‹ Etudes philosophiques (volume 2)Chapitre 15 sur 24 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

§ I^'. — Abstraction, — GèmêraHmui<m

Persistance de rimp rcjBî on, germe de lldée.

Ceux dont la jambe a été coupée sentent encore â certains moments des impressions dans le pied et dans la jambe, bien que le membre ait été supprimé. Quand on ferme les yeux, on continue à voir Tétoile qui brille au ciel . Cette étoile ne fait plus partie de vous-même, mais l'impression qu'elle a £adte s'est localisée dans l'intelligence.

Passage d'un phénomène externe à un phénomène interne, ou image.

SaintJuUen, 14 juin 1877.

Je ne puis plus, par exemple, sentir par le toucher leç parties liées d'ordinaire à celles que j'ai perçues par la vue. Je m'aperçois de cette manière que le phénomène est devenu tout à fait interne. En réalité, l'objet que je perçois, quand je perçois directement et

immédiatement, est toujours interne, si Ton entend par là lié à Torganisme, puisqu'il ne fait qu'un, dans les parties de lui qui sont perçues, avec ma perception elle-même, avec l'organisme auquel il s'associe ou se rattache. Les lignes et la couleur que j'aperçois dans cet arbre vont s'associer dans ce moment à mon organisme intellectuel, comme les sensations de chaud ou de froid dans ma main sont associées à l'intelligence. Il faut distinguer la sensation originaire du souvenir de la sensation; la sensation, liée à l'objet lui-même dans les parties par lesquelles il nous impressionne, le souvenir, lié à l'impression, à la vibration durable, latente ou dynamique que cet objet a déposé dans nos sens ou dans le cerveau.

Lïmage de Tobjet et l'objet sont les mêmes à l'instant de la perception ; par elle nous sommes en communication réelle avec tout l'univers.

Saint-Julien, 16 juin 1877.

Nous possédons vraiment tout ce qui fait l'objet de nos perceptions. Cette possession n'est limitée que par le moment, la nature et les bornes elles-mêmes de la perception. Les horizons sans bornes du ciel, l'étoile que mon regard découvre font partie de moi-même pendant le temps que je les aperçois. Mon souvenir ne les garde, avec leur éloignement et leur grandeur, que parce qu'elles m'ont appartenu un moment, comme m'appartient d'une manière durable ma main ou mon pied. Ces. objets ont été un prolongement de mes organes. Ils ne sont devenus extérieurs qu'au moment où la perception a cessé. Ce qui fait la distinction entre les phénomènes internes et les phénomènes externes, c'est que pour les uns, l'association est pennanente,

pour les autres, rassociation est intermittente. Un organisme distinct est formé par les phénomènes associés entre eux d'une manière permanente.

Par la multiplication de nos impressions, nous augmentons notre personnalité de toute l'immensité d'un océan, de toute la hauteur d'une montagne, de richesses artistiques renfermées dans un édifice, de tous les sons répandus dans l'espace, de tous les mouvements que fait un peuple.

Négation des causes finales. — Des aflinités.

12 juin 1877.

La réflexion résulte de la possibilité qu'ont les phénomènes de s'associer par suite de leur concentration dans le cerveau. Les organes des sens préparent le travail du cerveau, en décomposant et en triant les phénomènes dans le milieu extérieur; puis ils les apportent au cerveau qui a pour mission de les conserver, de les concentrer et de les associer à d'autres phénomènes obtenus de la même manière, par les mêmes organes ou des organes différents.

Causes finales. — Explication de l'intelligence primitive qui, pour rendre compte du rôle d'utilité ou d'adaptation joué par certaines créations par rapport à d'autres (ex. : le brillant plumage du mâle a été créé directement pour séduire la femelle), imagine l'intervention directe et immédiate d'une cause intelligente qui a créé ceci pour cela, comme l'homme, par exemple, qui invente un objet pour son usage. — La science bannit nécessairement cette explication née dans l'intelligence du peuple enfant. Elle nous enseigne que les

484 F. DURAND DESORMEÀUX.

êtres procédant tous de principes ou éléments identiques, il se produisit entre les divers êtres du monde des affinités résultant de la similitude ou de l'identité des éléments par lesquels ils sont constitués. Les animaux n'ont pas été créés pour que je mange leur chair, mais je mange la chair des animaux parce qu'il existe entre cet élément et mon organisme des rapports d'affinité. L'oxygène n'a pas été créé pour s'unir à l'hydiogène, mais il existe entre ces deux éléments des affinités qui déterminent leur association. « Chez les êtres inférieurs, les produits nécessaires à la génération par voie sexuée, naissent de ce qu'on est convenu d'appeler un seul individu. Renfermés la plupart du temps dans des enveloppes qui se déchirent au moindre effort, ils se mêlent, soit au dehors de l'individu, soit

au dedans de lui, presque au hasard Admettons

(comme cela se présente en effet chez certains mollusques) que chez le même individu les organes des deux sexes ne deviennent actifs que l'un après l'autre, il y aura une époque de l'année où l'animal ne sera que femelle, une autre époque où il ne sera que mâle. De là à la séparation complète des deux sexes il n'y a qu'un pas à faire (Milne-Edwards). Comment ce pas a-t-il été franchi historiquement... Il nous suffit de savoir que la séparation des sexes n'est théoriquement intelligible qu'à partir de leur union, par un simple progrès de la division du travail ; leur attrait s'explique donc aussi bien naturellement. Chacun est en toute rigueur une moitié virtuelle de l'autre, et tend vers cette seconde partie de soi par un penchant oi^ani-

que Ils n'ont donc qu'une seule vie à deux dans

toute la précision du terme. » (Espinas, Sociétés animales, p. 123, 124.)

Même sujet.

Saint-Julien, 13 juin 1877.

L'oxygène n'a pas été fait pour s'unir à l'hydrogène, mais ils s'unissent parce qu'ils ont de l'affinité l'un pour l'autre. Ceux qui dressent des plans de la création devront changer leur point de vue.

L'affinité peut se réduire à un simple rapport de ressemblance ou de différence. La perception de ce rapport est l'effet d'une expérience primitive.

SainUJulien, 21 novembre 1877.

Pierre, que j'aperçois, évoque immédiatement en moi l'image du même Pierre que j'ai aperçu autrefois. Jusqu'à présent, nous avions imaginé que cette association entre les deux images semblables se produisait en vertu de l'aflinité résultant de l'identité des deux phénomènes intellectuels. Peut-être faut-il revenir sur cette première explication et former une hypothèse nouvelle. L'affinité est un principe mystérieux, métaphysique en quelque sorte qui n'est pas une explication rationnelle du rapport qui s'établit entre les deux phénomènes. L'association entre l'image de Pierre que je vois et l'image du même Pierre que j'ai vu n'est pas une association aussi spontanée et immédiate que nous le croyions tout d'abord. Comme toutes les autres associations, elle est peut-être déterminée par le jeu des forces externes qui une première fois a uni l'image de Pierre que je vois à l'image de Pierre que j'ai vu, cette dernière image occupant le champ intellectuel au moment où nous percevons l'image de

Pierre que nous voyons. Elles arrivent ensuite à se confondre par tout ce qui est commun à Tun et à l'autre; mais avant la confusion il y a un moment où nous avons conscience des deux images distinctes, comme après la confusion il subsiste un état où ce qui différencie chaque image, ce qui l'entoure dans le moment de chaque perception, reste distinct. Quoi qu'il en soit, la nature nous enseigne sans doute ainsi l'association des images sensibles. Après avoir associé elle-même en nous les images qui se ressemblent, elle nous apprend à chercher cette ressemblance dès qu'un objet nouveau se présente a nous. Ainsi, entre l'acte par lequel nous percevons l'image de Pierre que nous voyons et l'acte par lequel nous constatons sa ressemblance avec le même Pierre que nous avons vu dans une circonstance antérieure, il se place sans doute une opération intermédiaire où l'intelligence intervient pour rechercher avec quelles images celle qui est perçue offre des rapports. L'image de Pierre évoque l'idée d'une ressemblance possible, et l'idée de cette ressemblance possible suscite rapidement les figures auxquelles elle est associée dans l'intelligence. Chez certains hommes, l'exercice a développé considérablement cette faculté de percevoir les ressemblances — chez Mithridate connaissant tous les soldats de son armée. — Au contraire, nous pouvons percevoir une infinité de visages sans que la perception postérieure de ces mêmes visages évoque les premiers dans l'intelligence. Il faudra que quelque circonstance fasse appel à notre faculté de constater les ressemblances, puisque cette idée de ressemblance étant en jeu, toutes les figures auxquelles elle peut être associée se trouvent appelées à l'état dynamique. Nous passons ainsi en

revue avec une rapidité extrême, à la suite d'exercices perpétuels que marque la répétition des phénomènes de conscience (de même que nous ne nous apercevons plus d'un mouvement que nous accomplissons habituellement), nous passons en revue toutes les figures avec lesquelles la figure perçue peut offrir une ressemblance. Souvent une personne nous aborde et nous dit : « Vous ne me reconnaissez pas? » Au premier abord, en effet, nous ne reconnaissons pas cette personne, et il faut aider le travail de la ressemblance et de l'association. Elle ajoute : c Vous m'avez vu dans telle ville, dans telle circonstance. » Le nom de la ville évoque l'idée des personnes que nous pouvons avoir vues dans cette ville, et non pas spécialement de suite celle de la personne que nous voyons, puisqu'au premier abord nous ne la reconnaissions pas (ce qui prouve cette évocation de ligures nombreuses, phénomène mental dont nous avons à peine conscience, à cause de l'exercice habituel et de la rapidité de l'opération) ; mais l'association se produit dès que la figure de la personne que nous voyons au même moment se trouve évoquée, et nous nous écrions : « Ah oui ! je vous reconnais ! » La reconnaissance se fait ainsi après une réflexion qui contient toutes les opérations dont nous venons de parler. C'est la faculté de percevoir la ressemblance, éveillée en nous par le spectacle de ce que la nature seule a produit extérieurement à nous, qui nous porte à rapprocher la figure que nous voyons de celle que nous avons vue. Ce n'est qu'au bout d'un certain temps que les enfants apprennent à reconnaître les personnes. Il n'y a pas en eux une faculté innée et spontanée. C'est la nature qui; opérant des associations par les ressemblances, leur apprend à rechercher eux-mêmes ces ressemblances.

Toute impression est relative.

Paris, 25 décembre 1879.

Comment nos impressions seraient- elles autres que comparatives? On s'étonne que le point de vue auquel nous nous plaçons pour juger change sans cesse. C'est du contraire qu'il faudrait être surpris, si toute surprise n'était point l'aveu d'une ignorance ou d'un préjugé. Nous ne pouvons obtenir une impression dans un organe quelconque, sans que cette impression se lie à une autre. Nous ne percevons pas qu'une seule couleur dans le milieu extérieur, nous percevons plusieurs couleurs à la suite les unes des autres.

Par suite, quand nous avons obtenu l'impression d'une couleur et qu'une autre couleur s'offre à nous, tout de suite la comparaison s'opère par le fait même de l'association, et la seconde couleur nous est donnée comme plus vive ou moins vive que la première impression lumineuse. Ainsi, toute impression que nous obtenons se rapporte toujours à une impression qui l'a précédée, et comme le milieu extérieur, par la multiplicité de ses éléments et de ses contacts, fait constamment varier les impressions déjà obtenues, il en résulte que les impressions nouvelles entrent en comparaison avec des impressions sans cesse différentes.

Nous sommes sous l'empire d'une impression de chaud. Un milieu qui, précédemment, nous a paru chaud, nous paraît froid maintenant, si l'impression qu'il nous procure se trouve associée à l'impression laissée en nous par un élément plus chaud et occupant toujours le champ de la sensation ou de l'idée. Seul un thermomètre, dont les éléments ou indications ne

varient pas, ou bien une impression fixe en nous, pourrait donner un caractère fixe de chaud ou de froid aux impressions dérivées du milieu extérieur.

Des impressions types auxquelles les autres se rapportent.

Paris, 90 féTrier 1880.

Comme certaines impressions de couleur, de son, etc. , f?e renouvellent en nous et nous sont données par le milieu externe de préférence à toutes les autres, ces impressions deviennent la note dominante à laquelle nous rapportons toutes nos autres impressions. C'est le degi-é 0, c'est le mètre, c'est l'unité de mesure psychologique.

De rassociation des noms avec les choses qu*ils désignent.

Brienon, 10 juin 1878.

L'opération mentale par laquelle un enfant associe un nom à un objet, le nom de chien à l'animal que nous désignons d'ordinaire ainsi, puis à tous les animaux présentant avec le chien quelque ressemblance, est une opération plus comphquée que les psychologues ne le pensent. — Nous avons appris à l'enfant à associer le nom de chien avec l'image de cet animal. Notre enseignement a consisté à présenter associés à l'enfant le nom du chien et l'image de l'animal. Pour cela, en même temps que nous prononçons le nom, nous montrons l'animal, c'est-à-dire que nous poussons en quelque sorte l'un vers l'autre le nom et Timage, de telle sorte qu'ils ne feront plus qu'un seul

190 F. DURAND DESOUMEAUX.

groupe. En même temps que nous avons fait un mouvement de la tête et de rœil pour voir, nous avons fait un mouvement de la bouche et du larynx pour prononcer; Tenfant, nous imitant, a porté ses regards sur l'objet en même temps qu'il prononçait le nom, de telle sorte que l'intelligence a recueilli à la fois le nom et l'image qui, sous l'empire de l'impulsion venue du dehors comme les éléments obéissant à cette impulsion, se trouvent associés. Que l'une des parties du groupe soit évoquée, l'ébranlement se communiquera à l'autre partie; le nom, par exemple, évoquera l'image, ou l'image le nom.

Gomment, maintenant, l'enfant pourra-t-il associer ce nom à l'image d'un autre animal que le chien, mais offrant avec celui-ci quelques ressemblances? L'enfant, après avoir associé le nom et l'image de l'animal, apprend, en outre, que le même nom peut être associé soit au même animal, le même chien se présentant à lui dans les attitudes les plus variées et différant par là du chien qu'il a vu primitivement, soit à d'autres chiens. Il a donc appris à unir le nom du chien non seulement à l'image primitive, mais surtout aux caractères constitutifs, toujours semblables à ceux mêmes de l'image du chien. De la sorte, quand les images, soit du même chien, soit de chiens autres que le premier, soit d'animaux offrant avec le chien des caractères semblables, quand ces images, s'offrent à lui, les caractères semblables de ces diverses images se trouvent associés dans l'intelligence à l'aide du nom, et ils évoquent naturellement cette idée. Ainsi, à la suite de plusieurs expériences, qui ont montré dans le milieu le même nom associé à des images différentes, mais présentant entre elles des caractères semblables, le

CONNAISSANCE SCIENTIFIQrE. ItK

nom se trouve plus étroitement associé, par suite de l'habitude, aux caractères semblables qu'aux caractères différents du chien ou des animaux qui lui ressemblent, et, par suite, l'image d'un chien ou de tout autre animal offrant des analogies avec celui-ci, rappellera par ces caractères semblables l'idée du nom.

— Ainsi que nous l'avons souvent remarqué, la vue du chien n'évoque pas nécessairement l'idée, déjà recueillie dans l'intelligence, du même chien. Entre la perception de cette image et l'évocation de l'autre, il se place des phénomènes intermédiaires. En même temps qu'il perçoit l'image du chien, l'enfant perçoit une impression oi^anique qui se produit en même temps que le chien frappe ses r^ards. Cette impression organique est renfermée dans l'idée générale du moi. C'est par l'intermédiaire du moi, très probablement, que la seconde image du même chien va se trouver associée à la première. Mais, dans cette association, il n'y aura pas que l'idée du moi, il y aura encore sans doute l'idée du mouvement par lequel nous percevons l'image. Dans l'idée du moi, nous rapportons les deux perceptions au même sujet, à la pereonne, l'impression organique étant la même pour la perception des deux images plus ou moins différentes.

