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SECONDE PARTIE

Théorie de la Matière et de la Forme

C'est beaucoup assurément d'avoir su reconnaître dans les êtres corporels l'existence d'un double principe : l'un matériel, source de l'étendue et de l'inertie, l'autre dynaniique, source de l'unité et de Tactivité qui se manifestent dans tous les phénomènes de la nature.

Cependant ce n'est pas assez pour satisfaire notre désir naturel de connaître et de nous rendre compte ; et les plus grands génies dont s'honore la raison humaine n'ont pas cru avoir sitôt atteint les barrières infranchissables de l'incognoscible.

Disons mieux, jusqu'ici ils estiment n'avoir pas fait grand'chose de remarquable. Il est facile, croyons-nous, à tout homme qui ne s'est pas laissé complètement séduire par les fictions de certains systèmes a priori, et (lui est encore capable d'une observation impartiale, il lui est facile, comme Ta reconnu un savant contemporain dont nous avons déjà cité plusieurs fois le témoignage, de voir « que le plus minime phénomène de l'univers inanimé suppose la présence de deux espèces d'éléments distincts : l'élément matière et l'élément dynamique (1). »

La difficulté vraiment sérieuse commence dès qu'il s'agit de préciser ces données générales, de sonder la nature de ces deux éléments, de nous expliquer sur leur essence, leurs relations, leur distinction réelle ou logique, leur origine, la manière dont ils s'unissent soit dans les composés chimiques, soit dans les composés vivants, questions fort délicates sur lesquelles les

(1) Hirn, Anahjsc clémerUaire, i>. 1Gb.

disciples d'Aristotc et de saint Thomas ne sont pas eux-mêmes toujours unanimes.

L'éclaircissement au moins partiel de ces mystérieux problèmes ne saurait être relTct de la pénétration d'un seul homme, ni du labeur d'une seule génération. Si la science de ces vérités devait recommencer à naître et à se former avec chaque individu ou chaque siècle, nous perdrions toute confiance dans le succès de telles recherches. On ne peut, on ne doit oser les entreprendre, que si Ton a commencé par croire en la puissance de la raison humaine, et si l'on est décidé à aller l'interroger en la personne de ces grands génies qui dominent l'humanité et qui sont comme les réceptacles des traditions philosophiques de l'esprit humain.

Nous les interrogerons donc avec confiance et docilité, comme ils ont interrogé eux-mêmes leurs devanciers (1); et nous examinerons ensuite leurs réponses avec une respectueuse hberté, à la lumière de notre raison, et surtout à la lumière toujours croissante des sciences expérimentales, comme ces grands hommes nous l'ont conseillé si souvent, et comme ils le feraient eux-mêmes s'ils vivaient encore à notre époque.

Nature de la Forme

Commençons par l'étude du principe dynamique ou formel, dont la notion, du moins aux yeux de nos contemporains,passe pour être plus simple et plus facile à saisir que celle du principe matériel.

Dans les œuvres d'art, la forme artificielle est ce qui donne à chaque objet son empreinte, son type spécifique, c'est ce qui fait par exemple qu'un bloc de marbre,

(1) « C'est un soin qu'Aristote a toujours pris, et l'on peut trouver dans la plupart de ses ouvrages l'application de cette sage méthode : savoir ce qu'on a fait avant lui sur le sujet qu'il traite. C'est une prudence et une inodesliu rares, qui njoulcnl quelque chose au génie sans lui rien ôler de sa force et de son iudépendance ». Noie de B. S. HUaire,J\Iélaph., t. I, p. 25. MATitnu i:t forme. 7

nS ÉTUDES PIIII.OSOIMIIQUES

SOUS le ciseau du sculpteur, est devenu Dieu, table ou cuvette ; qu'un lingot d'or est devenu une statue, une montre, un louis d'or. C'est là une forme purement extérieure et superficielle et, pour parler le langage de l'école, une « forme accidentelle », dont nous n'avons pas à nous occuper ici. Mais d'où vient que ce lingot d'or, quelle que soit sa figure artillcielle, est vraiment de l'or dans chacune de ses molécules, et non pas du marbre ni toute autre substance ? qu'est-ce que c'est qui les distingue naturellement ? Qu'est-ce qui produit dans chaque corps une structure, une densité de masse, des aptitudes et des opérations variées toujours conformes à certains types spécifiques? Cette cause dont nous avons reconnu l'existence et dont nous voudrions sonder ici la nature, nous l'avons appelée Forme substantielle, ou principe formateur.

Les anciens lui avaient donné plusieurs noms significatifs. Ils l'appelaient: Forma {y-^p^^) ou empreinte; parce que comme l'empreinte du cachet dans la cire lui donne sa figure, ainsi l'empreinte de cette cause formatrice dans la matière lui donne la nature d'eau, de fer, de carbone, ou de toute autre substance.

Species (swo?) parce que l'être est constitué dans son espèce parla forme substantielle. Aussi en grec, le même root désigne la forme et l'espèce.

Ratio quidditatis, Essentia (ciûcrîa) parce qu'elle lui donne sa raison d'être et son essence spécifique.

Entéléchie {i^xztâytia.) par opposition à l'état potentiel, et par allusion à cet état défini et complet qu'elle donne à la matière.

Enfin ils lui donnaient parfois le nom de (vjyo;) parce que les types qu'elle nous manifeste sont les expressions de la pensée divine par lesquelles Dieu parle à nos intelligences.

Les modernes préféreraient appeler la Forme du nom de Force; si ce mot leur plaît, nous le leur accordons bien volontiers, pourvu qu'il nous accordent la chose qu'il exprime ; et nous ne répugnerons pas à l'employer

MATIKIXK ET FORME 00

iiOLis-mùmc. Ccpi'iidaiit nous croyons avec Leibnilz (jiic c'est là « allaire de mode plutôt que de raison (4). » Le mot de Force ne se ra|)[)orloqu'n. l'opération, tandis que celui de la Forme substantielle se rapporte à l'Être luimême qui est lobjet de nosreclierches.

