ÉTL'DES PHIL0S0PH1(JUI-:^S
Le mouvement ne vient donc pas d'un mouvement antérieur directement, et sans l'intermédiaire de la force élastique qu'il a mise en jeu.
Quelques Atomislcs frappés de cette difficulté capitale pour leur système, ont cherché à la résoudre en supposant que le mouvement de translation se transformait pendant le choc en mouvement moléculaire invisible, lequel se transformerait de nouveau après le choc, en mouvement de translation. 11 n'y aurait donc que transformation d'un mouvement en une autre espèce. Mais ce recours à l'invisible est une explication à la fois gratuite (1) et insuffisante.
Nous ne nions pas que le choc ne produise un mouvement vibratoire de chaleur ; mais, comme le fait remarquer M. Hirn, les vibrations caloriques « ne constituent pas l'élasticité, puisque deux billes molles de plomb s'échauffent absolument de même sans se repousser... Jusqu'ici, ajoute le savant physicien, personne n'a su montrer comment ce que nous appelons l'élasticité d'un corps solide peut être constitué par des vibrations moléculaires (2). »
Pour achever de rendre cette démonstration évidente, il suffit d'appliquer la théorie classique du choc, non plus à des corps d'un certain volume, c'est-à-dire à des groupements d'atomes, mais aux atomes eux-mêmes considérés isolément. Lorsque deux atomes viennent à se rencontrer, d'après les lois de la mécanique, il doit se produire les mêmes phénomènes que pour les deux billes d'ivoire : ils se choquent, s'arrêtent et rebondissent. Or ici, il n'est plus possible de dire que le mouvement de
(1) « Poursouleair encore que le calorique se Iransformt en mouvemenl, il faut greffer une nouvelle hypothèse sur une aulre ; il faut admettre que la pesanteur des corps due à la force gravilique dérive d'un mouvement de particules invisibles. Et c'est en effet là ce qui a clé admis, tacitement par les uns, ouvcrlcmeut par les autres. J'ai montré à saliélé, dans la plupart de mes travaux, que cette hypothèse est à la fois la plus arbitraire et la plus insoutenable qui ait pu sortir d'un cerveau humain ». Hirn. Nouvelle rcfuialion des Ihiories cincliqties, p. 20.
(2)Hirn.,y6id., p. 26.
MATIIOUH ET FOUMIC f)3
Iriiiisl.'ilioii (11' l'atonio s'csl, Iransl'oi'iné m vibi'alions moléeulaircs, puisqu'on suppose rpi'il n'y a pas de groupemcuL moléculaire, et celte liypollièse tombe d'elle-même.
Et l'on a beau répliquer avec le P. Secclii (1) que le mouvement translatoire de l'atome se transforme en mouvement rotatoire, lequel, après le choc, se transforme de nouveau en mouvement translatoire, pour rebondir; nous lui rappellerons que le mouvement d'un corps matériel et inerte ne se transforme jamais tout seul, et sans une cause distincte du mouvement. Cette cause, nous l'appelons ici force d'élasticité. Sans ce jeu de l'élasticité, l'atome auquel le choc aurait imprimé un mouvement de rotation sur lui-même, garderait ce mouvement de rotation et ne rebondirait jamais.
Ce que nous venons de démontrer pour le c/ioc de deux atomes, s'applique pareillement à un seul atome en état de vibration. Les oscillations dans ce va-et-vient de droite à gauche et de gauche à droite, supposent toujours un temps d'arrêt à chaque extrémité de la course, et par conséquent le passage du repos au mouvement par le jeu de la force élastique qui fait renaître le mouvement détruit.
La question semble ainsi ramenée à sa plus simple expression, et presque réduite aux proportions d'une question élémentaire. Il est manifeste désormais que le mouvement ne suffit pas à expliquer le mouvement ; bien loin de pouvoir supprimer la Force, il la présuppose au contraire comme une condition essentielle et indispensable à son existence; et nous pouvons désormais conclure que si le mouvement est mécanique et matériel dans son phénomène, il est aussi et surtout dynamique dans son point de départ et dans son principe.
La fameuse thèse : Matière et Mouvement, est donc
(1) Secclii. L'unité des forces, p. 46, etc. Les exemples de réflexion, qu'il cite (disques lancés par les discoboles, palets lancés avec ricochets, boomerang ou arme en bois des sauvages d'Australie qui frappe le but et revient tomber aux pieds de celui qui l'a lancée, etc.), sont des ellets de la force
élaslique.
radicalement incomplète. A la matière inerte et à son mouvement passif, il faut ajouter désormais un nouvel élément actif ou dynamique : l'élément formel.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter sur la nature intime, sur la mulliplicitô ou les espèces de ce nouvel élément. Il nous a sufli d'en constater la nécessité et par conséquent l'existence. L'atomisme a perdu toute sa raison d'être, dès qu'il est obligé de convenir qu'avec un élément matériel il existe, dans la constitution intime des corps, un élément dynamique.
A cette réfutation directe de l'atomisme, il ne sera pas sans utilité d'ajouter une réfutation indirecte, tirée des conséquences logiques d'un tel système.
