôtres. Il y a là semble-t-il une antinomie apparente qu'il fallait expliquer à tout prix, sous peine de verser dans les abîmes du scepticisme.

Nier ce caractère nécessaire et absolu de nos idées, ce serait fermer les yeux à l'évidence même ; aussi l'effort du sensualisme ou du matérialisme a toujours paru une vaine négation d'un problème qu'il ne s'agit pas d'esquiver, mais de résoudre.

Quatre Or toutes Ics expllcatioDS proposées se ramènent à rilalê?.' quatre : le traditionalisme ou magistère de Dieu instruisant le premier homme, et par lui toute sapostérité; Vontologisme ou la vision directe des idées divines ; Tm/î^iY^ cartésienne, etenfin ce système mitigé d'Aristote et de S. Thomas que nous avons appelé l'^z/i/jtrisme intelligent.

Nous ne discuterons pas ici ces opinions, puisque nous l'avons fait ailleurs. Nous soutiendrons seulement que, quelle que soit celle que l'on embrasse, elle conduit logiquement à admettre l'existence de Dieu.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 499

Cela est évident tout d'abord pour l'explication des traditionalistes par le magistère divin.

De même, si vous êtes ontologiste, vous admettez que nos idées nécessaires et éternelles sont inexplicables sans la vision directe d'un Être nécessaire et éternel. La raison, dans ce système, serait une véritable manifestation de Dieu, découvert sans intermédiaire et sans voile (1).

Si vous êtes innéiste, vous devez reconnaître que ces idées nécessaires ont été gravées dans notre nature contingente par une cause nécessaire; qu'elles sont l'empreinte de la lumière divine ; et de nouveau vous devez conclure à l'existence de Dieu. C'est dans ce sens que Descartes raisonne dans son Discours sur la méthode {k'^ partie), ainsi que dans sa 3" méditation. Pour lui, l'infini n'est pas seulement une idée, mais le principe de l'innéité de toutes nos idées (2).

Enfin, si vous rejetez à la fois le traditionalisme, la vision immédiate de Dieu et la présence naturelle en notre esprit d'idées toutes faites, vous donnerez vos préférences à l'opinion plus vraisemblable et plus humaine d'Aristote, de S. Thomas et des grands docteurs scolastiques. Or que nous disent ces maîtres sur l'origine de nos idées ? Ils soutiennent avec raison qu'il

(1) Cf. Malebranche, Recherche de lavéï-ité, I. III, et le 10» Eclaircissement (le ce même livre. — Fénelon, Traité de l'existence de Dieu^ l" partie : « Il faut donc conclure invinciblement que c'est l'Etre infiniment parfait qui se rend immédiatement présent à moi, quand je le conçois et qu'il est lui-même l'idée que j'ai de lui. » — Cousin fait de l'existence de Dieu une vérité d'intuition (6« leçon, année 1S20). — De même Em. Saisset (Philosophie religieuse, t. II, p. 206, 302). — Ce sont là de graves exagérations plus nuisibles qu'utiles à la cause qu'elles prétendent servir.

(2) « Dieu a mis en moi cette idée (de l'iniini) pour être comme la marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage.» — « Je n'aurais pas l'idée d'une substance infinie, moi qui suis un être fini, si elle n'avait été mise en moi par quelque substance qui fût véritablement infinie. » — Plus tard, après les observations du P. Mersenne, Doscartes cherelia à démontrer Dieu non plus par l'innéité de l'idée mais par rinnéité de la faculté.

miere divine.

200 ÉTUDES PUILOSOPUIOLKS

suffitpourlesexpliquerqiie l'homme soit doné d'une faculté spéciale, supraseïisible, <iui le rende intelligent, c'est-à-dire capable de découvrir dans les choses contingentes elles-mêmes les types possibles et nécessaires qu'elles expriment, d^ulu- Mais si vous insistez, et si vous leur demandez pourquoi les choses sont intelligibles et^ l'homme intelligent, en d'autres termes comment des objets contingents peuvent contenir et exprimer des essences nécessaires, et comment un esprit contingent peut être fait pour découvrir et contempler des objets nécessaires, ils sont unanimes à vous répondre par la belle et profonde théorie de la < lumière divine >, Cette lumière divine n'est pas supprimée dans leur théorie ; elle est seulement mise à sa place, et pour ainsi dire reculée à Farrière-plan. Ce n'est plus elle qui est vue ou qui voit à notre place, mais elle est la cause première qui rend les objets visibles, et qui nous fait voir en nous rendant intelligents.

Sob™s D'abord, elle rend les objets intelligibles. Jamais ''Ibiei" ^^^ êtres contingents ne pourraient contenir ce caractère de nécessité qui distingue leurs essences, s'ils n'étaient des copies et des images de l'idéal nécessaire et éternel. S'il nous suffit de regarder le réel pour voir en lui l'idéal, c'est que l'un a été moilelé sur l'autre. Aussi S.Thomas affirme-t-il en vingt endroits que les choses contingentes tirent toute leur intelligibilité de ce qu'elles sont les imitations des idées divines :

« Nihil eiiim intelligitur, nisiinqnantum habet Dei similitudinem > (1). De même que tout ce qui est tire son être de l'être premier ; ainsi tout ce qui est vrai tire sa vérité de Dieu Vérité éternelle : « Omne verum

(1) s. Thomas, Opiisc. super Boetium, De Trimtate. « Veritas rerum est secunduiii qnod conformautur suo priacipio, scilicet intellectui divino. » 1», q. 10, a. 5, ad 2.

geul.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 201

a Veritate verum est. > L'intelligibilité des choses trouve donc en Dieu son dernier pourquoi : elle est l'empreinte inimitable que l'intelligence divine a laissée dans son œuvre.

En outre, c'est la lumière divine qui nous rend in- Eiie rend telligents. En effet, comment des esprits bornés et mièlp contingents pourraient-ils avoir en eux le désir de chercher et la puissance de découvrir dans les créatures cette empreinte divine, s'ils n'étaient eux-mêmes faits à l'image de Dieu, éclairés et dirigés par une action divine ?

« Oui, dit S. Thomas, le Verbe illumine efficacement tout homme venant en ce monde, parce que tout ce qui est par participation, dérive d'un principe qui est tel par son essence. Le Verbe donc étant par sa nature la vraie lumière, il est nécessaire que tout ce qui éclaire, éclaire parle Verbe, en tant qu'il participe de lui > (1). — Et ailleurs il répète que toute l'efficacité de la lumière créée de notre esprit ne saurait provenir que de sa ressemblance avec la lumière incréée.

«c Lumen nobis inditum est Ejus similitudo... nec hoc lumen habet aliquam efficaciam nisi ex prima luce > (2).

Mais ce n'est pas seulement parce que notre esprit

(1) « Omne enini quod est per participationem, derivatur ab eo quod est per essentiam suam taie : ut omne iguitum est hoc per participationem ignis, qui est ignis per suam naturani. Quia ergo Verbum est lux vera per suam naturam, oportet quod omne iucens luceat per ipsum, in quantum ipsum participât. Ipse ergo illuminât omnem hominem venientem in hune mundum. » S. Thomas, In Joann., c. I, lec. 5.

(2) « Ipsa increata veritas non est proximum principium quo intelligimus et judicamus ; sed quia per lumen nobis inditum, quod est ejus similitudo, cognoscimus et judicamus. Nec hoc lumen habet aliquam efticaciam, nisi ex prima luce. » S.Thomas, Opusc. in Boet. De Trin., q. 1, a. 3, ad 1. — c Virtus intellectualis creaturae, quasi a prima luce derivata est. » 1», q. 12, a. 2. — In luce primse veritatis omnia intelligimus et judicamus, in quantum ipsum lumen iiitellectus nostri nihil aliud est quam qusedam impressio veritatis primas. » 1», q.yS.a.iJ.

202 ÉTUDES MULOSOI'JIKJUES

est une image de l'esprit divin que nous sommes intelligents, c'est encore parce que sa lumière nous dirige efficacement dans nos actes d'intellection. Nous ne reviendrons pas sur cette nécessité du Premier Moteur, commune à toutes nos facultés et déjà démontrée Eiiecon- daus uotre dernière thèse. Il s'agit ici d'une prémoson"Vé- tion et d'une direction spéciales. Car, remarquons-le bien, ce n'est pas au hasard que l'intellect agent opère ses abstractions ; il pourrait abstraire une partie quelconque de l'objet sensible, contempler sa largeur, par exemple, sans sa longueur ou sa profondeur. Non, il abstrait à la fois tout ce qui est contingent, pour ne laisser que le point de vue nécessaire ; en sorte qu'une faculté contingente parvient, du premier coup et sans hésiter, à façonner, pour ainsi dire, un objet nécessaire. Une telle opération serait invraisemblable, — surtout dans une faculté aveugle de sa nature, comme l'intellect agent, — si nous n'admettions cette direction et ce concours spécial de l'intelligence divine que S. Thomas a si heureusement appelés une ilhimination intellectuelle «. Omnis cognitio veritatis, dit le saint docteur, est quœdam irradiatio et participatio legis œternœ, quœ est veritas incommittabilis » {!). Et il répète vingt fois : « Nosautem non lumen naturaliter sumiis, sednb illo Lumine illumina7mir,ut sapientia lucere possuntiis > (2).

Ainsi Dieu nous éclaire de deux manières, soit en nous donnant une faculté intellectuelle, image créée de sa Lumière incréée 3) ; soit en l'inclinant et en la

(1) s. Tlioniiis, l-» :.'», q. 93, a. 2. — « Mens hominis est quasi Inx illuminata luce divini Verbi. » 3», q. ô, a. 4, ad 2. — « Lux, id est vila illa quffi est lux hominuni, in tenebris lucet. scilicel in aniuiabus et uientibus creatis, irradiando semper omnes. » In Joan.. c. 1. lec. 3, a:2.

(2) S. Thomas, De Fide et Synib., c. VI, n. G.

(3) « Parlicipata siniilitudo luminis increati. » S. Thomas. 1», q. 84, a. 5. — « Diviuœ ventatis siniilitudo quœdam. » Contra Gent., 1. 3, c. 47.

Résumé.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 2U3

dirigeant dans son opération, d'une manière conforme à sa nature (1); en sorte que l'acte intellectuel serait inexplicable sans le concours de Dieu, selon la belle parole de S. Thomas : « omnis apprehensio intellectusa Deo est » (2).

Dieu est donc la lumière de notre connaissance subjective, comme il est la lumière de notre connaissance objective (3). Supprimez la vertu de cette divine lumière, aussitôt la nature contingente devient ténèbres, car elle cesse d'être le miroir des idées nécessaires : de son côté, l'opération abstractive de notre esprit devient impossible et inintelligible. Nous retombons dans l'impuissance des systèmes sensualistes, qui s'épuisent en vains efforts pour tirer le nécessaire du pur contingent, et qui sont logiquement conduits à nier ou à traiter d'illusion le caractère nécessaire de nos idées.

Il faut donc admettre, répétons-le encore une fois, conciadans le sujet et dans l'objet, cette empreinte divine, *'""" cette lumière qui, dans l'ordre naturel (4), « illumine tout homme venant en ce monde >, si l'on veut expliquer le plus grave problème de la psychologie, celui de l'origine de nos idées. Quel que soit le rôle qu'on attribue à cette divine lumière ; qu'on la considère comme cause objective avec les ontologistes, ou comme cause formelle avec les innéistes et les traditionalistes, ou comme cause première efficiente avec

(1) « Actio intellectus et cujuscumque entis creati dependet a Deo quantum ad duo. Uno modo in quantum ab ipso habet perfectionem, sive formam per quam agit : alio modo, in quantum ab ipso movetur ad agendum ». S. Thomas, 2» 2ae, q 109, a. 1. — « In quantum conservât eam, et in quantum applicat actioni, et in quantum ejus virtute omnis virtus agit. » QQ. Disp. De Pot., q. 3, a. 7.

(2) S. Thomas, 1», q. 16, a. 5, ad 3.

(3) Voy. ces deux thèses développées par le Gard. Zigliara, De la lumière intellectuelle, 1. IV, c. 12 et c. 13.

(4) C'est bien à l'ordre naturel que S. Thomas applique la parole de S. Jean ; In Joan., c. 1, lec. 3, n" 2 ; et lec. 5.

20i ÉTUDES l'UiLOSÛl'UlQUES

S. Thomas, il est sûr qu'on ne peut s'en passer, et que l'existence nièmede notre raison marc^uée d'un sceau divin, est une preuve de l'existence de Dieu (1)

Que ce sceau divin soit encore plus manifeste, une fois démontrée Texistence de Dieu, nous n'en disconvenons point. Cependant c'est là un fait assez clair, par lui-même, ce nous semble, pour compléter au moins et pour renforcer les autres preuves de l'existence de Dieu. Bien n'empêche d'ailleurs que la même raison qui nous éclaire sur Dieu, en soit éclairée à son tour. Au contraire, preuve et contre-épreuve se trouvant d'accord, la démonstration devient ainsi complète.

3° Preuve tirée du caractère absolu de la Vérité,

Mais ce n'est pas seulement l'apparition, en nos esprits contingents, d'idées ou de jugements nécessaires, immuables, éternels, — c'est l'existence même de la Vérité, indépendamment de toute intelligence contingente et de tout objet créé, qui nous prouve l'existence de Dieu.

Exposé En effet, que les idées nécessaires soient ou ne soient

de I ar- ' tl

guiuent. pas exprimées dans les créatures ; qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas d'intelligence humaine ni angélique pour les découvrir et les contempler, certaines vérités n'en subsistent pas moins. Par exemple : Vêtre est possible ; le tout est plus grand que la partie ; les trois angles d'un triangle valent deiix droits ; il faut faire le bien et éviter le mal; ce sont là des vérités éternelles, absolues. 11 nous est impossible de concevoir qu'à un seul moment delà durée, en aucun point de l'espace,

(1) « Psalmista respondet dlcens : Sig)iritum est super nos Utmen vullûs lui Domine, quasi dical Per ipsain sigillalionem diviiii luminis in uobis omnia lieuioustianlur. » S. Thomas, 1', q. 84, a. 5.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 203

sur cette terre ou dans une autre planète, ces vérités ne soient plus vraies, alors même que les esprits créés qui les savent deviendraient ignorants ou seraient anéantis. Mais si ces vérités subsistent indépendamment de nous, indépendamment du temps et de l'espace, elles ne peuvent subsister que dans une intelligence nécessaire et éternelle que nous appelons Dieu : donc Dieu existe.

