CHAPITRE II
Où commence la psychologie.
La physiologie, ranatomie prennent comme simples des éléments que la chimie peut résoudre en des éléments plus simples encore. Mais la physiologie n'étudie pas les combinaisons de ces éléments plus simples; elle n'étudie que les éléments composés formés par ces corps simples ; par suite, dans les sciences physiologiques et anatomîques, les composés au regard de la chimie jouent le rôle d'éléments simples au regard de l'anatomie et de la physiologie, parce qu'en effet, les éléments servent à former des composés dont les rapports forment l'objet de l'anatomie et de la physiologie.
Le fond de la science, après la découverte des éléments simples, c'est l'étude des rapports, des associations établies par la nature entre ces éléments simples ou des rapports qu'ils sont susceptibles de former à l'imitation de ceux établis par la nature.
Les sciences nouvelles, la chimie, la physiologie, joyeuses et enflées de leurs prodigieux succès, ont cru, dans l'enivrement de leurs victoires, qu'elles n'avaient
pas d'ancêtres. Comme les grands conquérants, elles se sont imaginé qu'elles descendaient directement du ciel et des dieux. Elles ont cru aussi qu'elles n'auraient pas de successeurs, et elles ont renié d'avance toute science qui ne s'appuierait pas sur les mêmes éléments qu'elles. Cependant il existe d'autres éléments que ceux dont s'occupent la chimie et la physiologie ; nous devons considérer que leurs combinaisons, dans un autre domaine, ont formé des composés nouveaux dont l'analyse et la synthèse appartiennent à la science morale. La science morale se sert des mêmes méthodes que les sciences physique et chimique; seulement elle les applique à des éléments nouveaux.
— Un parfum est un élément d'odeur associé à un élément agréable.
La science naturelle pourra analyser l'odeur; la science morale considère l'odeur, telle que la nature l'offre à nos sens, avant toute analyse qui pourrait résoudre cette odeur en éléments plus simples. Ces éléments plus simples sont évidemment reliés à l'odeur, comme cette odeur est reliée aux combinaisons dans lesquelles elle peut entrer ; mais les rapports de l'odem' avec ses éléments simples et de ces éléments simples avec une odeur concrète (?), font l'objet d'une autre science — des sciences dites naturelles, bien que l'expression de sciences naturelles puisse s'appliquer à la science morale aussi bien qu'à toutes les autres sciences. En réalité, la morale n'est qu'une branche des sciences naturelles.
Supériorité de Thomme en raison de sa complexité.
Brienon, 4 septembre 1880.
L'homme est supérieur aux êtres qui l'entourent, parce qu'il enferme sous son enveloppe ou sa forme un j)lus grand nombre d'éléments que les autres êtres. Ces éléments, autrement combinés, plus nombreux, sont de même nature dans toutes les créations. Mais que sont les éléments dont l'homme est formé auprès de la masse des mêmes éléments, constituant tout l'univers? Non seulement l'homme renferme des éléments de même nature que l'univers, mais il touche sans cesse à l'univers par tous les éléments extérieurs avec lesquels il entre en contact. Dans chacun de ces éléments, dans chacun des êtres, comme dans la masse universelle, il retrouve ce dont il est composé.
Délimitation de la sphère de la conscience.
Saint-Jolien, 28 juUIet 1878.
D'après ce que nous avons expliqué (étude précédente, 27 juillet), c'est le nombre et l'arrangement des éléments (arrangement, ordre dans lequel ils sont recueillis ou perçus dans l'intelligence) qui constituent les variétés des phénomènes intellectuels. La chimie semble être entrée dans cette voie en considérant les corps au point de vue de leur constitution atomique.
La base, l'idée mère de nos études consiste dans cette conception que chaque élément, considéré au point de vue intellectuel, a été emprunté au milieu extérieur, milieu organique ou bien extra-organique.
Par suite, chaque élément intellectuel correspond exactement à un élément externe, organique ou extra-oi^nique. La conscience est constituée par le lien existant entre le moi (nous avons analysé cette idée) et chacun des éléments recueillis dans l'appareil cérébral. Ce sont les contacts des éléments organiques avec les éléments externes, sous l'empire des forces de la nature, qui constituent cette relation. Par suite, cette relation est extérieure à l'appareil cérébral avant d'être recueillie par lui. Ce qui fait l'objet de la. science intellectuelle, c'est tout ce qui, étant susceptible d'être associé au moi, se trouve rattaché à la conscience personnelle. Un phénomène de conscience, cela veut dire une idée de la personne, ou bien une idée se rattachant à celle-ci, et par suite paraissant faire partie de la personne et se trouver embrassée dans sa sphère. En réalité, il n'y a pas de phénomène sans conscience. Nous l'avons déjà remarqué. Mais nous conservons le nom de conscience pour les phénomènes du moi ou pour ceux qui s'y rattachent.
Plan de cette partie. Idée générale.
Brieiion, 18 février 1878.
Début et plan. — A chaque phénomène de l'intelligence correspond un phénomène extérieur au cerveau ; de telle sorte que si l'on supprime le phénomène extérieur, appartenant à l'organisme ou non, on empêche à l'origine le phénomène mental de se produire dans le cerveau. Les phénomènes extérieurs au cerveau sont donc l'une des conditions sine quà non de la production des phénomènes intellectuels.
Ce sont ces conditions extérieures, qu'elles soient extérieures à Toi^nisme ou intra-organiques, que nous voulons étudier. Nous rechercherons principalement comment ces éléments s'associent entre eux, les extra* oi^aniques entre eux, puis les intra-organiques, enfin les extra et les intra-organiques entre eux, et nous verrons qu'à chacune de ces combinaisons, perçues par les sens, correspond un état mental différent.
L'anatomie, la physiologie, la chimie organique, ou plutôt une science naturelle nouvelle, rechercheront comment les éléments perçus par les sens et apportés au cerveau s'agrègent et se groupent en lui. Pour nous, il nous est impossible d'apercevoir dans les phénomènes mentaux autre chose que les phénomènes extérieurs recueillis dans l'intelligence. L'anatomie, la physiologie, la chimie organique retrouvent sans doute dans le cerveau des éléments identiques à ceux que nous constatons comme étant dans le milieu externe la condition originaire des phénomènes mentaux. La physiologie v^étale constate que quatorze éléments entrent dans la composition des plantes. Mais comment fait-elle cette constatation? — D'abord, elle analyse la plante et elle y découvre ces quatorze éléments ; puis, pour affirmer que ces éléments de la plante sont tous empruntés au milieu ambiant, elle analyse ce milieu, y retrouve ces éléments, et constate que si l'un de ces éléments vient à manquer dans le milieu, il manque aussi dans la plante. La physiologie animale fait la même chose pour les oi^anismes animaux. — De même, tout ce que nous savons ou tout ce que nous croyons savoir sur la manière dont les idées se forment et se classent dans le cerveau nous a été donné par l'observation, appliquée aux éléments organiques et cérébraux. (Voir notre
théorie de l'image qui fournit à cet égard un exemple décisif.) La physiologie cérébrale, qui débute à peine, nous fera constater dans le cerveau les éléments correspondant aux phénomènes extérieurs. Ces éléments, renfermés dans Tenceinte cérébrale et reliés les uns aux autres, constituent nos idées et Tintelligence. Nous les retrouvons dans le milieu extérieur au cerveau. Nos impressions primitives correspondent à ces éléments simples. Ces éléments simples, objets des premières impressions, peuvent être décomposés à leur tour par d'autres sciences que la science de l'intelligence ; mais la science intellectuelle doit les prendre comme point de départ. Pour elle, ils sont simples.
Les phénomènes de conscience sont continus.
Saint-Julien, 16 décembre 1878.
Il n'y a jamais la moindre solution de continuité dans les phénomènes intellectuels ; le distinct, l'isolé est un phénomène rattaché à d'autres phénomènes, il a une origine et une suite; seulement notre pensée, pas plus que le milieu extérieur, ne nous permet de voir tous les phénomènes à la fois.
Quand je marche, et que je regarde le chemin, je n'aperçois pas de solution de continuité entre le sol que je laisse en arrière, celui sur lequel mon pied se pose et celui vers lequel je m'avance : tous les phénomènes de l'intelligence sont liés entre eux de la même manière, d'une façon aussi étroite. Seulement, quand je marche sur un sol résistant et gris auquel succède un sol mouillé et noir, ces deux portions du sol ne sont séparées dans dans ma pensée et dans la nature par aucune solution
de continuité, mais je puis faire un mouvement par lequel je ne contemplerai plus que le sol noir (l'impression); le mouvement de mon corps s'associe au sol gris auquel il succède, comme il s'associe au sol noir, et il est associé à ces divers phénomènes comme ceux-ci étaient tout à l'heure associés entre eux, sans aucune solution de contûiuité. Mais, j'ai maintenant le moyen, à l'aide de ce mouvement qui les relie comme ils se reliaient entre eux, de contempler isolément le sol gris ou le sol noir.
Ces observations nous montrent qu'il n'y a jamais d'interruption dans les phénomènes de conscience. La conscience et l'intelligence sont toujours occupées par une pensée, par des impressions. La vie cesserait probablement pour l'intelligence à l'instant où elle serait vide de toute espèce de pensées. Mais notre observation nous apprend que le vide intellectuel ne se produit jamais ; s'il ne se produit jamais, il n'y a par conséquent jamais de solution de continuité entre les phénomènes intellectuels.
ToHt est interne.
Saint-Julien, 8 août 1877.
En réalité, il n'y a pour nous que des phénomènes internes. Le phénomène dit externe s'associe à l'organisation et devient interne, ou pour mieux dire l'orgor nisme s'agrandit de tout ce qui est perçu dans le milieu externe.
Peut-être avons-nous la conscience d'un phénomène comme externe, de la même manière que nous avons la conscience d'un état de douleur ou de plaisir dans un
autre être. Nous ne percevons pas rextériorité à l'aide des signes matériels apparents. Si nous constatons qu'un phénomène dure au contact sans que nous continuions à le voir, l'association nécessaire qui existe entre la forme et la solidité nous conduit à supposer nécessairement cette forme, bien que nous ne la voyions plus. Nous avons ainsi conscience d'une forme comme extérieure.
Externe; interne.
Saint-Julien, 9 août 1877.
Nous sentons que cette forme ne résulte pas d'un contact immédiat comme la solidité, que nous en avons seulement l'image ; nous ne confondons pas cette image avec l'impression pleine, entière, qui résulte du contact avec la réalité externe. Enfin, ce même objet à un autre moment, nous le voyons directement sans percevoir directement sa solidité. Nous éprouvons ainsi tour à tour pour toutes ses propriétés, qu'elles peuvent cesser de résulter d'un contact immédiat avec la réalité externe.
Au moment où nous percevons un objet externe, nous ne distingu,ons pas ce qui perçoit de ce qui est perçu, la pensée de son objet; ou plutôt, la pensée et ce quelle perçoit ne font qu'un. A l'instant même, par conséquent, où la pensée s'engendre, elle se confond avec les éléments qui la déterminent. A ce moment il ne peut être question de la distinction entre l'esprit et la matière, entre l'âme et le corps. Pourquoi voudraiton que cette distinction naquit plus tard? — Ce qui pourra seulement se produire, ce sera la distinction
entre les phénomènes internes et la pensée qu'il existe des phénomènes qui durent en dehors de nous. Il est vrai que nous ne percevons pas directement les éléments constitutifs de la pensée, mais puisque cette pensée se forme dans un certain point de l'organisme, pour la saisir elle-même, il faudrait que l'organisme chargé de percevoir fût identique à l'organisme dans lequel siège la pensée. Or, de même que les phénomènes intellectuels sont formés à l'aide des opérations des sens, de même nous ne pouvons les saisir que par le moyen des sens. D'ailleurs chaque jour la science nous rapproche de la perception des éléments constitutifs des phénomènes intellectuels, lesquels sont de même nature que tous les autres phénomènes de l'univers.
L'objet que je perçois par la vue n'obéit pas au mouvement que j'accomplis, il ne me procure pas lés sensations de plaisir ou de douleur qui résultent pour moi des réactions qui se produisent dans mon corps, il n'est pas lié à mon oi^anisme par ces relations de continuité et de mouvement qui constituent la vie commune. Cet objet est perçu comme externe.
Distinction entre les phénomènes externes et les phénomènes internes.
Brienon, 16 juillet 1877.
Si dans un phénomène recueilli par l'ouïe, nous avons conscience du son, à l'exclusion de toute autre propriété, ce phénomène n'évoquera que des sons. Mais il n'y a pas que du son, tant s'en faut, dans les phénomènes recueillis par l'ouïe, il y a de la durée, de l'espace, du nombre, de la grandeur, de la petitesse. L'association s'opère donc tantôt à l'aide des phéno-
mènes dont nous avons conscience isolément, par exemple le son; tantôt à Faide de phénomènes confondus les uns avec les autres, non encore séparés par l'analyse, par exemple les phénomènes qui associent le nom que nous entendons et la personne que nous voyons.
Un phénomène est extérieur pour nous quand l'association qui se forme avec l'organisme qui perçoit et l'objet perçu n'est pas une association permanente. Il n'y a en réalité de phénomènes internes pour notre conscience que ceux contenus dans une perception actuelle; les phénomènes déposés dans nous par le souvenir sont aussi en un sens des phénomènes externes; seulement, dans ce cas, c'est l'organisme intérieur et non le milieu externe qui envoie des perceptions à notre conscience. Nous savons que l'objet externe a une existence en dehors de notre perception, puisque nous le retrouvons encore après que la perception a été interrompue. L'expérience nous apprend en outre que ce qui se retrouve dans des conditions identiques à celles saisies dans une première perception n'a pas cessé d'exister.
Je constate qu'un phénomène est externe non pas directement, c'est-à-dire quand la communication avec l'objet et les sens est suspendue, car dans le rêve la communication est suspendue et la pensée toute seule nous rend l'objet tel que nous l'avons perçu au moment de la communication directe avec lui. Un objet nous apparaît comme externe, au moment où l'intelligence nous le faisant apparaître sous un des aspects où nous l'avons perçu, les autres aspects ou les autres propriétés demeurent en quelque sorte dans l'ombre, et ne sont plus perçus avec une intensité comparable à celle que
nous donnait la communication directe avec la réalité. Je regarde un objet, puis je ferme les paupières, je ne vois plus l'objet, puis l'image reparaît, bien que mes paupières restent fermées. En ayant conscience de l'occlusion de mes paupières, j'ai la conscience que mes communications avec l'œil et l'objet sont supprimées, puisqu'il y a eu suppression dès que mes paupières ont été fermées ; d'autre part l'image de l'objet subsiste, l'induction m'apprend que cette image doit être engendrée ou conservée par l'organisme interne.
Même sujet.
Saint-Julien, 13 août 1877.
Nous pouvons observer que les conditions ordinaires de la perception des phénomènes considérés comme externes ne se retrouvent plus dans certains cas, bien que l'idée de ces phénomènes existe en nous. Les organes des sens, à l'aide desquels s'accomplissent ces perceptions n'agissent plus, et nous constatons qu'ils n'agissent plus ; notre paupière est fermée par exemple ; notre organe du tact n'est pas rapproché de l'objet, et cependant nous voyons un objet et nous le touchons. Remarquons toutefois, dans le cas où nous constatons l'inaction de l'organe (considération qui n'a pas lieu dans le rêve, ce qui donne au rêve toute l'apparence de la réalité), que l'image de l'objet externe est très affaiblie comparativement à celle que nous pouvons percevoir directement dans le même instant. La perception directe d'un objet étant liée nécessairement par nous à une certaine action des organes, dès que nous constatons l'absence de cette action nous jugeons
qu'une modification existe dans les conditions de production de cette image. Ce jugement se fait en vertu d'une expérience générale qui nous montre partout les changements qui accompagnent les phénomènes producteurs liés à des causes amenant des changements dans les phénomènes produits. Je perçois donc l'image de l'objet externe et je perçois aussi l'occlusion des paupières. La perception de cette image est donc Uée nécessairement à la perception de son existence dans le cercle de l'organisme, puisqu'elle se comporte de la même manière que les phénomènes considérés comme externes, lesquels existent et sont perçus indépendamment de toute action des organes provoqués directement par le contact immédiat du milieu extérieur.
