CHAPITRE III
Objet propre de la psychologie et ses rapports avec les autres sciences.
17 octobre 1878.
L'étude des rapports de toute sorte établis par la nature entre tous les phénomènes constitue la science. La vérité est la constitution de ces rapports. Les sciences particulières correspondent à la particularité des phénomènes dont elles étudient les rapports. Chaque science, par certains côtés, peut se rattacher à une autre science, forcée qu'elle est de se servir des rapports constatés par les autres sciences.
Les sciences des couleurs et des sons recherchent les rapports établis par la nature entre les diverses combinaisons de la lumière et du son. La science du beau se distingue de la science des couleurs, par cette particularité que les phénomènes étudiés par elle se rattachent chacun, sons ou couleurs, à des éléments agréables.
L'établissement des rapports établis par la nature entre les couleurs d'abord, telles qu'eUes s'offrent à nous indépendamment de toute analyse, le roUge, le bleu, le
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vert, Torange, el toutes leurs dégradations, entre les sons considérés aussi à ce point de vue, les résistances, les parfums, Tagi'éable, le désagréable, la variété des mouvements et les rapports entre eux tous de ces éléments divers, constitue sans doute la science spéciale dont nous nous occupons. Peu importe qu'ensuite le rouge apparaisse comme susceptible d'être analysé en des éléments simples et ne soit qu'une couleur composée; c'est là l'objet d'une science autre que la nôtre. La nature nous oflre, au point de vue de l'association avec le lieu interne, le rouge à l'état d'élément simple ; nous le prenons tel ; de même le mouvement, de même le plaisir. Tous ces phénomènes sont de même ordre et ils peuvent être et doivent être considérés comme les éléments de toutes les autres combinaisons sui' lesquelles portent nos études. De même qu'il importe de ne pas confondre nos études avec celles des anciens philosophes, dont les grands et importants travaux, mêlés à un grand nombre de conceptions imaginaii'es, ont préparé la science actuelle comme l'alchimie a préparé la chimie, comme les spéculations des premiers philosophes ont préparé la physique, de même il ne faut pas confondre nos études, comme certains ont une tendance à le faire
Les propriétés des corps ne sont peut-être que les rapports établis par la nature entre certains phénomènes et d'autres phénomènes.
Les rapports étabUs par la nature entre les divers mouvements ou actions constituent la science de la morale. C'est une autre science qui étudiera les rapports des mouvements avec les muscles, avec l'anatomie et la physiologie du corps humain. Nous nous bornons à étudier les rapports des mouvements entre
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eux. A Torigine, ces mouvements nous apparaissent comme très complexes et enchevêtrés les uns dans les autres. L'analyse nous permet de résoudre ces composés de nouveau en leurs éléments simples, puis la synthèse nous permet de reconstituer les composés des mouvements séparés par l'analyse. La mécanique et la physique étudient encore des mouvements, mais elles étudient les rapports des mouvements avec d'autres phénomènes.
Ce qui fait les tâtonnements de la science dont nous nous occupons, c'est que les uns, comme Montesquieu, malgré des vues très nettes et des enchaînements rigoureux, copiés sur la nature même, n'ont pas remonté Jusqu'aux éléments simples, et que les autres n'ont cherché à remonter jusqu'à ces éléments que pour les dépasser et tomber dans le domaine des autres sciences. Voilà pourquoi tant de travaux, où les rapports entre les phénomènes ont été bien aperçus et bien établis, n'ont pas pris un caractère définitivement scientifique. C'est la base inébranlable susceptible d'être admise par tous, qui leur a manqué.
On comprend que la science dont nous nous occupons peut se diviser en sciences particulières, selon les éléments eux-mêmes dont les rapports seront étudiés. Seulement, ces sciences particulières se rattacheront toujours à une science mère, parce que les éléments qui servent de base aux unes et aux autres offrent les unes avec les autres des caractères communs, c'est-àdire qu'ils sont considérés à un même point de vue. — Par exemple, il y a la science des sons, celle des couleurs, qui ne se confondent ni avec l'acoustique ni avec l'optique, mais la science des sons et celle des couleurs forment des divisions de la science du beau, parce
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que les sons d'une part, les couleurs de l'autre, sont envisagés dans leurs éléments simples et dans leurs rapports à un même point de vue. De même, la science du beau n'est qu'une branche de la science morale, parce que tous les autres phénomènes, comme le mouvement, par exemple, puis les phénomènes sociaux qui sont étudiés par la science morale, sont envisagés dans leurs éléments, leurs rapports à un même point de vue. De même, dans les autres sciences : il y a des branches dans les mathématiques ; il y a la mécanique, la géométrie et des branches dans la géométrie; il y a des branches dans la chimie, la chimie ordinah'e et la chimie organique.
Même sujet.
Saint-Julien, 19 octobre 1878.
La science dont nous nous occupons ne se distingue des autres sciences que par les éléments auxquels elle s'applique. L'eau est composée d'hydrogène et d'oxygène; de même, le temps est composé d'un élément quelconque et d'un mouvement; le lieu est composé d'un élément résistant et d'un mouvement. Si un élément de Ueu interne s'associe à d'autres éléments, nous aurons un nouveau composé. L'analyse résout en leurs éléments simples les phénomènes composés. D'autre part, elle nous montre comment se forment les phénomènes du monde moral ; elle nous donne leur histoire.