Pour échapper à cet argument, certains philosophes (1) nous font observer que la nécessité éternelle non. des vérités ou des possibilités, n'implique pas nécessairement qu'elles soient comprises ^^ acte par une intelligence éternelle, mais seulement qu'elles soient co?npréhcnsibleSf c'est-à-dire faciles à comprendre dès qu'une intelligence existera. Il suffit, nous disent-ils, que ces vérités existent de toute éternité en puissance, fundamentaliter ; il n'est nullement requis qu'elles existent formellement, formaliter, c'est-à-dire pensées par un esprit.

Mais cette distinction, qui en elle-même est plausible, ne saurait soustraire nos adversaires à notre con- ^'fP""^^^ clusion. En effet, répliquerai-je, si ces vérités exis- '"J^'tent de toute éternité au moins en puissance et dans un fondement objectif, fundamentaliter ^ je demande quel est ce fondement éternel où elles existent.

On comprend que l'idée de cercle se trouve en puissance dans tel cercle, puisqu'il a l'essence de cercle; que l'idée de carré se trouve dans tel carré ; que l'idée de montagne se trouve dans telle montagne, pour la

(1) p. Lahousse (/Vœ/ec^iOTies metaph., III, p. 97-104) combat cette preuve, reconnue légitime par Kleutgen {La philosophie scol., IV, n°* 915, 936, 989). Mais celui-ci l'expose sans précision, et celui-là d'une manière inexacte. Le P. Lahousse répond que le fondement objectif des purs possibles se trouve dans la non-contradiction de ces termes, mais le fondement objectif de ces termes eux-mêmes où se trouve-t-il avant leur réalisation, sinon dans l'intelligence de l'éU'e nécessaire ?

même raison. Mais l'idée des possibles et de tous les possibles où est-elle avant leur réalisation successive ? Ce n'est pas dans les o6;^^5 intelligibles correspondant à ces idées, puisqu'ils n'existent pas encore ; il faut donc que ce soit dans un sujet intelligent ; à moins d'imaginer ces purs possibles comme des ombres flottant dans le vide, et comme des manières d'être sans être, ce qui serait absurde, n faui Pourrait-on dire qu'un être nécessaire, mais ma-

uneintel- *

ligence térlcl et inintelligent, suffit à jouer ce rôle de support et à contenir à la fois toutes les essences existantes ou possibles? Nullement, puisque chacun des êtres matériels est limité par sa propre essence et ne peut contenir des essences étrangères, encore moins toutes les essences possibles à la fois. Il n'y a que l'être spirituel, l'intelligence, comme l'a très bienfait remarquer Aristote, qui soit capable de représenter toutes les essences, et de devenir, pour ainsi dire, tout à la fois, idéalement : 'H '}^-jy-h ~à ovra tm; h-i r.y:jza (1). Il faut donc que le sujet commun de tous les possibles soit une intelligence.

Mais, si le seul être où de toute éternité, se puissent trouver réunies, comme dans leur fondement commun, toutes les essences des choses possibles, est une intelligence, il nous faut conclure que toutes ces essences et toutes les vérités qu'elles expriment, sont non seulement intelligibles en puissance, mais encore saisies et comprises en acte, par cette suprême intelligence. Le fondement objectif de la vérité éternelle se confond ainsi avec Tlntelligence de Dieu ; en sorte que prouver l'existence de la Vérité, c'est prouver l'existence de Dieu.

(1) Aristote, De anima, L. 111, c. 8, § 1.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 207

Voici en quel beau langage, Bossuet, à la suite de Beau

rs • t ^ ^ " témoi-

S. Augustin, a développe cette preuve : gnage je

« Toutes ces ventes... subsistent indépendamment de tous les temps : en quelque temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra ; mais en les connaissant il les trouvera vérité, il ne les fera pas telles ; car ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs objets, elles les supposent. Ainsi, ces vérités subsistent devant tous les siècles, et devant qu'il y ait un entendement humain... et je vois clairement qu'elles seraient toujours bonnes, toujours véritables, quand moi-même je serais détruit avec le reste. Si je cherche maintenant, où, et en quel sujet, elles subsistent éternelles ou immuables, comme elles le sont, je suis obligé d'avouer un Être où la vérité est éternellement subsistante, et où elle est toujours entendue ; et cet Être doit être la Vérité même, et doit être toute vérité ; et c'est de lui que la vérité dérive dans tout ce qui est et ce qui entend hors de lui... Ces vérités éternelles, que tout entendement aperçoit toujours les mêmes, par lesquelles tout entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu, ou plutôt sont Dieu même. Car toutes ces vérités éternelles ne sont au fond qu'une seule vérité. En effet, je m'aperçois en raisonnant que ces vérités sont suivies... La vérité est une de soi. Qui la connaît en partie, en voit plusieurs, qui les verrait parfaitement, n'en verrait qu'une > (1).

Ce raisonnement, d'une force et d'une beauté saisissantes, nous élève ainsi plus haut que l'existence de Dieu, jusqu'à sa nature spirituelle et unique.

(1) Bossuet, Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, p. 5, — Cfr. Fénelon, De VExistence de Dieu, 2' p., ch. 4.— S. Augustin, Conf., L. 7, c. 17; De lib. arb., L. 2, c. 12 etsuiv.— Cousin, Du vrai, p. 72.

ï-e» Le lecteur attentif a déjà compris combien cette

preuves

uprwn belle preuve de Bossuet est différente de la preuve a priori préconisée par S. Anselme, Descartes ou Leibnitz.

Au premier abord ellesont cependant un air de ressemblance ou de parenté qui pourrait nous mettre en défiance. Dans les deux cas, en effet, on semble raisonner de la même manière, conclure de la possibilité à l'existence, en disant:

Je conçois le nécessaire ou l'infini ;

Donc il existe.

Mais ce n'est là qu'un faux air de ressembl;ince,qui ne doit pas nous tromper. La mineure sous-entendue du syllogisme est différente, et la majeure exprimée est prise dans un tout autre sens, comme il sera facile de nous en convaincre, après avoir rappelé la nature de l'argument a priori, sous les formes multiples qu'il a successivement revêtues, car cet argument a eu cette étrange fortune, que tous ses défenseurs ont senti le besoin de le modifier pour le faire accepter. S- An- s. Anselme disait (1) : i'ai l'idée d'un être infini.

sclrnc.

c'est-à-dire d'un être au-dessus duquel on n'en peut concevoir de plus grand. Mais si cet être n'existait pas réellement, on pourrait en concevoir un plus grand, car un Dieu réel est plus grand qu'un Dieu idéal; donc cet être, au-dessus duquel on ne peut rien concevoir de plus grand, doit exister idéalement et réellement.

Descartes Dcscartcs, daus ses Méditations (2), essaye d'amé-

(1) s. Anselme, Proslogium, ch. 2, 3. Cf. S.Bonavenlure. [tinerarittm,

(2) « Revenant à examiner l'idée que j'avais d'un être très parfait, je trouvais que l'existence y était comprise, en même façon qu'il est compris en celle du trianf^le, que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en celle d'une sphère, que toutes ses parties sont également distantes du centre ou même encore plus évidemment. Par consf quent, il est

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU SO'J

liorer l'argument, en lui appliquant son fameux principe universel de « l'idée claire ».

On doit, dit-il, affirmer d'un objet tout ce qui est clairement contenu dans sa notion. Or l'existence, qui est une perfection, se trouve clairement contenue dans la notion d'être parfait. Donc il existe.

Enfin Leibnitz (1), qui paraît encore moins con- f-eib"''^vaincu que Descartes par la formule de S. Anselme, la transforme encore plus complètement :

L'être parfait est possible, écrit-il ; mais s'il n'existait pas déjà, il ne serait plus possible de le réaliser; (car il devrait passer de la puissance à l'acte; ce qui serait une imperfection) ; donc il existe.

A.U fond, ces trois philosophes ont cela de commun, qu'ils croient pouvoir conclure légitimement de l'idéal au réel, en dépit des lois de la logique qui défendent de con cluve de génère ad g enus. On aura beau, en effet, creuser une notion idéale, on n'y trouvera jamais contenu que des perfections et une existence idéales.

La seule conclusion permise, c'est qu'un tel être critiqua, dont la nature impliquerait l'existence, estune conception de notre esprit, et que, s'il n'existait pas déjà, il sera irréalisable. Mais il ne suffit pas qu'un tel être soit dans la pensée, pour qu'il soit en même temps dans la réalité. « iVon tamen propter hoc seqidtur {taie ens) esse in rerum naturâ^ sed in apprehensione intellectus tantum > (2). Cette réplique de l'Ange de l'Ecole nous paraît fort juste. Vouloir dans une notion idéale trouver des perfections réelles, serait aussi étrange que de vouloir découvrir dans un homme en

pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet otre si parfait, est ou existe, qu'aucune démonstration de géométrie le saurait dire. » {Médit. \o.) Cf. Princip. phil., p. 1, C 44.

(1) Nouveaux essais, L. IV, c. 9, § 7. — Cf. Gudworth, System, intell., c. 5, § lUl qui paraît avoir devancé Leibuitz,

(2) Cf. S. Thomas, 1% q. 2, a. 1, ad 2.

l'idée dk diel i\

210 ÉTUDES PHILOSOPUIQUES

peinture plus qu'une tête et des bras en peinture, mais des membres réels. Ah ! sans doute, s'il nous était donné de voir face à face Tessence divine, nous verrions l'identité de son existence réelle et de son essence, suivant la belle parole de Bossuet: « sa perfection est sa raison d'être > (1). L'intuition aurait ainsi remplacé pour nous le raisonnement. Mais hélas 1 nous ne contemplons a priori, que nos idées, c'est-àdire des possibilités et non des existences. Telle est la critique que, cinq siècles avant Kant, formulaient déjà les scolastiques, contre l'argument a p^Hori, et à laquelle nous nous voyons forcé de souscrire. Parallèle L'argument de Bossuet au contraire ne part pas

des deux . . , o • , ■ ^ ^^• • . i , • .

procédés, d une idée, mais d un fait réel, 1 existence des ventes nécessaires, qu'il ne considère plus au point de vue idéal et subjectif des possibilités pures qu'elles expriment, mais au point de vue objectif et réel. C'est un fait certain pour l'intelligence humaine qu'il y a des vérités nécessaires et éternelles, indépendantes du temps et de l'espace, indépendantes de toute intelligence créée. Mais ce fait réel doit avoir une cause réelle ; et cette cause ne saurait être que la subsistance de ces mêmes vérités dans une intelligence éternelle, nécessaire, immuable ; donc cette intelligence existe.

On voit combien les deux procédés de raisonnement sont distincts et même opposés. Impossible de les confondre. Si Bossuet et S. Anselme ont l'air de dire l'un et l'autre :

Je conçois le nécessaire, V infini :

Donc il existe ;

En réalité, c'est dans deux sens bien différents. L'argument de S. Anselme serait plutôt celui-ci :

Je conçois l'infini comme une notion possible \

(1) Bossuet, Elévation suvies mystères, l" Elév.

t'iDÉE DE DIEU. — I. EXISTENCE DE DIB'T 21 1

Or cette notion possible contient Vexistence réelle ; donc il existe.

Bossuet au contraire raisonne ainsi :

Je conçois la xiérité commeun fait ayant une existence absolue ;

Or cette existence absolue n'a sa raison d'être qu'en Dieu ; donc il existe .

S.Anselme raisonne a pWoW, Bossuet a posteriori ; celui-là part d'une idée, celui-ci d'un fait ; Tun s'appuie sur le principe d'identité, l'autre sur le principe de causalité. Aussi Bossuet applique-t-il son raisonnement à toute vérité nécessaire ; tandis que S* Anselme est obligé de le restreindre à l'idée de parfait, qui seule peut contenir toute perfection, y compris celle d'exister. L'opposition des deux preuves ne saurait être plus saisissante.

Concluons en accordant que tout n'est donc pas conciafaux dans le fameux argument qui a séduit tant de grands esprits:

Je conçois le nécessaire, l'infini : donc V existe.

S'il a un sens critiquable et sophistique, il pei;t être entendu de manière à exprimer une vérité très belle et très profonde. De même que la contingence ou l'insuffisance des êtres qui nous entourent exige un support qui est la toute-puissance d'une cause première ; ainsi la nécessité des vérités éternelles exi^e pour subsister le support d'une intelligence éternelle, où elles soient toujours entendues.

Examinons si l'on ne pourrait pas en dire autant d'un autre argument à peu près semblable et dont Tallure est aussi tière :

J'aspire à Vinfini ; donc l'infini existe.

212 ÉTUDES PQILOSOPniQUES

i° Preuve tirée des aspiraiions de V âme v ers V infini.

^rTtiS" "^^^ psychologues de tous les siècles se sont pin linfiui. ''^ décrire ces aspirations de l'âme qui nous orientent vers l'infini : en voici un tableau tracé de main de maître par un de nos contemporains.