Même sujet.
Saint-Julien, 28 septembre 1877.
Les impressions procurées par l'effet musculaire, la douleur, la joie, peuvent être perçues comme isolées, en dehors de toute propriété, autre que celle de l'effort, de la douleur, de la joie. Mais elles ne peuvent jamais être perçues directement comme externes. Ainsi elles peuvent être perçues isolément, mais si elles se rattachent à une propriété de lieu, elles ne peuvent jamais être perçues que comme se produisant dans le cercle de notre personnalité. Il n'en est pas de même des impressions de couleur, la couleur de la peau par exemple, qui peut être perçue comme appartenant tantôt à mon organisme, tantôt à un organisme externe. (Il est vrai cependant que nous ne supposons qu'en nous la conscience de la couleur et non dans les objets
qui la produisent. Cette conscience nait de ce que l'idée de couleur s'associe aux impressions, aux sensations internes sans lesquelles elle . ne saurait être perçue. Cette association constante, presque nécessaire, de l'idée de couleur et de l'idée de notre organisme interne, — association qui constitue un phénomène de conscience, — fait que la conscience nous apparaît presque comme synonyme de la personnalité du moi, comme son corollaire nécessaire.) L'association avec la propriété de l'effort musculaire ou une sensation de même ordre et celle du lien interne est aussi intime que celle de la couleur du bois et de la dureté, que celle du feu et de sa lumière, que celle de la propriété sucrée et de la forme ou de la couleur d'un fruit. Toutes ces propriétés peuvent être conçues comme isolées, mais ordinairement celles-ci sont perçues simultanément de telle sorte qu'elles ne nous paraissent pas pouvoir être séparées. E31es sont constitutives de la même substance. C'est par le même phénomène physiologique que le moi ne nous parait pas pouvoir exister sans l'effort musculaire ni l'effort musculaire sans le moi.
Constamment en effet, ces deux propriétés sont unies, mélangées en quelque sorte l'une dans l'autre, inséparables. Cependant, comme pour les propriétés associées dont nous avons parlé plus haut, l'idée de l'effort musculaire ou celle de l'idée du milieu interne peuvent être perçues isolément. Nous en avons déjà cité des exemples. Il y a des maladies et des états mentaux, des cauchemars où nous percevons la douleur sans la rapporter au moi. Mais, dans l'état normal et habituel, nous rapportons l'effet musculaire ou toute autre sensation au moi, comme nous rapportons la propriété sucrée à la substance blanche et solide du sucre, la
propriété de couleur verte à la feuille découpée d'une certaine manière, les propriétés de solidité, de dureté, à la propriété de la couleur grise dans les pierres, etc., et réciproquement. Nous ne pouvons concevoir Tune de ces propriétés sans concevoir les autres. Elles constituent pour nous la même chose; elles appartiennent au même être. C'est peut-être ainsi que nous pouvons concevoir comme externes des images engendrées par des phénomènes extraorganiques, pour cette raison que parues dans le milieu interne, elles s'associent avec les sensations perçues directement dans le milieu interne, comme l'effort musculaire perçu, elles ne font plus avec ces sensations que l'une des faces d'un même tout; elles sont à la fois internes par les sensations auxquelles elles sont intimement unies, externes par l'impression de l'objet auquel elles se rapportent. Internes, si nous les considérons dans leur liaison avec les sensations dégageant la propriété d'interne, externes dans leur liaison avec les sensations dégageant la propriété d'externe et tout à la fois, si toutes les impressions figurent dans un même état de conscience, internes et externes. Inséparables, si on les considère dans l'objet auquel elles se rapportent (dans le milieu externe), ces perceptions peuvent s'isoler dans l'intelligence qui les analyse. (L'intelligence associe des phénomènes que la nature nous montre séparés; elle sépare des phénomènes que la nature nous montre associés.) C'est ainsi que nous pouvons rapporter à un organisme externe, à la personne d'autrui, des phénomènes que la nature nous offre étroitement associés à l'idée de notre personnalité, confondus avec elle. Par exemple, un cri de douleur poussé par notre semblable, éveille l'idée de cette douleur en nous ; elle peut n'éveiller que l'idée de
douleur isolée, sans celle du moi auquel l'idée de la douleur, quand elle a été perçue par l'intelligence, était intimement unie, idée de douleur qui ne pouvait pas exister à l'origine pour l'intelligence avant d'avoir été engendrée dans l'organisme interne; mais une fois recueillie dans l'intelligence, elle peut être évoquée seule, puis, comme elle correspond à un cri poussé par notre semblable, s'associer non plus à l'idée de notre organisme, mais à l'idée de l'organisme d'autrui.
n faut sans doute accepter, en tenant compte toutefois des observations précédentes, pour conforme à la réalité notre première observation sur les raisons qui nous font concevoir comme internes des phénomènes offrant dans notre intelligence des propriétés externes (se rattachant à des objets externes). Quand nous sommes en contact immédiat avec la réalité externe, bien que l'impression qui en résulte évoque des sensations internes, ce qui diminue dans l'impression, c'est le caractère externe des phénomènes. Plus ce caractère est fort, éclatant, considérable, moins nous sommes frappés par les sensations internes provoquées. Il y a des spectacles tellement grandioses dans la nature externe, qu'ils nous emportent, comme on dit vulgairement, hors de nous. Au contraire, quand l'impression de la réalité est faible, ou bien quand il s'agit simplement d'une idée qui renaît en nous, nous sommes plus frappés ou plus souvent frappés des sensations internes associées à l'image d'un lieu externe que du caractère externe de cette image. Nous disons en conséquence qu'elle est interne. Ainsi, la nature des phénomènes intellectuels dans tous ces cas ne varie pas; c'est toujours, par exemple, le navire qui frappait tout à l'heure nos regards qui occupe notre intelligence;
mais dans un cas, c'est la propriété externe de cette image qui domine dans la conscience, qui est le point saillant ; dans un autre cas, c'est la propriété interne. Cette propriété d'interne et d'externe diffère de la propriété de couleur et de forme qui dans l'image de navire restent les mêmes. Dans le rêve, quand nos sens sommeillent, nous pouvons être bien plus facilement frappés par le côté externe des phénomènes. Les sensations d'interne liées à la perception de ces phénomènes sont plus ou moins complètement effacées, selon que le sommeil est plus ou moins profond, par l'anéantissement dans lequel le sommeil plonge les sens. Alors le caractère externe des phénomènes apparaît avec une lucidité parfaite. Il en est de même dans les cas de léthargie et d'hallucination.
L'infériorité tient à la localisation dans une partie de rorganisme; Tobjet comme le sujet est un ensemble de perceptions associées.
Saint-Julien, 2 août 1878.
Il n'y a rien dans les phénomènes dont nous avons conscience, que nous connaissons, que des phénomènes recueillis dans les organes des sens et dans le milieu externe. Les phénomènes externes sont ceux qui nous sont donnés par l'observation comme ayant leur siège dans l'organisme. Seulement ce siège peut varier. A telle sensation musculaire éprouvée comme localisée dans le bras, s'ajoute la notion d'une impression reçue dans la région cérébrale, chaleur de la tête, contraction même dans tous les muscles du crâne et de la face. Par conséquent, cette sensation musculaire peut être rattachée à l'idée de deux endroits différents, ou rattachée à la fois aux deux endroits ; si la sensation
cérébrale domine, nous disons que nous avons Tidée de cette sensation musculaii-e, qu'elle existe dans notre pensée. Elle peut être l'objet d'une vérification expérimentale si nous cherchons à faire renaître l'idée de son lieu d'origine. A la sensation musculaire peut encore s'ajouter une autre notion née de l'expérience; nous savons, en effet, que si l'on retranche le membre, la sensation peindrait ne pas disparaître. Ainsi s'ajoute encore à la notion du bras comme siège de la sensation musculaire, l'idée de cette sensation musculaire comme survivant à la disparition du bras. Enfin, une autre expérience complète cette notion en nous montrant que si l'appareil cérébral, la substance grise ou blanche est enlevée, il n'y a plus de sensation possible. C'est ainsi que nous sommes amenés à reconnaître que cette sensation est recueillie dans le cerveau. Nous avons déjà, dans notre étude sur les images (1877), analysé ces différentes notions. Il n'y a de différence au point de vue de la perception entre les phénomènes internes ou externes à l'organisme, que celle-ci: les uns sont donnés comme ayant leur place dans le cercle de l'organisme, et les autres comme situés dans le milieu extérieur à l'organisme. Pour les vérifier selon le point de vue duquel nous partons, selon le point de vue cérébral, nous devons nous mettre dans les conditions voulues pour éprouver s'ils ont réellement un caractère externe ou un caractère organique, c'est-à-dire s'ils apparaissent comme existant dans le milieu extérieur à l'oi^anisme ou dans l'organisme.
Les phénomènes, donnés par l'observation comme ayant leur place soit dans les parties du corps autres que la région cérébrale, soit dans la région cérébrale, ne sont pas, ces derniers internes, et les autres exter-
nés par rapport les uns aux autres. Ils sont également des phénomènes internes au même titre. Ils ne sont pas davantage images et réalités les uns par rapport aux autres. Notre notion de Fimage vient de ce. qu'un phénomène étant invoqué dans le souvenir, il appor raît comme associé à un état organique interne, — état interne apparaissant d'ordinaire comme situé dans la région cérébrale. Les phénomènes organiques sont des phénomènes sui generis, ayant leur conscience propre, et qui, ne reflétant en rien les objets du milieu extérieur, lesquels ne se reflètent que dans des éléments intellectuels identiques à eux, n'offrent rien autre chose à la conscience que l'objet même du milieu extérieur. Ce qui les détermine comme internes, ce qui nous les montre comme des images, c'est l'association d'une sensation dans la région cérébrale ou dans telle autre partie du corps à ces objets eux-mêmes. D'autre part, certains phénomènes internes, des sensations musculaires par exemple, s'associent à une sensation dans la région cérébrale et nous paraissent caractérisés à ce moment par la place de cette dernière sensation. Ils se rapportent à la région cérébrale après avoir été rapportés à la région du bras par exemple. Ils sont internes dans les deux cas, mais la place est différente dans le cercle de l'organisme interne, et le sentiment d'une de ses places domine sur l'autre à un instant donné. Enfin, à la notion des phénomènes internes comme à celle des phénomènes externes, s'ajoute cette autre notion également donnée par l'expérience (opérée sur d'autres que sur nous-mêmes), que si l'on enlève le cerveau en tout ou partie, tout ou partie des perceptions ou tout au moins des manifestations consécutives disparaîtra.
Nous avons reconnu que des objets externes difféi-ents — un son, une couleur — s'associent à Taide d'une impression organique commune. De même peutêtre les sensations organiques sui generis, situées dans les différentes parties du corps, s'associent-elles, comme les objets du milieu extérieur, à l'aide d'impressions oi^aniques communes. Cette impression organique commune — sorte de sensorium commune — elle est donnée sans doute comme ayant une place, un lieu, un siège; sans doute encore ce siège, nous en avons le sentiment comme existant dans les régions cérébrales, de telle sorte qu'associés à cette impression organique commune, dont l'observation nous donne le siège, comme existant dans la région cérébrale, les phénomènes organiques associés se trouvent rapportés au lieu où l'impression commune existe. Maintenant l'observation et l'expérience peuvent nous révéler que ce sensorium commune est associé lui-même à certains éléments internes du cerveau, qui recueille cet élément comme il recueille tous les autres éléments déterminés comme appartenant au milieu externe ou à l'organisme. Ainsi, nous devons supposer que l'impression propre au sensorium commune est fixée, comme tous les autres phénomènes, dans les éléments intimes du cerveau. Nous le supposons par voie de réflexion ou de raisonnement. — Une expérience constante nous a montré que si l'on supprime un membre, des sensations situées par nous dans ce membre peuvent exister encore. Quand une sensation de cette nature se produira, le membre étant supprimé, l'habitude de trouver par le regard un lieu correspondant au Ueu indiqué par la sensation musculaire nous fait chercher ce lieu dans notre membre, mais ce membre a été
enlevé. Alors il arrive ceci : comme en vertu d'une expérience constante, une impression musculaire, est liée à une impression visuelle, nous cherchons si cette impression musculaire ne se trouverait pas, notre membre étant supprimé, Uée quelque part ailleurs à un élément que notre vue pourrait atteindre. Notre vue découvre alors les éléments intimes du cerveau, lesquels sont étroitement associés à leur tour à l'impression musculaire, puisque si Ton supprime les éléments du cerveau, l'impression musculaire ne saurait subsister non plus. On peut imaginer une infinité de cas dans lesquels une impression visuelle, obtenue à propos d'un objet, nous fait chercher une impression tactile, odorante, à propos du même objet. C'est le milieu qui, en nous montrant sans cesse associés dans le môme objet des résistances, des couleurs, des sons, des goûts, nous apprend à rechercher dans l'objet où nous constatons un son, une couleur ou une résistance. Il se forme ainsi, dans notre intelligence, une empreinte constituée par un état intellectuel souvent renouvelé, état qui nous pousse sans cesse à exercer chacun de nos sens successivement ou tous à la fois à propos du même objet. Quand la réaUté échappe à la constatation de l'un de nos sens, nous cherchons ou nous vérifions si nous ne pourrions pas percevoir une réalité dans le même objet à l'aide d'un autre sens. Il ne nous suffit pas de voir, nous voulons toucher, nous voulons entendre, etc.
Nous ne sommes plus embarrassé maintenant pour édifier la théorie de l'oi^ane et de ses fonctions. Les fonctions sont un phénomène nouveau attaché à l'organe. Nous percevons fort distinctement ces deux objets distincts : l'organe et sa fonction. L'expérience
constante qui nous montre indissolublement associés Toi^ane et sa fonction ne pousse pas toujours à chercher la fonction quand nous percevons l'organe, et l'organe quand nous percevons la fonction. C'est une entreprise métaphysique que de vouloir déduire la fonction de Torgane, ou réciproquement. Seulement, la nature nous montre toujoui's l'organe précédant immédiatement la fonction, et la fonction commençant dès que l'orçane existe ; l'organe et la fonction sont si indissolublement unis, que nous confondons presque l'un avec l'autre, et que nous croyons pouvoir imaginer l'un avec exactitude en voyant l'autre. Mais une pareille imagination ou supposition ne repose que sur des observations antérieures qui nous ont montré sans cesse telle fonction associée à tel organe. L'illusion sera d'autant plus forte, et nous croirons d'autant plus à cette relation nécessaire de l'organe déterminant la fonction ou de la fonction déterminant l'organe, que nous aurons réuni des observations plus multipliées et plus profondes sur les organes et sur les fonctions. La fonction, avons -nous dit, peut faire l'objet d'une perception distincte. Elle est en quelque sorte le mouvement de l'organe, et nous avons appris à ne pas confondre le mouvement avec les autres parties constituant le corps, parties auxquelles le mouvement est associé comme une autre partie.
De la réalité ou de Textériorité.
Saint-Julien, 8 janvier 1878.
Comment n'aurions-nous pas tout d'abord l'idée de la réalité et du caractère externe des choses externes (avant toute conception qui nous fasse voir cette réalité
n'existant que dans notre conscience), puisque notre conscience est constituée par les éléments eux-mêmes empruntés aux phénomènes externes, et que ces phénomènes passent ou se réfléchissent dans notre conscience avec toutes les propriétés et éléments qui les constituent. Donc, à l'origine nous prenons nos conceptions pour la réalité elle-même. — Mais si la communication entre les sens et les phénomènes externes vient à être coupée, de même qup nous avions conscience de la liaison, de l'association, de la communication, laquelle communication se réfléchissait dans l'intelligence comme tout le reste, nous avons conscience de la suppression de cette communication. A ce moment, ainsi que nous l'avons expliqué, l'idée de l'activité fonctionnelle du cerveau s'associe à toutes les impressions qui subsistent dans la conscience, et leur communique leur caractère de phénomènes internes et imaginaires. — Mais nous pouvons encore rendre plus complexe cette agglomération de phénomènes internes par un état de conscience nouveau qui viendra s'ajouter à tout le reste. La communication supprimée peut être rétablie (ce sont toujours les mêmes objets qui sont en jeu), nous avons alors conscience que la réalité dont nous venons de constater le caractère imaginaire et interne a duré, a existé, alors même que la communication entre elle et nos sens était suspendue. Nous avons ainsi la conscience d'une réalité qui existe et qui dure indépendamment de celle qui est contenue dans notre perception primitive, réaUté par conséquent indépendante et distincte de cette perception.
