‹ Études philosophiquesChapitre 8 sur 11 · ÉTUDKS PIIlI.OSOPHK>Ui:S · texte numérisé non relu

ÉTUDKS PIIlI.OSOPHK>Ui:S

confondue avec l'unité extérieure et extrinsèque des œuvres de l'art : la véritable unité de l'être estsuppi'imée.

Voici la seconde conséquence qui s'impose au Dynamiste. Les points ne pouvant se toucher sans se pénétrer et se confondre, il est obligé de nier l'action des corps les uns sur les autres par le contact et le choc, et de recourir à l'action à distance, sans aucun moyen de communication.

Or c'est là d'abord renverser les théories les plus élémentaires de la physique sur le choc des corps dont Cuvier a pu dire : « Les lois du choc constituent seules en physique de véritables explications. »

C'est ensuite révoquer en doute les notions les plus simples de la métaphysique. Deux points étant supposés placés à distance, comment pourront- ils agir l'un sur l'autre ? Ce ne sera pas par l'intermédiaire d'un milieu réel, puisqu'on les suppose séparés par le vide absolu et le néant. Ce ne sera pas par un rayonnement de parcelles fluides ou matérielles qui se détacheraient de ces points, puisque ces points sont simples et indivisibles.

Donc, à moins de ne leur supposer qu'une action purement apparente et fictive due à une harmonie préétablie ou à l'intervention de Dieu, il faudra bien conclure que l'action de chaque point, pour atteindre l'autre point, sort de lui-même et voyage à travers le vide et le néant absolu !

Imaginez donc un peu, si vous le pouvez, ces actions détachées de l'agent qui opère, ces attributs sans substance, ces manières d'être sans être, qui se promènent toutes seules dans le néant !... Et rappelez-vous que cette phantasmagorie métaphysique que repoussait le génie de Newton, a été inventée par les philosophes qui protestaient avec indignation contre les entités scolastiques !

peuvent former une cerlaine unité, ni comment l'âme ne fait qu'un avec le corps, en an mot comment la forme et la cliose peuvent composer un tout unique. Il est certain que la réponse à cette question est impossible pour tous ces philosophes. » Arislote itrad. B. S. H.), Mclapli., t. III, p. 217. Cf. p. 231.

Et peu importe que le rapprochement des deux monades soit plus ou moins grand. Ce serait se faire illusion que d'admettre l'action à petite distance, après avoir nié l'action à grande distance. A un millionième de millimètre, aussi bien qu'à des millions de kilomètres, cette promenade d'actions sans agents est impossible.

Pour éviter à tout prix cette action à distance, certains Dynamistes ont fait des etforts louables ; nous allons voir avec quel succès.

Les uns ont imaginé le système des sphères d activité ou des points enflés, c'est-à-dire des points qui formellement inétendus seraient cependant étendus virtuellement. Parce qu'il est simple en lui-même, le point pourrait être présent et agissant en plusieurs lieux à la fois, ce qui équivaudrait à une étendue virtuelle.

Supposez par exemple que le point central d'un cercle put être présent et agissant à la fois, dans tous les lieux de sa circonférence, il serait virtuellement aussi grand que le cercle dont il est le centre. Ainsi, disent-ils, les anges, parce qu'ils sont des êtres simples, peuvent être présents et agir en plusieurs lieux et sur tous les points d'une surface étendue. De cette manière on semble rejeter l'action à distance puisqu'on exige le contact sinon des points eux-mêmes, au moins de leurs sphères d'activité.

Mais que signifie ce langage sinon que les points du centre de chaque sphère où on les suppose placés, peuvent agir jusqu'à la distance du rayon de leurs sphères d'activité? L'action du centre à la circonférence, qu'estce autre chose qu'une action à distance?

Quant à la comparaison de l'ange, nous répondrons d'abord qu'elle n'éclaire pas beaucoup la question; c'est par analogie avec les choses visibles que nous devons essayer de comprendre les choses célestes et invisibles; vouloir au contraire comprendre les choses visibles par les idées plus ou moins approximatives que nous avons pu nous faire des choses invisibles, c'est renverser la logique et la méthode, et nous exposer à bien des illusions.