Cette réfutation par voie indirecte est, je l'avoue, une arme assez difficile à manier; Une faut s'en servir qu'avec mesure et délicatesse, de crainte d'être injuste envers son adversaire. L'auteur d'un système n'est pas toujours responsable des conséquences que d'autres philosophes en ont tirées; mais son système lui-même, quelles que soient les bonnes intentions des personnes, ne doit-il pas répondre aux yeux de l'histoire de toutes les conséquences logiques et fatales qu'il contenait en germe, ou qu'il favorisait secrètement?
Et d'abord l'Atomisme ne favorise-t-il pas les doctrines matérialistes? S'il n'y a qu'un seul principe, qu'une seule et unique nature, disait Arislotc, n'est-ce pas supprimer les éléments des choses incorporelles (1)?
Sans doute, nous sommes heureux d'en rendre témoignage ; les Atomistes ne sont pas tous Matérialistes ; il y a, grâce à Dieu, de nombreuses et éclatantes exceptions. Mais tous les Matérialistes ne sont-ils pas Atomistes, ne regardent-ils pas ce système comme le boulevard du Matérialisme lui-môme ?
Nous ne voudrions pas exagérer les liens de parenté
;t) Arislote, Mélaph., lib. I, c. 8, g 1.
qui unissent ces deux systèmes, mais nous sommes bien obligés de convenir qu'il n'est pas très facile d'être à la l'ois spiritualiste en biologie, et matérialiste en physique.
Dans ces deux sciences, c'est au fond le même problème à résoudre. Il s'agit de savoir si les forces vitales ou physiques ne sont que la résultante d'une organisalion, d'un groupement moléculaire, ou bien si ce groupement ne serait pas au contraire le résultat d'une force spécifique, d'un principe formateur.
Aussi est-ce de l'existence du principe formel dans les êtres vivants, que Suarez (1) conclut sans hésiter à l'existence de ce même principe, ou d'un principe analogue. dans les êtres inorganiques. Les difficultés étant à peu près égales dans les deux cas, le système, croyait-il, doit être admis ou rejeté pour les deux cas à la fois.
Et de fait, ceux qui ont inventé f Animal-machine, sont ceux qui s'étaient déjà contentés d'une explication purement mécanique de l'univers matériel.
Quoi qu'il en soit, il est certain que la conception des atomistes spiritualistes a rompu l'harmonie qui existe dans le plan divin. Elle a creusé un hiatus immense entre la matière et l'esprit, en supprimant la Force matérielle. Elle a placé l'être spirituel si haut et si loin qu'on a fini par se demander s'il existe réellement, ou s'il ne serait pas lui-même un genre plus parfait de mécanisme ; et s'il existe, on s'est demandé s'il n'était pas impossible qu'il fût uni au corps de manière à former cette unité parfaite dont témoigne notre conscience.
Ce problème devait rester insoluble pour ces philosophes spiritualistes. Nous ne trouvons chez eux aucune explication raisonnable de cette unité du composé humain ; et chez la plupart, c'est moins une conception
(I) «Homo constat forma substanliali ut inlrinseca causa. Ergo et resomnes naturales... Hominisergo compositio ex matcriaet formasubstantiaii ostendit esse in rébus naturalibus quoddam subjec'umsubslantiale, nalurasuaaptum ul informetur aliquo actu substanliali. Ergo taie subjeclum imperfectum et incomplutum est lu génère substantia^; petit ergo semper esse sub aliquo actu substantiali. » Suarez, Disp. Mctapli., I, Disp. 15, Sic. I.
MATIKRi: F.r FORME. î>
(Î6 KTUDES PIIILOSOPIIUJUES
philosophique qu'un dogme religieux qui vient s'ajouter après coup, tant bien que mal, à un édifice où sa place n'était pas prévue, et où rien n'est disposé pour le recevoir.
Quelque graves que soient ces considérations, elles paraîtraient peut-être anticipées à un certain nombre de nos lecteurs; nous les ajournerons à la tin de ce travail où il sera plus facile d'en mesurer toute la portée.
On a aussi reproché à l'Atomisme de favoriser le Phénoménalisme et Tldéalisme.
S'il n'y a plus dans l'univers que quantité matérielle et mouvements passifs, ne faut-il pas en conclure que tout ce que nous avions cru voir, entendre, sentir, sur les qualités ou la nature des êtres matériels ne sont que des illusions des sens?
Si tous les phénomènes externes ne sont plus que de pures vibrations, ne faut-il pas conclure que toutes nos représentations sensibles ne sont que des réactions de notre sensibilité, comme le plaisir et la douleur, sous l'excitation des vibrations extérieures?
Dès lors, il fautcomplètementchangerl'ancienne théorie sur le mécanisme de la perception des sens; il faut dire que les sens vibrent par réaction et non plus par influence et assimilation; il faut abandonner l'antique doctrine qui enseignait que pour connaître, le sujet connaissant devenait semblable à l'objet connu. Elle enseignait en même temps qu'il y avait dans les corps une nature, des qualités sensibles, et des mouvements capables de reproduire et de propager dans les autres corps ces qualités sensible*^ et ces phénomènes réels; qu'il y avait enfin dans les sens externes des organes capables de répéter par influence et de nous donner le bis du phénomène extérieur.
