PREMIÈRE PARTIE
Existence de la Matière et de la Forme.
Un observateur attentif qui jette un regard scrutateur sur les êtres matériels qui composent ce monde, est bien vite étonné des antinomies ou des contradictions apparentes qu'il y découvre.
Un animal, une fleur, un grain de blé, une molécule chimique, tous les êtres sensibles, paraissent jouir d'une véritable unité, et cependant ils sont étendus et composés d'une multitude de parties. Ils sont à la fois uns et multiples, divisibles et pourtant indivis, ce qui, au premier abord, paraît contradictoire. La source d'où découle la multiplicité, la diffusion, le redoublement des parties pourrait-elle produire en même temps l'indivision actuelle, la concentration des parties et l'unité de Tensemble? Il serait difficile de le croire.
Ces mêmes êtres semblent tantôt passifs et inertes ; nous les déplaçons à notre gré, nous leur imprimons un mouvement ou un pli qu'ils conservent fatalement; tantôt ils paraissent actifs et capables de déployer des énergies puissantes : les vivants se modifient eux-mêmes, et les corps bruts peuvent, lorsqu'ils y sont provoqués, agir et réagir les uns sur les autres. L'animal ou le végétal se nourrit et se développe, le grain de blé germe et grandit, les corps élastiques réagissent contre le choc, le picrate de potasse éclate avec violence au plus léger frottement, et les plus humbles atomes des corps inorganiques s'attirent ou se repoussent dans les phénomènes de gravitation et d'affinité chimique. Or cette activité et cette inertie, dans un même être, sont encore des propriétés contraires.
Il y a aussi dans tous les corps une partie qui leur semble commune, il y a des propriétés génériques et identiques dans toutes les substances; si bien que la chimie moderne, après ralchimie du moyen âge, a caressé parfois l'espoir chimérique de découvrir et même d'isoler cet élément primitif. Mais à côté de ces propriétés communes se manifestent une multitude de propriétés spécifiques les plus variées et les plus frappantes.
Or, cette identité quantitative et générique, et cette variété qualitative et spécifique, sont, encore une fois, des propriétés diamétralement opposées.
De ces faits vulgaires, universellement constatés, les philosophes péripatéticiens concluaient qu'un seul principe est insuffisant à expliquer le même être. Sans doute, il ne répugne pas que plusieurs propriétés puissent découler d'un même principe, mais il répugne, disaient-ils, qu'un seul principe puisse revêtir à la fois deux propriétés ou deux actions contradictoires ; car s'il produisait à la fois, par exemple, l'activité et l'inertie, il semblerait ainsi s'affirmer et se nier en même temps. Ces anciens philosophes concluaient donc avec vraisemblance à la dualité de l'être matériel. Tout corps serait composé d'un double élément : l'un, principe d'étendue, de passivité, de quantité et d'identité; l'autre, principe d'unité, d'activité, de qualité et de spécification.
Le premier fut appelé : Matière première ; le second reçut le nom de Forme ntbstantielle .
Mais si, pour arriver à formuler cette hypothèse sur la constitution intime des corps, il suffisait d'un coup d'œil général sur les propriétés qu'ils nous manifestent à un moment donné de leur existence, le spectacle encore plus instructif de leurs métamorphoses et de leur mobilité perpétuelle fournissait un argument décisif, capable de confirmer cette opinion et d'en rendre la vérité encore plus saisissante. Aussi les anciens ont-ils surtout insisté sur cette nouvelle preuve.
« Quant à nous, nous dit Aristote, posons comme un fait fondamental (\\x& les choses de la nature, soit toutes, soit quelques-unes au moins, sont soumises au changement : c'est Icà un fait que l'induction ou l'observation nous apprend avec évidence (1). »
Or, pour expliquer les changements dans les êtres qui nous entourent, l'esprit humain n'a jamais pu concevoir que trois hypothèses possibles ;
Ou bien l'être ne change pas du tout, ce n'est qu'une illusion ;
Ou bien l'être change tout entier;
Ou bien il ne change que partiellement : une partie demeure, tandis que l'autre change réellement.
Affirmer avec Zenon, et d'autres sceptiques, que les êtres matériels qui composent cet univers n'éprouvent aucun changement, qu'ils sont fixes et immuables dans leurs qualités et leurs opérations, ce serait affirmer une chose évidemment contraire à l'observation la plus élémentaire. Pour réfuter ces sophistes, qui nient le mouvement et le changement, il suffit de marcher : c'est le changement local; il suffit de changer l'eau en vapeur, de la décomposer en oxygène et hydrogène, ou bien de brûler du bois et de le convertir en gaz et en cendres : c'est le changement de qualités accidentelles ou de qualités spécifiques ; il suffit de voir une plante germer, croître et dépérir : c'est le changement de quantité.
D'autre part, affirmer avec Heraclite et les positivistes modernes, que l'être qui éprouve un changement change tout entier^ et qu'il n'y a rien en lui de permanent ; soutenir que la substance n'existe pas et que l'être n'est qu'une série de phénomènes qui se succèdent, une « succession d'épisodes (2) )>,une création perpétuelle ou un perpétuel devenir, c'est une affirmation non moins étrange et non moins sophistique, puisqu'elle nous amènerait à
(1) Arislolc, Physiq. I, 436. Cf. De (jeneral,. p. 171; Melaph. II, p. 82 (Irad. B. S. H.).
(2) Cf. Arislote (B.S.n.),iUe<(jp/(.,III-217. Physique, I, 442, 11-560, etc.
conclure que le soleil d'hier n'est pas le même que celui d'aujourd'hui, que l'homme qui parle n'est plus le même que celui quia pensé, que le condamné à mort qui monte à l'échafaud n'est plus celui qui a commis le crime; en un mot que la permanence de quelqu'un ou de quelque chose, et par conséquent l'identité du moi individuel que proclame la conscience humaine, n'est plus qu'une illusion ou une série d'illusions métaphysiques.
Pour éviter ces deux excès également condamnables, il faut, avec Aristote, choisir un terme moyen entre l'opinion de Zenon et celle d'Heraclite. Il faut admettre (jue l'être change, mais qu'il ne change pas tout entier : une de ses parties change tandis que l'autre demeure permanente (1). Il faut donc conclure à la dualité de l'être matériel puisque son unité est absolument incompatible avec son changement (2).
Mais ce changement lui-même peut être plus ou moins profond. Parfois il n'est qu'accidentel et pour ainsi dire superficiel parce qu'il n'apporte à l'être aucune modification essentielle ou spécifique. Ainsi le corps, tout en restant le même, passe du chaud au froid, du repos au mouvement, d'une couleur à une autre... etc. Parfois, au contraire, le changement atteint les profondeurs de l'être, au point de changer ses qualités essentielles et spécifiques ; ainsi par la nutrition le pain se change en sang et en chair humaine, le suc delà plante se change en bois, en fleurs et en fruits; le bois, à son tour, se change en fumée et en cendres, les gaz hydrogène et o.xygène se changent en eau... etc.
C'est dans ces changements intimes et spécifiques que
(l)Tta)v 3c ytyvofjLÉvcjv... to iaÈv OtiOiiIvov yîyveTai, tÔ o'o-j^ ûttojxIvov. Aristote, Phys. 1. I c. VII, § 4. — Cf. S. Thomas, Sum. th. I, q. 9. a. 1, c. etc.
(2) « Oui sans doute, si l'être est un, il ne peut pas avoir de mouvement : mais s'il a une partie qui change, et si à la substance s'ajoute la forme, dès lors le mouvement est possible, car la forme change puisqu'elle peut passer d'un contraire à l'autre; et qui dit changement dit mouvement par cela même. L'unité de l'être est incompatible avec sa mobilité ; mais du moment que Tètre est multiple, il est susceptible de mouvement. » B. S. Hilaire, Pref. Physiq.,ç. 28.
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nous i»renoas sur le fait la dualité fondameiitali; do l ctro sensible. Le principe quantitatif et générique qui demeure identiiiue sous ces transformations spécifujucs a été appelé Mdticrc première par opposition au corps luimême qui est la Matière seconde avec laquelle se font les œuvres d'art.
Le principe qualitatif et spécitlque qui seul éprouve des changements a reçu le nom de Forme siibstantieUe par opposition aux qualités ou formes arcidente/lcs dont les variations ne changent jamais l'espèce. Le changement dans les quaUtés accidentelles a pris nom d'altération, tandis que le changement dans les propriétés spécifiques, et par conséquent dans l'essence du sujet, a été appelé !/énération dans un sens large, car le mot de génération ne s'applique strictement qu'à la production des êtres vivants ([).
Nous verrons plus tard s'il y a lieu dejustitlerremploi de ces deux mois : Matière et Forme. Mais quels que soient les mots adoptés, l'idée qu'ils • expriment nous paraît juste et profonde, et nous devons ajouter qu'elle n'est pas bien difllcile à saisir. En nous tenant àce point de vue général et supérieur, il est facile de reconnaître que ce sont là des notions très élémentaires et très simples.
Cette simplicité môme a porté certains esprits à se délier et à craindre qu'il n'y eût là qu'une vue incomplète et superficielle. Nous sommes en etTet bien loiu de cette époque où 'les Ramus du xvn" ou du xix" siècle osaient taxer ces notions d'absurdité et de contre-bon-sens; aujourd'hui plusieurs philosophes semblent leur faire un reproche tout opposé. Ce sont là des vérités de gros bon sens, nous disent-ils, des notions approximatives et superficielles qui suffisent peut-être à l'interprétation
(1) Cf. An3lote(B;S.II,), Phys. I, p. 479,5oG ;II, 428. Dégénérai., p. 24, 39, 42. 44, 45, 40.
.MATli;i!i: ET KOKMi:. ~
18 KTUDKS PlllT.OSOPHIOUES
des faits vulgaires, mais qui sont incoiieiliables avec une étude plus approfondie des phénomènes scientifiques.
Ainsi, par exemple, ajoutent-ils, votre système de la Matière et de la Forme a pris pour fondement une donnée anti-scientifique, répudiée par la majorité des savants modernes : elle s'appuie sur les changements sithstanliels qui sont à jamais bannis de la science!
Les changements substantiels! Voici en effet un mot qui est bien décrié non seulement parmi les ignorants, mais aussi auprès des savants ; un mot magique qui a la propriété d'électriser les physiciens et les chimistes les plus pacifiques, et de provoquer leur indignation ou leur dédain !
Mais ce mot malheureux qui attirerait la foudre sur nos têtes, nous ne l'avions pas encore prononcé : que nos lecteurs nous rendent cette justice, et, puisqu'il offusque tant de bons* esprits, nous allons leur promettre, en leur demandant grâce, de ne plus le prononcer désormais.
En effet, nous avons conçu le projet audacieux (peutêtre téméraire, aux yeux de quelques-uns de nos meilleurs amis), de rebâtir sans son concours tout l'édifice scolastique. Au lieu d'en faire le fondement, nous en couronnerons le faîte ; au lieu d'en faire le prologue de cette étude^ il en sera la conclusion et le dernier mot. Au début il serait équivoque et obscur; à la fin peut-être sera-t-il devenu précis et intelligible.
Et ce dessein nous voudrions le réaliser avec le seul appui de la raison et de l'observation scientifique qui seule peut donner à nos explications philosophiques une base positive en même temps qu'un contrôle indispensable.
Oui, disons-le bien haut, non seulement nous acceptons le contrôle des données certaines et positives de rol)servation scientifique, mais nous croyons y trouver le point d'appui nécessaire au levier puissant de la raison humaine; nous croyons que la nature qui porte en
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son sein, avec ses mystérieux pliéiKunùiics, les rissoi'ls secrets qui les causent et les expliquent, ne se révèle à nos yeux que par l'observation.
Pour nous accuser, comme on le fait chaque jour, de mépriser la science, de vouloir consommer le divorce entre la métaphysique et la science, il faut bien peu nous connaître ; il faut connaître bien peu cette grande école péripatéticienne qui fut une école de naturalistes et de savants; il faut avoir oublié avec quelle force et quelle insistance le m.aître ne cessa de recommander cette méthode d'observation, et avec quelle constance et quel succès il la pratiquée lui-même.
