‹ Etudes philosophiques (volume 2)Chapitre 16 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Idée de liea. idée de temps.

Saiut-Julien, 3 octobre 1878.

Je me réveille avec un mal de tète ; la notion du lieu dans lequel existe la douleur ne nous est pas donnée par la douleur même, et nous pouvons remarquer que la notion de la douleur précède celle du lieu dans lequel elle existe. Seulement, après avoir ressenti la douleur, le contact de l'air frais sur mon front, les plissements du front dans lesquels la peau renouvelle les sensations de contact, le frottement de ma tête sur l'oreiller, tous ces mouvements ajoutés à des contacts me donnent la notion du lieu dans lequel se trouve ma tête. Je remarque en même temps que cette notion de Ueu est suivie ou précédée presque immédiatement par la notion de la douleur, de telle sorte que l'idée de ma douleur se trouve ainsi associée à l'idée de ma tête. Je reconnais que j'ai un mal de tête. De même, je suis piqué au mollet : l'aiguillon qui produit la piqûre et la douleur détermine aussi par son contact et son mouvement une impression de lieu. J'associe l'idée de ce lieu à celle de la douleur; j'ai une douleur dans le mollet.

Si je porte la main à mon mollet, la notion de lieu que je recueille ainsi est encore associée presque immédiatement à la notion de douleur.

L'idée de lieu se compose peut-être d'une notion de contact, associée à une notion de mouvement. Je sens la dureté de cette pierre avec ma main, je promène la main dans laquelle j'éprouve le contact sur la pierre; j'ai l'idée d'une étendue ou d'un lieu.

Si j'ai une douleur d'estomac, il semble que je n'aie aucun moyen pour déterminer le lieu de cette douleur. Mais il convient de remarquer que cette douleur est sans doute liée à l'action d'un élément étranger qui opère sur nos muqueuses à la façon d'un objet du milieu extérieur qui entre en contact avec les organes du toucher. Cet élément étranger détermine une notion de lieu, laquelle se trouve associée étroitement à la notion de douleur. Nous pouvons en effet reconnîutre par des mouvements, contractions de muscles, frottements de chairs les unes contre les autres, contacts et touchers de toute nature, le lieu d'un certain nombre de parties de notre corps. Quand nous avons mal à l'estomac, il nous semble souvent sentir le contact d'un corps étranger qui agit sur les parois intérieures à la façon d'un corps qu'on promènerait à la surface extérieure de notre organisme.

L'idée de temps semble être le résultat de la combinaison d'une impression de mouvement et d'une impression procurée par la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût. Quand le mouvement est associé au contact, à la résistance du corps, il donne, nous le croyons, une idée de lieu. Le lieu ne serait donc encore que du temps, mais un temps particulier, celui qui est formé par le mouvement et la résistance.

Un objet animé d'un mouvement passe' rapidement devant nos yeux ; au même moment mon corps exécute un mouvement; j'ai une idée de temps à propos de cet objet. J'entends un son, et en même temps je perçois le mouvement que fait l'organe auditif, peut-être attentif à ce son ; j'ai l'idée de la durée de ce son.

Mais, peut-être, faut-il reconnaître que dans les cas qui viennent d'être cités, le son, par exemple, doit être associé à l'idée d'un lieu externe, le mouvement à l'idée d'un lieu interne, l'idée de temps devra participer de la différence de ces éléments. Ajoutons encore que l'impression sonore ou lumineuse n'apporte rien avec elle qu'elle-même, c'est-à-dire un son ou une couleur. Si donc, à propos d'un objet que je regarde, j'ai l'idée du temps pendant lequel cette couleur, cette lumière durent, la durée de la couleur n'existera que par rapport à moi, parce que j'ai accompli un mouvement qui associé à l'idée de couleur, m'a donné l'idée de temps par rapport à moi. Maintenant, supposons un animal qui se meut, qui me frôle en passant, me communique ainsi le mouvement dont il est animé et me donne, par suite, une impression de mouvement se rattachant elle-même à l'idée du contact, j'ai l'idée d'un mouvement et d'un lieu externe. Mais en temps que j'ai suivi le mouvement de l'animal, en même temps, à la suite du toucher comme lieu externe, je l'ai vu, et pour le voir, j'ai exécuté moi-même un mouvement; ce mouvement, associé à l'impression visuelle, est aussi associé au mouvement que l'animal m'a communiqué et que j'ai conçu, à l'aide du toucher, comme faisant partie d'un lieu externe. Associant donc à l'impression visuelle, celle du mouvement organicjue qui l'accompagne, à celle du mouvement organique, celle du mou-

268 F. DURAND DESOHMEAUX.

vement qui m'a été communiqué par l'animal et qui m'apparait comme externe, j'ai l'idée de la durée, de la lumière, de la couleur en tant qu'externes.

Si notre observation était exacte, si l'idée de lieu était réellement formée par l'impression de contact associée à une impression de mouvement, si l'idée de temps était formée par une impression quelconque, hormis celle du toucher, associée à une impression de mouvement, nous aurions dans ces deux idées de temps et de lieu, des types de phénomènes intellectuels composés, d'idées composées, et dans le mouvement, la résistance d'une part, et d'autre part, dans le mouvement, l'odeur, la couleur, le son, la rapidité, etc.. le type d'éléments intellectuels simples, d'idées simples.

La douleur, le plaisir durent, quand ils s'associent à des impressions de mouvement.

Si nous faisons succéder aux mouvements et aux sons associés, un autre son et un autre mouvement, nous avons l'idée de deux phénomènes de durée distincts. Il en est de même pour les phénomènes de lieu.

Le son et le mouvement dont je sens l'impression réelle constituent l'idée du temps présent. Comparons le mouvement et le son qui me frappent comme des réalités, avec les phénomènes de même nature qui ne me frappent plus de la même manière que ceux avec lesquels je suis en contact, je juge le son et le mouvement qui ne me frappent plus de cette manière comme passés. Ainsi le présent serait constitué par l'association d'un son par exemple, d'un mouvement et d'un contact réel.

l'KIXCIPES J»K LA CONXAIfiSANCE. "M^

Tout ce qui est se meut; le repos est un moindre mouvement. — Ce qu'est la mesure.

Saint-Julien, 27 juillet 1877.

Le mouvement est une propriété fondamentale des choses, comme la couleur, le nom, la forme, le temps, etc. Il n'y a pas, dans l'univers, de chose dénuée (le mouvement, sans quoi cette chose plongerait par un côté dans le néant. Quand nous disons qu'un objet est au repos, nous ne percevons, nous ne saisissons ce repos que par ses propriétés communes avec le mouvement. Le repos est au mouvement ce que la petitesse est à la grandeur. L'inertie est au mouvement ce que la mort est à la vie.

Peut-on considérer le mouvement d'une manière isolée et lui attribuer un rôle prépondérant dans la formation des choses? — Ce serait oublier sans doute que le mouvement est une propriété comme une autre, inhérente à la nature des objets et associée aux autres propriétés composantes. Un objet ne se donne pas le mouvement, mais il ne se donne pas non plus la couleur, la forme, le son, le temps, etc. De même que nous ne pouvons pas concevoir, parce que l'expérience ne nous l'a jamais fait voir, de phénomène dont le rôle serait terminé et qui ne devrait pas servir à déterminer d'autres phénomènes, de même, et pour la même mson, nous ne pouvons pas concevoir des phénomènes qui se seraient donné à eux-mêmes le mouvement, qui se seraient déterminés eux-mêmes. Ce serait un pur anthropomorphisme. Des deux côtés nous rencontrons l'infini. Nous ne pouvons point aller au delà de celte notion.

^70 F. nuRAxr» desormeaux.

— Nous pouvons discerner maintenant comment se forme l'idée de mesure. Soit un objet A; imaginons qu'il ait un mouvement régulier qui se prolonge pendant un certain temps; représentons -nous en outre deux autres objets B C animés de mouvement, dont l'un, B, s'associe au premier. A, par une propriété commune très étendue, l'autre, C, par une propriété commune très restreinte; nous dirons que l'objet B est animé d'un mouvement fort, étendu, rapide, et que C est animé d'un mouvement restreint, lent; ou bien encore, dans le cas où C ne se rattacherait à A que par une propriété commune de mouvement à peine perceptible, que C n'a pas de mouvement, qu'il est en repos.

La mesure du temps, de la grandeur, s'établit de la même manière. Nous imaginons un objet doué d'une certaine propriété de durée, puis nous comparons, c'est à dire nous établissons la relation, au moyen de la propriété commune, avec d'autres objets également considérés sous le rapport de la durée.

Idée de temps futur.

Saint-Julien, 28 décembre 1878.