Les atomistes ont changé tout cela. Les sens n'étant plus assimilés à leur objet, comment pourront-ils le connaître? Il ne connaîtront plus que les réactions, de
MATIKRE KT FORME 67
leur propre sensibilité variable avec les tempéraments, les âges, les espèces, etc.. D'ailleurs, comme la réaction n'est semblable qu'à la nature de l'être qui réagit et nullement à la nature de l'objet qui a provoqué la réaction, il s'ensuit que le moi ne connaîtra plus que le moi, et se perdra en conjectures sur la cause désormais inconnue de nos sensations.
Vraiment, nous ne voyons plus comment vous pourrez répondre au Kantiste qui viendra vous dire que le mécanisme de nos puissances cognitives a été conçu par le Créateur de telle façon que ce n'est plus l'objet qui i.iiprime sa ressemblance dans le sujet connaissant, mais au contraire le sujet connaissant qui impose aux objets ses propres conceptions et se les représente à sa manière.
Vous aurez beau lui dire que vous faites une exception à votre règle, que vous sauvegardez les qualités primaires des corps et que vous ne sacrifiez que les secotidaires, il vous répliquera que cette exception est arbitraire, que vous ne pouvez pas concevoir le mécanisme des sens tantôt d'une manière et tantôt d'une autreà votre gré. Il faut choisir entre le mécanisme par réaclion et le mécanisme par assimilation, et le choix une fois fait est irrévoquable, il faut en accepter toutes les conséquences.
Que l'on rehse attentivement l'histoire de tous les idéalistes et de tous les sceptiques anciens et modernes, de Protagoras jusqu'à Kant et l'on n'aura pas de peine à retrouver au fond de tous leurs systèmes plus ou moins subjectivistes le prétexte de l'illusion des sens fondé sur laconception purement mécanique de l'univers.
Tels sont les plus graves reproches qui ont été adressés au système atomistique : c'est un matérialisme partiel qui mène sur la [)ente d'un matérialisme plus complet, par sa conception de l'être matériel, où l'idée de quantité et de passivité est tout, tandis que l'idée de qualité et d'activité n'est rien.
Il conduit en même temps par une voie détournée à un excès tout opposé, à ridéalisme et au subjectivismc par sa manière de concevoir les rapports de la matière avec nos facultés sensibles.
En sorte qu'après avoir nié la force dynamique il se prend à douter de la réalité de la matière elle-même : Et cette seconde erreur est le châtiment et l'expiation de la première.
Alors même qu'il éviterait ces excès et qu'il réussirait à se retenir sur la pente glissante qui conduit à ces abîmes, l'Atomisme n'en resterait pas moins une hypothèse incomplète. « Elle est une solution partielle, dirons-nous avec M. Hirn, et de plus essentiellement systématique ; elle résout certaines faces du problème général, mais néglige à dessein d'autres faces tout aussi importantes... Une discussion un peu approfondie des phénomènes nous révèle la fausseté radicale de toute hypothèse qui prétendra attribuer la totalité des phénomènes d'attraction, de répulsion, de chaleur, de lumière, d'électricité, à de simples mouvements de la matière ou de Téther (1). »
« il est facile, ajoute-t-il ailleurs, de signaler les difficultés inextricables, disons les impossibilités contre lesquelles se brise l'interprétation cinétique dans l'explication du plus minime phénomène du monde physique (2). »
Et ce n'est pas là, remarquons-le bien, une appréciation isolée dans les rangs de la science ; nous en avons entendu les échos dans tous les pays du monde savant. En Italie, en Belgique, en Allemagne, et jusqu'au sein de l'Amérique où le célèbre chimiste Gooke écrivait dernièrement les lignes suivantes :
« J'ai la conviction que la théorie atomique, qui a joué un rôle si important dans la chimie moderne, n'est qu'un échafaudage imparfait destiné à être renversé ; et avec les plus éminents physiciens du temps présent,
(1) Hirn, Analyse élinienlaire, p. 281.
(2) Hirn, Nouvelle réfutation des théories cinétiques, p. 10.
MATIÈRE F,T FORMK 69
je me sens attiré vers cette vue de la nature qui n'admet dans le cosmos, outre rintelligence, que deux principes distincts, la matière et la force, et qui rapporte toute la variété des substances aux atfections d'un même substratum modifié par le jeu différent des forces (1). »
Le Dynamisme. — Négation du principe matériel
Tandis que les Atomistes essayent d'expli'quer l'univers matériel par l'étendue et son mouvement purement passif, et de ne faire ainsi de la machine du monde qu'un vaste problème de mécanique, les Dynamistes, par un excès contraire, croient pouvoir se passer de l'élément étendu et passif et se contenter d'admettre des forces simples et inétendues dont le groupement et le jeu, sous Tempire de certaines lois, suffiraient à produire la variété et l'harmonie que présente le spectacle de la nature.
Les Atomistes avaient nié la Force ou l'activité de l'être matériel ; les Dynamistes vont nier l'étendue de ses éléments au risque d'aboutir à l'Idéalisme (2).