«Que suis-je? Un être fini qui, par un mouvement naturel, tend à l'infini dans toutes les directions de son activité. Qu'est-ce que mon intelligence? Une ignorance qui tend à la science, à la lumière sans ombre, à la vérité sans borne et sans mélange, et qui, si haut qu'elle s'élève et si avant qu'elle pénètre, veut toujours monter et creuser davantage, parce que ce qu'elle sait est toujours infiniment distant de ce qui lui reste à apprendre. Qu'est-ce que ma volonté, sinon une force qui, partant de l'extrême imperfection et de l'extrême faiblesse, se sent appelée à un perfectionnement continu, c'est-à-dire à un mouvement auquel l'idée de ma perlection absolue peut seule tracer sa route? Qu'est-ce que mon cœur, sinon un amour borné dans sa puissance, infini dans ses vœux, cherchant partout cet infini, cet inépuisable aliment de sa faim insatiable, le rêvant dans les choses créées, par une illusion qui dure autant que leur poursuite et s'évanouit avec leur conquête, se désabusant par la jouissance elle-même, et condamné à n'être pas satisfait tant qu'il demande au fini ce que le fini ne contient pas? Qu'est-ce que ma vie, sinon un flot qui s'écoule et qui, en s'écoulant, invoque obstinément la stabilité, le repos et la béatitude ? > (1 )

Ces appels de l'esprit et du cœur humains, vers une vérité, une bonté, une beauté sans mélange, infinis, sont la caractéristique de l'être raisonnable, ce qui le

(1) De Margerie, Théodicée.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 213

distingue de la bête, incapable de découvrir l'idée Générale et de s'élever à l'infini.

, Reste à savoir si cet objet de nos facultés les plus ce nobles a une existence réelle ou seulement idéale. pSlat,

On pourrait dire, en elïet, que cet objet de nos pensées et de nos aspirations n'est qu'un idéal sublime, qui nous provoque à chercher le plus parfait, et à nous élever de plus en plus dans les voies d'un progrès indéfini. On pourrait croire aussi que cet objet n'est qu'une vaine idole de perfection, inventée par notre cœur pour se consoler des désenchantements que les fausses apparences du vrai et du bon ne cessent de semer sur le chemin de la vie. Cette idole n'aurait d'autre réalité que celle que notre cœur lui souhaite, ou que notre imagination lui confère.

Mais cette explication ne suffirait pas à légitimer les aspirations de notre nature. Si l'idéal n'est qu'un rêve, une chimère inaccessible, pourquoi le poursuivons-nous? C'est un beau rêve, sans doute, et nous pourrions le contempler, l'admirer; mais le désirer sérieusement, le poursuivre sans trêve ni relâche pendant toute la vie, préférer ce bien futur et imaginaire aux biens présents et réels, lui donner ce témoignage qu'aucun n'égale, celui du sacrifice ; sacrifier pour lui mon repos, mon égoïsme, mes affections, mon bien-être, ce serait un acte essentiellement déraisonnable, puisqu'il consisterait à préférer ce qui n'est pas à ce qui est, la chimère à la réalité, un acte mauvais et injustifiable que m'imposerait la nature.

Et que l'on ne dise point que ces aspirations supé- j^ ^^ rieures, toujours inassouvies ici-bas et toujours re- "'','g*'^^'* naissantes, proviennent du caprice de notre liberté, détruire. des égarements de notre fantaisie, en un mot de notre propre faute, et qu'il ne tient qu'à nous de ne plus nous tourmenter inutilement. Non, c'est l'essence

214 ÉTUDES pniLûaoïfiioucs

même de notre esprit de (endre à l'idéal et à l'infini ', c'est la nature de noire intelligence de désirer la vérité vraie, sans lacune et sans ombre ; c'est la nature de notre cœur de soupirer après un bonheur sans mélange et sans fin. Tout homme éprouve nécessairement ce besoin de l'esprit et du cœur, et ne peut le supprimerenlui.il peut, sans doute, s'égarer dans la recherche des moyens particuliers qui tendent à cette noble fin, placer sou bonheur dans la richesse ou la pauvreté, dans les délices des sens ou dans le mépris de ces désirs trop grossiers : le choix de ces biens particuliers est laissé à la liberté individuelle. Mais l'homme n'est pas libre de ne plus tendre à la vérité, au bonheur parfait, en un mot, à la béatitude que nous fait entrevoir et espérer cet idéal sublime qui nous poursuit partout.

Poî ou Ces aspirations supérieures, qui sont le noble tour- Se" i^^ent de notre vie, sont donc le fait de la nature qui universel, jjqus a créés. Etdésormals il ne nous reste plus qu'à croire à la valeur de nos facultés naturelles, et de toutes nos facultés sans exception, pour atteindre leur ol)jet propre, lorsqu'elles s'exercent dans les conditions normales, ou à verser dans le gouffre sans fond dupyrrhonisme. Ou bien l'humanité est un être monstrueux ayant des facultés et des aspirations sans objet ; ou bien il faut qu'au besoin de justice, de prière, de bonheur qui la tourmente, réponde un objet supérieur capable d'y satisfaire. De quel droit, en ellet, vous fier à une tendance naturelle et pas à une autre ; de quel droit croire à une faculté et pas à toutes? Notre cœur ne vaut pas moins que notre raison. Il faut les rejeter l'un et l'autre ou les admettre ensemble; admettre que ces facultés les plus nobles de l'esprit humain sont sans objet, c'est-à-dire contradictoires et mensongères; ou admettre que leur objet est

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 213

vrai, et que l'élan irrésistible vers cet objet est bon. « Ne dites donc plus, s'écriait un orateur de Notre- Dame, que mon cœur le crée, cet objet adorable, dites qu'il le devine, qu'il le pressent, qu'il l'invoque et qu'en l'appelant à grands cris, il lui rend tout ensemble le plus décisif et le plus touchant des témoignages » (1).

Tel est le sens de cette parole souverainement belle et profonde de S. Thomas dont toute cette preuve n'a été que le développement: « desiderhim fiatnrœ non potest esse inane. ..Fritstra autem esset hœc ordinatio intellectus (et zolunfatis) in infinitum^ nisi esset aliqua resintelligibilis hifinita (2). » Parole que nous pourrions avec un contemporain traduire de la sorte : < Un seul soupir de l'âme vers le meilleur, le parfait, est une démonstration plus que géométrique de la Divinité. »

Nous convenons cependant que ces preuves, si ?<":'«« belles et si solides soient-elles, ne s'adressent qu'à de cette une catégorie d'esprits, aux penseurs d'élite, aux métaphysiciens de profession, ou comme on dit aux hommes du métier. La plupart des hommes se laissent plus volontiers conduire à Dieu par un autre chemin. Les philosophes eux-mêmes, aux heures de crise, où les passions se réveillent, où l'esprit se trouble, ne trouvent plus ces lumières suffisantes pour déterminer leur conduite. Il leur faut faire appel alors à la conscience morale, à la croyance au devoir, qui est une nouvelle manifestation de Dieu encore plus éclatante.

(1) Mgr d'Hulst, Conférences de N. Dame, 1892, p. 66 (2» conf.) qui cite la belle parole de M. Vacherot : « Tu n'es pas seulement divin, sublime idéal, tu es Dieu ! »

(2) S. Thomas, In. I, dist. 8, p. 1, a. 2, ad 1. Contr. Gent., 1. I, c. 53. — Elle est encore de lui cette belle et profonde parole : « Nihi desideratur nisi in quantum habet similitudinem Dei. »

preuve.

ti9 ÉTUDES PQfLOSOPnrgUES

6* Preuve tirée de tordre moral ou au, devoir .

ruissance L'appel aa devoir qui surgit des profondeurs de la p*»uve!' conscience humaine, avec une évidence irrésistible et, une autorité souveraine, a toujours été pour les esprits les plus troublés par les disputes et les contradictions des philosophes, une barrière infranchissable au scepticisme.

Il suffit (l'avoir une âme droite et honnête, pour savoir qu'il y a des lois morales qui s'imposent à notre conduite, celles-ci par exemple : 11 faut faire le bien et éviter le mal ; la perfidie, la trahison, la haine, la fraude, l'homicide sont un mal; la droiture, la fidélité, la charité, la probité, la piété filiale sont un bien ; il vaut mieux rester pauvre et malheureux, en restant honnête, que d'acquérir les richesses et le bonheur par une lâcheté ou une infamie. Voilà des vérités qui s'imposent à la fois à notre conscience et à notre raison, sous toutes les latitudes, dans tous les climats, dans tous les siècles, et dans tous les états de la civilisation ; des vérités éternelles, immuables qui revêtent une force impérative si absolue, qu'on a pu leur donner le nom d'impératif absolu, catégorique. Reeon- Devaut Cette barrière, disions-nous, tout scepticisme Hscep- honnête vient se briser. Kant lui-même, après avoir liciues. jjjiggj-j doute l'existence ou la cognoscibilité du monde extérieur, la vérité objective de nos idées et de nos principes, et jusqu'à l'existence du moi individuel, se voit contraint de reconnaître la distinction du bien et du mal, et le caractère absolument obligatoire de cet appel au devoir. Le philosophe de Kœnigsberg en tire la croyance à Texistonce de Dieu ; nous le ferons à notre tour, mais plus légitimement que lui, car nous n'avons pas commencé comme lui par suspecter la

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 217

valeur objective de nos idées, de nos premiers principes, et amoindri à l'avance la légitimité de nos raisonnements.

Le devoir se révèle à nos consciences de trois ma- Tn>ie niéres (1) : d'abord par le sentiment de la liberté. A "^al uè-°

la différence des agents physiques, je me sens libre — au moins dans bien des cas — d'agir ou de ne pas agir, de comparer les motifs et d'attribuer à tel motif, même s'il est inférieur en soi, une prédominance qu'il n'aurait pas par lui-même ; de déclarer meilleur' pour moi ce qui est moins bon en soi, et de préférer par exemple le bien sensible au bien moral.

J'ai ce pouvoir; mais je sais que je n'en dois point abuser. Et voici la seconde et principale révélation du devoir : c'est la claire vue de V obligation. Je distingue le bien du mal, ce qui est permis de ce qui est défendu ; et si je manque à mon devoir, je ressemble au soldat qui lâche pied, au mandataire qui trahit son mandat; j'introduis le désordre volontaire dans le monde moral : je suis coupable.

Ce désordre restera- t-il éternellement impuni ? Non ; et voici la troisième et dernière révélation du devoir : le pressentiment de la sanction. Une loi qui n'aurait aucune sanction ne serait plus une loi, puisqu'elle pourrait être impunément violée. Tout au plus serait-elle un conseil, une indication facultative, mais sans ce caractère obligatoire et absolu que nous avons constaté. Donc, si j'abuse de ma liberté pour faire le mal, le triomphe de mon mauvais choix ne peut être que passager, et doit faire place tôt ou tard aux revendications de l'ordre éternel. Je mérite d'être

(1) Cf. 2« Conférence de N.-Dame, 1892, p. 48, par Mgr d'Hulst que nous anal}"sons dans ce passage.

voir.

châtié, et je (lois redouter l'tieure de la justice : tel est le témoignage de ma conscience.

Eh bien ! ce triple témoignage prouve Dieu. Dieu, en elFet, vient se placer comme un anneau nécessaire entre ces trois chaînons dont se compose la trame moral ■.

D'abord, si ma liberté est liée par l'obligation, c'est ufre^^wé Qu'il y a quelqu'un iiui la lie ; si elle se sent soumise

d'un Le-i j^a i t'-i

guiateur. à Quc loi, c cst qu il y a un Législateur qui commande ; elle est sujette, donc elle a un Maître, car on n'est pas le sujet de soi-même. Et où est-il ce Maître caché dans tous les préceptes dont ma conscience est l'écho ? Il ne fait pas partie de moi-même. Autrement, il ne me serait pas supérieur et je pourrais méconnaître son autorité.

On dit quelquefois, il est vrai, que l'instinct ou la raison commandent. Ce sont là des métaphores. La raison découvre la loi, mais elle ne la crée pas ; car cette loi est universelle, nécessaire, éternelle, infaillible, tandis que la raison est particulière, mobile, faillible et contingente. La loi découverte parla raison est donc au-dessus d'elle. De son côté, l'instinct pousse, entraîne,d'une manière aveugle, irrésistible ; il ne m'impose par lui-même aucun devoir ; est-ce que la pierre a le devoir de tomber? parfois même il est en contradiction avec mon devoir. L'instinct n'est donc pas le devoir. Il faut donc chercher le Maître hors de moi, hors de ma raison ou de mon instinct.

Il faut aussi le chercher hors de mes semblables. Tous en effet se sentent, comme moi, sujets de ce Maître invisible.

Le Maître est donc hors de nous. 11 nous est supérieur puisqu'il nous commande. Il nous est antérieur puisque toutes les générations présentes ou futures sont d'avance soumises à son empire. Il est un Mai-

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 219

tre réel et pas une simple abstraction, car l'abstraction est une opération de l'esprit qui ne saui-ait être antérieure à l'esprit. Une abstraction est d'ailleurs incapable de légiférer et d'imposer ses volontés.

Voilà donc un Législateur réel et concret, distinct de nous, qui nous précède et nous domine, qui impose ses lois à tout homme venant en ce monde, nous l'appelons notre Seigneur et Maître, ou notre Dieu,

Mais ce n'est pas tout. Dieu intervient une seconde ^'Ji'^**''* fois pour lier les deux derniers anneaux de la chaîne J"&emorale ; pour unir la sanction à l'obligation»

Je viens d'agir bien ou mal, je sens que j'ai bien fait ou mal fait. Par là même je me sens responsable. Mais envers qui? On est toujours responsable envers quelqu'un. Dire qu'on l'est envers soi-même, c'est se payer de mots. La responsabilité est illusoire, s'il est en mon pouvoir de l'anéantir en me déclarant quitte.

Le créancier, me direz-vous, c'est l'ordre absolu. J'en conviens ; mais pour exercer sa créance ou faire payer sa dette, il faut que cet ordre absolu, cet idéal, se personnifie dans un agent réel. Pour que réternelle justice ne soit pas un vain mot, il faut qu'elle soit vivante et agissante, incorruptible et toute puissante, patiente et éternelle, en un mot, qu'elle soit Dieu même. Otez Dieu, et le pécheur pourra se vanter jusqu'au bout d'avoir bravé l'ordre impunément. Otez Dieu, et le juste aura vainement souffert; et l'appel qu'il a interjeté au delà de ce monde contre le scandale de l'iniquité victorieuse, se sera perdu dans le désert des abstractions mortes, dans le vide des formules impuissantes. S'il n'y a plus de Juge ni de sanction, c'en est fait de la Loi.