— L'idée de la réalité nous parait donc consister, pour les objets externes, principalement dans la perception de la communication étabUe entre nos sens et
les objets externes, et pour les phénomènes organiques dans la perception de ractivité vitale dont les sens sont le théâtre. Nous voyons ensuite comment nous pouvons distinguer notice perception de la réalité externe des objets eux-mêmes...
Les phénomènes dont nous trouvons la réalité externe dans nos sens, comme le mouvement, la volonté, nous les associons ensuite à l'idée de ces mêmes mouvements s'exécutant dans tous les phénomènes de l'univers, animaux, végétaux et même minéraux.
Ce sont des tranches mêmes des objets externes, ce sont des éléments venus d'eux, c'est la réalité ellemême qui passe dans nos sens. Au moment du contact, c'est l'impression produite par ce qui émane et rayonne de l'objet pour entrer dans le système organique, c'est cette impression qui est transmise à la conscience avec les éléments eux-mêmes arrivant dans l'organisme. Ajoutons à cette impression correspondant à l'élément lui-même introduit dans l'organisme et charrié en quelque sorte jusqu'à la conscience, ajoutons sa propriété externe, sa propriété d'apparaître du dehors, perçue au moment même où il entre dans l'organisme, nous aurons d'abord l'idée de la réalité dans l'élément luimême, puis l'idée de la réalité externe. Il y a ainsi un instant où la réalité est perçue en quelque sorte dans sa fleur, dans son rayonnement, dans son émanation première. Elle entre dans l'organisme, mais elle n'a pas encore eu le temps de faire corps avec lui. (Voir ce que Bossuet dit dans ses sermons des premières impressions d'Adam et d'Eve au moment de la création.)
Les sensations de la réalité externe au moment où elle est perçue se trouvent donc ainsi précéder les sensations de la réalité interne et organique.
La pi'euve que rimpi*ession résulte de rintroduction des éléments empruntés à la réalité externe dans Torganisme, c'est que si le contact des sens avec la réalité est trop prolongé, les sens saturés en quelque sorte de réalité n'en apportent plus l'impression, et nous n'avons plus que l'impression de la réaUté interne et oi'ganique. C'est ainsi que pour rendre l'idée de la réalité plus vive, nous faisons cesser, puis nous l'enou vêlons le contact entre les sens et l'objet externe que nous voulons percevoir conune réel.
Le doigt que nous promenons sur une pierre nous apporte Timprossion de la réalité des éléments constitutifs de la pierre ; en même temps ou peu après nous découvrons le caimctèro externe de cette réalité, parce que notice doigt est le théàti^ de sensations organiques que nous situons difîéromment (c'est-à-dire intérieurement) des sensations produites par la réalité de la pierre.
C«omment les phônomèiK^s de lieu interne forment, par leur liaison i^^proque^ un oi'^unisnie.
Saint-Julien, 21 décembre 1878.
Lo!*sque je perçois un arbro, sans qu'aucun mouvement venant de moi ou venant de l'arbre nous associe l'un à l'autro dans une action ou mouvement communs, je perçois l'arbro comme interne, puis comme externe; l'association de l'arbre à un lieu interne et à un lieu externe pai*ait bien être seulement ce que nous appelons une simple juxtaposition. Si au contraire je perçois l'ombre et la fmcheur de cet arbre associées à un mouvement d'atti^ction externe, lequel s'associe à un lieu interne, le mouvement étant le même associé " interne et associé au lieu externe, il y a dans ce
cas non plus une simple juxtaposition, mais une continuation, un organisme. Nous voyons dans ce cas que le mouvement est le même, associé au lieu interne et au lieu externe. C'est peut-être la raison pour laquelle nous supposons un organisme quand nous voyons plusieurs phénomènes associés de telle sorte que toute modification dans Tun d'eux est liée à une modification dans les autres.
Dans la juxtaposition, le mouvement paraît être engendré du dehors aux objets; dans l'organisme, il est engendré d'un objet à un autre objet.
Comme les mouvements sont associés dans la nature aux phénomènes quelconques de couleur, de son, etc., ils s'adaptent les uns aux autres dans l'organisme humain par l'intermédiaire des mêmes phénomènes.
— Le plaisir et la douleur, avons-nous dit, sont des moyens persistants pour faire renaître les mouvements auxquels ils ont été associés. Ils sont puissants à cause de leur intensité propre, de l'énergie qu'ils mesurent, puis parce que ce sont des moyens durables. Le plaisir ou la douleur se prolongent dans l'organisme, évoquent pendant ce temps le mouvement auxquels ils sont associés, et ce mouvement durant finit souvent par triompher des résistances opposées par des mouvements moins évoqués, moins rendus à l'état dynamique, et par suite moins prolongés.
Ce qu'est la conscience.
Saint-Julien, 21 décembre 1878.
L'ensemble de ces phénomènes ainsi composés s'appelle la conscience. Un phénomène quelconque peut
n'être pas associé immédiatement à un phénomène de lieu interne, mais il suffit qu'il s'y rattache par des intermédiaires associés eux-mêmes à un lieu interne pour qu'il soit caractérisé comme conscient. Il n'y a qu'un phénomène de sensation quand le phénomène est associé à un phénomène isolé de lieu interne; il y a phénomène de conscience au contraire, quand ce phénomène de Ueu interne est conçu comme associé à d'autres phénomènes de lieu interne. Le phénomène inconscient est celui que nous considérons un instant comme ne se rattachant pas à un phénomène de lieu interne. Mais nous ne pouvons pas avoir vraiment l'idée, si ce n'est par supposition et par raisonnement, d'un phénomène inconscient. Par cela même que nous avons l'idée d'un phénomène inconscient, c'est qu'il se rattache à la conscience ; seulement nous imaginons un moment où il n'aura pas été rattaché à la conscience. Les phénomènes locaUsés dans la mémoire ne sont plus perçus par moi; ils sont comme s'ils n'étaient pas, puisqu'ils ne sont pas pour moi, parce qu'ils ne se rattachent plus à l'ensemble des phénomènes de lieu interne.
— Les mouvements attachés à l'impression du froid, du chaud, de la faim, etc., sont des mouvements plus durables, plus persistants, puisqu'ils sont attachés à des impressions plus persistantes que les mouvements venus d'un obstacle étranger, une barrière qui nous arrête; aussi, comme ils survivent à cette résistance, ils finissent par l'emporter sur les mouvements de résistance opposés par l'obstacle matériel.
— Un seul phénomène de lieu interne ne constitue pas le moi, le je,ldL personne; mais deux phénomènes de lieu interne, associés de telle sorte que toute modifica-
tion de Tun est liée à une modification de Tautre, font aussi corps ensemble, et cette association immédiate et intime constitue le moi ou la personne.
Je touche ma poitrine avec mon doigt. Le mouvement du doigt est associé à un phénomène de lieu interne que nous percevons en portant un autre doigt sur ce doigt. Mais laissons ce côté du phénomène. Le doigt porté sur la poitrine détermine un lieu interne (par comparaison avec un lieu externe, voir étude sur le Ueu interne) ; d'autre part, la poitrine perçoit l'impression du doigt, et elle perçoit une impression de lieu interne. La perception de la poitrine, obtenue par le doigt, est une perception du lieu interne; d'autre part, la perception du doigt obtenue par la poitrine est une perception de lieu interne; mais ces deux perceptions de lieu interne sont étroitement associées l'une à l'autre : si la perception de la poitrine obtenue par le doigt vient à cesser, la perception du doigt obtenue par la poitrine cesse également; les deux phénomènes font donc corps ensemble; ils font un corps interne, ils constituent un moi. Si, au contraire, je perçois avec le doigt un corps quelconque, un mur, la comparaison, avec le doigt, du mur et de mon corps me donne l'idée d'un lieu externe; le mur est lieu externe par rapport à mon corps, parce que d'habitude je commence par la perception du lieu de mon corps poui* aboutir à la perception du lieu du mur; si je considérais habituellement le lieu du mur avec le lieu du corps, ce serait le corps qui serait le lieu externe, et le mur le lieu interne. C'est toujours, d'ailleurs, le terme de compai'aison apparaissant le premier qui fournit l'idée du lieu interne. Ceci dit : remarquons que si je touche un mur avec mon doigt, à l'impression du
lieu du mur ne se joint aucune autre impression de lieu, comme lorsque j'ai touché ma poitrine; — aussi disons-nous non seulement que ce lieu est externe, mais encore qu'il est étranger. Il peut se rattacher intimement à d'autres lieux, mais je n'obtiens pas, après l'avoir touché, une perception de lieu interne associée intimement à la première. Quand j'ai touché le mur avec mon doigt, j'ai eu, disons-nous, l'impression d'un lieu externe, mais cette impression s'est trouvée associée à un lieu interne ; et comme ce lieu interne est luimême associé intimement à d'autres lieux internes, le mur, lieu externe, se trouve associé non plus seulement à un lieu interne, mais au moi, à ma personne.
Si je touche avec mon doigt une partie de mon corps, un doigt de pied momentanément insensible ou paralysé, je perçois un lieu interne, mais je ne perçois pas un lieu interne qui est mien, c'est-à-dire qui fait corps avec le doigt qui touche, qui perçu par le doigt perçoit au même moment le doigt; j'ai dans ce cas l'idée d'un lieu interne étranger, c'est-à-dire qui n'est pas mien.
Des perceptions antérieures à la distinction du moi et du non-moi.
Saint- Julien, 10 janvier 1879.
Nous ne connaissons pas à l'origine que la lumière est perçue par les yeux, les sons par l'oreille; en d'autres termes, la lumière ne s'associe pas étroitement au début de notre existence au lieu interne mien de la vue. C'est plus tard, comme nous l'avons montré, que se fait cette association. Mais dès l'origine, cependant, il y a conscience de la lumière, c'est-à-dire association de l'élément lumineux et du lieu interne mien. Ce lieu
interne mien est un lieu quelconque. Nous ne pouvons pas respirer, mouvoir nos membres, remuer notre langue, plisser notre peau sans percevoir des lieux internes miens ; c'est avec ces lieux quelconques que s'associent d'abord — pour devenir conscientes — nos premières perceptions de lumière, de son, etc. Nous reconnaissons plus tard que le son, la lumière ne sont pas associés étroitement à ce lieu interne mien, tandis qu'ils le sont à l'organe mien de la vue et de l'ouïe.
LMdée de l'intelligence, âme ou esprit, naît des perceptions organiques.
Saint-Julien, 3 juin 1878.
La rapidité ou la lenteur des mouvements du corps, des réactions organiques, se traduit dans la vivacité et l'apathie de l'intelligence. Nous avons déjà remarqué aussi que l'irritation de l'organisme engendre souvent l'irritation mentale. Il arrive que notre corps est en colère avant que la colère ait gagné l'esprit. L'irritation sourde qui s'empare alors des régions mentales, dispose l'intelligence à ne plus percevoir dans le milieu externe que les phénomènes susceptibles de faire éclater et d'alimenter cette irritation.
— Bien que tout nous apparaisse dans l'intelligence comme ayant été recueilli dans l'organisme et le milieu extérieur à l'oi^anisme, cependant nous savons que l'intelligence existe indépendamment de ces influences extérieures, après avoir été constituée par celles-ci. S'il n'y a dans l'intelligence que la conscience des phénomènes empruntés au milieu extérieur à elle, comment cette intelligence peut-elle avoir conscience d'elle-même comme existant en dehors des phénomènes externes?
L'idée des phénomènes internes ne réside pas, ainsi que nous Tavons démontré, dans la conscience des phénomènes considérés comme intellectuels, ne nous est pas donnée par le jeu des phénomènes de l'intelligence, mais elle réside dans la conscience des phénomènes considérés comme s'accomplissant dans le cercle de Torganisme. — L'idée de Tintelligence, considérée comme une région spéciale où s'accomplissent les phénomènes de la pensée, n'est pas engendrée autrement que toutes nos autres idées. C'est encore par la voie des sens qu'elle est recueillie. Il n'y a pas autre chose dans notre conscience quand nous pensons à l'inteUigence, à l'âme, à l'esprit, que ce que l'influence des phénomènes externes ou la réaction de l'organisme ont déterminé. D'abord, ma pensée commence par n'être ni interne, ni externe, elle est. La première fois qu'un enfant voit un arbre, qu'il ressent un plaisir, il ne se demande pas si l'intelligence qui recueille l'image de l'arbre ou l'idée du plaisir est différente de l'arbre ou du plaisir : il voit l'arbre, il ressent le plaisir. Il n'y a pas autre chose dans la conscience. Plus tard, les différentes circonstances qui amènent la disparition de cet arbre dans le milieu externe s'associent à l'idée de l'arbre.
Vidée du moi ; éléments qui la constituent.
Saint-Julien, 11 octobre 1878.
L'idée du moi nous semble définitivement constituée par une impression de lieu interne associée immédiatement à une impression de sensibilité organique. Pour déterminer le lieu de mon avant -bras, je touche et je
fais un mouvement, je recueille, à l'aide du doigt qui touche et exécute le mouvement, l'idée de lieu interne et d'un certain lieu interne ; mais au même moment, le bras peut recueillir une impression de contact, de pression, de frottement; cette impression de frottement se trouve étroitement associée à celle de lieu interne ; nous avons ainsi l'idée d'une certaine partie interne mienne de l'avant -bras de mon corps qui est frotté par mon doigt. Si j'accentue la pression à l'aide de mon doigt qui détermine le lieu interne associé à l'idée de cette pression, la pression devient douloureuse; la douleur se trouve associée à l'idée de lieu interne, j'ai l'idée d'une douleur reliée à un lieu interne; nous avons l'idée du moi dans cette douleur associée au lieu interne. Que la douleur soit engendrée maintenant par un corps étranger, de deux choses l'une : ou bien la doulem* qui reparaît a déjà été liée à celle de lieu interne, l'idée se trouve évoquée, et dans ce cas je juge que la douleur rapportée au corps étranger est aussi raj^ortée à un heu interne ; ou bien cette douleur n'a jamais été associée à l'idée de lieu interne; dans ce cas si à l'aide de ma main je palpe une certaine partie de mon corps, et si à ce moment la douleur est excitée, diminuée, modifiée d'une manière quelconque, elle se trouve, par cette modification, associée étroitement à l'impression de heu interne recueilhe à l'aide de ma main, et je détermine encore ici le heu interne de la douleur, j'ai encore une idée du moi. Ainsi, si l'impression recueillie dans un membre est celle de lieu interne, l'impression recueillie dans un autre membre n'est plus celle de lieu interne, mais de contact, de pression, de douleur, de frottement, de sensation musculaire, de chaleur même, etc., et la réunion de ces
deux impressions dont Tune est composée (le lieu interne toucher-mouvement), dont l'autre est simple (douleur, froid, chaud, etc.), compose l'idée du moi. Mais, remarquons -le, il n'est pas nécessaire que les deux impressions soient identiques. Si dans mon bras je recueillais l'idée de lieu interne, après l'avoir recueillie dans mon doigt, j'aurais l'impression de deux lieux intermédiaires, constituant une idée du moi. Au moment où je recueille une impression de toucher quelconque, de résistance, de souplesse, dans mon doigt, je recueille, sans qu'aucun intermédiaire se place entre mes deux impressions, une impression identique de toucher dans mon bras (sur lequel mon doigt s'est posé). Ces deux impressions ainsi associées forment l'idée du moi. Cette idée du moi engendrée par deux impressions de toucher, associées à ce point que l'une cessant, l'autre cesse immédiatement, l'une reparaissant, l'autre reparaît (ce qui ne se produit pas quand je pose mon doigt de chaque main sur une table et sur un verre, l'une des deux impressions peut disparaître sans que l'autre cesse), est presque toujours associée à l'idée de lieu interne, ou du moins elle ne peut jamais être associée directement à l'idée de lieu externe.