-— La perception de plusieurs images pareilles offre du moins l'idée abstraite de l'identité — idée existant aussi bien dans le milieu externe que dans l'intelligence, puisqu'à la suite du contact entre les deux phénomènes intellectuels offrant un caractère identique, nous retrouvons dans le milieu les éléments correspondants aux caractères identiques. L'idée du moi est Uée nécessairement à l'idée de l'identification,

de la ressemblance. Quand donc un nouveau phénomène se présente à Fintelligence, il évoque d'abord ridée du moi, puis, par Tintermédiaire de cette idée, les idées, comme Tidée de ressemblance, auxquelles le moi se trouve le plus actuellement associé. Il n'est pas étonnant qu'en percevant un objet nous cherchions presque toujours à le rattacher aux objets identiques et semblables, par cette raison que le moi, toujours associé à des phénomènes constamment associés euxmêmes par des propriétés semblables et identiques, met tout de suite l'image qui s'offre à l'intelligence en rapport avec cette idée.

— En résumé, l'enfant dont la vue est frappée par un chien, voit d'abord cette idée rattachée au moi ; puis le moi évoque l'idée de ressemblance, qui évoque l'idée déjà recueillie du chien, laquelle évoque à son tour celle du nom. Comme nous avons appris à associer le nom à certains caractères, en vertu d'une association analogue, nous associons le nom aux mêmes caractères dans l'objet qui se présente de nouveau à l'intelligence. Nous opérons l'association entre les caractères semblables des deux images ; nous faisons cette opération sous l'empire d'une expérience antérieure; puis les caractères semblables ainsi associés ou confondus entre eux, se trouvent associés au nom. Le caractère semblable dans l'une des images ne se distingue plus du caractère semblable dans l'autre image ; de telle sorte que nous ne pouvons plus distinguer à quel caractère, dans l'une et l'autre image, le nom se trouve associé.

Une tendance vers Tobjet accompagne l'idée. — De l'idée de semblable.

Brienon, 21 juin 1878.

— Nous éprouvons le besoin de retrouver les objets de nos idées dans le milieu externe. I^e mécanisme de cette tendance vers l'objet externe est celui-ci : Tobjet, le chêne que nous avons vu, s'est offert à nous avec ses caractères externes. L'acquisition de ces caractères externes est liée à certains mouvements exécutés par nous. Quand donc l'idée du chêne occupe notre intelligence, elle évoque l'idée des caractères externes; cette dernière idée est liée à celle des mouvements que nous avons exécutés, ou de la situation (attitude musculaire et physique) dans laquelle nous nous trouvions lors de l'acquisition ; par cela même que l'idée de ces mouvements existe, elle transmet le mouvement, par voie d'ébranlement, aux organes des sens et aux muscles; nous nous mettons, par suite, dans l'attitude originaire, nous ouvrons les paupières, nous fixons nos pmnelles. Il y a là tout un ébranlement organique, contre-coup naturel et nécessaire de l'ébranlement intellectuel, qui nous met de nouveau en rapport avec le chêne extenie, puisqu'il reproduit toutes les conditions dans lesquelles nous l'avons perçu originairement. Pour que tous ces mouvements ne se produisissent pas, étant donnée la série des idées que nous venons de passer en revue, il faudrait l'idée d'un mouvement différent qui communiquerait au corps une impulsion différente de celle nécessaire pour la perception dont nous parlons, et le maintiendrait, par exemple, dans l'immobilité.

— Supposons maintenant une idée plus complexe

que celle correspondant à l'objet : chêne. Supposons, par exemple, un état intellectuel constitué par l'association de deux chênes, nous donnant l'idée de deux chênes semblables. Nous pourrons, par le mécanisme indiqué, rechercher dans le milieu les deux chênes qui nous donneront l'idée des chênes semblables. Mais il se trouve qu'au lieu de retrouver les deux chênes, objet de la pei'ception originaire, nous retrouvons deux autres chênes, (jui, cependant, nous donnent aussi l'idée de chênes semblables. Cette perception va se trouver associée à la première, sous l'empire de laquelle nous sommes encore, de telle sorte que l'idée des deux seconds chênes semblables va se trouver maintenant associée à l'idée des deux premiers chênes semblables. L'idée de chênes semblables deux à deux nous est ainsi donnée par une série de groupes distincts, bien qu'associés. C'est ainsi que ce que nous appelons les mêmes types ou les mêmes abstractions, recueillis dans notre esprit, peuvent se trouver réalisés par des phénomènes, d'ailleurs différents. Car au lieu des seconds chênes, nous pouvons supposer tels autres objets que le milieu nous offrira immédiatement après les chênes et qui, donnant aussi la notion d'objets semblables enti'e eux, nous fourniront l'idée (soi-disant abstraite) de semblable, réalisée pour des groupes différents de phénomènes. En réalité, dans tous ces cas, il n'y a que des associations ajoutées les unes aux autres dans l'intelligence. Et si le milieu paraît réaliser notre type, c'est qu'il fait succéder à une perception de phénomènes A, contenant l'idée de semblables, une perception de phénomènes B, contenant aussi cette idée de semblables.

— Tout le procédé de l'invention est en germe dans le

nONXAISSAXCE SCIENTIFIQUE. 10.")

mécanisme que nous venons de décrire. Quand nous sommes sous l'empire d'une idée comme celle de deux chênes semblables, par exemple, nous nous mettons dans la situation voulue pour percevoir ces deux chênes dans le milieu externe ; au lieu de percevoir ces deux chênes, nous percevons deux autres objets différents des chênes, mais encore semblables entre eux. C'est le milieu qui, faisant succéder immédiatement cette perception à la perception originaire qui occupe actuellement l'intelligence, nous fait Hiire ainsi lu découverte de l'idée de semblables ré ul Luit de groupes difféients; c'est le milieu qui nous fait trouver. Nous pouvons nous remettre souvent dans l'attitude voulue pour obtenir la perception de phénomènes semblables, cette i<lée et le mouvement qu'elle entraîne deviennent habituels, el ainsi se constitue dans l'intelligence un état prépondérant que nous désignons par un mot abstrait, la faculté de saisir les ressemblances. Toutes ces facultés dont on parle : la faculté de saisir les lignes, d'associer les couleurs, la faculté dramatique, la faculté du bien, du juste, du vrai, correspondent à des états pareils à ceux que nous venons de décriie.

— A un groupe de phénomènes donnant l'idée du même (expression abstraite dont nous nous servons pour la commodité et pour n'avoir pas à reproduire toute la série des phénomènes qu'elle désigne), peut succéder, dans l'intelligence, un groupe de phénomènes donnant l'idée de la variété, puis d'autres groupes donnant d'autres notions encore. Tous ces groupes, associés dans l'intelligence, constituent des états entraînant des mouvements et des attitudes qui nous font trouver des phénomènes nouveaux, mais groui)és de même.

196 F. nUUANT) DERORMKAUX.

L'analyse enseignée par le milieu. D*autres idées, que Ton croit inuéeS|

ont la même source.

Paris, 23 janvier 1878.

Le milieu nous enseigne l'analyse par les spectacles qu'il met sous nos yeux, spectacles où nous voyons les phénomènes se décomposer, en dehoi^ de toute intervention de notre part, sous la seule action des puissances naturelles. L'analyse devient ainsi un besoin pour nous. Et ce besoin se complique d'un autre : nous éprouvons le besoin non- seulement de décomposer les phénomènes complexes, mais aussi de retrouver dans ces phénomènes des éléments simples, identiques à ceux qui ont fait pour nous l'objet de perceptions antérieures. Nous ramenons ainsi un objet complexe à des éléments simples. Cette opération nous est également suggérée par le spectacle du milieu qui nous montre les objets complexes se résolvant, sous l'empire des forces naturelles agissant toutes seules, en éléments simples, identiques aux éléments que le milieu nous a offerts dans des perceptions antérieures, éléments qui ne se prêtent plus à aucune analyse.

Nous ne trouvons pas en nous-mêmes dans je ne sais quelles profondeurs de notre être, avant toute communication avec ce qui nous entoure, le goût de la nouveauté. Les spectacles sans cesse changeants du milieu nous donnent l'idée du nouveau et nous en inspirent le besoin. Si, au contraire, la nature est immobile autour de nous, si elle nous offre toujours le même tableau, si nul événement ne modifie le cours de nos journées, si notre corps est pacifique comme la nature au milieu de laquelle il se meut, nous recueillons l'idée et nous contractons le goût de l'immobilité.

Les répétitions régulières des mêmes phénomènes, scènes de la nature perijues par nos yeux, accomplies sous nos yeux, nous procurent le goût et l'idée de Thabitude.

On a recherché souvent l'origine de l'habitude. La source véritable se trouve dans les spectacles extérieurs dont nous parlons. Les impressions venues du milieu extérieur à l'organisme et rapportées à lui exclusivement par les impressions orçaniques, telles sont les deux sources de nos idées. Ajoutons que les forces du milieu associent les impressions du dehors à celles du dedans et nous procurent des idées composées à la fois des deux sortes d'impressions. On voit donc que toutes nos associations et idées sont formées soit par des impressions du dehors associées entre elles, soit par des impressions du dedans combinées entre elles, soit enfin par des impressions du dehors associées aux impressions du dedans. Parfois l'impression du dehors est perçue avant celle du dedans, et vice-versâ. De là des variétés dans nos idées. Le milieu peut modifier à l'infini les types fondamentaux de nos idées. Mais nous venons de donner toute la théorie.

Peut-être la satiété n'est-elle qu'une impression exclusivement propre à l'organisme. Le plaisir et la douleur sont de même nature.

Même sujet.

Brienon, *22 juin 1878.

— Il semble qu'une formule abstraite, l'expression d'une loi scientifique, la définition, par exemple, de ce qu'on appelle la vérité (Voir étude précédente) exprime

seulement un ensemble de camctères abstraits, isolés de la masse des phénomènes. En réalité, la formule est associée à des images très concrètes ; seulement, c'est une formule unique, qui s'adapte à des groupes très variés de phénomènes offrant entre eux des ressemblances ou des identités. Par exemple, cette formule: Les corps s'attirent en raison directe de la masse et en raison inverse du carré des distances. Cette formule est dégagée par la constatation des rappoiis d'un groupe déterminé de corps entre eux, puis un autre groui)e dégage la môme formule ou idée. La formule reste lu même alors qu'elle exprime des faits qui, tout en étant identiques, sont cependant distincts les uns des autres. Une formule unique se trouve désigner ainsi tout un groui)e et une série de faits, (juand elle pourrait nous fah'e croire qu'elle s'applique seulement à un fait unique comme elle.

Deux groupes différents peuvent être associés à une formule semblable, comme des formules différentes peuvent être attachées à un groupe unique.

— De même que le milieu, par la succession des phénomènes qu'il offre à nos regards peut nous donner (l'idée) l'association de phénomènes semblables, de même aussi il peut imprimer dans l'intelligence l'image do phénomènes variés. Ainsi naissent les idées correspondant à l'expression, classées sous l'étiquette de variété. Une fois que ces images correspondant à l'expression de variété sont classées dans l'intelligence, elles peuvent être évoquées de nouveau et entraîner des mouvements organicjues par lesquels nous cherchons à retrouver l'objet externe correspondant. Cet objet peut n'être pas rencontré, mais le contact de l'oi^anisme ainsi disposé, sous l'empire de l'influence interne, peut

nous faire ti'ouver des objets dans lesquels nous retrouverons encore une impression con^spondant à la formule \'ariété. Cette impression se reliera à la première. Nous disons ainsi que le milieu nous donne l'idée d'une variété inconnue, c'est-à-dire qui n'était pas connue, <{ui n'a été connue que postérieurement au moment de la première perception.

— Le même mouvement de la main peut s'appliquer aux objets les plus divers. Nous avons l'idée de saisir une boule en fer, nous faisons le mouvement approprié : c'est une boule en bois qui se présente à notre main ; mais l'objet n'en est pas moins saisi. Il y a quelque chose de pareil dans cliacune des perceptions de chacun des objets, et cependant l'une et l'autre offrent (les propriétés difféientes.

Idée plus précise de;$ propriétés communes; eUes sont reffet de Tactiou <iu milieu.

Saint-Julien, 2 juillet 1878.

L'état de notre esprit est constitué par l'ordre et la succession des phénomènes intellectuels. Cet ordre est déterminé par Tordre tel que nous le percevons dans le milieu. Pour pouvoir agir sur notre intelligence, nous (levons agir sur le milieu, de telle sorte qu'il nous offre une succession donnée de phénomènes. Nous pouvons associer habituellement tel et tel phénomène, soit en agissant directement sur le milieu externe, soit en nous mettant dans une situation telle que nous percevions les phénomènes dans l'ordre indiqué. Quand le milieu ou notre perception associent habituellement doux phénomènes dans un certain ordre, ces phénomènes se présentent habituellement à l'intelligence dans cet

ordre. Il faut reléguer les propriétés communes dans la classe des divinités verbales. Des phénomènes sont communs quand ils sont associés entre eux par le milieu.

Suite. — Intervention de Tidée du moi comme lien entre les idées d'objets différents.

Saint-Julien, 3 juillet 1878.

Il y avait dans l'idée que nous nous sommes faite autrefois des propriétés communes, le pressentiment d'une vérité. Nous avons reconnu qu'aucun phénomène ne pouvait s'associer dans l'intelligence, s'il n'y avait entre eux une propriété commune. Cela est vrai en ce sens que deux phénomènes perçus isolément dans le milieu ne pourront jamais s'associer dans l'intelligence, s'il n'existe pas entre eux un phénomène intermédiaire qui serve à les associer. C'est ce phénomène intermédiaire que nous avons appelé une propriété commune. En réalité, ce phénomène intermédiaire n'est qu'un phénomène intellectuel, concret comme les autres, mais qui, associé dans le milieu à l'un et à l'autre des phénomènes qui doivent être associés, peut servir à effectuer l'association. Deux phénomènes intellectuels perçus isolément resteront éternellement distincts dans l'intelligence, s'ils ne peuvent pas être associés dans le milieu. Cependant des associations s'opèrent sans que le milieu nous les ait offertes. C'est ici qu'apparaît le rôle des phénomènés intermédiaires, condition de l'association, et appelé autrefois par nous propriétés communes. Supposons que l'idée d'un peuplier et l'idée d'un chêne s'offrent à nous dans l'intelligence sans que le milieu les ait jamais

associés sous nos yeux. Jamais ces deux images ne pourront s'associer dans Tinlelligence si le phénomène externe n'inlement. Cependant l'association s'opère. C'est qu'un troisième fait a joué un rôle. En même temps que l'idée du chêne et celle du peuplier se présentent, se présente aussi l'idée du moi qui rattache leur perception à lui-même, à la personnalité. Le chêne et le moi ont été associés au point de vue externe, comme le peuplier et le moi. L'idée du moi évoquée, évoque la réalité organique et l'association s'opère. C'est cette impression oi^anique externe à l'idée du chêne et à celle du peuplier, mais qui est associée à toutes deux, qui aide l'association à s'opérer. Cependant nous avons conscience que l'association n'est opérée qu'à l'aide du moi et qu'elle n'a pas une réalité externe. Nous ne croyons pas que jamais ceux qui ont analysé l'association interne, aient aperçu ce troisième fait, ce qui fait rentrer l'association dans la règle.

"^ Cette association de l'impression organique, se ti'ansformant en phénomène externe, et d'une image vue, un chêne, n'est pas plus extraordinaire que l'association du chêne que nous imaginons et de la maison que nous voyons. L'un des éléments de l'association est accompagné de chconstances internes et l'autre de circonstances externes.

Danger de personnifier les lois et les formules. — I^ loi n'est qu'une sorte d'association.

Saint-Julien, 7 juillet 1878.

Formule, loi. — Deux ou plusieurs phénomènes considérés comme internes, qui n'ont jamais été réunis dans le milieu externe, ne peuvent s'associer dans l'in-

telligence, — si un phénomène intermédiaire externe auquel Tun et l'autre peuvent se relier dans les sens — comme le mot ou l'impression organique — ne leur sert d'intermédiaire. Dans l'état le plus simple, le chêne qui me frappe actuellement s'associe de même par l'intermédiaire de l'impression organique au chêne qui m'a frappé. Il ne faut jamais oublier que la formule ou la loi n'est que l'expression abstraite ou générale par laquelle nous notons un grand nombre de faits. Après avoir encensé les idoles et les avoir renversées, l'homme s'est enchanté de formules. Il les a considérées comme des forces spéciales. Il les a contemplées indépendamment des faits qu'elles expriment. Il a créé ainsi une nouvelle forme d'idolâtrie.