Il est vrai que nous ne refusons pas d'admettre avec saint Thomas (1) qu'un ange peut être présent et agir dans plusieurs lieux, mais cela ne nous fait nullement comprendre comment le centre peut être présent dans tous les points de la circonférence. Quelle que soit la vertu supérieure des anges, l'expérience la plus élémentaire nous démontre que les êtres corporels n'agissent jamais à distance, hors du lieu qui les circonscrit, sans le secours des corps ou des milieux intermédiaires.

De quel droit attribuerait-on à une partie élémentaire de ce corps, une vertu que le corps lui-même ne possède pas? Une telle supposition serait gratuite et semblerait imaginée pour les besoins de la cause.

Mais l'on insiste : si un ange peut être en plusieurs heux parce qu'il est simple et indivisible, pourquoi un point qui est aussi simple et indivisible n'aurait-il pas la même propriété? — En vérité, on semble ici jouer sur les mots. Comme le fait très bien remarquer saint Thomas (2), il y a deux espèces d'indivisibles : L'indivisible qui est un élément et une partie du continu, comme le point est une partie d'une ligne, et l'indivisible qui est en dehors de toute espèce de continu, comme serait un pur esprit. Le premier par sa nature même est fixé au continu dont il fait partie ; le second au contraire, l'esprit est souverainement indépendant de l'étendue, il n'est nullement enchaîné à telle ou telle partie. 11 répugne donc absolument qu'une partie de la matière soit à la fois dans plusieurs endroits de cette matière, comme il répugne

(1) s. Th. Summa th., I, q. 52, a. 2; 1, Dist., 37, q. 3, a 2.

(2) « Dicendum quod indivisibile est duplex : Unum quod est terminus conlinui, ut punctum in permanentibus et momenlum in successivis. Et hujusmodi indivisibile in permanentibus, quia liabet delerminatum situm, non potest esse in pluribus partibus loci, vel in pluribus locis .. Aliud autem indivisibile est, quod est extra genus continui. Et hoc modo subslantiaj incorporeae, ul Deus, angélus, et anima dicuntur esse indivisibilcs. Taie igitur indivisibile non applicatur ad continuum sicut aliquid ejus, sed in quantum contingit illud suà virtute. Unde secundum quod virtus se potest extendere ad unum vel ad multa, ad parvum vel ad magnum, secundum hoc est ia uno vel pluribus locis, et in loco parvo, vel magoo. » S. Th. Summa th. I q. 8, a. 2, ad 2, cf. Contra génies, c. 56.

qu'un même point soit à la fois dans plusieurs points d'une li^nt', ou qu'un seul et même instant soit à la fois dans plusieurs parties de la durée. Ce serait confondre les notions les plus simples de la matière et de l'esprit, du corporel et de l'incorporel.

Ce serait aussi confondre l'action des esprits sur la matière avec la constitution de la matière elle-même. Qui ne voit que l'action des anges sur retendue matérielle, bien loin de constituer cette étendue, la suppose déjà existante? L'action du même ange, sur trois points de l'espace, saurait-elle y produire une ligne, un triangle, une masse corporelle douée de largeur, d'épaisseur et de profondeur? En d'autres termes, l'action d'un ange serait-elle un corps?

L'étrangeté de cette double confusion, quelque étonnante qu'elle puisse paraître à des intelligences sans préjugés, n'a pas été une barrière suffisante à la témérité de certains Dynamistes. Ils en sont venus à distinguer hardiment, dans les corps aussi bien que dans les esprits, la présence par action et la présence par essence, et, ne reculant devant aucune conséquence de cette fameuse distinction, ils ont affirmé que les êtres corporels ne sont présents par leur essence ou substance, ni dans le temps, ni dans l'espace. Ainsi la substance de cette pierre n'est dans aucun lieu déterminé, elle est en dehors de l'espace, et comme il n'y a plus de distance entre ce qui est hors de l'espace et l'espace lui-même, cette pierre peut agir à la fois sur tous les points de l'espace dans tous les lieux du monde. Chaque atome matériel ou chaque monade n'existe donc nulle part par sa substance, mais elle se trouve partout à la fois par son action (1).