Peut-être faut- il reconnaître que l'idée du moi est constituée par l'association de l'impression de lieu interne et d'une impression quelconque, aussi bien une impression de son, de lumière, qu'une impression de toucher, de plaisir, de douleur, de sensation musculaire. Du moment que les phénomènes sont disposés de telle sorte que l'impression de lieu interne concorde ou coïncide avec celle de son, de couleur, de contact, etc., nous avons l'idée du moi, idée composée.
c L'interne, Texteme, autant de variétés de lieux. »
Saint-Julien, 9 octobre 1878.
X... est sujet à entendre des bruits auxquels ne correspond aucun élément externe. Il entend des sons qui imitent le bruit de la pluie qui tombe, il ouvre les fenêtres et ne voit tomber aucune goutte d'eau, il étend la main et ne sent pas au toucher l'impression d'humidité. Il ignore absolument le lieu du son qu'il entend. Il n'y a pour lui à ce moment qu'un bruit; mais il porte la main à l'oreille, il pèse sur l'oreille, et le bruit cesse ; il diminue la pression, et le bruit reparaît. Le bruit entendu se trouve par là associé au lieu de l'oreille qui a été déterminé par cette pression, laquelle, en même temps qu'elle a déterminé le bruit de l'oreille, nous a permis de constater, en cessant et en se reproduisant, que la sensation du bruit était liée à la sensation de Heu. Nous connaissons maintenant le lieu du bruit, nous savons qu'il est dans l'oreille.
L'interne, Fexterne, autant de variétés de lieux. Si je vais d'un corps à un autre corps et si j'ajoute à la notion du déplacement que j'accomplis d'un corps à un autre, celle de la succession dans la détermination de lieu, le corps dont le lieu a été déterminé le premier m'apparaît comme interne et le second comme externe. Mon propre corps m'apparaît presque toujours comme interne, parce que, quand je perçois l'impression de lieu, je vais toujours de mon corps, dont le lieu a été perçu préalablement, au corps dont je perçois ensuite le lieu ; ce second corps apparaît ainsi comme externe par rapport au mien.
L'impression organique s'associe à une idée de lieu
interne, comme dans un exemple cité plus haut Fimpression de lieu s'associe à l'impression de son. L'impression organique de contact, de pression, naît sous la pression, sous le toucher, c'est-à-dire cette impression organique s'associe à l'impression de toucher. Avec un mouvement ajouté à ce toucher, à cette pression, je détermine le lieu. Il y a pression associée à un sentiment de douleur; puis le toucher et le mouvement ajoutés à la pression déterminent le lieu de la pression et, par l'intermédiaire de celle-ci, de la douleur. Toutes ces impressions sont étroitement liées. — Le corps étranger est donc celui qui donne l'impression d'un lieu externe, sans exciter en même temps une impression organique.
Lents progrès de Torganisation sensible. — L'impression de la vie, élément commun à tous les phénomènes internes.
Saint-Julien, 5 octobre 1878.
Les machines — bien qu'elles soient encore dans l'enfance — nous apparaissent comme des prodiges de l'industrie humaine, et ne sont rien à côté de ce qu'il a fallu d'essais pour adapter telle impression de mouvement à telle impression de vue, de toucher, etc. — L'homme est encore la plus merveilleuse machine que l'industrie de l'homme ait organisée. Le jeu et les combinaisons de nos sens, qui nous paraissent si naturels, ont exigé des siècles d'efforts de nos ancêtres. L'hérédité, l'éducation nous ont transmis les résultats obtenus, mais nous pouvons comprendre combien l'éducation des sens peut produire tous les actes dont l'homme est aujourd'hui capable et par lesquels il s'est
élevé progressivement au-dessus des animaux, et au sommet où nous le voyons aujourd'hui, sommet qui — les progrès passés en sont garants — n'est pas une limite et nous conduira vers d'autres sommets.
— Toute impression correspondant à un élément externe est toujours précédée, suivie ou accompagnée par une impression correspondant à un élément organique. Par suite, l'élément externe se trouve toujours associé dans nos impressions à un élément organique. Parfois, l'élément organique ne se traduit guère que dans l'impression générale de la vie répandue dans tout notre corps. D'autres fois, l'impression générale de vie plus intense sans doute sur un certain point de l'organisme, est liée à des frémissements dans le corps qui nous donnent l'impression d'un lieu organique déterminé, les yeux, l'oreille, le front, etc. Mais cette impression organique d'un lieu déterminé de notre corps est toujours associée à l'impression générale de vie; et comme cette impression générale de vie existe tant que la vie dure, c'est à elle que se trouvent associées toutes nos autres impressions, et c'est par elle qu'elles communiquent et qu'elles se trouvent associées dans l'intelligence.
Comment nous distinguons le lieu interne du lieu externe.
Saint-Julien, 7 octobre 1878.
Comment obtenons -nous, en recueillant l'idée de lieu, celle de lieu interne et de lieu externe? Il n'y a peut-être pas, dans tout l'ordre de nos études, une question plus importante, parce que les phénomènes multiples réunis se rattachent essentiellement aux phé-
nomênes de lieu interne. Nous pensons avoir recueilli sur ce point des observations absolument nouvelles; en tout cas, à notre connaissance, ces observations n'ont jamais été faites.
Je sens dans mon bras une impression de résistance et de froid. C'est une bille qui s'est introduite dans ma manche. J'ai l'impression d'un contact produit par un corps étranger, c'est-à-dire situé dans un lieu externe. Dans quelles conditions ai-je obtenu cette impression? Il importe d'examiner déjà dans quelles conditions nous obtenons l'impression d'un lieu interne. Au lieu d'une bille, c'est mon doigt qui touche mon bras. Par la sensation de toucher et de mouvement opérés par mon bras qui s'est porté au devant de mon doigt, j'obtiens l'impression d'un corps souple et tiède affectant une certaine étendue et une certaine forme. A ce moment — si jamais aucune impression non de lieu, mais de lieu externe et interne n'est parvenue à mon intelligence — à ce moment, dis-je, je ne puis avoir aucune impression d'interne et d'externe; j'aurai l'impression d'un lieu présentant une certaine forme et une certaine étendue, mais non d'un lieu interne et externe ; mais qu'à l'impression de lieu recueillie par mon bras et rattachée au doigt une impression nouvelle s'ajoute, aussitôt l'impression de lieu interne va naître. Remarquons d'abord que l'impression de lieu engendrée par le doigt, rattachée exclusivement au doigt, peut s'associer à toutes les impressions organiques dont le bras et le corps tout entier dont il fait partie sout le siège. Mais si je n'ai pas déterminé au point de vue interne ou externe le lieu de ces impressions organiques, l'impression de lieu engendrée par le doigt se rattache à des impressions organiques, s'il n'y a rien autre chose
DE LA CONSCIENCE. Gi
dans notre conscience que cette association. Mais après avoir perçu à l'aide du bras la notion du lieu rattachée au doigt, j'obtiens presque simultanément — ou pour parler plus exactement sans aucune impression intermédiaire — j'obtiens, non plus au moyen du bras mais au moyen du doigt l'impression d'un lieu, et cette fois l'impression du lieu est engendrée par mon bras ; ainsi au moment où j'ai l'idée par le bras du lieu de mon doigt, j'ai par le doigt l'idée du lieu de mon bras. Ces deux impressions se trouvent associées de telle sorte, qu'elles font comme partie l'une de l'autre, elles se confondent presque l'une avec l'autre. Au moment où j'ai l'idée du lieu de mon doigt, j'ai l'idée du lieu de mon bras. Quand deux idées de Ueu se trouvent ainsi associées, elles donnent l'idée de l'interne, du lieu interne. Si maintenant, au lieu de toucher mon bras, je touche une autre place à côté de moi, comme dans l'instant où je touche cet arbre, je ne puis obtenir par l'objet touché une idée de lieu, j'ai l'idée de l'externe, j'ai l'idée d'un lieu externe.
Nous avons dit que toutes les impressions organiques nous étaient données comme faisant partie d'un même tout, comme toutes les impressions de couleur obtenues dans une perception visuelle. Ces impressions organiques se rattachent aux impressions qui leur sont Uées d'une manière tellement étroite, que si l'impression oi^nique cesse, les autres impressions cessent également. Par exemple, j'ai une sensation musculaire dans un organe, j'ai une sensation de vie dans tout l'organisme; cette sensation musculaire, cette sensation de vie se traduisent pour les regards par certaines impressions de lieu, c'est-à-dire que si la sensation musculaire cesse, la sensation visuelle, à laquelle est associée la
sensation du lieu, cesse également. Toutes ces sensations, associées de celte manière distincte, nous donnent ridée du corps. Les regards fixés sur notre corps nous donnent certaines impressions visuelles; de même le toucher promené sur notre corps nous donne certaines impressions de lieu et de lieu interne. Si les impressions visuelles manquent d'objet, les impressions de tact manquent également, ces impressions se trouvent par suite étroitement unies. Elles constituent l'idée du corps et, par le lieu interne, de mon corps.
Après un profond sommeil, après une hallucination, un rêve, ne me retrouvant plus en quelque sorte, je me touche, je me palpe, pour faire renaître l'idée du lieu interne, pour me rendre la sensation du moi dont l'idée ne m'est pas suffisamment rendue par la réalité.
Ce qui touche fait partie de ce qui est touché ; ce qui touche n'est pas étranger à ce qui est touché, puisqu'à l'impression du doigt comme touchant, s'associe immédiatement l'impression du bras comme touché. Aucune impression intermédiaire ne se gUsse entre l'impression du doigt touchant et l'impression du bras touché. Ces deux impressions jointes ensemble, voilà sans doute le fond de l'interne et du moi. Un phénomène, nous le savons, est donné comme faisant partie d'un autre, quand l'impression produite par l'un n'est séparée de l'impression produite par l'autre par aucune impression intermédiaire. Les lieux qui nous apparaissent comme reUés ensemble par cette impression que ce qui détermine le lieu se confond avec ce qui est déterminé, ces lieux constituent les lieux internes. Les impressions de vue (la vue des différentes parties de notre corps), de goût, de toucher qui s'y rattachent étroitement, constituent notre organisme, notre corps...
Il y a des impressions de mouvement associées à une impression de lieu externe. Dans ce cas, le mouvement nous apparaît comme interne ; mais il existe ainsi des mouvements dont l'impression propre se lie étroitement à une impression de lieu interne. Le lieu dont l'impression se lie à celle du mouvement, est perçu comme déterminé, et cette impression est directement associée à celle du déterminant. Le mouvement, lié à une impression de lieu interne, constitue un acte; il cause quand il précède une autre impression qui est effet par rapport à ce mouvement interne. Tous les mouvements de cette nature sont le fonds même de la volonté. Autrefois, nous avons pensé que les mouvements externes recueillis dans l'intelligence étaient des mouvements réfléchis et par suite des mouvements volontaires. Ils ne changent pas de nature pour être associés dans l'intelligence à un grand nombre d'autres phénomènes; mais quand ils reparaissent dans les sens, ils reparaissent avec toutes les circonstances qui les ont accompagnés à leur naissance; ils se Uent à l'idée de l'objet auquel ils se rattachent dans le miUeu externe. Au contraire, le jeu de l'organisme détermine en nous des mouvements organiques dont le lieu est interne, et qui paraissent comme engendrés par l'organisme dont l'impression les précède immédiatement. Ils se produisent dans l'organisme avant d'être recueillis dans l'intelligence ; c'est par là qu'ils ressemblent aux mouvements produits par un objet externe, mais ils en diffèrent en ce que ces mouvements organiques sont probablement les seuls auxquels on puisse donner le nom de mouvements volontaires (par opposition aux autres qui sont involontaires); ils ne sont précédés que par l'impression oiiganique ; ils sont internes comme
elle, et paraissent s'y rapporter comme à une cause puisque l'impression organique précède immédiatement l'impression même de ces mouvements.
La tête est le lieu principal des phénomènes internes.
Saint-Julien, 24 novembre 1878.
C'est dans le moment même où la sensation se produit (ou dans l'instant qui suit immédiatement la sensation) que le phénomène de conscience personnelle est perçu. Ainsi, une sensation de douleur est éprouvée dans un de mes membres, à la jambe par exemple; l'impression ainsi éprouvée ne se borne pas au sens où elle est recueillie, elle communique un certain ébranlement au corps entier; la figure elle-même rougit, pâlit, se contracte ; le front se plisse, il devient froid ou brûlant; si la douleur est très vive, les autres sens eux-mêmes subissent le contre-coup, les larmes tombent des yeux, le gosier émet des cris ; enfin, dans certain cas, le cœur bat avec violence. Nous constatons tous ces phénomènes dans des observations successives.
Après avoir recueilli une sensation de douleur dont nous déterminons le lieu comme existant dans la jambe, nous constatons en outre que d'autres phénomènes de lieu interne s'associent à cette douleur dont la sensation est éprouvée d'abord dans la jambe, et nous constatons que le lieu interne de ces phénomènes c'est le front, c'est la tête. Si donc, en dehors de toute excitation externe, la douleur reparait, elle pourra ne pas être associée au lieu interne la jambe, et aussi au lieu interne la tête. Or, si cette douleur, en tant que sensation, ne se confond pas et n'a qu'un lieu très déterminé
qui ne lui est pas commun avec les autres sensations, la jambe, comme perception, c'est-à-dire conçue comme associée à la tête, oCfre un caractère semblable à celui de toutes nos perceptions, c'est celui de lieu interne. Ellle est associée comme toutes nos perceptions au lieu de la tête, du front. Nous pouvons donc classer toutes nos impressions sous ce caractère commun que nous désignons sous l'expression toute abstraite de cérébral, de conscient, d'intelligent, d'idéal. La conscience — c'est-à-dire le caractère commun à tous les phénomènes d'avoir leur siège dans la tête — peut servir à relier entre eux tous les phénomènes perçus par nous.
Plus tard, la connaissance et l'observation font un pas de plus et associent les impressions éprouvées dans la tête à des éléments cérébraux. — Quand j'écoute, quand je regarde, des phénomènes analogues se produisent dans d'autres parties de la tête que l'oreille et les yeux. Quand il y a attention, la tête se place d'une certaine manière; d'autres fois la pose est méditative, elle est réflexive, elle est recueillie. Tous ces états se traduisent dans autant de symptômes physiques dont l'ensemble constitue la conscience.
Lps impresiiioiis recueillies daiis les divpi'ses parties du coi'ps s'organisent pour former Tidée du moi. — Toute association a une cause objective hors du corps ou dans le corps.
Saint-Julien, 21 septembre 1878.
Nous étions disposé à croire qu'il y avait une impression oi^nique cérébrale à laquelle venaient aboutir toutes les autres impressions internes ou externes. Cette impression, associée à celle de lieu interne et groupant toutes les autres impressions autour de ce lieu interne.
nous apparaissait comme le centre de la conscience et comme constituant principalement cette idée de conscience. Nous croyons devoir corriger cette manière de voir. Les impressions de lieu interne sont associées à une foule d'impressions organiques et à une foule d'images externes. Ces impressions de lieu interne nous sont données par toute une série d'impressions organiques particulières. Seulement, ces impressions diverses de lieu interne peuvent s'associer les unes aux autres, et nous donner ainsi l'idée de lieux internes semblables ou les mêmes. Puis d'autres impressions des images externes associées à une impression de lieux internes, se groupent autour de ces impressions de lieux internes, associées elles-mêmes entre elles, et ainsi se forment dans l'intelligence des associations nombreuses groupées autour d'un certain nombre d'idées représentant des lieux internes qui nous apparaissent comme les mêmes ou comme semblables et qui constituent des points de réunion, des centres.
