‹ Études philosophiques (volume 5)Chapitre 27 sur 31 · Frag. V · texte numérisé non relu

Frag. V

les plus familières, c'est que la matière n'est que puissance, et que l'acte, c'est-à-dire Dieu qui est l'acte pur, a précédé la puissance : celle-ci lui doit donc son origine. Du moins la conclusion s'impose logiquement. Aussi S. Thomas et bon nombre d'interprètes ont-ils soutenu sans invraisemblance que le Slagirito avait admis la création ex nihilo.

Ce qui peut induire en erreur sur la véritable pensée de ce grand philosophe, c'est qu'il donne toujours à la matière Fépithète d'éternelle. Mais il s'en faut qu'à ses yeux éternel soit synonyme de nécessaire et d'incréé. Pour lui, comme pour S. Thomas, une créature aurait pu être produite ab œterno, sans cesser d'être contingente. Aussi Aristote soutenait-il à la fois que le mouvement de la matière était éternel, et qu'il était produit par le premier moteur immobile.

Quoi qu'il en soit, l'opinion qui fait de la création une donnée exclusivement chrétienne nous paraît désormais trop contestable pour pouvoir être formulée sans réserve. A ce changement de tactique l'apologiste ne perdra rien. Il y gagnera même de n'avoir plus à répondre à l'objection : comment la création peut-elle être une vérité philosophique et n'avoir même pas été soupçonnée par les plus grands génies de la philosophie ?

Notesur tine preuve mat hématiqne de la création.

^«^"'jede Parmi les raisons que nous avons apportées pour i"euve. démontrer la possibilité de la création ex nihilo, le lecteur a pu s'apercevoir que nous avions omis la fameuse preuve mathématique donnée par le P. Gratry et plusieurs autres savants mathématiciens, plus savants que philosophes. Quelques mots nous sufliront pour rappeler en quoi elle cojisiste, et pour jusliiier notre omission volontaire.

l'idée de dieu. — m. rapports de dieu et du monde 479

Dans une division, si l'on fait varier le diviseur, le

quotient varie aussi et devient d'autant plus grand

que le diviseur est plus petit. Si le diviseur se réduit

à l'unité, le quotient devient égal au dividende. Si le

diviseur devient encore plus petitetinférieurà l'unité,

le quotient devient plus grand que le dividende et

s'approchera de Pinfini à mesure que le diviseur se

rapprochera de zéro. Enfin, si le diviseur devenait zé^

ro,le quotient, dépassant toute limite finie, deviendrait

infini. C'est ce que l'on exprime en mathématiques

\ par la formule suivante : -^ = oo ,

D'où Ton tire l'autre formule A = 0 x oo , c'est-àdire que la quantité A, supposé qu'elle représente le monde, pourrait être considérée comme le produit de zéro par l'infini, et que, par conséquent, Dieu qui est infini aurait pu produire le monde du néant.

Gettedémonstration,que]queséduisantequ'ellesoit «^os *rob pour ceux qui veulent tout soumettre aux méthodes ^Ji"»?" mathématiques, n'est au fond qu'un brillant jeu d'esprit, édifié sur une triple équivoque. Elle confond le z^ro mathématique avec un pur néant, /'in/ini de l'algèbre avec l'infini de la théodicée, enfin elle abuse du mot produit en remployant dans deux sens fort différents, comme il est facile de s'en convaincre.

l'^ Qu'est-ce que le zéro mathématique de la formule

—-=00? C'est la limite idéale vers laquelle tend

une quantité qui décroît continuellement. C'est donc une quantité quelconque plus petite que toute quantité donnée, mais c'est une quantité, qui n'est pas un pur néant malgré son indétermination. Voilà pourquoi l'on admet que ce prétendu zéro est contenu dans une quantité quelconque une infinité de fois ;

— = oo . Gela a un sens en Algèbre ; mais en Ontolo-

480 ÉTUDES PllILOSOPmQUES

gie, dire que le rien est contenu dans un être une Infinité de fois, ce serait dire des mots vides de sens.

2° De même, l'infini mathématique de notre formule n'est autre chose que la limite idéale vers laquelle tend un quotient, lorsque le diviseur diminue continuellement. C'est donc encore une quantité plus grande que toute quantité donnée, et partant ce n'est plus l'infini absolu, puisque c'est encore une quantité, laquelle ne peut jamais être infinie.