Dans la pensée et jusque dans le langage de l'école les mots de théorie et iï observation sont synonymes; il n'y a qu'une seule expression, 8cwpr,iJ.a, pour exprimer ces deux faces de la même idée ; aussi sommes-nous prêts à abandonner toute théorie qui ' ne serait pas l'expression abstraite mais rigoureusement fidèle de la réalité observée.
Après cette protestation que la persistance de certains préjugés a rendue nécessaire, nous allons interroger les sciences modernes, et surtout la chimie, qui, sans l'atteindre toutefois, puisqu'elle est en dehors du domaine sensible, pénètre plus avant dans la nature intime de la substance corporelle. Nous allons leur demander quels sont les faits scientifiques anciens ou nouveaux, avec lesquels doit concorder notre théorie philosophique de la Matière et de la Forme, déjà fondée, comme nous venons de le voir, sur l'observation de faits vulgaires et universels.
Le premier fait certain, c'est l'existence des corps simples et do,?, coy^s composés. Il y a des corps que l'on peut dédoubler en des substances d'espèces dillerentes par les divers procédés de l'analyse chimique. Si l'on prend, par exemple^ du bioxyde de mercure, et qu'après l'avoir broyé, on le chautfe dans une cornue en verre,
20 ETUDES PflILOSUPIIigUKS
nous le voyons se décomposer, sous raclion de la elialeiir, en un ^az qui est de l'oxygène, et en un métal brillant qui n'est autre que le mercure.
Que l'on fasse passer une série d'étincelles électriques dans le gaz ammoniac, celui-ci se décomposera et se résoudra en azote et en hydrogène.
De même, par un courant voltaïque, on dédoublera l'eau en hydrogène et oxygène.
Le plu s grand nombre des corps qui constituent l'écorce de notre globe ou qui l'entourent, peuvent être ainsi décomposés en substances ditï'érentes. Cependant il en est l»lusieurs, tels que l'hydrogène, l'oxygène, le carbone, Tazole, l'or, le fer, le cuivre, etc., qui jusqu'à ce jour se sont montrés réfractaircs à toute décomposition, et que pour cette raison on a appelés siîiiples, c'est-à-dire indécomposables.
La chimie actuelle en compte soixante-huit, mais elle ne désespère pas d'en réduire le nombre à mesure que ses méthodes expérimentales se perfectionneront et que ses instruments deviendront plus puissants. Ces soixante-lmit corps simples, combinés deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, et rarement davantage, produisent la plupart des composés matériels.
Les anciens croyaient aussi à l'existence des corps simples (1); mais ils se trompaient sur leur nombre et leur nature. Les uns n'admettaient qu'un seul corps simple, l'eau, l'air ou quelque élément plus subtil comme le feu ; d'autres naturalistes en admettaient deux ou trois; mais la plupart depuis Empédocle et Aristote jusqu'au siècle de Lavoisier, en ont généralement admis quatre : la terre, l'eau, l'air et le feu. Aujourd'hui le feu n'est plus considéré comme un corps, et les trois premiers ont été décomposés en éléments plus simples, en sorte que cette antique opinion a été complètement abandonnée. C'est tout au plus si l'on pourrait reconnaître dans
(1) Voici la définition très orlhodoxo que nous en donne saint Thomas: « Corpora iu quœ alia resolvunlur, ipsa vero non resolvuntur in iilia. » — In 3"" De Cœlo, lec. 8.
MATli^RK ET FORME 21
CCS quatre cléments des anciens, une vue lointaine et comme un pressentiment des quatre étals i)liysiques observés par les modernes dans les substances matérielles : l'état solide, liquide, gazeux et radiant. . Mais quelle que soit l'importance incontestable de ce progrès au point de vue des sciences physiques, elle est beaucoup moins grande au point de vue philosophique. Arislotc lui-même a pris soin de nous dire en plusieurs endroits qu'il lui importait fort peu qu'il y eût tel ou tel nombre d'éléments et qu'ils fussent de telle ou telle nature. Ce qui importe au philosophe, c'est de savoir qu'il y a des corps composés et des corps chimiquement indécomposables, quelle que soit d'ailleurs leur classification ; ce qui lui importe surtout, c'est de poser ensuite et de résoudre la question : quelle est la nature intime des corps simples?
Sans doute un corps est composé de corpuscules, les corpuscules sont à leur tour composés de parcelles plus petites : molécules ou atomes. Mais cette réponse n'éclaire pas la question, car il est par trop évident que le Tout est composé de parties. Que ces parties dernières soient divisibles, ou insécables, ou indivisibles, cela peut nous instruire sur la divisibilité de la matière, mais non pas précisément sur sa nature : or c'est la question de la nature des corps simples que nous avons posée. Si l'analyse chimique est forcée de s'arrêter ici ; l'analyse mentale de la raison humaine ne peut-elle pas aller plus loin ?
Ayant observé dans tous les corps des propriétés qui semblent irréductibles et contradictoires :
L'activité et l'inertie ;
L'unité et la divisibilité ;
L'identité générique et la variété spécifique;
La permanence et le changement; ne pouvons-nous pas conclure que cette double manifestation de propriétés si opposées doit émaner d'une double source ou d'un double principe?
On le voit clairement, le problème philosophique qin
:22 ÉTUDES PHILOSOPHIQUKS
se [toso ici dépasse de beaucoup la poii.ée de l'analyse cliimique. Nous le répétons, il s'agit cKune analyse loi;ique ou métaphysique qui, loin de contredire les phénomènes observés, les doit expliquer d'une manière rationnelle.
Dans cette recherche délicate nous allons êti^e puissamment, aidés par toute une nouvelle série de faits scientifiques : nous voulons parler en premier lieu des combinaisons chimiques, de leurs caractères et de leur opposition radicale aveC les simples mi'lanqes.
Les anciens savaient déjà distinguer ces deux espèces de phénomènes chimiques. Aristote et après lui saint Thomas nous en ont défini la nature et marqué les différences essentielles avec une précision et une sûreté de vues qui étonnent nos adversaires eux-mêmes.
Mais les savants modernes ont enrichi ces vieilles connaissances de faits nouveaux et de démonstrations expérimentales nettes et précises qui ne laissent plus aucun doute sur la haute portée métaphysique de ces phénomènes.
La combinaison proprement dite a lieu lorsque deux corps s'unissent de manière à former un troisième corps parfaitement homogène et complètement différent par ses propriétés spécifiques, des deux éléments qui ont servi à le former.
Ainsi un volume de gaz oxygène combiné par l'étincelle électrique avec deux volumes d'hydrogène produit un composé chimique, l'eau, qui ne rappelle en rien la propriété essentielle de l'hydrogène (la combustibilité), ni celle de l'oxygène (l'aptitude à entretenir la combustion), et qui jouit de propriétés fort différentes.
De même le soufre combiné par la chaleur avec la Umaille de fer donne naissance à un corps nouveau, le sulfure de fer, qui ne présente aucune des propriétés caractéristiques du soufre ou du fer employés à sa formation.
MATifciiK i:t Fomit-: 23
An eoiifraii'(\ il n'y a (jiic simiih' i)ichiN<j(> entre denx corps, lors(in'ils s'unissent en conservant leurs propriétés spécitiqnes. Si au lieu de faire réagir l'un sur l'autre par rétincelle électrique l'hydrogène et l'oxygène, nous nous étions contentés de les mêler d'une manière très intime, nous aurions obtenu un gaz mixte, mais nous n'aurions jamais produit de l'eau.
Si au lieu de faire chantier ensemble la (leur de soufre et la limaille de fer nous les avions réduits en poussière très fine et mélangés intimement par un procédé mécanique, nous aurions obtenu une poudre de couleur mixte, qui ne serait homogène qu'en apparence seulement : car à l'aide d'un microscope nous constaterions que les deux éléments sont restés distincts et juxtaposés ; à Taide d'un fer aimanté nous attirerions la limaille de fer et la séparerions du soufre ; ou bien en jetant le mélange dans l'eau nous verrions le fer qui est plus lourd se précipiter au fond, tandis que le soufre surnage ou reste en suspension.
Un exemple encore plus parfait de simple mélange, c'est la poudre à canon. Les trois substances qui entrent dans sa composition : le charbon, le soufre et le salpêtre, présentent une apparence encore plus homogène. Il est impossible à l'œil le plus perçant de les distinguer, alors même qu'il s'armerait d'un puissant microscope ; mais les éléments n'en sont pas moins juxtaposés, et l'on peut s'en convaincre en les séparant par un autre procédé. L'eau versée sur cette poudre lui enlève le salpêtre, et laisse un résidu de soufre et de charbon; puis en lavant ce résidu avec du sulfure de carbone, le soufre est à son tour dissous, et il ne reste plus que du charbon. Chacun des trois éléments a été ainsi distingué dans le mélange et éliminé.
Or rien de pareil ne se produit quand il s'agit d'une véritable combinaison chimique.
Après avoir combiné le soufre et le fer, et obtenu un corps nouveau, le sulfure de fer, le microscope constatera l'homogénéité parfaite de toute la masse,
Taimant le plus fort sera incapable de détacher du soufre la limaille de fer, et les dissolvants les plus énergiques seront impuissants à séparer les éléments^ parce qu'ils ne sont plus seulement juxtaposés, mais changés en « un corps tout nouveau )< jouissant de « propriétés spécifiques toutes ditTérentes » et qui n'ont « aucune ressemblance avec les précédentes (1) ».
En même temps que la science constate ce changement de nature ou de propriétés spécifiques, par un contraste surprenant, elle constate que l'élément matériel est demeuré identique : il est absolument inaltérable en masse et en pondérabilité. Et c'est là un des faits les mieux démontrés de nos sciences d'observation.
Ainsi après avoir combiné le soufre et le fer, on constate que le poids du sulfure de fer obtenu égale la somme des poids de fer et de soufre employés pour le produire. Le poids de l'eau est égal au poids des deux gaz hydrogène et oxygène qui se sont combinés.
Le fer qui se rouille à l'humidité de l'air augmente de poids en proportion exacte du poids de l'oxygène et de la vapeur d'eau avec lesquels il s'est combiné.
Cette loi due au génie de Lavoisier domine tous les phénomènes de la chimie ; elle est universelle et il n'y a pas un seul fait connu qui puisse autoriser à supposer quelque exception. Elle a été appelée la loi des poids ou de la conservation de la matière, et elle se formule ainsi : le poids dune combiiiaison est égal au poids des corps gui se sont combinés.
Ainsi, d'après les lois les mieux connues des combinaisons chimiques, et de l'aveu de tous les savants modernes :
La ?naticre demeure invariable en quantité ;
Les propriétés spécifiques changent.
N'avons-nous pas le droit de conclure que dans les corps soumis à notre observation :
(1) Cf. toi:s Ips trailcs de rliiniie. de N.aqucI, de Troosl, de 'Wuriz, cic.
MATIKRK ET FORME 25
Le pîuncipc matériel demeure ;
Le principe i<pécifique {ou formel) clianfje ?
Ne pourrions-nous pas conclure déjà que les corps sont formés de ce double principe matériel et formel ; et que notre thèse philosophique de la Matière et de la Forme, prise à ce point de vue tout à fait général, n'est que la traduction en langage métaphysique des faits les mieux constatés de la science moderne (1) ?
Mais faisons une excursion plus complète dans le domaine de l'observation scientique; peut-être y découvrirons-nous de nouvelles lumières.
Les simples mélanges peuvent avoir lieu entre tous les corps quelles que soient leur nature et leur quantité. 11 suffira, par exemple, de les pulvériser, s'ils sont solides, et de les triturer ensemble dans un mortier.
Il en est tout autrement des combinaisons chimiques. Un corps simple ne se combine qu'avec un certain nombre de substances douées de propriétés déterminées et dans des proportions toujours fixes et invariables.
Ainsi le mercure ne se combine pas indiflèremment avec tous les corps, mais avec certains seulement, tels que le soufre, le chlore, l'iode, etc. De plus, pour obtenir que ces corps réagissent l'un sur l'autre, il faut les avoir mis en présence dans certaines proportions. Pour produire de l'eau il faudra un volume d'oxygène et deux volumes d'hydrogène, ou bien si nous considérons les poids, la proportion sera de i gramme d'hydrogène pour 8 grammes d'oxygène. Il faudra 1 gramme d'hydrogène et SSs'jô de chlore pour former de l'acide chlorydrique ; 8 grammes d'oxygène et 39 de potassium pour
(1) « Tout ce que nous savons, nou3 dil le cliimiste Cooke, c'ust que le changement de l'eau en hydrogène et oxygène, ainsi que le changement de ces deux gaz en eau. n'est pas accompagn(! de changement dans le poids, et de cela nous concluons que dans ce changement le maléricl est conserve, en d'antres termes, que l'eau et les deux gaz sont le même matériel sous des formes différentes. » (Cooke, La nouvelle chimie.)
produire de la potasse, ou bien 23 grammes de sodium pour avoir de la soude, etc. En sorle que si l'on dépassait ces proportions, il y aurait un résidu, c'est-à-dire que l'excédent échapperait à la combinaison.