Il est clair pour tout homme de bon sens que nos philosophes sortent ici du monde réel pour se lancer à pleines voiles dans un monde imaginaire. Nous refusons de les suivre sur ce nouveau terrain qui touche aux confins du rêve et de l'hallucination métaphysique. Nous

(1) Cfr. P. Carhonelle, Les confias de la science, t. I, p. 199, 201, etc.

ne voulons même pas examiner si cette puissance d'ubiquité que l'on attribuerait à la matière n'est pas un attribut divin, et si nous ne serions pas arrivésaux limites extrêmes du panthéisme et du monisme.

Nous nous contenterons de rappeler que notre conscience proteste énergiquement que notre moi ne saurait agir partout à la fois dans tous les lieux du monde, qu'il est au contraire étroitement fixé dans un lieu précis de l'espace ; et ma raison me dit clairement qu'il serait déraisonnable d'attribuer à une pierre ou à un atome (luelconque une propriété magique qu'aucune observation ne constate, ou plutôt qui est contredite par les observations les plus élémentau^es puisqu'il est certain (]ue ni mon corps ni mon âme ne la possède.

Cet effort désespéré est donc impuissant à sauver une théorie déjà compromise de tant de manières.

Aux yeux de tout homme de bon sens, un système qui s'est cru forcé de recourir à ces dangereuses chimères, a eu recours à un véritable suicide.

Ces observations suffisent amplement pour montrer le vice radical de tous les systèmes dynamistes : après avoir supprimé les changements spécifiques que nous observons dans les corps, ils suppriment la réalité de leur étendue matérielle, en nous les représentant comme un agrégat de petits êtres quasi-spirituels isolés par des intervalles vides ; et du même coup ils ont détruit l'unité de l'être matériel et la possibilité de son action extérieure qu'il ne saurait plus exercer à distance.

Hâtons-nous de passer à l'examen rapide des difficultés spéciales aux différents systèmes de Dynamisme.

Le Dynamisme de Leibnitz renferme une foule de suppositions gratuites ou fausses, dont nous nous contenterons de relever les principales :

1" 11 suppose que le nombre des monades est infini, en sorte que tout serait plein et qu'il n'y aurait entre elles aucun intervalle vide. Mais c'est là une double im-

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poi^sibilifé : un nombre actuel ne saurait être infini, et d'ailleurs une intinité de points inétendus qui ne seraient séparés par aucune distance, seraient en contact, et se confondraient en un seul point de l'espace, bien loin de produire une étendue pleine.

2" Il suppose (jue toutes les monades sont de nature différente, sous prétexte que deux êtres ne sauraient se ressembler entièrement sans confusion. C'est là confondre évidemment la ressemblance avec l'identité. L'identité de deux individus est contradictoire, leur ressemblance même parfaite ne paraît pas avoir rien d'impossible. Cette erreur conduit logiquement à nier l'homogénéité des combinés chimiques et même des cor{)S simples, puisqu'il faudrait les supposer composés de monades dissemblables. Une telle opinion altérerait profondément l'unité spécifique et individuelle des êtres de raème espèce.

3° Il suppose gratuitement que toutes les monades sont douées dans un certain degré de perception et d'appétit. Par conséquent tous les corps classitiés par la chimie seraient au moins dans un certain degré des êtres vivants et intelligents (ce dont les chimistes les plus scrupuleusement observateurs de leur nature ne s'étaient jamais doutés). Ce seraient même des groupes ou des collections de petites âmes ou de petits esprits en nombre absolument infini : ce qui est encore plus étrange.

4° Enfin Leibnitz soutient non moins gratuitement que les corps n'agissent jamais les uns sur les autres, et remplace la réalité de l'action ad extra, par l'artifice plus ingénieux que vraisemblable de l'harmonie préétablie qui n'est qu'une variété de loccasionalisme.

