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L'INFINI - LA DESTINÉE

Du peuple Juif. De la religion et des phénomènes physiques qui lui donnent naissance.

La naissance, les destinées du peuple juif devaient faire naître et entretenir chez lui l'idée d'un Dieu unique. Des catastrophes terribles l'arrachent au sol natal, ses malheurs lui font une existence si dure que les émotions délicates ne peuvent se développer, que les arts sous leurs formes variées ne peuvent naître chez lui; la bonne fortune est aussi soudaine, aussi extraordinaire que la mauvaise. Tous les événements qui accablent ou élèvent ce peuple, lui font voir une force toujours la même, par conséquent unique, qui dispose de lui avec une puissance qu'aucun besoin humain ne saurait entraver. L'idée du Dieu unique est par conséquent vivace dans l'histoh'e tout entière des Hébreux, dans leur vie, dans leurs fuites, dans leurs guerres, leurs captivités, leurs triomphes suivis toujours des plus grands malheurs. Le Juif se sent accablé sous une force mystérieuse et souveraine, et ce ne sont pas seulement les persécutions du moyen âge qui l'ont

[M'A) y. DrilANI) DESORMEAUX.

rendu craintif. Les misères de son histoire en même temps (ju(* ses grandeurs se retrouvent dans le tremblement et dans Torgueil de ce Juif qui passe sous vos yeux, ff II (Dieu) voulait qu'ils (les Juifs) éprouvassent en %ypte une dure et insupportable captivité, afin ((u'étant délivrés par des prodiges inouïs, ils aimassent leur libéniteur et célébrassent éternellement ses miséricordes. » (IJossuet, Discours sur VHistoire universelle, j). 17.) « Voilà Tordre des conseils de Dieu, tels que lui-même nous les a révélés, pour nous apprendre à le craindre, à l'adorer, à Taimer, à l'attendre avec foi et patience. » (/d. p. 177.)

Bossuet expli(m|^rès bien comment s'est formée l'idée des dieux. 4Rût suffi, pour que cette théorie fût complète, d'ajouter que l'idée d'un Dieu unique s'est formée sous l'empire de conditions analogues à celles qui ont amené le développement de l'idée des dieux multiples.

Les poètes, qui personnifient sans cesse les forces naturelles ou sociales, agissent en vertu d'une opération intellectuelle identique à celle qui a produit l'idée des dieux. Ils reconnaissent des forces agissant en dehors de nous, qui mènent le monde et nous-mêmes, et leur imagination personnifie ces forces.

« La vie de trois ou quatre hommes remontait

jusqu'à Noé qui avait vu les enfants d'Adam, et touchait, pour ainsi parler, à l'origine des choses. » (Bossuet, ibid., p. 185.)

Ce que Bossuet dit de la tradition pourrait s'appliquer avec plus de vérité à la science qui, elle, nous fait toucher à l'origine des choses et de nous-mêmes. En dehors de cette longue suite d'ancêtres dont nous descendons, elle nous montre notre parenté avec les

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clioses aml)iantes dont notre corps et notre intelligence recueillent sans cesse les éléments.

Le travail de l'imagination consiste en ce qu'on associe à un phénomène réel, comme l'action d'une force de la nature, l'idée d'une personnalité évoquée par l'action de ce phénomène. En effet, le milieu a souvent associé une action pareille à une personne. La vue de l'action évoque celle d'une personne, et nous regai'dons cette personne comme réelle, bien que nous ne l'ayons jamais \-ue, de même que nous l'egardons comme réelle l'idée du bateau qui s'associe à la vue du bâton flottant.

Les rehgions sont ainsi le résultat d'un état psychologique qui se perpétue à travers les âges et les individus. L'éducation et l'hérédité développent cet étal, les images malérielles se substituent à l'imagination elle-même, jusqu'à ce que la réalité seule reprenne son empire et dissipe tous les fantômes. Mais, ne l'oublions pas, il y a toujours un point de départ réel.

Toute religion a des commencements très humbles. Elle repose sur la vue d'une réalité mêlée à une erreur. Après que l'intelligence a associé à l'impression d'une réalité qui la frappe l'image d'une réalité qui l'a frappée, de telle sorte que l'imaginaire se trouve confondu avec le réel dans une perception totale et composée, l'intelligence peut reproduire d'elle-même ce que la nature a d'ahord fait en elle. Malgré la vérification qui fait la part de l'imaginaire dans la percei> tion, l'intelligence contracte te goilt et le besoin de ce mélange de réel et d'imaginaire. Quand les éléments qui ont développé originairement ce besoin ne se retrouvent pas dans la réalité immédiate, elle le salisfail à l'aide d'éléments nouveaux arrangés de la même

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manière, c'est à dire de telle sorte qu'une part soit faite à la réalité, une autre à l'imagination.

La perception d'un objet réel détermine ainsi, dans certaines conditions, un état analogue pour ce que nous ne voyons pas mais qui se trouve évoqué et perçu comme réel, détermine, disons-nous, pour cet élément, un état analogue à ce qui se produit dans le sommeil, où nous percevons comme réels des phénomènes .imaginaires. Dans l'espèce que nous étudions, l'élément est donné et déterminé par l'impression très vive d'une réalité ; nous regardons comme réelles toutes les images qu'elle évoque. L'évocation de l'élément image comme réel, à l'aide de l'élément réel, se fait d'abord, quand le milieu externe nous a offert les deux phénomènes associés. Elle s'opère encore quand elle arrive pour nous, placés sous l'empire d'une idée fixe et dominatrice, à revêtir les caractères de la réalité ou bien à s'associer, par suite de la juxtaposition intellectuelle, à une réalité à laquelle elle emprunte son caractère de réalité.