3° Enfin, le produit arithmétique est le résultat d'une opération, représentée dans la formule par le signe X, qui consiste à ajouter un certain nombre de fois une quantité à elle-même. Mais un néant véritable, ajouté à lui-même un nombre de fois quelconque, ne produira jamais rien, parce que le rien ajouté au rien, pendant l'éternité entière, reste toujours rien. Assimiler le produit arithmétique à une production de substance, c'est donc jouer sur les mots ou confondre étrangement des notions irréductibles.

La preuve est donc mauvaise, malgré les autorités dont elle se réclame : et parce que nous estimons que la vérité n'est jamais plus compromise que par les mauvaises preuves, nous l'avons écartée. D'ailleurs le problème de la création n'est nullement un problème d'algèbre, et il n'est point étonnant que cette science n'ait rien à faire ici, dans une question qui la dépasse.

Dieu est Providence.

Après avoir donné l'être à ses créatures, Dieu s'est- pw.îoo il éloigné d'elles, détournant les yeux de son œuvre, " *"^^'' avec un dédain superbe, pour rentrer dans le repos de son éternité ? On l'a prétendu, en effet. On a dit que Dieu ne s'intéressait plus aux affaires de ce monde; qu'il était trop grand, trop haut, pour s'abaisser jusqu'à daigner s'occuper de nous.

On a réédité sous mille formes le mot du poète épicurien, nous représentant ses dieux endormis dans leur ciel :

« Namqiie Deos didici

« Securum agere œvum, etc. »

La philosophie chrétienne, au contraire, maintient énergiquement le rôle Providentiel de Dieu sur ses créatures ; il les conserve, il concourt à leurs actions, il les gouverne (ce qui est l'objet propre de sa Providence), enfin il se réserve d'intervenir, quand il lui plaît, par le miracle: autant de questions qu'il nous faut traiter avec soin.

Pour soutenir que Dieu se désintéresse du sort de j.Dieu ses créatures, il faudrait être bien peu philoso[)he et même bien étranger aux règles les plus élémentaires de la logique.

Comment ! Dieu n'a pas trouvé indigne de sa majesté de nous donner l'être et la vie, et il trouverait indigne de nous les conserver ? Ou bien vous prétendez que pour les conserver, nous pouvons o us passer du concours divin, que nous sommes désormais in-

con«;rv-r

Ses créalun».

L'IDKE DE DIEU

482 ÉTUDKS PDILOSOPHIOUES

dépendants de son hon plaisir, et maîtres de notre vie et de notre mort. Mais rien de moins philosophique qu'une telle conception, rien de plus contraire à la notion de créature et à la notion de Dieu.

Il est de l'essence de la créature de ne pas tenir l'être d'elle-même, puisqu'elle est contingente, c'est-àdire indifférente par elle-même à être ou à n'être pas. Il demeure donc vrai, au second ou au troisième moment de son existence, comme au premier, qu'elle ne tient pas l'être d'elle-même. Le tiendrait-elle d'une relation nécessaire entre ce second ou troisième moment et le premier? Nullement. Le premier moment d'une existence n'implique pas nécessairement un second, ni un troisième, encore moins un centième moment. Exister au moment A, c'est là un simple fait qui ne suffit pas à prouver que l'on existe encore au moment B, car le moment B succède seulement au moment A, sans être produit par lui La Que si la créature ne tient la continuation de son

Zlnti- existence, ni d'elle-même, ni de l'acte créateur qui lui a donné un premier instant dexistence, elle doit la tenir d'un acte conservateur qui la lui maintient. Aussi a-t-on dit justement que la conservation n'était qu'une création continuée. Non pas en ce sens qu'à chaque instant nous passions du néant à l'être, — comme l'imaginait Bayle (1), — ce qui supposerait qu'à chaque instant Dieu nous anéantit pour nous créer

