X. Corollaire sur les changements substantiels. Le
« couteau àJeannot. » - Phénomènes d'Allotropie et d'Isomérie. — Le charbon et le diamant. — La chenille et le papillon. — Accord avec les sciences
modernes -'*^
Conc/asiow. — La Hiérarchie des êtres ^IS
EN PRÉSENCE
DES SCIENCES MODERNES
Une des applications les plus importantes, et aussi les plus originales des notions aristotéliques d'Acte et de Puissance que nous avons exposées ailleurs, est assurément la théorie de la Matière et de la Forme, double élément de la constitution des êtres corporels.
Cette importance, que nous croyons inutile de démontrer à nos lecteurs, parce qu'elle saute aux yeux de quiconque est un peu familiarisé avec la philosophie et la théologie scolastiques, suffirait à nous expliquer pourquoi, vers le milieu de ce siècle, les premiers efforts de rajeunissement des doctrines péripatéticiennes ont visé, tout d'abord, la fameuse question de la Matière et de la Forme, et son appUcation au composé humain.
C'était là un des traits caractéristiques, et comme le point culminant de l'ancienne philosophie, qui, le premier, avait frappé les regards de ses nouveaux explorateurs, et c'est par là qu'ils croyaient pouvoir commencer leur œuvre de restauration.
Nous laisserons à d'autres le soin de nous raconter l'histoire intéressante de ce réveil philosophique ; de nous faire suivre la marche toujours croissante de son développement à Rome, à Naples, à Turin, à Bologne, dans les grands centres intellectuels de France, de Belgique et d'Allemagne ; de nous énumérer les noms et les ouvrages déjà si nombreux des métaphysiciens, des physiologistes, des médecins, des physiciens et des
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savants de tout ordre qui ont contribué à cette renaissance inespérée d'une Ecole que l'on croyait ensevelie dans un éternel oubli.
Nous nous permettrons seulement de rappeler à nos contemporains le souvenir de ces débats retentissants qui ont si longtemps passionné les lecteurs de la Revue des sciences ecclésiastiques, de la Revue du mo?ide catholique, du Correspondant, de V Univers, de la Civiltn cattolica, de la Scienza italiana, et plus récemment encore de la Revue des questions scientifiques de Bruxelles (1).
Ces nombreuses et brillantes controverses où de part et d'autre il s'est déployé tant de talent, d'érudition, de verve et d'entrain, et aussi tant de passion pour la vérité, tant de nobles etîorts pour la saisir, nous venons de les relire, et nous hésitons quelque peu à dire l'impression dominante qu'il nous en reste.
Eh bien ! avouons-le très simplement, nous croyons que s'il y avait eu un peu moins de confusions et de malentendus dans certains esprits, sur les notions fondamentales d'Acte et de Puissance, les débats n'y auraient rien perdu, sinon peut-être en longueur, et qu'ils auraient gagné en clarté et en utilité pratique.
Il nous semble qu'on aurait peut-être mieux fait, avant de discuter la Matière et la Forme, de commencer par s'entendre sur les mots d'Acte et de Puissance, de Puissance active et de Puissance passive, de Puissance réelle et de simple Possibilité.
(1) Parmi les principaux articles nous indiquerons les suivants : — Revue des sciences eccl. 20 sept, 20 cet. 1864, 20 mai 1805- (P. Ramière). — Janv., février 1865, 20 nov. 1865 (F. J. M. Sauvé), Revue du monde calh. juin, juill. 1864 et 1865. — Juiu, juill. 1866 (D"" Fredault). Correspondant, sept. 1865 (D' Fredault), et la réplique : le chevalet le cavalier [M. Noblal). — Univers 9, 11 août, 8 sept. 1867 (D-- F.) — 5, 13 juin 1868. — Civillà catt., 6 août 18G4-1868 (P. Liberatore). — Revue desq. scient., oct. 1881, janv., juillet 1882 (abbé de Broglie), — janv. avril 1882 (P. Carbonnellc).
Voy. aussi : D' Fredault. Traité d'Antkropolorjie, Forme et Matière. — P. Ramière, L'accord de la philosophie de S. Thomas et de la science moderne. — P. Boltalla, La Composition des corps, etc.
MATIÈRE ET FORMK H
Avant de relever les mines gigantesques de ce Par- Ihcnon philosophique, qu'un siècle révolutionnaire avait osé renverser, et qui n'en reste pas moins l'œuvre la plus grandiose et la plus merveilleuse de l'esprit humain, il n'eut pas été inutile, il n'eût été que sage de vérilieretau besoin de poser à nouveau les fondements sur lesquels on devaitrebâtirl'édifice.Orle fondement de toute la philosophie péripatéticienne, et eu particulier de la théorie sur la Matière et laForme, c'est TActeetla Puissance. Nonpas que Matière et Forme soient simplement synonymes de Puissance et d'Acte, comme plusieurs ont semblé le croire ; une telle confusion pourrait nous entraîner à d^étranges erreurs que nous aurons occasion de signaler. Il y a entre ces notions des différences radicales que nous mettrons en lumière, mais il y a aussi des relations, des connexions intimes, qu'il est indispensable de connaître pour en avoir une intelligence exacte et complète.
Une question débattue depuis si longtemps par des penseurs si distingués, ne peut manquer d'être aujourd'hui bien avancée. Peut-être même, si nous en croyons certains esprits, serait-elle . déjà mûre ? Quoiqu'il en soit, nous aimons à reconnaître que tous nos devanciers ont singulièrement facilité notre tâche. Nous sommes surtout redevables envers les vaillants défenseurs des doctrines thomistes, mais nous le sommes aussi envers leurs adversaires, car, selon la belle maxime d'Aristote : '< 11 est de toute justice d'avoir de la reconnaissance, non seulement pour ceux dont on approuve les opinions en les partageant, mais encore pour ceux dont on trouve les recherches trop superticielles. Même ceux-là ont contribué pour une certaine part au résultat commun, en préparant d'avance pour nous la conquête de la science (1). »
(1) Aristote, Métaph., Trad. de B. S. Hilaire; tomei, p. 112. Nous n'indiquerons que le tome et la page de B. S. H. pour éviter toute confusion avec l'cdition Firmin-Didot que nous citons lialiitucllemeut et dont les sub'divisions sont différentes.
Grâce à eux tous, amis et adversaires, puissionsnous contribuer nous-mêmes quelque peu à éclaircir une question si grave, et encore si obscure sur plusieurs points, ou du moins à préparer la solution plus complète que nous apportera, dans un avenir plus ou moins lointain, le génie synthétique que Dieu suscitera peut-être un jour, pour récompenser ceux qui, au milieu d'un siècle frivole et sceptique, n'auront pas voulu désespérer de la puissance de l'esprit humain.
En attendant, il faut que chacun apporte sa pierre à la reconstruction du temple sacré de la Vérité ; c'est là une œuvre qui demande le concours et l'union de toutes les intelligences ; car, « si individuellement, comme nous le fait encore observer le même philosophe, avec sa modestie habituelle, si chacun n'y contribue pour rien, ou n'y contribue que pour bien peu de chose, cependant de tous ces eflorts réunis, il ne laisse pas que de sortir une œuvre considérable (1). »
(1) Aristote, Métaph., ibid., p. 111.