Pour percevoir le futur, il faut que nous nous placions par la pensée dans un certain temps, et puis que nous considérions le temps qui l'a suivi ; la comparaison du temps qui apparaît en second lieu avec le temps apparu en premier lieu, nous donne l'idée du futur quand nous passons du premier temps au second, et que nous allons- du premier au second. Le second temps nous apparaît comme étant le futur. Si un temps présent quelconque évoque en nous l'idée d'un temps qui va le

PRINCIPES I)K LA COXX AISSAXCK. 271

suivre ou le suit, ce dernier temps sera le futur. Je vois le soleil se lever, la présence du soleil évoque l'idée du même soleil qui va se coucher; le soleil que je vois comme devant se coucher, m'apparait avec le caractère du futur. En réalité, le soleil que je vois actuellement évoque l'idée du soleil que j'ai vu la veille, Tavantveille (parce qu'il est le même), me replace au temps où j'ai vu ce soleil ; puis les états du soleil qui ont suivi le soleil levant, que je conçois comme piésent, se présentent à leur tour, et comparés au soleil conçu comme présent, me donnent l'idée du futur.

Rapports de la pensée scientifique avec la réalité. Elle est relative et, quand elle veut saisir directement l'absolu, s'en éloig^ne.

Brienou, 23 mai 1869.

L'idée que nous avons des choses exprime le rapport dans lequel nous sommes avec elles. L'idée est donc un phénomène essentiellement relatif. Mais l'intelligence, en raison de sa nature progressive, marque une tendance vei's l'absolu. Elle cherche sans cesse à se rapprocher de la réalité des choses, à la concevoir, à la rattacher à l'ordre général, et cet ordre général à un ordre plus général encore. Ainsi se constitue la science, qui cherche d'abord à se détacher de la personnalité, des systèmes philosophiques où la personnalité s'est donné surtout le plus carrière, s'efforce, au contraire, de se mettre dans les choses, d'habiter en elles, pour ainsi dire, puis résume les notions vraies ainsi acquises sous des formules, sous des lois qui ne sont que des instruments pour aller à d'autres lois, à d'autres formules en traversant la réalité d'autres phénomènes. La loi condense des notions réelles sous un petit volume.

Hl^-l F. Dl'IlAND DKSOUMKAUX.

Elle proportionne le monde au peu de capacité de notre cerveau.

La formule, la loi, est Tempreinte de chacun des pas fait par Tesprit vers l'absolu. Pour se faire une idée de sa valeur exacte, il faut donc la compai^er : 1° avec les phénomènes dont elle exprime le rapport ; 2° avec les phénomènes non encore classés sous une loi vers lesquels elle conduit ; 3** avec Fidée de l'éternité qui exclut ridée de loi. L'éternité n'a pas de formule. La loi serait la négation de l'éternité. Si la continuation de l'hai'monie du monde doit permettre à l'homme de tendre sans cesse vers le progrès, on peut prévoir un instant où l'intelligence humaine, mode et accident de l'éternité, finira par se confondre avec elle. Mais, phénomène remarquable, c'est en cherchant à réaUser immédiatement l'absolu, que l'homme s'en éloigne. La société du moyen âge a été frappée ainsi de stérilité.

C'est en comprenant, en subissant des conditions, que nous marchons sûrement vers un état toujoui's semblable à lui-même et où il n'y aura plus de conditions. Le relatif est la condition de l'absolu. Le temps est la condition de l'éternité.

Relativité de l'idée de cause.

Brieiion, 23 mai 18G0.

La cause ne réside que dans l'intelligence humaine. Cette idée est une pure conception de l'esprit.

On comprend qu'au sein de l'éternité il n'y ait ni cause ni effet.

La cause est Tantëcédent nécessaire immédiat.

Saint-Julien, 1 1 octobre 1878.

Il y a cause quand les phénomènes sont reliés inimédialement, avec cette seule circonstance que l'un précède l'autre et le précède toujours. Il paraît donc y avoir en même temps dans l'idée de cause une idée de temps. Si un intermédiaire existe entre des phénomènes qui sans lui se succéderaient comme cause et effet, l'un des phénomènes, au lieu d'être une cause, est un antécédent, et l'autre, au lieu d'être un effet, est un conséquent.

Le pouvoir d'a.ssocier, seul antérieur à l'expérience.

Saint-Julien, 29 août 1877.

Il paraît y avoir une chose, une seule, qui existe dans l'intelligence, sans avoir existé préalablement dans les sens : c'est l'association, la réunion des éléments recueillis par les sens.

Des idées premières.

Saint-Julien, 12 octobre 1877.

Le contact du milieu avec l'oi^nisme dépose en nous une série de notions premières et irréductibles. Ces notions irréductibles sont celles de cause et d'effet, tous les axiomes en général, les idées de vérité, de justice, de beauté, l'idée d'infini; les idées (qui se développent dans le cercle interne) de plaisir, de douleur, de toutes les sensations dont l'objet est renfermé dans

le cercle interne et constitutives de l'idée générale de personnalité; Fidée de nouveauté, de conservation, de progrès, de temps, d'espace, etc. Une fois en possession de ces notions, tantôt nous sommes sollicités par le besoin de leur donner satisfaction par le contact de la réalité externe qui les a engendrées ; tantôt, en présence de cette réalité, non encore expérimentée par nous, nous recherchons à quelle idée, à quel besoin spécial elle a la propriété de correspondre et de satisfaire. Dans ce dernier cas, si nous ne sommes pas sollicités par un besoin immédiat et direct, correspondant à une propriété déterminée de l'objet en question, c'est que nous sommes sollicités par l'idée déposée en nous par la nature, que chaque corps contient des propriétés spéciales, et le besoin de satisfaire cette idée, besoin qui se satisfait d'abord par les recherches, puis l'idée de ces propriétés elles-mêmes se trouve évoquée à son tour. Il se produit ainsi un enchaînement dans les phénomènes. Toutes les sciences, la géométrie, la physique, la chimie, reposent sur ces principes.

Les idées les plus générales sont les lignes de structure de Tintelligence et la forme même du cen^eau.

Saint^ulien, 24 mai 1878.

Hypothèse. — Il semble que les idées générales correspondent à la structure, à l'ordre, à la forme même de l'intelligence. Les éléments concrets recueillis dans le milieu extra ou intra- organique prennent, en même temps qu'ils sont perçus, la forme de cette structure. C'est ainsi que nos organes et l'intelligence décomposent en quelque sorte et choisissent, dans le milieu externe, la matière dont se forment nos idées.

L'organisme cérébral dont se compose déjà le cerveau d'un enfant qui arrive au jour, ce qu'on appelle aussi les dispositions natives, pourrait consister dans un certain arrangement des éléments cérébraux, l'arrangement qui précisément correspond aux idées générales et communes à plusieurs phénomènes concrets. Le moule lui-même a sans doute été façonné par les influences extérieures, par l'influence des phénomènes concrets, qui en s'agrégeant les uns aux autres sur le modèle de leur arrangement dans le milieu extérieur, ont constitué les formes d'un organisme. Ces formes à leur tour, une fois constituées, reçoivent de nouveaux éléments auxquels elles communiquent leur empreinte. D'ailleurs, le fond même de la matière est peut-être identique. Ce sont seulement les formes par lesquelles elle passe, les arrangements géométriques, mécaniques dans lesquels les molécules sont combinées, qui constituent les différences des phénomènes. Mais ces formes, ces moules, ne s'appliquent sans doute pas indistinctement à tous les phénomènes. Pour qu'ils puissent être compris dans un arrangement supérieur, il faut qu'ils se présentent élaborés déjà par un arrangement inférieur. Si cet arrangement existe, la nature des éléments figurera dans l'arrangement. Le son deviendra ligne, la ligne deviendra son. Tel fils de mathématicien combine des notes de musique, comme le père combinait des chiffres. Faut-il croire que l'hérédité lui a transmis un arrangement cérébral qui se prête dans le fils à l'arrangement des sons, comme il présidait dans le père à l'arrangement des chiffres?.

Les phénomènes extérieurs déterminent la forme du moule, puis la forme du moule nous permet de faire rentrer dans cette forme les phénomènes extérieurs.

L'arrangement des idées dans l'esprit correspond à Tarrangement des phénomènes dans le monde.

Saint^ulien, 25 mai 1878.

Les phénomènes concrets et particuliers ne sont eux-mêmes que des phénomènes dont rorganisation est pareille, dans l'intelligence, à celle qui existe dans la nature externe. De telle sorte que ce qui est pareil dans rintelligence, permet à ce qui est pareil dans la nature externe d'entrer, en quelque sorte, dans la case qui se trouve libre et préparée exactement pour loger les phénomènes externes.