A ces descriptions variées qui nous ont déjà fait pénétrer la pensée des philosophes péripatéliciens, sur la nature de l'élément formel, nous allons ajouter la définition suivante qu'ils nous en ont laissée.

La Forme est le principe ou la réalité substantielle qui donne à la substance, son être et son opération spécifiques. La forme est donc un élément, c'est-à-dire une partie essentielle de la substance plutôt que la substance tout entière, et son rôle est essentiellement spécificateur de l'être et de ses puissances. Materia per formam contrali.it ur ad determinatam speciem{2). La forme accidentelle au contraire, par exemple la taille ou la couleur d'un homme, n'est pas un élément substantiel, mais une qualité surajoutée à la substance, aussi est-elle acquise, perdue ou modifiée sans changement dans l'essence de l'être.

Si la forme substantielle venait à changer dans un corps, ce corps changerait dénature, ceseraitcomme une naissance d'un être nouveau; si la forme accidentelle seulement change, l'être est modifié, mais il reste spécifiquement le même. « Forma substxmtialis, nous dit saint Th. in hoc a forma accidentali differt, quia forma accidentaiis non dat esse simpliciter {spccificum) sed esse taie, sicut calor facit suum subjectum non simpliciter esse, sed esse calidwn. Et ideo cum advenif for 7na accidentaiis, non dicitur aliquid fieri vel (jenerari sim,-

pliciter, sed fœri taie Forma autem substanlialis

dat esse simpliciter et ideo per ejus adventum dicitur aliquid simpliciter generari (3). »

(1) « n semble que depuis peu le nom de forme subslanticlle est devenu infâme auprès de certaines gens et qu'on a honte d'en parler. Cependant il y a encore en cela plus do modi; que do raison. » Lcihnilz, Nouvcdiix Essais, 1. 3, c. 6, p. 2't.

(2) S. Thomas, Sîtmma </i., I, q. 4'i,a.2.

(3) S. Thomas, Summa th. I, q.76, a. 4.

La définition que nous venons de donner s'applique iiulilleremment aux Formes matérielles et aux Formes spirituelles. Si nous voulions distinguer ici ces deux espèces, nous dirions que la Forme matérielle est absolument inséparable de la matière, elle en dépend, dans son opération et dans son existence ; au contraire la Forme spirituelle, lïime humaine, d'après la conception de l'École dépasse pour ainsi dire la matière ; et si elle en dépend pour certaines opérations inférieures, elle en est indépendante pour les opérations les plus élevées, et par conséquent elle en est absolument séparable (1).

Enfin, si en remofitant l'échelle des êtres nous rencontrons un principe d'être et d'action défini et spécifique complètement indépendant de la matière, nous l'appellerons pur Esprit ou Forme subsistante.

Après avoir défini et expliqué la notion de Forme substantielle telle que l'École nous l'a transmise, il ne sera pas utile d'énumérer les attributs ou propriétés qui découlent de son essence.

Le premier attribut essentiel de-la forme est d'être le principe et la source de X activité ou de l'énergie que nous constatons dans les substances corporelles, soit à l'état de puissance, soit à l'état d'opération.

Compontmn non agit ratione materiœ, scd ratione formœqux est actiis et actionis principium[2). L'École est unanime sur ce point qui ne souffre guère de difficultés. La forme étant l'élément spécificateur doit donner àl'être ces opérations dont lanatureetle degré sont surtout la note caractéristique des espèces et des types différents.

On sait en effet que les phénomènes d'élasticité, de chaleur, de lumière, d'électricité, etc., ne se reprodui-

(1) Cf. Arislote,Mc/op/i.,l. I, c. viii, g 1 ; — 1. 2, c. I. g G ; 1. XI, c. 3, g 'i, 5. — Ds General., 1. I, c.7 g p.;ll. — 1. H, c. tî, g 10.

(2) Saint Thomas, / Dist. 12, ql. a 2. Cf. Aristole PIvjsiq. II. ch. 7, g 6, etc.

sent pas dans tous les corps avec la même intensité, ni de la même manière. Chaque espèce a sa capacité calorique, son poids atomique ou densité, ses affinités chimiques, etc.

Au contraire, comme nous le dirons bientôt, nous attribuerons à rélément matériel X inertie, qui est la môme dans tous les corps, puisque la pesanteur, c'est-à-dire l'attraction du centre de la terre, agit avec la même intensité sur toute espèce de molécules. Ainsiune molécule de plomb, de cire, de liège ou de duvet tombent à terre avec la même vitesse, comme le prouvent les expériences si connues de Galilée et de Newton, résumées dans cet axiome classique : « Tous les corps sont également pesants. »

La simplicité est la deuxième propriété essentielle à la forme. Mais pour bien comprendre la pensée de nos philosophes, lorsqu'ils nous disent que la forme est simple, il faut nous rappeler qu'il y a deux espèces de simplicités. La simplicité d'essence, simplicitas quoad essentiam, lorsqu'un être ne peut se dédoubler en parties de diverses natures (l);tels sont les corps simples de la chimie ; et la simplicité de parties, simplicitas quoad entitatem, lorsqu'un être est indivisible par défaut de parties étendues.

La simplicité d'essence convient é«videmment à la forme : elle est indécomposable même parla pensée en éléments substantiels de diverses natures.

La forme est-elle simple aussi de la seconde manière ?

Lui répugne-t-il absolument d'être étendue et divisible ?

Pour résoudre cette question qui est assez délicate et très complexe, nous considérerons d'abord la forme dans un atome isolé, puis dans la masse d'un corps inorganique ou organique.

La forme d'un atome, c'est-à-dire d'un minima de substance simple ou composée nous paraît évidemment

(1) Aristote, Metapli., lili. lY, c. 3, H-

102 ÉTUDKS PHILOSOPHIQUES

douée do la simplicité de parties. Gomme nous Tavons déjà remarqué, cet atome, tel que l'expérience nous le manifeste, est étendu et pourtant il est de fait indivisible; or cette indivisibilité, que la chimie démontre sans nous en donner la raison intime, nesauraitprovenir que d'un principe simple qui concentre et enchaîne les parties multiples de l'étendue. Elcmenta, nous dit saint Thomas, suntplura et contraria ; uhicurnque auteni ali- ([ua contraria conveniunt et componuntw\ oportctiit sit aliquid rjKodcontineat et faciat ipsa unum (1).