Le phénomène idée, pensée, intelligence, image, est formé par l'association d'un élément quelconque, rouge, résistance, et d'un élément de lieu organique interne,
avec cette circonstance que l'élément de lieu interne domine et efface Télément de lieu externe qui a pu être associé au rouge, à la résistance. Le phénomène idée se transforme en phénomène intellectuel, quand Télément de lieu externe associé à un élément quelconque se trouve associé lui-même aux phénomènes que nous révèle l'expérience; tel ou tel élément organique est associé au rouge, associé au lieu interne.
L'analyse et la synthèse sont une loi des choses avant d'être une loi de la pensée.
Versailles, 12 novembre 1877.
Notre intelligence opère constamment un travail de synthèse et d'analyse sur tous les phénomènes dont elle est le théâtre. Elle possède une activité spéciale qui la pousse à aller constamment des uns aux autres. Dans la géométrie, nous cherchons à ramener une figure complexe à ses propriétés simples; en chimie, nos analyses et nos synthèses consistent aussi à rapporter un phénomène complexe à des phénomènes plus simples, ou bien à passer des phénomènes simples aux phénomènes composés. Dans toutes les sciences, géométrie et sciences morales proprement dites, histoire, morale, politique, économie politique, critique littéraire, comme dans les opérations les plus ordinaires et les plus primitives de l'intelligence, nous employons constamment ce procédé mental. Après avoir longtemps cherché en vertu de quel principe l'intelligence agissait dans la circonstance, nous devons reconnaître encore que l'impulsion part du milieu externe. En effet, le milieu est le théâtre perpétuel de compositions et de décompositions. Il n'y a pas un corps qui se soit formé lui-même ;
il a toujours été constitué par des éléments étrangers, lesquels ont été réunis sous l'influence ou Timpulsion des forces externes. Les éléments d'un corps lui vienr nent du milieu. Voilà le grand principe, principe fécond de l'activité intellectuelle, dont Tapplication constante dans la nature nous met sous les yeux un spectacle perpétuel auquel correspondent, dans l'intelligence, des idées qui le reproduisent. Puis comme toujours, à ce premier état mental, dans lequel l'intelligence ne fait que reproduire d'une manière passive ce qui se passe dans le milieu, succède un état dans lequel l'intelligence s'empare du procédé pour l'appliquer d'une manière consciente et réfléchie aux phénomènes qui ont déjà ou n'ont pas encore été compris par le jeu des impulsions externes dans les combinaisons fondamentales dont nous parlons. En possession de l'idée qui se dégage de ce procédé, l'esprit fonde les sciences, les mathématiques, la géométrie, la chimie, etc. Nous allons ainsi jusqu'au phénomène de l'infini, pour revenir à des phénomènes plus simples dont l'infini se compose. Il y a un double courant intellectuel (comparaison grossière : pompe aspirante et foulante). Ainsi l'idée fondamentale qui est le principe et le point de départ de toutes nos opérations d'analyse et de synthèse, l'idée qu'il faut aller saisir et dégager sous la masse des faits, cette idée dont la nature externe elle-même dépose en nous l'image est celle-là : il n'y a pas un corps qui n'ait été formé à un moment donné par des éléments empruntés au milieu externe.
L'esprit commence par la synthèse.
Brienon, 7 septembre 1880.
Nous devons toujours nous rattacher à ce principe : à Torigine, des phénomènes que l'analyse, c'est-à-dire des circonstances ultérieures nous forcent à distinguer, sont réunis et inséparables dans nos impressions. Par exemple : le parfum de la rose et sa couleur, le chant d'un oiseau, son plumage, sa forme. La couleur et le parfum sont associés entre eux, à l'origine, comme les couleurs que la rose offre à nos regards, ou mieux encore, comme les différentes parties d'une môme couleur qu'aucune circonstance ne nous a fait séparer. Le chant de l'oiseau et son plumage sont inséparables dans notre perception primitive, comme la couleur blanche uniforme du papier sur lequel j'écris. Plus tard, l'analyse, c'est-à-dire les circonstances qui nous font saisir séparément la couleur, le son, l'odeur (et dans un phénomène de lumière, des couleurs distinctes), nous force à faire des distinctions. Mais les phénomènes devenus distincts, répondent à des perceptions nouvelles et ne se confondent pas avec les objets de nos perceptions primitives. Nous les rapprochons de ces perceptions pour les comparer, mais nous ne devons pas les confondre avec elles. Un corps est pour nous tout ce qui se trouve réuni dans une perception unique. L'analyse ultérieure, c'est-à-dire des perceptions nouvelles postérieures suivies de rapprochement avec l'objet présentement saisi, pourra nous montrer dans ce corps des éléments diJGférents, mais la perception primitive ne nous a fait saisir qu'un tout, sans distinction de parties.
Pour découvrir comment nous avons pu percevoir des