Cette loi, découverte par Proust, a été ainsi formulée : Deux corps pour former u?i composé se combinent toujours dans des proportio/is in variables.
Une autre loi non moins importante a été découverte et formulée par Dation : Deux corps peuvent en se combinant en diverses proportions former des composés dilVérents: dans cecas, le poids de l'un restant le même, le poids de l'autre doit varier dans des proportions très simples. Prenons un exemple : 14 grammes d'azote devi'ontétre associés à 8.16, 24. 32 ou 40 grammes d'oxygène pour former cinq combinaisons diflerentes, et par conséquent ces diverses quantités requises seront entre elles dans des proportions très simples comme les nombres d,2, 3, 4 et 5.
Nous conclurons de ces faits et de ces lois, ce que les savants eux-mêmes en ont conclu avec un rare bonheur d'expression: l'affinité est vraiment (?7ef^?re' (1). Telle espèce de substances se combine toujours avec telle espèce et refuse de s'unir à telle autre ; mise en présence d'une substance composée de deux éléments, elle se combinera avec l'un de ces deux éléments par une sorte de préférence à l'exclusion du second : elle ne se combine que dans telle ou telle proportion et refuse absolument toute proportion différente. Sans doute le choix est ici involontaire et fatal, nous le reconnaissons volontiers, mais il n'en est pas moins la manifestation d'une aptitude et d'une activité spéciale propre à chaque nature de corps.
Bien diflerente en cela dune force mécanique, d'une impulsion extrinsèque et passive qui s'appliquerait à tous les corps inditieremment, sans aucun choix ni préfé-
(1) « Non est nalura aplum quodcumque cuiciimquc misceri. » — Arislote, Melaph., Ub. I,c. 8, §9 : — cf. De General., lib, K- 10, g 5; etc.
MATlfCRK ET P^OUME 27
ronce pour leur qualité ou leur quantité, comme on le voit dans les simples mélanges où toutes les espèces et toutes les proportions peuvent s'unir par un procédé mécanique.
Cette affinité « élective », nous oflre donc, selon toute apparence, comme un vestige de cette «idée directrice» de ce « principe formateur », que l'on observe dans les êtres vivants, par exemple dans le germe ou l'embyron, où nous le voyons non seulement façonner lui-même ses organes, selon un type héréditaire, en s'assimilant les substances qui lui conviennent, en éliminant celU^s qui ont cessé de lui être utiles, mais encore entretenir ces organes après les avoir construits , réparer leurs lésions et même les reproduire parfois complètement lorsque quelque accident les a détruits.
Bien loin de nous la pensée de confondre laffmité élective avec un degré inférieur de spontanéité et de vie; ce sont là deux espèces différentes d'activité, que certains savants contemporains n'ont pu assimiler sans une exagération regrettable ; mais nous comprenons fort bien qu'ils les aient rapprochées, car la nature « ne fait pas de sauts », comme Leibnitz l'a si bien dit après Aristote ; elle va d'une espèce à une autre par des transitions douces qui étonnent la raison humaine et manifestent l'unité de son plan par les traits de ressemblance qu'elle imprime aux deux extrémités de l'échelle des êtres. Dans les corps inanimés aussi bien que dans les êtres vivants, il y a donc, avec un principe matériel et inerte, l'activité d'un principe formateur; la molécule chimique aussi bien que le protoplasma biologique est composée de Matière et de Forme.
Mais nous avons besoin d'insister sur cette analogie frappante entre l'activité des êtres inorganiques et celle des êtres organisés et vivants. Afin d'en montrer toute la réalité objective , nous allons choisir un des plus intéressants phénomènes de physique connu des anciens,
mais dont la science moderne a seule reconnu le caractère et la véritable importance, et que nous nous reprocherions de passer sous silence tant il est remarquable et signilîcatif. Nous voulons parler du phénomène de la cristallisation.
Lorsque les corps passent de l'état liquide ou gazeux à l'état solide, sans transition brusque, mais lentement et à l'abri de toute cause perturbatrice extérieure, ils se cristallisent, c'est-à-dire que leurs molécules prennent des formes polyédriques régulières, en conservant entre elles un ordre et une symétrie parfaite.
Dans cette métamorphose les corps les plus vulgaires perdent leur aspect grossier, ils deviennent d'ordinaire transparents, revêtent un éclat et une beauté parfois merveilleuse. Mais cequ'il importe surtout de remarquer ici, c'est la constance des formes géométriques que chaque corps affecte selon son espèce. Ainsi un cristal d'alun est aussi reconnaissable à sa forme octaédrique que le serait un animal ou un végétal quelconque à sa structure.
Cependant les cristaux d'une môme substance sont loin d'avoir toujours une apparence identique ; mais d'après quelques lois fort simples qui sont le fondement de la cristallographie, ces formes dites secondaires peuvent toujours se ramener à un même type primitif. Ces types eux-mêmes se ramènent à six espèces fondamentales ou systèmes cristallins d'où se peuvent déduire toutes les formes observées : 1° le système régulier ou cubique; 2° le système hexagonal ; 3° le système quadratique ou quaternaire ; 4" le système ternaire ou rhomboédrique; 5° le système terbinaireou orthorhombique; enfin le système binaire et triclinique. Ainsi le carbonate de chaux se rencontre dans la nature sous des formes assez variées, mais qui toutes dérivent du rhomboèdre, c'est-à-dire de la quatrième famille cristalline.
Aussitôt qu'un corps commence à cristalliser, apparaît l'esquisse rudimentaire de son type définitif, en sorte que cet embryon cristallin nous représente déjà en mi-
MATlfCUE ET FORME 29
iiiadire l'ensemble tout entier du cristal lorsqu'il aura atteint son développement complet.
j\Iais voici des particularités encore [ilus surprenantes dans la genèse des cristaux : '< qu'un cristal, qu'un octaèdre d'alun, par exemple, soit tronqué sur un point, de manière à perdre un de ses angles ; loin de rester tronqué, tel que l'accident l'a fait, comme un corps brut, vous le verrez, s'il est posé dans la dissolution sur la face accidentelle, se façonner à l'angle opposé une face correspondante, tout à fait semblable k l'autre, et perdre ainsi deux angles au lieu d'un. — On ne peut s'empêcher, nous dit M. Blanchard, qui rapporte ce fait, en voyant cette espèce de sympathie entre deux angles correspondants d'un cristal, de se rappeler celle (jui existe entre les deux yeux, soit des animaux, soit de l'homme, et qui fait que la maladie ou la perte de l'un entraîne si fré{iuemment la maladie ou la perte de l'autre. >>
« Second cas analogue : un cristal a été privé de l'une de ses parties ou même. de toutes ses arêtes; replacezle dans la dissolution, il reproduira sous vos yeux, sur les divers points lésés, toutes les parties qui lui manquent. Ainsi, le corps brut devenu cristal n'accepte pas la mutilation que lui impose la main de l'homme. De par la puissance de la cristallisation, il se refait de lui-même ce qu'il était auparavant, de même que, de par la puissance vitale, certains reptiles reproduisent un membre qu'un accident leur avait enlevé (1). »
En présence de tels phénomènes et de plusieurs autres analogues (jue nous aurions pu citer, nous comprenons facilement que des savants et des botanistes fort distingués aient laissé échapper la pensée, sans doute exagérée, que les cristaux poussaient comme les plantes et qu'ils avaient comme elles un principe vital. Mais s'il est exagéré de leur attribuer la vie, il ne le serait pas moins, en sens contraire, de ne leur reconnaître que la
(1) Cosmos, m, p. 58
îR) ÉTIÎDES PHILOSOPHIQUES
matière, c'est-à-dire une masse étendue et une impulsion toute passive. 11 y a là un élément supérieur, une activité, un principe formateur qui régit la masse matérielle et, comme le dit si bien M. de Lapparent, liîi imprime « des directions privilégiées )»de manière à reproduire la ligure déterminée qu'exige sa propre nature.
Toute autre explication nous paraît insuffisante. En chercher la cause dans la volonté de Dieu ou dans la nécessité des lois de la nature, ce ne serait même pas une explication. Il est clair que tout arrive dans la nature parce que Dieu l'a ainsi réglé, mais nous recherchons ici la cause seconde par laquelle il a voulu atteindre son but. Par exemple, nous sommes libres parce que Dieu le veut ainsi ; mais si Dieu n'avait mis dans l'âme humaine un principe doué de liberté, la volonté divine eût été évidemment inefficace. De même il a dû mettre dans les substances minérales une activité qui par sa tendance naturelle fût capable de produire les phénomènes de cristallisation que nous venons de décrire.
Toute impulsion passive, toute force mécanique, de quelque nom qu'on la décore : attraction, polarisation, etc., devrait agir sur tous les corps indifféremment sans tenir compte de leur nature, elle serait donc impuissante à expliquer les phénomènes spécifiques dont il s'agit et leur constance dans tous les individus de la môme espèce (1).
Sans doute nous sommes loin de nier le concours de ces forces mécaniques surtout dans le groupement des cristaux autour de leur noyau, dans l'accroissement du cristal après la formation de son embryon ou de son germe primitif. Mais ce germe lui-même, cet embryon cristallin, pour passer de la forme amorphe à une forme cristalline propre à son espèce, pour revêtir à un certain moment ce type qu'il ne possédait nullement pas même à l'état microscopifiue, devait être {)Ourvu non seule-
(1) La slabililé sppciliquc do l'clTot est conslaiilo, (ju'il s'aaisse d'un ell'ut unique; oa liicn d'un l'ilcl doubiu, coninie dans le eus de diniurpliisiue.
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meut d'unv masse éLemliie eL [lassive, mais encore dune aclivilé oud\iii principe rormaleur, de même ((iie l'embryon animal, qnoi([n"il soit identique ehez un grand nombre d'espèces, est animé d'un principe vital qui contient en puissance le type spécifique (ju'il doit développer fatalement de préférence à tous les autres types.
Tant que l'on n'aura pas recours à une telle cause formatrici; ou formelle, nous croyons que Tonne pourra assigner que des causes insuffisantes et que toutes les explications seront incomplètes. Les plus illustres naturalistes tels que Blanchard. La Valée, Tournefort, ont reculé devant une explication purement mécanique des lois de la cristallisation, et nous sommes heureux de pouvoir citer à l'appui de cette thèse un éniinent professeur de l'Institut catholique de Paris dont l'autorité scientifique ne sera contestée par aucune école.
« Il nous semble, nous dit-il, que la cristallographie jettesur ce débat (philosophique) une lumière particulière. S'il est vrai que le choix du mode de cristallisation soit la consé(pience nécessaire du genre de symétrie de la molécule, du moment qu'un corps composé cristallise, nous devons admettre (pie sa molécule possède une symétrie parfaitement déterminée. Or si l'on se rapporte aux conditions de la symétrie des polyèdres, notamment aux lois qui règlent la position relative des axes et des plans, on comprendra qu'en général la simple juxtaposition de deux polyèdres moléculaires soit impuissante à produire un édifice symétrique. Dès lors, il faut reconnaître que le phénomène de combinaison entraîne un //ouveait fjrouj/eme/iU\(iS atomes. De cette façon on [jourrait dire que la cause substantielle d'un corps est Vêlement dytuiini(/ue (fui détermine ^architecture de l'édifice atomiijue. Si cette puissance est troublée dans son action, l'édifice se détruit et les atomes, retombant sous l'influence de puissances d'ordre inférieur, reconstiluent des groupements plus simples, jusqu'à ce que le progrès des actions destructrices amène la dissociation des éléments. Mais à tout instant Fensemble des forces en jeu produit un grou-
32 LTL'DES PIIILOSOPHIQUKS
pcmint spécial, dont la symétrie, sinon la forme, se traduit nettement par le phénomène de la cristallisation. Ainsi (a cristallorjrapliic donnerait raison à Copinion philosoj)lii(/u<' e.rprinice dès le \\\f siècle par le puissant <jénie de saini Thomas tlWf/ui/i {[) ».