— Quand nous formulons cette proposition : Nous ne pouvons point passer d'un phénomène intellectuel à un autre phénomène intellectuel sans l'intervention d'un agent extérieur, nous nous exprimons d'une manière imparfaite. Cela tient à ce que nous sommes toujours sous l'empire de la distinction artificielle entre les idées et les impressions extérieures. Nous devons dire : Il ne peut se produire aucune association entre des phénomènes intellectuels ou autres, sans que cette association ait existé réellement dans le milieu externe ou dans le milieu organique. Si deux phénomènes, un arbre et un autre arbre, pouvaient s'associer dans l'intelligence sans avoir été associés réellement, il y aurait là pour l'imagination un pouvoir supra-naturel et meta-
physique. Toutes les lois de la nature seraient violées au profit ou plutôt aux dépens de l'imagination. Mais il n'y a d'associé dans l'imagination que ce qui a été associé réellement. L'impression organique unit les idées, comme elle unit leurs éléments externes en s'associant à elles.
Le moi n'est qu'une idée (ou une .association) prépondérante.
Saint-Julien, 16 mai 1878.
Les phénomènes intellectuels, recueillis dans la mémoire et devenus non conscients, ne changent pas de nature parce qu'ils cessent d'être présents à la conscience. Ils sont dans la mémoire ou, plus exactement, dans l'appareil cérébral, comme la vie est dans l'estomac, dans le sang, dans toutes les parties du corps autres que le cerveau. S'ils amvent à la conscience, c'est que le lien établi entre ces phénomènes et l'idée du moi, lien qui constitue lui-même un phénomène intellectuel, subit une excitation. La preuve que l'excitation de ce lien est indispensable à l'exercice de la conscience, c'est que dans nos rêves les phénomènes intellectuels sont pour l'intelligence comme s'ils n'avaient jamais existé, dans le cas où ils n'ont pas pu se relier à l'idée du moi. Ce n'est pas d'ailleurs que l'idée du moi ne soit pas douée non plus d'une vertu particulière au point de vue de la conscience, mais c'est le phénomène auquel tous les autres se trouvent associés par suite de l'association constante que la nature établit entre les éléments du milieu externe et l'organisme. Comme cette association est habituelle, comme elle devient un type pour Tintelligence, comme l'idée du
(Î8 F. m'RANT) DESORMEArX.
moi est presque toujours présente tant que l'association entre cette idée et les autres phénomènes intellectuels n'est pas établie, nous croyons que la conscience de ces autres phénomènes n'existe pas, mais elle existe; et la preuve, c'est que nous relions après son apparition présente un phénomène intellectuel au moi, et nous savons que ce phénomène, ainsi relié, existait dans l'intelligence antérieurement à l'association.
La conscience n>st en un sens que l'existence sous certaines conditions.
Saint-Julien, 22 juin 1877.
La conscience paraît n'être pas autre chose que ce qui est. La conscience est là où se trouve l'existence ; elle n'est pas une sorte d'entité qui traduise l'existence, mais nous appelons plus spécialement conscience l'existence telle qu'elle se manifeste dans les phénomènes intellectuels, c'est-à-dire les phénomènes recueillis, élaborés par les sens, sous l'influence de circonstances externes, puis localisés dans le cerveau. Les phénomènes qui s'associent les uns aux autres dans le cerveau pour constituer la conscience, n'existent, au point de vue intellectuel, que lorsqu'ils vibrent sous l'empire d'un mouvement. Dès qu'ils cessent de vibrer, ils cessent d'être des phénomènes intellectuels et redeviennent des phénomènes organiques. Les phénomènes intellectuels ne sont d'ailleurs que des phénomènes organiques qui propagent une vibration. Une force, à l'origine, peut déterminer des mouvements sans nombre et infiniment variés à travers les phénomènes cérébraux, par la même raison qu'une force peut se transformer indéfiniment en phénomènes différents. Quand cette vibration
n'existe pas, les phénomènes cérébraux n ont qu'une existence ou conscience organique. Dès que la vibration est engendi'ée, les phénomènes constitués pai' cette vibration, et associés entre eux par des vibrations de même nature, constituent l'existence ou la conscience intellectuelle.
Ces phénomènes peuvent s'unir par une vibration commune qui est le moi, vibration qui ne diffère des autres ni par son origine ni par son essence. De même que je suis forcé de croire à des intelligences en dehors de la mienne, de même je dois croire à des consciences autres, mais non différentes par leur nature essentielle et fondamentale, que celle qui existe dans l'appareil cérébral.
Je joins l'idée de l'arbre à l'idée de l'œil qui le voit. Ce sont deux idées procurées par des sensations de même nature. Je joins l'idée de l'organe de l'œil à ridée du moi, auquel il se rattache. Cette dernière idée a encore une origine de même ordre.
— Nous avons l'habitude de n'appeler phénomènes de conscience que ceux qui sont en relation directe et permanente avec le moi. Mais la conscience n'a pas ces limites distinctes dans lesquelles nous voulons l'enfermer. Tout ce qui existe est conscience par le fait même de son existence. La conscience est là où se trouve l'être et le phénomène, et il n'existe pas un lieu où les phénomènes arriveraient à la conscience en dehors d'eux-mêmes. Cette conception est absurde. La conscience du phénomène est dans le phénomène et pas ailleurs. La conscience qui est ailleurs est la conscience d'un autre phénomène. Quand j'analyse un orçane, quand j'examine mon bras et que je découvre des veines, des muscles, des nerfs, la conscience que
j'obtiens de ces choses est une connaissance constituant un phénomène distinct de ces choses elles-mêmes. Ce qui leur correspond dans mon cerveau, après mon observation, n'a de commun avec ces phénomènes que d'avoir été déterminé par eux; mais il y a une conscience spéciale pour ce qui est déterminé comme pour ce qui déteraiine.
Sous quelles conditions Tétre devient conscience.
Saint-Julien, 18 décembre 1877.
Il y a de la conscience partout où il y a de l'existence. Cependant, la conscience ne doit pas être confondue avec l'existence. La conscience ne fait que manifester l'être; elle le manifeste en l'associant à un ensemble dans lequel il vibre à l'unisson de tous les éléments de l'ensemble. Ainsi, un élément existe; cet élément a l'être; il n'a pas encore la conscience, il n'a pas encore une vie générale. Pour nous, la conscience consiste dans la vie commune à laquelle vient participer chaque élément isolé. Cet élément isolé ne change pas de nature quand il existe dans la vie commune; mais il n'est conscient que là, c'est-à-dire qu'il ne se rattache que là, dans cette vie commune, à d'autres éléments. Il n'est connu que dans cette association nouvelle, puisque c'est seulement là qu'il se rattache à une infinité d'autres éléments et au moi. On peut donc dire que la conscience existe partout dans l'univers, parce qu'il n'y a pas un seul élément de cet univers qui soit isolé et vive d'une existence indépendante; le grain de poussière, en supposant qu'il ne figure pas dans d'autres associations, est associé à d'autres grains de poussière
dans le système de la pesanteur et de la gravitation; mais ses relations sont bornées avec les grains de poussière qui le touchent immédiatement. Dans les centres nerveux, dans le cerveau au contraire, chaque élément peut s'associer avec le tout et avec le moi. La sensation est une conscience isolée, locale; les associations des éléments qui la composent sont bornées ; il faut pai-venir au cerveau pour trouver les associations très étendues qui font communiquer les unes avec les autres toutes les consciences localisées dans la sensation.
Que nous imaginons des moi dans la nature à Timage du nôtre. — Résumé sur la conscience. — Rôle de l'analyse dans sa formation.
Saint-Julien, 30 décembre 1878,
Nous avons analysé déjà comment se fonne Fidée des divinités personnelles. C'est encore par l'opération du même au même. Le souffle du vent, l'épanouissement d'un être quelconque s'associent à l'idée des phénomènes analogues associés eux-mêmes à l'œuvre de l'homme qui les produit. Par l'intermédiaire des phénomènes analogues associés à l'opération de l'homme, les différents phénomènes de la nature, la nature ellemême, se trouvent associés à un être personnel, vraiment humain en réalité, appelé divin parce qu'il est mystérieux et parce qu'ensuite nous imaginons dans cette personne une grandeur qui s'accroît à mesure que nous découvrons les proportions immenses de l'œuvre à laquelle nous l'associons par le procédé que nous venons d'indiquer.
— Dans l'association du même au même, l'idée du même ne peut pas précéder l'association, puisqu'elle résulte de lu comparaison qui s'établit après l'associa-
72 F. DURAKD DESORMEAUX.
tion. L'association s'opère entre deux ou plusieurs phénomènes, quand ils se rencontrent soit dans le milieu, soit dans Tintelligence, sous l'empire des circonstances qui les font exister à l'état conscient. Us sont conscients quand ils se rattachent au moi (nous avons analysé presque définitivement l'idée du moi); quand ils se rattachent au moi simultanément, ils s'associent.
La conscience, nous le savons maintenant, est un composé. Elle est constituée par un élément de lieu interne faisant corps avec un autre élément de lieu interne. Telle est la conscience ou le moi. Les phénomènes autres que ceux de lieu interne faisant corps avec un lieu interne, deviennent conscients à leur tour, quand ils se rattachent à des phénomènes de conscience, quand à leur tour ils font corps avec ceux-ci. La conscience les caractérise par l'association qui s'établit entre elle et ces phénomènes.
La conscience et la connaissance sont très souvent synonymes. Quand les phénomènes sont conscients, cela veut dire aussi qu'ils sont connus. L'intelligence est l'ensemble des phénomènes conscients.
— Les phénomènes de conscience, phénomènes composés, nous sont connus à l'instant même où un lieu interne s'associe à un autre lieu interne. Ils nous sont connus avec leurs éléments. Si l'un des éléments de la conscience, un lieu interne quelconque, pouvait s'isoler dans une perception, sans se rattacher immédiatement à un autre lieu interne, il ne serait point perçu en réalité ; il n'existerait pas encore pour nous, il ne serait pas conscient, tant qu'il ne serait pas rattaché à un autre Ueu interne. Et encore, ce n'est pas dans l'association où deux Ueux internes, perçus ensemble.
font corps ensemble, que nous percevons isolément l'un ou l'autre des deux lieux internes. Dans cette association primitive, vrai fond de la connaissance et point de départ pour toute connaissance, il n'y a que deux lieux internes, la poitrine et le doigt, différents, mais non distincts ou isolés, car ils font corps ensemble. C'est par la voie de l'analyse que nous arrivons à les considérer comme distincts, ainsi que nous l'avons déjà expliqué. Les circonstances nous ayant permis de les percevoir isolément, nous les rattachons comme étant les mêmes aux phénomènes associés pour former un état de conscience, puis nous les comparons. De même pour les phénomènes quelconques, autres que ceux de lieu interne : tant qu'ils ne sont pas rattachés à des phénomènes de conscience, ils ne sont pas pour nous ; ils sont comme s'ils n'existaient pas. Nous avons l'exemple des phénomènes externes ayant fait impression sur nos organes, localisés dans l'organisme, et n'étant connus de nous qu'au moment où ils s'associent à des phénomènes de conscience. Nous savons qu'ils deviennent conscients après avoir été localisés, parce qu'au moment où ils se rattachent à la conscience, ils ne font pas l'objet d'une perception présente.
C'est dans les analyses postérieures et dans les perceptions données par ces analyses et comparées avec les phénomènes de lieu interne faisant corps, formant conscience, que je discerne le temps, par exemple, comme étant l'une des conditions de cette association des phénomènes de conscience. Le temps est analysé, c'est-à-dire isolé, puis associé au phénomène de conscience, et il apparaît comme étant le même dans les deux phénomènes faisant corps ensemble pour former un phénomène de conscience ; ce qui nous fait formuler
74 F. DURAND DKSORMEAUX.
ainsi les résultats de cette analyse et de cette comparaison. Pour que deux phénomènes de lieu interne forment un phénomène de conscience, qu'ils se rapportent immédiatement Fun à l'autre, il faut qu'ils soient perçus dans le même temps. Mais, ne l'oublions jamais, ces conditions ainsi isolées n'apparaissent point au moment où apparaît pour la première fois un phénomène de conscience. Dans les phénomènes de conscience, il n'y a rien que des éléments faisant corps ensemble et ne pouvant pas encore être conçus comme distincts. (Les phénomènes qui se rattachent ensuite à cet état conscient, s'y rattachent comme les éléments de cet état sont rattachés entre eux, mais ils sont isolés à l'aide de phénomènes intermédiaires. Tandis qu'entre les deux éléments de lieu interne nous ne pouvons concevoir aucun phénomène intermédiaire.)
Les conditions du souvenir sont les mêmes que celles de la connaissance première. Il n'y a de réminiscence consciente, il n'y a de souvenir que pour les phénomènes qui viennent se rattacher au moi actuel, réel et présent. Ces phénomènes passés sont associés à un moi passé également, mais qui renaît avec eux en se rattachant comme eux au moi actuel, réel et présent. De la comparaison entre le moi qui a cessé d'être et le moi présent et réel, il résulte que l'un est le môme que l'autre, avec cette différence que l'un porte l'empreinte d'un caractère passé, que l'un est associé à une i-éalité qui a cessé d'être, tandis que l'autre est associé à un caractère présent.
Nouvelle analj'se de la genèse de Tidée du moi dans ses rapports avec ridée de non-moi.
10 octobre 1878.
Supposons qu'à l'aide d'un contact et d'un mouvement, j'aie obtenu avec l'impression du lieu interne celle de la pression qui concorde avec la détermination du lieu interne. J'ai l'idée d'une pression, d'un contact ressentis dans un lieu interne. Ce lieu n'est pas seulement interne, il a reçu une impression. Impressionnable, impressionné et interne, il est mien ; il fait partie du MOI, si l'on comprend sous cette dénomination tous les lieux internes auxquels se rattache une impression
de contact, de plaisir, de douleur, etc Supposons
maintenant que le contact, au lieu de se relier à l'idée d'un lieu externe (c'est-à-dire au lieu de coïncider avec le mouvement et le toucher d'un membre par le moyen duquel nous avons obtenu l'idée de lieu interne comme par une autre partie de notre corps, nous obtenons une impression sensible de contact), supposons que le contact étant produit par une pierre lancée, nous ayons, à la suite de ce contact, une idée de lieu, celle d'un lieu externe. Je n'ai pas l'idée du lieu dans l'instant même où j'éprouve le contact. J'ai l'idée d'un corps externe qui n'est pas moi. La sensibilité ne suit pas immédiatement, ne s'associe pas sans aucune impression intermédiaire à l'impression recueillie dans le toucher et le mouvement par lesquels je détermine le lieu externe du corps dont j'ai ressenti le contact. Par suite, ce corps n'est pas moi, il ne fait pas qu'un dans notre perception avec la sensation éprouvée. L'illusion deviendrait possible si, plaçant le corps sur notre corps,
par exemple le doigt d'un enfant entre mon doigt, qui le presse et mon bras qui reçoit la pression, je pouvais ressentir ainsi la pression en même temps qu'elle est exercée ; dans ce cas, si l'intervalle qui s'écoulerait pour que la perception soit transmise, au moyen d'un doigt étranger, de mon doigt à mon corps n'était pas perceptible, je ne m'apercevrais pas de la présence du corps étranger. Mais les faits ne se passent pas dans le milieu naturel comme dans l'expérience, et nous obtenons la perception des corps externes qui ne sont pas miens. L'idée de corps externe se lie à Vidée de corps qui n'est pas sensible, comme Vidée de corps interne se lie à Vidée de corps qui est mien, A l'idée de coi-ps interne s'ajoute l'idée d'un contact, d'une impression qui peut me donner l'idée du non-moi.