Et ailleurs revenant sur cette même pensée le saint docteur attribue expressément cette indivisibilité à la nature simple de la forme : Licet corpus mathematice acceptinn sit indivisibile in infinitum, corpus tamen naturale non est divisibile in infinitum. In corpore enim mathematico non considératur nisi quantitas, in qua nihii invenitur divisioni repuynans ; sed in corpore naturali invenitur forma naturalis {2).

La forme d'un atome est donc vraiment simple par elle-même, puisqu'elle est la cause de son indivisibilité, ce qui ne l'empêche pas cependant d'être localisée dans telle ou telles parties de la matière. Elle est en effet destinée, dans le plan du Créateur, à animer, à vivifier, si l'on nous permet cette métaphore, une parcelle matérielle : elle doit donc nécessairement en occuper le lieu et les dimensions quantitatives pour s'y localiser (3).

Ainsi tout en restant simple en elle-même, per se,

ratione sui, elle se localise et devient ainsi virtuellement

dimensive, ou étendue per accidens. En sorte que dans

celte société intime des deux principes matériel et for-

jmel, il paraît y avoir communauté de biens : la matière

(1) Saiut Tlioojas, in libro I de Anima, lee. 12. Cf. Arislote, Mtlaph., lib. vu, c. 3, g9, c. 6, gl, etc.

(2) Saint Thomas, i In Pliysic, 1. 9.

(3) Impossible aux dynamislesqui ûieut l'étendue matérielle d'y localiser leurs monades. Ils en sont réduits à les localiser dans un espace idéal quj n'a rien de réel, c'est-à-dire dans le néant! Impossible de concevoir une force dynamique sans un point d'appui réel, ni un moleu7^ sans un mobile réel.

MATIKIIK ET KUllME 103

jouit de la simplicilé (1(3 sa lorine, et la forme àsontoiir] outre en jouissance de riiteiidue de son éiijment matériel, 1 tant que dure leur union (1).

Un exemple cmprunt(!' à l'observation (juotidienne, va mettre en lumière cette doctrine. La résistance, l'aftlnité, la gravité, ou les diverses forces accidentelles des êtres corporels sont inétendues par elles-mêmes, autrement elles auraient une ligure et l'on pourrait se demander si la force de gravité est cubique, cylindrique ou pyramidale?...

Cette force est donc inétendue par elle-même, cependant, par accident, c'est-à-dire en tant qu'elle est localisée dans telle matière et qu'elle informe tel sujet corporel, elle participe à sa nature étendue, dont elle est complètement dépendante. Ainsi la, matière de\ienlfo?'tc et la force (Icwicnt matérielle, accidentellement.

Si, au lieu de considérer un atome isolé, nous étudions maintenant la masse d'un corps inorganique, un lingot d'or ou d'argent par exemple, nous reconnaîtrons facilement qu'ici il n'y a qu'un agrégat d'atomes et de formes, soudés ensemble et unis par ce lien accidentel ou artificiel que nous avons déjà appelé forme accidentelle. Nous divisons, nous pulvérisons ce lingot d'or, sans qu'il change de nature ou de forme substantielle.

En sera-t-ilde môme pour la masse d'un corps organique, d'un animal ou d'une plante?

Aucun doute pour l'homme et les animaux supérieurs; les phénomènes de la vie sensitive et raisonnable, mani-

(1) On voit par là (ju'uue seule [ovmo substantielle ^Qni animer plusieurs atomes en contact, et éleudre ainsi son domaine. V.g. par assimilation delà nourriture. De même, une sculoîovme accidentelle peut informer plusieurs éléments matériels. Lorsijue l'atome A agit sur B, au moment précis deTactioa et de la passion, il ti'ya plus qu'un seul acte, quoiqu'il y ait toujours delix atomes, et deux étendues impénétrables. Ainsi l'atome A est réellement présent dans l'atome B (au moment où il y engendre Une nouvelld forme), préseiit sinon par son étendue matérielle, du moins par son activité qui rayonne, sans se détaclier, dans les corps en contact. Supprimez l'élément dynamique ou formol, vous supprimez ce qui fait le lien et la communication des êtres matériels. (Voyez notre Théorie sur le moteur et le mobile, ch. IX, X, XI.)

festcnt l'action d'une âme unique, c'est-à-dire d'un seul principe formel parraitemenl simple et indivisible.

Quant aux plantes et à certains animaux inférieurs, !a question devient beaucoup plus embarrassante.

Les phénomènes de scisciparilé dans les vers de terre que l'on mulliplie en les coupant à morceaux (i), ainsi que les expériences vulgaires de boutures et de greffes ont fait penser cà la plupart des philosophes de l'Ecole, que ces formes inférieures ne jouissaient pas d'une simplicité véritable, mais seulement de cette unité imparfaite qui imite de loin la simplicité, par la fusion et connexion des parties, et qui n'est pas absolument incompatible avec une multiplicité virtuelle : est quid iinum achi, nous disent-ils, multiplex in -potcntia.

Et saint Thomas nous fait justement observer qu'il serait déraisonnable d'exiger le même degré d'unité parfaite dans tous les degrés de l'échelle des êtres : Licet omne ens sit unum per suam substaiitiam, non tamen se habet œqualiter substantia cujuslibet,ad caiisandmn tmitatem quia substantia quorumdamest exmultis coniposita, quonimdam vero non (2).

Nous laisserons donc aux sciences expérimentales le soin de constater, avec la plus grande liberté, quels sont les êtres qui ne paraissent jouir que d'une espèce d'unité très imparfaite.

Cette dernière considération nous amène à parler de la troisième propriété essentielle à la forme, et qui découle naturellement des deux premières.