Après avoir constaté dans un même être corporel l'existence d'un double principe matériel et formel, il nous reste — cequi sera la partie la plus ardue, la plus délicate, et partant la plus intéressante de ce travail, — il nous reste à définir et à expliquer la nature propre à chacun de ces deux éléments, leurs relations mutuelles, leur distinction réelle ou logique, leur origine, le mode de leur union soit dans les composés chimiques, soit dans les composés vivants ; en un mot à exposer dans tous ses développements la théorie péripatéticienne de la Matière et de la Forme.
Dans cette étude surtout métaphysique, nous aurons plus d'une fois l'occasion de reconnaître toute l'utilité et la fécondité merveilleuse des faits et des principes scientifiques que nous venons d'esquisser à grands traits et que nous devrons compléter et pénétrer davantage.
Mais auparavant, il faut déblayer notre voie des obstacles accumulés par nos adversaires, les partisans de l'Atomisme ou du Dynamisme ; il nous faut examiner en détail les hypothèses qu'ils ont essayé de substituer à l'ancienne théorie de la Matière et de la Forme, ainsi que les arguments dont ils n'ont pas cessé de la combattre.
Les Atomistes nient r existence du principe formel;
Les Dynamistes nient le principe matériel.
Il est clair que si leurs objections étaient invincibles et leurs nouvelles hypothèses plus satisfaisantes, il serait bien inutile de poursuivre la voie où nous sommes entrés: notre but serait condamné à l'avance, et nos efforts se
(1) De Lapparent, Cours de minéralogie, p. 68
MATIÈUE ET FOrtME 33
dùiuinseraiciit eu vain. Si, au conlraire, il uous est i)OSsible de résoudre leurs difficultés, et d'établir l'impuissaiiceou l'insufiisance de leurs hypothèses, il importe de le montrer au j)lutôt.
Il importe aussi de ne pas laisser sur nos derrières de tels adversaires : leurs objections tacites harcelleraient l'esprit de quelques-uns de nos lecteurs, et, en partageant leur attention, les empêcheraient de nous suivre utilement. Nous commencerons donc par l'exposition et la critique de ces deux systèmes.
L'Atomisme. — Négation du principe formel.
L'Atomisme est le système philosophique qui nie l'existence du principe formel ou actif dans les êtres matériels, et qui prétend exphquer tous leurs phénomènes avec l'élément matériel et son mouvement purement passif. Aussi a-t-il écrit sur son drapeau ces deux mots qui résument sa thèse : Matière et Mouvement.
Cette affirmation, ou plutôt cette négation, est la base fondamentale de tout l'édifice atomistique ; nous croyons pouvoir démontrer qu'elle en est aussi le côté faible et le point vulnérable.
Mais pour bien comprendre le sens et la portée de ce principe, nous allons voir l'ensemble auquel il se rattache ; pour bien saisir la physionomie de ce système, nous allons essayer d'en retracer les contours. Nous ferons ensuite la part de la vérité et de l'erreur.
Ces philosophes attachent une importance capitale à la question de la divisibilité de la matière. Aussi commencent-ils par établir que l'étendue concrète na saurait être divisible à l'infini, quelle que soit d'ailleurs la divisibilité de l'étendue abstraite. Si une telle division était possible, nous disent-ils, nous pourrions la supposer un instant réalisée, au moins parla toute-puissance de Dieu.
M\Tii;Kt i;t l'ur.ME. 3
Or, que pourrait-il rester d'un corps après une division pareille? En restera-il une grandeur? mais alors on supposerait que quelque chose a échappé à la division, laquelle n'aurail pas été infinie, ce qui esL contraire à l'hypothèse.
Restera-l-il des points inélendus? Alors il faudra dire (jue retendue est composée de parties inéteuducs. ce qui paraît contradictoire.
Ne restera-l-il plus rien du tout? Alors ce -serait réduire le corps à n'être rien qu'une pure a^iparence (1).
La division à l'infini d'une étendue matérielle est donc absolument impossible ; cette division doit avoir un terme, elle doit s'arrêter devant une dernière partie insécable (jui est Tatome.
On arriverait à la même conclusion en considérant que tous les êtres sensibles de la nature : un animal, une plante, un grain de blé, une molécule, ont besoin pour vivre ou pour exister, chacun selon son espèce, d'un i)iînùmnnd'espd.c(i et d'étendue concrète, qui, aussi réduit qu'on le suppose, ne semble pas pouvoir être supprimé complètement;
Enfin cette opinion semble confirmée par l'étude des combinaisons chimiques. Il est certain que les corps composants s'y subaivisent en parties nmiima indivisibles par les forces naturelles. D'où les atomistes se hâtent de conclure que ces parties, une fois divisées, restent dans les corps toujours -séparées et distinctes comme le seraient des pièces monnayées dans une bourse.
Ces mi /lima d'étendue concrète ayant été appelés atomes ou corpuscules, c'est le nom d'atomisme ou de philosophie corpusculaire qui sert à désigner ce système.
Les atomes ont une étendue réelle quoique infiniment petite, en ce sens qu'elle dépasse toutes les conceptions de notre imagination. L'industrie moderne est parvenue k fabriquer des feuilles d'or assez minces pour que 250 mille feuilles superposées n'aient qu'une épaisseur d'un milli-
(1) Voy. cet argument dans Aristote, De gcnci'alionc,l, cli. 2, g 10.
mètre ; elle fait aussi des fils d'argent dorés sur lesquels lu couche de dorure a envirou l/5()0,00(rde millimètre d'épaisseur. Eh bien, tout ceci n'est rien en comparaison de la petitesse de l'atome. Si nous disions avec M. Wurtz qu'il faut « lOtrillions de molécules d'air et 114 trillionsde molécules d'hydrogène pour faire 1 milligramme de ces gaz, nous n'aurions pas encore donné une idée saisissable, ni surtout une idée exacte des valeurs infinitésimales dont il s'agit. D'après le même auteur, 1 centimètre cube d'air renfermerait 21 trillionsde molécules, nombre qui représente 2i fois un million élevé à la troisième puissance, c'est-à-dire le chiflre 21 suivi de 18 zéros(l).
Quoi qu'il en soit de cette prodigieuse petitesse, les atomes n'en sont pas moins doués d'une étendue réelle. Leur masse est impénétrable et résistante mais purement passive et inerte, lis ne ditîerent entre eux que par leurs formes géométriques et nullement par leurs natures ou leurs essences, — du moins, telle est l'opinion des atomistes purs ; — c'est par leurs mouvements et leurs divers groupements qu'ils forment les variétés spécifiques que nous observons dans les corps ; de même qu'en mathématUique les divers groupements des mêmes unités forment tous les nombres possibles.
Parmi les savants qui, dans ces derniers temps, ont soutenu avec un certain éclat la thèse de l'unité spécifique des atomes, nous nous contenterons de citer le P. Secchi(2) qui expliquait leurs variétés par l'hypothèse des tourbillons d'éther, et le chimiste Prout qui supposait les corps simples composés d'atomes d'hydrogène diversement condensés, hypothèse qui ayant été d'abord reconnue insoutenable, fut ensuite reprise et améhorée par Dumas (3).
La plupartdesatomistes contemporains, partisans d'un système mitigé, Vatomisme chimique, admettent que les
(l)Wur(z, La théorie atomique, p. 234.
(2) Secchi, L'unité des forces pivjsiques, p. 234, 581,
(3) Wurtz, La théorie atomique, p. 36...
soixanlc-luiil corps simples découverls par la chimie sont formés d'atomes d'espèces dilTéreiites ; les corj)s composés "ne seraient que l'addition ou la juxtaposition de ces éléments simples. Cettejuxtaposition elle-même ne seraitpas parfaite: deux ou plusieurs atomes d'espèces dilférentes réunies dans une molécule , par exemple, deux atomes d'hydrogène et un atome d'oxygène réunis dans une molécule d'eau seraient séparés les uns des autres par de petits intervalles, de façon à se mouvoir à leur aise. Leur union assez métaphorique consisterait en ce qu'au lieu de se mouvoir avec indépendance les uns des autres, ils auraient des mouvements combinés et fondus en un tout harmonieux. Lorsque cette harmonie est détruite, la molécule d'eau se désagrège et se divise en ses éléments primitifs.
Ces intervalles sujtposés entre les atomes sont-ils absolument vides? Presque tous les savants admettent aujourd'hui qu'ils sont remplis d'une matière extrêmement diluée et impondérable qu'ils appellent i'éther. Elle serait comparable à une atmosphère immense dans laquelle seraient plongés tous les corps et qui les pénétrerait dans leurs profondeurs les i»Uis intimes. Les atomes de cet éther seraient dans une agitation incessante ; et leurs tourbillons ou leurs vibrations produiraient les phénonomènes de gravitation et d'attraction universelle, d'affinité chimique, de cohésion, de lumière, de chaleur, d'électricité, de magnétisme^ en un mot tous les effets attribués jusqu'ici à des « causes occultes », ou à ces « forces abstraites », à ces « entités métaphysiques », qui ont bercé « l'enfance de la raison humaine », mais dont la science moderne espère bien nous avoir délivrés pour toujours.
Ainsi tout est facilement expliqué pai' la matière et le mouvement passif qu'elle reçoit du dehors, et qu'elle transmet par des combinaisons infiniment variées, sans qu'il se détruise jamais. « Rien ne se perd, rien ne se crée», et la somme des mouvements de l'univers demeure constante.
MATif;iiE i:t formh 37
On comitrtMKl maiiilcnant, coinmont dans (;c systèmo seront expliqnées les eombinaisons chimiquc's sur les- ' quelles, (lès le début, nous avons appelé l'attention du lecteur.
Le corps issu de la combinaison a perdu les qualités qui caractérisaient les composants, et a revêtu de nouvelles propriétés fort ditTérentes et même opposées; comment cela s'est-il produit? Le voici. Les éléments en s'unissant n'ont rien acquis ni rien perdu; ils ontseulement combiné ensemble, ou réuni leurs mouvements qui semblent ainsi transformés, mais il n'en est rien. Les qualités du corps ne sont pas des qualités, dans le sens vulgaire du mot; elles ne sont que des vibrations produisant sur nos sens certaines impressions; par conséquent les changements de ces qualités ne sauraient être que des combinaisons et des résultantes de ces vibrations produisant sur nos sens des impressions diflerentes. Le reste n'est qu'apparence et illusion des sens qui ne saurait tromper que le vulgaire !...
Telle est l'hypothèse philosophique que des savants d'ailleurs fort distingués lorsqu'ils savent se maintenir dans le domaine de la science et des faits positifs, nous donnent comme le dernier résultat des découvertes contemporaines, et qu'ilsappellentavec orgueil, la grande synthèse et le dernier mot de la science moderne.
Ne leur parlez pas de matière et de forme : ces deux mots qu'ils n'ont jamais entendu prononcer peut-être que d'une manière plaisante, ne disent rien à leur esprit, ils n'éveillent en eux que le souvenir du « bon vieux temps » ! . . Voudriez-vous que la science moderne consente à reculer jusqu'au xiu'' siècle? En vérité, nous disent-ils, la Scolastique est un peu trop vieille pour notre âge ! — Mais de grâce, leur répliquerons-nous," l'Atomisme se croirait-il beaucoup plus jeune? Qu'il nous permette de lui rappeler un instant la date de sa naissance, et de dérouler à ses yeux son illustre généalogie.
38 KTUDES PHILOSOPHIQUES
I/liypolhèse atomistiquc, au moins dans son idée fondamentale, a été inventée longtemps avant l'ère de la philosophie grecque; il parait assez vraisemblable que les premiers sages de la Grèce l'ont apportée de l'Orient berceau de leur civilisation, et surtout de l'Inde où nous la trouvons nettement formulée dans le système philosophique et religieux appelé Vaiséchika.
Mais nous laisserons aux érudits ces recherches plus curieuses (pi'uliles, et nous ne nous arrêterons guère plus aux premiers phUosophes de l'École 'naturaliste d'Ionie, parce qu'il ne nous ont laissé que des ébauches assez incomplètes et assez grossières.