— Quand des phénomènes paraissent évoquer d'autres phénomènes en vertu du sens qu'ils présentent, et offrir avec ceux-ci des affinités particulières, ce sens commun, ces affinités, ces rapports étroits, cette liaison, comme on dit très bien, qui existent entre ces phénomènes, ne sont que des rapports de succession, ne consistent que dans des phénomènes habituellement ou toujours associés les uns aux autres par le milieu.

— Hypothèse : Peut-être ce phénomène intermédiaire externe, sans lequel il n'y a pas d'association dans les phénomènes internes de l'intelligence, est-il nécessaii'e dans la nature tout entière pour constituer des groupes.

— Nous percevons deux images d'un même objet par nos deux yeux; peut-être y a-t-il véritableoient deux images dans le cerveau ; seulement, associées habituellement, nous ne les distinguons plus l'une de l'autre. Elles s'associent comme le feraient deux images provenant de deux objets différents. L'enfant commence par loucher. Il n'est pas encore habitué à fixer la même

image. Un œil s'attache à un objet pendant que l'autre œiJ fixe un autre objet. Il en est de même, sans doute, pour l'ouïe. L'oreille fausse, ce sont des oreilles qui louchent, qui perçoivent deux sons différents au lieu de deux mômes sons.

Nous tendons à comparer chaque perception avec quelque autre. — Cons(k[aence morale.

Saint -Julien, 22 juillet 1878.

— Dès que nos sens sont en contact avec les phénomènes externes, une opération s'accomplit à la suite de la première perception, opération dans laquelle la seconde perception s'associe à la première par Tintermédiaire du moi. Il en résulte une association ou comparaison possible entre la première perception et la seconde. Cette opération est une des plus habituelles de l'intelligence, où elle se produit en quelque sorte à Tétat permanent. Quand donc un nouvel objet entre en contact avec notre oi^anisme, nous recherchons, î^ous Tinfluence des opérations antérieures, à le rattacher à un objet perçu, de telle sorte qu'une comparaison se fasse entre la perception antérieure et la perception actuelle.

— Un objet que je vois détermine un mouvement organique, un objet ({ue je compare détermine un autre mouvement organique; un autre objet que je trouve ^^emblable ou identique à un autre détermine un mouvement organique encore plus compliqué; c'est sans doute ce mouvement presque toujours à demeure, dans le cerveau et dans l'organe de la vision, qui, s'appliquant aux objets les plus variés du milieu externe, nous conduit toujours à associer les uns aux autres les objets

qui se ressemblent. Je vois un chêne, je cherche à quelle perception semblable je puis associer l'objet chêne, en vertu du mouvement oi'ganique qui me porte à l'association des choses semblables.

— Règle morale pour l'esprit. Quand on a compris la nécessité de la modération et de la prudence, il convient d'avoir toujours ces idées présentes, afin de leur rattacher immédiatement les impressions, même les plus violentes, que peut nous donner le milieu extérieur. De même, quand une personne nous blesse par quelque acte ou quelque parole, rattachons-nous toujours l'impression actuelle aux impressions antérieures, plus favorables, que nous a causées la même personne. L'indulgence, la bienveillance, la justice, sont à ce prix.

L'intelligenee est liaison. — Vues idéalistes.

Saint-Julien, 25 juin i877.

Une sensation toute seule ne constitue pas un phénomène de l'intelligence. Il nous arrive d'éprouver des sensations qui passent inaperçues pour l'intelligence ; mais elles n'en ont pas moins existé, et sans que la circonstance extérieure qui les a engendrées originairement les fasse renaître, elles apparaissent dans l'intelligence. A ce moment, elles se coordonnent avec d'autres sensations, et c'est vraiment dans cette coordination des phénomènes, dans l'acte par lequel ils se rattachent les uns aux autres, que consiste l'intelligence. Quand mon œil est en contact avec la forme et les couleurs d'un arbre, souvent, dans le même instant, ma main perçoit une chose dure, solide : la sensation de la vue s'associe à une sensation de contact.

CONNAISSANCE SClENTIFIQr E. 2lK>

Même, dans le même sens, l'impression faite par la forme de l'objet s'associe à une impression de contact avec Toi^ane de la vision. Par là, nous savons que rimpression de la couleur et de la forme est liée à une imp]*ession de contact. Comme l'expérience ne nous offre pas d'exception à cet état de choses et comme l'impression de la vue produite par un objet est toujours liée à d'auti'es impressions de l'ouïe, du toucher, etc., produites en même temps, la forme d'un objet éveille en nous l'idée de sa solidité, etc., et nous recherchons si l'objet détermine réellement cette idée de solidité évoquée par l'idée de forme. De même, quand une impression est déteiminée dans nos sens, nous avons eu l'impression du milieu externe comme provoquant cette impression, nous sommes amenés à rechercher par analogie si l'organisme ne contiendrait pas des éléments qui aient déterminé la sensation, éléments analogues aux phénomènes externes qui font impression sur nos sens ; à rechercher si, en supprimant ces éléments, l'impression ne disparait pas absolument de la même manière que si je supprime le phénomène externe qui a déterminé l'impression. En réalité, il n'y a pas de phénomènes externes : il n'y a que des phénomènes distincts de mon organisme, en ce sens qu'ils ne lui sont pas associés d'une manière permanente. Au moment où nous les percevons, ils ne font qu'un avec l'oi^nisme, et c'est l'association des phénomènes distincts, à un moment donné, des organes des sens, s'associant par le moyen de cet organisme, qui constitue la conscience intellectuelle. Quand le contact avec les organes des sens et ces phénomènes est supprimé, nous continuons à en avoir conscience. Nous ne les jugeons externes qu'au moment où l'un

200 F. DURAND DESORMEArX.

de nos sens entrant en contact avec eux, les autres ne le peuvent pas. Par exemple, je ne puis toucher la peuplier que je vois. C'est peut-être précisément cette impossibilité d'entrer en contact par un sens, tandis que le contact a lieu par d'autres, qui constitue l'idée d'extériorité. Dans le rêve, nous concevons les objets comme externes et comme réels, bien que nous ne soyons pas en contact avec eux, par cette raison que tous les organes des sens étant impressionnés à la fois au même degré par le souvenir, nous n'éprouvons aucun besoin de vérification. Mais quand, dans l'état de veille, je regarde un arbre, la conscience qui m'est donnée par le contact de l'organe de la vision avec l'objet a beau évoquer l'idée du contact, le sens du toucher n'est pas impressionné au même degré par le souvenir comme il l'est par la réalité. 11 y a entre les deux impressions une disparité de degré qui me fait voir dans l'objet que je vois U7ie réalité externe et dans ce que je touche seulement par le souvenir une réalité interne.

Je ne puis douter de la réalité externe, puisqu'au moment où je perçois l'objet, il fait partie de moi-môme ; je le conçois toutefois comme externe, puisque la conscience de cet objet et son existence au moment où elle est liée à la mienne dépassent même en ce moment les bornes de mon organisme permanent.

Les sens en contact avec la réalité externe ne me trompent jamais sur cette réahté. Les erreurs auxquelles ils peuvent donner lieu pro\âennent des données de l'imagination. Dans le daltonisme, je perçois des couleurs qui existent en réalité dans les objets; mon regard ne me trompe pas ; seulement, il est constitué de telle sorte, que je ne perçois pas dans les objets

CONNAISSANCE SCIENTIFIQrE. 207

tout ce que perçoivent des regards organisés d'autre sorte.

Des bâtons flottants m'apparaissent comme un bateau. L'imagination ajoute ses données à celles qui me sont fournies par les sens.

L'analyse nou.s osst eiiseijjrnêe par lu iiutui'e.

Brieiiou, 1*2 février 1878.

En étudiant les phénomènes de conscience chez les animaux et jusque chez les êtres les plus humbles, nous retrouvons dans ces phénomènes de conscience rudimentaires les éléments simples des phénomènes et des combinaisons dont Tintelligence humaine est le théâtre. C'est ainsi que la nature a institué des analyses, dont la science comparée tire le plus grand profit pour l'avancement de chaque science parficuhère.

Gomment on peut se défendre des erreurs de l'imagination (confusion

de Texterne et de l'interne). — Les propriétés communes viennent du

milieu. Leur importance.

Saint-Julien y 5 juin 1878.

J'aperçois de loin les deux parties d'un objet ordinairement réunies, par exemple, le tronc d'un arbre et les racines. Le tronc est séparé des racines; puis, bien que la séparation soit assez large, le tronc et les racines sont placés sur la même hgne, comme si l'arbre venait simplement d'être abattu. Bien que la coupure soit très distincte, môme de l'endroit d'où j'observe, je ne vois que les deux parties réunies, mcines et tronc, comme elles le sont d'ordinaire lorsque un arbre vient d'être abattu.

Ici, rimagination opère; elle est tellement vive, qu'elle substitue à la coupure que les yeux peuvent apercevoir l'image d'un tronc et des racines ne formant qu'une même ligne. L'impression intérieure de la continuité du tronc et des racines, image évoquée par le spectacle extérieur, est plus forte que l'impression transmise à nos regards par la réalité extérieure. Nous avons là un exemple de toutes les illusions produites par l'imagination. Nous pouvons compléter cette analyse par nos observations précédentes sur la manière dont agit l'imagination.

— Lorsqu'un phénomène externe évoque un phénomène interne, ce n'est pas, ainsi que nous l'avions cru autrefois, en vertu d'une propriété commune aux autres qui agirait, en quelque sorte, par un pouvoir spontané. Seulement, l'expérience nous a montré que les phénomènes externes, poussés vers les organes et l'appareil cérébral, s'associent aux phénomènes internes quand ils ont une propriété commune. Quand donc un phénomène est perçu par notre intelligence, dans laquelle il vient de pénétrer (il est perçu, parce que le milieu l'associe toujours au moi), nous recherchons, sous l'empire du type régnant dans l'intelligence, par suite des associations antérieures, si une association de même nature ne pourrait pas s'opérer entre le phénomène qui apparaît et les phénomènes précédemment recueillis dans l'intelligence. La preuve que l'association entre phénomènes intellectuels identiques ne s'opère pas nécessairement, c'est que nous pouvons apercevoir un objet, déjà perçu autrefois par nous, sans le rapporter à cette première perception, sans le considérer à ce point de vue.

— On pourait croire que l'idée que nous avons d'un

phénomène comme ayant été déjà perçu par nous, comme conservé dans la mémoire, est un démenti à la théorie qui nous montre les phénomènes intellectuels ne nous donnant pas l'idée d'eux-mêmes, à moins d'avoir été recueillis au moyen des organes des sens. Ici encore, pas d'exception. Il n'y a dans la mémoire qu'un phénomène évoqué et rattaché à des circonstances de temps et de lieu qui n'existent phis. Nous ne trouvons plus dans ce phénomène le caractère externe, ou plutôt, le caractère externe est momentanément voilé. Dans ce cas, nous sommes forcés, sous l'empire du type intellectuel fourni par une expérience constante, de le rattacher à un milieu interne où le phénomène existe.

— Supposons que des phénomènes se sont associés par leurs propriétés communes, sous l'empire du milieu qui nous les a présentés réunis : un chêne, un peuplier, un frêne. Nous n'aurions jamais Vidée distincte de cette propriété qui leur est commune, de la propriété abstraite et générale d'arbre, si une circonstance nouvellene venait l'isoler dans le milieu pour l'isoler dans l'intelligence. Cette propriété resterait confondue dans la conscience avec tous les éléments dans lesquels elle est comprise. Mais je suppose qu'un nouvel objet s'offre à ma vue, dans le temps où l'association précédente est encore à l'état dynamique dans l'intelligence, où son image occupe encore les sens en quelque sorte. Ce nouvel objet, un érable, n'offre avec les trois autres qu'une propriété commune, celle d'arbre.

Cette propriété, au moment où l'érable sera perçu, se trouvera mise en relief pour un instant, détachée de tout ce qui l'entoure; servant à opérer l'association entre l'érable et les trois autres arbres, elle sera dis-

tincte dans l'instant où cette opération s'opère, ce qui ne s'est pas produit pour la perception du chêne, du peuplier et du frêne, lesquels ont été saisis simultanément dans toutes leurs propriétés, sans que l'une d'elles ait pu avoir sous l'influence des événements du milieu une existence dans la conscience (à laquelle le milieu n'a pas fourni l'occasion de percevoir isolément la propriété commune, abstraite et générale).

Une fois que la propriété commune a pu faire dans la conscience l'objet d'une perception distincte, elle peut donner lieu dans les sens à une réaction organique correspondante, et par suite nous pouvons percevoir isolément cette propriété dans le milieu. Remarquons d'ailleurs que même isolée, la propriété commune n'a d'existence que dans les objets auxquels elle sert de lien. Ce lien, ainsi que nous l'avons souvent remarqué, n'existe en réalité qu'au moment où les phénomènes produisent leur impression sur l'organisme et sur l'intelligence. Les propriétés qui produisent l'association avec les phénomènes externes, considérés exclusivement dans le milieu externe, opèrent exclusivement dans ce milieu. Nous apprenons de même à classer les objets sur le modèle des classifications établies par la nature et perçues par nous. De même aussi nous arrivons à l'idée abstraite de classe, de groupe, etc

Comprendre, c'est expliquer ce que l'on ne connaît pas encore par ce que l'on connaît, ce que l'on perçoit par ce que l'on a perçu ; c'est appliquer à des phénomènes nouveaux l'arrangement de phénomènes primitivement perçus, c'est les associer les uns aux autres à l'aide de leurs propriétés générales et communes, c'est ramener toutes ces associations jusqu'aux

premières associations, aux premiers arrangements, aux premiers types qui ont été déposés dans Tintelligence par le milieu externe, associations, arrangements et types au delà desquels on ne trouve rien d'antérieur, rien de plus primitif dans les phénomènes intellectuels. C'est l'influence elle-même du milieu qui nous conduit ainsi des phénomènes nouveaux aux phénomènes antérieurs, comme de ceux-ci à ceux-là.

Rôle du milieu dans les opérations de la pensée abstraite.

....Quand nous voulons comprendre, nous cherchons ainsi dans le milieu extérieur, parmi les objets qui nous frappent, l'arrangement correspondant à celui dont le milieu a préalablement déposé et gravé le type dans notre esprit. Nous agissons ainsi, nous cherchons à comprendre, parce que ce besoin de comprendre a été développé également en nous sous l'influence du milieu qui a produit en nous, antérieurement à toute intervention réfléchie de notre intelligence et de notre volonté, des états intellectuels dans lesquels nous comprenions.

11 ne nous arrive jamais de passer d'une idée à une autre idée sans que les règles de ce passage nous aient été préalablement fournies par le milieu, soit dans un exemple identique, soit dans un type général que nous appliquons ensuite aux phénomènes concrets les plus variés. Le milieu, (jui nous fournit les éléments <ie notre vie intellectuelle, règle encore, par les opérations et les mouvements qu'il offre à nos sens ou qu'il produit dans notre organisme, la circulation des idées.

— Le besoin s'engendre, comme tout le reste, dans les contacts de l'organisme avec le milieu extérieur ou dans les réactions extra-organiques. Il se reflète ensuite dans rintelligence. C'est donc à la physiologie comparée qu'il appartient d'analyser le besoin dans sa nature intime. Pour nous, dans nos études intellectuelles nous prenons le besoin tel qu'il nous est fourni par l'oi^nisme, et nous étudions ensuite comment il se reflète et agit dans l'intelligence.