« Il est donc vrai, conclut l'orateur de Notre-Dame, conciule sentiment moral appelle la réalité de Dieu. De là

sion.

cette émotion Je joie ou de tristesse qui, en dehors de tout espoir ou de toute frayeur, accompagne en nous la rectitude ou les égarements de la conduite. La tentation est venue secouer mon âme : l'appât du plaisir défendu a sollicité mon libre vouloir. Ai-je cédé à cette séduction que ma conscience réprouve? Sans attendre le châtiment que ma prévarication appelle, avant même que la crainte de l'expiation future soit venue inquiéter mon égoïsme, un nuage a passé sur mon ciel intérieur, une amertume a empoisonné ma jouissance, une mélancolie a pris la place de la joie coupable à laquelle j'ai sacrifié le devoir. Mais si j'ai vaincu le mal ; si aux instances pressantes de la tentation j'ai répondu fièrement : Non licet, il n'est pas permis ; si, pour soutenir jusqu'au bout cette résistance, j'ai dû ensanglanter mes mains et mes pieds aux épines du devoir, ah ! je n'ai pas besoin d'attendre que le prix longtemps retardé de la vertu me soit payé avec usure ; non, dès maintenant, et parmi les âpretés du sacrifice, une félicité intérieure m'envahit, une paix délicieuse me pénètre et me console. Ne niez pas cela, messieurs, vous vous feriez tort à vous-mêmes, et quelque chose de meilleur en vous que vos paroles, protesterait contre un démenti qui déshonore. Ne niez pas cela, car c'est le cri de la nature, et par conséquent l'écho de Dieu I »

Contre-épreuve tirée du consentement universel.

Le consentement des peuples, que l'on a coutume ^^'^'' d'invoquer en faveur de l'existence de Dieu, est ordi- '"^^"i^ nairement classé parmi les preuves morales. Le fait sur lequel s'appuie ici le philosophe pour remonter à l'existence de Dieu par voie de causalité, est en effet plutôt un fait moral, tiré de la pratique et des mœurs humaines.

A un autre point de vue, la raison de cet accord parmi les hommes, vient de ce qu'ils raisonnent ou qu'ils sentent tous de la même manière sur les vérités fondamentales ou élémentaires, et qu'ils sont également convaincus de la vérité des preuves rationnel-! les, par lesquelles, implicitement ou explicitement, l'esprit humain arrive jusqu'à Dieu.

L'adhésion unanime des peuples à la conclusion où nous venons d'arriver, est donc moins une preuve spéciale, qu'une vérification eî^ bloc, par la raison générale, des preuves ordinaires élaborées par la raison individuelle, pour prouver l'existence de Dieu.

L'autorité du genre humain ainsi entendue ne repose pas sur un instinct aveugle, encore moins sur le suffrage universel, mais uniquement sur l'évidence de la raison collective. Il est vrai que la raison collective est éclairée par la raison individuelle, dont elle n'est que le faisceau, pour ainsi dire. Cependant celle-ci à son tour est éclairée par la première. L'évidence individuelle, signe infaillible de la vérité, ne se produit en effet que lorsqu'on interroge les facultés sur leur objet propre dtms les conditions normales.

Objection

ri Réponse.

222 ÊIUUES «LlLOSOPUtUUE?

Mais que d'esprits malades ou faussés par l'ip^norance, les passions, le sophisme et l'esprit de système, qui ne sont plus dans les conditions normales pour bien juger! Ils doivent se défier d'eux-mêmes et se régler sur l'évidence des autres hommes, jusqu'à ce qu'ils aient recouvré la justesse, l'équilibre, et pour ainsi dire la parfaite santé des sens ou de l'esprit.

L'évidence de la raison collective n a pas à craindre ces défaillances. Tous les hommes ne sauraient être à la fois malades, fous ou hors de l'état normal. Si donc tous les hommes ont toujours raisonné ou senti de la même manière, au sujet d'une vérité si élémentaire et si fondamentale dans la conduite de la vie, nous pouvons en conclure que notre croyance en Dieu est le cri de la nature, ou si l'on veut, la conclusion légitime de l'exercice normal de nos facultés naturelles. Et si, par exception , quelques athées ont osé émettre une opinion discordante, c'est eux-mêmes qu'ils doivent soupçonnerd'aberration ou de maladie, et non pas le genre humain tout entier. Pour décider entre leurs raisons et les nôtres, il n'y a pas d'autre arbitre que la commune raison.

Telle est la portée décisive de cette preuve. On a bien cherché à l'affaiblir, en essayant de voir dans ce consentement universel un effet des préjugés de l'éducation, de l'ignorance des peuples au berceau, des passions de la foule, des calculs politiques ou de la fraude des prêtres des faux dieux; mais ces explications ne résistent pas à un examen sérieux.

Uéducation est assurément un moyen très court et très efficace pour propager une doctrine; mais elle suppose que cette doctrine a déjà été trouvée par les parents, et que les parents ont été moralement unanimes à l'adopter. Cette unanimité des parents resterait donc à expliquer, alors surtout que les préjugés dé-

l'idée de dieu. — T. EXISTENCE DE DIEU 223

ducation varient chez tous les peuples, et souvent d'une famille à l'autre. En outre, il faudrait expliquer comment tous les enfants ont pu être unanimes à accepter cette doctrine. S'ils ne l'avaient pas jugée vraie et conforme aux tendances naturelles de l'esprit et du cœur humain, il est clair que parents et enfants l'auraient répudiée tôt ou tard, surtout une doctrine qui aurait pour conséquence de gêner ou de réfréner leurs passions.

Vignorance des peuples dans l'enfance de la civilisation n'est pas davantage une explication satisfaisante de la croyance en Dieu . Les peuples ont pu ignorer le vrai mécanisme des lois de la nature ; attribuer à l'action des Génies les éclats de la foudre ou les fureurs de l'Océan ; confondre parfois l'activité des causes secondes avec celle delà cause première, et le domaine de la physique avec celui de la théodicée. Mais pour connaître avec certitude l'existence de deux empires, est-il donc nécessaire de savoir décrire exactement toutes leurs frontières ? Nullement. Pour avoir le sentiment de sa propre contingence et en conclure raisonnablement à l'existence d'un Seigneur et Maître, le bon sens naturel de chaque homme, si inculte qu'on le suppose, suffit à la rigueur, et la droiture de ce sentiment ne le cède en rien aux raisonnements de la science la plus haute.

D'ailleurs ces raisonnements et ce progrès quotidien de la science, ne font que confirmer, en la développant, la vérité implicitement contenue dans ce sentiment naturel au cœur de l'homme. C'est la science qui nous montre de plus en plus, par exemple, l'insutrisance des causes secondes et la nécessité d'une cause première pour expliquer les phénomènes ; c'est elle qui nous fait mieux comprendre l'ordre et les beautés de lu nature, encoreplusadmirableslorsqu'on

224 ÉTUUES PIirLOSOl'UlOlŒS

les contemple de plus près, grâce aux microscopes, aux télescopes et aux autres merveilleuses inventions du génie humain. La science a précisé et étendu à nos yeux le domaine des causes secondes ; elle n'a pas supprimé celui de la Cause première.

Les passions populaires, surtout la terreur superstitieuse, auraient-elles suffi à inventer l'existence de Dieu? Un poète l'a prétendu.

Primus in orbe Deos timor fecit (1).

Mais la peur de Dieu, comme d'une puissance jalouse, malfaisante ou vengeresse, n'est pas le vrai sentiment du cœur de l'homme à l'égard de Dieu. S'il le craint parce qu'il est juste et qu'il châtie le crime, il l'aime aussi parce qu'il est bon ; il lui rend grâce pour les bienfaits reçus ; il le prie et il espère en lui. D'ailleurs, la crainte de Dieu, bien loin de créer l'idée de Dieu, la présuppose déjà existante, et cette crainte nous conduirait plutôt à nier Dieu qu'à l'alTirmer. Si l'impie a dit dans son cœur : // n'y a pas de Dieu, c'est précisément parce qu'il en a peur.

Enfin les calculs des politiques ou les supercheries des prêtres des faux dieux, n'auraient jamais suffi à établir la croyance en Dieu, croyance si contraire à toutes les passions ethonteusescupidités quis'agitent dans les bas-fonds du cœur humain, si cette croyance n'eût été conforme aux tendances et aux aspirations des facultés les plus nobles et les plus élevées de notre nature. Si les lois politiques ou religieuses des sociétés humaines ont pu de tous temps se servir utilement de cette croyance, c'est précisément parce qu'elle est antérieure à toute convention sociale, et qu'elle est l'écho le plus direct et le plus pur de la nature.

Ainsi ni les fraudes des faux prêtres, ni lescalculs

\^) Lucrèce, D.eXat. rer., L. VL, v. 40.

des politiques, ni les passions populaires, ni l'ignorance, ni les préjugés d'éducation, ne sont des explications suffisantes de l'unanimité des peuples à croire en Dieu. Mais toutes ces causes cependant n'ont pas été sans influence sur la inarchederesprithumain, et nous reconnaissons volontiers, qu'elles ont con tribué pour une large part à faire dévier le progrès de la science humaine sur la nature de Dieu. Elles expliquent à merveille toutes les superstitions des idolâtres, des païens et des fétichistes, ou tous les abus de la religion, mais non la religion elle-même. Voila pourquoi les superstitions passent avec le progrès des lumières, tandis que la religion ne passe point, car elle est l'essence de la nature; impossible au sophisme ou à la violence de l'arracher jamais du cœur de Flîomme.

L'universalité des croyances religieuses, chez tous [l^;^"^' les peuples, même barbares, et dans tous les âges, est un fait si manifeste, qu'il a frappé vivement les anciens observateurs. On connaît le beau témoignage deCicéron : « Quel est le peuple, disait-il, quelle est la famille humaine qui n'ait, avant toute science, une connaissance anticipée de la divinité ? > — « Aucunenation n'est si grossière et si sauvage, qu'elle ne croie à l'existence des dieux, lors mémo qu'elle se trompe sur leur nature > (1). Plutarque disait de même : « En parcourant la terre, vous pouvez trouver des cités privées de murailles, de maisons, de gymnases, de lois, de l'usage de la monnaie, de la connaissance des lettres; mais un peuple sans Dieu, sans prières, sans serments, sans rites religieux, sans sacrifices, nul n'en vit jamais » (2).

(1) Cicéron, De nalura Deor., 1, IV. — De legibus, 1. I, c. 8.

(2) Plutarque, Advers. Cololeni Epicureum. 0pp., t. Il, p. 1125.

L'IDÉE DE LIEU 15

meut de»

peuple».

Cet accord est d'autant plus remarquable, observe Maxime de Tyr, que les hommes sont en désaccord sur presque tout le reste : « ils diffèrent de peuple à peuple, de ville à ville, de famille à famille, d'individu à individu, et le même liomme ne s'accorde pas toujours avec lui-même. Eii bien ! ajoutait-il, remarquez que dans un si grand combat d'opinions, toutes les opinions et les lois sont d'accord sur ce point qu'il est un Dieu roi et père de toutes choses. Le Grec et le barbare, Fhomme du continent et l'insulaire, le sage et le sot, confessent unanimement son existence. Si depuis l'origine du monde il y a eu deux ou trois misérables sans Dieu, dites hardiment que c'est une race abjecte, cynique, déraisonnable, stérile, frappée de mort > (1).

D'apiès Nous pourrions multiplier à l'infini les témoignasayants ges, solt dcs hlstorieus et des philosophes païens, soit porai^s. des Pères de l'Église ou écrivains ecclésiastiques, tels que Tertullien, Clément d'Alexandrie, Lactance, Eusèbe, S. Justin, Athénagore, et tant d'autres; mais l'on pourrait justement reprocher à tous ces anciens de n'avoir eu de l'antiquité, que des connaissances géographiques et historiques restreintes ou fort imparfaites, et de n'avoir pas connu les documents beaucoup plus complets que nous possédons aujourd'hui. Sans doute, aujourd'hui même l'inventaire de toutes les religions du globe n'est pas entièrement terminé, mais la plupart des peuples modernes sont assez connus et leurs théogonies assez longuement décrites dans les ouvrages contemporains, les Annales de la Propagation de la foi, les Missions catholiques et les récits d'un grand nombre d'explorateurs, pour nous permettre de porter un jugement définitif (2).

(1) Maxim. Tyr, Dissertât. 1.

(2) de Quatrefages, L'espèce humaine; les l'yrpnées. — De Flart-

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 227

Les anciens peuples nous ont aussi livré une grande partie de leurs secrets religieux. Les monuments de l'antique Orient, grâce aux progrès de la philologie comparée, sont chaque jour déchiffrés et expliqués. Les peuples primitifs eux-mêmes, ceux dont nous ne connaissons ni l'histoire ni la langue, nous ont laissé dans leurs tombes ou dans leurs cavernes, des débris de leur industrie et des signes non équivoques de leurs croyances religieuses.

Voici en abrégé le résultat de ces recherches, d'abord pour les peuples qui ont uneliistoii'e (1).

Il est désormais hors de doute que les croyances re- p.ésumô ligieuses sont au moins aussi anciennes que l'his- lemîlres toire, etqu'on ne peut montrer aucune époque où elles lene». n'aient existé. En particulier, l'afTirmation d'un Dieu suprême ayant les attributs moraux que lui reconnaît le spiritualisme : puissance, sagesse, bonté, justice, se rencontre chez tous les peuples qui nous ont laissé une littérature et des documents écrits.