Si la forme est la source de l'activité et de l'unité dans l'être matériel, si elle lui donne en même temps son type spécifique, il faut qu'elle-même soit unique, qu'elle ne soit pas jamais multiple dans le même être. Chaque chose en etfet dans la nature ne peut avoir à la fois qu'une seule existence, qu'une seule unité, qu'un seul type, et par conséquent qu'une seule forme. Unius rei

(1) Arislote, Mettiph., lib. VI, c. 16, g 2.

(2) Sainl Thomas Summa Ih. I.q. 11, a 4 aJ. 3.

MATlÈaii ET FORME 105

pstimum ess(> substantiale ; sed forma ^iibstantialis dat pi<sesNbf^tantiale. Ergo iinius rei est idui tantum forma nubstantkUis (1).

Il paraît donc absolument certain qu'un seul et même èlre qui jouit d'une véritable unité, et qui n'est pas un agrégat de plusieurs êtres, ne saurait avoir à la fois plusieurs formes substantielles, ou du moins plusieurs formes indépendantes Tune de l'autre. Car nous réservons ici la question de la pluralité des formes sulmrdonnées dans le même être ; question fort grave que nous ne pourrions résumer ici en quelques mots et que nous étudierons à part avec tous les développements qu'elle exige.

Mais si les formes ne peuvent être multiples et subordonnées dans un même être, il n'en resterait pas moins vrai qu'elles sont entre eWes sitbordon?ïées hiérarchiquement comme le sont les séries des nombres, suivant l'admirable comparaison que le Docteur Angélique a empruntée à Aristote. De même que l'addition d'une unité à un nombre change son espèce, et produit un nombre nouveau qui contient virtuellement tous les nombres inférieurs, ainsi en est-il des formes substantielles. « Dicendwn, quod cum formœ rerumnaturalium sint sicut nwneri, in quibiis est diversitas speciei, addita vel substracta unitate [ut dicitur in octavo metaphysicorum) ; oportet intelligere diversitatem formarum naturaiium secundum quas constituitur matena in diversis speciebus ex hoc quod una addit perfectionem super aliam (2).

Une forme, nous dit-il encore, qui est élevée en perfection contient toute la perfection commune aux êtres inférieurs et de plus la perfection qui lui est propre ;

(1) Saint Thomas, Summa th. I. q. 76, a 4. Cf. Aristote, De gênerai., 1. I, c. 8, § 13. «n y aune égale impossibilité à supposer que l'être, en restant un, puisse avoir plusieurs formes; car étant indivisible, il éprouverait des affections diverses dans le même point. »

(2) S. TIi. Qusest. de Anima, art. 9. De spirit. Créât.., art. 3 Qn. Sum. th. !■; q. "6, a. 3 ffn. Quodlibel 1, a. 6. Opusc. de pluralilate formarum... etc. — Cfr. Aristote, Méiap., 1. IV, c. xxvii, g 1; 1. VU, c. m, g 8.

lOG ÉTUDES PHILOSOPHIQUES

aussi peut-elle faire toutes les opérations des formes inférieures et de plus ses opérations spéciliques. « Quod in. rébus naturalibus ad altiorem gradum perfectionis altingit, per suam forinain habet quidquid perfeetionis convenit inferiori natura), et per eamdem habet id quod eidem de perfeclione superadditur. Siciit planta per S2iam animnm habet quod sit substantia et quod sit corporea et ulteriu^ quod dt animatuin corpus; animal autem per mam animam habet hœc omnia, et ultraquod sit scntiens ; homo autem super hœc omnia habet per suam animam quod sit intelligens.... Unde perfertior forma fadt per unum omnia quœ inferiores faciunt per di ver sa, et adhuc amplius... (1).

Nous verrons plus tard la vérité saisissante et la beauté remarquable de cette doctrine. Il nous suffit ici de signaler cette hiérarchie des formes comme le quatrième des attributs qui leur sont universellement reconnus, et d'en ajouter un cinquième qui complétera l'idée sommaire que nous cherchons, à donner ici de l'élément dynamique ou formel. La Forme matérielle a comme un besoin inné, et si l'on nous permet cette figure, comme un désir naturel « appetitus naturalis » d'être unie à la matière puisque dans les desseins du Créateur elle ne peut exister sans ce complément naturel qui lui donne un corps, un lieu défini, et une expression sensible.

Hâtons-nous donc de faire connaître la nature de cet élément qui la doit compléter.

Nature de la matière première

Quelle idée les grands philosophes péripatéticiens se sont-ils faite de la matière première '1 Quelle notion nous ont-ils laissée de cette partie dé l'être qui d'après l'ob-

(1) s. Th. Qiixsl. de spir. Crcal., art. 3 fin. De anima, 1. II; lecl. 1, etc. Quodlibet, II, q. 5, a. 5.

MATIKUE I:T FOUMli: 107

scrvatioiî, demeure toujours la même sous le flot des changements perpétuels ((u'il éprouve dans ses qualités accidentelles et jus(iue dans ses propriétés caractéristiques? Comment concevoir ce snOstraUnn génùru\iie — ' « materiara sicut genus unum dicimus (1) » ; qui ne se présente jamais à nos regards complètement dépouillé de ses attributs spéciliques?

Quelle est la ma/iicre d'êlre de cette matière; n'en aurait-elle aucune, ou bien les aurait-elle toutes à la fois dans une confusion qui rappellerait le chaos ? Saint Augustin s'était lui-même posé avant nous celte question, et il nous raconte ingénument dans ses Confessiotis les difficultés et les troubles qu'elle lui avait causés.