— L'idée abstraite n'est pas une idée dépourvue de toute réalité correspondante dans le milieu extérieur, comme le croient certains psychologues. Elle est une partie de la réalité extérieure dans laquelle elle se trouve découpée. L'idée abstraite d'arbre est constituée par ce qu'il y a de commun entre plusieurs plantes dans le milieu extérieur. On ne peut nier que ces caractères communs existent et qu'ils puissent être saisis par les sens comme ils sont recueillis dans l'intelligence. Seulement, ce que l'intelligence isole ainsi, le milieu ne nous le fournit pas isolé. Il faut ajouter à l'idée abstraite cette notion qu'elle est une idée artificielle. C'est notre industrie qui perçoit dans le milieu les éléments constitutifs de l'idée abstraite. De même nous ne percevons pas directement dans le milieu les objets, les ustensiles qui servent à l'usage de la vie. Ils sont faits avec les éléments du milieu, mais non point avec les éléments tels que le milieu nous les fournit. Le travail et l'industrie humaine ont fait subir une préparation aux éléments tels qu'ils se trouvent dans la nature. L'intelligence opère de même dans la production des idées abstraites. Mais il faut ajouter tout de suite que, dans la production des idées abstraites comme dans les inventions artistiques ou industrielles,

les données, le type ou le modèle sont fournis par le milieu extérieur à Tintelligence. Il nV a pas une idée abstraite qui ne puisse se manifester, se traduire en des éléments du milieu externe.

L'idée abstraite, qui n'a qu'une existence nominale, se manifeste aussi par des mots et des phrases, réalité verbale, exactement correspondante à la réalité existante dans l'intelligence. Les autres idées abstraites se manifestent par des lignes, des figures, des réalités de toutes sortes. Les psychologues qui ont cru que les idées abstraites n'existent que dans le langage, n'ont considéré que les idées abstraites de mots, lesquelles ne peuvent être traduites que par des mots. L'erreur vient en partie de ce que, ne pouvant pas exprimer une idée abstraite quelconque, l'idée d'une ligne droite, par exemple, à l'aide d'un dessin imparfait, nous essayons de parer à l'imperfection de notre moyen de manifestation linéaire à l'aide de mots par lesquels nous complétons ce qu'il y a de défectueux dans la manifestation de notre pensée. Nous ne rendons pas bien ce que nous voyons dans la nature, ce qui est dans notre esprit, et nous y suppléons à l'aide de phrases qui nous servent à rendre toute notre pensée.

Les idées abstraites sont les idées communes à

plusieurs phénomènes ; elles sont générales ; elles sont

engendrées par le rapprochement de plusieurs objets.

Mais de même qu'elles n'ont pas d'existence isolée dans

la nature externe, de même aussi elles n'ont pas la

vertu ou la propriété d'opérer les combinaisons des

phénomènes, dont les rapports nous les découvrent.

La vérité est que nous n'avons jamais observé de

phénomènes associés sans qu'il y ait entre eux des

propriétés communes ou abstraites; mais c'est une

autre vérité aussi que ces propriétés abstraites n'ont pas une vertu qui opère l'association. Seulement, l'association ne se produira pas entre des objets qui n'auront pas entre eux de propriétés communes. Les propriétés communes sont donc une condition de l'association. C'est la propriété de mouvement, la force extérieure qui agit sur les phénomènes pour les pousser les uns vers les autres, et qui les associe quand il existe entre eux une propriété commune qui permet l'association.

Les idées abstraites, d'après la description que nous venons d'en faire, apparaissent donc comme des lignes, selon lesquelles s'arrangent entre eux les phénomènes. Elles semblent constituer l'ordre lui-même ; elles sont les seules idées que nous ayons de cet ordre; mais elles ne sont point productives de l'ordre. L'ordre, dont les idées abstraites sont la condition en même temps que l'expression, est produit par la force et le mouvement.

— Un chêne, un peuplier, un frêne, se réunissent pour former une idée abstraite d'arbre; puis, dans le moment où cette classification est formée, un second chêne s'offre à nos regards, une nouvelle classification se forme, à l'aide de tous les caractères spécialement communs aux deux chênes. Il y aura une espèce dans le genre. C'est ainsi que les classifications et leurs subdivisions se forment dans l'esprit : les règnes, les genres, les espèces, les familles, les variétés.

Dans la conception des propriétés communes l'esprit ne montre aucune spontanéité.

Paris, 6 mars 1878.

^J'aperçois trois arbres, un chêne, un frêne, un peuplier, et je les associe par la propriété commune à

tous trois. Celte association ne s'opère pas spontanément dans l'intelligence ; elle n'est pas inhérente à la nature de Fintelligence, comme l'a cru Ampère et comme nous avions cru nous-mêmes le constater. L'association s'opère ainsi en vertu d'une idée préalablement déposée dans l'esprit sous l'influence des spectacles extérieurs, spectacles qui nous offrent toujours les objets externes s'associant entre eux en vertu de propriétés communes. Il est vrai que dans l'intelligence aussi, sans propriété commune, point d'association; mais cette nécessité est une condition imposée par le milieu extérieui*.

Différence entre la simple juxtaposition et la liaison essentielle. — Toute liaison vient du milieu.

Saint-Julien, 20 décembre 1878.

Il paraît y avoir combinaison quand un mouvement est commun à deux objets, quand il est perçu comme étant exactement le même pour les deux phénomènes et engendré de l'un à l'autre. Il parait y avoir simple juxtaposition, coïncidence, quand deux objets sont rapprochés l'un de l'autre par des mouvements qui ne sont p^ engendrés de l'un à l'autre, mais qui leur sont communiqués par des corps étrangers, de manière cependant à donner aux deux objets les apparences d'une action commune. Les objets me communiquent leur immobilité, en ce sens que, ne percevant en eux aucun mouvement, je reste immobile.

J'ai faim. Le sentiment de la faim est lié à l'idée des aliments, auxquels il a été originairement associé; le sentiment de la faim persistant, fait persister l'idée des aliments, et l'idée des aliments fait persister l'idée

des circonstances et mouvements, à la suite desquels je me suis trouvé en contact avec ces aliments. Ces mouvements persistant dans Tintelligence, finissent par remporter sur tout autre mouvement et par se reproduire dans la réalité externe, et nous finissons par nous mettre en contact avec les aliments, qui feront cesser le sentiment de la faim. Ce sentiment venant à cesser, les mouvements auxquels il est lié s'éteindront à leur tour. Nous pourrons être sollicités par d'autres mouvements.

Beaucoup d'objets sont immobiles, ne nous communiquent que des mouvements imperceptibles à la conscience. Ceux-là n'agissent pas sur notre conduite et nos déterminations; ils nous communiquent par contre- coup leur immobilité, parce qu'ils laissent en repos nos organes de mouvement.

Lamartine a dit : « La nature est un grand artiste. » (Le tailleur de pierre de Saint-Point, p. 7.) La pensée de cette phrase banale se retrouve dans une infinité d'autres réflexions : la nature fait tout avec une grande économie de moyens, etc. Comme si la nature s'inspirait de notre art, de notre économie, de nos idées! C'est le contraire qui est le vrai. Tout ce qu'il y a d'idées en nous sur l'art, sur l'habileté de moyens à employer, nous vient de la nature, qui a laissé se refléter dans notre intelligence les éléments associés par elle.

Même idée; exemple à l'appui. — L'intelligence « n'est qu'un mot. »

Les phénomènes s'associent dans l'intelligence comme ils sont associés dans le milieu. Tantôt une impulsion

du milieu externe réunit deux objets. Nous obtenons alors ridée de deux objets réunis et du mouvement qui les a réunis. Pendant que je considère une barque, le mouvement de Teau pousse une autre barque vers la première; pendant que je considère un arbre, l'heure sonne, et le milieu me présente ainsi réunis les deux barques, le son de l'heure et l'image de l'arbre. Si, plus tard, l'idée de la première barque s'offre à moi, elle va évoquer dans l'intelligence l'idée du mouvement, associé à la seconde barque ; si c'est l'idée de l'heure, elle évoquera l'idée du mouvement qui l'associe à l'idée de de l'arbre. Je puis moi-même, d'autre part, prendre l'initiative de mouvements qui associeront des objets jusque-là isolés par notre intelligence. Ainsi, après avoir considéré un arbre, sous l'empire d'une impulsion oi^nique, étrangère à la considération de l'arbre, je tourne la tête, et mes regards rencontrent un autre arbre, les deux arbres vont se trouver encore associés. Aussi, que l'idée du mouvement soit directement recueillie dans le milieu, qu'elle soit engendrée indirectement dans les organes, elle est toujours nécessaire pour opérer une association externe d'abord, et interne, intellectuelle ensuite. On voit aussi comment une association, existant déjà dans l'intelligence, peut déterminer des associations nouvelles qui n'ont pas encore été réalisées par le milieu externe.

Par exemple, l'association d'un son et d'un ai^bre est opérée à l'aide d'un mouvement qui se produit dans le milieu et qui est à la fois communiqué à l'organe de la vue et à celui de l'ouïe, qui nous est donné probablement par la conscience comme étant le même dans l'ouïe que dans la vue. Si, sous l'empire de l'association du même son et du même arbre, le mouvement renaît

à la fois dans l'œil et dans l'oreille, nous pourrons recueillir non plus le son A et Farbre A, qui peuvent ne plus exister dans le milieu à l'instant où le mouvement organique se produit, mais tel autre son B et tel autre arbre B : ainsi une association de même nature que la première, mais formée par des éléments différents, se produit dans l'intelligence. Comme la première association (il faudra vérifier si les muscles de l'œil et de l'ouïe n'ont pas quelque connexion aux points de vue anatomique et physiologique) est liée aux mouvements, et comme ceux-ci sont liés à la seconde, les deux associations peuvent être à leur tour associées l'une à l'autre dans l'intelligence. Elles forment ainsi un état intellectuel plus complexe.

Le même mouvement organique peut se trouver aussi associé non plus seulement aux sons et aux arbres A, B, mais à une infinité d'autres objets qui, recueillis dans l'intelligence, peuvent être successivement ou simultanément invoqués, quand l'idée de ce mouvement se présente. Ce mouvement organique peut se rattacher à toutes les autres impressions externes désignées sous l'appellation de moi et de personne.

— Pendant le sommeil, les phénomènes s'offrent surtout à l'état interne, les impressions organiques dominent ou du moins elles ne sont pas dominées par les impressions externes. Par suite, les mouvements pourront déterminer les associations les plus variées, non conformes à la réalité externe. Dans la veille, le caractère externe des phénomènes s'impose à nous et détermine des associations sur le modèle de celles que nous offre la réalité. La vue de la réalité externe détermine un certain ordre de mouvements, ces mouvements persistent souvent alors que la cause interne initiale a

disparu, ils agissent par suite sur d'autres phénomènes internes, mais pour nous les faire apparaître sous le côté externe.

— L'intelligence n'est qu'un mot, qu'une abstraction initiale, à l'aide de laquelle nous désignons une série de phénomènes perçus par les organes des sens.

« La force n'est qu'un terme abstrait. »

Paris, 11 mars 1878.

La force n'est qu'un terme abstrait. Elle est en réalité une propriété de ce qui existe, comme la chaleur, la lumière, la résistance, le son. Nous ne percevons la force et le mouvement qu'associés aux autres propriétés dont l'ensemble constitue pour nous les choses.

Le caractère commun ou semblable est dans les choses avant d'être <lans l'esprit. — I^ fréquence des rapprochements nés de ces ressemblances détermine un penchant, une habitude.

Saint-Julien, 24 juiUet 1878.

Nous remarquons souvent une solidarité dans les phénomènes moraux dont l'ensemble constitue un caractère. Par exemple : la fermeté, la précision apportée par une personne dans les circonstances de la vie \'ulgaire se retrouvent dans les événements importants de la vie ; à l'inverse, la mollesse, le vague, l'indécision caractérisent tous les actes de la vie d'un homme. L'origine de tous ces faits constitutifs du caractère doivent se retrouver dans la vigueur ou la faiblesse des organes. La même vigueur ou la même faiblesse organique qui nous ont fait percevoir avec netteté et précision, ou vaguement et confusément telle ou telle réalité

externe se retrouvent dans Tintelligence ; tous les états internes correspondants peuvent s'associer entre eux et nous procurer, grâce au mot unique qui les désigne, l'illusion d'un état général abstrait qui mettrait son empreinte sur toutes nos conceptions, quand il n'y a là que des phénomènes ou états internes associés les uns aux autres et offrant dans cette association une réunion de phénomènes présentant entre eux des caractères semblables. Le caractère semblable ne résulte pas de la réunion des phénomènes, mais comme il existe dans les phénomènes, il apparaît dans chacun d'eux et il est associé au moi.

— D'autre part, dans les rapports de l'intelligence avec le milieu externe, les images qui apparaissent dans l'intelligence sont associées aux mouvements organiques à l'aide desquels elles ont été perçues, et l'idée de ces mouvements engendre ces mouvements eux-mêmes. Seulement ces mouvements, par suite des coïncidences multiples du contact de l'organisme avec le milieu, peuvent s'appliquer à des objets externes autres que ceux correspondant à ces images. Il en résulte des groupes internes constitués par des phénomènes associés dans les mêmes conditions.

— L'enfant auquel on apprend à lire, qui reconnaît le B, l'A, le D, fait sans cesse une comparaison. L'enseignement de la lecture repose sur la comparaison. Il associe la lettre B qu'on lui montre à la lettre B qu'on lui a montrée. Cette association lui donne, par comparaison, l'idée d'une même lettre B qui est la même dans l'image antérieure B et dans l'image actuelle B. Il produit cette association parce que le maître lui fait éprouver le besoin, comme la nature l'a fait originairement, de la produire. C'est un besoin ressenti, c'est à

dire une idée évoquée qui met en mouvement Torgane à l'aide duquel la comparaison se fait.

De Tabstraction comme produite par les mêmes causes. — L ordre est l'ensemble des rapports abstraits.

Saint-Julien, 7 juin 1878«

La faculté que nous avons de percevoir dans les phénomènes externes une propriété abstraite isolément pendant un moment unique, et de préférence aux autres propriétés composant l'objet externe, est une application du principe général qui nous montre toujours Tintelligence percevant de préférence dans le milieu ceux des phénomènes externes qui correspondent aux phénomènes internes actuellement en action et présents dans la conscience. Une propriété abstraite existe, mais non encore isolée, dans des phénomènes occupant Tintelligence. Comme le milieu externe, en nous offrant d'autres objets que ceux dont Timage existe dans l'intelligence, ne nous présente d'abord qu'une seule propriété de ces objets externes identique avec la propriété contenue dans les phénomènes internes, cette propriété se trouvera perçue la première par une application du principe que nous avons observé.

Ce que nous appelons l'ordre dans le monde, correspond à nos idées abstraites, communes et générales. Ces idées sont le reflet intellectuel de l'ordre dans Tunivers. Les idées abstraites et les événements correspondants dans le milieu ne produisent pas l'ordre. Ils le constituent seulement. Le mouvement, la force agissent selon cet ordre. L'ordre règle leur action, il en est la condition. Mais l'ordre ne produit pas plus la force, que la force ne produit l'ordre.

Encore de Tabstraction. Organique de l'idée du même.

Brienon, 20 juin 1878.

Peut-être convient-il de revoir notre théorie sur la manière dont les abstractions se forment dans l'intelligence et sur la définition que nous avons donnée de leur nature. Si l'idée abstraite apparaissait, comme nous Tavons supposé, dans Tintelligence à la suite d'un contact entre des phénomènes internes et externes (voir études précédentes), le phénomène abstrait existerait dans rintelligence sans avoir été recueilli par nos sens dans le milieu. Ce serait un démenti donné aux résultats auxquels nous ont conduit toutes nos observations antérieures sur la nature des phénomènes intellectuels. Le phénomène abstrait s'isolerait dans l'intelligence avant d'avoir été isolé dans le milieu. En s'isolant ainsi, il constituerait un phénomène conscient dont le point de départ serait dans l'intelligence et non dans le milieu. Nous avons à rechercher s'il existe vraiment un phénomène de cette nature. L'observation de ce qui se passe lors de l'apparition des phénomènes appelés abstraits ne justifie pas cette manière de voir.