Le Dynamisme de Wolf et des Leibnitziens na pas besoin d'une critique spéciale. Ces philosophes n'ont ajouté aucune idée nouvelle h la doctrine du Maître ; ils se sont contentés, comme nous l'avons dit, de l'expurger sur plusieurs points accessoires; ainsi ils ont supprimé l'intelligence des monades, ils ont admis pour la plupart, la possibilité des monades semblables..., etc.

Mais ils ont retenu tous les vautres défauts que nous avons reprochés à ce système. Aussi nous nous dispenserons d'en faire une réfutation nouvelle.

Le Dynamisme de Boscowitch a des vues propres et originales, qui méritent une critique spéciale.

à) C'est ce philosophe qui a imaginé d'expliquer l'étendue entre les monades par leurs actions mutuelles d'attraction et de répulsion. C'est là assurément, nous l'avons déjà vu, une conception ingénieuse, mais qui satisfait bien plus rimagination que la raison. Ces actions réciproques pourraient sans doute produire sur nos organes la sensation et V illusion de l'étendue; ainsi à distance une ligne pointillée nous paraît être une ligne continue. Mais elles seraient incapables de produire une étendue réelle, c'est-à-dire une substance continue.

A cette critique générale que nous avons déjà faite, nous n'ajouterons ici qu'une seule remarque. Si les forces d'attraction et de répulsion, de cohésion et d'expansion sont nécessaires pour maintenir les molécules à des distances déterminées, elles ne sont point nécessaires pour expliquer l'étendue des molécules elles-mêmes. L'étendue s'explique suffisamment par l'impénétrabilité et la résistance mutuelle des diverses parties de la molécule ; et cette impénétrabilité ou cette résistance mutuelle n'est pas précisément le résultat d'une activité, mais elle est plutôt l'effet naturel de la quantité qui empêche que deux masses soient à la fois logées dans le même lieu. De même que deux parties du temps, deux secondes, ne peuvent coexister dans le même moment de la durée, ainsi deux parties de l'étendue ne sauraient être enfermées dans une seule partie. En sorte que c'est la nature même de la quantité ou de la masse corporelle, et non pas son activité, qui nous explique pourquoi ses parties sont en dehors les unes des autres, c'est-à-dire pourquoi leur être est diffus ou étendu. « Restât eryo, nous dit admirablement le Doci^nv kn^èXiqwt, ffitodiiecessitas distinctionis duorum corporum in situ causatur a natura quantitatis dimensicœ, cui per se convenit situs...

materiœ non ailvenit sitti.s nui mediante quantitate dimemimiiV). » Ainsi il ne nous paraît pas exact d'attribuer l'étendue à des forces d'attraction et de répulsion.

b) Mais ce qui nous parait encore plus digne de critique, c'est la nature que Boscowitch attribue à ces forces. 1! suppose à ses monades une force d'attraction mutuelle qui se changerait en force de répulsion suivant les distances. Or s' il est aisé de comprendre qu'une force s'épuise à mesure que la distance augmente, il n'est pas facile de concevoir comment une action qui ne vient pas du libre choix mais de l'essence même du sujet agissant, pourrait changer de nature par le seul fait de la distance, et devenir tantôt répulsive et tantôt attractive. De plus, ne serait-ce pas leur supposer une sorte de pressentiment et de divination à distance?...

Les Physiciens, à la suite de Newton, constatent au contraire que les corps s'attirent toujours en raison inverse de leurs distances; et que plus leuréloignement diminue, plus leur attraction augmente, bien loin de se changer en répulsion.

c) Après ces expériences et ces observations universelles de la physique moderne, qui pourra croire que plus la distance entre deux monades est grande, plus grande est aussi leur force d'attraction? et que plus cette distance devient petite, plus la force de répulsion grandit de manière à rendre tout contact impossible? Si cela était vrai, nous devrions conclure que deux monades placées à l'infini s'attireraient avec une force infinie, si bien qu'aucune des forces qui sont à la disposition de l'homme ne serait assez puissante pour ralentir leur marche ni la faire dévier : ce qui est absolument contraire <à toutes les expériences.