« Au sujet de cette matière première, nous dit-il, j'avoue qu'en entendant autrefois nommer ce nom par ceux qui m'en parlaient sans y rien comprendre, et n'y comprenant rien non plus qu'eux, je me ^imaginais avec un nombre infini de formes diverses; et ainsi l'imagination que j'en avais était très fausse. Mon esprit roulait et se représentait en lui-môme des figures et des formes hideuses, horribles et confuses, mais qui ne laissaient pas d'être des figures et des formes; et je nommais néanmoins cette matière informe, non que je crusse qu'elle n'eût aucune forme, mais parce que je pensais qu'elle en eiit de si extraordinaires et de si étranges^ que s'il se fût présenté devant moi quelque chose de semblable, mes yeux en auraient eu horreur, et la faiblesse qui est naturelle aux hommes aurait fait que je ne l'aurais pu voir sans trouble: ainsi ce que je m'imaginais de la sorte, n'était pas tant informe par la privation de toute sorte de forme et de beauté, que par la comparaison que j'en faisais avec des choses plus belles et plus agréables. Cependant ma raison me faisait bien voir que si je voulais m'imaginer une chose entièrement informe, je devais la considérer comme dénuée de tout ce qui a

(1) T^v uàv yàp '[iXTiV \i^o\i.?-i . . . (oTTrsp yivoj o v . Arislula, De général., 1. I, c. VII, g 11. — Cfr. Metap., 1. IV, c. xxiv, g 1 ;— 1. ix, c. viii, g 1.

la moindre apparence et la moindre trace de quelque forme que ce soit; mais je ne le pouvais, parce qu'il m'était plus facile de croire qu'une chose qui était sans aucune forme n'était point du tout, que d'en imaginer une de tout informe, et qui élantcomme un milieu entre le néant et une forme parfaite, ne fût presque rien (1). »

Celte difficulté qui embarrasse encore plus d'un novice ou plus d'une personne étrangère aux arcanes de la scolastique fut bientôt surmontée par le saint Docteur, lorsque avec l'aide de Dieu, ilfit appel à sa raison et non pas à son imagination, lorsqu'il se contenta de considérer par abstraction des réalités qu'il s'était vainement efforcé de séparer eftectivement par l'imagination.

Ce n'est pas cependant que l'imagination soit absolument inutile ou nuisible en ce sujet: si au lieu de vouloir se représenter directement la matière, séparée et toute nue, elle procédait indirectement par voie de comparaison et d'analogie, nous pourrions tirer quelques secours de ses images.

Aristote nous a signalé le premier ce procédé ingénieux auquel il ne veut pas qu'on s'abstienne de recourir. « Pour bien savoir, nous dit-il, ce qu'est cette nature, cette matière première qui sert de support, on peut recourir à une analogie : ainsi ce que l'airain est à la statue, ou ce que le bois est au lit... la matière première l'est à la substance (2) ». De même qu'il suffit de voir plusieurs statues en marbre ou en bronze pour comprendre que le marbre ou le bronze est quelque chose de distinct des diverses figures qu'il peut revêtir; ainsi lorsque nous voyons une molécule d'eau et de terre humée par une plante, se transformer en sève, en bois ou en feuilles, puis dans nos foyers se convertir en feu, en fumée et en cendres; ou bien lorsque nous voyons cette même molécule devenir successivement grain de blé, farine, pain, chair et sang de l'homme, nous imagi-

(1) s. Aug., Confessions, 1. XII, c. vi.

(2) krisl.,Phy. 1. I.. c.VIII, § 18. — Cf. Dégénérai., II. c.9,g2; S.Th in 1 lib. Phy. lec. 13; in 7 Metaph., lec. 2.

nous naturellement sous ces diverses formes ou qualités s[)éci(iquemenl diverses, un substratiitn qui a été le sujet de ces transformations, et nous l'appelons matière première, par analogie avec Xhmatière seconde, c'est-à-dire avec la substance complète, qui dans nos œuvres d'art reçoit mille façons et arrangements. Nous concevons en même temps les différences profondes qui distinguent les œuvres de la nature des œuvres de l'art, les transformations naturelles des modifications artificielles; la nature fait varier les formes substantielles ou spécifiques, l'art ne change directement que les formes accidentelles.

La matière première sera donc le sujet des changements de nature ou d'espèce.

La matière seconde sera le sujet des changements de figures ou de modalités.

Il est vrai que la matière première n'est jamais privée de toute qualité spécifique ; de même que la matière seconde n'est jamais dépouillée de toute qualité accidentelle. Dans l'un et l'autre concept nous procédons par abstraction, et nullement par une séparation réelle qui serait également impossible.

Quelque utiles que soient ces analogies, cependant elles ne sauraient suffire à nous éclairer sur la nature de la matière première. Adressons-nous à la raison pure et demandons-lui ce que doit être ce mystérieux substratum. Et pour procéder avec méthode demandons-lui d'abord ce quil iiest pas ; ensuite il nous sera plus facile de comprendre ce qu'il est.

Dire ce que la matière n'est pas est une chose très facile.

Toutes les réalités observables sont nécessairement ou des substances ou des attributs; les attributs euxmêmes ayant été ramenés à neuf espèces : quantité, qualité, relation, action, passion, lieu, temps, habit, et site, nous avons un total de dix catégories ou classes dans

no ÉTUDES PIIILOSOPIIIOUKS

lesquelles on peut aisément faire rentrer toute chose.

Rangerons-nous la matière dans la classe des attributs? Évidemment non. Elle n'est pas un attribut puisqu'au contraire nous la concevons comme un sujet. Donc la matière n'est ni qualité, ni quantité, ni relation, ni action, ni passion, en un mot elle n'est aucune des neuf dernières catégories.

La matière sera-t-elle rangée parmi les substances, ou du moins parmi les substances complètes et déjà spécifiées telles qu'elles figurent dans la première de ces catégories? Pas davantage puisque nous considérons ici par abstraction, l'élément matériel, indépendant de l'élément informateur ou spécificateur.

La matière première ne rentrera donc dans aucune de nos catégories? 11 est clair que non, puisqu'elle n'est ni un attribut ni une substance complète et que les catégories ne classent que ces deux espèces de réalités.

L'élément qui concourt à former une substance ne saurait être classé parmi les substances complètes, pas plus qu'un rouage de montre ne saurait être classé par un horloger parmi les espèces de montre.