Examinons une des idées que nous appelons abstraites, une idée qui s'offre habituellement à l'esprit, par exemple, l'idée des semblables, l'idée du inêrae. Cette idée se forme en nous quand le milieu nous offre deux objets qu'après avoir contemplés isolément, nous pouvons contempler simultanément. Embrassant ces deux objets, des chênes, par exemple, dans une même perception, composée de deux parties distinctes, nous retrouvons des formes semblables. Embrassant ces formes distinctes, mais semblables, dans une même

COXNAISSANCK SCIKNTIFlQlE. ±£i

perception, nous avons Tidée du semblable. Ou bien le milieu nous offre deux fois de suite le même objet, le même chêne, dont l'impression est recueillie dans deux images distinctes, ou bien deux chênes identiques. Nous avons l'idée du même.

Ces deux idées du semblable et du même ne sont pas, au moment où elles paraissent dans l'intelligence, des phénomènes isolés. Nous apercevons deux chênes semblables, ou les deux mêmes chênes. L'idée du semblable et du même ne peut pas être séparée des formes, des feuilles, des branches, qui nous en donnent l'idée. Seulement, nous désignons par le même mot les phénomènes semblables et identiques. Ce mot, qui, lui, est isolé et le même pour un groupe d'objets, n'éveille pas une propriété isolée ou un seul chêne, mais tous les chênes auxquels il a pu être associé, l'ensemble, la masse des chênes que nous avons vus. Nous pouvons sans doute isoler certains éléments du chêne, les feuilles, puis dessiner une feuille. Les éléments de ce dessin nous sont fournis par le milieu, qui nous apprend à isoler certaines lignes ou éléments spéciaux.

Non seulement les phénomènes internes sont la reproduction identique des phénomènes externes (de ce qui a été recueilli dans le miUeu), mais encore ils reproduisent exactement Tenchainement et les combinaisons des phénomènes du miUeu.

De la durée et Je retendue, propriétés des phénomènes.

Saint-Julien, 11 juiUet 1877.

Le temps, ou plutôt la durée, paraît être une propriété des phénomènes externes absolument comme la

résistance, la couleur, le son, etc. Mais nous percevons, à Taide de tous nos sens indistinctement, la propriété de durée, tandis que le son n'est perçu que par l'ouïe, la couleur par l'œil, etc. L'étendue est également une propriété. Il est vrai qu'elle varie suivant le temps, et que ce qui nous a paru grand peut nous paraître petit. Mais la petitesse elle-même est composée de grandeur, et sans la grandeur la petitesse n'existerait pas. A la petitesse il ne faut donc pas opposer l'élément d'étendue, mais seulement la grandeur ou la longueur comparative.

Les couleurs elles-mêmes varient, quand nous les considérons dans leurs rapports entre elles. La durée entre aussi comme facteur daïis la combinaison des phénomènes. Elle opère comme toutes les autres propriétés des corps.

De la durée.

Saint-Julien, 12 juillet 1877.

La propriété de durée est d'abord confondue avec les autres propriétés de couleur, de forme, etc. Nous savons, par expérience, que la durée d'un objet subsiste, de même que sa couleur, bien que le contact des sens avec l'objet ait cessé. Toute communication dans le lieu où s'opère la perception avec nos idées, correspond nécessairement à une communication établie dans l'appareil cérébral. Seulement, dans une place, la communication est latente; elle n'existe que dans l'élément anatomique; dans l'autre place, dans celle où s'opère la perception, elle est vibratoire; elle se fait au moyen de vibrations, qui permettent à plusieurs

CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE. itt25

phénomènes de coexister. Toutes les idées de sons communiquent entre elles par des idées de sons, toutes les couleurs par des couleurs ; mais la communication de ridée de son à celle de couleur, tout en se faisant de la même manière, n'a lieu qu'au moyen d'une propriété existant dans l'objet coloré comme dans l'objet sonore, la propriété de temps ou toute autre propriété pouvant être commune aux deux phénomènes, d'ailleurs distincts.

Rôle des propriétés communes dans Tassociation des idées.

Brienon, 15 juillet 1877.

L'association pamît se faire originairement à l'aide de toutes les propriétés communes à deux espèces de phénomènes. Mais l'association primitive, avec deux phénomènes distincts, procurés l'un par la vue, l'autre par l'ouïe, ne se fait pas seulement à l'aide de la propriété de durée, mais bien à l'aide de toutes les propriétés qui peuvent être communes aux deux phénomènes. Ces propriétés, à ce degré du développement mental, n'ont pas encore été considérées isolément par l'analyse — à ce point que nous n'ayons conscience que de l'une d'elles comme opérant l'association. Si, plus tard, nous considérons deux objets particulièrement sous l'aspect de la durée, la durée pourra devenir Ja propriété unique à l'aide de laquelle s'opérera l'association.

±83 F. DUHANI) DESOHMEAUX.

Le mécanisme universel est un fait qu'aucune observation ne dément.

Saint-Julien, 14 juin 1877.

Aussi loin que mon observation s'étend, je vois un mouvement engendrer un autre mouvement, et de plus je n'ai jamais découvert un mouvement qui ne fût pas engendré par un autre mouvement. Mon intelligence est, par conséquent, dans l'impossibilité de supposer un moment où le mouvement ne serait plus engendré par aucun autre mouvement, puisqu'une pareille supposition ne pourrait s'appuyer sur aucun fait fondé sur l'observation.

§11. — Classification.

Distinguer et unir, fonctions essentielles de TinteUigence. — L*hérédit^ est le souvenir de la race.

Brienon, 17 juillet 1877.

Quand j'aperçois pour la première fois des arbres et le sol qui les environne, j'embrasse dans cette première perception toutes les propriétés des choses que je puis percevoir dans les conditions où je suis placé. Les opérations de l'intelligence auxquelles pourra donner lieu cette perception ne me feront rien savoir qui n'ait été contenu dans cette perception primitive, à laquelle ne s'est ajoutée aucune autre perception; seulement je pourrai, par suite de l'élaboration mentale, isoler certaine portion de cette perception, ou l'associer soit dans sa totalité, soit dans certaines de ses parties, avec d'autres perceptions. Si le paysage que j'aperçois

contient un chêne et si ce chêne s'associe à un peuplier contenu dans une autre perception, j'associe l'idée générale d'arbre séparée de ce qui contient les caractères spéciaux de chaque arbre, idée formée par l'association ou la confusion dé ce qu'il y a de commun dans chacun des deux arbres; puis cette idée générale laissera, de part et d'autre, un reste dont je pourrai avoir une idée isolée, idée qui sera constituée d'un côté par ce qui constitue le caractère particulier du chêne, de l'autre par ce qui constitue le caractère particulier du peuplier. C'est ainsi que nous arrivons à l'idée de chêne, arbre distinct du peuplier, lequel est lui-même distinct du chêne. Cette distinction ne se produit qu'à la faveur de l'association qui s'est opérée. Le reste, c'est-à-dire le caractère spécial du chêne ou du peuplier, pourra devenir à son tour idée générale, par suite de l'association enti'e plusieurs chênes ou plusieurs peupliers. De telle sorte que nous distinguerons, dans les chênes, des caractères encore plus particuliers, les distinguant les uns des autres au lieu de les distinguer seulement comme tout à l'heure du peupUer. La distinction ne s'opère qu'à la condition qu'il y ait association entre plusieurs perceptions déterminées. Quand une image toute seule occupe notre esprit, nous ne pouvons; par suite, la distinguer d'une autre image. Toute distinction suppose une association. C'est cette association ou coordination qui constitue l'essence du travail intellectuel.

— L'enfant naît avec un cerveau ; les éléments anatomiques et physiologiques contenus dans son cerveau ressemblent, sauf en ce qui concerne le volume et la multipUcité, à ceux du cerveau de l'homme adulte. Ces éléments, tous générateurs d'idées, sont les éléments

228 K. DUKAM) DESORMEAUX.

qui, pour nous, contiennent nos idées à Tétat latent. Maïs ici, comme dans le cas du souvenir, l'impression ne peut être provoquée que si le milieu externe agit. Ainsi s'expliquent les dispositions héréditaires qui sont de véritables souvenirs propres à la race et non à la personne. L'enfant naît donc avec des souvenirs impersonnels, lesquels pourront se transformer en souvenir personnels quand il aura mis son organisme en contact avec les phénomènes extérieurs correspondant aux idées déposées dans ces souvenirs. Ajoutons encore que les souvenirs impersonnels, comme les souvenirs personnels, ne peuvent être provoqués que par des impressions externes.

Des idées de genre et d'espèce.

Brienon, 21 juillet 1877.

— Lorsque les idées de trois arbres d'essence diiférente, un chêne, un peuplier, un tilleul, s'associent, l'association s'opère au moyen de ce qui est commun, dans les images recueillies, au chêne, au peuplier, au tilleul. Le reste, ce qui ne sert pas à l'association, constitue ce qu'il y a de particulier dans chaque espèce d'arbre. Si l'association s'opère entre deux arbres de même essence, entre deux chênes, ce qui reste en dehors de la propriété commune, ce n'est pas ce qui constitue l'espèce du chêne, mais ce qui particularise chaque chêne au milieu des arbres qui lui ressemblent. Si l'image du chêne ne s'était pas associée à celle d'arbres d'espèces différentes, tels que le peuplier ou le tilleul, et si l'association ne se faisait d'abord qu'entre deux chênes, cette opération mentale ne nous donnerait

*idée distincte de ce qui constitue le chêne, mais l'i^É de ce qui constitue la particularité d'un chêne vis-a«is d'un autre chêne. Ainsi nous avons Fidée d'un quand l'image de cet arbre évoque celle d'un r ou de tout arbre d'essence différente. Si e d'un chêne évoque celle d'un autre chêne, nous l'idée d'un chêne particulier et d'un autre chêne ulier. D'autre part, nous pouvons ne considérer cette dernière association, comme dans la prere, que le caractère commun, et alors nous avons groupe : arbre; le groupe : chêne. Tous les phénoenes de l'ordre intellectuel, idées correspondant aux its sociaux, etc., paraissent soumis à des abstractions e cette sorte.

chê pe l'i avi

Retour de l'idée au mouvement. — Nouveau rapprocliement entre Tordre dans la nature et l'ordre dans la pensée.

Saint-Julien, 25 juillet 1878.

— Quand, sous l'empire du milieu et de l'organisme, un mouvement de comparaison entre deux objets s'est produit, ce mouvement, si son idée subsiste dans l'intelligence, peut être associé à un besoin, lequel évoque l'idée du mouvement, laquelle idée fait renaître le mouvement lui-même, mouvement qui peut embrasser les objets nouveaux avec lesquels l'organisme se trouve actuellement en contact. C'est ainsi souvent que nous avons l'idée d'un besoin auquel nous obéissons quand nous comparons ou quand nous associons des phénomènes internes ou externes.

— Les mouvements organi(|ues peuvent varier à l'infini : il y a le mouvement par lequel nous comparons des objets semblables, celui par lequel nous comparons

des objets différents. Pour que Topération se produise dans son entier, il ne suffit pas de tel et tel objet s'offrant à notre vue, il faut tel objet et puis tel autre objet déterminé et semblable. C'est ainsi que la vue de tel chêne évoque nécessairement l'image du même chêne et non point d'un autre chêne indéterminé, si le mouvement qui s'accomplit dans l'organisme est le mouvement associé à l'idée du même.

Il y a des mouvements organiques pour la perception des objets semblables. Il y en a d'autres pour la perception des objets différents, distincts, divisés, successifs. Il y en a pour la perception des objets situés en dessus, en dessous, etc....

Puis, les phénomènes intellectuels correspondants et les mouvements divers peuvent s'associer les uns aux autres de manière à produire des perceptions plus compliquées encore.

Il y a peut-être là une base pour la classification des phénomènes intellectuels.

— Les phénomènes sont toujours associés selon l'ordre dans lequel ils sont perçus dans le milieu.

Je lève la tête. Immédiatement à la suite de ce mouvement organique, je perçois un toit, puis immédiatement à la suite de la perception de ce toit, je baisse la tête, et à la suite de ce mouvement je perçois un mur. Les phénomènes seront ainsi ordonnés dans l'intelligence. Ils constitueront un groupe dans lequel j'aurai l'idée d'un toit situé au-dessus d'un mur, ou à l'inverse, selon que je reproduirai le mouvement inverse, d'un mur situé au-dessous d'un toit. Nous voyons nettement ici comment sont engendrées les idées du dessus et du dessous.

L'idée de succession est déterminée de la même

connaissan<:e scientifique. 231

manière par Tordre selon lequel les {^énomèiies sont recueillis dans l'appareil cérâ>ral. Un objet se {H^ésente, puis je détourne un peu la tète, et à la suite de ce mouvement j'aperçois un autre objet, puis un autre à la suite d'un même mouvement. Les phénomènes groupés ainsi dans l'intelligence, mouvements et objets, présentent des phénomènes de succession, un ordre de succession.

— L'idée d'espace est sans doute aussi constituée par des objets et des mouvements spéciaux.

La classificaiion repose sur le principe précédemment énoncé. — De quelques idées principales, le Bien, le Beau.

Saint-Julien, 27 jmllet 1S78.

— Par les exemples qui précèdent, on voit que nos études ont pour but d'analyser les phénomènes, puis de rechercher l'ordre dans lecjuel ils sont recueillis dans l'intelligence. Quand, dans un état intellectuel, nous avons reconnu : 1° que tous les éléments composants correspondent chacun à un élément du milieu ou de l'organisme, etc. ; ^ quand nous avons constaté l'ordre dans lequel ils sont groupés (le phénomène A est associé immédiatement au phénomène B, le phénomène B au phénomène C, nous reconnaissons ainsi comment ils se touchent), nous avons accompli tout ce que notre science peut faire, 7ious connaissons tout ce que nous pouvons connaître. L'esprit humain ne peut pas et ne doit pas aller plus loin. Si tous les phénomènes de rintelligence avaient été soumis à ce travail, leur classification se ferait sans aucune difficulté. Rien ne serait plus simple que de les disposer entre eux selon leur plus grande ressemblance.

— Il y a la classification naturelle résultant de Tordre même dans lequel les phénomènes se classent sous Tempire des forces de la nature. Elle est le reflet exact de l'arrangement des phénomènes dans Tintelligence. Il y a la classification artificielle résultant de l'arrangement des phénomènes rapprochés les uns des autres en raison de leurs ressemblances. Cette classification correspond à une opération spéciale ou à un procédé exclusif de l'esprit humain.

— Il est inutile de spéculer sur la nature du bien et du mal, du beau et du laid. L'observation nous apprend à l'égard de ces prétendus principes tout ce que nous pouvons savoir. Le bien, le beau, c'est tout ce qui rentre le plus complètement possible dans l'idée que nous nous sommes faite d'une chose, c'est-à-dire dans l'idée que le spectacle habituel de la nature a déposée dans notre intelligence. Ce que nous appelons une idée n'est qu'un composé d'images, mais ces images offrent entre elles une ressemblance d'après laquelle nous les groupons et que nous pouvons noter par un signe abstrait. Plus les éléments que nous considérons dans le milieu externe ressemblent aux images ainsi obtenues, plus nous déclarons qu'ils renferment de bien ou de beauté. Les images déposées dans notre intelligence reflètent non -seulement des spectacles présents, mais encore des spectacles passés, et c'est le spectacle qui s'offre le plus habituellement à nous dans le présent, le plus habituellement dans le passé, que nous pouvons par suite imaginer le plus facilement dans le futur, qui constitue pour nous le type le plus accompli de la beauté. C'est la raison pour laquelle nous déclarons que certaines beautés sont éternelles, parce que la nature ou l'humanité ont toujours offert à l'intelligence

les éléments ou les associations d'éléments dont elles se composent. Dans toute beauté il y a donc un caractère de généralité. Plus une beauté est générale, plus elle se trouve dans le présent et dans l'histoire, plus elle nous paraît grande. A propos de chaque objet, la nature forme en nous, par des images successives, un type, un idéal auquel nous comparons les objets de même nature. Ces objets nous paraissent plus ou moins beaux, selon qu'ils se rapprochent davantage du type constitué par les séries d'images se rapportant au même objet et déposées dans notre esprit.

L'idée de ce qui est bien est fournie de même par les spectacles habituels des sociétés des hommes dans leurs rapports avec la nature et avec eux-mêmes. C'est la raison pour laquelle dans tout ce qui est bien nous trouvons une beauté, et aussi par laquelle nous reconnaissons du bien dans le beau, un caractère moral à la beauté. Nous disons : une belle action pour une bonne action. Le bien et le beau ne diffèrent guère que par les objets auxquels ils s'appliquent.