(1) M. Bertauld vient de rétditpr la même objection : « que devient la personnalité humaine ; qu'est-ce quiine personnalité toujours naissante et toujours défaillante '?... Si chacun des moments intinitt'simaux de mon existence n'est uni au précédent que par un lien tout exlérinur., suis-je vraiment une substance ? Triste et vain faiilôine. puis-je voir en moi autre chose qu'une série de phénomènes..? »(0p. cit.. Il, p. 289.) — C'est la une énorme méprise, il est clair que la durée de la oréataire n'est pas discontinue. Toute la question est de savoir quelle e^t la cause de cette continuité. Or nous soutenons que l'être dure par kaméme raison qu'il es/. Que s'il n'est pas par lui-même, il ne dure pas du\antage par lui-même.

nuée.

de nouveau, mais en ce sens que sa volonté créatrice, après nous avoir tirés du néant, persévère à produire son effet.

Gomme l'air pour être illuminé, nous dit S. Thomas, doit recevoir constamment l'action lumineuse du soleil ; ainsi l'être dérivé, pour demeurer ce qu'il est, a besoin de rester sans cesse sous l'influence de l'être premier (1). Image saisissante de la dépendance essentielle et perpétuelle de la créature à l'égard du créateur.

Du reste, quelle attitude pourrions-nous supposer au Créateur à l'égard de sa créature? Ou il veut la conserver, ou il ne veut plus, ou bien il devient indifférent. Mais cette indifférence subite, après l'acte d'amour qu'on appelle la création, serait un changement capricieux et une contradiction, que l'on ne peut supposer dans l'éternelle Sagesse. Elle aboutirait d'ailleurs à soustraire l'être dérivé à l'influence de l'être premier, que nous venons de démontrer nécessaire, et à le faire retomber dans le néant. Même résultat si Dieu cesse positivement de vouloir le conserver. Il ne reste donc plus que la première hypothèse : Dieu maintient sa volonté première et son immuable décret. Or vouloir que l'être dure c'est précisément le conserver, car en Dieu, nous l'avons déjà vu, vouloir c'est produire.

Et ne dites pas que la nécessité de cet acte conservateur rendrait les œuvres de Dieu bien inférieures **""• aux œuvres humaines, lesquelles demeurent par ellesmêmes et sans le concours de l'ouvrier. Ainsi, après sa construction, un palais n'a plus besoin pour durer, de l'assistance de l'architecte ni du maçon. Cette comparaison pécherait par la base. Comme l'observe très bien S. Thomas, ni l'architecte, ni le maçon n'ont

(1) et, s. Tbomas. la, q. 8, a. 1, o.

Ohifc-

484 ÉTUDES PQILOSOPHIQUES

donné l'existence aux bois, aux pierres, au ciment et autres matériaux qu'ils ont employés; il n'est donc pas étonnant que cette existence puisse durer sans eux. La forme de rédifjce se maintient grâce aux propriétés physiques, telles que l'attraction, la pesanteur, la cohésion des matériaux employés. L architecte et le maçon ne sont causes immédiates que de la construction elle-même, qui cesse en effet avec la fin de leurs opérations (1). Tandis que Dieu étant cause de tout l'être des créatures, cet être devrait cesser avec la cessation de l'acte créateur.

2- Dieu Cependant la conservation des créatures dans l'exis- TTems tence ne suffirait pas. Il faut que le bon vouloir divin S étende non seulement a leur être, mais encore jusqu'à leur action. Il semblerait même que la créature ait encore plus besoin du secours divin pour agir que pour exister, puisque ses actions marquent précisément les points les plus élevés de son existence. Cest ce qu'on a appelé le concours divin.

A un autre point de vue, toute action étant un passage de la puissance à l'acte, exige, comme nous l'avons dit, l'impulsion d'un premier moteur. Nous n'avons pas à revenir ici sur cette démonstration, mais à préciser seulement la nature de ce concours du Premier Moteur.