Nous pourrions retrouver les premières ébauches de ce système au berceau des philosophies les plus anciennes ; dans l'école d'Élée, par exemple, où Zenon prenait déjà parti pour les « points indivisibles )),et surtout dans l'école pythagoricienne où le dynamisme arevêtu une de ses formes les plus hardies. Ou sait en efiet que Pythagore soutenait que non seulement le nombre est partout au fond de tous les êtres, mais encore qu'il est l'essence et la substance même de l'être matériel, sur la terre aussi bien que dans les cieux, dont il com-
(1) .). Cooke, Chimie nouvelle.
(2) « D'aillours il n'est pas moins absurde de n'admettre dans les choses absolument rien que la l'orme. » Arisloîe (trad . B. S. H.) De la production, \. I, c. 8. ill.
70 ÉTUDES PHILOSOPUlgUES
parc les proportions et l'harmonie aux. nombres de la musique (1).
Ainsi la matière serait composée de nombres purs, c'est-à-dire d'éléments qui n'ont ni grandeur, ni dimensions, ni poids, ni aucune qualité sensible, et dont la vertu mystérieuse produirait l'ordre etlabeauté du monde visible.
Dans l'école platonicienne nous voyons les idées jouer à peu près le même rôle que les nombres pythagoriciens ; elles confèrent aux choses leurs essences et les font ce qu'elles sont (2).
Mais c'est surtout dans les temps modernes que le Dynamisme a reçu une forme précise et une empreinte originale. Leibnitz, d'abord partisan du mécanisme cartésien, s'aperçut bientôt qu'il n'était que « l'antichambre de la vérité », et il résolut d'ouvrir de nouvelles voies à l'esprit humain « en réformant la notion de substance (3) ».
Au lieu de mettre, comme Descartés, le principe de l'activité des êtres créés en Dieu seul, il le place dans la, nature même de ces êtres auxquels Dieu doit l'avoir communiqué par la création, et il pose en principe que « ce qui n'agit point ne mérite pas le nom de substance (4) ». Mais par un excès regrettable il va jusqu'à faire de la force active l'essence complète des êtres matériels.
Spiritualisant ainsi la matière, l'auteur de l'analyse intinitésimale, la décompose en parties infiniment petites, en éléments simples, en monades ou centres de force. Ces monades inétendues sont essentiellement actives, et toujours en action ; mais elles n'agissent qu'au dedans d'elles-mêmes , et sont incapables d'agir au dehors les unes sur les autres. Chacune est douée de
(1) Cf. Arislote(B. S. H.). Mélaph., I, p. 47. 79 à 81, 108. — tome III, p. 378, etc.
(2) Cf. Arislole (B. S. H.) Métaph., I, 91, 84, 149.
(3) leibnitz, Ed. deJanet, t. II, p. 524.
(4) Leibnitz, Theod,., 3"^ part., n° 393.
MAIlfoilK i;t l'OllMK 71
perceplion cl (rappétit. et jjour ainsi dire (riinc urne à laquelle il se contente de donner le nom (Venlélêchie dans les ôlres inférieurs aux animaux.
« Si l'on veut appeler âmes, nous dit-il, tout ce qui a la perception et l'appétition... on pourrait appeler âmes toutes les substances simples ou les monades créées. Mais comme l'aperception emporte quelque chose de plus qu'une simple perception, il est plus convenable de conserver le nom général de monades et d'entéléchies, aux substances simples qui n'ont que la simple perception et de donner le nom d'âmes à celles seulement dont la perception est plus distincte et jointe à la mémoire (c'est-àdire aux animaux). » — « La plus petite portion de la matière renferme un monde de créatures vivantes, d'aninimaux, d'entéléchies, d'âmes (1). »
Ainsi après avoir rapproché de la sorte, pour ne pas dire confondu, le corps et l'âme, la matière et l'esprit au point de les considérer comme des degrés différents dans l'activité de la perception et de l'appétition essentielle à tous les êtres, on se demande comment Leibnitz va nous expliquer l'étendue et le mouvement de la matière.
Rien de plus simple en apparence : il suffit à notre philosophe de nier leur réalité objective.
« J'ai marqué plus d'une fois, nous dit-il, que je tenais l'espace pour quelque chose de pifremeni relatif, comme le temps, pour un ordre de coexistences, comme le temps est un ordre de succession (2). » (( Spathim est. ordo coexistcnlium quatcnus coexistentium ; tempus ordo successivoriim qualenus successivorum (3), »
Et ailleurs, il nous avoue encore plus clairement que l'étendue et le mouvement ne sont que de purs phénomènes de la sensibilité : « Le premier est une image de la substance; le second est une image de l'action (4J. »
(1) LtMbnitz, Princip. philos., ch. xix, lxvi.
(2) Lettres entre Leibnitz et Clarke, o" Ecrit.; ji 7.
(3) Loilinilz. Nouveaux essais, I, 2, c. 13- — Cf. Duton.s, u, 1 p. 121.
(4) Cf. RiUer, Hist. de la PhiL mnd., t II, p. 2.59.