Si, au contact produit par le toucher dans une partie de mon corps, succède le contact produit par un corps externe qui n'est pas mien, par un corps étranger, ce contact à la suite duquel je puis obtenir réellement l'idée d'un corps étranger, évoque maintenant dans mon esprit celle de lieu externe qui lui a été associée de manière à produire l'idée du moi. Je puis donc rattacher le contact du corps soit à un lieu réellement externe, c'est-à-dire perçu réellement comme externe, soit à l'idée d'un lieu interne dont je puis très facilement reproduire la réalité. Je reproduis cette réalité de lieu interne en palpant la partie de mon corps où le contact a été ressenti en même temps (ou immédiatement après) que je palpe le corps étranger. Je puis ainsi rattacher l'idée du corps étranger à l'idée du moi. Toutes les parties de mon corps ont pu donner naissance à des impressions de lieu interne à mesure que j'ai promené sur ces parties les organes du tou-
cher. En même temps que naissaient les idées de lieu externe, naissaient les impressions organiques ressenties sous la pression du membre qui recueillait celle de lieu interne. L'idée du moi a été recueillie ainsi à propos de la plupart des parties de mon corps, et la plupart de ces parties ont été exposées à des contacts perpétuels, soit de la part de mes membres, soit de la part des objets ambiants : air, eau, vêtement, éléments de toute nature dans lesquels notre corps est plongé. L'idée de lieu interne associée au contact est sans cesse évoquée, et elle peut être constamment vérifiée comme une réalité. L'impression du moi est donc recueillie à l'état permanent dans toutes les parties de mon corps. Les impressions organiques passives, qui sont l'une de ces conditions, forment un tout entre elles, comme les impressions visuelles forment un tout. Le chloroforme, qui supprime la douleur, supprime en même temps toutes les impressions organiques, comme l'objet qui clôt notre paupière supprime toutes les impressions visuelles, et le haschisli surexcite toutes les parties de la sensibilité. (Voir De V Intelligence, Richet, Revue des Deux-Mondes,)
Si la sensibilité est très développée à la périphérie du corps, si nous ressentons des contacts perpétuels, l'idée du lieu interne est évoquée, et, ajoutée à ces impressions perpétuelles de contact, peut donner sans cesse naissance à l'idée du moi. Le moi (c'est-à-dire toutes les impressions organiques quelles quelles soient, si différentes qu'elles soient, associées à toutes les impressions, si variées quelles soient, de lieu interne) domine dans les tempéraments dont nous parlons. Le moi se mêle à toutes les impressions venues du milieu externe. Selon que l'impression organique de contact et celle de
lieu interne est plus ou moins forte, l'idée du moi est plus ou moins intense, plus ou moins vague. Elle n'est jamais entièrement absente de nos impressions et de nos pensées; elle s'y mêle et surtout peut s'y mêler presque sans cesse; cependant il y a des instants où elle n'apparaît qu'à peine. Nos idées présentent toutes les modifications correspondant à l'intervention ou bien à la non- intervention, à l'intensité, au vague ou à la faiblesse du moi. Nous pouvons concevoir un phénomène, un son par exemple, comme rattaché à la fois à un lieu externe et à un lieu externe sensible (c'est-à-dire au moi). Dans ce cas, nous disons : J'ai entendu dans mon oreille le son d'une cloche, le son qui se rattache à une cloche déterminée comme un lieu externe.
— Nos expériences personnelles sur les éléments dont se compose l'idée du moi sont confirmées par des expériences de M. Taine. {Revue philosophique, mars 1876.) Les malades chez lesquels la notion du moi est oblitérée ont le toucher perverti. « Un malade ne distinguait pas les objets au toucher^ il ne sentait pas le sol en marchant ; il ne pouvait retrouver son chemin ; il n'avait plus l'impression de lieu, le toucher étant oblitéré, » p. 290. (Voyez également pages 291, 292 et 293). On le voit, nous avions reconstitué en quelque sorte cet état maladif, en établissant qu'il devait se produire telle chose si l'on faisait disparaître l'un ou l'autre des éléments constitutifs du moi. Même, nous avions supposé le cas où l'idée du lieu externe étant évoquée à la suite d'un contact, nous n'avions pas encore l'idée du moi tout entière en réaUté et où nous cherchions à la faire passer de notre idée dans la réalité, en nous redonnant réellement l'impression du lieu interne comme nous avions celle du toucher.
La conscience et l'existence ; la conscience résulte de la concentration
des phénomènes mécaniques.
Saint4ulien, 2 juUIet 1877.
On a dit que la création atteignait la conscience d'elle-même dans Thomme. Si Ton entend par là que des phénomènes séparés jusque-là se trouvent ensuite réunis dans l'intelligence humaine qui les fixe et les groupe à côté les uns des autres, cette proposition peut con^spondre à une réalité. Mais si l'on pense que les phénomènes de conscience ne se produisent que dans l'intelligence humaine, on commet une grave erreur. La conscience et l'existence sont adéquates. En cela, dès qu*im phénomène est, il est conscient, et la conscience du phénomène est là où se trouve le phénomène; en un mot, la conscience ne se sépare pas du phénomène ; seulement les phénomènes peuvent être isolés, et la conscience isolée comme le phénomène lui-même, n'a qu'une étendue infime, ou bien, comme dans l'intelligence, les phénomènes sont coordonnés dans un réseau infiniment multiplié et serré ; dans ce cas, la conscience existe d'une manière obscure. Si les phénomènes se produisent isolés dans l'intelligence humaine, s'ils ne se rattachent pas immédiatement à d'autres phénomènes, nous disons que nous en avons à peine conscience. Une image se dessine dans l'organe de la vision, mais elle se loge dans le souvenir avant de se rattacher à d'autres images ; nous disons que nous n'en avons pas eu conscience, et c'est seulement au moment où, reparaissant dans le souvenir, elle se rattachera à d'autres phénomènes intellectuels et à l'idée du moi qui est un centre principal, que nous la reconnaîtrons comme faisant partie de la conscience.
Bien que ce ne soit pas tout à fait exact, puisque le phénomène isolé est conscient, il semble que nous fassions consister la conscience dans la coordination des phénomènes, dans leurs actions et réactions des uns sur les autres. Des phénomènes existent puisque le souvenir nous les rend, mais cependant nous n'en avons pas conscience. Nous n'en avons pas conscience, parce qu'à ce moment la conscience est isolée, parce qu'ils ne se rattachent pas à d'autres phénomènes intellectuels, parce que le courant qui doit les relier n'existe pas, parce qu'ils ne reçoivent pas l'impulsion qui les ébranle et qui constitue des phénomènes nouveaux, rattachant les uns aux autres des phénomènes qui vibrent ensemble, quand l'ébranlement se produit, comme des cordes susceptibles de produire des sons, mais dans lesquelles il n'y a pas de sons, tant qu'une certaine vibration ne leur a pas été communiquée. B y a perte du souvenir; il n'y a plus présence des phénomènes intellectuels dans la conscience, parce que la vibration qui les faisait résonner ensemble et produisait ainsi leur alliance a disparu. Ils conservent seulement la propriété de transmettre cette vibration quand une impulsion nouvelle leur sera communiquée.
Ainsi, les phénomènes conservés dans ce qu'on appelle la mémoire ne sont pas tels dans la mémoire qu'ils le sont au moment où nous en avons conscience dans l'intelligence en activité. La mémoire n'est pas une sorte de refuge où les phénomènes se conserveraient intégralement tels qu'ils étaient dans l'intelligence active, n'étant séparés en quelque sorte de celle-ci que par une porte qu'il suffirait d'ouvrir pour les faire disparaître.
En réalité, les phénomènes présents dans Tintelligence ne sont plus les phénomènes qui existaient dans le souvenir. Ces premiers viennent de recevoir une modification, un ébranlement qui met entre eux et les phénomènes du souvenir, une différence analogue à celle qui existe entre Tinstrument de musique, la note matérielle, silencieuse, et la note résonnante, le son lui-même. Quand le phénomène sort du souvenir pour se manifester dans FinteUigence, c'est qu'un nouveau phénomène se produit, phénomène dont nous aurons conscience, parce que, vibrant, il fait vibrer dans une harmonie commune d'autres phénomènes qui ont mis eux-mêmes le moi en mouvement. Une preuve à l'appui de cette théorie, c'est que les phénomènes qui viennent du souvenir, pour devenir présents à l'intelligence, ne le font que sous une impulsion externe. Cette impulsion apporte une vibration, un mouvement, à ce qui était inerte et silencieux ; elle introduit par conséquent dans les phénomènes un élément nouveau.
Quand un phénomène de souvenir se produit dans l'intelligence, nous distinguons ce phénomène du phénomène originaire, parce que, cette fois, nous avons conscience que le phénomène n'est plus engendré à la suite d'un contact direct avec les organes des sens et le milieu externe. Cependant, le phénomène du souvenir peut être éveillé par un contact direct avec la réaUté, contact qui détermine une image ou idée identique à celle qui s'est localisée en nous et qui se trouve maintenant évoquée. En réaUté, si l'image évoquée et l'image actuelle sont identiques, elles se confondent, mais elles ne sont jamais identiques ; elles se distinguent par des circonstances de temps, de lieu, d'annexés et d'alentours qui ne permettent pas de les confondre, de sorte
que, malgré les ressemblances, l'une reste un souvenir (elle n'est pas dans ses différences engendrée immédiatement et directement par la réalité externe), l'autre se produit à la suite du contact direct avec le milieu externe.
Examiner à l'appui si la perception des différences entre deux idées, d'ailleurs semblables, l'une tirée du souvenir, l'autre apportée par la réalité (les différences distinguant les phénomènes tirés du souvenir), si cette perception n'est pas ce qui nous permet principalement de reconnaître dans ce cas qu'il y a un souvenir.
De la mémoire; règle générale des analyses psycliologiques.
Saint-Julien, 10 décembre 1877.
Si l'on entend par la mémoire une faculté nous donnant elle-même conscience de son existence en tant que mémoire, un tel phénomène de conscience n'existe pas dans l'intelligence humaine. Les notions recueillies sous le nom de mémoire nous ont toutes été données par la voie des sens. En effet, l'impression correspondant à un objet externe s'efface; à ce moment nous n'en avons plus conscience ; mais soudain elle reparaît sans une action immédiate et directe du même objet sur nos sens. Au moment de cette résurrection, nous constatons un phénomène de mémoire. Cette constatation se compose des observations suivantes : 1° l'impression ne correspond plus à un objet agissant actuellement sur nos sens, mais elle représente cet objet; ^ si dans cette impression, celle produite par la vue d'un arbre par exemple, la propriété d'arbre n'est pas associée à la propriété de présent' et de réel, elle est
DE LA CONSCrîTîrCE. &i
associée cependant à une propriété d'être, d'existence ; 3** une expérience constante nous a montré la propriété, l'être, existant dans un milieu tangible, palpable, visible comme elle ; iP sous l'empire des données de cette expérience, nous recherchons ce milieu. Il n'est pas dans le milieu externe, tel qu'un premier regard jeté sur le monde nous l'offre naturellement. — Il n'est pas dans notre organisme puisque, l'organisme enlevé, l'impression subsiste; — mais si l'on enlève le cerveau ou certaine portion du cerveau, l'impression arbre disparait. Donc cette impression, exclusivement constituée par des phénomènes recueillis par les sens, et de laquelle nous ne savons rien autre chose, si ce n'est qu'elle existe, est intimement associée, dans l'expérience actuelle, à l'existence du cerveau. Voilà les éléments dont se compose pour nous la mémoire. C'est, en résumé, l'existence d'un arbre, non associée en ce moment à la propriété de réel et de présent, mais associée à la propriété d'existant dans le cerveau.
— Souvent je dis, en revoyant un homme : c'est Pierre que j'ai déjà vu. Là l'impression de Pierre, en tant qu'associée à l'existence du cerveau, se rejoint avec l'impression de Pierre en tant qu'associée à la propriété de réel et de présent.
— Il nous suffit toujours de retrouver tous les éléments des combinaisons mentales, tels qu'ils ont été fournis par les sens, pour dissiper les obscurités qui régnent sur la nature des phénomènes intellectuels, sur la distinction de l'âme et du corps, de l'esprit et de la matière, du sujet et de l'objet, sur la nature de l'image, sur les idées de cause, d'association, etc.
84 F. DURANn DESORMEAUX.
Du souvenir.
Saint-Julien, 3 juillet 1877.
Quand Tintelligence est remplie par Timage d'un objet externe, la vue de cet objet, identique à celui dont l'image occupe l'intelligence, n'évoque plus en nous soïi souvenir, puisque l'idée correspondante est sortie de la mémoire pour être présente dans ce que nous appelons la conscience. Le souvenir ne se produisant, en ce qui concerne cette idée, que par les parties qui n'occupent pas actuellement l'intelligence, serait évoqué par les portions correspondantes de l'objet externe. By a donc souvenir, quand nous avons l'impression que l'idée occupant actuellement l'intelligence est déterminée à cet état actuel par une circonstance qui n'est pas l'impression directement et immédiatement faite sur les organes des sens par un objet externe correspondant à cette idée. L'impression du souvenir consiste en ceci principalement, d'avoir conscience que l'idée occupant actuellement l'intelligence, n'est pas déterminée par un objet qui frappe actuellement nos sens, mais par ce même objet qui les a frappés autrefois; à la plupart des souvenirs, il se mêle une notion de temps.
Du passé.
Saint-Julien, 7 janvier 1878.
La théorie de la conscience, celle des phénomènes externes et internes, de même que celle des images, se trouve à peu près complète dans les études de la fin de 4877 et du commencement de 1878.
— L'idée du passé est constituée, comme tous les autres phénomènes intellectuels, pai* une association consciente correspondant à des éléments réels externes.
— Un arbre est couvert de feuilles : voilà un phénomène externe réel et présent dont je suis le témoin. Les feuilles tombent, l'arbre se dépouille; voilà un second fait réel et présent dont je suis encore le témoin; mais ici le fait des feuilles qui tombent est associé par la nature même au fait des feuilles qui couvrent l'arbre. L'un de ces états succède immédiatement à l'autre. L'arbre est resté le même, seulement un de ses attributs a été modifié, les feuilles qui le couvraient en été sont tombées. Je vois toujours ces feuilles attachées à l'arbre, mais comme je vois les personnages de mon rêve quand je suis éveillé, dans une image. La réalité présente, perçue immédiatement, de l'arbre dépouillé, s'associe à la réalité passée, perçue autrefois, de l'arbre couvert de feuilles. L'arbre couvert de feuilles s'est associé à une série de phénomènes, à travers lesquels je le perçois maintenant, et qui le qualifient. Je ne puis apercevoii* cet arbre dans le moment où je me trouve, sans remonter la chaîne ou la succession des phénomènes auxquels le milieu l'a associé. C'est cette succession dans les phénomènes associés qui, sans lui ôter son caractère présent et réel d'arbre couvert de feuilles, ajoute à ce caractère les phénomènes mêmes qui se sont succédé dans le milieu, phénomènes dont la succession donne l'idée du passé. Ce caractère de passé, perçu, affirmé actuellement et présentement, domine dans l'intelligence comme il domine dans la nature, et qualifie l'arbre couvert de feuilles. Nous disons aussi : cet arbre était couvert de feuilles.
Phénomènes conscients et phénomènes inconscients. — Du mouvement, comme servant de lien enti'e les idées.
Saint-Julien, 31 décembre 1878.
C'est un moyen d'échapper à la douleur que de détourner son attention sur un objet différent. Si, par cette diversion, nous arrivons ainsi à ne pas ressentir la douleur, c'est que la douleur devient momentanément inconsciente, elle cesse momentanément d'être associée à un lieu interne mien, au moi.
En effet, toute l'activité du moi est absorbée par un autre objet; tout le moi s'associe à cet autre objet, el pendant le temps que peut durer cette absorption, cette association du moi avec un autre objet, la douleur est inconsciente, elle n'est pas ressentie par moi. Et cependant, on ne peut pas croire qu'elle ait cessé d'exister, car dès que le moi n'est plus associé à l'objet étranger, la douleur est de nouveau ressentie. Elle reparaît et elle est ressentie dans la propoition même où cessent les relations du moi avec l'autre objet. Donc, l'existence de la douleur pour nous est intimement liée à son association avec le moi.