Il est vrai qu'il y a souvent beaucoup d'incohérence dans les idées de ces anciens peuples. A côté d'idées monothéistes et spiritualistes parfois très élevées, nous trouvons souvent dans les anciens documents, par le plus singulier contraste, des erreurs et des superstitions polythéistes, naturalistes et fétichistes ; et c'est ce qui explique comment de savants interprètes ont pu soutenir avec une certaine vraisemblance les théories les plus opposées. Les croyances monothéistes elles-mêmes ne portent pas toujours leurs fruits de moralité; les conséquences logiques qu'elles

mann, Le.^ peuples d'Afrique. — John Lnbbock, Origines de la civilisalion.— M^(r de Laouenan, du Brahmatiisme, etc., etc.

(1) Cf. Abbé de Broglie ({iie nous allons résumer dans le passage suivant, Problèmes et concluainns de l'histoire des religions. — Maspi-ro, Uist. des (iiic. peuples de l'()rie)U. — Lenorniund, Manuel de l'kist. anc. des peuples de i Orient.

228 ÉTUDES PeiLOSUPUIQUES

impliquent sont plus d'une fois méconnues : ainsi l'idée de création est i)resque toujours ajjsente des cosmogonies païennes. L'unité divine du paganisme, molle et vague, se transforme aussi fort souvent en multiplicité, au moins nominale, car la multiplicité retourne de même à l'unité.

Sous ces graves réserves, nous soutenons que l'idée d'un Dieu moral etméme d'un Dieu unique, quoique cette unité soit presque toujours associée avec un certain fractionnement, se trouve chez tous les peuples, et n'a jamais été exclue à aucune époque connue de l'histoire, et nous croyons, avec M. l'abbé de Broglie, que cette thèse, ainsi expliquée, a pour elle < Tunanimité de la tradition païenne et le témoignage de tous les savants de bonne foi >.

LnChine. La Chine a toujours adoré un Dieu suprême, le Sei-

L' Egypte

gneurdu ciel, Shangti ou Thieng, qui ordonne le bien et défend le mal.

L'Egypte dans ses hymnes sacrées, parle du Dieu tout-puissant, A%^ar ou ^mmoni^a, dans les mêmes termes que nous :

< Le Dieu tout-puissant, qui existe par lui-même. a fait le ciel et la terre, les eaux, le souffle de la vie, le feu, les dieux, les hommes, les animaux, les reptiles, les oiseaux. Je suis hier, je suis aujourd'hui, je suis demain. Salut à toi, Ammon Ra, Dieu de vérité, Père des dieux, Créateur des hommes.. Ecoute mes vœux. .. ne me reproche pas mes nombreuses fautes (1 ). > L-inje L'Inde, sur ee point, pense comme l'Egypte. Dans les vieilles hymnes des Vedas, les dieux éternels sont invoqués comme s'ils n'en formaient qu'un seul, on s'ils n'étaient que dillérentes faces du même Dieu; pour les brahmanistes indiens, Brahma, Vichnouet

(l)Lepage-lleiiouf, p. y^.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE MEU 229

Siva ne sont que les aspects dillérents d'un Dieu suprême, Brahme. Quant aux bouddhistes, ils ont mis des dieux partout dans leurs légendes, ils ont semé leur pays de temples consacrés à ces divinités, ils les adorent, les redoutent; ils ont fait de la prière une institution, ils admettent le dogme de la vie future et celui de la rémunération, et ne sauraient être appelés athées, quoi qu'en disent Burnouf et B. Saint-Hilaire. Accorderait-on que la littérature et la métaphysique des sages bouddhistes s'inspirent trop souvent de théories panthéistiques ou athées, elles demeurent sans influence sur les croyances populaires, qui ne sont certainement pas athées.

La Ghaldée reconnaît l'unité divine sous deux for- LaChaimes: celle dJEu, Dieu invisible, sans temple et sans autels, et celle à!Assur, àNinive, ou de Mardouk à Babylone, Dieu national, roi de l'Olympe, représenté par un buste humain porté sur les nuées.

La Phénicie adore le même Dieu, sous le nom de i» Baal, qui se multiplie, quoiqu'il soit d'abord unique. uS.'

La Perse reconnaît Onnuzd^ comme Dieu unique, créateur du ciel et de la terre.

La Grèce, d'après Homère, invoque Zens, comme LaCrèco. le père des dieux et des hommes. Il est appelé le Très-Haut, le maître souverain, le suprême ordonnateur (uTToToc ij.irs-tjip). En lui se réalise l'idéal de la toutepuissance et de l'intelligence absolues. Tous les dieux vont au devant de lui, lorsqu'il rentre dans l'Olympe.

A Rome, nous retrouvons lamêmedoctrine. M. Fus- Ro,ne tel de Goulange, dans son beau livre sur la Cité antique, a très bien montré que toute la vie sociale ou privée reposait sur l'idée religieuse; de son côté M. Gaston Boissier nous a démontré que les divers dieux du peuple romain ne sont que des décompositions abs-

230 ÉTUDES PDILOSOrUIQUES

traites d'un Dieu unique, des attributs oudesépithètes transformés en dieux distincts 1).

< Citons un dernier téuKjignage, écrit M. de Brogiie, pour asseoir définitivement notre conclusion. Nous l'emprunterons à un écrivain moins suspect, car il est rationaliste d'une part, et d'autre part il est juif, et à ce titre tient avec une grande énergie à conserver à sa nation le privilège d'avoir enseigné aux hommes la notion la plus élevée de la divinité, et d'avoir inventé le Dieu que nous adorons. Cet auteur, M. Darmesteter, dont le nom est une autorité en ce qui regarde la langue zende, recueillant dans un travail d'ensemble toutes les traditions des peuples de race indo-germanique, Indous, Perses, Grecs, Latins, Germains, Scandinaves, Celles, Slaves, arrive à la conclusion qu'avant leur séparation, c'est-à-dire longtempsavantnos plus anciens documents historiques, ces peuples étrangers à la race sémitique adoraient un Dieu suprême, ayant tous les attributs du Dieu des Juifs, sauf le titre de créateur universel (2). Ainsi toute l'antiquité s'accorde sur ce point : la race aryenne, la race sémitique, la Chine de race jaune, l'Egypte, l'Asie, l'Europe, reconnaissent, quand on remonte à une haute antiquité, un Dieu unique, et considèrent ce Dieu comme l'être le plus puissant de l'Univers, comme parfaitement sage, juste et bon, voyant tout, gouvernant le monde, exauçant les prières, récompensant la vertu, punissant le vice et pardonnant au repentir. Il y a des dieux multiples dans l'antiquité, mais ils sortent d'un même tronc, ne sont que des transformations du Dieu unique adoré par

(1) Boissier. Lareligion romaine, ch. 1, p. 6.

("2) Darinesleter, Essain orientaux ; — Le Dieu suprême flous in tny- Ihoiogie aryenne.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 23]

les plus anciens peuples sous des noms divers, mais toujours le même. »

Si nous avions à traiter ici d'une autre croyance religieuse, telle que la foi en la vie future, qui est, avec la foi en l'existence de Dieu, le fondement des grandes doctrines spiritualistes, nous arriverions à la même conclusion. Mêlée à une mythologie grossière et incohérente, elle apparaît comme un diamant enchâssé dans une gangue épaisse, dès le commencement de l'histoire des peuples.

Reste à savoir s'il faut en dire autant des âges pré- Age. historiques, et si l'idée de Dieu est vraiment con- 'riqùes, temporaine du réveil de la raison humaine. Quoique les documents écrits nous manquent pour cette première période, nous n'en sommes pourtant pas réduits à de simples conjectures.

D'abord les plus antiques traditions de l'humanité, recueillies dans un livre, dont aucun philosophe ne saurait méconnaître l'autorité humaine, la Sainte Bible, rendent un témoignage favorable à notre thèse : les premiers hommes ont connu et adoré Dieu ; ils étaient religieux.

Mais ce n'est pas tout. La science moderne a fouillé les tombes et les cavernes les plus antiques ; elle a recueilli avec soin les débris de l'industrie primitive ; et ces débris ont donné à la fois des preuves d'ïntelligence et de religiosité. Les coutumes funéraires établies dès l'origine, prouvent en même temps que l'on croyait à une autre vie, et que l'on pratiquait des rites religieux.

Les ouvrages ou les articles de Revues, qui le démontrent, sont innombrables (1) etM. de Quatrefages,

(1) De Quatrefages, L'Espèce humaine, les Pygmées. — De Nadaillac, L'homme avant l'histoire. — Chabas, Etudes sur l'antiquité historique • — Abbé Hamard, etc.

23i ÉTUDES PUlLÛSOPUlQUEb

frappé de l'universalité de ces croyances religieuses chez tous les peuples, même barbares, a proposé d'adopter comme signe caractéristique de notre espèce, la religiosité^ et de définir l'homme: un animal religieux.

Les peu- PouT arriver à la même conclusion, les savants ont sauva-es Russi raisonué par analogie avec les peuplades les plus sauvages actuellement existantes. Les Mincopies des îles Adaman sont des hommes si < primitifs > qu'ils ne connaissent ni la culture des céréales, ni l'élevage des bestiaux, ni l'usage des métaux, pas même la manière de faire du feu — ce qu'aucune autre population du globe n'ignore. L'écriture leur est inconnue. Ils ne savent même pas se vêtir, mais ils se recouvrent le corps d'une pâte d'argile qui, en séchant, leur forme une espèce de carapace. Leurs outils en pierres, en coquilles ou en bois, sont si grossiers, qu'ils ont été rapprochés par M. de Quatrefages de l'outillage de l'homme tertiaire (?). Quoi qu'il en soit, on aurait grand tort de les croire, ces pauvres négritos, dépourvus d'idées religieuses, encore moins de les considérer comme une espèce intermédiaire entre le singe et l'homme. Ces jugements précipités et passionnés de quelques libres penseurs ne sont plus soutenables aujourd'hui.

Depuis que les Anglais ont fondé chez eux un établissement pénitentiaire, on a pu les voir de près, les étudier et les mieux connaître ; et l'on a constaté que cette peuplade si décriée pourrait en remontrer, au point de vue moral, à plus d'un peuple civilisé. Ils croient à un Dieu unique et créateur appelé Puluga, tout-puissant, plein de pitié pour les malheureux et de justice, soit envers les pécheurs qu'il juge sévèrement a[)iès leur mort, soit pour les justes, qu'il récompense éternelleraent.Tls espèrentenla résurrection des corps.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 233

Ils admettent le fait delà déchéance originelle et plusieurs autres dogmes qui se rapprochent du christianisme. Ils sont monogames^ ont des mœurs très sévères, et observent un grand respect les uns pour les autres. Et toutes ces croyances morales si élevées s'allient pourtant à une industrie rudimentaire et à une absence totale de civilisation. Voilà certes une révélation étonnante pour nos libres penseurs et nos évolutionnistes, qui suffirait à renverser leurs brillantes hypothèses.

Gomment soutenir désormais qu'une extrême barbarie industrielle est le signe certain de l'absence des qualités morales et des idées religieuses? Gomment conclure de la pauvreté des arts et de l'industrie, que l'archéologie préhistorique nous révèle chez nos ancêtres les plus lointains, à leur ignorance religieuse et morale et à leur parenté avec la brute?

Les mêmes observations ont été faites sur les Négritos de la presqu'île de Malacca et des Philippines, sur les Négrilles ou pygmées d'Afrique, tels que les Akkas qui vivent à 3 degrés au nord de l'Equateur ; sur les Hottentots et leurs frères inférieurs les Boschimans, etc., qui sont désormais réhabilités au point de vue de la morale ou de la religiosité. Nous devons remercier M. de Quatrefages d'avoir mis tous ces faits si longtemps contestés ou ignorés en pleine lumière, car ils sont un argument décisif en faveur des âges préhistoriques ; et nous pouvons conclure avec lui : « Là est le grand fait. L'athéisme n'est nulle part qu'à Yéid.i erratique. Partout et toujours, la masse des populations lui a échappé ; nulle part, ni une des grandes races humaines, ni même une division quelque peu importante de ces races n'est athée > (1).

(1) Gfr. de Quatrefages, L'Espèce humaine, ch. 35, p. 35G et surtout Les Pygmées (I887j.

234 ÉTUDES PDILOSOPeiQUES

ïo con- Mais pourquoi tant insister, me direz-vous, sur lu ment des témolgiiage des peuples barbares ou à demi-civilisés? hommes. PouF conuaitre les vraies tendances de 1 esprit et du cœur humains, ne vaut-il pas mieux interroger ces grands hommes, ces grands génies, philosophes, poètes, artistes, savants, qui dans les sociétés les plus policées ont fait éclater la supériorité de notre nature, en nous la montrant dans son plein épanouissement ? Cette réflexion nous paraît fort juste ; et nous estimonsquepour savoir sic'estl'athéisme ou la croyance en Dieu, qui estconformeàla raison humaine, il faut le demander à Platon, à Aristote, à S. Thomas, à Descartes, àLeibnitz, à Newton, à Cuvier...])lutôt qu'aux Négritos, aux Gafres ou auxPj^gmées d'Afrique.

Aussi nous nous reprocherions de terminer l'exposé de cette preuve tirée du consentement universel, sans avoir cité les témoignages des plus grands noms dont l'esprit humain s'honore.

j) les Interrogeons d'abord les grands hommes delaGré- ^l!he7' ce, cette terre classique des lettres, des arts, de la ^'*"' philosophie, des sciences exactes et naturelles, qui a brillé d'un si vif éclat parmi les nations antiques, et d'où est sortie notre civilisation moderne. xono- Dès le premier réveil de la réflexion philosophique, X.'axai nous voyons l'idée de la divinité, qu'une mythologie

toie.

poétique et populaire avait fragmentée, se reconcentrer dans son unité essentielle. Xénophane. le fondateur de l'école d'Elée, combat l'anthropomorphisme polythéiste, et démontre, au témoignage d'Aristote (1), l'unité de Dieu soit par l'unité de la nature, soit par un argument a priori. Mais son langage qui

(1) De Xénoph., 3. — Métuph.. 1., ch. 5.

sent parfois le naturalisme panthéistique, c'est-à-dire un polythéisme déguisé, est moins une rupture franche avec cette erreur, qu'une transition vers le monothéisme décidé d'Anaxagore, de Socrate, de Platon et d'Ai'istote.