Ainsi l'étendue entre deux monades juxtaposées ne serait pas une réalité mais un être de raison ou plutôt d'imagination, comme dans « une collection, un étang, un troupeau , ce n'est pas le troupeau (jui est réel , mais ranimai ; ce n'est pas l'étang mais les poissons qui le composent (l). » En etTet, chaque portion de la matière « peut être conçue comme un jardin rempli de plantes, ou un réservoir plein de poissons. Chaque brin d'herbe, cha(iue membre d'un animal, chaque goutte de ces fluides est à son tour et de la même manière un jardin et un réservoir de même espèce (2) ». En sorte que « l'espace en soi, est une chose idéale comme le temps (3) ».
Pour compléter cette esquisse sommaire de la conception leibnitzienne, ajoutons un dernier trait.
Les monades de ce philosophe sont toutes dissemblables, car il nie la possibilité de deux êtres semblables. « 11 n'y a pas dans la nature deux gouttes d'eau , il n'y a pas deux feuilles d'arbres qui se ressemblent (t). » Et voici la raison qu'il nous en donne ou plutôt le singulier prétexte : « Deux êtres semblables seraient indiscernables, et l'un serait justement la même chose que l'autre (5). »
Enfin ces monades juxtaposées dont toute l'essence est d'agir à l'intérieur d'elles mêmes, étant impuissantes à agir les unes sur les autres, sont reliées par un lienidéal, que Leibnitz appelle « V harmonie préétablie ^^ C'est Dieu lui-même qui fait la liaison et la communication des substances. Sa volonté souveraine, — au risque de supprimer la liberté de l'homme, — a si bien réglé à l'avance l'accord qui doit exister entre les opérations de ces substances indépendantes, par exemple entre le corps et l'Ame, qu'elles nous donnent ainsi l'illusion des causes et des effets ; comme un habile horloger qui réglerait si
(1) Cf. Corresp. avec Bcrnouilli, II, p. 398.
(2) Leibnitz, Princip. philos., cli. 66, 67.
(.3) Le</res entre Leibnitz cl Clarkc, 5" Ecrit., ?. 7.
(4) Lettres entre Clarkc et Lcibnil:, 5" Ecrit., g '23.
(5) Ibid, Ecrit. 3, g 5. — 4- Ecrit, g 4 et 5.
bien deux horloges, de manière à ce qu'elles s'accordent ou se suivent exactement, que l'on pourrait croire à une inlluencc véritable de l'une sur l'autre. Mais il n'en est rien. C'est parce que tous les êtres accomplissent une évolution fatale qu'ils s'harmonisent ensemble d'après les plans divins.
Tel est en résumé le brillant système du philosophe de Leipzig, qu'un de ses disciples, M. Nourrisson, n'a pas craint d'appeler « une construction hardie mais fragile, une théorie subtile mais creuse et compromettante ));et que Leibnitz lui-même, sur le déclin de sa vie, semble avoir qualifié de jeu d'esprit et de rêverie philosophique lorsqu'il écrivait àPfatf cet aveu significatif: Rein acu tetigisti et miror neminem hactenus fuisse qui lusum hune meum senserit;neque enim philosophorum est rem serio semper agere, qui in fingendis hypotliesibus ingenii sui vires experiuntur (1).
Les disciples de Leibnitz s'empressèrent de retoucher la doctrine du maître dans ce qu'elle avait de plus téméraire. Christian Wolf qui, le premier, réunit ses enseignements épars, dans une vaste encyclopédie, pour les rendre plus accessibles aux intelligences, commença par enlever aux monades la perception et l'appétition qui les égalaient presque aux âmes intelligentes et aux purs esprits.
Il se contenta de leur attribuer des forces d'attraction et de répulsion qui leur permissent d'exercer au dehors une action réciproque. D'après lui, ce sont ces attractions et répulsions mutuelles des monades séparées entre elles par des intervalles vides, qui occasionnent sur nos organes la sensation et l'illusion de l'étendue. En réalité, chaque monade est simple, sans étendue, et absolument indivisible, soit par les forces de la nature, soit par une simple abstraction de l'esprit.
Wolf maintint aussi le principe « des indiscernables » qu'avait imaginé le maître pour établir qu'il ne saurait
(1) In Epist. ad Pfaffîum.
74 KTiJDEs PiiiLoyopnigui:s
y avoir deux monades parfaitement semblables. Mais après lui tous les autres Leibnitziens admirent au contraire que toutes les monades sontexaetementseniblables et homogènes et que la diversité seul,e des groupements produit la variété et l'harmonie des êtres matériels.
Un autre disciple de Leibnilz, le jésuite florentin Boscowitch, au milieu du siècle dernier, apporta à la conception primitive des modifications encore plus profondes. Ce nouveau système que l'auteur a essayé de mettre d'accord avec les interprétations mécaniques des sciences physiques, n'en demeure pas moins sur les contins de l'Idéalisme.