Nous venons d'analyser ce qui est le bien et le beau pour nous. Ce qui est le bien et le beau pour un être qui n'est pas nous, sera ce qui rentre dans la nature de cet être (ou ce que nous nous représentons comme étant cette nature), c'est-à-dire ce qui est conforme, dans le milieu externe, aux éléments dont l'assemblage constitue la nature totale ou telle partie de cet être. Tel est le point de vue auquel nous nous plaçons sans cesse quand nous déclarons qu'une chose est un bien ou qu'elle est un mal.

— Une irritation dans le corps s'associe, par comparaison, avec les phénomènes correspondants du cerveau; puis ces phénomènes en évoquent d'autres

semblables, et ainsi rirritation se propageant dans Tappareil cérébral, elle engendre des mouvements organiques conformes, qui nous font trouver des causes d'irritation dans des objets externes nouveaux. Un événement m'a irrité, dix événements différents et nouveaux pourront m'irriter, si je reste sous Tempii'e du premier sentiment d'irritation.

L'irritation est engendrée par un désaccord entre les éléments internes et les éléments externes. Elle a donc son point de départ dans un certain état interne, constituant pour nous un idéal, un état naturel; cet état naturel ne retrouve plus dans le milieu ses éléments correspondants; il rencontre, au contraire, des éléments opposés, qui substituent des mouvements opposés à ceux qui se produisaient dans l'organisme sous l'empire de la nature. Par suite, quand l'irritation se propage, elle évoque d'abord un certain état naturel, puis un état contraire à cet état naturel, et des mouvements conformes à ce dernier état. Il en résulte que nous rencontrons, que nous percevons sans cesse dans le milieu des éléments en hostilité avec ceux que nous offre notre idéal.

— Il paraît y avoir dans l'organisme une môme impression permanente, toujours identique à elle-même, laquelle peut s'associer à toutes les sensations, et qui peut être considérée au point de vue intellectuel comme le fond de l'idée du moi. Les impressions locales, par exemple, dans l'ouïe et dans la vue, peuvent s'associer dans l'organisme, en se rattachant à une impression plus générale qui les fait communiquer entre elles. (Voir dans Ampère ce qu'il appelle le contextus,)

— Dans la vérification externe, le mouvement organique par lequel nous nous mettons de nouveau en

COXNAISSANŒ SCIENTIFIQUE. 235

contact avec le phénomène externe, objet de la vérification, nous procure sans doute une nouvelle image, laquelle apparaît comme identique à la première ; mais dans l'image antérieure, c'est le caractère interne ; dans rimage nouvelle, c'est le caractère externe qui domine. Souvent je confie une chose à ma mémoire, me promettant d'en évoquer le souvenir à un moment donné. Comment avoir le souvenir d'une chose qui n'a frappé qu'une fois mon esprit et ne paraît se rattacher à aucun des phénomènes au milieu desquels son souvenir va être rappelé? Souvent, en effet, nous savons que nous devons nous souvenir, sans retrouver immédiatement la chose qui doit faire l'objet de ce souvenir. 11 est probable que l'image de la chose est associée à l'idée du moi, et comme une expérience constante m'a fait comprendre que les phénomènes les plus récemment associés au moi sont ceux dont l'image est évoquée le plus facilement, sous l'empire de cette idée que je dois chercher un phénomène récent, j'évoque successivement les phénomènes les plus récemment associés au moi, et je retrouve ainsi celui que je cherche et dont l'idée est associée confusément à des phénomènes dont le souvenir a persisté dans mon intelligence.

Le sensot'ium commune^ faculté de percevoir des i^ppoils.

Saint-Julien, 31 juiUet 1878.

La première classification des phénomènes intellectuels est celle qui correspond aux cinq sens. On a désigné sous les noms généraux et abstraits de couleurs, de sons, d'odeurs, de tactiles et de sapides, tous les phénomènes obtenus par la vue, l'ouïe, l'odorat, le

toucher et le goût. L'association, la succession sans solution de continuité, sans aucune interruption, des phénomènes dans chacun des cinq sens, a produit naturellement cette première classification. Un son s'associe toujours, grâce à l'oreille qui le recueille, à un autre son, sans qu'aucun phénomène d'un autre ordre puisse venir s'interposer aussitôt entre les deux phénomènes; de même, grâce à la constitution de l'organe visuel, s'associe toujours, sans interv^ention de phénomènes différents, à un phénomène lumineux, et de même pour les autres sens. Les premières classifications des phénomènes odorants, lumineux, sonores, ont résulté de l'association même des phénomènes. Mais il y a en outre, dans chaque organe des sens, des sous-oi^anes, en quelque sorte, à l'aide desquels nous percevons dans les phénomènes autre chose que des propriétés sonores, odorantes, etc.. Ce sont les arrangements, ou mouvements organiques, à l'aide desquels nous allons, par exemple, non plus, comme avec tout l'organe, d'un son à un autre son, quel qu'il soit, mais du même au même, d'un son à un son semblable, d'un son à un son différent, d'un son à un son distinct. D'autres classifications sont naturellement sorties encore de ce jeu du même organe. Enfin, en dehors de ces combinaisons multiples qui peuvent se produire dans chacun des organes des sens, nous avons reconnu que ces organes communiquent les uns avec les autres au moyen d'une impression organique ou d'impressions organiques, laquelle se reflète dans des phénomènes intellectuels nouveaux, qui s'associent à tous les autres phénomènes sonores, lumineux, etc., et qui, étant associés à ces phénomènes, constituent par suite un lien entre eux. Cette impression organique, en raison

CONNAISSANCK SCIENTIFIQUE. 2^Î7

(le son rôle important, pourrait être considérée comme un sixième sens. Chaque phénomène, quel qu'il soit, associé à deux phénomènes séparés seulement par ce phénomène, peut être considéré comme un lien entre ces deux phénomènes ou comme établissant un rapport entre ces deux phénomènes. Les rapports peuvent donc varier à l'infini, comme les phénomènes qui les constituent, qui servent de liens entre les autres phénomènes. Un phénomène, quel qu'il soit, peut constituer un rapport .

Association par les propriétés communes. — Fixité absolue des lois de la nature.

Brienon, 22 juillet 1877.

La propriété commune varie à mesure que le groupe mental est constitué par des éléments nouveaux. Par exemple, si d'autres parties du paysage, une maison ou une rivière, viennent s'associer aux trois arbres que nous avons considérés, l'association se fait par une propriété plus générale que celle qui a groupé le chêne, le peuplier et le tilleul. Nous parlons ici d'une association purement mentale ; car si l'association s'opère dans l'organe des sens qui embrasse tous ces éléments dans une même perception, ils ne se distinguent pas cette fois et sont confondus dans la même image. Notre théorie ne s'appUque qu'à des perceptions ou images distinctes associées dans l'intelligence. Ces images pourront toujours se confondre dans l'organe des sens; mais au moment où l'association se fait avec des images que le milieu externe ne nous avait pas présentées comme associées, la loi des propriétés communes s'applique de la façon que nous venons d'exposer.

— Nous ne savons rien que par Texpérience; c'est celle-ci qui nous montre le même phénomène se produisant toujours lorsque les conditions qui ont une fois présidé à son apparition se représentent d'une manière identique. L'expérience nous montre ainsi des lois qui s'appliquent sans que leur application puisse être jamais limitée, elle nous donne ainsi la notion de lois s'appliquant sans fin, sans bornes, éternellement, puisqu'elle ne nous a jamais montré de terme à l'application de ces lois. Pour supposer cette limite, il faudrait imaginer un état que l'expérience ne nous a jamais montré, se placer en dehors de l'expérience, c'est à dire en dehors de l'intelligence qui n'existe que par l'expérience.

Nom commun. Exemple. Les traits communs produisent par leur fréquence une impression plus forte que les traits individuels. L'ordre, les rapports abstraits sont dans les choses concrètes.

Paris, 24 janvier 1878.

Je puis percevoir dans le miheu des traits ou des arrangements communs à des objets ou à des éléments différents d'ailleurs. C'est ce qui a lieu, quand je considère à la fois, par exemple, un chêne, un peuplier, un frêne ; je constate le même caractère commun chez ces trois objets d'ailleurs différents. Je désigne ce caractère par un nom indiquant qu'il est commun aux trois arbres. Ce nom est un nom commun (opposé au nom propre) et un nom abstrait.

Quand un état répondant par exemple à l'habitude existe dans l'intelligence, il peut arriver que le milieu nous offre des scènes extérieures dont l'idée s'associe à l'idée qui occupe déjà l'intelligence. Si ces scènes extérieures offrent par leur répétition l'arrangement

constitutif de l'idée d'habitude, une association se fera entre l'idée qui occupait antérieurement Tintelligence et celle qui aiTive actuellement. Le besoin engendré en nous par la répétition de certaines scènes du milieu extérieur sera satisfait dans la mesure de ce qu'il y a de commun entre ces scènes anciennes, source d'une idée présente, et les scènes nouvelles, source également d'une idée.

Ck)mme le caractère commun pourra se trouver plus souvent perçu que les éléments divers groupés autour du caractère commun, il constituera dans l'intelligence une perception plus vive, plus exercée. Nous aurons ainsi le besoin de l'habitude, et nous saurons que ce besoin peut être satisfait par des éléments autres que ceux qui ont été perçus originairement, mais offrant cependant sous leur variété un arrangement identique.

On réserve souvent le nom d'idées pour ces caractères communs à des objets d'ailleui^ différents. Mais ces cai-actères communs n'existent pas à l'état isolé; ils n'existent point par eux-mêmes, puisqu'ils sont constitués et rendus visibles ou perceptibles par ces éléments, si variés qu'ils soient, dont ils constituent eux-mêmes l'arrangement. Cependant, comme la nature nous montre partout ces arrangements, ces dispositions, cet ordre commun à des phénomènes divers, cet arrangement devient la source d'un besoin spécial, et nous cherchons, dans les choses qui nous entourent, l'ordre et l'arrangement commun à plusieurs d'avec elles ou à toutes. Toutefois, n'oublions jamais que l'ordre n'existe pas dans la nature séparé des éléments auxquels il s'impose ou qui le constituent.

— Nous avons reconnu que la classification la plus simple était celle des phénomènes ou sons, odeurs,

couleurs, etc. Quand j'ai ainsi Tidée d'une couleur, ridée de cette couleur est associée à Tidée d'un autre état de l'œil qui accompagnait la perception de cette couleur. Par suite, l'idée évoquée de la couleur peut ramener cet état de l'œil, et, par suite, nous pouvons percevoir non cette couleur, mais une couleur nouvelle. C'est le cas le plus simple et le plus élémentaire de l'état intellectuel qui nous fait chercher dans le milieu externe des objets correspondant à ceux qui occupent le cerveau.

— Si deux sens sont mis en activité à la fois par l'évocation d'une idée de son et d'une idée de couleur, nous pourrons obtenir l'idée de deux phénomènes distincts. Nous paraîtrons obéir à une abstraction et créer des phénomènes distincts. Il y a, nous le voyons, un état organique qui détermine, dans ce cas, la nature de la perception à laquelle il préside. Si un seulsens est mis en activité par une double idée de deux phénomènes semblables, nous percevons des phénomènes semblables, bien qu'ils puissent être très différents de ceux dont l'évocation a produit un mouvement dans les sens. Seulement, le mouvement dans les sens et l'idée de ce mouvement auront été les mêmes pour la perception de phénomènes d'ailleurs différents. C'est ce qui explique comment certains phénomènes paraissent toujours pouvoir se ramener à un type unique, généralement abstrait.

CONNAISSAxXCK SCIENTIFKJUK. 241

§ III. — Raisonnement.

Par quel miracle une âme qui n'est pas détachée des passions inférieures, une àme vouée au culte exclusif des intérêts vulgaires — de ce qu'on appelle l'intérêt personnel, — serait-elle capable d'atteindre une vérité d'un ordre général? Tout la déforme. Elle ne réfléchit rien de pur et rien purement.

Rambouillet, 3 janvier 1874.

L'intelligence limitée, mais juste, atteint plus facilement l'équilibre qu'une intelligence étendue mais déréglée. La vérité n'est pas dans le nombre des phénomènes qu'une intelligence recueille, mais dans les rapports justes que cette intelligence saisit entre les phénomènes. Un petit nombre de phénomènes bien compris contient toute l'harmonie de l'univers.

Bésumé du chapitre précédent. — Connaissance est conscience.

Brienon, 3 septembre 1878.

Les mouvements de l'organisme à l'aide desquels nous avons perçu certains états du milieu extérieur, ces mouvements peuvent se reproduire saus que nous retrouvions dans le milieu les objets auxquels ils ont été primitivement associés. Il en résulte que ces mouvements s'appliquent aux objets nouveaux avec lesquels

242 F. DURAND DESOHMKAUX.

l'organisme peut se trouver en contact; Nous pouvons nous expliquer comment la vue d'un chien, par exemple, évoque Timage précédemment perçue d'un chien. L'opération à l'aide de laquelle nous associons les objets comme étant les mêmes, est une des opérations les plus habituelles de Tintelligence ou de l'organisme. Quand donc j'ai la vue d'un chien, l'impression produite sur mon organisme peut évoquer l'idée habituellement présente de l'opération organique par laquelle j'associe les mêmes objets ou les objets semblables. L'idée de cette opération étant évoquée, elle s'accouple pour associer l'idée du chien que j'ai vu à celle du chien que je vois.

N'oublions pas que le milieu externe provoque originairement les opérations dont il est question, puis, une fois qu'elles ont existé dans l'organisme, elles sont recueillies dans l'intelligence qui, par réaction, peut les faire renaître dans l'organisme, cette fois sous l'excitation immédiate et directe du milieu. Il existe dans l'organisme une impression permanente : le sentiment de la vie. C'est à cette impression que s'associent constamment toutes nos autres impressions. Un son frappe mon oreille, une couleur, ma vue : l'image recueillie dans l'oreille et par l'œil s'associe à une impression organique et musculaire; celle-là même qui nous fait rapporter le son à l'oreille nous fait connaître que le son a été recueilU par l'oreille, la couleur par la vue. Puis ces deux impressions organiques s'associent de part et d'autre à l'impression organique correspondant au sentiment de la vie.

Nous pouvons avoir conscience de la vie des phénomènes externes. Les éléments par lesquels l'astre se

CONNAISSANCE I^CIENTIFIQUi:. '243

rattache à l'astre existent dans notre intelligence et se combinent dans le reste de l'univers. L'immensité des courbes parcourues par les soleils et leurs satellites se réfléchit d'une manière consciente dans notre intelligence. Nous sentons le lien qui unit deux astres, comme nous avons conscience des rapports qui nous unissent à un être semblable à nous. L'impression n'est pas la même, ni le lien, mais le lien existe en nous comme il existe dans l'immensité. Nous le comprenons, nous le sentons aussi.

Distinction entre les associations permanentes et les associations accidenteUes.

Saint-Julien, i5 décembre 1878.

Un premier mouvement, comparé à un second mouvement, peut être le même par sa direction, son énergie ou sa durée. Quand, existant dans deux objets distincts, il est constamment le même par sa durée, nous considérons ces deux mouvements comme associés l'un à l'autre; de telle sorte qu'aucun phénomène intermédiaire ne pourra nous être révélé, par des expériences ultérieures, comme existant entre eux. Ils associent donc intimement les deux objets auxquels ils sont respectivement associés ; ils nous procurent ainsi l'idée d'un organisme. C'est l'expérience antérieure qui nous a constamment montré que les mouvements, ainsi les mêmes dans deux objets distincts, ne peuvent jamais être conçus comme séparés par des phénomènes intermédiaires, parce que, dans ces conditions, la nature ne nous a jamais montré ces phénomènes intermédiaires.