Ici le vrai spiritualisme bat son plein et correspond avec l'apogée de la civilisation grecque.

Socrate est justement considéré comme le fondateur du monothéisme philosophique : unité et personnalité divines, prouvées surtout par l'argument de contingence et celui des causes finales ; providence universelle, et même providence particulière s'intéressant au sort des individus ; nécessité de la prière, surtout pour les biens de l'âme ; immortalité de l'âme et sanction pour le vice ou la vertu ; toutes ces idées fondamentales sont nettement formulées par Socrate. Qu'il nous suffise de citer ce beau passage de Xénophon (1) :

« Voici l'entretien qu'un jour, en ma présence, Socrate eut avec Aristodème sur la divinité. Il savait qu'Aristodème ne sacrifiait jamais aux dieux et que même il raillait les pratiques religieuses. « Aristodème, lui dit Socrate, y a-t-il des hommes dont vous admirez le talent, la sagesse ? — Sans doute. — Quels sont-ils? — J'admire surtout Homère dans la poésie épique, Sophocle dans la tragédie, Polyclète dans la statuaire, Zeuxis dans la peinture. — Quels artistes trouvez-vous les plus admirables, ceux qui font des figures dénuées de pensée et de mouvement, ou ceux qui produisent des êtres animés, doués de la puissance de penser et d'agir? — Sans doute, ceux qui créent des êtres animés, si toutefois ces êtres sont l'ouvrage d'une intelligence, et non pas du hasard. — Entre des œuvres dont la destination ne paraît en au

(l)Voy. aussi le discours de Socrate dans Platon, Le Phédun, UG, 199.

Sucrate.

236 /^:TtjDEs rniLosoPHiQurs

cune manière, et celles dont le but, rutilitê est manifeste, lesquelles regardez-vous comme l'effet d'une cause intelligente ou comme le produit du hasard ? — Il est clair qu'il faut attribuer à une intelligence celles qui ont un but, une véritable utilité. — Ne vous semble-t-il pas que celui qui créa les hommes à l'origine, leur adonné des organes parce qu'ils leur sont utiles, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre? Aurions-nous le sens du doux et de 1 amer, si nous n'avions l'organe de la langue ? N'est-ce pas une attention de la Providence d'avoir muni nos yeux de paupières capables de s'ouvrir, de se fermer au besoin, d'avoir placé les cils, les sourcils pour protéger ces yeux si délicats? N'est-ce pas encore une œuvre providentielle que les dents antérieures soient faites pour trancher, les molaires pour broyer, etc.. etc. . . Toutes ces dispositions si bien prises, les altribuerez-vous au hasard ou à quelque dessein ? — Je vois bien qu'en les considérant delà sorte elles paraissent l'œuvre d'un artiste intelligent. — De même, pour ces êtres sans nombre qui nous entourent ; je vous le demande, croyez-vous qu'une cause aveugle ait pu les disposer dans l'ordre où nous les voyons ? — Peutêtre, dit Aristodème, car je ne vois pas là de cause qui les dirige, comme je vois les auteurs de nos œuvres d'art. — Mais vous ne voyez pas non plus l'âme qui domine et dirige votre corps ; pouvez-vous en conclure que tout en votre personne se fait au hasard, sans jugement, sans dessein ? » Ici Aristodème, poussé à bout, tente une diversion; il n'ose plus nier l'existence d'un Dieu, mais il ajoute : « Cher Socrate, je ne méprise pas la Divinité, mais je la crois trop élevée pour qu'elle ait besoin de mon culte. — Mais précisément, plus sa grandeur daigne prendre soin de vouSj plus vous devez l'honorer. — Je ue m'en

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DÏEO 237

dispenserais pas, reprit Aristodème, si je croyais que les dieux s'occupent des affaires humaines. — Quoi 1 vous jugez les dieux indifférents à notre égard, eux qui nous ont donné les yeux, la vue, l'ouïe et le goût, qui nous ont accordé la parole, etc. Dieu n'a pas seulement donné à nos corps une forme plus noble, plus avantageuse qu'aux animaux ; ce qui est infiniment plus, il nous donne une âme très parfaite, capable de reconnaître l'auteur de ces merveilles » (1).

Platon avait bien raison de se glorifier d'avoir été le Platon. disciple d'un tel maître, mais il l'a encore surpassé par le développement magnifique donné aux mêmes doctrines et les merveilleuses intuitions de son génie.

Ce philosophe emploie déjà le viai procédé scientifique de la raison pour s'élever à Dieu. Il prend les choses créées, pourpoint de départ ; non pas pour en déduire par voie d'identité ce qu'elles contiennent, mais pour remonter à leur cause par voie d'induction transcendante. Le fini est, en effet, le point d'appui de notre élan raisonnable, qui nous élève jusqu'aux pieds de l'infini.

On trouve développé dans le Timée et le Phédon (2), l'argument des causes finales ; la preuve par la contingence ou par la cause efficiente se trouve aussi formulée dans une foule de passages (3); on pourrait même trouver une vague ébauche de la preuve par le mouvement, dans le dixième livre de Lois et surtout dans le Phédon.

Mais si Platon s'est servi des preuves cosmologiques pour arrivera l'existencede Dieu, il s'est appuyé surtout sur les preuves psychologiques et morales» particulièrement sur celles que l'on peut tirer de la

(1) Xénophon, Memorabilia Socratis, I, 4 ; IV, 3.

(2) Phédon, 100, -- Timée, 4(), 3-J.

(3) Timée, 37 B ; PhiL, 7 ; Sophist., 20ô h , Philèb..-30.

238 ÉTUDES rniLOSOPUlQUES

nature, de l'origine des idées, et des aspirations de notre âme. Ces preuves convenaient à merveille à la nature de son génie.

« Il y a, dit-il, au delà de la science, l'Être môme et la Vérité même, qui donnent aux clioses leur vérité, et aux esprits la force de les connaître, et il y aurait an delà de la science, la vue très éloignée, très difficile de cet Être lui-même qui est le souverain bien > (1). Mais ce terme, on n'y parvient pleinement qu'après la mort. Que si la science et la vérité sont belles, leur source est encore plus belle. Les idées nécessaires et éternelles sont des images et des reflets du souverain bien. « A la vue de ces fantômes divins et de ces ombres de ce qui est, ne peut-on pasjuger que ces ombres et ces images sont produites par un soleil qui leur correspond ? » (2) — « Il y a donc quelque chose de beau, de bien et de grand par soi-même; pour moi je ne trouve rien de si évident que l'existence du Beau et du Bien » (3).

Remarquons que ce Dieu de Platon n'est pas un idéal abstrait. Il est un vivant absolu (rwTravre/.erÇojo)', un vivant intelligible et parfait (rw TeXewrarco /jxl voyt'j Çcriw); le vivant qui est, et en qui sont les idées (hoviaç t^éaçTM 0 kaxi Çœov). C'est lui qui a tout produit dans le monde (xara ye Ôeov oùrà yiyveaBaï).

€ Au nom de Dieu, s'écrie ce philosophe, nous per- Suadera-t-on facilement que Celui qui est absolument, n'a ni le mouvement, ni la vie, ni l'âme, ni la pensée ; qu'il est inerte, qu'il est privé de l'auguste et sainte intelligence ? — Dirons-nous qu'il a l'intelligence, mais qu'il n'a pas la vie? — Dirons-nous qu'il a l'une et l'autre, mais non la personnalité? — Dirons-nous

(l) Be Republ., 517.

{■2) De liepiibl., 532.

(3) Fhédvn, 77, 4.

qu'il est personnel, intelligent, vivant, mais inerte? Tout cela serait absurde ! > (1)

Rappelons aussi sa belle preuve de Dieu par la voix de la conscience, ou ce qu'il appelle le sens divin, et ces belles paroles qu'il met dans la bouche de Socrate : « Il y a une voix divine qui me parle... Cette voix s'est fait entendre à moi depuis mon enfance ... Cette voix est celle du Dieu qui m'ordonne de vivre en cherchant la sagesse et la connaissance de moimême... Je dois donc obéir à Dieu plutôt qu'à vous, ô Athéniens » (2).

C'est à Platon que revient l'honneur d'avoir le premier mis en lumière, cet élément inné, voix de la conscience, attrait du souveraiii bien, génie divin^ ou sens divin, qui porte vers Dieu l'âme pure, dégagée des passions, et d'avoir formulé ce précepte, simplement sublime, que nous devons aller à Dieu non seulement par le raisonnement, mais par l'âme tout entière (3).

Cette théodicée de Platon se retrouve en entier dans Anstoto. les ouvrages d'Aristote, mais développée à un point de vue plus scientifique et plus rigoureux. Aristote était un savant, dans le sens moderne de ce mot ; son génie observateur et raisonneur, plutôt qu'intuitif, lui a fait préférer les preuves cosmologiques aux preuves par le sentiment ou par l'idée, mais sa doctrine et ses conclusions sont au fond les mêmes. On a voulu voir entre eux une différence de méthode ; Aristote prouvant Dieu par la voie inductive, tandis que Platon l'aurait découvert par la voie déductive,

(1) Sophist., 248, ^49.

(2) ApoL. Socrat., 28, 29, 31 B. Cette voix de la conscience est l'interprétation la plus vraisemblable du Saii/ôvtov de Socrate sur lequel on a tant discuté.

(;^) Gfr. Timée, 89, 90. — Alcib., I, 135 E. — De repiibl., 518, G. E : 5JU B. 58(i.

240 ÉTUDES PHILOSOPUIQUES

mais cette assertion n'est pas plus exacte : l'un et l'autre s'élèvent à Dieu par le principe de causalité et jamais par celui d'identité. Leur méthode est donc inductive et nullement déductive ou géométrique.

L'exposition seule diffère suivant la trempe des deux génies. L'un popularise l'idée de Dieu par le dialogue et la poésie ; l'autre la formule froidement avec la rigueur et la précision qui conviennent à la science ; on peut même dire que pour Aristote l'idée de Dieu est la résultante et comme l'idée synthétique de tout un vaste système scientifique dont les grandes lignes font encore la base de la science moderne.

C'est à lui que nous devons la première démonstration complète et savante de l'existence de Dieu parle mouvement qui remplit presque tout le VHP livre de sa Pliysique.

C'est à lui surtout que nous devons la profonde conclusion qu'il en tire sur la nature de Dieu, qui est U7i acte pur, ne renfermant aucune puissance, ni aucun devenir, mais la plénitude actuelle de l'être. Définition sublime, merveilleusement commentée par S. Thomas, et qui suffirait à immortaliser la gloire de ce vaste génie.

Nous étudierons plus longuement à la fin de cet ouvrage la pensée d'Aristote sur l'existence et la nature de Dieu. Il nous suffit de mentionner ici son accord avec Platon, car tous ces génies de premier ordre sont d'accord sur ce point fondamental, alors même qu'ils ne parlent pas la même langue et qu'ils paraissent en désaccord. Ceux qui voudront bien ne les juger qu'après avoir pris la peine de les lire dans leurs textes originaux, en faisant taire les préjugés d'une éducation plus ou moins cartésienne, seront unanimes à redire la parole de Gicéron : « entre l'Académie et le

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 241

Portique il n'y a ici qu'une différence de mots » (1).

Nous venons de prononcer le nom du grand mora- 6). Les liste, et surtout du grand orateur, de l'écrivain classi- pL" "roque par excellence, qui personnifie Tidée religieuse cicéroL de cette Rome conquérante, devenue, après la conquête de la Grèce, le foyer des lettres et des sciences, le centre de la civilisation antique. Il sera bon de l'entendre raisonner sa foi en l'existence de Dieu.

« Quel homme, nous dit-il, en voyant les mouvements du ciel, la disposition régulière et constante des astres, et leurs rapports harmonieux, pourrait nier que tout s'y fasse avec ordre ? Lorsque nous voyons une sphère, une machine se mouvoir pour indiquer les heures, nous ne doutons pas qu'elle soit l'œuvre d'un artiste raisonnable ; lorsqu'il s'agit des mouvements du ciel, si constants, si bien ordonnés, pourrions-nous douter davantage qu'ils soient réglés par une raison excellente et même divine? » (2)

« A la vue de ces mouvements des astres si constants, si bien ordonnés, le philosophe doit comprendre qu'il y a dans le ciel un maître, un gouverneur, l'architecte du magnifique ouvrage que nous contemplons » (3).

Gicéron réfute ensuite la théorie du hasard et des atomes, par l'argument des 24 lettres de l'alphabet, qui, jetées au hasard, sont incapables de former les Antiales d'Ennius , et il conclut avec une ironie pleine de justesse : « Si la coïncidence des atomes peut former le inonde, pourquoi ne forme-t-elle jamais de maison, de temple, de ville ?ce serait moins difficile et bien moins compliqué. >

L'argument par la voix de la conscience et la né-

(1) Cicéron, Academ., 1. I, c. 9.

(2) Cicéron, De nalura Deorum, 1. I, n° 28.

(3) Ihid., 1. II. n» 35.