à) Accorderait-on à Boscowitch la possibilité et l'existence d'une loi si étrange, le sort de sa théorie n'en serait guère meilleur. Ces attractions et répulsions sont-

(1) s. Th. 4 Dist. 44, q. 2, a. 2.

In xuppl. Siimm^ th. q. 83, a. 2 et 3.

Cf. Suarcz Disp. Melaph. 43, sec. I, n"' 9 et 10.

elles des actions et des inflnences réelles d'une monade sur une autre, ou bien ne sont-elles que des iniluenecs idéales et fictives ? Dans le premier cas nous versons de nouveau dans l'impossibilé de l'action à distance ; dans le second, nous tombons dans les fictions de l'iiarmonie préétablie ou de rOccasionalismc. C'est vers ce dernier parti que Boscowitch paraît avoir lui-môme incliné par peur de l'action à distance (1). Mais son choix nous laisse indillërents: les deux alternatives sont deux issues également fatales pour l'existence d'un système.

Le Dynamisme de liant nous paraît assez nuageux. Que signifient au juste les deux forces opposées et continues dont il fait l'essence des corps ? Ces forces sontelles des forces d'un sujet fort, des puissances de quelque chose de puissant, oubien sont-elles des forces abstraites qui n'appartiennent à aucun sujet? Si ces forces attirent et repoussent quelque chose, si elles sont les forces de quelque sujet corporel, il resterait à nous expliquer la constitution de ce sujet corporel, car il s'agit ici du problème de la constitution des êtres corporels et non pas de la nature de leurs forces. Le système Kantiste ne répondrait donc nullement à la question et ne nous expliquerait rien sur la nature des corps.

Si au contraire Kant a entendu nous dire que les corps sont de pures forces, c'est-à-dire des attributs sans sujet, nous déclarons ne plus comprendre; une force qui n'est pas la force de quelqu'un ou de quelque chose et qui n'attire ou ne repousse ni quelqu'un ni quelque chose, ne nous paraît pas plus intelligible qu'une étendue qui existerait sans quelque chose d'étendu. Avouons simplement que cet idéalisme transcendant n'est plus à notre portée. Cependant il paraît avoir trouvé des défenseurs parmi les disciples du philosophe de Kœnigsberg. Fichte,Schelling, Hegel furent unanimes à admettre dans la nature des forces vagues et abstraites, sans point d'application, sans sujet ; et pour pousser la simplifi-

(1) Boscowilcli, De lumine, p. 1, n. 54 ; cf. Libcratore, Inslilul. phil., t. II, p. 109.

cation jusqu'à ses dernières limites, ils confondirent toutes les forces en une seule espèce.

Du moins Kant avait-il soutenu que cette simplification étail impossible ; avec les forces d'attraction et de répulsion, il avait compris la nécessité d'admettre des forces plastiques on formatrices des types et des espèces minérales, végétales et animales. C'est là une remarque que nous devions faire à sa louange : une explication purement mécanique de la nature lui paraissait inadmissible et fausse.

Ses disciples ne furent pas si réservés ; ils soutinrent que la nature n'était composée que de forces attractives et répulsives et que l'équilibre des forces était l'essence même des corps. Mais qu'est-ce que l'équilibre ou la neutralisation de deux actions opposées, si nous faisons abstraction des sujets qui agissent ? Cet équilibre, c'est un effet purement négatif, une quantité à la fois négative et abstraite, qui ne saurait constituer l'essence des êtres corporels. Autant vaudrait-il dire que le positif est composé de négatif, que l'être est composé de non-être et soutenir l'identité des contraires du Vrai et du Faux, du Bien et du Mal. C'est en effet la conséquence logique devant laquelle Hegel, ce nouvel Heraclite (1) , a eu le courage de ne pas reculer.

