M. VITET, SA VIE ET SES ŒUVRES. LXXV
Pendant que M. Vitet s'abandonnait à ses mélancoliques et véridiques réflexions, la foudre éclatait sur la France. Je ne prends nul plaisir à retracer les fautes du gouvernement de mon pays, même quand il est justement tombé. Je répugne encore plus à redire les revers de mon pays, même quand il a absolument besoin de les bien comprendre pour ne pas retomber dans les foutes qui les lui ont attirés. Il faut du temps aux leçons de l'expérience. J'arrive donc sans préface à la guerre engagée par le gouvernement impérial, à Paris assiégé par les Prussiens, après une campagne non pas sans honneur, mais sans succès pour l'armée française, morcelée et bloquée elle-même. M. Vitet était rentré dans Paris et il assistait, que dis-je ! il prenait part à ce siège de cinq mois, la plus imprévue et qui serait restée la plus belle de nos gloires, si elle ne se fût laissé ternir et presque effacer par les folies et les crimes de la démagogie parisienne ou accourue de toutes parts dans Paris. C'est la grande faiblesse de la France, dans tout le cours de son histoire, de n'avoir su ni prévenir ni réprimer les régimes odieux qu'elle devait maudire après les
avoir supportés sans résistance. Pendant toute la durée du siège, un seul sentiment, une seule passion régna dans l'âme de M. Vitet, la passion de la résistance patriotique au vainqueur étranger : les 15 octobre, 15 novembre, les 1<^% 15 et 31 décembre 1870, et les 15 et 31 janvier 1871, il adressa à la Revue des Deux Mondes sept lettres, chefs-d'œuvre d'intelligence et d'éloquence politique, dont je n'ai pas besoin de parler ici. C'était au nom de la République, alors le seul gouvernement établi et agissant, que M. Vitet conseillait et invoquait la résistance, et, dans l'élan de son patriotisme, il acceptait pour l'avenir le gouvernement qui, dans le présent, était le seul pratique et efficace. « Que les libéraux sincères ne s'alarment pas, disait-il, la République qu'il leur faut soutenir, la seule qui puisse prévaloir, la seule que la France voudra sanctionner, ce n'est pas celle qui s'est toujours montrée étroite, jalouse, exclusive, sorte de monopole et patrimoine de quelques-uns; c'en est une autre ouverte à tous, généreuse, impartiale, protectrice de tous les droits et de tous les intérêts, c'est-à-dire, je l'avoue et j'aime à le reconnaître, un genre
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de gouvernement qui sera pour la France absolument nouveau: point de copie du passé; jeunesse, vie nouvelle, intelligence, travail, moralité, voilà le besoin du présent, la garantie de l'avenir, la condition du salut. »
Trois ans se sont écoulés depuis que M. Vitet tenait ce langage ; avons-nous marché vers le but qu'il nous indiquait? sommes-nous plus pr^s d'une solution définitive que nous ne l'étions en 1874 ? plus près de considérer la République comme cette solution sérieusement et sincèrement adoptée par la France? Je ne le pense pas. Nous avons tenté la solution monarchique par la réconciliation et l'union des deux branches de la famille royale. Cette combinaison a échoué. M. le comte de Ghambord n'a pas voulu en accepter les conditions nationales. Nous sommes rentrés dans la combinaison républicaine, mais en lui maintenant son caractère provisoire ; c'est pour sept ans seulement que la majorité de l'Assemblée nationale a remis à la loyauté de M. le maréchal de Mac-Mahon le soin de maintenir l'ordre en France sans y proclamer définitivement la République. Quand le maréchal aura accompli son septennat, nous
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nous retrouverons en face de la même question, monarchique ou républicaine, ou mêlée peut-être de ces deux caractères comme au xvn^ siècle chez les Hollandais, quand ils ont fait du stathoudérat une institution permanente de la république des Provinces-Unies. Je n'ai garde de prédire laquelle de ces combinaisons prévaudra; tout ce qu'on peut affirmer aujourd'hui, c'est que nous ne sommes pas sortis de l'état provisoire; seulement, nous avons pris le temps de la réflexion, et un peu plus d'expérience des diverses combinaisons par lesquelles nous pourrions en sortir. Notre habileté n'a pas fait plus de progrès, et ma prévoyance ne va pas plus loin.
Honoré une troisième fois, et sans les avoir sollicités, des suffrages de ses concitoyens, M. Vitet siégea comme député de la Seine-Inférieure dans l'Assemblée élue en 1871; il fut l'un des membres de cette Assemblée désignés pour accompagner M. Thiers de Bordeaux à Versailles et auxquels était (ionfiée la douloureuse mission de discuter et de régler, avec nos envahisseurs étrangers, les conditions de la paix.
Durant trois années d'efforts infructueux pour arriver à un régime définitif accepté par l'As-