ïhalès de Milet, l'un des sept sages, composait tous les êtres avec de- la matière et du mouvement, et la matière elle-même avec des atomes d'eau ; Anaximène et Diogène d'ApoUonie avec des atomes d'air ; Heraclite avec un élément plus subtil: tout viendrait d'un feu divin qui produirait toute chose par des alternatives de condensation et de raréfaction successives.
Empédocle admettait quatre éléments: la terre, feau, l'air et le feu, associés ou dissociés au hasard par l'Amour ou la Discorde : ce qui ressemblebeaucoup aux forces d'attraction et de répulsion des physiciens modernes.
De son côté Anaximandre supposait un élément unique infini (tô à'TTEipovi différent de la terre, de l'eau, de l'air et du feu, mais qui les contiendrait dans son vaste sein d'où le mouvement les ferait sortir.
Ânaxagore reconnaissait au contraire un nombre prodigieux d'éléments divisés en un nombre infini d'atomes insécables, confondus primitivement dans le chaos ; puis séparés et mis en mouvement par une Intelligence supérieure. Parmi ces éléments qu'il nomme Jiom.ônmôries, les uns servent exclusivement à la formation de l'argent, les autres à la formation de l'or; ceux-ci constituent les os, ceux-là composent la chair, le sang, et ainsi de suite: chaque espèce de substance étant composée d'une espèce particulière d'homéoméries.
MATif:Ki-: i:t foiimk 39
TfMlo fui la promièi'o ôlinuchc do l'atoniismo. Comme on le voit celte première forme n'est i)as encore complètement matérialiste, ou du moins elle n'exclut pas positivement rintervention de forces distinctes de la matièi'c et surtout de l'Intelligence divine (1). Plusieurs systèmes l'admettent au contraire expressément, surtout celui d'Anaxagore qu'Aristote félicite d'avoir bravé l'opinion sur un point si important et de n'avoir pas craint de s'exposer aux railleries des impies.
La seconde période de l'atomisme fut au contraire nettement matérialiste et athée : elle nous offre aussi le type le plus complet de ce système dans les temps anciens. Démocrite, Leucippe et Epicure peuvent revendiquer la gloire d'en être les véritables pères et fondateurs.
Toute force dynamique, bien plus, toute intelligence suprême est décidément rejetée par eux comme un rouage inutile. Tout doit s'expliquer dans l'univers par l'étendue et le mouvement passif des atomes.
Ces atomes dont le nombre est infini, sont éternels, incorruptibles, d'une seule et même nature. Toutes leurs propriétés consistent à être étendus, solides, et à se mouvoir fatalement au sein du -vHde qui seul peut enlever tout obstacle au mouvement et le rendre possible. Leurs figures géométriques sont infiniment variées : « Qiiœdam /(?y/rt, nous dit Cicéron, alia aspera, rotunda, partim initem angiilata , curvata quœdam et quaù adimca{2). » C'est grâce à ces aspérités multiples et bizarres, qu'ils peuvent mutuellement s'accrocher lorsqu'ils se rencontrent en vertu d'un certain dinamen ou d'une obliquité d'impulsion qui les fait dévier dans leur marche au lieu de suivre des lignes parallèles, et leur permet de se grouper dans des rencontres fortuites, de manière à produire la variété et l'harmonie que nous admirons
(1) '0 voi; àTtxOr,; xat h.\i\.x'r^i , d'après Anax;igore ; voy. Arislote, Phys., 1. vfn,c.b. Mclaplt. 1. 1, c. 3 et 7.
(2) Cicéron, De nntiira Dcor., C. I, n" 24-
46 ÉTUDES PHILOSOPIIIQUES
dans le monde. Après s'èlrc réunis par hasard, ils se séparent de même, sans dessein, sans lois, et suivant les caprices du sort.
Ainsi d'après Démocrite, tous les corps simples sont composés d'atomes solides et d'intervalles, ou bien comme il disait, de plein (xô 7t/.r,p£-:) et de vide (tô -/.svôv), d'être et de non-être (1).
Les corps composés organiques ou inorganiques ne sont pareillement que des juxtapositions d'atomes qui s'accrochent de diverses manières ; et la génération et la corruption des êtres ne sont que de nouveaux groupements d'atomes.
Ces groupements d'où proviennent toutes les dilTèrences individuelles ou spécifiques que nous observons dans les corps, sont constitués par trois éléments : la figure, l'ordre et la position. Ainsi la lettre A diffère de la lettre Z par la figure (p-jctiaôç) ; la syllabe BA se distingue de la syllabe AB par l'ordre des lettres qui les composent (5'.«f)iyri) ; et c'est la différence de position (xpo-/,) qui rend dissemblables les lettres n et z(2). Et de même qu'avec les lettres de l'alphabet on peut composer des mots, des phrases et des discours iniiniment variés, ainsi avec des atomes de figure, de position et d'ordre différents, on peut composer tous les mondes possibles. La lumière et la chaleur, selon Démocrite, sont des émissions et des effluves d'atomes plus subtils et plus rapides qui rayonnent dans l'air ou dans les corps à travers leurs pores comme dans des canaux : ce sont ces émanations de particules infiniment petites qui pénètrent dans nos organes sensibles pour y produire des sensations et des images.
La vie elle-même n'est qu'un jeu purement mécanique des atomes et de leur mouvement passif. L'âme n'est composée que de petits atomes plus légers, plus ronds ou plus subtils.
(t) Aristote, Metaph., 1. I, c. 4- g 7.
(2) Aristote, Mc/ap., l.VII,'c. 2, §2. Quant ànoiis, njoute-t-il, il nous semblo qu'il y a bion d'anlr(3S diflorences que coUns-là. — Cf. iMélaph., 1. I, c. 2, g 8. — £'e gcnerat., 1. I, c. 2. ji 4. et C. 8 g 5.
MATIÈUC ET KORMK A\
Telle csl, la doctrine de DémocriLc cl de son ami Lciicippe. Epicure n'y a presque rien ajouté : les atomes, le vide et le hasard, sont aussi pour lui la clef de toute la nature. Mais, s'il n'a rien modifié dans la physique atomistique, il a du moins le mérite d'en avoir compris la portée morale, et d'avoir, avec une très grande logique, tiré de ces principes toutes les conséquences pratiques qui y étaient contenues.
Plus tard, chez les Romains, Lucrèce prêtera à la morale d'Épicure et à la physique atomistique de Démocritc le secours de sa verve poétique et de sa brillante éloquence digue d'une meilleure cause. Mais toutes les ressources de son génie ne suffiront pas à prolonger la vie d'une doctrine que les traits acérés de Platon et d'Aristote avaient déjà blessée à mort. Après quelques instants d'une renaissance factice, l'Atomisme s'éteint et disparaît complètement de la scène du monde jusqu'au miheu du xvu* siècle.
C'est alors qu'un prêtre catholique conçoit le projet de réhabiliter l'atomisme en le purifiant de la morale épicurienne, et en spiritualisant la physique athée et matérialiste de Démocrite. L'abbé Gassendi, chanoine de Paris et professeur au Collège de France, corrige dans ces philosophes païens tout ce qui est trop choquant pour'des oreilles chrétiennes ; ainsi par exemple la théorie du hasard et l'éternité des atomes, mais il conserve à peu près tout le fond de leurs systèmes. Il admet les atomes ou corpuscules solides et impénétrables, étendus et cependant insécables, créés par Dieu en nombre prodigieux mais fini, ayant reçu du Créateur le mouvement ou l'impulsion première, qu'ils se transmettent passivement. Ces atomes, quoique de même espèce, affectent les formes les plus diverses de manière à pouvoir facilement s'accrocher et s'unir en tourbillonnant dans l'espace vide. Leurs figures, leurs groupements et mouvements expliquent toutes leurs qualités spécifiques, tous leurs phénomènes, y compris la génération et la destruction apparente des êtres vivants. Ce système physique est
■il KTl'nES PHINOSOPHIOUKS
complété parties conceptions fort inexactes sur le vide, l'espace étendu et le temps, qu'il est d'ailleurs inutile d'exposer ici.
Descarte^ fut aussi fervent atomiste que Gassendi; mais ce génie novateur ne pouvait manquer d'apporter à l'ancien système certains changements et d'y laisser son empreinte originale.
Il remplace d'atjord l'atome dur et insécable de Gassendi par une espèce d'atome ou corpuscule qui est infiniment divisible (1), au moins par la toute-puissance divine parce que toute son essence est d'être étendu et que l'étendue est essentiellement divisible.
« J'avoue franchement ici, nous dit-il lui-même, que je ne connais point d'autre matière des choses corporelles que celle qui peut être divisée, figurée et mue en toutes sortes de façons, c'est-à-dire celle que les géomètres nomment la quantité et qu'ils prennent pour l'objet de leurs démonstrations ; et que je ne considère en cette matière que ses divisions, ses figures et ses mouvements (2). » . ,
Cette matière créée par Dieu remplit des espaces infinis parce que « nous ne pouvons concevoir que le monde ait des bornes (3) »; et que d'ailleurs le vide est impossible. En effet, le vide ne pourrait être qu'une étendue ; or l'étendue, d'après Descartes, est précisément l'essence d'un corps.
De cette impossibilité du vide, ou, si Ton veut, de cette nécessité du plein absolu, il résulte, d'après ce philosophe, que le mouvement rotatoire est le seul possible : « il faut nécessairement qu'il y ait toujours un cercle de matière ou anneau de corps qui se meuvent ensemble et en même temps; « en sorte que lorsque le corps A prend la place du corps voisin B, qui prend la place de G, lequel prend laplace de D...^, etc., il faut que le dernier corps chassé vienne prendre la place du premier A; ce qui
(1) Deacartes, Principes de la phil., 11' par., n"* 20, 34.
(2) Descaries, ibid., n" 64. — Cf. n" lO, 21, etc.
(3) Descartes, i6ic/., n' 21. — Cf. Lrllres, 23'.
MATli^RE KT FORMi: 43
forme alors un cercle ou un anneau complet (l). Et tous ces changements devant s'effectuer en môme temps, pour qu'il n'y ait jamais de place vide, on doit conclure que cette série de corps n'a pu décrire ce cercle que par un mouvement rotatoirc.
Tout autre mouvement, celui de translation reetilif^jne, par exemple, devient tout à fait inexplicable dans ce système, car en l'absence du vide, il nécessiterait des séries de condensations et de raréfactions réciproques que Descaries croyait incompatibles avec l'essence des corps, parce qu'il la confondait avec l'étendue géométrique.
Ce mouvement giratoire a été imprimé aux atomes par le Créateur dans une quantité déterminée qui demeure fixe et se conserve inaltérable sous mille formes équivalentes.
Le choc et la collision mutuelle des premiers atomes qui étaient anguleux à l'origine, les a arrondis et en a produit trois espèces d'éléments : le premier élément est comparable à une poussière d'atome extrêmement subtile ; le deuxième a la forme de petites sphères arrondies par le frottement; le troisième a la figure nécessaire pour remplir l'intervalle vide entre trois sphères qui se touchent, c'est-à-dire qu'il ressemble à de « petites colonnes cannelées, à trois raies ou canaux, et tournées -comme les coquilles d'un limaçon, tellement qu'elles puissent passer en tournoyant entre trois boules qui s'entretouchent (2) ».
La lumière, le soleil et les étoiles fixes seraient formées du premier élément le plus subtil ; le ciel serait surtout composé du second élément; enfin le troisième dominerait dans la composition de la terre, des planètes et des comètes. Mais la variété spécifique des corps vient surtout de la variété du mouvement de leurs atomes. Ce mouvement lui-même est purement passif, et bien loin de provenir de l'activité intrinsèque des êtres, il n'est
(1) Descartes, ibid., n° 33.
(•2)//)id.,ni«p., n»90.
•44 ÉTUDES PHILOSOPIIIQl'KS
dû qu'à leur inertie, c'est-à-dire à cette impuissance où ils sont de sortir par eux-mêmes de l'état de repos ou de l'état de mouvement où ils ont été mis(l). Et ce système purement mécanique comme celui de Démocrite et d'Epicure, Descartes l'applique non seulement en {)liysique, mais encore en biologie, au point de refuser tout sentiment à l'animal et d'en faire seulement une machine plus parfaite que tous les automates sortis de la main de riiomme [2).