Les derniers éléments de la matière seraient des points simples, inétendus, placés en divers endroits de l'espace (1). Ils s'attirent ou se repoussent à travers le vide absolu qui les sépare et les entoure de tous côtés. Deux points peuvent s'éloigner l'un de l'autre, à une distance infinie, mais ils ne sauraient se rapprocher indéfiniment, car ils se compénétreraient et ne formeraient qu'un seul point. Pour obvier à cet inconvénient, il suppose que les forces d'attraction et de répulsion dont ces points sont doués, obéissent à la loi suivante : plus les points se trouvent rapprochés l'un de l'autre, plus la force répulsive augmente de manière à rendre impossible le contact et la compénétration. Réciproquement, plus les deux points sont éloignés , plus leurs forces attractives augmentent. En sorte que deux points supposés éloignés à une distance infinie, sont attirés l'un vers l'autre avec une force infinie qui décroît à mesure que l'éloiloignement diminue, et finit par se changer en force répulsive lorsque le rapprochement devient trop grand. Grâce à cette double loi, Boscowitch et ses disciples espèrent pouvoir expliquer tous les phénomènes sensi-
(I) Il admet sans doute un espace uhjeclif préexistant aux monades; mais ne rien mettre dans cet espace que dos points géométriques, c'est en faire un espace purement idéal, un vaste désert où il ne tracera qu'une esquisse idéalede points et de lignes, sans aucune ressemblance avec l'espace concret cl l'étendue matérielle que nous observons.
MA'riKRK KT FOllMK
blcs et toutes los itropriétés des eorps. Imaginez des caractères d'imprimerie, ou des lettres composéesd'une série de petits points juxtaposés et visibles seulement au microscope, en soi'te qu'à l'œil nu, ces lettres vous donnent l'illusion de caractères ordinaires formés par des traits continus. Imaginez en outre qu'avec de tels caractères, on compose des milliers d'ouvrages en toutes les langues et sur tous les sujets possibles, de manière à former une immense bibliothèque. Vous aurez là une variété prodigieuse d'ouvrages, de volumes, de pages contenant les récits les plus variés, les dissertations les plus savantes, les recherches les plus érudites... et toute cette prodigieuse variété ne sera composée qu'avec un seul et unique élément: des points matériels. Telle est l'image tidèle de la nature, d'après Boscowitch; c'est une vaste bibliothèque; elle a autant de volumes que d'individus ou de corps, ces individus sont distribués par règne: règne animal, végétal, minéral; comme les livres sont catalogués selon les matières ouïes langues; et de môme que chaque livre est composé de lettres, et chaque lettre de points, ainsi chaque corps est composé de membres et cliaciue membre se résout en dernière analyse en points matériels inétendus.
La conclusion de cet ingénieux système, le lecteur l'a déjà devinée, c'est qu'il n'y a dans la nature qu'une seule chose de 'réelle, ce sont les points inétendus, tout le reste que le vulgaire appelle étendue concrète, impénétrabilité, et les autres propriétés fondamentales des corps ne sont que des illusions des sens, des formes ou des catégories subjectives de l'esprit humain.
Ce dernier mot si familier à Kant, l'inventeur des catégories subjectives, nous rappelle que lui aussi, le père de l'idéalisme moderne , ne pouvait se dispenser d'être Dynamiste ou d'inventer un Dynamisme à sa façon. Il n'y a pas manqué. 11 nous a donné le système de la (' continuité parfaite » ou du >< Dynamisme transcendantal ». A la place de l'unique force admise par Boscowitch qui est tantôt attractive, tantôt répulsive suivant
76 ÉTUDES PHILOSOPHItJUlîS
les distances, Kant crut devoir en admettre plusieurs espèces(l). D'abord des forces attractives et des forces répulsives opposées entre elles et par conséquent distinctes. Sans forces répulsives, toutes les parties de l'univers s'attireraient et se confondraient en un seul point ; sans forces attractives, elles se disperseraient à l'infini : la combinaison des deux forces contraires les maintient dans un certain ordre et un certain équilibre. Les corps se conçoivent ainsi comme un espace rempli de ces forces, ou bien comme le centre ou la résultante de plusieurs forces contraires.
En outre, il admet une deuxième espèce de forces qu'il appelle forces plastiques ou formatrices, architectonicse, qui agissent non pas d'une manière purement mécanique mais dans un but déterminé, comme cela se constate chez les êtres vivants où tous les organes et leurs mouvements ont un but et une finalité précise; et comme on doit le supposer par analogie dans les plantes, dans les cristaux et les plus humbles molécules chimiques. Ces forces plastiques donnent l'être spécifique ou la vie, à tous les corps, elles dirigent leur croissance et leur conservation.
Cette théorie n'empêche pas le philosophe de Rœnigsberg de rester fidèle à son principe subjectiviste. 11 n'a l'intention que de nous expliquer seulement les phénomènes ou apparences sensibles des choses; quant aux noumènes et aux choses en soi, elles demeurent toujours incognoscibles, elles ne peuvent provoquer en nos esprits que ces conceptions subjectives et fatales qui sont la nature et le moule de l'esprit humain.
Après Kant, Schelling, Schopenhauer, Hartman et les autres maîtres de la philosophie transcendantaie enseignèrent un Dynamisme encore plus pur (2). Ils n'admirent plus qu'une seule force à la fois attractive et répulsive suffisante pour nous donner l'illusion de l'étendue con-
(1) Cf. Kleutgea, La philosophie ac.nlasliqnc , t. III, p. 269, n" 659 p. 331 , n° 692.
(2) Cf. Kleutgen. Ibid, p. -llï», n» 662.