Quand la case ou le moule sont ainsi construits, les phénomènes extérieurs viennent s'y loger nécessairement sous l'empire de forces qui les amènent vers nous. Cela est vrai des phénomènes les plus compliqués comme des phénomènes les plus simples : « Le joueur » n'est pas plus hanté par les visions du jeu et l'avare » par celles du lucre que l'auteur dramatique par la » constante obsession de son idée fixe. Tout s'y rattache » et l'y ramène. Il ne voit rien, n'entend rien qui ne » revête aussitôt pour lui la forme théâtrale. Ce paysage » qu'il admire, quel beau décor ! Cette conversation » charmante qu'il écoute, le joli dialogue! Cette jeune » fille délicieuse qui passe, l'admirable ingénue ! Enfin » ce malheur, ce crime, ce désastre qu'on lui raconte, » quelle situation ! quelle scène ! quel drame ! Cette » faculté spéciale de tout dramatiser, elle est bien la » force de l'écrivain dramatique, mais elle est aussi son » tourment; car ce qu'il conçoit de la sorte, il faut qu'il » l'exprime et le réalise, et, bon gré mal gré, toute sa » vie s'y emploie. » (Voir Sardou, Discours de réception à l'Académie française, 22 mai 1878.)

— Nous trouvons la racine de tous les phénomènes intellectuels soit dans le milieu intra- organique, soit dans le milieu extérieur à l'organisme. Mais l'origine des phénomènes extra ou intra-organiques eux-mêmes, nous la trouvons dans une nouvelle analyse qui portera sur ces phénomènes considérés en eux-mêmes, indépendamment de leurs rapports avec les phénomènes internes.

Rapports de Tintelligeiice et du milieu externe dans la succession et la liaison des idées.

Saint^ulien, 23 juin 1878.

Le milieu, en nous offrant des objets et des spectacles successifs, nous donne l'idée de cette succession de spectacles. Nous désignons les spectacles qui se succèdent ainsi sous le nom de changement. L'état intellectuel désigné sous le nom de changement entraîne les mouvements organiques à la suite desquels cet état a été déterminé dans l'intelligence. Il arrive souvent dans ce cas que d'autres objets, différents de ceux qui nous ont originairement donné l'idée du changement, s'offrent alors à nos sens. La suite de ces objets — recueillie dans l'intelligence — s'associe à la première série, puisque cette série, en vertu de laquelle nous avons accompli certains mouvements, occupait l'intelligence. Le même mot pourra servir à désigner ces groupes d'objets différents offrant cependant eatre eux un caractère commun, celui de constituer des changements. L'un des états intellectuels répondant à l'idée du changement et associé à l'idée du mot évoque l'autre état, et ce dernier état se trouve associé à l'idée du mot pai' l'intermédiaire du premier état. Ensuite, si le

milieu nous offre à la fois la série correspondant au dernier état intellectuel et le mot, le mot se trouvera directement associé au dernier état.

— Le milieu, après avoir offert à Tintelligence le tableau d'une analyse, détermine parla même dans les sens et dans Tintelligence la faculté d'analyser. Cette faculté, une fois qu'elle existe, peut déterminer dans les sens des mouvements conformes. Ces mouvements pourront s'appliquer, dans le milieu, à des objets différant de ceux qui ont la première fois donné l'idée d'analyse. Par suite, l'idée d'une analyse nouvelle (par les objets sur lesquels elle porte) viendra s'associer à la première. Mais, s'associant à la première et différant par la matière à laquelle elle s'applique, elle donnera l'idée d'une analyse nouvelle ; nous aurons un état d'esprit correspondant à deux analyses (semblable), mais à deux analyses différentes. Par suite encore, dans l'avenir, l'état d'esprit correspondant à ces deux groupes semblables par le côté de l'analyse, différents par le côté des objets, entraînant des mouvements dans l'organisme, nous pourrons chercher, en prenant notre point de départ dans l'intelligence, d'abord à analyser des objets, puis à analyser des objets différents les uns des autres. Nous rechercherons ainsi la diversité dans l'uniformité.

Gomment s'établissent certaines associations fondamentales non scientifiques, mais nécessaires à la conservation de l'individu.

Saint-Julien, 11 octobre 1877.

Quand en présence de phénomènes externes, nous cherchons leur sens, leur signification, l'idée qu'ils contiennent, nous ne faisons que rechercher les côtés

par lesquels ces phénomènes s<Mit capables de dtHuier satisfaction aux besoins existant déjà en nous. La même chose se passe, quand en présence d'un des coips étudiés par la physique ou la chimie, nous cherchons à découvrir ses propriétés. Le corps <|ue notre vue perçoit, nous roulons savoir encore s'il est dur et résistant au contact, s'il est doux ou amer, s'il exhale une odeur. Il en est de même encore quand nous recherchons la place qu'il occupe parmi les phénomènes, ses fonctions, etc.

La production d'une sensation de couleur, de lumière, de toucher, etc., détermine une sensation de plaisir ou de douleur, comme la perception d'un mouvement détermine une sensation musculah-e. Quand l'idée d'un plaish* sui generis se représente, elle entraîne en nous des mouvements destinés à faire durer ce plaisir. Voici l'explication de ce fait. Cette idée de plaisir peut évoquer l'idée du phénomène spécial auquel elle a été primitivement associée; ce phénomène n'a pas été perçu sans que le milieu ait déterminé dans les organes certaines positions, certains mouvements dont nous avons obtenu l'idée; l'idée du phénomène spécial évoque l'idée de la position et du mouvement qui l'ont précédé; par suite, ce mouvement lui-même lié à son idée se trouve reproduit. Voilà comment l'idée d'un plaisir peut entraîner l'idée du mouvement par lequel nous ajouterons à l'idée de ce plaisir celle qui le fait durer, celle de le faire durer.

En sens inverse, les sensations auxquelles se trouve liée l'idée de douleur ne se produisent pas sans que le contact du phénomène externe qui, pai* l'intermédiaire de la sensation correspondante a engendré la douleur, ne déteimine un mouvement de retraite, mouvement

qui se reproduira dans l'ordre contraire. La douleur évoquera la sensation, la sensation évoquera l'idée du mouvement de retraite, l'idée de retraite évoquera le mouvement lui-même.

Nous avons vu ensuite comment le milieu nous enseigne des dispositions plus complètes pour rechercher le plaisir ou éviter la douleur. Cette recherche et cette fuite sont des mouvements fondamentaux, des idées irréductibles.

A toutes les situations de la vie, nous appliquons des axiomes spéciaux, comme nous le faisons pour toutes les figures de la géométrie que nous fournit la contemplation de la nature ou nos constructions artificielles.

La science elle-même n'est que la satisfaction d'un besoin, ou un instinct.

SaintJulien, 13 octobre 1877.

Une idée, source d'un besoin, évoque une autre idée, source d'un autre besoin. Cet enchaînement est aussi nécessaire que celui des autres phénomènes du monde. Si nous sacrifions une idée à une autre, un besoin à un autre, c'est encore en vertu d'une autre idée et d'un autre besoin. Le développement d'une science correspond à l'enchaînement de nos idées et de nos besoins, tout de même que l'enchaînement des sciences entre elles correspond à l'enchaînement de nos idées. Ces idées et ces besoins varient avec les phénomènes externes qui les déterminent, mais l'ordre et le procédé selon lesquels ils s'enchaînent demeurent les mêmes.

Il s'agit toujours d'extraire des corps chimiques, physiques, physiologiques, astronomiques, géométriques, mathématiques, les propriétés destinées à satis-

faire des besoins ou idées déterminés en nous par le milieu externe. Si nous prenons un corps géométrique, le triangle par exemple, nous recherchons les propriétés de ce corps en le mettant successivement en contact avec les corps simples ou irréductibles dont l'idée existe déjà en nous et nous donne le besoin de rechercher, dans le triangle par exemple, des éléments identiques à elles.

Quand nous aurons extrait ainsi les propriétés du triangle, les propriétés se trouveront par là même analysées, c'est à dire isolées par les opérations auxquelles nous les aurons soumises. Déplus, nous aurons rapporté le triangle aux besoins et aux idées qu'il est de nature à satisfaire. Nous pourrons rechercher maintenant dans les nouveaux corps géométriques, ceux-là plus complexes offerts à nous par le milieu externe, ceux dont les propriétés seront de nature à satisfaire ridée correspondante pour nous à celle de triangle, comme celles du triangle se résolvent dans celles de triangle, comme celles du triangle se résolvent dans les propriétés irréductibles primitives, dans les axiomes.

La démonstration, dans les mathématiques et la géométrie, s'appelle l'expérimentation en physique et en chimie, dans les sciences naturelles. La science moderne n'a pas inventé la méthode expérimentale; elle l'a seulement appliquée à des phénomènes qui n'avaient pas encore été rigoureusement traités et d'une manière suivie à l'aide de cette méthode. Il ne faut pas exagérer à ce point de vue le rôle joué par Bacon.