Notre analyse serait par trop incomplète, si nous ne faisions mention de la fameuse hypothèse des tourbillons qui a trôné si longtemps dans la science, et (jui avait surtout l'avantage d'expliquer la gravité des corps d'une manière spécieuse, par la force centrifuge des tourbillons ; hypothèse que les découvertes de Newton devaient bientôt faire oublier et remplacer définitivement par l'hypothèse nouvelle de l'attraction universelle.
Telles sont les modifications que Descartes crut devoir apporter à l'atomisme de Gassendi et de Démocrite ; il les résume lui-même et les ramène à cpiatre chefs principaux : « Leur ancienne théorie, nous dit-il, doit être rejetée, premièrement à cause qu'elle supposait que les atomes étaient indivisibles, ce que je rejette entièrement ; puis à cause qu'on imaginait du vide entre eux, et je démontre qu'il est impossible qu'il y en ait : puis à cause qu'on leur attribuait de la pesanteur et moi je nie qu'il y en ait en aucun corps, en tant qu'il est considéré seul, puisque c'est une qualité qui dépend du mutuel rapport que plusieurs corps ont les uns aux autres ; puis enfin on a sujet de la rejeter à cause qu'elle n'exphque point en particuUcr comment toutes choses ont été formées par la seule rencontre de ces atomes (3). »
On voit ainsi que, malgré les nuances inévitables, l'idée mère de tous ces systèmes atomistiques est au
(1) Jbid., ni' p., n«43.
(2) liescartes, Melap., V p., n" 9. Lettres, 24, 44, 69.
(3) Descaries, Princip. phil. IV"- p. w 202.
MA'1'1I>UK K'V l'OllME 45
fond identique : elle est une négation de la force ou du principe actif de l'être, et par suite i'aflirnialion que tout s'explique par la matière étendue et sou mouvement purement passif.
Les atomistcs contemporains n'ont donc rien inventé: ils ont seulement appliqué ces théories déjà faites aux faits nouveaux que découvraient les sciences de la nature.
En chimie, il faut convenir, avec le D"" Fredault, qu'ils n'avaient pas grand elï'ort de conception à faire pour tomber dans l'atomisme chimique. Dans les combinaisons des corps, tout nous parle de proportions délinies et invariables, la loi des nombres semble présider à tout. Le nombre porte immédiatement l'esprit à concevoir le plus petit nombre possible sous le plus petit volume : c'est l'atome. On est porté alors sans grand travail d'esprit à considérer les corps comme des groupements d'atomes dont les proportions mathématiques produisent les variétés innombrables des composés matériels.
En physique, la pente vers l'atomisme était encore plus facile à suivre. La théorie de l'ondulation qui expliquait la lumière par les vibrations de l'éther, venait de rester maîtresse du champ de bataille ; d'autre part les révélations toutes récentes de la thermodynamique nous apprenaient que la chaleur elle-même pourrait bien n'être qu'un mouvement vibratoire de la matière. Dès lors il était aisé de conclure que l'électricité, le magnétisme, la gravitation, l'attraction des astres et l'attraction des plus humbles molécules chimitfues pourraient bien s'expliquer à leur tour par la matière et ses vibrations. L'univers entier ne serait plus qu'un vaste problème de mécanique.
C'est très simple en apparence, en même temps que grandiose : le monde avec son immense mécanisme n'est certes pas une concei)tion dépourvue de grandeur ni de beauté. L'imagination est satisfaite ; il nous reste à savoir si cette explication satisfait aussi pleinement aux exigences de la raison, ainsi qu'aux données d'une
•46 KTL'ni:s philosophiquits
observation sincère et rigoureuse ; ou bien si ce ne serait là qu'une vue extérieure, plus superficielle que profonde et par conséquent une vue incomplète sur la nature intime de l'Être matériel.
Après avoir exposé la théorie atomistique et montré son évolution à travers les diverses civilisations et les divers âges de l'histoire, il nous sera plus facile de porter sur elle un jugement équitable.
Avant tout nous devons faire dans ce système la part des faits certains et des vérités scientifiques qu'il nous faut soigneusement distinguer des hypothèses philosophiques qui cherchent à les expliquer.
Les faits scientifiques ne sauraient être l'apanage exclusif du système atomistique ni de tout autre système. Ils sont un bien et un trésor commun. Moins que tout autre, les disciples d'Aristote et de saint Thomas, partisans d'une métaphysique positive et expérimentale, peuvent-ils avoir la pensée de répudier un si précieux héritage.
Nous acceptons donc bien volontiers ce que la chimie nous enseigne sur l'existence et les caractères spécifiques des corps simples et des corps composés, sur les procédés et les lois des combinaisons et des décompositions par la synthèse et l'analyse chimique. Et nous célébrerons sans hésiter avec nos contemporains les progrès merveilleux que les découvertes successives des deux derniers siècles ont fait faire aux sciences de la nature.
Le débat porte uniquement sur l'interprétation philosophique qu'il convient de donner aux faits dûment observés.
Les Atomistes ont beau nous dire et nous répéter que leur système n'est que la constatation des faits les mieux prouvés par la science, nous nous permettrons, jusqu'à preuve du contraire, de croire qu'ils se trompent (1).
(l) C'est uue pure confusion de mots que d'idontilicr l'alomisme philoso-
MATIÈUE ET FOUME M
Uu'ils nous cilL'utim seul point exclusivcniciil. propre ;ï leur système philosophique qui soit prouvé jiar l'expérienee.
Serait-ce leui' notion de l'alonie ? Ils admettenl, avons-nous dit, des atomes distincts et séparés les uns des autres par des intervalles. Mais qui donc a jamais pu constater ou prouver rexistence de semblablesatomes?
Sans doute la loi des proportions multiples et celle des proportions définies nous prouvent qu'au moment de leurs condjinnisons ou de leurs décompositions, les corps s'agrègent ou se désagrègent dans leurs parties les plus petites. Ce fait était déjà connu et admis des anciens scolastiques. Les alchimistes du moyen âge en avaient fait un de leurs axiomes favoris : Corpora non agunt nisisolula. Aristote l'avait déjà enseigné de la manière la plus formelle (1) ; et saint Thomas nous avait fait justement observer que cette indivisibilité des atomes ne vient pas de l'élément matériel et étendu, parce que, quelle que soit sa petitesse, l'étendue n'est pas une raison suflisante d'indivisibilité ; elle vient uniquement d(; la simplicité de l'élément actif ou dynamique (jui l'informe ; et le saint Docteur concilie ainsi d'une manière admirable ces deux notions qui semblent contradictoires et que l'Atomisme n'expliquera jamais : l'étendue d'un atome et son indivisibilité réelle (2).
Mais de ce que les atomes sont distincts et divisés au moment précis où ils s'agrègent et se désagrègent, il ne s'ensuit nullement qu'ils restent encore divisés pendant leur état de combinaison, au lieu de s'unir et de se fondre pour ainsi dire dans un tout continu. Ce continu est sans doute imparfait, puisqu'il adm.et dans son sein cette multitude de pores et de cellules que nous constatons à l'œil nu dans les éponges, dans le liège, dans le
pliiquoavL'C la théorie almnique de la cliimie moderne. La Ihcoric alomique, celle de M. Wurlz, par exemple, est purement chimique ut fait abstraction de la nature métaphysique des atomes.
(1) Aristote, De tjcneral., 1. I, c. 2.
(2) S. Thomas, Z>e sensu el sensalo, lec, 1o. In. I, Phys., lec. 9.
tissu du bois, ou que nous révèle le microscope clans les corps dont la trame est plus fine et plus compacte ; mais la charpente du corps n'en reste pas moins continue, c'est-à-dire actuellement indivise quoiqu'elle soit toujours divisible en puissance.
Leur afiirmation, qui est d'ailleurs incompatible avec l'unité de l'élre, dépasse donc évidemment la portée de l'expérience et demanderait d'autres preuves. Aussi plusieurs savants distingués (1) ne voient-ils dans cette conception de l'atome qu'une manière ingénieuse et commode de nous représenter les phénomènes chimiques et de les noter d'une manière abrégée, saisissante et très utile pour les calculs, de même qu'en géométrie la conception des points et des lignes, malgré son utilité incontestable, est une abstraction qu'il faut bien se garder de réaliser.
Us admettent aussi, avons-nous dit, que ces atomes sont non seulement distincts, mais encore séparés les uns des autres par de petits intervalles. Ce n'est pas là davantage un fait d'observation. Qui donc a jamais vu ou mesuré ces intervalles infiniment petits qui dépassent toutes nos imaginations ? C'est là une pure hypothèse qui a été inventée pour expliquer la possibilité du mouvement ; car, suivant l'expression du poète :
{[) Voici le témoignage d'Ifdmholl:: o L"espcricQce ne nous découvre immédiatement que des corps étendus et diversement figurés et composés.. Xous devons sans doute en venir aux lois de Topératiou des plus petites parties d'étendue, mais celles-ci ne sont pas comme, les atomes, séparées et hétérogènes, mais continues et homogènes. » Cité par P. Pesch. Inslilutiones, p. 283. U cite au même endroit le témoignage de plusieurs autres savants : Liehig, Kékulé, Du Bois-Raymond, Lange, Virchow, etc..
Voici l'opinion du D"' Frcdault : « Il n'est pas un savan taujourd'hui qui ne considère l'atome comme une vue de l'esprit dont on se sert pour exprimer des rapports conditionnels de quantité et d'équivalence en chimie. On se sert encore des atomes en physique pour expliquer cgalemeut une partie inflnilésimale quelconque d'un corps en fonction de chaleur, d'électricilé ou de vibration; c'est un mot f[tii a son utilité pour réduire à l'unité des équations de mouvement ; et s'il a ses dangers, U faut bien voir qu'il n'est cependant qu'un mot. » Mulière^et Forme, p. IGO. — « Je croirai à rexistence des atomes à la condition que l'on me prouve d'abord l'existence decesatonies ». Huxley. Scicnza italiana, v. 2, p. 117. — Rubbini enseigne exprofesso la même opinion. Voy. Laionidi finira, p. 9, etc.
Ils sccliaicat pour concevoir.
Comment tout étant plein, timt a pu se mouvoir !
Mais, pour donner du jeu k leurs atomes et leur permettre de se mouvoir, ils les ont isolés en les séparant par de petits intervalles ; ne s'apercevant pas que bien loin de résoudre la difficulté, ils ne faisaient que la reculer en l'aggravant.
En effet, leurs atomes matériels se meuvent, disent- Is, dans une atmosphère éthérée qui les enveloppe ; mais cet éther lui-même, quelque subtil qu'on l'imagine, n'en est pas moins un être corporel. A son tour scra-t-il une étendue continue ou bien sera-t-il composé d'atomes séparés ? S'il est continu, vous voilà ramenés à l'idée scolastique d'une matière continue qui se meut par le simple jeu de l'élasticité de ses éléments, et qui entre en vibrations par une série de compressions et de dilatations successives (1).
Si au contraire les atomes d'éther sont isolés, ou bien il vous faudra les faire mouvoir dans une deuxième atmosphère d'éther plus subtil, lequel à son tour, pour la même raison sera plongé dans un troisième éther, et ainsi de suite à l'infini; — ou bien il faudra les faire mouvoir dans le vide absolu : ce qui est une difficulté encore plus insoluble, puisqu'elle suppose la possibilité de l'action à distance, c'est-à-dire de l'action mutuelle de deux atomes, agissant à travers le vide ou le néant absolu qui les sépare sans aucun intermédiaire. Hypothèse réputée inintelligible non seulement par les plus grands métaphysiciens, mais encore par des savants de premier ordre tels que Newton : « Pour admettre, nous dit-il, que l'action réciproque de deux corps s'exerce à
(1) « Non ergo condcnsatio fit pcr hocquod aliquœ partes inh.'erenlesextrafiaatur, ut existimaut ponentes vacuum inter corpora ; sed per hoc quod maleria earumden partium accipit nunc majorera, nunc rainorem quantitatem. Ut sicrarefieri niliil aliud est quam materiam recipere majores dimensiones pcr reductionom de polcntia ad nctum ; c.ondensari e contrario... » S. Thomas, In IF Physic., lec. 14. — Cf Sum. Ih. V 2œ, q. 52, à 2, ad 1". — Voy. l'excellent opuscule de M. Fahlié de Bror/lic sur le continu matériel de la Ihcoric scolastique et la scicn ce moderne, 18So.