Cette vérité, en elle-même très simple, pourrait facilement revêtir une apparence hyperbolique aux yeux des jeunes novices de la métaphysique. Imaginez qu'un de ces magisters dont nous parlait tout à l'heure saint Augustin, du haut de sa chaire fasse retentir aux oreilles de ses jeunes élèves, sans les y avoir aucunement préparés, des formules aristotéliques comme celle-ci :« Materia secundum se ipsam neque est quid, neque quale nec quantum, neque aliquid aiiud eorum quibus ens déterminatur(l); » « La matière n'est pas quelque chose de substantiel (2), ni une qualité, ni une quantité, ou tout autre attribut qui détermine la substance. » Imaginez

(1) AÉyw o'-jATiV r, -/.a-ià a-jTr,v, I-i-V^ t'' ,"■'0''^- '^o^^bv, ur,T£ vXi.o [ir.Oîv /iysTat ©r? wpcaTat xb ov .

"Çl<sxt TO 'inyji.iw -/.aû'a-jxb, o'!>'t£ tl, oû'tî tco^ov, oO'tî «aao ouO£v ejtiv. il/c- <ap/i., i. VI, c. III, g 4.

(2} « Hoc aliquid proprie dicitur iadividunui in gooere subslanliœ.» S. Th. q. Disp. De anima, a. I.

MATlKrtE ET FOFIME 111

qiril ajoiile à cette délinilion quelque explication encore plus obscure, comme celle-ci par exemple :« Maleriaest ens non eus — ni/iil aUquid — est propc nihil — non corpus, nec spiritiis, ?ion tamen oninino nihil. » Et vous n'aurez pas de peine à comprendre l'étonncment indescriptible du jeune auditoire à la vue de cette phantasmagorie de demi-êtres ou de demi-substances Hottants indécis dans les abîmes nuageux entre l'Être et le Néant.

Qui de nous a oublié les discussions passionnées et parfois orageuses qu'a suscitées cette simple formule? <( Non ineprseterit, dirions-nous volontiers, avec le docte Mosheim, quantis hœc desrriptio riais et altercationibus quanlis apiid eos clamoribus et cavillationibus, qidbus philosophandi ejiis ratio displicuit, locum et occasio neni prœbuerit. Ego vero utrosque putem quiescere poluisse (1).

Seule la jeunesse de nos écoles a le privilège de ces ardeurs parfois excessives pour la poursuite de la vérité et de ces enthousiasmes qui la rendent digne de la découvrir et de la contempler. Un homme du monde qui d'aventure s'étant égaré dans quelque in-folio d'Aristote ou de saint Thomas, aurait rencontré la fameuse formule, se serait probablement contenté de congédier le livre malencontreux et de l'ajourner poliment aux calendes, en lui redisant le mot de l'Aréopage à saint Paul : Audiemus te de hoc itennn (2).

Tant est grande la vicissitude des choses humaines! ce que le génie puissant de saint Augustin n'hésitait pas à appeler une conception divine, et dont il remerciait le Seigneur de lui avoir enfin donné l'intelligence, aujourd'hui on ne cherche même plus à le comprendre, on trouve plus commode de le condamner à première vue comme une rêverie déraisonnable et grotesque. Tantae sicnt opinioniim humanariim vicissitiidines ! Qiiod Augiistinus non dubitat divimnn appellaredogma

(1) Noies sur Cud^'orl. Syslema inlellecttiak, cap. o, sec. -2, n° -27.

(2) Aclus aposl., c 17, v. 32.

quod nidlum capcrc posse tradit ni si Doi clementia illinninetitr et irradietur, quod in maxiniis denique ponit hcneficiis a Deo acccptis ; id recentiori memoria insuhinn, incptum, stultum, fanaticwn, a ratione omni aversum vocatuni est (1).

Heureusement qu'une réaclion puissante s'opère contre ces appréciations superficielles autant qu'injustes. On a déjà commencé à rechercher le sens perdu de ces antiques formules. Et lorsque après quelque labeur le succès est venu couronner les premiers etforts, on n'a plus eu de peine à reconnaître avec un de nos illustres académiciens que « pour ces abstractions le point vraiment difficile, c'est de les comprendre ; mais une fois bien comprises, on voit qu'elles ne sont ni fausses ni inutiles. Aussi il faut, au lieu de s'étonner, tâcher de savoir ce que signifie cette formule (2) ».

C'est le conseil que nous nous sommes efforcés de suivre. En analysant la description négative de la Matière première qui nous explique ce qu'elle n'est pas, nous avons compris qu'elle ne peut rentrer dans aucune des dix catégories, puisqu'elle n'est à proprement parler ni un attribut, ni une substance complète. La formule aristotélique nous paraît désormais pleinement justifiée : Non est quid, ncque qualc, nec quantum, neque aliquid eorum quibus eus determinatur.

Mais après avoir compris ce que la Matière n'est pas, hâtons-nous d'étudier ce qu'elle est réellement.

D'après la doctrine universellement reçue dans l'École, la matière première est une substance incomplète qui dans les changements des corps joue le rôle de sujet premier ou fondamental.

Et d'abord, c'est une substance, en prenant ce mot dans un sens plus large que celui des catégories ; c'est-à-

(1) Notos sur Cudworth. Sysicma inlcllcctualc hiijus universi, t II. c. 5 : scct. 2, g. 27,

(2) B. S. Hilairc, Préf. Physique, p. 3S.

dire qu'elle est quelque chose de réel qui pour subsister n'a pas besoin d'être placé dans une autre chose qui lui serve de support et de sujet. Ainsi l'étendue, la couleur ne peuvent exister que dans un sujet étendu et coloré. C'est dans ce sens large, que le Stagirite ne craint pas de nous dire qu'il y a trois espèces de substances (1) : « Substantige vero très; » la matière, la forme, et le composé de matière et de forme ou substance complète. Est autcm stibstantia idipsum quod subjicitur: aliter quidcm matcria, aliter Forma. Et il n'hésite pas à employer cent fois la même expression : qi(od autem materia quoque sifbstantia est palet (2) .

Mais si l'on peut légitimement appeler la matière du nom de substance, il n'en est pas moins vrai qu'elle n'est qu'une substance incomplète (3), c'est-à-dire que par sa nature elle ne saurait exister seule et séparée du principe formel; seul, cet élément matériel et purement passif serait incapable d'agir, de se manifester à nos sens ; il faut qu'il soit vivifié pour ainsi dire par l'élément actif et formel, j)our qu'il puisse former une substance complète, un corps sensible semblable à ceux que nous observons.