Avant de terminer cette critique du Dynamisme et de ses variétés, il ne sera pas sans utilité de nous poser encore une question. Comment des penseurs d'ailleurs si distingués, des philosophes si éminents que ceux dont nous venonsde citer les noms et de retracer les systèmes, comment ont-ils pu arriver à soutenir des théories qui, au fond et sous des formes variées, sont la négation de l'étendue matérielle des corps, c'est-à-dire la négation du fait le plus évident et le plus palpable de tous ceux que nous puissions constater; comment sont-ils parvenus

(1) Cf. Aristote; Plvjs.. 1. I, c. 2, l 14; Mctaph., l. XHI, c. 4, etc.

à se mettre en contradiction llagrante avec les vérités les plus élémentaires pour le bon sens du genre humain? Que l'on ait pu nier l'existence des purs esprits, cela ne surprendra personne ; mais qu'on ait pu nier ce qui se voit et ce qui se touche à chaque instant, la matière et son étendue concrète ; qu'on ait osé spiritualiser la matière au point de la concevoir comme un agrégat de petits êtres spirituels, voilà qui ne peut manquer d'étonner au plus haut point une intelligence sans préjugé, dont la droiture naturelle n'a pas encore été faussée par l'esprit de système.

On nous répondra peut-être que ces philosophes ont été guidés par un amour plus ou moins inconscient de la singularité, et par un certain mépris des opinions communes et du bon sens vulgaire ; que de fait, malgré l'étrangeté de leurs théories, en pratique ils agissaient comme tout le monde. Mais cette réponse qui pourrait bien ne pas être complètement fausse, ne nous satisfait pas entièrement. Il y a là, ce nous semble, une cause plus profonde, un défaut plus grave dans la direction de l'esprit, un vice dans la méthode. Et cette remarque avait été déjà faite par Aristote lui-même. Ecoutons ce qu'il nous dit des dynamistes de son temps, les Pythagoriciens :

« Quand ils composent les corps de la nature avec des nombres, quand ils composent avec des éléments qui n'ont ni légèreté ni pesanteur, les corps légers ou pesants, ils semblent vraiment nous parler d'un autre ciel et d'autres corps, mais non pas des corps que nos sens connaissent. » C'est là en effet le phénomène étonnant dont Aristote cherche l'explication. Ces mathématiciens qui avaient déjà cultivé et poussé si loin l'étude de la mécanique, de l'optique, de Tharmonie, « ayant observé, nous dit-il, que beaucoup de propriétés des nombres se trouvent dans les corps sensibles, ils ont soutenu que les êtres sont des nombres, et que les choses se composent dénombres. Et pourquoi? Parce que, selon eux, les propriétés des nombres se manifestent dans l'har-

monic musicale, dans le ciel et dans une foule d'autres

choses (1). »

Ainsi les Pythagoriciens en étudiant les sons et l'harmonie, dans les phénomènes sensibles, n'étaient frappés que par l'idée pure, par l' « idée claire », et négligeaient le sensible, la qualité sonore, l'étendue et le mouvement vibratoire, pour ne s'arrêter qu'au nombre mathématique de ces vibrations sonores. De même en étudiant les couleurs et la lumière, dont ils connaissent déjà la théorie ondulatoire, si discutée de leur temps, malgré la pénurie de leurs moyens scientifiques d'observation, et dont Aristote prenait résolument la défense, ces mathématiciens négligeaient la couleur, la vibration, toutes les qualités sensibles pour ne s'occuper que du nombre. Aristote avait beau leur faire remarquer que leur science n'étudiait qu'un côté de l'être, que l'optique n'étudie pas la lumière en tant que lumière, « que l'harmonie n'étudie pas le son en tant que son, mais en tant que la lumière et le son peuvent être réduits à des lignes et à des nombres, bien que ces nombres et ces lignes soient des modifications propres de la lumière et du son » (2), CCS mathématiciens n'en persistaient pas moins à croire que leur point de vue était complet et qu'ils embrassaient tout l'être. Pour connaître les corps sensibles ils croyaient devoir faire abstraction de tout ce qui nous vient des sens.