MATitliK ET l'Or.MK. 4
30 ÉTUOES PlIlLOSOPIIlgUES
travers le vide (absolu), il faudrait être dénué de toute aptitude à une discussion philosophique sérieuse (1). » Ainsi l'existence de Tatome isolé, tourbillonnant dans l'éther ou dans le vide, bien loin d'être un fait scientifique certain, n'est qu'une simple hypothèse (pii se heurte aux plus graves difficultés.
Mais ce sont là des points accessoires ; arrivons à la thèse fondamentale qui est le cœur et la tête de tout le système atomistique : la matière étendue et son mouvement purement passif sont-ils les seuls éléments qui suffisent à tout expliquer dans le monde matériel ?
C'est ce qu'il nous faut examiner avec soin, en passant en revue les divers phénomènes scientifiques en vue desquels l'hypothèse purement mécanique a été imaginée, et dont elle doit nous rendre un compte exact et vraisemblable.
Et d'abord la variété spécifiqt(cdiÇ,^?>owAniQ-\\\\\{ corps simples peut-elle s'expliquer raisonnablement par les mouvements et les positions diverses d'un élément matériel unique? Nous avons ditqueProut avait cru trouver cette matière primordiale dans l'hydrogène, et le P. Secchi dans l'éther.
Au point de vue purement scientifique, cette opinion est jugée défavorablement par les savants les plus autorisés. « Des calculs plus exacts sur les poids atomiques, nous dit M. Wurtz, ont mis à néant la célèbre hypothèse dont il s'agit. Et c'est vainement qu'on a essayé de la rajeunir. Une telle hypothèse cesse d'être légitime, et la chimie positive doit abandonner pour le moment ce thème de Front, ce rêve des anciens de l'unité de la matière et de la nature composée des éléments chimiques (2). »
Au point de vue philosophique qui est le seul dont nous ayons l'intention de nous occuper, noire appré-
(1) Cilé par M. Hiru. L'avenir du dynamnme^ p 5.
(2) Wurlz, La théorie atomique^ 37, 38.
MATIKHE ET FORME oi
cication ne sera guère plus favorable ; parce que l'explication qu'on nous propose serait-elle possible, est au moins incomplète.
Les difïërences spécifiques qu(! la science constate dans les qualités et les opérations diverses des corps simples, supposent nécessairement des ditférences spécifuiues dans les principes qui les produisent. Ij'opération n'est que la manifestation de Têtre substantiel ; elle est pour nous le seul moyen de le reconnaître : telle opération, telle substance, operatio se.quitur eue . Si la même cause, dans les mêmes circonstances, pouvait ne plus produire le même eflet, le principe d'induction serait ruiné, et avec lui crouleraient toutes les sciences expérimentales dont il est le fondement.
Sans doute une môme cause, si elle est libre ^ comme Dieu ou l'âme humaine, peut produire les eiï'els les plus variés.
Mais il s'agit ici de causes qui ne sont pas douées de liberté, d'éléments matériels qui sont fatalement déterminés à certaines opérations, et qui, l'expérience le prouve, dans les mêmes conditions, produisent toujours des effets identiques.
Si toutes les substances ne possédaient qu'un seul et même principe d'être, d'où viendraient les différences si prodigieusement variées de leurs qualités et de leurs opérations? Répondre avec les atomistes, qu'elles proviennent des variétés des mouvements et des figures, dans chaque édifice moléculaire, ^c'est une tautologie manifeste, ce n'est qu'un trompe-rœil, comme le dit très bien M. Hirn, car il s'agit précisément d'expliquer d'où vient la variété de ces mouvements et de ces figures (1). Cela équivaudrait à nous dire que l'opium fait dormir parce qu'il possède la « virtus dormitiva ». Vous sem-
(1) Arislolo insiste sur cutlo lacune de la pliiloàopliie atomistique : elle e-iplique bien la variété par le mouvement, mais « quand au mouvement qui anime les êtres, nous dit-il, quant à son origine et à ses espèces, ce sont là des questions que Leucippc et Démocrile n'ont pas abordées, montrant en ceci Ja mùuie négligence (jue tous les autres philosophes. » — (B.S.H.) Mét'iph., t. [, page 44.
blez tout expliquer à la lois, leur répondrions-nous volontiers, et vous n'expliquez rien. Admettre des opérations /fans les principes d'opérations qui leur correspondent, c'est admettre des effets sans cause, c'est parler un langage anti-philosophique.
On nous répliquera peut-être que la diversité des figures et des mouvements dans la matière pondérable, pourrait bien provenir des vibrations de l'atmosphère d'éther où elle se trouve plongée et qui la meut sans cesse et l'agite en tous sens. L'éther lui-même aurait été mû directement par Dieu qui, à l'origine des choses, lui aurait imprimé « le coup de pied » ou « la chiquenaude » toute-puissante qui l'agite encore.
Cette solution, quoiqu'elle sauvegarde les droits de Dieu, ne saurait nous paraître satisfaisante pour deux raisons. La première, c'est qu'elle n'explique pas la constance des types spécifiques, et des opérations propres à chaque espèce de substances. Les mouvements d'un milieu quelconque, de l'air, par exemple, sont essentiellement variables et changeants dans un même endroit, les espèces, au contraire, sont fixes et invariables. D'ailleurs si tous les atomes qui flottent dans ce milieu sont identiques, il n'y a pas de raison pour que l'éther agisse autrement sur les uns que sur les autres : dire qu'il groupe et qu'il meut les uns de telle manière, les autres de telle autre, et qu'il sait ensuite maintenir cette variété infinie de groupements spécifiques dans l'ordre et rUarmonie merveilleuse que nous constatons, c'est lui supposer*une intelligence souveraine, ou un. arbitraire qui n'a rien de commun avec une force mécanique. Disons plutôt que c'est l'hypothèse elle-même (pii nous paraît d'un arbitraire invraisemblable.
La seconde raison qui ne nous paraît pas moins grave, c'est que chercher la nature des êtres corporels, en dehors de ces êtres et dans l'acte de la volonté de Dieu,' ou bien c'est une recherche puérile, — car il est évident que les choses ne sont ce qu'elles sont que par la volonté di- Yine ; — ou bien c'est une recherche qui peut nous con-
(luire au panthéisme, puisqu'on semble vouloir trouver dans l'être divin la nature spécifique des êtres créés. Si l'être créé est vraiment subsistant et distinct de Dieu, il doit avoir reçu en lui-même son principe d'être et d'opération, il ne faut donc pas chercher ce principe en dehors de lui-même. L'univers n'est pas un phénomène de la substance divine; mais il porte dans son sein avec sa propre substance la cause de ses opérations.
Le principe du mouvement pour tous les êtres de la nature, nous dit Aristote, est précisément celui qui leur est intrinsèque en quelque façon, qu'il soit en puissance ou en acte (1). Et c'est en cela précisément que les êtres de la nature diffèrent des objets d'art : Ai's quidem, principium in alio ; natura vcro principiiim in ipso (2).
La vérité de ces observations va devenir encore plus manifeste, si au lieu de considérer les corps simples dans leur masse sensible, nous les considérons dans un de leurs atomes. Un atome d'or est certainement de l'or (3) ; un atome d'hydrogène est évidemment de l'hydrogène, et en possède les propriétés spécifiques. Ainsi, par exemple, la densité de l'hydrogène étant seize fois plus petite que celle de l'oxygène, la densité d'un atome d'hydrogène sera également seize fois plus petite que celle d'un atome d'oxygène. Et d'où vient que cet atome est seize fois plus léger que l'autre?
Ces deux atomes sont cependant des minima semblables de mesures et de volumes; et si le second a toujours, sous un volume semblable, seize fois plus de
(1) 'H ap'/r, T?,; y.tvriTîw; Ttov oùnz'. vnoi'j cc'JzTi îiîtîv cVjTiâf/ou'ja tt'jj; /, ouvâixEi r, ÈvTïî.r/ïîx. — Métaph., lib. IV, c. i, 'i 6. — Cfr. lib. V, c. 1, g 3 ; lib. XI, c. 3, î?2.
(2) 'H [ikv o5v liyyT) àf/ri îv a),).'j. r] ok 9jnu y.pyri îv aOTw. — Mélaph., lib. X,c. 3, ^ 2. — Cfr, 'Pliys.. lib. II, c! 1, g \\\\h. II,.c. 7, g 6.
(3) Cela est vrai, même dans Thypothèse de Prout et Dumas, qui supposent l'atome d"or et des autres corps simples, composé de sous-alomes d'hydrogène plus ou moins condensés. — N. B. Nous appelons ici atome la plus petite partie possible (nécessaire à l'existence) d'un corps simple ; et molécule, la plus petite partie possible d'un corps composé. L'un et l'autre sont également appehis wo/ccu/cs par un grand nombre de chimistes. Nous verrons plus loin pourquoi nous avons préféré la première terminologie.
54 HTUDES PHILOSOPHIQUES
matière que le premier, d'où vient que l'un et l'autre sont «"■gaiement doués d'unité et naturellement indivisibles?
N'est-ce pas l'indice que ces petites masses sont unifiées par un principe simple, une force indivisible qui, par sa nature et ses exigences spécifiques, a toujours besoin d'une certaine quantité de matière, fixe et invariable*, comme d'un instrument indispensable à ses manifestations sensibles (1) ?
Ainsi la densité spécifique, — et nous pourrions en dire autant de toutes les autres qualités, — suppose im principe distinct de la quantité matérielle, comme les opérations spécifiques supposent un principe spécifique d'opérations, c'est-à-dire un principe formel.
L'atomisme n'explique donc pas la nature ni les différences spécifiques des corps simples. Nous allons voir s'il est plus heureux dans l'explication qu'd nous propose des corps composés.
Nous avons déjà établi que la combinaison chimique se distingue des simples mélanges par deux caractères principaux :
r Le corps issu de la combinaison est homogène ;
2° Il a revêtu des propriétés spécifiques différentes do celles des éléments.
Le premier de ces caractères, bien loin d'être expliqué, serait plutôt nié par l'atomisme , puisqu'il suppose que les éléments se sont juxtaposés dans la combinaison, en restant identiques et inaltérables. Les atomes d'hydrogène et d'oxygène qui forment la molécule d'eau, restent, après la combinaison comme avant, des atomes d'hydrogène et d'oxygène. — Tandis que dans la théorie péripatéticienne qui admet la dualité de l'être, les
(1) « Lieet corpus inatliematice acceptum sit divisibile in intinilum, corpus tamen naturale non est divisibile in inflnitum : in rorpore nalurali invenitur forma naluralis qiiœ requiril dcLerminatam qvanlilatem sinut aliaaccidenlia. » S. Thomas, P/i;/,s.,lec9. « Et sic, si accipiantur diversacorpora œqualis quanlilalis(volunnnis) unura rarum et aliunidensum, dcnsum plus babct de materia. » In II'. Phys., lec. 14.
MATlfcUK i:'I' FCJllMl-; 55
atoiiK.'s (riiydi'ogèiie ot d'oxygôno sont demeurés jdcntifiues ((uaiit à leur élément matériel et pondérable, mais ont cliani^é quanta leur élément dyHami(|ne et spécifuiuo.
Si les éléments ne sont que ju>cLaposés, pour(iuoi les plus forts microscopes sont-ils toujours impuissants à les découvrir et à les distinguer? Vous répondez que leur petitesse les rend toujours invisibles , et vous espérez par ce recours à l'invisible nous avoir échappé. 11 n'en est rien : si les éléments restent toujours identiques et inaltérables, pourquoi leurs dissolvants ordinaires ne peuvent-ils plus les atteindre et les dissoudre ; pourquoi tous les procédés mécaniques sont-ils devenus impuissants à les séparer? Nous avons vu, en etfet, que c'était là une preuve péremptoire par laquelle la science moderne a prouvé l'homogénéité parfaite des composés chimiques.
L'Atomismeest donc réduit à confondre la combinaison chimique avec le simple mélange, ou bien à avouer son impuissance à expliquer leurs différences essentielles.
Le second caractère des combinaisons ne sera pas mieux expliqué par le système atomistique.