En second lieu, nous avons appelé la matière, le sujet premier et fondamental, xb 67ro-/.st>.Evûv, parce qu'elle reste inaltérable au fond de tous les changements accidentels et essentiels. « C'est la matière, nous dit Aristote, qui est éminemment et par excellence le sujet susceptible de la production et de la destruction; et en un certain sens, elle est aussi ce qui subit les autres espèces de changements (4). »

Ainsi, quoique la Matière ne soit qu'un élément du composé substantiel, et non pas le composé tout entier,

(1) O-laicci oï T,c£Î7, ^ //àv O'a-o... r, os yj-r-.,-... £Tt T.ctTr, r, £•/. ■zoùxoy ^ y.r>S) ixaiTa. Melaph. , 1. XI. c. 3, g 3. — cf. 1. VU. c. 2, ? 9.

(2) "O-ît 0 î(7tIv o-jgîx -/.où v) -jl-q, o-?|/,ov. Mctnph. 1. VII. c. 1, g 7.

(3; Kat Tv; //£v iyyj; -/aï o-jcici^t Ttoç, tV -jÀr.v. Physic 1. I, c. 9, g, 1.

(4) Lrjz: Oc -j).-/) ij.aunxa. ij.ïv v.aX xvpiwç to 'jt.o-kzUzvjw yïvJTEw; -/al «OopiT o£X-t7.c.v, xr.ÔTTov oi T:,,.jr, yrj^i ^}, ^^^i xu.yi'.ç //£TaS'//,aw. Arid'.uU', De General. 1. I, ch. 4, g 6. '

MATjkr.E ET I-or.ME. ft

elle ne laisse pas que d'être un élémenl, positif, une partie d'une réalité subsistante et non pas seulement un simple attribut. 11 est donc eompiètoment inexact dedii'e qu'elle n'est qu'un élément négatif, une privation, un défaut, ou bien une pure possibilité logique, comme on l'entend parfois affirmer par certains de nos adversaires mal informés. Et pour nous bien convaincre d'une vérité dont les conséquences sont si importantes, nous allons énumérer les autres propriétés positives que l'École a coutume de lui attribuer.

1° C'est d'abord Xindestruc.tihiliié. Les éléments matériels peuvent se désagréger et se transformer, mais ils ne sauraient périr que si la toute-puissance divine les anéantissait. Impuissant à les détruire, l'homme est aussi impuissant à les faire naître ; pour devenir il leur faut un acte créateur: Matériel est incorruptibilh et ingeîierabilis. En cela, la Matière répond pleinementaux exigences de nos sciences modernes : Rien ne se crée, rien ne se perd [i). « Cum naturaliter ex nihilo nihil generari, nec quidquam in nihilum abire queat. » Cet axiome commun à tous les péripatôticiens et scolastiques a été vérifié en chimie par la loi des poids ou de la conservation de la matière que nous avons exposée plus haut.

2° L'élément matériel est simple quant à son essence, simplex quoad essentiam; en ce sens qu'il ne saurait être dédoublé en des éléments de dillêrente nature ; mais est-il aussi inétendu et simple de parties, simplex quoad enlitatem? Naturellement il est étendu et comme tel divisible à l'infini. Cependant l'étendue actuelle n'est qu'un de ses attributs, comme nous l'expliquerons bientôt.

(I) Nous ne disons pas: rien n'a clé créé. Nous disons seulement que la création étant finie, et que d'ailleurs l'homme et les êtres inférieurs étant incapables de créer ou d'anéantir, désormais rien ne se crée, rien ne se perd. Confondre ces dijux formules serait un sophisme puéril que l'on est étonné de rencontrer si fréquemment sous la plume d'écrivains raatériulistes.

MATIÈRE ET FORME llo

3° Le troisième attribut de la matière est V identité dans toutes les substanees matérielles. En elTet, nous la considérons ici par abstraction de rélément spécificateur ou formel, il nous faut donc la regarder comme un genre primordial et commun.

D'ailleurs, comme nous le démontrerons dans tout le cours de cette étude, la variété ne saurait provenir du principe quantitatif, mais uniquement du principe qualitatif qui est la forme.

Pour soutenir l'identité de la matière, il n'est donc pas besoin de faire appel aux transmutations substantielles des corps simples. Nous pouvons rejeter formellement ces rêveries alchimiques, sans encourir le reproche de nous contredire.

4" La Matière est aussi regardée par tous les philosophes de l'École, comme un principe ùq passivité et d'inertie: Matcria ut materia passiva est{;\.) ; en sorte que toute l'activité du corps vient d'une autre source, le principe formel, essentiellement variable suivant les espèces. Pati namque et moveri, nous dit encore le Stagirite, materise est; agere vcro et movere alterius potcntise (2). Voilà pourquoi la matière subit tous les changements sans changer elle-même dans son propre fond.

5° Elle est encore le principe de quantité et détendue. Quantitas se tenet ex parte materise, qualitas ex parte formse (3). La matière et l'étendue sont naturellement inséparables: tout ce qui est matériel est étendu; tout ce qui est étendu est dans quelque chose de matériel. Mais remarquons bien que l'étendue elle-même n'est pas une substance; non, il n'y a pas d'étendue qui n'appartienne à quelque chose d'étendu, c'est-à-dire à quelque chose qui est le sujet et le principe de l'étendue, et que nous appelons Matière.

(1) 'H ôs 'J'i:r,r^ 'j\-i\ TtaO/-,xr/.ov . Arisl-ilc, Z)c Gencralionr, lih.I, c. 7, ? 12. (2j T'^p iJ-h/ yip 'jAr,; to Tii--/;'.^ ît:c xal xb x'.vstTOai, to oï xtvc'iv kzipy.; 5vivs£//Eo)5. ArislolB, De GencraLione, lib. H, c. 9, § 8. (3) S.Thomas m-4 Disl. 12, q. l,a. 2. Cf. Aristote, Mc/ap/i., lib. X,f".. 6, g9.

il6 ÉTUDES PHILOSOPHIUUKS

Ci/7n atflcm materia sH substanlia et (juanliUu accidens, 7ion possimt aliter coîinecti, iiisi ut proprietas et essentia, vadix seu fundanicntum{l).