(iniic et divisible à rintini. Ces forces ne sont attribuées ni à un sujet matériel ni à un subsfratmit quelconque. Ce sont de pures opérations qui paraissent et se soutiennent toutes seules ; et les corps sont la résultante de ces diverses opérations. Dans les combinaisons chimiques, ces forces se compénètrent d'une manière si intime et si complète qu'elles deviennent d'une nouvelle nature parfaitement homogène : et c'est ainsi que s'explique la naissance des corps composés. Cette compénétration des corps qui agissent sans substance était le digne couronnement de ce phénoménisme transcendantal (1). Mais il est inutile de pousser plus loin l'exposition des diverses nuances que le Dynamisme a pu successivement revêtir, Ce que nous en avons dit suffira pour nous en faire une conception générale assez exacte et nous permettre de l'apprécier comme il le mérite.
Et d'abord si nous considérons ces divers systèmes dans ce qu'ils ont de fondamental et de commun, nous verrons que le Dynamisme repose sur deux négations également opposées aux faits que l'expérience nous atteste :
1° La négation des changements spécifiques dans les corps et de la génération des êtres nouveaux ;
2" La négation de la réalité de l'étendue matérielle.
La première négation lui est commune avec le système atomistique. L'un et Tautre n'admettent en effet que des modifications dans les positions et les groupements des éléments constitutifs des corps, c'est-à-dire qu'ils n'admettent que des changements purement accidentels et extrinsèques, tandis que l'expérience nous révèle des changements intimcsdans la nature spécifique des corps, soit dans les combinaisons chimiques, lorsque l'hydrogène et l'oxygène se changent en eau, par exemple ; soit dans les phénomènes d'assimilation, lorsque le pain et le vin se transforment en chair vivante.
Il est bien clair que vouloir expliquer les changements
(1) Voy. Wurtz, Théorie atnmiq., 1. II, c. iv, p. 223.
spécifiques par de simples modificalions accidentelles équivaut à les nier. C'est aussi nierl'idée de génération, que de soutenir, par exemple, comme fait Leibnitz, que les 'corps et iles âmes des animaux qui naissent, existaient déjà non seulement en puissance, mais en acte, depuis l'origine des choses, et que la naissance n'est qu'une simple apparition de ce qui était caché, un développement après un enveloppement. Appeler naissance ou génération un groupement accidentel d'êtres déjà existants, n'est-ce pas abuser étrangement des mots? N'est-ce pas esquiver une difficulté au lieu de la résoudre?
Mais ce qui caractérise le Dynamisme et le distingue de tout système atomistique, c'est la négation plus ou moins avouée de l'étendue objective. Ces monades ou ces points simples et inétendus pourront bien former un nombre, mais ils ne formeront jamais une étendue. La multiplicité et l'étendue sont deux notions fort distinctes que nous ne saurions confondre.
En etTet, vous devez supposer que ces points se touchent, ou bien qu'ils sont séparés par une distance, si petite qu'elle soit. S'ils se touchent, ils seront dans le même point de l'espace, se compénétreront et ne produiront aucune étendue. Ainsi, lorsque deux lignes se coupent, les deux points d'intersection ne forment plus qu'un seul point ; de même la tangente se confond avec le cercle au point où ils se touchent.
Si, au contraire, ils ne se touchent pas, vous devez les supposer séparés par le vide absolu, c'est-à-dire par le pur néant, ou bien par quelque lluide subtil, comme Téther des physiciens, par exemple.
Dans le premier cas, vous ne pouvez considérer le néant qui sépare le point A du point B, comme une étendue réelle, mais seulement comme une distance purement idéale, et l'étendue concrète est ainsi supprimée. Dans le deuxième cas, l'éthcr ou tout autre fluide qui remplit l'intervalle AB, étant lui-même un être corporel, vous n'avez fait que reculer la difficulté sans la ré-
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soiulrc ; nous {tosons de nouveau la même ([uestion : ee lluide est-il composé de points réunis ou séparés? S'ils sont réunis aux mêmes points de l'espace, ils se compénètrent et ils ne forment pas d'étendue ; s'ils sont séparés par le néant, il n'y aura pas davantage d'étendue réelle et matérielle entre eux. Impossible d'échapper à cette argumentation décisive et de tirer l'étendue de ce qui est inétendu. « Car il est absurde, nous dit Aristote, de croire que la grandeur puisse jamais venir de choses qui ne sont pas des grandeurs (1). »
Mais ne pourrait-on pas dire, et les traités de géométrie ne nous disent-ils pas en etfet, que les lignes sont composées de points, les surfaces composées de lignes, et les corps de surfaces? 11 est vrai que certains' auteurs se sont servi de ces formules absolument inexactes (2); elles sont généralement corrigées aujourd'hui et remplacées par celles-ci : la ligne est formée par le mouvement d'un point d'un lieu dans un autre; la circonférence est formée par la rotation d'un point autour d'un centre fixe; le cylindre est formé parla révolution d'une ligne droite autour d'un axe parallèle..., etc. Mais il est [)ar trop évident que le point ne saurait décrire qu'un cercle idéal et non pas un cercle réel, que la ligne par sa révolution autour d'un axe ne saurait former qu'un cylindre abstrait et nullement un cylindre matériel. Or, rappelons-nous que nous cherchons l'explication de l'étendue matérielle des corps, et non pas de l'étendue idéale.