— Recherche : Dans l'opération du même au même, un premier objet s'associe avec le lieu interne mien, qui est toujours présent d'une manière quelconque. Puis l'association de l'objet se fait par l'intermédiaire du moi, soit avec ces phénomènes quelconques (différence et ressemblance), soit avec des mouvements, car ces mouvements peuvent relier l'objet à un même objet. Une odeur fait impression sur mon organisme, elle s'associe à un lieu interne antérieurement déterminé comme mien, l'odorat; l'odorat, lieu interne
mien, s'associe aux phénomènes présents, à un même odorat, lequel a été associé à une série d'odeurs parmi lesquelles se trouve l'odeur que je viens de sentir ; la comparaison entre les deux odeurs, associées par ces intermédiaires, donne l'idée des mêmes odeurs ou de la même odeur. Le phénomène externe, s'associant à l'organisme mien, s'associe plus volontiers, semble-t-il, sous l'empire des circonstances externes, aux parties conscientes de l'organisme par lesquelles il est perçu : la lumière s'associe avec la vue mienne, le son avec l'ouïe mienne, etc.. La vue, l'ouïe ont été associées à certains mouvements, au mouvement que nous faisons, par exemple, quand nous avons vu un arbre et que nous parcourons l'espace en tournant la tête et l'oeil, mouvement qui nous fait découvrir d'autres arbres, différents ou semblables. Quand l'oi^nisme visuel se trouve excité comme mien, les mouvements auxquels il a été associé se reproduisent dans notre intelligence, et nous conduisent intérieurement, c'est-à-dire s'associent ainsi intérieurement aux objets avec lesquels ils ont été primitivement associés, ou bien le milieu leur offre immédiatement des objets nouveaux. Il en résulte de nouvelles combinaisons internes.
— Les phénomènes de souvenir, dont nous avons parlé dans l'étude précédente (30 décembre), sont reliés au lieu interne mien dans le souvenir; le lieu interne mien disparait avec eux, enseveli dans les profondeurs de la mémoire. Le moi lié à ces phénomènes devient comme s'il n'était pas. Pour qu'il reparaisse, il faut qu'il se rattache à un lieu interne mien, actuel, présent, réel. C'est dans cette association que le moi actuel et réel disparaît comme étant le même que le moi sortant
du souvenir. Nous le regardons, ce dernier moi, comme sortant de notre mémoire, parce qu'il ne correspond pas à un moi réel et présent.
Ainsi, le moi lui-même, essentiellement divisible, devient inconscient (dans la mémoire), comme tous les autres phénomènes qui peuvent faire l'objet d'une perception. La conscience ne consiste donc pas seulement dans un lieu interne mien, elle consiste dans un lieu interne mien réel et présent. Remarquons-le toutefois, il suffit que des phénomènes aient été une fois associés pour qu'ils fassent coips ensemble, et pour que l'un reparaissant, tous les autres phénomènes associés reparaissent. C'est ainsi que l'un des phénomènes de mouvement étant évoqué, tous ceux qui ont été associés dans la réalité reparaissent aussi. Il y a là un enchaînement. Mais si un lieu interne mien, réel et présent, subsistait seul dans notre conscience qu'il constitue, il ne pourrait pas lui-même évoquer du souvenir aucun phénomène, puisque la condition de toute association entre un phénomène et un autre phénomène, c'est qu'ils soient tous les deux présents à la conscience.
En effet, il y aurait des vides dans l'intelligence, s'il n'y avait dans l'intelligence qu'un seul lieu interne mien, qu'un seul phénomène de conscience. A la vérité il n'en est pas ainsi. Nous pouvons bien pour un instant concentrer, par un procédé artificiel, notre attention sur un phénomène de conscience isolé, mais nous ne devons jamais oublier que ce phénomène de conscience forme corps lui-même avec d'autres phénomènes de conscience, qu'il y a une suite, une continuation non interrompue entre les phénomènes de conscience. Grâce à cette continuité, le phénomène de conscience qui nous apparaît n'est que la suite et la continuation du
phénomène de conscience qui le précède; par celui-ci, il s'associe à tous ceux qui sont déjà recueillis dans rintelligence et dans la mémoire, et jamais un phénomène de conscience ne manque, une fois que la conscience est née, de succéder à un autre phénomène de conscience; de telle sorte qu'ils se lient tous les deux par les deux bouts en quelque sorte, par le bout qui commence et par celui qui disparaît, qu'ils forment corps ensemble, sans quoi la vie intellectuelle et consciente serait à l'instant interrompue (et ne pourrait être renouée que si l'on parvenait à remettre bout à bout, à rendre présents à la fois, à rajouter deux phénomènes de conscience).
Ces réflexions signifient que le théâtre de la conscience n'est jamais désert. Un phénomène présent qui parait, s'associe toujours à un phénomène également présent, et ce phénomène présent confine toujours par un côté à un phénomène à moitié plongé dans la mémoire. (Compléter et modifier ces réflexions par les observations consignées dans l'étude du 4 janvier.)
Suite. — L'inconscient dans le rêve. Continuité de Tactivité cérébrale. — L'hérédité et la conscience.
Saint-Julien, 4 janvier 1879.
Quand un objet fait sur nous une première impression et que l'impression de cet objet est associée à un mouvement, quand, par exemple, le froid ressenti a déterminé en même temps un mouvement de retraite, nous ne sommes plus, après ce mouvement de retraite, ce que nous étions avant. Ce mouvement nous met en contact avec de nouveaux objets dans lesquels nous percevons des mouvements nouveaux, mouvements qui
90 F. DURAND DESOUMEAUX.
à leur tour nous placent dans une situation nouvelle. Enfin plusieurs objets peuvent agir sur nous à la fois. Il se forme ainsi en nous des enchaînements de mouvements, lesquels s'enchaînent entre eux comme nos autres perceptions entre elles, les mouvements ne cessant jamais d'être associés étroitement aux autres phénomènes de la nature, sons, couleurs, résistance, etc.. Ainsi se trouvent déterminées, par des perceptions successives, nos actions et notre conduite.
Au moment de nous endormir, nous constatons un instant où nous ne percevons plus le lien interne entre le monde réel et le moi; nous perdons vraiment connaissance. La vie continue; mais elle ne se rattache plus au moi réel et présent. La vie cérébrale et intellecr tuelle elle-même persiste ; nos souvenirs, dont le dernier chaînon se trouve rattaché au moi réel et présent qui existait au moment où le sommeil est venu, nos souvenirs forment nos rêves. Si le rêve se prolonge jusqu'à rinstant où la perception du moi réel et présent est de nouveau obtenue dans le réveil, nous avons conscience de notre rêve; mais à la condition qu'il se rattache au moi de cette manière.
Si l'on suppose une abolition complète du moi réel et présent, suite du sommeil complet des organes de perception, la vie, nous le savons, n'est pas pour cela interrompue dans l'intelligence; elle peut être inconsciente, se rattacher à un moi passé — lequel ne pouvant se comparer au moi réel et présent, apparaît comme présent, — ainsi que cela arrive dans le rêve. Mais ces souvenirs et ces rêves nous conduisent jusqu'à l'instant du réveil, jusqu'à l'instant où nous percevons de nouveau un moi réel et présent; par suite, l'association peut se faille par l'intermédiaire de ces rêves, pai'
rintermédiaire de ces souvenirs et de ces idées qui effleurent notre réveil, Tassociation peut se faire entre le moi réel et présent, actuellement perçu au réveil, et la vie consciente, antérieure au sommeil dont nous sortons. Le rêve inconscient ou rattaché au moi non actuel et présent, la vie cérébrale qui a persisté pendant le sommeil devient consciente au moment où elle s'associe au moi, perçu comme réel et présent au moment du réveil. Si la vie intellectuelle existant pendant le sommeil ne se continuait pas jusqu'à cette perception, il y aurait interruption dans la vie intellectuelle ; nous ne pourrions plus rattacher le moi actuel, réel et présent, aux états passés de notre vie intellectuelle, à notre moi antérieur. Nous pouvons faire l'expérience, observer avec attention un état qui nous échappe souvent, comme tout ce qui est très habituel, et nous constaterons toujours que la vie du rêve déborde toujours par quelque côté dans le réveil pour s'associer au moi réel et présent, perçu au moment du réveil. C'est ainsi que la vie inconsciente de l'intelligence dans le sommeil devient consciente par le lien qui s'étabUt avec ses phénomènes et les phénomènes du réveil.
De même, au moment où le sommeil vient, la perception du moi actuel et présent persiste assez pour que le lien existe — sans aucune solution de continuité — entre les phénomènes inconscients du rêve et les phénomènes conscients qui l'ont précédé.
Le rêve est bien le rêve ; il n'est pas la vie véritable, par cette raison que, dans le sommeil complet, les oi^ganes ne peuvent plus percevoir le moi réel et présent, base de la conscience. Comme au réveil nous pouvons comparer le rêve avec la réalité, nous voyons que le rêve n'a été qu'un souvenir, et qu'il lui a manqué
92 F. DURAND DESOUMEAUX.
pour être la vie vraie, de se rattacher à la perception actuelle et réelle du moi.
A mon réveil, le livre disposé sur la table près du lit, frappe mon regard ; je reconnais dans ce livre celui que j'ai lu au moment de m'endormir. Une association du même au même se produit entre le livre que je vois à mon réveil et le livre que j'ai vu au moment du sommeil. Cette association peut se produire parce que le livre avec lequel je me suis endormi est redevenu présent à la conscience. Après avoir perçu le moi au moment du réveil, j'ai remonté la chaîne des phénomènes intellectuels jusqu'à l'heure où je me suis endormi. Ce retour sur moi-même a rendu conscient actuellement, c'est-à-dire a rattaché au moi actuel et réel, tous les phénomènes antérieurs et, par suite, le livre. Il ne faut donc pas s'étonner que le livre aperçu au réveil puisse s'associer avec le même livre que j'ai posé sur ma table avant de dormir.
— Le lien qui forme l'association avec des phénomènes perçus comme distincts, comme pouvant être isolés, c'est le mouvement. Le mouvement ne diffère point, par sa nature, des autres phénomènes : il est perçu dans les mêmes conditions; seulement son rôle principal consiste à unir entre eux des phénomènes isolés avant son intervention.
— C'est une vérité naïve de reconnaître que le moi ne peut exister que dans notre moi ; il ne peut se produire qu'après la perception de deux lieux internes et de leurs rapports, et il est évident que cette perception n'a lieu qu'en notre personne. A ce point de vue, nous ne nous confondons pas avec nos auteurs, et toutes les perceptions du moi accumulées en eux ne peuvent nous être transmises par voie d'hérédité; si elles nous étaient
transmises par voie d'hérédité, nous aurions conscience de nos auteurs en même temps que de nous. Toutefois, nous devons reconnaître que l'organisme percepteur et l'organisme perçu, que le lieu interne faisant corps avec eux, nous ont été transmis par voie d'hérédité ; ce que nous percevons dans ma poitrine et dans mon doigt, c'est une poitrine et un doigt internes dont l'origine première se trouve dans nos ancêtres. Dans le moi qui résultera de cette double perception, il y aura donc bien quelque chose qui ne nous est pas exclusivement propre et qui appartient aussi à ceux dont nous sommes sortis.
Il n'est pas étonnant que les idées de nos ancêtres ne soient pas conscientes pour nous et que nous devions les acquérir à notre tour et pour notre propre compte. Quand on parle des idées, on veut dire souvent les phénomènes de l'ordre moral; les idées, ce sont des phénomènes ayant cessé d'être dans la réalité, mais toujours rattachés à la conscience. Donc, nous acquérons l'organisme moral, les phénomènes d'ordre moral, par voie d'accroissement identique à celui qui préside au développement des phénomènes d'ordre physique. Si, après avoir reçu de nos ancêtres un commencement d'organisme, cet organisme embryonnaire n'entrait pas en contact avec les éléments externes qu'il s'assimile, l'organisme ne se développerait pas; il se compose des accroissements obtenus à l'aide de ces éléments externes. De même, après que l'organisme ainsi constitué s'est développé et a réalisé les accroissements nous conduisant jusqu'aux perceptions d'où résulte la conscience, les éléments externes d'ordre moral s'ajoutent à la conscience pour devenir conscients, pour devenir des idées.
La conscience, augmentée par ces accroissements successifs, est composée par des éléments externes comme les phénomènes qui les précèdent dans l'organisme. Par suite, nous ne pouvons obtenir de phénomènes rattachés à la conscience qu'après un contact avec les éléments externes, contact qui nous est propre, qui n'a pas existé pour nos ascendants. Par suite, nos ascendants ne peuvent nous transmettre leurs idées... Mais remarquons-le, nos idées peuvent offrir les plus grandes analogies avec celles de nos auteurs. Le point de départ de notre organisme est dans leur organisme ; nous développons notre organisme conformément à une impulsion originaire qui vient d'eux; par suite, cet organisme offre avec celui qui en est la source les plus grandes ressemblances. La ressemblance des organes percepteurs amènera des ressemblances avec les phénomènes rattachés à notre conscience. De là, des idées qui paraissent innées, héréditaires et qui le seront, en effet, si l'on tient compte du rôle des organes percepteurs dans l'acquisition des idées, mais qui ne le seront pas, si l'on entend par là que nos idées nous sont transmises toutes faites par nos ancêtres. Ceux-ci n'ont pas pu nous dispenser des contacts avec les éléments externes.
Le fait de mémoire se rattache à une ioi générale.
Saint-Julien, 12 juin 1877.
La mémoire n'est pas une faculté spéciale à l'intelligence. Tous les corps vivants, le végétal, l'animal, le bras, la main, sont susceptibles de mémoire ou contiennent les éléments de la mémoire.
Une sensation qui s'est produite dans un organe des sens peut y demeurer à l'état latent et revivre, sous l'empire d'une excitation nouvelle, si elle a laissé une trace dans l'organe. Une douleur, par exemple, ne se fait plus sentir, et cependant elle n'a pas disparu. Elle existe à l'état latent dans l'organe, car si on vient à agir sur cet organe, la douleur, qui était contenue dans l'organisme physique, reparaît. Les éléments contenus dans le cerveau sont doués de la même propriété de reviviscence. Cette propriété elle-même atteint à la conscience, ou, ce qui revient au même, elle forme un élément qui peut être, exister et vivre d'une vie distincte, quand plusieurs éléments, doués de la propriété de reviviscence, pénètrent dans l'intelligence et déterminent ainsi un phénomène abstrait, constitua par le caractère commun de reviviscence propre à chacun des éléments contenus dans le cerveau. Grâce à cette opération abstractive, nous pouvons considérer d'une manière distincte la propriété de mémoire dans les phénomènes, ou envisager le phénomène par ce côté et sous cet aspect distinct. Nous avons ainsi conscience, nous obtenons ainsi l'existence distincte de cette propriété de mémoire.
— La fidélité a ses éléments dans l'habitude. EUe est une habitude réfléchie à laquelle la volonté s'applique pour faire durer un être dans l'habitude contractée.
La mémoire et la conscience dans le rêve.
Saint-Julien, 30 mars 1881 .
Une preuve que les phénomènes ne sont conscients que s'ils se rattachent au moi, c'est que dans le cas du
sommeil complet de la perception, quand les impressions à l'aide desquelles nous obtenons Tidée du moi ne peuvent plus se produire, dans ce cas le rêve est pour nous comme s'il n'était pas; nous n'en avons aucune conscience, bien qu'il existe, puisqu'il nous fait pousser des cris, prononcer des phrases, accomplir des mouvements. Au contraire, dans le sommeil incomplet de la périphérie qui nous donne plus ou moins clairement l'idée du moi, nous nous souvenons du rêve, nous en avons conscience, parce qu'il a pu se rattacher au moi.
Le souvenir contemporain de Vidée du moi et de Tidée du temps.
Saint-Julien, 4 août 1877.