Je vois un arbre ; on prononce un mot pendant que je vois cet arbre. Le mot et l'arbre se trouvent associés;

i244 F. DURAND DESOHMEAUX.

mais ultérieurement je vois l'arbre, sans que le mot soit prononcé et soit perçu par moi pendant que je vois cet arbre. A ce moment, Tarbre est perçu comme isolé du mot. Dans d'autres cas, au contraire, le son et la chose, et l'arbre, seront toujours conçus comme associés. Je vois un arbre agité par le vent. Toutes les fois que l'arbre est agité, j'entends les mêmes sons. Ainsi la perception de l'arbre dans certaines conditions est toujours associée à la perception du son. Dans ce cas, nous disons que le son fait partie intégrante de l'arbre dans certaines conditions. Toutes les fois que deux phénomènes sont associés de telle sorte que l'un paraissant, l'autre se montre toujours, nous disons qu'ils sont associés, qu'ils font partie l'un de l'autre d'une manière permanente. Si l'association ne se produit pas toujours dans la nature, les deux phénomènes n'en ont pas moins été associés, ils n'en ont pas moins fait partie l'un de l'autre ; mais l'association n'a été que temporaire et accidentelle. C'est l'expérience qui nous enseigne quelles sont les associations permanentes et quelles sont les associations accidentelles. Un bruit et une couleur sont associés; je ferme les yeux, je n'entends plus que le bruit (le même que dans l'association); je ferme l'oreille, je ne vois plus que la couleur (la même que dans l'association). Je remarque ici que l'analyse, ou séparation des phénomènes, s'opère non par le moyen des objets eux-mêmes, elle est liée à l'état des organes, mais par le moyen de mes organes. Nous avons là encore un exemple des moyens et des expériences par lesquels se fait l'analyse.

La vérité, c'est Tensemble des associations permanentes et constantes.

Saint-Julien, 21 décembre 1878.

Je vois une branche d'arbre dépouillée de ses feuilles en hiver; cette branche d'arbre, en vertu de l'opération du même au même, s'associe à l'idée de la même branche d'arbre que j'ai vue l'hiver précédent ou les hivers précédents, et qui, au printemps, s'est couverte de feuilles. La branche d'arbre présente s'associe à la même branche d'arbre vue autrefois, laquelle est associée au fait de s'être couverte de feuilles. Par cet intermédiaire, la branche d'arbre présente se trouve associée aux feuilles qui viennent couvrir une branche d'arbre au printemps. Nous avons dans ces feuilles associées à la branche d'arbre réelle et présente, l'idée du futur.

Les éléments venus du milieu externe s'associent dans notre organisme, où ils forment des composés, comme dans tout le reste de la nature. Par conséquent, toutes les combinaisons qui se produisent dans notre oi^anisme sont, prises en elles-mêmes, des combinaisons naturelles, et elles ne peuvent en elles-mêmes constituer une erreur : le faux, le vicieux. C'est dans l'association ou la comparaison avec d'autres combinaisons que les premières combinaisons peuvent nous apparaître comme erronnées ou vicieuses.

Le vrai consiste bien dans l'association ou rapport de deux ou plusieurs éléments. C'est là le point de départ, l'un des éléments de la vérité. Mais si nous prenons un élément simple : je vois rouge ce que tout le monde voit bleu; j'associe le rouge à une étoffe et je fais constamment cette association. C'est pour moi

une vérité. L'erreur consiste dans la différence entre mon association et les associations, plus constantes encore, formées par mes semblables. Mais il faut ajouter que ce rapport, pour constituer une vérité, doit être habituel ou permanent.

Il faut que Tassociation des phénomènes considérés par nous se retrouve toujours conforme à toutes les autres associations formées parles mêmes phénomènes. C'est dans cette suite constante et invariable d'associations, qui restent les mêmes à tous les degrés de la série, que se trouve la vérité. L'oxygène et l'hydrogène forment de l'eau. Si nous n'avons vu ou fait qu'une fois cette expérience, nous ne pouvons pas énoncer comme une vérité que les deux éléments font de l'eau. Il n'y a dans notre esprit que l'idée d'une combinaison. Mais l'expérience est répétée; elle donne toujours le même résultat. C'est Vassociation constante dans la nature des combinaisons qui constitue pour nous la vérité. Je dis de même : l'eau est froide. Si j'ai senti une seule fois la froideur associée à l'eau, il n'y a pas là une vérité, il n'y a qu'une combinaison; mais si toutes les fois que je sens l'eau, j'éprouve l'impression de fraîcheur, si toutes ces expériences ou ces jugements s'associent entre eux comme étant toujours les mêmes dans la nature, il y a là une vérité. Il peut se faire que l'expérience, pratiquée une première fois, ne se reproduise pas, bien que les conditions restent à peu près analogues. Je plonge encore ma main dans un liquide; ce liquide est de l'eau, et l'eau m'apparaît comme chaude. Dans ce cas, les deux combinaisons associées nous montrent une différence entre elles, si après avoir fait la première expérience, après l'avoir répétée, j'ai formulé comme si l'association entre les

combinaisons uvuit toujours donné l'idée de combinaisons qui sont les mêmes : l'eau est froide; dans ce cas, j'ai associé ces combinaisons successives non à une réalité constante, mais à une formule générale; mais cette formule, conçue comme désignant la réalité, constitue par rapport à celle-ci une association purement imaginaire; car la réalité me montre qu'en plongeant ma main dans Teau je puis rencontrer une eau chaude. Quoi qu'il en soit, la combinaison entre l'eau et le froid, conçue grâce à la formule générale à laquelle nous l'avons elle-même associée, comme une association toujours la même, chaque fois qu'elle se répète dans la nature et qu'elle est perçue, cette association est purement imaginaire ; elle n'est pas une vérité dans la nature.

Il y a erreur, quand nous regardons comme une association constante ce qui est une association exceptionnelle, soit pour nous-mêmes, à notre point de vue, soit au point de vue du jugement général de mes semblables.

Par exemple, je fais un mouvement, mais sans que mon attention soit portée sur ce fait que le mouvement vient de moi. Je fais un mouvement de la tête, mais je ne considère pas que c'est ma tête qui tourne. Ce mouvement s'associe et m'apparait comme associé à un objet externe, lequel est perçu comme animé d'un mouvement.

Cette combinaison de mouvement n'est ni une erreur ni une vérité ; elle est une association d'un phénomène de mouvement et d'un objet, rien autre chose. Mais une formule générale s'est offerte en même temps à mon esprit, en même temps que je percevais la combinaison du mouvement et de l'objet; elle s'est associée à cette combinaison, et j'exprime cette combinaison

à Taide de cette formule générale qui contient un sens général, lequel me paraît à son tour associé au rapport unique perçu entre le mouvement et l'objet. Dans ce cas, je considère le rapport momentané du mouvement et de l'objet comme un rapport permanent, comme existant toutes les fois que l'expérience se répète. Il y a là une erreur, en ce que le rapport perçu ne le sera pas toujours, si je complète mon expérience, si je m'aperçois que le mouvement doit être rattaché immédiatement à ma personne comme l'immobilité à l'objet extérieur.

Je fais ces constatations dans des expériences nouvelles, et, comparant ces combinaisons plus complètes à la combinaison première, je constate que la première est fondée sur une observation incomplète. Mais remarquons-le bien, si rien ne changeait dans les conditions de la première expérience et si je la répétais sans cesse dans les mêmes conditions, c'est à dire mon attention étant exclusivement portée sur l'objet et le mouvement, le mouvement serait toujours associé à l'objet; il y aurait, dans l'association de ces combinaisons toujours les mêmes, une vérité. Et en fait, les hommes, tant qu'ils n'ont pas complété les premières observations, regardent ces phénomènes comme des vérités. De là viennent, par exemple, les erreurs astronomiques qui ont été si longtemps regardées comme des vérités. En eux-mêmes, ces résultats obtenus sont bien des vérités. Mais si plus tard les observations se complètent,' elles prennent le caractère d'une erreur, parce qu'elles sont une exception à ce que la nature nous montre habituellement. Ce que nous appelons l'erreur n'est souvent, ainsi que nous l'avons remarqué, qu'une exception. L'erreur, en effet, est prise toujours pour une vérité

par celui qui la conçoit ; elle n'est une erreur que pour ceux qui la comparent à ce qui se passe habituellement dans la nature, ou pour celui qui a commis Terreur quand il compare la combinaison dont il a été le théâtre aux combinaisons qu'il constatera ensuite habituellement et quand il constatera, par suite, le caractère exceptionnel de la première combinaison. L'erreur n'existe donc que par comparaison entre un certain état et un autre état. Dans le premier état, l'objet m'a paru animé d'un mouvement pour mon esprit; il était vraiment animé de ce mouvement, il n'en pouvait pas être autrement. Mais j'ai comparé cet état avec un autre état dans lequel l'objet et le mouvement sont restés les mêmes, certaines conditions étant changées ; ce second état est celui que la nature nous offre toujours; le premier état tenait à des circonstances exceptionnelles, le second état m'apparaît comme étant la vérité, le premier comme étant une erreur.

En résumé, la vérité consiste dans une association de combinaisons s offrant à notre perception comme étant toujours dans la nature conformes à elles-mêmes.

Nous concevons maintenant comment l'erreur peut être regardée souvent comme étant le chemin de la vérité.

Nous concevons aussi maintenant pourquoi la vérité est souvent synonyme de règle. C'est ce qui se passe ou se produit habituellement.

Même vue appliquée aux objets. — I^ vérité est relative.

SaiiitnJuIien, 27 décembre 1878.

Tous les phénomènes associés dans notre intelligence (c'est à dire rapportés à notre personne) font corps

ensemble du moment où ils sont associés. Mais tantôt le milieu nous offre cette association comme constante : toutes les fois que Tun des phénomènes nous est offert, l'autre nous est montré également; toutes les fois que je sens Todeur d'une rose, je vois sa couleur. L'association est permanente dans le milieu externe et permanente aussi dans l'intelligence. Le corps est permanent. D'ordinaire, les phénomènes ainsi associés, si nous venons à les analyser, nous montrent des propriétés de temps et de lieu qui sont les mêmes dans chacun des phénomènes. Les phénomènes de lieu interne forment, dans des conditions que nous avons décrites, des associations de cette nature, associations permanentes qui constituent le moi.

Tantôt le milieu nous offre une association entre deux ou plusieurs phénomènes comme momentanée, provisoire, accidentelle. Toutes les fois que l'un des phénomènes nous est offert, l'autre ne reparaît pas également.

Je foule du pied le sol et je vois un arbre dans le lointain. Je vois un arbre, et j'entends son nom prononcé par une personne placée à côté de moi. Je pourrai entendre le même nom sans revoir le même arbre. Dans ce cas, l'association n'est pas toujours la même. Les deux phénomènes ne m'apparaissent pas comme faisant corps d'une manière permanente et indissoluble en quelque sorte. Ils ont fait corps quand ils ont été perçus dans leur première association. Seulement, ce corps n'apparaît point comme permanent par l'association entre elles d'associations plus simples qui sont toujours les mêmes.

Nous n'atteignons jamais qu'à des vérités relatives et

proportionnelles à Tétat des connaissances humaines. Une science incomplète ne saurait offrir que des notions incomplètes. Et quand même une science aurait été poussée jusqu'à une limite extrême qu'il ne semble pas permis de dépasser, on peut affirmer encore que les vérités qui résultent de cette science ne sont pas définitives. En effet, toutes les sciences se tiennent et dépendent les unes des autres, en ce sens que les résultats généraux, obtenus à l'aide d'une science particulière, viendront éclairer, compléter, agi'andir, transformer les vérités générales qui résultent d'une autre science. Ainsi, les généralisations qui paraissent les plus sûres sont dans un mouvement et un progrès continuels comme les sciences dont elles procèdent. Une longue expérience nous a appris que la raison seule ne crée pas la vérité, et, comme la vérité ne s'acquiert que par l'observation, il s'en suit que la vérité, comme l'observation, est toujours incomplète sans être cependant une erreur, et que, comme l'observation, elle peut toujours être poussée plus loin.

Pourquoi les vérités mathématiques paraissent absolues.

Saint-Julien, 16 septembre 1877.

La raison par laquelle les vérités mathématiques sont les mêmes pour toutes les intelligences, c'est qu'avant tout nous nous mettons d'accord sur les perceptions originaires. Cette feuille, vert pâle pour moi, est vert foncé pour mon voisin. Ici tout est relatif, mais le triangle que je perçois est perçu dans les mêmes conditions pour autrui. Les trois lignes et ses angles ne peuvent donner lieu qu'aux mêmes perceptions dans

252 F. DURA^'I) DESOIIMEAUX.

toutes les intelligences. Les combinaisons (les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits) auxquelles pourront donner lieu les perceptions mathématiques originaires seront les mêmes pour toutes les intelligences.

Il n'y a pas d'effet sans cause; les lois de la nature sont infinies, en ce sens que le même phénomène se reproduit toujours à l'infini si les conditions demeurent les mêmes. Ces deux proportions reposent, Tune comme l'autre, sur une expérience qui n'a jamais varié. C'est l'expérience elle-même qui nous donne, dans les phénomènes que nous observons, cette notion de l'infini, puisqu'elle nous montre des états auxquels aucune limite n'a jamais été assignée.

De ridée de loi ; la loi n'est que le mode d'action de la nature, ou la forme des phénomènes.

4 novembre 1877-

II faut aller au fond de l'idée de loi. La nature a des lois nécessaires. Loi veut dire que nulle force ne peut résister à la force de la nature, parce que la force de résistance c'est encore la nature qui la donne. L'élément qui résiste ne puise pas la résistance en lui; il la tire de la nature; par conséquent, dans la résistance, c'est encore la nature qui agit ; elle agit nécessairement parce qu'elle ne peut pas à la fois agir et ne pas agir dans le même sens, vouloir et ne pas vouloir dans le même instant. La variété des cas dans lesquels elle agit correspond à la variété des phénomènes, la nécessité de son action, les mêmes cas identiques se représentant, correspond au caractère immuable de la loi fondée sur cette observation qui nous montre son action

CONXAISSANCK SCIKNTIP^IQU E . '253

s'exerçant, quand aucune action contraire n'indique que son pouvoir doit s'exercer en sens contraire. Le même phénomène se reproduira, les circonstances étant identiques. Cela revient à dire que Faction de la nature se fera sentir si, comme dans un cas antérieur, la nature n'oppose, d'un autre côté, aucun obstacle, aucune force, aucune action contraire à celle qu'elle exerce dans un sens.

Ainsi, nous ne devons pas faire de la loi une entité nouvelle, douée d'une vertu mystérieuse qui ne serait pas celle de la nature elle-même. C'est l'observation qui nous révèle les rapports connus sous le nom de loi. Nous ne pouvons, sans absurdité et sans contradiction, imaginer rien de contraire à la loi, parce que l'observation n'a jamais déposé, dans notre esprit, aucune idée, aucune image d'un cas où la loi ne reçût pas son application. Dans le syllogisme, nous partons d'une idée ou proposition déterminée dans notre intelligence par une observation constante. La proposition est générale, parce que l'observation lui imprime ce caractère en ne nous montrant que des cas qui la révèlent. Donc l'idée de l'existence du cerveau, liée à l'idée de l'existence des hommes dans cette proposition « tous les hommes ont un cerveau » , est déterminée par une observation constante. Nous ne pouvons rien imaginer en dehors de cette proposition, puisque jamais le milieu externe ne nous a fait voir un cas contraire. D'où il suit que l'idée d'un individu humain apparaissant toute seule, nous douons aussitôt cet individu d'un cerveau. C'est en vertu de l'idée que ce que nous avons toujours observé se reproduit toujours (comme dans l'idée d'infini). Le milieu externe nous a donné cette expérience ou, ce qui revient au même, a déterminé en nous cette idée

'254 F. DUUAXi) I)K?;oum?:aux.

en plaçant sous nos yeux des phénomènes enchaînés de telle sorte que si l'un paraît, l'autre suit d'une manière constante. Nous communiquons, par conséquent, l'association dont le milieu nous a donné l'idée, à des phénomènes que le milieu ne nous offre pas, parce que le milieu a déterminé en nous une association qui s'impose à ces phénomènfes dès qu'ils s'offrent à l'intelligence. Si l'association s'opère dans l'intelligence sans que le milieu l'ait déterminée immédiatement par une réalité externe correspondante, c'est que le milieu la détermine encore indirectement et par um impulsion antérieure recueillie et conservée dans l'intelligence.