Descartes a, le premier, appliqué aux phénomènes de Tintelligence la méthode qui n'est pas propre à la géométrie, mais sans laquelle aucune science ne saurait se constituer. Quand nous faisons le plus simple des

raisonnements, quand nous nous servons de la vérité connue pour aller à la vérité inconnue, nous appliquons la méthode géométrique, mais nous ne constituons pas une science comme celle de la géométrie, car la science consiste principalement dans l'enchaînement des raisonnements reliant entre eux tous les phénomènes auxquels cette science peut s'appliquer.

Quand nous recherchons si une idée irréductible et simple est contenue dans un corps quelconque, nous sommes exposés à la chance d'erreur habituelle qui nous fait voir dans les objets ce qui correspond au besoin qui nous sollicite à cette recherche. Les bâtons flottants paraissent un navire. En rôve, nous croyons à la réalité des choses dont nous avons seulement l'idée. C'est pour cela que l'expérimentation est nécessaire; sans elle, cette chance d'erreur existerait dans les mathématiques comme dans les sciences chimiques. En géométrie et dans les mathématiques, l'expérimentation est plus facile et, par suite, la chance d'erreur moindre, parce que nous opérons sur des chiffres ou figures, éléments qui sont toujours à notre portée puisque nous les fabriquons nous-mêmes.

La manifestation des idées, instinctive n rorigine, devient ensuite volontaire.

Saint-Julien, 23 mai 1878.

Chaque élément intellectuel est emprunté au milieu extérieur. Il correspond exactement à un élément de ce milieu. Ce sera l'œuvre de la physiologie de nous faire saisir cette correspondance par l'analyse de chacun des éléments cérébraux. Mais nous pouvons dès aujom*d'hui noter, décrire, préciser dans ses lignes arrêtées,

classer chacun des éléments externes dont la présence ou Tabsence détermine ou supprime la manifestation intellectuelle. Sans doute les éléments du milieu extérieur ne peuvent être recueillis dans l'intelligence en dehors d'un oi^anisme susceptible de les recueillir; mais il n'en est pas moins \rm que nous pouvons dès aujourd'hui déterminer exactement quels sont les éléments externes qui concourent à former tous les phénomènes intellectuels sans exception.

— Nous éprouvons le besoin de manifester nos idées. Ce besoin n'est pas engendré en nous par je ne sais quelle force mystérieuse et interne. Une idée occupe notre intelligence : l'image, par exemple, d'une ligne très simple; cette image restera dans notre intelligence sans pouvoir se manifester tant que la nature ne nous aura pas enseigné cette manifestation. Mais supposons que sous l'empire d'un mouvement organique, provoqué par contre-coup par quelque circonstance externe, notre main trace sur le sable une ligne analogue à celle dont l'image occupe notre esprit; le mouvement involontaire accompli par nous se transformera en une idée qui se gravera dans notre intelligence. Une fois cette idée gravée dans l'intelligence, elle pourra produire une réaction dans les sens, et par suite la manifestation extérieure de la ligne, comme la réaction dans les sens a produit une impression dans l'intelligence.

Ainsi, les phénomènes vont s'associer dans l'intelligence : image d'une ligne, image du mouvement instinctif à l'aide duquel nous l'avons reproduite dans le milieu extérieur, puis mouvement dans les sens correspondant à l'idée du mouvement qui existe dans l'esprit. Nous avons parlé d'un mouvement involontaire et instinctif; par exemple, notre main a été poussée, en

dehors de toute intervention intellectuelle, par quelque mouvement purement nerveux du bras sous Timpression d'une réaction quelconque, par quelque corps étranger qui a agi sur nous. Nous saisissons ici Tinstinct sur le vif; mais dès que Fintelligence a perçu le mouvement résultant des réactions organiques qui se sont produites dans les pailies du corps extérieures à rintelligence, ce mouvement devient une idée; d'instinctif il devient intelligent, conscient et volontaire. C'est par analogie et abus de mots que nous appelons instindif l'état de l'esprit qui agit par habitude. L'habitude a tellement rendu les phénomènes intellectuels faciles, que nous ne nous arrêtons plus guère à la conscience de leur action, nous sommes blasés. C'est pour cela que nous les comparons aux phénomènes vraiment instinctifs qui se produisent en nous sans que nous en ayons conscience. Mais la différence n'en subsiste pas moins. En dépit de l'habitude, les premiers phénomènes appartiennent à l'intelligence et non pas à l'instinct, qui consiste précisément dans le mouvement, la vie et même la conscience de ceux des phénomènes dont le caractère est d'être situés en dehoi*s de l'intelligence (?).

De rhabitudc. — Accessoirement des limites de la psychologie.

Saint-^Tulien, 26 mai 1878.

L'idée de l'habitude se forme dans l'intelligence à la suite de la perception des mêmes phénomènes qui se répètent dans le milieu organique ou dans le milieu externe. Telle est l'origine de Vidée d'habitude; mais l'origine de Vhabitude, elle se trouve dans les rapports des phénomènes externes (donnant naissance à cette

idée) considérés en eux-mêmes, au point de vue externe. Si Ton recherche l'origine de l'idée, on se livre à la science intellectuelle et Ton doit décrire les éléments et les rapports qui correspondent à cette idée dans le milieu externe, et montrer en même temps que ces éléments n'existant pas, l'idée disparaît avec eux. 11 reste enfin à retrouver ces éléments dans l'appareil cérébral, ce que fera plus tard cette partie de la science de l'intelligence qui s'appelle psychologie mentale.

Si l'on recherche au contraire comment les phénomènes arrivent à se répéter dans le milieu externe, c'est une question de physiologie, de chimie, de physique et non plus une question de psychologie. On voit ici les frontières de la science de l'intelligence. Toute science trouve ses limites dans le cercle naturel où s'accomplissent les phénomènes de même ordre, c'est à dire les phénomènes offrant plus de ressemblances entre eux que de différences, et plus de différences avec les phénomènes voisins qu'entre eux.

Parallélisme des tendances et des idées. Besoins scientifiques. Transmission des tendances par la génération.

Saint-Julien, 10 octobre 1877.

Dans toutes ses recherches, si variées qu'elles soient, Tintelligence obéit à la nécessité de satisfaire un besoin déterminé. Le contact du milieu externe avec les sens détermine des idées nouvelles, des états nouveaux de Tintelligence. Par exemple, une succession de phénomènes à laquelle nous n'apercevons aucune limite, détermine en nous l'idée d'infini; leur enchaînement nécessaire, l'idée des lois de la nature; l'idée de la science, celle des combinaisons des nombres ; celle de

régalité dans la géométrie, celle de la vérité, celle de la beauté, sont également engendrées par le contatcl et les combinaisons des phénomènes externes. Toutes ces idées deviennent la source d'autant de besoins. Il y a en outre une hiérarchie dans les besoins comme dans les autres phénomènes. Après avoir extrait des choses externes la portion à Taide de laquelle nous satisfaisons un besoin déterminé, il arrive que la portion ainsi extraite et isolée peut s'associer à une autre portion et donner naissance, ainsi que nous l'avons vu, à une idée plus générale, source d'un besoin plus général aussi. La production d'une idée, source d'un besoin futur, est accompagnée d'une impression, surcroît de vive satisfaction qui dérive du contact de l'organisme interne avec la réalité externe. Quand l'idée renaîtra, nous chercherons à reproduire ce contact, auquel est attaché un certain degré de satisfaction. I^a perception habituelle des effets du contact de la nature avec notre organisme peut déterminer en nous un besoin très général, qu'on pourrait appeler le besoin de l'expérience. Nous cherchons constamment par la vue et la préhension des choses externes, naturelles ou artificielles (géométrie, mathématiques), à satisfaire les besoins spéciaux existant dans notre intelligence ou dans notre organisme physiologique. Nous avons une tendance perpétuelle à ramener toutes les choses externes aux idées irréductibles que détermine en nous, par le seul jeu des lois nécessaires, le spectacle du monde. On peut dire que les influences ambiantes créent dans notre esprit autant d'organismes distincts qui ne peuvent être modiliés que par d'autres influences agissant avec la même persistance. Cette tendance à ramener les choses à des idées irréductibles, n'est

que la tendance à extraire des choses rélément à l'aide duquel nous satisferons les besoins déterminés en nous par nos idées.

Brienon, 23 mai 1869.

Nous transmettons à nos descendants la faculté d'acquérir très rapidement des idées de même ordre que celles auxquelles notre intelligence est parvenue. C'est sur ce résultat du travail antérieur opéré par nous et accumulé dans l'intelligence de l'enfant que se greffent les conséquences du travail personnel de celui-ci.

Xe progrès qui s'accomplit dans la race s'opérerait dans le cercle de l'individu, si la jeunesse du sang et l'élasticité du cerveau se prêtaient indéfiniment à l'effort de l'intelligence.

La génération réalise ce résultat.