Une idée changerait de nature, elle cesserait d'être une idée, si elle cessait d'être représentative. Dans toute idée, quelle qu'elle soit, il y a la représentation d'un phénomène ou objet que nous avons perçu. Quand cette idée ne correspond pas à un phénomène externe que nous percevons immédiatement, elle correspond à un phénomène interne qui la détermine, comme pourrait le faire le milieu externe. Les idées générales et abstraites elles-mêmes ne sont que des représentations de fragments de réalité. (Toute idée abstraite est générale puisqu'elle représente une propriété commune à plusieurs objets.) Les objets auxquels elles correspondent doivent toujours se retrouver dans le milieu, sans quoi elles ne sont que des mots. Dans l'idée du moi, qui est une idée abstraite et générale, nous devons retrouver la représentation d'une propriété externe, commune à plusieurs objets externes, et qui cesse seu-
lement d'être concrète par cette raison que nous la considérons isolément. L'idée abstraite ne serait alors qu'une idée concrète, séparée des autres propriétés auxquelles elle est associée dans la réalité externe, et commune à plusieurs perceptions. On ne suppose que ce qu'on a vu ou cru voir antérieurement dans la réalité externe.
— Nos souvenirs remontent rarement au delà de deux ou trois ans, à partir de notre naissance. Il y a là une période qui ressemble en quelque sorte, au point de vue du souvenir, à la période intra-utérine. Cependant, nous le savons, à partir d'une année, les impressions de l'enfant sont très vives, et nous constatons que son cerveau est déjà le siège d'un grand nombre de souvenirs. Si ces souvenirs ne prennent pas rang au nombre de ceux que nous classons et conservons plus tard, ce fait ne tient-il pas à cette circonstance que ces souvenirs ne se rattachent pas encore à l'idée du moi, et un des caractères essentiels des idées déposées dans le souvenir, comme d'ailleurs celui de tous les phénomènes de la conscience intelligente, ne consisterait-il pas dans cette circonstance qu'il se rattache à l'idée du moi? Ainsi nous nous souvenons de telle idée parce qu'elle a existé en même temps que l'idée du moi. L'idée de ce chêne et l'idée de ce mur ont coexisté dans l'intelligence; à défaut d'autres propriétés communes, elles se sont associées par une idée de temps. Cette idée de temps — qui parait caractéristique du souvenir personnel, ce qui est le souvenir de l'intelligence, la seule mémoire à proprement parler, — cette idée de temps apparaît dans l'expression de nos souvenirs. J'ai vu à telle époque tel phénomène qui s est produit; à la même époque, j'e^itendais ce discours que
i)8 F. mm AND DESORMEAUX.
Paul prononçait; la concordance de temps établie entre ridée du moi et Tidée du discours prononcé, marque la coexistence dans Tintelligence de Tidée du discours et de ridée du moi. En même temps, Tidée du moi, conservée ainsi dans le souvenir, se rattache, pai' Tidée de continuité, à Tidée du moi présent.
Si le moi est à peine formé, comme dans la première enfance, il n'y a pas de conscience intellectuelle véritable, pas de souvenir; si, dans Tâge adulte, l'idée du moi n'existant qu'à l'état latent, une perception nous arrive sans que, dans le même instant, elle se rattache à l'idée du moi, nous n'en avons pas encore conscience. Il faut donc qu'une circonstance la fasse renaître dans un instant où elle peut se rattacher à l'idée du moi, pour que nous puissions dire que nous en avons vraiment conscience. Il n'y a pas de conscience personnelle, pas de conscience intellectuelle, pas de conscience pour nous, pour notre intelligence, quand l'association, la consonnance ne se produit pas entre n'importe laquelle de nos idées perçues et l'idée du moi.
L^associatîon avec ridée du moi condition du souvenir comme de ia conscience.
Saint-Julien, 17 décembre 1877.
Ainsi que nous l'avons remarqué, nous n'avons pas conscience des phénomènes qui ne s'associent pas au moi. Ils se logent dans le souvenir sans avoir passé par la conscience. L'absence du souvenir paraîtrait donc consister dans la suppression actuelle des communications entre l'idée du moi et nos autres idées, de même que le souvenir consisterait dans le rétablissement de ces communications. Ainsi, qu'ils soient déposés dans
DE LA CONSCIKNCE. î)î)
la mémoire, sans que nous en ayons conscience, ou qu'ils soient évoqués dans notre souvenir et qu'ils redeviennent conscients, les phénomènes ne changent pas de nature. Mais, dans le premier cas, le lien avec le moi n'existe plus, et dans le second cas, la communication est rétablie ; les phénomènes vibrent à l'unisson du moi ; le mouvement se communique de proche en proche au moi, et réciproquement.
Des conditions organiques de la m jaiuire en général. — Définition de la mémoire. — Rôle des mots.
Saint-Julien, 15 décembre 1887.
Quand nous disons qu'un objet existe seulement dans notre souvenir, c'est qu'à ce moment nous avons conscience que l'objet correspondant à notre idée ne se trouve pas dans la réalité. Comme, à cet instant, le milieu ne nous offre pas cet objet, et que par conséquent nous n'avons pas conscience de sa réalité externe; comme nous avons seulement conscience de sa réalité externe passée, nous en concluons qu'il est une image et nous associons son idée en tant qu'image à celle d'un lieu interne, désigné par nous sous le nom de mémoire, c'est-à-dire en réalité à une portion du cerveau dans laquelle nous concluons qu'il a été recueilli et conservé. L'idée d'un lieu cérébral, si l'on peut ainsi s'exprimer, où les phénomènes devenus des images sont conservés, est ce que nous nommons la mémoire. Quand nous parlons de cette faculté nous supposons en imagination, à tort ou à raison, une portion du cerveau où les phénomènes, devenus des images, se trouvent conservés. Mais encore ici Vidée de la mémoire nous est fournie par Us données vraies ou supposées.
100 F. DURANT) DKSORMKArX.
mais tirées des circonstances externes, qui nous S07it fournies par l'intermédiaire des organes des sens.'
— Ajoutons que les phénomènes recueillis dans la mémoire ne sont jamais évoqués spontanément, en vertu d'une impulsion qu'ils se communiquent à euxmêmes. Ce sont encore les impulsions venues du milieu et communiquées de proche en proche, ou presque directement, qui font vibrer les phénomènes déposés dans la mémoire. Il faut un ébranlement venu du milieu externe ou du milieu organique, pour mettre en mouvement les images.
— A notre réveil, après un sommeil dans lequel les phénomènes groupés sous le nom du moi ont été comme anéantis, il nous arrive cependant de retrouver immédiatement la notion du moi, telle que nous l'avions la veille et au moment où nous nous sommes endormis. Si nous admettons, comme cela est vrai dans l'expérience actuelle, que la notion du moi n'a pas persisté dans le sommeil, et si nous la retrouvons cependant au réveil, ce n'est pas encore en vertu d'un mouvement spontané, inhérent au moi. C'est toujours la notion externe, par l'intermédiaire des sens, ou les organes eux-mêmes, en contact avec le milieu externe, qui donnent naissance à une nouvelle idée du moi, et cette idée, grâce à la propriété commune, vient animer de son mouvement l'idée du moi qui repose dans la mémoire. Nous pouvons constater, eu effet, qu'à la suite d'un sommeil profond nous n'avons plus dans les premiers moments du réveil conscience de nous-mêmes; des impressions confuses nous arrivent sans que nous puissions les rattacher à l'idée de notre moi. Bientôt cependant, à mesure que le réveil devient plus entier, ces impressions apportent avec elles l'idée du moi,
laquelle idée évoque l'idée du moi telle qu'elle existait au moment où, le sommeil nous gagnant, elle a passé de ridée dynamique à l'état de phénomène latent dans la mémoire.
— Dans la mémoire le phénomène rentre dans la vie organique, c'est-à-dire qu'il n'est plus en correspondance qu'avec des éléments organiques très limités; tandis que dans la conscience actuelle, il vibre, il est animé d'un mouvement nouveau, en vertu duquel il entre dans ces combinaisons très étendues, très variées qui font succéder la vie organique à la vie intellectuelle, sans qu'il y ait entre les deux vies une différence d'essence ; mouvement en vertu duquel le phénomène se rattache à l'idée du moi, laquelle est produite par un mouvement de même nature.
— Quand on a soutenu que l'idée n'était jamais que la représentation d'un phénomène du milieu externe, on a fait une tliéorie incomplète. Elle a immédiatement motivé les protestations du bon sens qui nous donne la conscience d'une foule de phénomènes qui n'appartiennent pas au milieu externe. Mais cette théorie est absolument juste et exacte quand elle soutient qu'il n'y a pas une image, une idée qui ne soit transmise par les sens. Seulement, il faut ajouter que le milieu externe n'est pas seul capable de transmettre des impressions aux sens. L'organisme est lui-même le théâtre d'une série de réactions, lesquelles aussi sont transmises par les sens au cerveau. Donc, on rend la théorie complète en ajoutant qu'il y a deux catégories dans les phénomènes externes par rapport au cerveau, aux idées : ceux qui sont situés en dehors de la périphérie organique et ceux qui s'accomplissent au dedans même de l'organisme. Ces deux catégories de phénomènes, toutes
les deux connues pai' la voie des sens, sont la matière de tous les phénomènes de l'intelligence.
Souvent nous désignons les choses que nous ne voyons pas, mais que nous supposons, que nous imaginons, par un mot; c'est ce mot, à proprement parler, plutôt que la chose elle-même, qui se trouve par suite associé à nos autres idées. Par exemple, si après avoir constaté que l'arbre perçu n'a plus d'existence réelle, mais seulement une existence dans une image ou dans une portion du cerveau, cette image ou cette portion cérébrale sont des mots par lesquels je désigne souvent ce que je n'ai pas encore vu ou vérifié expérimentalement. Ainsi les mots désignent parfois une vague réalité, parfois une simple supposition, parfois aussi ils ne représentent rien qu'eux-mêmes. On comprend à quel point ils peuvent donner lieu à des erreurs. Les esprits qui recherchent surtout le style, le choix de l'expression, l'harmonie des phrases, se paient facilement de ces satisfactions artistiques et prennent, comme exprimant des réalités externes, des mots ou des alliances d'expressions qui ne cori'espondent à rien autre qu'à des sons. Doudan parle quelquefois d'un caractère vague sans lequel il n'y aurait pas de beauté capable de nous satisfaire pleinement. Ce vague qu'il croit exister dans les choses elles-mêmes, ne consiste que dans des mots, formant par leur alliance des harmonies, éveillant des suppositions et de pures imaginations, et auxquels rien ne correspond que des sons dans le milieu externe. Ceux dont des habitudes littéraii-es exclusives ont formé l'intelligence, se plaisent à cette musique dont le caractère est le vague, puisqu'elle n'exprime rien de réel, et n'ont plus de goût pour les spectacles positifs que nous offre le monde.
Rôle du langage dans le jeu de la mémoire.
Saint-Julien, 16 décembre 1877.
Quand un objet perçu dans le milieu externe évoque d'autres objets dont l'idée a été recueillie antérieurement dans l'intelligence, cette évocation ne se produit pas toujours directement au moyen de l'objet externe que nous percevons. L'évocation se fait souvent par une voie indirecte, celle du langage. En effet, l'objet externe que nous percevons évoque d'abord sa propre idée antérieurement recueillie dians l'intelligence, puis celle du mot associé à cette idée. Mais ce mot associé à l'idée de l'objet actuellement perçu peut être associé à une foule d'autres objets ou phénomènes. Par l'intermédiaire du mot, par conséquent, pourront se trouver évoqués tous ces divers objets. Exemple : l'attitude d'un homme politique me suggère l'idée d'une grande humiliation, et je pense ensuite à l'humiliation de l'empereur d'Allemagne allant à Canossa s'incliner devant le pape. Ce n'est pas l'idée directe, qui m'a été suggérée par l'attitude humiliée de l'homme politique, qui a pu me suggérer tout de suite et directement l'idée de la scène de Canossa. Il n'y a rien de commun entre la scène où figure l'empereur d'Allemagne et la scène subie par l'homme politique que je me représente simplement écrivant une lettre humiliante pour son caractère. Mais l'acte de l'homme poUtique évoque le mot d'humiliation, et ce mot, à son tour, peut évoquer toutes les grandes scènes dans lesquelles les chefs d'État ont été humiliés (??). Cependant, il faut le reconnaître, la scène du chef d'État humilié a pu, même sans le secours du mot, évoquer l'idée
d'une humiliation semblable. L'exemple cité plus haut n'est peut-être pas justement choisi, mais il pourra se faire souvent que Fassociation se produira au moyen des mots; notre exemple n'aura servi qu'à montrer comment peut avoir lieu l'association indirectement au moyen du langage.
— Dans les hallucinations, dans les excitations cérébrales produites par le haschisch, l'opium ou autres substances, il semble que les phénomènes émergent dans la conscience en vertu de leur spontanéité ; mais il est probable que les excitants dont nous parlons se contentent de rendre les nerfs excitables, sans changer les conditions dans lesquelles le mouvement intellectuel se produit à l'état normal. Les impressions du dehors sont transmises par la voie des sens avec un surcroît d'intensité et d'autorité, et d'autre part elles évoquent plus facilement toute la série des idées recueillies dans l'intelligence. Les éléments physiologiques du cerveau, les nerfs sont plus disposés à vibrer, mais les conditions dans lesquelles ils vibrent ne changent pas.
L'origine des idées et Thérédité intellectuelle.
Saint-Julien, 7 août 1877.
Il faut corriger ce que nous avons dit plus haut sur la mémoire impersonnelle. Toutes nos perceptions, toutes nos idées ont leurs conditions immédiates ou médiates dans les organes des sens. Tous les éléments de nos idées nous sont apportés par ces organes. Il ne peut rien y avoir par conséquent dans l'intelligence de l'enfant, même pendant la période intra-utérine.
lien qui n'ait été apporté par les sens ; d'où il suit que les idées du père et de la mère ne peuvent être transmises directement à Tenfant. Il faudrait pour cela un écoulement direct du cerveau des uns dans le cerveau de Fautre, ce qui est une absurdité. Cependant l'observation constante nous montre, dans l'intelligence de l'enfant, de véritales prédispositions dont l'origine se trouve dans le père ou la mère. L'explication de cet état mental héréditaire n'est pas impossible. Avec le sang, le père et la mère communiquent à l'enfant des propriétés qui s'y trouvent contenues. Ce liquide nourricier donne aux organes plus ou moins d'énei^e; selon sa richesse, il permet aux oi^anes des sens d'entrer plus ou moins facilement en contact avec les phénomènes extérieurs et de se les assimiler. Mais il n'en est pas moins vrai que dans l'acquisition de ses idées, l'enfant procède exactement comme ses ascendants; ses idées lui sont éminemment personnelles, puisqu'elles ne peuvent jamais résulter que d'un contact entre son organisme et les phénomènes externes, ou bien entre certaines parties de son organisme. La race ne pense donc pas par lui, mais elle lui transmet, avec le sang, des dispositions à recueillir, à former plus ou moins facilement des idées. Nous l'avons dit, en effet, l'acquisition d'une idée tient aux qualités du sang et modifie toujours ces qualités. En dehors de la solution avec le moi, une autre cause qui s'oppose à ce que nous ayons le souvenir de nos premières idées, consiste dans ce fait que ces premières idées sont confuses ; sans cesse rectifiées, elles ne se fixent dans la mémoire que le jour où elles ne se détruisent plus les unes les autres et sont devenues tout à fait nettes et déUmitées. La répétition aide
lOG- F. DURAND DKSORMEAUX.
beaucoup à la formation de la mémoire, parce qu'elle aidé à la fixation et à la constitution de nos idées. Il faut pour l'enfant que les mêmes perceptions se soient répétées souvent pour qu'elles deviennent suffisamment consistantes et puissent se fixer dans la mémoire. Dans les premiers temps de la vie, cette répétition des mêmes phénomènes de la vie n'ayant pas encore eu lieu, il n'y a pas encore de mémoire. De même, dans l'extrême vieillesse, les idées ne se forment pas avec assez d'énergie pour se transformer ensuite en phénomènes de mémoire. Sans doute, pour le vieillard comme pour l'enfant, les impressions sont confuses.