Nature Quclqucs-uns out voulu que ce concours ne fût concours, qu'iudirect ct loiutaiu. 11 consisterait seulement dans l'acte par lequel Dieu donne et conserve à chaque créature l'être et la puissance d'agir. Mais il est clair que ce système n'explique en rien comment la créature pourrait passer toute seule de la puissance à l'acte ;

(l)Cf. s. Thomas, 1-, q. 104. a. 1, c.

l'idée pe dieu. — m. rapports de dieu et du monde 485

ni comment elle pourrait se donner à elle-même cette perfection qui lui manque et qui s'appelle l'opération . Que cette opération soit simplement physico-chimique, ou vitale, ou intellectuelle, ou morale, comme un acte de vertu, elle est toujours une réalité positive, qui s'ajoute à l'être pour l'enrichir et le rendre meilleur, suivant l'adage scolastique : actus melior est potentia. Mais, comment supposer que cette réalité nouvelle, ce nouveau degré d'être, puisse ne pas dériver de l'Être premier, et se soustraire à sa causalité universelle? Gela n'est pas soutenable sans une contradiction manifeste. Il faut donc affirmer que Dieu est vraiment la cause première de toute opération, aussi bien que de tout être.

Mais ici il faudrait éviter une exagération contraire, une qui consisterait à croire que Dieu lui-même produit ration les actions des créatures, au lieu de les leur faire produire : croire, par exemple, que Dieu éclaire dans la lumière, qu'il gronde dans le tonnerre, qu'il échauffe dans le feu, qu'il attire dans l'aimant, qu'il embaume dans le parfum des fleurs, etc. (1). Cette opinion, en supprimant la réalité des opérations dans les agents créés, rendrait l'existence de ceux-ci tout à fait inutile, et nous conduirait facilement à une sorte de panthéisme, car s'il n'y a plus qu'une seule action, celle de Dieu, il n'y a plus qu'un seul agent et qu'un seul être dans la nature.

Aussi S. Thomas nous fait-il justement remarquer

(1) Ce n'est pas là seulement une croyance superstitieuse du vulgaire, mais encore une conclusion philosophique pour ceux qui rejettent la notion de puissance. Eu ellet, si les nouvelles formes qui apparaissent dans ces phénomènes ne préexistent pai< en puissance (encore moins en acte), elles doivent être tirées du néant. Toute action étant ainsi créatrice devrait être attribuée à Dieu seul. — Cf. S. Thomas, In. métapli. L, vil, lec. 7— De Pot., q. Ili, a. 8, c. S.Thomas réfute encore cetto erreur d'Avicebron (exposée dans son livre Fontis î3î^a'|,danslaSomme Contra Gent., Ili, c. G9.

48'^) ÉTUDES PDlLOSOPUIyLKS

que Dieu opère en toutes choses, de manière à les faire agir comme causes secondes, et non pas de manière à agir à leur place : « Sic intelligendiim est Deum operari in rébus, qiiodtamen ipsœres habeant propriam operationem » (1). Et il ajoute ailleurs cette ob servation profonde, qu'en faisantagir les créatures aulieu d'agir à leur place, Dieu ne montre pas en cela un signe d'incapacité ou d'impuissance, mais la preuve d'une bonté divine, surabondante, puisqu'il communique à ses créatures, l'honneur et la dignité d'être des causes: «Nonyropter defectum virtutis suœ,sed propter abundantiani bonitatis suce ut dignitatein causalitatis creaturis etiaiii coniviunicet > (2). C'est, en effet, l'honneur incomparable de Dieu de produire des êtres qui n'aient pas seulement un semblant d'intelligence, de vie ou d'action, mais qui pensent, qui vivent, qui agissent véritablement.

•-«s II est donc hors de doute que la créature agit et que

«ysièraes. <-> t

Dieu concourt directement à la faire agir. Reste à expliquer la nature mystérieuse de ce concours, et sa conciliation avec le libre arbitre de l'homme.

On connaît à ce sujet les controverses célèbres des Molinistes et des Thomistes, si ardentes au XVl' et au XVIP siècles, auxquelles des polémiques récentes viennent de donner un regain d'actualité. Nous en dirons quelques mots seulement, sans avoir la prétention d'exposer avec ampleur une question qui demanderait un in-folio, encore moins d'en donner une solution définitive (3).

(1) s. Thomas, 1», q. 1(B. a. 5.

(2) S. Thonuis. 1», q. v!7. a. 3.

(3^ Si l'action de la créatme est de l'ordre surnaturel, le concours de Dieu s'appelle la :jrâce. Voilà pourquoi la question a été surtout agitée

l'idée de dieu. — III. RAPPORTS DE DIEU ET DU MONDE 487

Le iésuite espagnol Louis Molina a proposé le sys- o) Le

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