Si les éléments, dans le corps composé, ne font qu'unir et additionner leurs mouvements, nous devons avoir comme résultante un corps mixte qui participe des propriétés des éléments et en sera comme la moyenne. Or cela n'a jamais lieu, sinon dans les simples mélanges, et c'est en cela qu'ils diffèrent radicalement des vraies combinaisons chimiques.
L'atomisme qui n'a pu nous expliquer les corps simples, est donc encore incapable de nous rendre compte des propriétés toutes nouvelles et si différentes qui apparaissent à la naissance des corps composés.
Mais pour nous édifier d'une manière plus complète sur la valeur du système que nous analysons, il ne sera pas inutile de passer en revue plusieurs autres phénomènes physiques et chimiques qu'il a mission de nous expliipuu*. Nous ne prendrons que les plus remarquables:
les phénomènes de gravitation universelle, de cohésion, d'affinité, du choc et du mouvement vibratoire.
Ne p)erdons pas de vue que rAtomismo a l'ambition de tout expliquer par là matière incrie et le mouvement passif; et de supprimer à jamais l'intervention de ce principe actif ou formel que dans le langage moderne nous appelons ^ la force ».
Comment vont-ils nous rendre compte de ce fait de la gravitation universelle, en vertu de laquelle, dans les cieux comme sur la terre, tous les corps s'attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré des distances? Comment expliqueront-ils l'attraction des astres qui se meuvent dans les espaces éthérés, ou de la pierre que nous élevons et qui retombe sur la terre, comme vers son centre d'attraction? Le voici : les corps qui semblent s'attirer, 7i agissent pas; ils sont seulement poussés les uns vers les autres. Mais par quoi sont -ils poussés? Ils sont ainsi poussés par les courants impétueux de cette atmosphère immense et très subtile qui les entoure et les pénètre, et que nous avons nommée l'éther. Imaginez-vous que l'espace est sillonné dans toutes les directions possibles par une infinité d'atomes de cette substance éthérée, animés d'une vitesse excessive. Si dans cet espace vous supposez placé un corps quelconque A, ce corps frappé continuellement en tous les sens par les atomes d'éther, restera immobile.
Mais si vous supposez un second corps placé à une certaine distance du premier, ces deux corps A et B se serviront mutuellement d'écran : tandis que les deux faces en regard, seront à l'abri de cette grêle de traits, les faces opposées recevront tous les coups, et seront ainsi poussées l'une vers l'autre, comme s'il y avait une véritable attraction mutuelle.
Celte hypothèse, d'ailleurs fort ingénieuse, qui pourrait à la rigueur, expliquer quelque cas d'attraction apparente, peut-elle s'appliquer à tous les cas de l'univers entier? Cela nous paraît bien difficile.
a) [Jn écran ne saurait protéger qu'à une petite dis-
lance. Pour prendre un exemple vulgaire, un parapluie ne saurait garantir la personne qui s'en sert, s'il était élevé à une distance immense au-dessus de sa tète. Or dans la nature, la proximité des corps n'est pas une condition nécessaire de leur attraction, de failles corps s'attirent à des distances infinies.
b) Si nous accordons que deux corps placés à telle distance que l'on voudra, peuvent se faire écran et se garantir efficacement, ne faudra-t-il pas conclure qu'un troisième corps interposé entre les deux premiers devrait être à l'abri de la force gravifique?
Or cette conclusion est fausse; dans la nature, aucun corps n'échappe à la loi de la pesanteur. Elle s'exerce partout et à travers tous les intermédiaires et tous les obstacles sans exception, et jusque dans le vide de nos machines pneumatiques.
D'ailleurs cette explication toute gratuite ne saurait être appliquée dans tous les lieux des mondes planétaires, par exemple à l'extrémitédes atmosphères éthérées d'où partiraient les projectiles dans la direction des centres. Il faudrait, pour adapter cette hypothèse aux faits observés, grelïer sur elle de nouvelles hypothèses accessoires encore plus gratuites que la première (l).
Les phénomènes de cohésion et d'affinité seront-ils mieux expliqués par le simple jeu des mouvements de l'éther?
Quel est donc ce mouvement mécanique qui pourrait ainsi pousser les molécules des corps les unes contre les autres, de manière à imiter des effets de cohésion ou de dilatation; et qui aurait assez, de discernement pour les pousser dans des mesures et des proportions si variées et si constantes?
Non seulement cet agent mystérieux devrait s'appHquer à moins comprimer ensemble les molécules des liquides
(1) Voy. Hirn, Analyse élémentaire de l'univers, p. 234.
38 KJ'UDLls PHILÛSOPIIigUKS
que les molécules des solides, et à dilater au contraire les molécules gazeuses ; mais encore parmi les espèces de liquides, de solides ou de gaz, il devrait faire un choix ; car la cohésion n'est pas la même dans tous les solides : le plomb est plus dur que le liège; ni la même dans tous les liquides qui sont plus ou moins visqueux ; et la dilatation des gaz est différente pour chacun d'eux. Enfin tous les degrés de cohésion ou de dilatation, variables avec les espèces de substances, sont encore variables avec les degrés de température, avec les degrés de pression atmosphérique, etc Voilà donc un rôle singulièrement compliqué que vous assignez à cet agent universel et invisible de l'éther, puisqu'il devrait sans cesse varier ses impulsions et les adapter à la nature et aux circonstances de tous les corps qu'il rencontrerait : ce qui n"est rien moins qu'un rôle souverainement intelligent, et partant souverainement invraisemblable.
N'est-il pas plus simple et plus clair de supposer que chaque corps a dans sa substance propre les forces attractives et répulsives qui conviennent à sa nature ?
Nous en dirons autant de l'affinité chimique : ni les quantités matérielles mises en présence, ni les mouvements de l'éther ne suffisent à l'expliquer.
L'affinité varie de nature et de degré dans chaque espèce de corps, et c'est pour cette raison, avons-nous dit, que les chimistes l'ont appelée « élective ». Des quantités et des proportions définies de matière sont sans doute requises : mais ces éléments seuls seraient impuissants. Pour produire de l'eau il faut des gaz de nature spéciale : 1 gramme d'hydrogène et 8 grammes doxygène, et non pas le même poids de toute autre matière. L'affinité ne vient donc pas de la quantité, mais de la nature de l'être, et par conséquent de son principe d'être spécifique.
Le mouvement passif ne suffit pas davantage. Si tous les atomes matériels étaient plongés dans des tourbillons éthérés d'atomes propulseurs, ils devraient se réunir et se grouper sans aucun égard pour la nature et
MATifcUE ET FORME 50
les différences spécifiques de chacun d'eux ; leur grouj)ement serait fortuit au lieu d'être électif. 11 pourrait se j)roduire toute espèce de combinaisons cliimiqiu's avec n'importe quelle matière, pourvu qu'elle fut en quantité suffisante. Or cette alchimie nouvelle n'est pas plus vraisemblable que celle du moyen âge, et nous avons le droit de les croire également chimériques (1).
Si un tourbillon de vent ou d'un fluide quelconque, si subtil qu'on le suppose, visitait un laboratoire de chimie, il ferait voler ensemble tous les éléments qu'il rencontrerait, dans un pêle-mêle qui obéirait sans doute aux lois de la mécanique, mais nullement aux lois de l'affinité; et si l'on nous contait qu'il produit chaque jour des combinaisons savantes dans un ordre constant et des proportions définies, nous refuserions de croire à la vertu magique de ce merveilleux opérateur.
Qu'une fois par hasard un tourbillon d'éther ait pu produire la réunion et la combinaison de deux ou de plusieurs atomes, nous l'accordons volontiers à nos adversaires; mais nous leur demandons comment ce tourbillon d'éther pourrait être assez habile pour défaire ensuite, par l'analyse, la synthèse qu'il aur-ait une fois opérée.
En effet, dans l'hypothèse atomistique la combinaison chimique n'étant que la réunion de deux vibrations d'atomes, je leur demande si ces deux vibrations persévèrent juxtaposées, ou bien s'il en résulte une troisième vibration moyenne, différente des deux premières.
La première solution est inconciliable avec les faits qui nous montrent que les deux premières espèces de propriétés et d'opérations ont disparu dans la combinaison, pour faire place à un composé tout nouveau et complètement différent.
(1) « Contradictioa étrange ! bon nombre de chimistes et de pliUosopbes qui rient des tenta'.ives expérimentales do quelques alchimistes modernes, acceptent tliéoriquement l'idée, ou sont condamnes par leur propre système à l'admettre, à la regarder comme réalisable ! Dans cet ordre d'idées, je le répète, on est mal venu de rire des alchimistes. » llirn. — Analyse élémentaire, p. 308.
La seconde solution nous amène à nous demander comment une vibration résultante pourra se dédoubler en ses deux vibrations primitives puisque celles-ci n'existent plus au moment où l'on voudrait les séparer par l'analyse chimique. Ainsi, par exemple : L'atome A qui avait reçu vingt billions de vibrations à la seconde, s'étant combiné avec l'atome B qui n'en possédait que dix, il s'est produit une résultante de quinze billions de vibrations pour chaque atome juxtaposé. Si une cause mécanique vient à séparer ce groupe, pourquoi l'atome A qui a désormais quinze billions de vibrations en reprendraitil vingt ; pourquoi l'atome B en reprendrait-il dix, avec les anciennes vitesses et anciennes directions?
C'est ce que la théorie atomique ne nous expliquera pas ; et qui nous paraît contraire aux lois élémentaires de l'inertie des corps. Les phénomènes de mécanique ne nous offrent rien de semblable : une explication purement mécanique est donc absolument insuffisante.
L'Atomisme aurait-il réussi à expliquer tous les phénomènes que nous venons d'analyser, par une accumulation d'hypothèses plus ou moins vraisemblables, sur les mouvements passifs des atomes matériels, il serait encore loin d'avoir triomphé, car il lui faudrait encore nous expliquer le mouvement lui-même à l'aide seulement du mouvement antérieur, puisqu'il repousse l'intervention de toute force active inhérente à la matière. 11 nous resterait donc à examiner si le mouvement suffit à exphquer le mouvement.
Prenons pour exemple le cas élémentaire et classique du choc de deux corps durs.
Une bille d'ivoire tombant sur une table de marbre, rebondit et remonte à peu près à la hauteur d'où elle était tombée. Puisque cette bille est revenue sur ses pas, il faut bien convenir qu'au moment où elle a heurté le marbre, elle s'est arrêtée un instant, infiniment court sans
doute, mais réel, et qu'alors le centre de gravité était en repos parfait (1).
Le mouvement de retour n'est donc pas né immédiatement du mouvement antérieur, puisqu'il en est séparé par un intervalle de repos; bien au contraire, le mouvement semble né du repos!...
Ce phénomène qui, parce qu'il est familier ne nous étonne plus, assueta vile.scunt, n'en est pas moins surprenant pour l'observateur attentif, et digne de toute l'attention du métaphysicien.
Pourquoi la bille qui était en repos a-t-elle rebondi? Nous répondons : C'est parce qu'elle était élastique. Mais, qu'est-ce que l'élasticité? C'est ce qui fait que les parties d'un corps lorsqu'il a été comprimé et déformé, reprennent proraptement leur forme primitive. Ainsi un arc tendu dont on a rompu la corde, se détend et joue comme un ressort. Or ce qui joue ainsi comme un ressort, c'est la Force qui réside dans le corps et qui lui est naturelle : c'est l'élasticité.
Nous pourrions multiplier les exemples : Lorsque deux billes d'ivoire, de mômes masses, sont poussées l'une vers l'autre, avec une égale vitesse et dans des directions diamétralement opposées, après le choc ces billes auront une même vitesse mais en sens inverse. Pendant leur choc, le mouvement de translation de chaque bille se ralentit jusqu'à zéro, devient nul, puis il renaît et se développe avec une rapidité croissante qui est partie de zéro. Que s'est-il donc passé? Au moment du contact, les billes ont plié comme un ressort, et arrivées au maxima de leur déformation, s'appuyantlune contre l'autre, dans un effort commun, elles ont repris leur vitesse première en changeant seulement leur direction en sens inverse.
Sans cette élasticité, le mouvement détruit par le choc resterait détruit : ainsi deux billes molles (en plomb, par exemple) se heurtent, s'aplatissent et ne rebondissent pas.
(1) « Necesse est ut id quod super recta regredilur, constileril. Quare non polest esse motus continuus super recla. » Aristote Pliys., lib. VIII, i". 8, § 4.