‹ Études philosophiques et littérairesChapitre 7 sur 17 · M. VITET, SA VIE ET SES ŒUVRES. LXIX · texte numérisé non relu

M. VITET, SA VIE ET SES ŒUVRES. LXIX

grand honneur. Son cloître terminé, il revint chez M. de Thorigny; mais celui-ci, dans l'intervalle, voyant Charles Lebrun accueilli et vanté par tout le monde depuis son retour de Rome, l'avait prié de mettre aussi la main à la décoration de son hôtel, et la salle principale, la grande galerie qui offrait à la peinture un champ très-favorable, était devenue le partage de Lebrun. Heureusement, Le Sueur avait l'esprit bien fait ; loin d'éviter la lutte, il la cherchait plutôt ; il accepta la part qui lui était laissée, et dans ce modeste cadre il ne négligea rien pour la soutenir. Lebrun, de son côté; avait choisi le sujet le plus propre à le faire valoir, V Apothéose d'Hercule ; il le traita avec savoir, ampleur et majesté, tandis qu'à ses côtés Le Sueur redoublait de grâce, de distinction, de sentiment et de délicatesse. Il n'était guère possible, malgré les préjugés et les erreurs du goût, qu'on restât insensible à tant de séductions. Lorsque le président de Thorigny ouvrit sa maison au public, la foule, qui suit son plaisir et ne s'arrête qu'à ce qui la charme, passa rapidement devant les magnificences de la galerie d'Hercule^ et ce fut dans les salons décorés par Le Sueur qu'elle

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s'arrêta de préférence. Lebrun, après avoir fait au nonce du pape, qui visitait l'iiôtel, les honneurs de sa galerie, se mit à doubler le pas en traversant les pièces peintes par Le Sueur ; mais le nonce, l'arrêtant, lui dit : « Pas si vite, je vous prie; voici de bien belles peintures. >> « Les Chartreux et V Hôtel Lambert de Vile Saint-Louis, voilà dans la vie de Le Sueur, dit M. Vitet, les deux points dominants, les deux œuvres où le regard s'attache. La lutte entre lui et Lebrun ne datait pas de ce jour, elle avait pris naissance dès leur rencontre à l'atelier de Vouet ; lutte de convictions encore plus que de personnes, la meilleure volonté du monde ne pouvait faire qu'ils fussent du même avis. Ils vivaient bien ensemble et poursuivaient de concert une grande réforme de l'Académie royale de peinture et de sculpture, instituée en 1260, sous le règne de saint Louis, et déjà réformée plus d'une fois depuis cette époque; mais, en faisant campagne ensemble pour une réforme nouvelle, Le Sueur et Lebrun la poursuivaient chacun dans une intention toute différente : Le Sueurétait franchement ami d'une large liberté de l'art; Lebrun ne travaillait à l'affranchir que

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pour le mieux réglementer et l'organiser à sa mode... Littérairement parlant, le règne de Louis XIV semble, au premier aspect, empreint d'un même esprit : tous ces maîtres du style et de la pensée ont un air de famille, même grandeur et même perfection ; mais, à les voir de près et à les mieux connaître, bientôt on les distingue : ils sont de deux générations et presque de deux races. Avant et après l'établis-

sèment de Louis XIY et de sa cour à Versailles, c'est là le point de partage ; les uns plus châtiés, plus exquis, les autres plus indépendants et, à génie égal, plus simples et plus vrais. Ce que nous disons là des lettres, il faut le dire de nos arts du dessin ; là aussi, avant et après Versailles, deux générations, deux familles, deux esprits différents. L'Académie avant Versailles, c'est Fx^cadémie de Le Sueur, l'Académie qui s'éclipse au même instant que lui, en 1655, celle dont personne ne parle plus> et dont il faudrait, selon nous, non-seulement mieux garder la mémoire, mais consulter plus souvent les leçons. Quant à celle qui lui succéda et qui domina dans les arts de la mort de Le Sueur à celle de Colbert (de 1655 à 1685), ce

fut l'Académie proprement dite, celte compagnie souveraine qui posséda, pendant un quart de siècle, l'exclusif privilège de faire tous les travaux de peinture et de sculpture commandés par l'État, et de diriger seule, d'un bout du royaume à l'autre, l'enseignement du dessin. Jamais un tel système d'unité et de concentration ne fut appliqué nulle part à la production du beau. Incompatible avec l'inspiration individuelle, ce système est funeste, on peut même dire absurde en théorie. En pratique, il a par exception, grâce à de merveilleuses circonstances, produit quelque chose de grand : grandeur abstraite, animée, qui étonne sans émouvoir, qu'on admire sans l'aimer, et qui semble le produit d'un mécanisme obéissant plutôt que l'œuvre d'intelligences disciplinées, mais libres. ».

Malgré leur étendue, je n'hésite pas à faire ici ces citations, parce qu'elles caractérisent les idées et les jugements de M. Vitet sur le sujet dont il s'est le plus constamment et le plus affectueusement occupé, l'histoire de la peinture et le régime le plus favorable à la prospérité et à la gloire de l'art. Elles constatent en même

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temps rétat actuel des faits et la libérale sagesse de nos lois et de nos mœurs modernes comparées à celles du siècle de Louis XIV. Nous aussi, nous avons une Académie des beaux-arts; mais elle ne porte atteinte à aucune liberté; elle ne possède aucun privilège, si ce n'est celui d'accorder à nos artistes, par des suffrages libres et librement discutés, l'honneur de siéger parmi leurs égaux. Quant à l'hôtel Lambert, il est encore debout, dans l'île Saint-Louis, avec ses magnificences un peu vieillies, mais toujours très-dignes et très-admirées, et il est maintenant habité, non plus par un riche financier, mais par les descendants de deux glorieuses familles royales, l'une française, l'autre polonaise, qui ne se font remarquer qu'en donnant à leurs voisins le spectacle de leurs bienfaits et de leurs vertus. Ainsi se passait depuis i 848 la vie de M. Vitet, et telles étaient ses préoccupations habituelles ; elles se partageaient entre les arts et les lettres ou même les méditations religieuses. Absent de Paris en 1869, il était très-curieux des nouvelles du concile réuni alors à Rome; il écrivait le 26 décembre à une personne de ses amies : « Je suis heureux de ce que vous me mandez ;

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l evêque d'Orléans est héroïque, mais l'héroïsme n'est ni compris ni goûté du vulgaire ; la grande moyenne des humains n'aime la vérité qu'à mezza voce; avoir raison si bruyamment, c'est, pour bien du monde, un trouble et un embarras. » Quelques mois après, il passait à Lourdes au moment du grand pèlerinage qui s'y était réuni. « J'ai pu visiter la fameuse grotte miraculeuse, écrivait-il, vous ne sauriez croire les proportions que prend cette dévotion. Vous diraije que, tout en me réjouissant de cette foi, encore si jeune et si puissante, je ne pouvais me défendre d'une grande tristesse ; notre pays n'est donc qu'un grand enfant en rehgion comme en politique ; je pensais à cette poignée d'évêques luttant pour la vraie foi, soutenant avec héroïsme les saintes vérités, et je me disais que la foule complaisante qui les opprime est bien la fidèle image de ces populations crédules, obéissantes et à moitié païennes au fond. Il y a sans doute un côté sublime dans ces dévotions populaires, et je comprends qu'on en soit parfois transporté; mais l'exploitation est toujours trop voisine, trop visible, et un certain désenchantement est par suite inévitable. »

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