Mais si l'étendue est naturellement inséparable de la chose étendue, notre raison ne verrait pas de contradiction à ce que Dieu, par miracle, piît les séparer. Sa toute-puissance pourrait soutenir retendue et lui tenir lieu de substratum ; ou bien elle pourrait dépouiller la chose étendue de son étendue naturelle. Aristote luimême concevait très bien la possibilité d'une matière qui ne serait pas étendue en acte, mais seulement en ;;^('2'5-çfl'/2ce ou radicalement (2). Et saint Thomas n'a fait quctirer parti de cette idée de la raison païenne pour expliquer certains de nos mystères chrétiens.

Nous laisserons aux théologiens le développement de cette idée, et nous nous contenterons de faire remarquer que réduire, comme le faisaitDescartes, la matière à l'étendue, ce serait réduire le sujet substantiel à n'être plus qu'un attribut, ce serait vider la substance et parla frayer la voie à l'idéalisme.

6° La matière première étant par sa nature un principe quantitatif et étendu, il s'ensuit qu'elle esii?npé?iétrable à une autre matière : et c'est là son sixième attribut.

Comme nous avons déjàeu l'occasion de le dire, l'impénétrabilité est un effet nécessaire de la quantité ou de la masse. Â cause de leur nature même, deux masses ne sauraient être logées dans le même lieu, pas plus que deux secondes dans le même espace de temps. Et si deux points géométriques peuvent se compénétrer et se confondre dans le môme point, c'est précisément parce que ces deux points abstraits sont dépourvus de masse et de dimensions corporelles.

7° Enfin un des derniers attributs que les scolasti-

(1) Suarez, Disp. met. 13, dist 14, n" 15.

(2)« Polenlia quidom magnitudine; actu vero millani Imbcntc macrniîudincm ». — « Maleria quée maguiludinis sit expers ad acluin magniludiuis esi^e. » Arislole De General., lib. I, c. 5, § 7.

qiies sont iiimnimes à reconnaître à la Matière c'est un ba^oin ?////(Mle recevoir une forme : « dicitur appetere forniam » ; (^t même un désir de recevoir des formes de plus en plus parfaites. Sans doute il ne s'agit pas ici d'un désir sensible et conscient, pas même d'un mouvement mécanique et passif vers un but ignorédu mobile, mais seulement d'un ordre naturel qui est établi entre l'imparfait et le parfait, l'incomplet et le complet, et qui fait que l'être inférieur est toujours prêt à recevoir l'action bienfaisante qui l'élèvera à un degré supérieur. C'est ce besoin d'évolution et de progrès qui est au fond de toute chose, que saint Thomas et Aristote, bien loin d'ignorer ou de méconnaître, ont affirmé au contraire comme la loi fondamentale de la nature, mais qu'ils ont expliqué d'une manière bien différente de nos évolutionnistes modernes 'et dont ils nous ont laissé une idée bien plus élevée et plus juste, comme nous le montrerons en son lieu.

En résumé: l'indestructibilité, la simplicité, l'identité, la passivité et l'inertie, l'étendue, l'impénétrabilité et le besoin de perfection, telles sont les propriétés essentielles attribuées à la Matière. Elles suffisent amplement à nous montrer que la Matière, bien loin d'être une abstraction creuse et vide, une quantité négative, un « zéro absolu », comme l'affirment certains auteurs modernes peu initiés aux vraies théories péripatéticiennes, est au contraire quelque chose de positif, de substantiel quoiqu'incomplet, dont le concept est parfaitement intelligible. Aristote nous affirmait qu'à ses yeux, il était à peu près aussi clair que le concept de la Forme (1) : c'est une preuve que de son temps il n'avait pas encore subi les surcharges et les travestissements qui dans la suite l'ont fait passer pour ridicule et insensé.

S il en est ainsi, que peuvent donc signifier ces formules péripatéticiennes très authentiques : Materia (?.sY potenlia pitra — est etn non-ens — -prope nihil... saint

(1) Arislotc, Mctaph., Vûi. VI, c. 3, ?. 5.

Thomas et tous nos grands docteurs se seraient-ils grossièrement contredits? C'est ce que nous allons voir en étudiant les relations de la matière et de la forme. Nous venons de considérer ces deux principes isolément et d'analyser leurs propriétés absolues; nous allons maintenant étudier leurs qualités relatives.

Relations de la Matière et de la Forme.

Pour comprendre la pensée qu'Aristote et saint Thomas ont voulu nous exprimer en nous disant que la Forme était un Acte, et la matière première une puissance pure, potentia pura, il est indispensable de nous rappeler leur théorie de l'Acte et de la Puissance dont la Matière et la Forme sont une des plus importantes applications.

« Tout ce qui existe, nous dit le Stagirite, peut exister à l'état d'Acte ou à l'état de Puissance ; >' — Eovuni qux siint, aliaactu simt, aliapotentia{\): — Or il y a deux espèces de puissances, et deux espèces d'actes correspondant à ces deux puissances.

Un être est en puissance active lorsqu'il possède la faculté d'agir et de produire quelque effet: Habet virtutem agendi. Ainsi, je puis marcher, je puis me souvenir, le feu peut consumer, la lumière peut éclairer... Cet état de puissance active s'appelle 'à\\s?>i acte premier ^îit opposition à Vacte second qui est l'opération de cette puissance et la production de son effet.

Un être est en puissance pa&sive lorsqu'il a l'aptitude ou la capacité requise pour subir telle modification, pour recevoir tel ou tel perfectionnement : Habet virtutem smcipiendi aliquod complementitm. La cire peut recevoir l'empreinte du cachet, tandis que le marbre ne

• (1) 'Eitet 5'£T-rt Ta ij-èv 5yvâ|j.ït xà o'Ivîpysta twv ovxojv. De général., 1. I, c. X, g 5.

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