C'est là une équivoque perpétuelle dont les Dynamistes semblent ne pas se rendre bien compte. Que sont en réalité leurs points inétendus, sinon des points mathématiques, c'est-à-dire abstraits et fictifs (3) ?
(1) Magnitudinem ex non magnitudinibus consfare, incongruum atque abhorrens est. .\ristote. De Gênera, iib, I, c. 2, § 14. — Cf. Melaph., 1. X, c. 10, ? 11. « Quomodo ex non habcnlibus magnitudineiu, magnitudo continuumque erit ? Numerus uamque non facit conliuuuni, uequc ut inovens neque ut species. »
(-2; Aristote a réfuté ces définitions vulgaires. Pfujs. (B.S.H.), t. II, p. 338. Mélaph. I, p. ISi ; III, p. 3U5.
(3) Cf. Aristote (B.S.U.) Phij.-ii. I, 193, 40 i; De General, p. riU, 93. 1U2, 119 ; Mélaph. I. 183 : II, 400, VS ; HI, 82, 210.
Un point, c'est une pure conception de l'esprit, qui n'existe pas plus que la ligne sans largeur, ou la surface sans profondeur ; conception très utile sans doute pour simplifier les raisonnements et aider les calculs; mais il faut bien se garder de l'éaliser ces abstractions, et de leur supposer une existence et un corps qu'elles ne sauraient avoir ; à plus forte raison, faut-il se garder de faire de ce point géométrique, un sujet réel de force, un réceptacle d'activité concrète : ce ne serait là qu'une double fiction.
Ainsi la juxtaposition et l'ordre de ces points inétendus est radicalement incapable de produire l'étendue concrète, et nous en dirons autant de leurs actions mutuelles par attractions ou répulsions. L'action d'un être ou de plusieurs êtres, qu'elle soit réciproque ou qu'elle ne le soit pas, n'est certainement pas une ligne, encore moins un solide étendu en largeur, longueur et profondeur :
« La simplicité, l'ordre et l'action, nous dit le P. Liberatore, sont des manières d'être transcendantes qu'on trouve même dans les esprits. Comment donc prétendrait-on qu'elles peuvent constituer le corps et l'étendue ? Eh quoi ! si par hasard une multitude d'esprits venait à se placer dans l'ordre môme dans lequel sont maintenues les monades, pour former, par exemple, un concombre ; direz-vous, d'après votre système que vous avez, dans cette hypothèse, un concombre composé d'esprits? Si cela était, nous pourrions le manger et le digérer comme un concombre ordinaire; par conséquent il faudrait dire que nous mangeons, que nous digérons des esprits. Il faut l'avouer, l'hypothèse est charmante, et elle ne serait pas impossible dans la supposition du Dynamisme. Prêtons-nous à ce système une absurdité gratuite? Les esprits sont certainement des substances simples ; ils peuvent, d'un autre côté, exister dans un lieu quelconque, et se tenir à distance les uns des autres. Que leur manque-t-il donc pour former un corps? Vous dites qu'il leur manque une attraction et une répul-
sion mutuelles. Mais d'abord les esprits pourraient suppléer à ces forces par leur libre volonté; de plus Dieu ne pourrait-il pas accorder à ces esprits les forces d'attraction et de répulsion ? Ces forces, dans leur concept ne répugnent, niàl'intelligence, ni à la volonté. On le voit donc, en adoptant le Dynamisme, on ne pourrait rejeter l'hypothèse de corp^ composés ù' esprits, du moins, en recourant à la toute-puissance divine (1). «
Les actions mutuelles des monades étant impuissantes à produire entre elles une étendue concrète, il ne reste plus qu'une seule hypothèse : c'est en agissant sur nos sens qu'elles produisentl'illusion de l'étendue. Un grand nombre de Dynamistes contemporains se sont en effet résignés bravement à ce dernier parti. Nous pourrions leur en contester le droit. Si les monades sont incapables de constituer l'étendue des corps qui nous entourent, elles ne sauraient davantage constituer l'étendue de notre corps et de nos organes ; dès lors comment l'action d'êtres simples agissant sur des êtres simples pourra-t-e!le produire la sensation et l'illusion d'étendue? Est-ce là une conception intelligible et vraisemblable ?
Quoi qu'il en soit, nous en retenons l'aveu : la réalité objective de l'étendue matérielle est supprimée par les hypothèses dynamistes, et dès lors il en découle deux conséquences fort graves que nous voulons signaler.
D'abord Tuniié de l'être est ainsi détruite. Il ne reste que l'unité de chaque point ou monade. Mais les êtres réels dont l'observation a constaté l'unité et même l'individualité, l'animal, la plante, le grain de blé, le cristal, la molécule chimique elle-même, ne sont plus qu'un agrégat d'êtres juxtaposés et réunis comme les matériaux d'une maison dans une unité apparente et artificielle(2). L'unité intime des œuvres de la nature est ainsi
(1) p. Liberaloru, Du compose humain, p. 347.
(2) « Aunun de ces philosophes ne nous explique comiiunit les nombres
MVTii'.nK ET ror.ME: 6