Des idées innées et de l'hérédité psychologique.

Il semble qu'il y ait des idées innées, du moins au point de vue de l'hérédité. L'enfant qui naît a déjà un cerveau, et nous voyons se développer en lui des dispositions mentales identiques à celles de parents qu'il n'a jamais connus, loin des influences qui, en apparence, ont déterminé ces phénomènes intellectuels chez leurs ascendants en ligne directe ou collatérale. Par exemple, les gestes, les expressions de la physionomie, les dispositions musicales, scientifiques, les traits du caractère sont les mêmes, comme peuvent l'être ceux

du visage et la conformation du corps. Cependant, si Ton comprend que l'hérédité puisse transmettre l'organisme, il est difficile de comprendre, si tout ce qu'il y a dans l'intelligence lui vient du milieu externe, comment des phénomènes qui paraissent appartenir en propre à l'intelligence, comme les dispositions musicales, scientifiques, l'énergie et la décision de la volonté, ont pu être transmis à l'intelligence par voie d'hérédité, c'est à dire dans des conditions différant de celles qui déterminent toujours pour notre observation la production des phénomènes intellectuels. En réalité, si l'on y réfléchit, on s'aperçoit qu'il n'y a ici ni un cas d'exception, ni un cas d'innéité. L'organisme a son point de départ dans une portion de l'oi^nisme détachée des auteurs de l'individu, et la physiologie nous montre déjà (travail de Robin) comment il peut se développer sur le modèle de l'organisme des ascendants et emprunter ses éléments au milieu externe. Mais le cerveau ne se développe que postérieurement, et il commence par puiser dans l'organisme dont il est le couronnement, les élément3 de ses idées. Cet organisme constitue déjà, par rapport au cerveau, un milieu extérieur. De même qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que l'organisme inférieur, portion détachée des ascendants, soit la continuation et la reproduction dans une certaine mesure de l'organisme des ascendants; de même, il n'est pas étonnant que les éléments du cerveau, recueillant ce qui les constitue dans l'organisme dont le développement a précédé, reproduisent des traits propres à la constitution mentale des ascendants. La facilité avec laquelle l'intelligence s'assimile les sons, avec laquelle elle les combine, l'énergie de la volonté, la rapidité de la décision, tout cela étant transmis avec le sang,

les organes qui servent de milieu externe au cerveau lui transmettent aussi des dispositions esthétiques et (les traits de caractère avant que le cerveau se soit mis en rapport avec le milieu extra organique.

Ainsi, en venant au monde, Fenfant apporte un eeneau et des dispositions mentales déterminées par son organisme, qui a été le premier milieu externe à l'aide duquel s'est opéré le développement mental existant. Puis, grâce à ce qui existe dans son cerveau, grâce aux sens qui servent d'intermédiaire, l'enfant se mettra en communication, aussitôt après sa naissance, avec le milieu extra -organique et fera déjà un choix dans les éléments de ce milieu, choix par lequel il affirmera et confirmera les dispositions apportées par lui en venant au monde.

Remarquons -le bien, le milieu organique n'a pu donner au cerveau que les éléments qu'il contient lorsque l'enfant est encore dans le ventre de sa mère : mouvements, symétrie de ces mouvements, sensations de chaleur, de froid, sentiment de la circulation vitale, richesse de cotte circulation, tout ce qui tient à certaines propriétés du sang, tout ce qui, dans le corps de l'embryon, donne heu à des réactions analogues à celles du milieu externe sur les sens, tout cela est reflété déjà, au moment où l'enfant naît, dans les éléments de son cerveau. Mais tout ce qui est véritablement engendré par les contacts du milieu extra-organique avec les organes des sens, les sons, la lumière, la couleur, les lignes, les odeurs, tout enfin ce que nous pouvons imaginer comme appartenant au milieu externe et comme n'ayant pu être ressenti par le fœtus, soit à cause de l'imperfection de ses organes soit parce que ces éléments n'existaient pas dans le ventre de sa

mère, tous ces éléments externes n'entrent dans la composition de l'intelligence qu'après la naissance. Mais grâce aux éléments puisés dans le milieu intraorganique depuis la conception jusqu'à la naissance, les éléments extra-oi^aniques trouvent dans le cerveau un organisme déjà préparé pour les recevoir et les recueillir.

Dans tous les cas il n'y a pas d'idées innées, dans le sens donné à ce mot par certains philosophes, c'est à dire des idées qui feraient partie de l'intelligence antérieurement à tout contact de celle-ci avec le monde extérieur, qui ferait ainsi de FintelUgence une création isolée, exceptionnelle, ne dépendant que d'elle-même et n'étant pas soumise aux lois qui règlent le développement de toutes les autres parties de l'homme et de l'univers. Remarquons que les organes des sens font eux-mêmes partie de l'organisme, partie de l'embryon, partie, par suite, des parents de l'embryon. Comme rien ne parvient à l'intelligence que par l'intermédiaire des sens, ils agissent puissamment sur le mode de développement intellectuel. Selon qu'ils sont puissants ou faibles, riches ou pauvres en moyens de perceptions, étendus ou bornés, susceptibles d'application durable, ou lâches et mous, selon que certains organes sont plus développés, plus actifs que d'autres, l'intelligence est forte, variée, équilibrée ou développée dans un certain sens, ou faible et étroite. Comme les organes viennent en grande partie des ascendants, l'intelligence reproduit par là même les dispositions mentales des ascendants.

Même sajet. — Vue d'ensemble sur les c combinaisons mentales. »

Saint-Julien, 8 juin 1878.

II semble que les premièi'es formations de notice organisme cérébral deviennent des moules propres à recueillir soit des phénomènes identiques à ceux qui ont été jetés primitivement dans ces moules, soit des phénomènes nouveaux, mais s'ordonnant de la même manière que les phénomènes primitifs. Ainsi, pai* exemple, l'embryon, pendant la vie intra-utérine, exécute des mouvements, reçoit des impressions dont les éléments s'accumulent déjà dans l'appareil cérébral et s'y coordonnent selon un certain mode. Dans notre hypothèse, dès que l'enfant sera né, les éléments, par exemple, recueillis par l'œil dans le milieu externe devront se coordonner conformément à l'arrangement déjà établi dans les éléments cérébraux préexistants. Ce qu'il y a d'identique dans l'arrangement antérieur des idées de mouvement, par exemple, modèlera conformément à cet arrangement les éléments lumineux postérieurement empruntés au milieu extérieur. Nous trouvons ici le point de départ de l'invention réfléchie. L'arrangement perçu dans le milieu externe comme identique à un arrangement existant dans le milieu interne est devenu, dans l'intelligence, un phénomène isolé pendant un instant. Ce phénomène isolé s'est compliqué d'un autre phénomène. L'arrangement s'appliquant à des mouvements s'est appliqué à des éléments lumineux. Qu'une nouvelle portion du milieu s'offre à nos sens, une portion sonore, par exemple; ces sons pourront être perçus à leur tour dans ce qu'ils ont d'identique avec l'arrangement des mouvements

292 F. DURAND DESORMKAUX.

et des couleurs, puis ils seront perçus comme sons. Mais nous n'aurons pas seulement la conscience de l'arrangement identique pour les sons, les couleurs et les mouvements; nous aurons encore l'idée d'un phénomène commun aux sons, aux couleurs, aux mouvements, phénomène consistant dans ce fait qu'ils sont différents les uns des autres. Par suite, en même temps que nous pourrons rechercher la ressemblance dans l'arrangement, nous pourrons rechercher aussi la différence dans les éléments ordonnés selon cet arrangement. Voilà tout le mécanisme de l'invention.

Nous voyons que l'an'angement ou l'ordre des éléments primitifs (éléments concrets qui ne se prêtent plus à l'analyse ou du moins que la conscience n'analyse pas), nous voyons que cet ordre est exprimé ou reflété dans les idées abstraites ou communes, de même que les éléments non analysés par la conscience et groupés selon cet ordre correspondent aux idées concrètes. Le rouge, le vert, le bleu — idées concrètes; l'ordre selon lequel ces couleurs sont rangées sur le prisme — idée abstraite.

Ajoutons encore, pour compléter cet exposé par les sommets de la théorie des combinaisons mentales, que des groupes d'éléments compris dans un certain ordre peuvent être i*approchés les uns des autres sous l'empire des influences du milieu, et que nous obtenons ainsi de nouveaux composés intellectuels et un nouvel ordre, dont nous retrouvons le type dans le miUeu externe. ^

La science ne consiste pas dans les combinaisons auxquelles se livre une imagination qui s'isole chaque jour davantage du milieu, elle consiste dans la perception des éléments concrets du milieu et dans la vue de l'ordre établi par là même dans l'arrangement de ces

éléments. La métaphysique est stérile en dehors de sa sphère propre, parce qu'elle spécule sur des éléments qui n'ont pas été directement recueillis par les organes des sens dans le milieu.