L'IDÉE DE DIEU iO

cessité de l'ordre moral n'a pas été développé avec moins de vigueur et d'éloquence : « Il y a, dit Cicéron, une loi toujours droite, commune à tous les peuples, constante, éternelle, qui commande d'observer le devoir, qui défend la fraude et l'injustice. Personne ne peut abroger cette loi, personne ne peut en rien retrancher. Ni le Sénat, ni le peuple, ne peuvent en dispenser, et c'est elle-même qui s'explique et s'interprète. Elle n'est pas autre à Rome, autre dans Athènes, telle ici, différente ailleurs. Toujours une, immuable, dans tous les temps et chez tous les peuples, elle s'impose à tous. C'est Dieu ([ui parle et qui commande par elle; Dieu en est l'auteur, le législateur ; celui qui la viole agit contre la nature même de l'homme, et il subira des peines très graves pour cette violation, lors même qu'il échapperait en apparence à la vindicte des lois > (1). Gaiien Deux sièclcs après Gicéron, le plus grand savant naturaliste paru depuis Hippocrate, terminait son grand ouvrage, De JJsii partium, par cette magnifique profession de foi religieuse: « Il me semble qu'en écrivant ces lignes, j'ai composé un hymne véritable ji l'honneur de Celui qui nous a faits, et j'estime que la solide piété ne consiste pas tant à lui sacrifier des hécatombes, qu'à faire reconnaître aux autres sa sagesse, sa puissance et sa bonté, à montrer comment il a mis toutes choses dans l'ordre et la disposition la plus convenable à leur mutuelle conservation ; car faire ressentir ses bienfaits à toute la nature, c'est donner des preuves d'une bonté qui exige de nous un tribut de louanges. >

Après un examen anatomique des muscles et de leur qnerveilleux mécanisme dans les membres humains,

(1) Cicéron, Delegibus,

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 243

ce même savant s'écriait : «c Si cela n'a d'autre cause que le hasard, où trouvera-t-on quelque œuvre faite avec art, avec dessein? » C'est aussi le cri d'admiration que tout savant devrait laisser échapper, à mesure que le scalpel et le microscope lui font voir de plus près tous les détails infinis de cette merveille.

Si des savants païens nous passons aux Pères de clm l'Église et aux grands docteurs du moj^en âge, nous phSérencontrons des témoignages innombrables, qu'il "^"* nous serait impossible de résumer en quelques pages. Aussi n'en citerons-nous que quelques-uns parmi les plus illustres.

< Dès l'origine, écrivait Tertullien, le Créateur s'est Tertnirévélé en même temps que son œuvre, qui a précisément pour but de faire connaître Dieu. Ne vous imaginez pas que la connaissance de Dieu soit née avec le Pentateuque... La grande majorité du genre humain n'avait jamais entendu parler de Moïse, encore moins de ses livres, et pourtant elle connaissait le Dieu de Moïse, alors même qu'elle était dominée par les ténèbres de l'idolâtrie. Elle le distinguait de ses idoles, l'appelait Dieu, du nom qui lui est propre, ou le Dieu des dieux; elle manifestait sa gloire par des locutions de ce genre : Si Dieu Vaccorde ; s il plaît à Dieu; je me recommande à Dieu... Les livres de Moïse n'y sont pour rien. L'âme est antérieure à la prophétie, car la conscience est la dot originelle de l'âme. Elle ne varie point, elle est la même en Egypte, en Syrie, dans le Pont. Tous voient dans le Dieu des juifs, le Dieu de l'âme. Dieu a ses témoignages ; il a pour témoins et tout ce que nous sommes et le monue où nous vivons > (1).

Mais le grand apologiste a surtout reconnu Dieu aux

(1) Tertullien, Advera. Marc, 1, 10.

beautés de la nature, qu'il célèbre avec une rare magnificence : < Que je t'ollVe une rose, dit-il à Marcion, tu n'oseras plus mépriser le Créateur... Prenons ce qu'il y a de plus infime : une humble fleur, je ne dis pas de la prairie, mais du jjuisson ; le coquillage d'une mer quelconque, comme celui de la mer Rouge ; l'aile du plus insignifiant oiseau, comme la nifigiiili([ue parure du paon, te montrent-ils dans le Créateur un ouvrier si méprisable? » (1) s. Clé- Clément d'Alexandrie, le chef de cette fameuse école d'Aicxan- d'Alcxaudrle qui a jeté un si vif éclat dans le monde des lettres et de la philosophie, nous a laissé une belle encyclopédie des sciences divines et humaines, où il montre l'accord de la raison et de la foi. Il insiste avec force sur les preuves psychologiques et morales, (]ui plaisaient à son génie contemplatif.

« Tous les êtres ont naturellement, et sans qu'on le leur enseigne, quelque sentiment de l'existence deleur père et créateur commun... L'idée du Dieu uni que et tout-puissant a toujours existé dans les esprits bien pensants, par une manifestation naturelle » (2). s.Augus- Ces preuves plaisaient aussi au génie intuitif de S. Augustin : « Dieu est le centre de toute subsistance, la raison de toute connaissance, la règle de toute bonne vie > (3). — « Les vérités ne sont intelligibles que parce qu'elles sont illuminées par un autre soleil qui est le leur » (4). Ces maximes résumaient à ses yeux la théodicée platonicienne. Maison se tromperait étrangement si l'on croyait qu'il dédaignait les preuves cosmologiques, qu'il a parfois merveilleusement développées, en leur donnant la priorité.

(1) Tertiillien, Adv. Hermogenem, I. 14.

(2) Clément d'Alex., Stromate^, V. 13 et 14.

(3) S. Anguslin, Decà-iia/c Dei, VIII, 4.

(4) S. Aug., Soliloques, Mil, \b\ De civil. Dei, IV, G.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 245

« Interrogez labeauté de laterrejnterrogezla beauté de la mer... ; interrogez la beauté du ciel... ; interrogez les animaux, les âmes cachées, les corps qui paraissent; les êtres visibles qui sontgouvernés, les êtres invisibles qui gouvernent ; interrogez ces choses, et ces choses vous répondront : Voyez, nous sommes belles ! Leur beauté, voilà ce qu'elles proclament. Qui a fait ces beautés changeantes, sinon une immuable beauté ? Les philosophes en sont ensuite venus à rhomme, afin de pouvoir entendre et connaître Dieu, créateur de l'univers, et dans l'homme ils ont interrogé à la fois le corps et 1 ame... et ils ont trouvé que dans l'homme même l'âme et le corps étaient changeants. Le corps change par l'âge, parla corruption, parles aliments, par ce qu'il reçoit, parce qu'il perd, par la vie, par la mort. Les philosophes ont trouvé que l'âme aussi était changeante ; tantôt elle veut, tantôt elle ne veut pas... tantôt elle ignore, tantôt elle s'élève à la sagesse, tantôt elle se laisse aller à la folie... Ils ont passé au delà, car ils ont cherché quelque chose d'immuable. C'est ainsi qu'ils sont parvenus à connaître Dieu qui a fait ces choses, par les choses qu'il a faites » (1).

S. Anselme cherche à voir Dieu dans le miroir de s. Anl'âme, plutôt que dans le miroir des créatures sensibles. « 11 est évident, écrit ce saint Docteur, qu'on ne peut pas voir en elle-même cette souveraine Nature, et qu'on ne peut la voir que par intermédiaire ; mais il est certain que ce qui peut le mieux nous élever jusqu'à sa connaissance, c'est la vue de l'être créé qui lui ressemble le plus... De sorte que l'âme raisonnable qui, d'un côté, peut seule, parmi les créatures, s'élever jusqu'à rechercher Dieu , est aussi, d'un autre

(1) s. Aug., Sermons, 141, c. 2.

246 ÉTUDES PniLOSOPUIQUES

côté, l'objet même dans lequel elle pent trouver les traces de ce qu'elle cherche. On peut donc dire de l'âme, avec une parfaite vérité, qu'elle est pour ellemême un miroir où elle voit l'image de Celui qu'elle ne peut contempler face à face > (1 j.

Et il termine son œuvre philosophique par cette admirable conclusion : « As-tu trouvé, mon âme, tout ce que tu cherchais? Tu cherchais Dieu. Tu as trouvé que Dieu est l'Être tel qu'on n'en puisse concevoir de plus grand ; qu'il est la vie elle-même, la lumière, la sagesse, la bonté, la béatitude éternelle, la bienheureuse éternité ; qu'il est tout cela, partout, toujours... Vraiment, Seigneur, c'est une lumière inaccessible que cette lumière où vous habitez ; et rien ne peut la pénétrer jusqu'à vous voir vous-même. Je ne la vois donc pas : elle me dépasse ; il n'y a point de proportion entre elle et moi ; et cependant je vois par elle tout ce que je vois ; de même que mon faible regard voit par la lumière du soleil tout ce qu'il voit, quoiqu'il ne puisse regarder la lumière dans le soleil même > (2).

s. Tho- D'un génie plus rigoureux, plus méthodique, plus compréhensif que tous ses prédécesseurs, S. Thomas a codifié pour ainsi dire toute la doctrine philosophique sur l'existence, la nature et les attributs de Dieu, dans sa Somme contre les Gentils et sa Somme théologique, deux monuments incomparables, d'une € densité métallique >. Toutes les objections anciennes s'y trouvent loyalement exposées, et réfutées avec uneméthodeetunerigueurscientifiques. Ses principes de solution sont d'une fécondité inépuisable et suffisent presque à réfuter les objections modernes. Aussi, croyons-nous qu'il sera difficile de rien ajou-

(1) s. Anselme, MonoL. c. 45.

(2) S. Anselme, ProsL, XI V.

maÂ.

d) Sa-

L'IDÉE de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 247

ter d'essentiel à son œuvre. Il suffira d'en rajeunir la partie scientifique, et de la mettre au courant des progrès quotidiens. Ce monde des phénomènes change en effet, sans cesse sous nos yeux étonnés, mais la lumière qui le doit éclairer et rendre intelligible ne passe pas, car elle est éternelle.

Cet ouvrage étant tout émaillé des pensées et même des textes de cet angélique Docteur, nous croyons inutile d'insister davantage sur son important témoignage en faveur de l'existence de Dieu, et nous passons à ceux des plus illustres savants du XV? au va^is'dû XVIIP siècle. ""xvi i"

En citant encore de nouveaux textes, nous nous ^'^*'*' exposons sans doute à fatiguer nos lecteurs. Cependant il nous faut faire ici des citations et beaucoup. Si là est pour eux la fatigue de ce travail, là aussi en sera la lumière, qui les récompensera de leurs peines. D'ailleurs nous nous bornerons aux principales autorités, et nous nous résignons d'avance à la nécessité d'être très incomplet.

Copernic (1473-1543) fut un prêtre pieux et charita- copernîe. ble, en même temps qu'un savant de premier ordre. C'est la pensée de la sagesse du Créateur qui lui a fait soupçonner la fausseté du système astronomique de Ptolémée, et l'a guidé dans la grande réforme scientifique qui a immortalisé son nom. «La sagesse de Dieu est si grande, disait-il, que les complications extraordinaires de notre système astronomique en démontrent la fausseté » (1).

Galilée (1564-1643) se rallie à la doctrine deCoper- caïuée. nie pour la même raison, et conserve à la base de ses travaux la pensée religieuse, estimant que les progrès de l'astronomie ne peuvent qu'accroître dans nos

(1) Copernic, De revolutionibtts oibittm cœlestium, préf.

248 ÉTUDES PUILOSOPlllOUEb

âmes le sentiment d'adoration envers le Créateur des mondes (1).

Bacon Bacon (1500-1626), malgré loutes ses inconséquences, est un esprit foncièrement religieux ; son grand ouvrage, Instauratio magna, commence par la prière, et l'on a composé un volume entier de ses pensées pieuses. Elle est de lui cette belle et profonde parole si souvent citée : « Un peu de philosojihie naturelle incline les hommes vers l'athéisme ; mais une philosophie plus profonde les ramène à la religion. En effet, l'intelligence humaine, tant qu'elle envisage les causes secondes dans leur isolement, peut s'y arrêter et ne pas aller au delà ; mais lorsqu'elle s'élève à la contemplation du lien étroit qui les rassemble elles réunit, il lui est nécessaire de recourir à l'idée de la Providence divine » (2). Il est aussi remar(iuable de voir que sa grande règle de méthode, l'observation, qu'il oppose à l'esprit de système a priori, lui a été suggérée par l'idée de la liberté divine. Dieu ayant créé librement ses œuvres, la raison a priori est impuissante à nous les révéler, puisqu'elle ne nous éclaire que sur les choses nécessaires.

Descartes Descartes (1596-1650) aui-ait commis de moins graves erreurs, s'il avait su humilier sa raison sous le contrôle de l'expérience, suivant le conseil de Bacon ; mais on ne saurait douter des sentiments religieux qu'il a manifestés pendant sa vie, jusque dans ses écrits scientifiques, et d'une manière frappante au moment de sa mort. On pourrait plutôt lui reprocher certaines exagérations, par exemple lorsqu'il fait de la croyance en la véracité divine, la base nécessaire de la certitude philosophique, et lorsqu'il établit ses

(1) Voy.Jos. Bertrand, Les fondateurs de rAstronuniie moderne, Galilée et ses travaux. — Max Parchappe, Galilée.

(2) Bacoa, Sermones fidèles, XVI.

l'idée de dieu. — 1. EXISTENCE DE DIEU 249

principes de mécaniques, a priori^ sur la nature et les attributs de Dieu (1).

En synthétisant les deux tendances contraires de Képier. Descartes et de Bacon, Képier (1571-1630) reste lidèle à ridée de Dieu, où il trouve à la fois le principe et l'élan de sa recherche scientifique. Pour lui la science consiste à « repenser les pensées du Créateur », et à chercher dans la nature l'unité de ces pensées. « Heureux, s'écrie-t-il, ceux à qui il a été donné de s'élever vers les cieux !... Il est grand, notre Seigneur 1 Ciel, soleil, lune, planètes, proclamez sa gloire, n'importe quelle est la langue par laquelle vous pouvez exprimer vos impressions ! Proclamez sa gloire, harmonies célestes... Et toi, mon âme, chante la gloire de l'Éternel pendant toute la durée de mon existence » (2).

Le grand Newton ne désavouera pas ce langage. La Newion. grande découverte de l'attraction universelle ne fit qu'augmenter dans son âme l'ardeur de sa foi en un Dieu unique et souverainement sage. En réduisant à une loi unique les trois lois astronomiques de Képier, il fit faire à la science un pas immense dans la voie de l'unité et de la simplicité. Or, disait-il, « n'est-ce pas une preuve que nous approchons de Dieu, à mesure que nous arrivons à des lois plus simples et plus générales ?(3)» Aussi est-ce par un acte de foi qu'il termine ses Principes mathématiques., en s'écriant :

« Un Dieu sans souveraineté, sans providence, et sans but dans ses œuvres, ne serait que le destin ou la nature. Or, d'une nécessité métaphysique aveugle, qui est partout et toujours la même, nulle variation ne saurait naître. Toute cette diversité des choses créées selon les lieux et les temps, qui constitue l'or-

(1) Descartes, Principes, Partie II, § 86, 39. — Le Monde, VIT.