Syllogisme, — Raisonnement,

Saint-Julien, 33 décembre 1878.

Le raisonnement et le syllogisme sont nés d'une observation prise sur le fait. La nature nous montre constamment que les i)hénomènes identiques ou les mêmes ont des propriétés identiques. Quand il nous arrive, par conséquent, d'avoir perçu dans le milieu certains phénomènes auxquels sont liés constamment d'autres phénomènes, si nous percevons de nouveau des phénomènes identiques aux premiers, nous affirmons pour les seconds les propriétés qui ont toujours été liées aux premiers. Voici à la suite de quelle opération intellectuelle : par exemple, j'ai observé que les animaux courent; j'aperçois un chien au repos, mais j'associe tout de suite, par l'opération du même au même, ce chien à tous les autres animaux que j'ai vus

CONXAISSAXCK SCIEXTIFIQUE. 255

courir, qui, dans ma pensée, existent comme courant. Le chien que je vois m'apparait comme un animal, il est le même qu'un animal, il a des caractèœs qui sont les mêmes pour tous les animaux ; il s'associe donc, en vertu de ces mêmes caractères, à Tidée qui les résume sous le nom d'animal ; l'animal est associé à la propriété (le courir; mais le chien est associé à l'animal, il se confond avec lui, par suite il s'associe, il est associé à la propriété de courir. C'est ce que nous expiimons par la formule : les animaux ou l'animal courent ; le chien est un animal, donc le chien court. Le chien que nous voyons éveille l'idée d'un animal, l'animal éveiUe la propriété de courir; le chien, confondu avec l'animal, est associé à la propriété de courir. Dans toutes ces associations il n'y a rien d'arbitraire, il n'y a rien qui n'ait été préparé par l'observation du milieu ambiant.

Je vois un chien, la comparaison du même au même se fait entre le chien que je vois et tous les autres animaux que j'ai vus; le miUeu a associé les animaux à la propriété de courir, le chien ne faisant qu'un avec l'animal, associé intimement à l'animal, se trouve, par suite, associé à la propriété de courir.

C'est de même que nous disons le soleil se lèvera. Il semble que dans tout futur il y ait un raisonnement et un syllogisme.

— Le raisonnement d'analogie est constitué par une opération intellectuelle de même nature que le syllogisme.

Nous avons remarqué que les objets considérés non plus comme identiques ou les mêmes, mais comme analogues, sont accompagnés de caractères non pas identiques, mais analogues. Le miUeu, en laissant dans notre intelligence à l'état dynamique un certain objet.

'25(5 F. DURAND DESOUMEAUX.

nous a permis de l'associer ou de le comparer à un autre objet que nous offre actuellement le milieu. Le résultat de cette comparaison est que les deux objets sont non pas les mêmes, comme tout à l'heure, les mêmes dans toutes les parties que nous avons considérées en eux, mais les mômes dans certaines parties d'eux-mêmes seulement, c'est à dire analogues. Or, l'objet antérieurement et primitivement perçu a été associé à certaines propriétés ; en vertu de la comparaison d'analogie, nous associons le second objet, celui que nous voyons actuellement, au premier. Le second objet ainsi associé au premier avec lequel il offre une analogie, il se trouve que les propriétés associées au premier objet vont se trouver associées au second.

Maintenant l'expérience, c'est à dire en cette matière la vérification des raisonnements, nous montre qu'en ce qui concerne le syllogisme, l'association entre des propriétés que nous ne voyons pas et un objet que nous voyons actuellement — quand le premier objet associé dans la réalité aux propriétés est identique au second, — cette association est toujours conforme à la nature. Aussi, la règle que nous posions au commencement de cette étude n'est pas le point de départ du syllogisme, elle en est seulement une conséquence qui formule les résultats habituels des opérations auxquelles nous nous livrons quand nous faisons un syllogisme. C'est sans doute parce qu'ils ont pris pour un principe cette conséquence qui peut se formuler dans une règle générale, que les esprits scolastiques ont vu dans le syllogisme une opération mentale capable de se substituer à la nature et de nous révéler par elle-même tous les secrets de l'univers. Ils lui ont attribué une vertu propre.

En ce qui concerne le raisonnement d'analogie, les

CONNAISSANCE SCIENTIFIQrE. i57

chances sont plus nombreuses de ne pas trouver à la fin de Topération intellectuelle, des phénomènes enchaînés dans rintelligence, des résultats dans la nature conformes à ceux qui s'offrent à notre intelligence. Nous arrivons alors à cette conséquence que le raisonnement par analogie est moins certain que le raisonnement par syllogisme. C'est l'expérience elle-même qui nous faisant comparer les résultats obtenus dans l'intelligence par voie d'analogie et les faits de la nature, nous montre que la divergence se produit souvent entre les résultats intellectuels et les phénomènes naturels qui ne se trouvent pas conformes à ce que nous avons imaginé.

Il est à croire, cependant, que le vice habituel des résultats où nous mène l'analogie correspond à un vice habituel dans l'observation première. Dans tout raisonnement d'analogie il y a une part faite au syllogisme. Si les parties observées dans l'objet A sont identiques aux parties observées dans l'objet B, et si l'existence de ces parties dans l'objet B est toujours liée dans la nature à certaines propriétés C, il est infiniment probable, en vertu du syllogisme qui peut trouver place ici, que les paities identiques de l'objet A étant associées aux parties identiques de l'objet B et formant une association avec les propriétés G, cette association se trouvera conforme à un état externe, réel et naturel ; mais il doit arriver souvent que nous associons en bloc les propriétés C à l'objet A, tandis que ces propriétés ne devraient se trouver associées à l'objet A que dans celles de leurs parties qui, dans la nature, sont toujoure reliées à l'objet C.

Ce qui fait sans doute aussi la supériorité des savants qui se servent du raisonnement d'analogie, c'est que

par un esprit d'intuition profonde qui fait une analyse sans y apporter des procédés méthodiques, ils savent distinguer, dans les propriétés G, les parties qui se trouvent toujours associées dans la nature aux parties de Tobjet G, qui se trouvent identiques à celles de l'objet A. De telle sorte que ces savants, quand ils rencontrent la vérité, c'est à dire quand ils ont imaginé une association entre l'objet A et les propriétés G conforme aux faits réels et naturels, ils n'ont pas procédé par un raisonnement d'analogie, ils ont fait un véritable syllogisme. De telle sorte que nous pourrions dire que tout raisonnement d'analogie bien fait, vérifié par l'observation, n'est encore qu'un syllogisme.

— Une cause habituelle d'erreur vient de ce que l'homme, «'attribuant une place exagérée, pense que la nature l'imite. La nature n'imite pas l'homme, c'est l'homme qui est forcé d'imiter la nature. Nous supposons sans cesse que la nature a été faite, comme les œuvres provenant de notre industrie, par des procédés humains, tandis qu'elle a été produite par des procédés naturels. Nous lui supposons, à son origine, un ouvrier travaillant comme nous. Gette conception n'est rien qu'une illusion engendrée par notre oi^eil. Derrière les phénomènes que la nature nous montre, nous ne pouvons et nous ne devons imaginer que l'infini, c'est à dire l'absence de toute limitation aux phénomènes que nous apercevons. Portés à l'infini, ces phénomènes sont suffisamment grands pour satisfaire toutes les ambitions de notre intelligence.

CONNAISSANCE SCIKNTI FlglE. :î^iU

Souire de la cciiitude du raisonnement, rexpêiience.

Arcis-sur-Aube, 36 septembre 1972.

Le point de départ de tout raisonnement est dans le fait en vertu duquel un phénomène, api-ès avoir été associé intellectuellement avec un auti*e phénomène, évoque l'idée de cet autre phénomène, même quand celui-ci ne-nous est point fourni dans un contact immé- • diat par le milieu externe.

Le raisonnement se produit donc d'abord en dehors de toute intervention réfléchie de notre part. Plus tard, le raisonnement rudimentaire se double d'une expérience, et quand l'expérience a produit des résultats identiques dans des conditions identiques, le i^aisonnement qui se produit dans ces conditions se présente à nous avec un caractère de certitude, laquelle n'est que le souvenir des expériences précédemment faites.

Même sujet.

Paris, 29 janvier 1878.

Tout syllogisme a sa base dans l'ordre invariable du monde. Une expérience constante a associé la qualité d'homme et celle de mortel. Dès que nous apercevons dans un être la qualité d'homme, cette qualité évoque la qualité de mortel qu'une expérience constante a associée à la qualité d'homme. Rien ne pourrait servir de point d'appui à un doute, puisque la nature ne nous a jamais montré un seul cas dans lequel la qualité de mortel n'ait pas été associée à celle d'homme. Il en est de même d'une loi en physique ou en chimie. Une

260 K. lïLWlANl) DKSORMEAUX.

expérience universelle ne nous permet pas de supposer que les choses se passeront autrement qu'elles se sont passées et nous force, par suite du pli contracté par rintelligence, à croire que les choses se passeront toujours comme nous les avons vues se passer toujours. Il faut bien remarquer cependant que la qualité d'homme n'évoque pas, en vertu d une affinité nécessaire, celle de mortel. C'est Texpérience constante qui nous montre un phénomène se produisant toujours dans l'avenir, quand les conditions dans lesquelles il s'est produit originairement dans le passé se trouvent de nouveau réunies ; c'est elle qui détermine l'association entre la quaUté d'homme et celle de mortel, dans un cas où le milieu n'opère pas présentement et sous nos yeux cette association.

Les lois physiques rosscmblent aux vérités mathématiques.

Brienon, 5 août 1876.

Les spectacles du monde extérieur nous offrent sans cesse ce caractère éternel qui marque de son empreinte les vérités mathématiques. La goutte de pluie féconde toujours le champ où elle tombe, si le champ se trouve toujours dans les mêmes conditions qui ont déjà stimulé sa fécondité.

Même sujet.

Rambouillet, 2^2 novembre 1873.

Il n'est pas plus en la puissance de l'Être divin de changer le cours régulier des choses par ce qu'on

CONNAISSANCE SCIENTiriijCE

appelle des miiacles, que d'enfennef trois kii^k^ dn:>its dans un seul et même triangle oa le nomt»re six dans la somme totale formée par les nombres deux et tnjL<.

La propriété commune. — L'anal^-e. — La jk-*!^'.---- r, oj> f^-*.-."'^.rr de rassociation drs imasrp^.

37 iiOTPfii>>re 1877.

Il faut peut-être définir ainsi le njle de la propriété commune. Elle n'opère pas, en raison d'une vertu qui lui serait propre, V association; mais elle permet à l'association de se produire sous l'impulsion continuée dans l'intelligence des forces externes. Grâce à la propriété commune, les phénomènes peuvent se pénétrer: il n*y a pas d'obstacle à l'association.

— Comprendre, c'est ramener les phénomènes complexes aux phénomènes simples et irréductibles de rintelligence ; ramener, c'est à dire montrer que les phénomènes complexes sont composés des phénomènes simples. Le besoin de l'analyse nous est suggéré par le spectacle du milieu externe, qui opère sans cesse sous nos regards des analyses dont l'image est recueillie par l'intelligence.

Prévision; prédiction. — Comment trouver dans le milieu externe les phénomènes qui correspondent à ces idées, puisque les éléments dont elles se composent ont précisément pour caractère de ne pas s'être encore manifestés dans le milieu externe? — Il est possible d'expliquer cependant comment les éléments de la prévision peuvent correspondre à des phénomènes externes. J'ai observé que la chute de la pluie est associée, dans le milieu externe, au gonflement de la rivière. Les images correspondantes sont associées dans

rinlelligence. Si la pluie s'olTre à nos regai'ds, elle entraîne immédiatement l'idée du gonflement de la rivière, sans que nous l'ayons constaté. Si nous faisons l'expérience, si nous recherchons si le gonflement de la rivière existe en effet, nous constatons ce gonflement. Si, après cette expérience faite, l'image de la pluie se représente encore, eUe n'évoquera pas seulement l'image du gonflement de la rivière, elle évoquera encore l'image de l'expérience 'que nous avons faite à la suite de l'apparition de cette idée, expérience qui nous a conduit à constater la réalité externe de notre idée du gonflement de la rivière. C'est probablement l'idée de cette expérience et du rapport ainsi constaté entre l'image interne et l'objet externe, qui nous porte à dire, en présence de la pluie qui tombe, que la rivière se gonflera, qui constitue l'image de la prévision. Plus souvent le rapport expérimental a été constaté, plus la prévision se produit avec facilité, plus elle est certaine.

De la pression, effet de Taction du milieu sur rintelligence.

Saint-Julien, 13 décembre 1877.

La prévision, le futur, sont encore des états de l'intelligence, qui sont déterminés en elle par le milieu externe. Ce milieu nous ofl^re sans cesse le spectacle de phénomènes qui se reproduisent après s'être déjà manifestés, les conditions dans lesquelles ces phénomènes se sont manifestés restant les mômes.

Par exemple, un grand vent est toujours suivi par des nuages dans le ciel. Dès que ce vent se montre, il évoque l'idée des nuages qui lui succèdent, en vertu de l'association établie par le milieu entre les deux

phénomènes. Mais nous remarquons que l'idée des nuages apparaît maintenant dans Tesprit avant qu'ils se soient montrés dans le ciel. Cependant, une expérience constante nous a fait voir l'apparition des nuages succédant à la production du vent. Nous ne pouvons pas mettre en doute que les choses ne se passeront de la même manière, parce qu'il n'y a pas d'expérience certaine qui puisse donner lieu à ce doute. Quand nous disons : les nuages apparaîtront, nous les voyons en réalité apparaître, à un certain moment, dans le ciel. C'est la perception actuelle de ce moment (marqué de la propriété de futur, de cette propriété consistant en une chose qui n'ait déjà pas succédé à une autre) qui constitue le futur.

Du syllogisme, comme d'un pouvoir de créer des combinaisons d'idées nouvelles.

Saint-Julien, 2i novembre 1877.

Dans le syllogisme, l'intelligence invente. Tous les hommes violents finissent mal. Pierre est violent, donc Pierre finira mal. L'dée de cette expérience constante est déposée dans l'intelligence. Quand un cas particulier se présente, nous appliquons à ce cas particulier l'idée que le milieu externe nous a donnée. C'est l'expérience constante du rapport existant entre un phénomène et un autre phénomène qui constitue pour nous la nécessité de ce rapport. Quand l'un des phénomènes paraît dans la nature, l'autre le suit toujours. Partant de cette idée générale, nous l'appliquons aux cas particuliers. Elle enveloppe avant toute vérification expérimentale le cas particulier, parce qu'une expérience, qui ne s'est jamais démentie, nous a montré que les rapports entre les

phénomènes qui ont toujours été présentés par le milieu externe — toutes les conditions égales, d'ailleurs — se reproduisent toujours. Ce qui domine le syllogisme, c'est l'idée expérimentale de la nécessité. Au fond de tout syllogisme, il y a de l'infini. Quand nous formulons cette loi : tant d'oxygène et tant d'hydrogène feront de l'eau, nous faisons un syllogisme. La loi, en effet, nest pas seulement la constatation des phénomènes ocgt^ts, elle est la prédiction des phénomènes futurs. L'expérience ou le milieu externe nous ont enseigné qu'une certaine quantité d'oxygène et d'hydrogène produit toujours de l'eau. Quand, dans un cas particulier, nous unissons de l'hydrogène et de l'oxygène, nous pouvons conclure que cet oxygène et cet hydrogène produisent de l'eau. La violence particulière dont nous parlions tout à l'heure rentre dans l'expérience constante qui a été faite par nous à propos des hommes violents et de leur fin mauvaise, et dans une expérience plus générale encore, véritable loi de la nature entière, qui nous montre les mêmes conditions toujours liées aux mêmes résultats. Cette idée expérimentale, comme toutes nos idées, s'empare — à la suite des resseçiblances qui opèrent l'association entre l'idée de ce cas nouveau et l'idée des cas anciens — des éléments particuliers et nouveaux qui lui sont offerts par le milieu j, et les associe avec les résultats des expériences antérieures.

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