— L'état de la science, ou nos connaissances personnelles, ne nous permettent pas de vérifier si les éléments cérébraux de l'embryon sont conformes à ce que nous exposons dans l'hypothèse ci-dessus; mais nous pouvons rechercher, à l'aide des procédés propres à la science de l'intelligence, si l'ordre constaté et perçu par nous dans les éléments du milieu externe se trouve déjà dans des combinaisons mentales antérieures formées par des éléments différents de ceux que nous percevons actuellement. Si de proche en proche, chaque perception de l'ordre dans le milieu externe était toujours précédée par l'existence d'une disposition mentale interne, nous serions amenés à affirmer que cette disposition existe déjà chez l'embryon; et comme d'autre part les éléments de cet ordre sont toujours puisés dans le milieu, nous serions forcés de penser que le développement organique se produit toujours dans l'embryon.

Suivons les rapports successifs du miheu et de l'intelligence; voyons comment, sous l'empire du milieu, les idées se succèdent dans l'intelligence en voie de formation ; comment elles s'associent, se maintiennent et composent ainsi toute la vie intellectuelle avec toutes ses manifestations, lesquelles s'ajoutent au milieu naturel pour donner lieu à de nouveaux phénomènes intellectuels : nous aurons trouvé l'ordre le meilleur pour l'exposé de nos études. A mesure que nous verrons naître une idée mère, nous pourrons l'examiner dans toutes ses variétés.

Quand nous voyons clairement que nos idées traduisent avec exactitude les éléments et les combinaisons du milieu, nous sommes en possession de la certitude, nous entrons alors seulement dans la paix et dans le repos. Cette paix est nécessaire, puisqu'elle résulte de la conscience de Tharmonie de l'organisme et du milieu. Paix et repos, parce que nous pouvons nous appuyer en toute sécurité sur l'univers, qui ne nous manquera pas ; paix dans la plus grande activité, parce que notre action s'appuie toujours sur l'action de l'univers, avec laquelle elle est étroitement unie; repos dans le changement, parce que nous sommes soutenus par le changement des éléments du monde, avec lesquels nous sommes unis.

— On fait de la métaphysique, quand on organise l'âme et l'esprit sans les avoir jamais vus et quand on part de cette organisation, produit de l'imagination comme un conte de fée, pour déterminer des règles de conduite.

lia part faite à l'imagination dans notre éducation est telle, que nous devons passer la meilleure partie de notre vie à nous débarrasser de la masse d'idées fausses et purement imaginaires que l'éducation nous a données.

— La force préside au gouvernement de l'univers. Elle est infinie, puisque l'univers ne nous a jamais montré, ni dans l'espace, ni dans le temps, un point où son action s'arrête ; elle est nécessaire, puisque son action n'a jamais nulle part été suspendue; elle agit selon un ordre ou des lois étemelles, puisque jamais l'univers ne nous a fait voir un point où l'ordre que nous observons en toutes choses soit violé.

Retour au parallélisme des opérations mentales et des tendances.

Rrienon, 9 juin 1878.

Le milieu nous présente des objets, Torçanisme nous procure des impressions de plaisir et de douleur, des impressions de besoin, de mouvement, d'effort, etc. Les impressions venues de l'organisme s'associent à celles venues du milieu extérieur; ce sont tous ces éléments qui, recueillis dans l'intelligence à laquelle ils sont transmis, forment les éléments primitifs de nos idées ou plutôt nos idées primitives. Puis, nous l'avons vu, en se combinant, ces idées primitives correspondant à des éléments simples (au point de vue des rapports avec l'intelligence) du milieu intra ou extra-organique, donnent lieu, à la suite de nouveaux contacts avec le milieu, à des idées abstraites de ressemblance, de différence, de vérité, de justice, de classification.

Ces idées abstraites, comme celle de classification par exemple, peuvent devenir la source d'un besoin qui nous pousse à rechercher dans tous les phénomènes externes un certain ordre correspondant à nos idées préalables de classification. Ce besoin satisfait entraîne avec lui un plaisir. Comment peut-il se faire que des objets externes, un arbre, et des combinaisons d'objets externes, une certaine classe d'arbres, des chênes, puissent donner lieu à des besoins et à des plaisirs, quand nous avons reconnu que le plaisir et le besoin ont leur point de départ exclusif dans le milieu intra-organique et non dans le milieu extérieur à l'organisme? Le besoin, le plaisir, nous l'avons remarqué, ont un caractère éminemment personnel, c'est à dire qu'ils nous apparaissent toujours comme renfermés

dans le cercle de notre organisme, et cependant voici un besoin et un plaisir qui paraissent attachés exclusivement à des phénomènes extérieurs à l'organisme, ou plutôt encore il semble qu'ils prennent naissance dans l'intelligence, sans avoir été au préalable élaborés dans les organes des sens, ce qui impliquerait une nouvelle contradiction avec notre théorie. Mais la vérité est que le plaisir causé, le besoin satisfait par la présence d'un objet externe, un chêne, ou par une catégorie d'objets externes, une classification de plantes, une œuvre artistique comme la peinture d'un paysage, ont leur origine dans les sens comme toutes les autres impressions de besoin et de plaisir. En effet, la perception d'un phénomène externe est toujours associée à une impression organi({ue ; c'est dans cette impression organique que se trouvent le besoin, le plaisir, la peine..., et cette impression est transmise avec l'image de l'objet externe à l'intelligence. Une impression organique étant attachée à la perception d'un seul objet externe, la perception d'un plus grand nombre d'objets multipliera les impressions de plaisir ou de douleur qui s'ordonneront entre elles comme s'ordonnent les objets, de telle sorte que de véritables composés internes seront recueillis dans l'intelligence en même temps que les composés externes. Les idées les plus abstraites — l'idée de justice, l'idée de vérité — semblent au premier al}ord engendrer des besoins et des plaisirs ayant exclusivement leur siège et prenant leur origine dans l'intelligence ; il en est de môme des fables que produit notre imagination. Eh bien! dans tous ces cas, de même que l'idée abstraite a sa source dans le milieu externe, de même le besoin et le plaisir, attachés à cette idée, trouvent leur point de départ dans des impres-

sions organiques. D'un autre côté encore Timagination agit, mais elle n'agit que suivant la nature et en se sentant de tous les éléments apportés dans Tintelligence par les organes; de telle sorte, que ses plaisii's, ses besoins comme ses inventions puisent leurs matériaux dans le milieu intra-organique ou extra-oi^anique. Tout le monde fait la distinction, il est vrai, entre les plaisirs grossiers, sensuels, et les plaisirs purs, élevés, spirituels. Au fond, la distinction entre les plaisii-s sensuels et spirituels n'a pas sa raison d'être dans une différence de nature que présenterait la réalité, mais il y a des plaisirs correspondant dans l'intelligence à des portions plus compliquées et par suite plus élevées de la réalité intra et extra-organique — les plaisirs attachés par exemple à la vue de la vérité, à l'accomplissement de la justice.

Il faut rechercher sans cesse, pour toutes les idées qui occupent l'intelligence, la réalité externe qui leur correspond, et arriver à mettre à part les idées correspondant simplement à des mots, à des phrases ou à des combinaisons engendrées par l'imagination, des idées dont tous les éléments se retrouvent ou peuvent se manifester dans la réalité. Une pareille tache est immense, elle a des conséquences plus grandes qu'on ne peut le supposer. Elle rétablit l'harmonie entre l'intelligence et le monde. Elle est la source de toute sagesse et de toute morale inébranlable.

Idée de différence et d'identité.

Saint-Julien, 14 septembre 1878.

Si, après avoir accompli les mouvements destinés à mettre mon organisme en contact avec l'arbre que j'ai

déjà perçu, je trouve à la place de cet arbre une maison, comme la maison se trouve associée avec Timage de Tarbre existant dans le cerveau, par l'intermédiaire des mouvements qui m'ont mis en contact avec cette maison, j'ai l'idée de deux objets non plus les mêmes mais différents. La perception de l'objet différent est accompagnée elle-même de mouvements qui n'avaient pas accompagné la perception originaire de l'arbre. De même les mouvements différeront encore par la perception d'un objet, non plus différent, mais semblable. Si rien ne change dans le mécanisme de la perception, nous pensons que l'objet perçu est toujoure le même. Je tiens une boule polie dans ma main. Cette boule est remplacée par une boule de même dimension et polie de la même manière. Pour la conscience, les deux boules sont les mêmes. Quand, au lieu d'un phénomène cérébral, c'est un phénomène externe qui met en jeu le mécanisme de la perception, si ce mécanisme sous l'excitation de l'objet externe est mis en jeu dans des conditions identiques à celles qui ont accompagné une perception extérieure, l'objet de cette perception se trouve évoqué. C'est ainsi qu'ayant perçu un chêne, puis retrouvant plus tard le même chêne, celui-ci évoque l'image du premier à laquelle il s'associe dans l'intelligence pour déterminer un état de conscience correspondant à l'idée du même chêne.