(2) Cité par E. N;iville, La physique moderne, p. 156. (3' Isaac Newion, par J . L . M . , p . 24

dre et la vie de l'univers, n'a pu être produite que par la pensée et la volonté d'un être, qui soit l'Être par lui-même et nécessairement > (1).

Leibnitz. Leibnitz, le plus grand des mathématiciens et des philosophes allemands du XVIP siècle, a été guidé par les mêmes idées. 11 nous dit lui-môme que sa grande découverte mathématique du calcul différentiel a été puisée « à la source philosophique la plus profonde » (2), et toutes ses explications des lois de la nature sont empreintes de l'idée de Dieu : < Ces lois, écrivait-il, ne dépendent point du principe de la nécessité, comme les vérités logiques, arithmétiques ou géométriques, mais du principe de la convenance, c'est-à-dire du choix de la sagesse. Et c'est une des plus efficaces et des plus sensibles preuves de l'existence de Dieu, pour ceux qui peuvent approfondir ces choses > (3). Sa fameuse théorie de Vhai'nionie préalable n'est qu'une exagération de son sentiment profond de l'action de Dieu dans le monde.

Bossuet. Vers la même époque, deux génies détrempe diiïérente, mais également religieux, Bossuet et r énelon, nousdonnaientdeux magnifiques traités del'exislence de Dieu. Fénelon développe surtout les preuves populaires tirées des merveilles du monde. Illefaitavec une parfaite lucidité, une élégance rare, et aussi avec une abondance de sentiments tendres et élevés, qui font de cette lecture l'équivalent d'une prière. Bossuet, dans la Connaissance de Dieu et de soi-même^ reprend la même preuve, mais avec des développements scientifiques beaucoup plus profonds. Il s'adresse aux

(1) Newton, Principes mathématiques de la philosophie naturelle, fin, scolie générale.

(2) Nouvelles lettres de Leibnitz, par Foucher de Careil. p. 3"27.

(3) Leibnitz, Principes de la natute, i). 116 (Ed. Erdmann). Consultez les ouvrages de M. Emery : Penst?es de Leibnitz sur la i-eligion. — Pensées de Descartes sur la religion. — Pensées de Bacon, k>^pler, Newton et Euler sur la religion.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 251

savants, qui trouvèrent en effet son travail bien supérieur à tout ce qui avait paru jusqu'alors. Sa description des merveilles du corps humain fut surtout remarquée, et le cardinal de Beausset nous a donné le secret de cette science, en nous révélant que l'Évêque deMeaux s'était fait le disciple du célèbre anatomiste Duverney, qui donnait des conférences à la cour de Louis XIV. Personne n'a aussi plus admirablement parlé de la Providence que l'auteur du Discours sur V histoire universelle ; aucun orateur n'a été plus éloquent, aucun penseur plus profond et plus sublime, sur les grandeurs et les beautés divines, que Bossuet dans ses Sermons et ses Élévations.

Si nous aimions les antitlièses, nous pourrions rap- oiieroi, procher de Bossuet et de Fénelon, Diderot, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau et autres esprits forts de ce XVIIP siècle, qui s'est le plus piqué de philosophie, et n'a guère enfanté que des médiocrités, souvent malsaines. La corruption des mœurs ayant envahi la haute société, il n'est pas étonnant qu'elle ait obscurci dans bien des âmes l'idée de Dieu. Et cependant, on sent encore cette idée poursuivre les consciences les plus sceptiques, ou éclater dans des intervalles lucides avec une force invincible.

Les Pensées sur V interprétation de la nature de Diderot, qui sont l'œuvre d'un sceptique et d'un incroyant, se terminent cependant par une prière a ce même Dieu dont il s'imagine douter : < J'ai commencé par la nature qu'ils ont appelée ton ouvrage, et je tinirai par toi dont le nom sur la terre est Dieu. 0 Dieu, je ne sais si tu es, mais je penserai comme si tu voyais dans mon âme; j'agirai comme si tu étais devant moi!... > Voilà ce nous semble un état d'esprit qui prouve mieux que tous les raisonnements, combien l'athéisme est un état violent et contre nature.

252 ÉTUDES PDILOSOPOIQUES

Voltaire. Voltaire est ici plus franc, — quoique la franchise ne soit pas sa vertu dominante. Cet homme railleur, léger, impie, aux yeux duquel rien n'est sacré, s'arrête comme malgré lui devant l'existence de Dieu. II en prend la défense, au moins dans ses intervalles de bon sens, car la contradiction avec lui-même ne le gêne point. Après avoir cité ces vers :

L'univers m embarrasse, et je ne puis songer Que cette horloge marche et ri ait point d'horloger',

il développe ensuite l'argument des causes finales avec tout l'entrain et la conviction que nous pourrions y mettre nous-même.

Dans son article sur Dieu, il ajoute : « N'est-ce pas la plus énorme des absurdités (l'athéisme;, la plus révoltante folie qui soit jamais tombée dans l'esprit humain ? Toutdouteur que je suis, cette démence me paraît évidente, et je le dis ! »

j.-j.Rous. Quant à Jean-Jacques Rousseau, malgré ses théories radicales en morale et en politique, il défend avec conviction les dogmes de la religion naturelle, y compris la possibilité du miracle, dans sa profession de foi du Vicaire savoyard et ses autres écrits,

cjbanis. D'autres savants qui les avaient ardemment combattus dans la fougue de leur jeunesse, modifient peu à peu leurs idées. Grâce à l'étude, à l'observation, à cette sagesse que l'âge apporte avec elle, ils finissent par rendre hommage à cette foi religieuse qu'ils avaient méconnue. Parmi ces repentirs tardifs, il n'en est peut-être pas de plus remarquables que celui du médecin matérialiste Cabanis, dans sa lettre à M. F. son ami (1).

1) Dans cette lettre, il proclame la nécessité d'une « Sa^ïesse qui a conçu les plans et d'une Volonté qui les a mis à exécution ; mais de laSaiçessc la plus haute et la Volonté la plus attentive à fous les détails, exerçant le pouvoir le plus étendu avec la plus niiuulieuse précision »•.

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEU 253

Il serait facile de citer encore de grands noms, tels que Réaumiii', Dation, Linné, Jussieu,Eulei-, Lavoisier, etde multiplier ces témoignages, car presque tous les savants ou grands hommes du XVIIP siècle, jusqu'à ces farouches révolutionnaires de la Convention, qui proclamèrent l'existence de l'Etre suprême, nous ont laissé des gages ou au moins des aveux.

Nous avons hâte de passer au XIX^ siècle, dont les «(S^^vanu

' du XiX*

témoignages nous touchent de plus près, et puisque s'è«;ie. la Science est la reine de ce siècle, nous nous bornerons à citer les savants les plus célèbres.

Parmi les mathématiciens et les astronomes, nous n'avons que l'embarras du choix. Citons au hasard de nos souvenirs :

Gauchy, que le maréchal Vaillant appelait «le plus cauchy, grand mathématicien de l'Europe », était profondément religieux. « Je suis chrétien, écrivait-il, avec tous les grands astronomes, tous les grands physiciens, et tous les grands géomètres des siècles passés ; je suis même catholique avec la plupart d'entre eux ; et si l'on m'en demandait la raison, je la donnerais volontiers ; on verrait que mes convictions sont le résultat non des préjugés de naissance, mais d'un examen approfondi » (1).

William Herschel, le créateur de Gastronomie stel- Herschei. laire, à qui nous devons la découverte de la planète Uranus et des satellites de Saturne, écrivait : « Plus le champ de la science s'élargit, plus les démonstrations de l'existence éternelle d'une Intelligence créatrice et toute-puissante deviennent nombreuses et irrécusables. Géologues, mathématiciens, astronomes, naturalistes, tous ont apporté leur pierre à ce

(Ij Revue des qxiest. scienti/iqites, t. XVI, p. 43G.

lier.

254 ÉTUDES PniLOSOPniOUE9

grand temple de la science, temple élevé à Dieu luimême » (1).

Lev-îr- Le Verrier, qui découvrit parle calcul la planète Neptune, était connu dans le monde savant pour ses convictions religieuses. En présentant à l'Académie ses dernières Recherches astronomiques, il ne craignait pas de proclamer « qu'elles affermissent les vérités impérissables de la philosophie spiritualiste >.

Faye. Faye n'était pas moins religieux. « Comme notre

intelligence ne s'est pas faite elle-même, écrivait-il, il doit exister une Intelligence supérieure d'où la nôtre dérive. Nous ne risquons pas de nous tromper en la considérant comme l'auteur de toute chose, en rapportant à elle ces splendeurs des cieux qui ont éveillé notre pensée. Quant à nier Dieu, c'est comme si de ces hauteurs on se laissait choir lourdement surle sol > (^2).

«apiace. Gc même savant nous assure que jamais Laplace n'a professé l'athéisme, comme on l'a faussement prétendu. Ce n'est pas Dieu qu'il osait nier, mais seulement son intervention directe à chaque étape de l'évolution des mondes. Voici d'ailleurs les paroles mêmes de Laplace : < Newton affirme que l'admirable arrangement du soleil, des planètes et des comètes, ne peut être que l'ouvrage d'un Être intelligent et tout-puissant... Mais cet arrangement ne peut-il pas être lui-même un effet des lois du mouvement? et la suprême Intelligence que Newton fait intervenir ne peut-elle pas l'avoir fait dépendre d'un phénomène plus général? » (3) Ce phénomène serait, d'après Laplace, la fameuse nébuleuse dont Dieu se serait ser-

(1^ Cité par Saint- Ellier, lbid.,Tp. 248.

(■2) Fa.ye, Origi>je dumonde, p. 9.

(8) Laplace, £.r|Postiio?j dxi système du monde, fin. Sur la fameuse réponse de Laplace à Napolé'On 1" où il aurait traité Dieu d'hypoth.^se inutile, voyez comment cette anecdote a «'té travesti» et sa rectification par M. Faye (L'origine du monde, p. 109).

l'idée de dieu. — I. EXISTENCE DE DIEQ 255

vi, comme cause seconde. Rien d'athée dans une telle hypothèse, qui est grandiose et digne de la toute-puissance divine.

Les plus grands physiciens de ce siècl - nous ont aussi laissé des preuves de leur foi religieuse.

Ampère, l'inventeur de la télégraphie électrique et Ampère, des lois si simples et si belles de l'électro-magnétisme, qui l'ont fait comparer àKépleret à Newton, était chrétien et pratiquant. «Nousl'avonsvu.ditSainte Beuve, allier et concilier sans efforts, de manière à frapper d'étonnement et de respect, la foi et la science »(1). Et M. Valson dans ses écrits sur la vie intime d'Ampère a montré combien la foi religieuse de ce grand homme était raisonnée et scientifique.

Volta, l'inventeur de la pile électrique, l'un des fon- voita dateurs de la science de l'électricité, professait hautement ses convictions religieuses et catholiques, malgré l'impiété de ses contemporains.

Œrstedt, autre électricien de premier ordre, était Œrsedt. frappé de l'harmonie des lois de notre esprit avec les lois de la nature. « Quelle est donc la raison de cette harmonie! C'est que, répondait-il, ces lois ont les unes et les autres une cause commune, une raison primordiale, qui est aussi la puissance primordiale, en un mot, qui est Dieu. >

Cette pensée profonde, qui est une des plus belles R.Mayer démonstrations scientifiques de l'existence de Dieu, avait aussi frappé Robert Mayer, l'un des fondateurs de la théorie mécanique de la chaleur. Ce savant la développait avec complaisance au congrès scientifique d'Insbruck en 1869 (2), ainsi qu'une autre pensée non moins remarquable, où il explique par l'action cons-

(1) Sainti -Beuve, Porlraita littéraires, I,

(2) Vov. itcDue des cours scientifiques, :22janv. 1870.

256 ÉTUDES f'IlILOSOPfllOUES

tante du Moteur universel, la constance de la quantité d'énergie dans le cosmos.

Fresnei. Poui* Fresneljepriiicipc de la simplicité élaLÏtprouxé par l'unité et la simplicité de Dieu, et c'est ce principe qui fut un des facteurs essentiels de ses belles découvertes sur la nature de la lumière, qui ont r»:;nouveléla physique contemporaine.

Faraday, Faraday était un fervent chrétien. C'est la con- '* '^ ception d'une volonté unique manifestée dans la nature, qui dirigeait ses travaux scientifiques; et Liebig« le plus grand chimiste de l'Allemagne >. auflirc de Moleschott, ne dédaignait pas, même dans ses études de chimie agricole, de se laisser conduire par une pensée analogue.

j.B.Biot, Contentons-nous de mentionner J. B. Biot, le plus illustre des physiciens, pendant la première moitié de ce siècle, qui fut un chrétien pratiquant; Becquerel, doyen de la faculté des sciences de Paris ; Auguste de la Rive, savant physicien qui, à l'Athénée de Genève en 18G8, renouvelait la preuve d'Aristote par le premier moteur ; Berzélius, Berthollet, Gay-Lussac, Thénard, Faraday, le P. Secchi, Hermite, Hirn et tant d'autres dont les convictions spiritualistes et religieuses sont bien connues.

Il nous reste encore à résumer en quelques mots les témoignages des s?LV3Ln{s nafnralistes du XIX* siècle, qui ne sont pas moins nombreux.

Guvier. Le plus célèbrc de tous, Georges Cuvier, créateur de la paléontologie et de l'anatomie comparée, avait trop le sentiment de cette unité du plan divin, qui lui avait révélé la fameuse loi de la corrélation des organes, pour n'être pas profondément religieux. Tous ses ouvrages en témoignent, et l'on se rappelle que c'est en célébrant les merveilles du Créateur devant son auditoire du Collège de France, le 8 mai 1832, qu'il eut le

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