Eh bien, qu'on nous permette de le dire, nos Dynamistes modernes, pour la plupart esprits géométriques et abstraits, ont imité les Pythagoriciens. Dans leurs observations, ils ont commencé par négliger toutes les quaUtés sensibles dites qualités secondes. Le son et les couleurs ont été classés parmi les « idées confuses », parmi les « fantômes » et les formes subjectives de la sensibilité (3). Ensuite, mis en présence des « qualités primaires », du mouvement et de l'étendue, ils se sont

(i) Aristote (B. S. IL), Métaph., L III, p. 351.

(2) Aristote (B. S. H.), Métaph., t. III, p. 240-

(3) Lcibnitz, A^'ouu. Essais, IV.

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aperçus que ces idées n'étaient pas plus « claires » que les autres idées sensibles, qu'elles étaient au contraire encore plus « confuses » et plus mystérieuses pour l'esprit humain ; et la logi(iue aveugle l'emportant sur les réclamations du bon sens, ils ont ruiné à leur tour le mouvement et l'étendue, formes désormais subjectives de la sensibilité. Ainsi, de la matière réelle du monde physique, il n'est plus resté entre leurs mains et sous leurs yeux étonnés qu'une formule abstraite, une ombre creuse et vide de réalité.

Voilà bien leur histoire. Voilà où les ont conduits le mépris de l'observation sensible, et l'abus des raisonnements a priori. N'aurait-il pas été plus sage d'admettre la réalité de l'étendue matérielle, comme un fait universel et évident, contre Lequel rien ne saurait prévaloir, lors même que notre raison toujours courte par quelque endroit, serait impuissante à l'expliquer?

N'aurait-il pas été plus sage de renouer ensuite les traditions de l'esprit humain, brusquement interrompues par une révolution philosophique, et de rechercher comment les plus grands génies de l'antiquité avaient éclairé ces problèmes qui ont de tout temps passionné la raison de l'homme? comment ils avaient su concilier l'étendue continue avec sa divisibilité infinie ou plutôt indéfinie, c'est-à-dire potentielle et non pas actuelle; conciher le changement des êtres avec leur permanence ; la réalité objective des qualités sensibles avec la théorie des vibrations moléculaires (mouvements d'altération) qui précisément produisent et propagent dans les corps ces qualités ou ces états physiques; en un mot réconcilier la raison avec les données de la conscience et de l'expérience sensible?

Leibnitz lui-même, le père du Dynamisme moderne, semble nous avoir donné l'exemple de ce repentir tardif mais louable, et d'un commencement de retour à la sagesse des anciens, lorsque sur la fin de ses jours il avouait que son brillant système n'était qu'un jeu d'esprit, et lorsqu'il écrivait ces paroles encore

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plus signilicativos qui sont connne son testament philusophique :

« Nous aussi nous nous sommes appliqué sérieusement aux études mécaniques et mathématiques, ainsi qu'aux expériences sur la nature, et d'abord nous avons penché pour les opinions que nous venons de rapporter, mais ensuile nos méditations continues nous ont contraint de recevoir les enseignements de l'ancienne philosophie .. On [)eut montrer par des raisons solides que la nature des corps exige à la vérité qu'ils soient étendus, à moius que Dieu n'y mette obstacle, mais que leur essence consiste dans la matière et la forme substantielle, c'est-à-dire dans un principe de passivité et d'activité, car il est de l'essence de la substance de pouvoir être active et passive. La matière est donc la première puissance passive; mais la forme substantielle est le premier acte ou la première puissance active (1). »

Telle est aussi la conclusion de cette première partie de notre étude. Il nous faut revenir aux enseignements de l'ancienne philosophie ; admettre avec elle que l'être matériel est vraiment composé d'un double principe matériel et formel. Il nous reste à approfondir la nature de ces deux éléments.

(1) Le'ihn'ûz, Syslema iheol. De l'Eucharistie, trad. de Broglie (ou biiu Migne, Démonstralions évanyéliij., t. IV, p, 1076).

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