La causalité n'est qu'un mode d'association.

Saint- Julien, 27 septembre 1878.

Au moment où un son se produit, mon oreille est tendue, ou bien le son entendu, l'oreille se tend. Qu'il

y ait entre la tension de roreîlle et la penception du son une simple coïncidence, ou bi^i que la tension de loreille succède à la perception du son, dans les deux cas les phénomènes s*associent, parce que les impressions résultant de la tension de Toreille et celles aussi résultant du son perçu sont identiques. Mais dans un cas, les perceptions du son et de la tension musculaire sont concomitantes; dans Tautre, elles se succèdent. Toutes ces nuances des diverses perceptions se reflètent dans nos idées.

Je sens le contact d*un instrument froid et tranchant ; j'éprouve une douleur, Fimpression de douleur s*associe à l'impression de fer parce que ces deux impressions sont identiques, parce qu'aucune autre impression n'est venue se placer entre elles. Nous disons toutefois que le fer a causé la douleur, qu'il est la cause de la don* leur, n n'y a rien autre chose entre les deux phénomènes qu'une association. Seulement, dans ce cas, l'un des phénomènes précède l'autre.

De ridée de cause, comme dérivée de l'eipérienee.

Saint-Julien, 33 juin 1877.

Cause. — Mon bras exécute un mouvement à la suite d'un acte intellectuel par lequel j'ai voulu accomplir ce mouvement. Le lien entre l'acte intellectuel pai' lequel je veux et l'idée musculaire à la suite de laquelle s'exécute le mouvement physique n'est pas un rapport conçu par la conscience, comme différent d'un lien saisi par les sens et l'intelligence, existant entre le mouvement d'une onde sonore et le mouvement que ce premier mouvement communique à une autre onde sonore.

Dans les deux cas, nous disons que l'un des mouvements est cause de l'autre : l'idée de vouloir est cause de l'impression musculaire, qui pouira déterminer le mouvement physique ; le mouvement d'un son est cause d'un autre son. C'est à l'expérience, et à l'expérience seule, que nous sommes redevables de l'idée de cause. Le milieu externe offre à nos sens des phénomènes liés entre eux, de telle sorte que l'un se présentant, l'autre apparaît, sans que jamais le milieu externe nous ait offert d'exception à cette apparition, à l'ordre dans lequel s'enchaînent les phénomènes. Nous regardons cette apparition de l'un après l'autre comme nécessaire, si aucune autre cause ne vient s'opposer à cette apparition; — nécessaire, c'est à dire telle que le milieu externe ne nous a jamais montré d'exception, telle par conséquent qu'il nous est impossible de supposer que le premier mouvement apparaissant, le second, étant données les mêmes conditions que celles oîi a été donnée la première, ne se produise. La nature nous a toujours montré, toutes choses restant égales d'ailleurs, le même enchaînement. L'expérience, fondement de nos connaissances, ne nous laisse pas la possibilité de supposer cette exception, sinon dans d'autres faits d'expérience, c'est à dire, dans l'intervention d'une autre cause. Enfin, le mouvement volontaire et interne engendrant un autre mouvement dans l'intelligence, l'idée du moi déterminant un acte, n'est pas d'une autre nature; le lien entre l'acte volontaire du moi et tel autre mouvement interne ou idée n'est pas d'une nature différente que le lien constaté par nous avec les phénomènes que nous associons dans la relation de cause et d'effet. L'idée du moi qui veut n'est pas une idée qui js'engendre elle-même; elle est la suite d'autres idées

PRINCIPES DE LA CONNAISSANCE. 3()i

OU d'autres mouvements dont Torigine est dans nos sens mis en contact avec le milieu externe. Quand le moi agit sur le milieu externe, il renvoie à ce milieu les forces qu'il a reçues de lui ; il renvoie ces forces sous une autre forme, après les avoir élaborées, mais la quantité de la force reste la même, et quelles que soient les formes qu'elle revête, la loi de l'équivalence s'applique toujours. Ce qui est irréductible dans nos connaissances, c'est l'impression recueillie dans les organes des sens. Nous ne savons rien autre chose que ce qui est contenu dans cette impression.

Même sujet.

Saint-Julien, 23 juin 1877.

Le milieu, pour déterminer en nous l'idée de cause, ne nous offre pas seulement des phénomènes invariables enchaînés l'un à l'autre, il nous montre encore ces phénomènes unis de telle sorte que l'un communique à l'autre une partie de ses propriétés, de ses qualités, de son mouvement et de sa force. Le premier est cause vis-à-vis du second dans la mesure exacte des éléments qu'il cède à celui-ci. Quoi qu'il en soit, il n'y a rien dans l'idée de cause telle qu'elle se forme dans l'intelligence, qui ne nous ait été fourni par les impressions faites sur les organes des sens par le milieu externe. Plus nous avançons, plus nous devons reconnaître que le cerveau est surtout un organe de coordination et de transmission.

De la nécessité.

24 juin 1877.

Quand nous avons constaté qu'un phénomène est, qu'il ne se produit jamais dans des conditions différentes de celles où nous l'avons observé originairement, nous ne pouvons pas concevoir qu'il soit autrement que dans l'état où il a été originairement, nous disons qu'il ne peut pas être autrement, nous reconnaissons dans cet état toujours observé le caractère de la nécessité.

— Deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles. Voilà un principe. C'est un rapport ou une vérité, que la nature se charge de nous démontrer. Il y a plus : toutes les fois que deux quantités sont égales à une troisième, elles sont égales entre elles. Jamais la nature ne nous a fait voir une seule exception à cet état de choses. Nous pouvons donc regarder cette vérité comme acquise. Nous avons la quasi certitude que deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles, avant toute vérification expérimentale, ou du moins sans avoir vérifié autre chose que leur ^alité respective par rapport à la troisième.

Nous pourrons donc nous servir, dans nos calculs, de ce rapport, ainsi établi par d'innombrables expériences, et tenir la vérification expérimentale pour faite, alors qu'en réalité elle n'a pas été faite. Il n'y a peutêtre pas autre chose au fond de tout raisonnement. Nous tenons comme établis par la nature des rapports qui ont toujours été établis dans certaines conditions, et qu'en conséquence nous pouvons nous dispenser de percevoir réellement et actuellement.

Nécessité, devoir. Affirmation nouvelle de la méthode générale de ces études.

Saint-Julien, 27 mai 1878.

Nécessité ; devoir. — C'est le spectacle des événements extérieurs à Tintelligence qui nous enseigne les cas dans lesquels l'individu doit lutter contre les forces de la nature ou s'incliner devant elles. Dans telle circonstance, les forces individuelles résistent toujours \ictorieusement aux forces de la nature, elles triomphent toujours des forces ambiantes. Le spectacle de la victoire constante de l'individu et de la défaite non moins constante des forces ambiantes, la lutte qu'entreprend toujours l'individu dans un état donné, crée pour lui, par ce fait qu'il entreprend toujours cette lutte, la nécessité ou le devoir de lutter ; si au contraire l'individu est toujours vaincu dans une certaine lutte contre les forces ambiantes, le spectacle de cette défaite que lui font toujours subir les forces extérieures lui donne l'idée, par la nécessité où il est de céder toujours, du devoir pour lui de céder.

— Quoi qu'on cherche, on arrive toujours à cette conclusion : — c'est la perception de ce qui se passe dans l'orçanisme, dans les phénomènes extérieurs à l'organisme, le spectacle des rapports des phénomènes organiques entre eux, des phénomènes externes entre eux, qui nous donne toutes nos idées. Nous aurons analysé et compris tous les phénomènes intellectuels quand nous aurons analysé et suivi, dans la succession où ils sont recueillis par l'intelligence, tous les phénomènes extérieurs à l'intelligence. C'est dans la succession des phénomènes extérieurs que nous trouvons le fil à l'aide duquel nous nous guidons à travers les

phénomènes intellectuels, comme c'est dans Tanalyse extérieure que nous trouvons la description précise de tous les éléments intellectuels.

En recherchant Tordre dans lequel les phénomènes sont perçus par Tintelligence, nous trouverons par là même Tordre qui convient à Texposition de ces études. La constatation des phénomènes extérieurs dans leurs rapports actuels avec les intelligences que nous pouvons observer, et en outre Thistoire des étals intellectuels de ceux qui nous ont précédés dans le temps, nous permet déjà de décrire les phénomènes intellectuels, de constater Tordre dans lequel ils apparaissent, se succèdent et circulent dans l'intelligence.

La constatation contemporaine et historique nous permet de montrer que là où cessent tels phénomènes externes, conditions, selon nous, des phénomènes intellectuels, là aussi cessent les phénomènes intellectuels avec toutes leurs suites et leurs manifestations. Enfin, après avoir décrit, noté les différents phénomènes intellectuels et montré comment ils naissent dans Tintelligence, s'y succèdent, y circulent et disparaissent, nous pourrons montrer les groupes qu'ils forment entre eux, les classer, déterminer les principaux et montrer leurs composés.

Idée de rinfini.

Paris, 10 mars i87i.

Quand l'intelligence s'est élevée une fois à Tidée de Tiniini, l'infini seul peut la remplir. L'infini est le but, les choses du monde sont la route qui conduit à ce but. Dès que l'intelligence n'atteint plus ce but, ou dès

qu'elle le perd de vue, elle ti'ouve dans les parties les plus hautes d'elle-même un sentiment de vide et de suspension de la vie qui tourne ses maux en désespoir et ses plaisirs en amertume. L'homme n'atteint l'infini qu'au moyen des choses du monde; il ne peut donc pas s'en passer. Les êtres bien organisés sont ceux qui prennent l'infini comme le but, le monde comme le chemin, ne sacrifiant jamais l'un à l'autre, puisque si l'on supprime la route on ne peut plus arriver au but, et que si l'on supprime le but on marche sans raison. Tout dans le monde conduit vers ce but ; il s'agit seulement de choisir dans les choses ce qui nous permet de ne point perdre le but de vue et de marcher vers lui. Cette doctrine n'empêche pas d'apporter dans nos actes et dans notre tâche toute l'ardeur qu'ils comportent, mais à la condition que cette ardeur ne nous fasse jamais oublier le but vers lequel nous devons marcher. Quand on compare tous les rapports de tous les phénomènes entre eux; quand, après les avoir considérés dans la variété de leurs causes et de leurs effets, on rapproche ces causes variées, comme les phénomènes de l'univers, les unes des autres ; quand on marche ainsi de généralisations en généralisations et d'abstractions en abstractions, on dégage une dernière idée commune à tout le reste : tous les états du corps, tous les mouvements de la vie, tout le jeu des phénomènes, toutes leurs combinaisons, rapprochés les uns des autres, déterminent l'idée d'une force dont nous ne savons plus rien, si ce n'est qu'elle est une force ou une cause, cause inconnue en elle-même parce qu'aucune autre cause ne l'explique et qu'elle n'en fournit pas ridée, et qui se retrouve en dernière analyse dans les profondeurs de tous les phénomènes.

C'est cette cause que nous devons non pas contempler toujours, mais être toujours dans un état d'intelligence qui nous permette de la contempler. Ce qui est un mal pour nous, ce n'est pas ce qui voile cette cause aux regards de l'intelligence, c'est ce qui empêche l'intelligence de s'élever jusqu'à elle dès que l'intelligence en éprouve le besoin. Ainsi nous pouvons nous abandonner à la vie, aux choses, à notre tâche, mais nous ne devons jamais nous y engager de telle sorte qu'à tous les instants nous ne soyons capables de revenir à la contemplation de cette cause dont l'immensité est seule capable de remplir une intelligence complète.

Le besoin de l'infini peut être un grand danger pour l'esprit, quand il nous porte à généraliser des phénomènes au delà du degré de généralisation que ces phénomènes comportent.

Même sujet.

Brienon, 15 juin 1878.

L'idée d'infini paraît être la dernière idée qu'atteint dans son développement l'intelligence humaine. En reconnaissant que l'action n'a pas de Jimites observables pour nous, qu'elle part de profondeurs et se prolonge dans des étendues dont aucun sens n'a jamais vu le terme ; en remarquant de plus que la force agit selon un ordre que nous trouvons paitout, étemel dans le temps et infini dans l'espace par conséquent comme la force, nous obtenons peut-être la plus haute conception qui puisse se produire dans l'intelligence de l'homme.

Les éléments simples d'une part, tels que les recueille l'intelligence à l'instant où elle s'ouvre, et les phénomènes se prolongeant en chaînes jusqu'à l'infini, tels paraissent êti^e les deux termes extrêmes entre lesquels se meut notre intelligence.

Même sujet.

Briem», id août 187B.

L'idée de l'infini est le l'ésultat d'une expérience constante faite sur le monde auquel nous appartenons, sur les phénomènes chimiques, physiques, sur la série des chiffres, expérience qui nous montre un nouveau terme succédant à celui que nous avons constaté en dernier lieu. Par là, nous n'avons jamais le droit de supposer ou de conclure que le dernier terme perçu par nous est définitivement le dernier, est un terme absolu et définitif, puisque nous ne pouvons conclure ou supposer que ce que nous avons déjà constaté. Or ce que nous avons constaté, c'est qu'un terme a toujours été suivi dans l'univers ou dans nos expériences de chimie (l'oxygène et l'hydrogène produisent toujours de l'eau) d'un autre terme : par conséquent pour le terme que nous constatons, nous sommes forcés, en vertu même d'une loi, d'imaginer — si nous faisons une hypothèse — que ce terme sera suivi d'un autre terme, celui-ci d'un autre encore, et ainsi de suite, sans que dans notre imagination puisse se placer une borne. Voilà l'idée de l'infini.

L'idée de Tiniini vient des sens.

Versailles, 10 octobre 1879.

L'idée de Tinfini nous est apportée, est déposée en nous par les spectacles naturels qui frappent tous nos sens. Après avoir contemplé un espace, si nous nous transportons au dernier terme de cet espace, nous découvrons un autre espace, et ainsi de suite. C'est l'espace embrassé et l'expérience à l'aide de laquelle nous découvrons un nouvel espace, puis d'autres, c'est cet espace et les expériences qui composent pour nous l'idée d'infini. Cette idée peut nous être donnée à propos d'objets que la nature ne nous a pas encore offerts comme pouvant se développer à l'infini. Cela vient de ce que toute découverte de l'infini est accompagnée de mouvements correspondants ; ces mouvements peuvent s'appliquer à d'autres objets que ceux auxquels ils ont été associés dans notre première perception ; par suite un objet quelconque se présentant, les mouvements à l'aide desquels nous avons recueilli l'idée de l'infini pourront s'accomplir et nous donner, rangés selon l'ordre infini, des objets que la nature ne nous avait pas offerts spontanément rangés selon cet ordre.

Enseignements à tirer de la vue de Tinfini.

Saint-Julien, 28 décembre 1878.

Nous ne faisons pas seulement partie de la terre à la surface de laquelle le bien l'emporte sur le mal, l'harmonie sur le désordre ; nous sommes membres de cet univers dont la terre fait elle-même partie. Le chaos

pourrait triompher un jour dans notre planète, la terre pourrait être réduite en poudre, l'univers subsisterait toujours, et pas une parcelle de mouvement ou de matière ne serait anéantie. Par la perception que nous avons de ce mouvement et de cette matière infinie, nous en faisons partie dès à présent; quand nous voyons la douleur en nous, la vue du bonheur chez nos semblables est un dédommagement du mal que nous souffrons; quand nous voyons les malheurs dans la société humaine, nous regardons la vie, et avec la vie le triomphe du bien et de l'harmonie dans tous les êtres, enfin nous passons de notre planète à l'univers infini pour y considérer la perpétuité du mouvement, l'éternité des phénomènes et le triomphe de l'harmonie. Il y a là des éléments de vie qui, ajoutés à ceux qui nous viennent de ce qui nous entoure immédiatement, suffisent pour maintenir l'harmonie et la vie en nous quand nous sommes abandonnés de ce qui nous entoure. Membres dès maintenant de l'univers infini, nous faisons partie du passé et de l'avenir sans bornes, puisque des liens nous rattachent à ce qui nous précède comme à ce qui nous suit. Toutes les erreurs de l'homme sur ce sujet sont venues de ce qu'il s'est regardé comme une sorte de génération spontanée, sans liens avec ce qui l'entoure, comme avec le passé ou l'avenir, tandis qu'il ne fait vraiment qu'un avec l'univers. Il fait partie de l'organisme universel. Vivons par notre pensée, comme cela a lieu dans la réalité, dans ce mouvement sans bornes de l'univers. Il y a là de quoi alimenter notre vie.

Cette idée est le terme de toutes les séries d'idées.

Rambouillet, 15 janvier 1875.

Parvenue à l'atome et à Tinfini, Tintelligence s'arrête; elle a trouvé le terme au delà duquel elle ne peut plus aller. Dans les mathématiques, les axiomes; dans la chimie, l'atome; dans la physique, la force; dans la synthèse générale, l'infini : tels sont les points au delà desquels l'intelligence ne cherche plus. Elle ne cherche plus, elle est satisfaite absolument, parce qu'elle sait qu'il n'y a plus rien au delà.

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