La morale chrétienne est sublime, mais elle reste anthropomorphique.

Saint-Julien, 3 décembre 4872.

Lecture du combat spirituel. — La morale du Christ est sublime; elle a été développée avec une grande pureté et une grande élévation par un grand nombre de ceux qui ont suivi sa doctrine. Mais elle montre encore les lois éternelles agissant par des voies humaines, elle prête au principe supérieur des formes et des mouvements qui sont un reste de Fidolàtrie et du paganisme; l'intelligence humaine, malgré des trou-

blés [[iii pourraient faire croire à un pas en arrière, a poursuivi sa marche, elle a monté d'un degré dans la compréhension des choses infmies. Ce qui dirige toutes choses n'a aucune personnalité, et cependant nous pénétrons plus avant dans le mystère de ce principe éternel et infini qui nous est révélé non par l'intelligence toute seule, mais par le contact de l'intelligence (sens véritable de la révélation chrétienne) avec l'univers qu'elle embrasse et avec elle-même.

Genèse psychologique du polythéisoie el du moiiotliéisme.

Bi-ienon, li septembre 1880.

Le monothéisme a sa source dans la même opération mentale que le polythéisme, avec cette difTérence : dans le second cas, nous sommes plutôt frappés par !a diversité des phénomènes de la nature, le nuage qui court, le ruisseau qui coule; — une assimilation s'établit entre ces phénomènes animés et des phénomènes de même nature mis en mouvement ou produits par l'homme. Gomme nous n'apercevons pas la cause de ces phénomènes naturels, nous l'attribuons, par assimilation, à une personne semblable à l'homme. Toutefois, comme ces phénomènes sont plus puissants que ceux qui sortent directement de la main de l'homme, nous les attribuons aussi, tenant compte de la différence et par un raisonnement naturel, à des personnages plus puissants que l'homme. Ainsi nait l'idée d'une personne qui est un Dieu. Plus tard (et c'est le premier cas), quand l'observation méthodique nous montre que chacun de ces phénomènes n'est pas isolé, mais qu'ils sont la cause les uns des autres, nous ne pouvons plus

attribuer rhacim d'eux à un personnage particulier; mais remontant de phénomènes en phénomènes, de causes en causes, nous parvenons à un phénomène initial, à l'idée de l'ensemble de l'univers, et nous ne saisissons plus la cause de cet ensemble dans aucun autre phénomène naturel. C'est alors que, par assimilation, nous attribuons la cause de cet univers à un être, à une personne d'autant plus supérieure à tous les autres êtres et à toutes les autres personnes que l'univers lui-même est au-dessus de tous les phénomènes particuliers dont il se compose. C'est dans l'idée de cette puissance que réside l'idée de Dieu. L'idée de la personne naît d'abord, puis l'idée de la personne puissante ou divine. La religion, le polythéisme, le monothéisme n'ont pas d'autre point de départ que l'opération mentale que nous venons d'indiquer et que nous avons analysée dans des études précédentes.

Voici l'opération mentale : nous voyons la pluie qui tombe ; ce phénomène, la pluie qui tombe, est associée — semblable au semblable — avec un autre phénomène d'eau tombant perçu pai' nous antérieurement. Ce phénomène originaire pouvait être associé à un homme faisant tomber l'eau; par suite, ainsi que nous l'avons vu, le dernier phénomène perçu se trouve associé à un phénomène accompagnant le phénomène principal dont nous rapprochons le dernier phénomène perçu. Nous associons ainsi l'idée de la pluie qui tombe à ridée d'un homme qui fait tomber de l'eau; mais il y a une différence entre la pluie tombant du ciel et l'eau versée par un homme. Nous associons les phénomènes constituant cette différence avec les phénomènes semblables à ces phénomènes différents, et nous avons ainsi l'idée d'une personne retirée dans les entrailles

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du sol. La personne sera d'ai^tant plus puissante que le phénomène est plus grand. Enlin, nous ne voyons jamais la personne, de là son caractère mystérieux. En uutre, nous n'associons pas seulement le phénomène de l'eau qui tombe au phénomène d'homme versant de l'eau et rattaché à un phénomène d'eau tombant originairement perçu, nous pouvons le rattacher à d'autres phénomènes imaginés et supposés, comme si par exemple ce phénomène d'eau tombée n'avait pas été rattaché dans la l'éaiité à un homme, mais à quelques pei'sonnages imaginés. Ainsi, les imaginations se greffent les unes sur les autres, et tout le tissu de la religion, tout son organisme en est formé. On passe par assimilation des phénomènes imaginaires à d'autres phénomènes imaginaires. Il se forme un système religieux.

Le mal nous repousse de la nature, le bien nous attire vers elle. Le devoir est en dernière analyse le plus grand bien, c'est le bien qui nous attire le plus vers la nature, celui qui nous fait l'aimer et l'adorer davantage ; c'est pour nous la source de la plus grande paix dans le plus grand amour.

Voilà le fond de toutes les religions; voilà la religion vraie s'appuyant sur des phénomènes perceptibles à nos sens, constamment démontrables, constituant la nature dans laquelle nous vivons, religion ou plutôt science, se substituant à la religion qui s'égare parce qu'elle s'appuie sur des phénomènes imaginaires.

Les ancieiiM en avaient le pressentiment. Parenté de Thomme avec tous Ii*s êtres. Citation de Lamartine.

SaintnJulien, 29 décembre 1878.

Nos ancêtres étaient plus près de la vérité dans le respect sacré, dans les adorations religieuses (religion, perception du lien qui nous unit à Tunivers), pour tous les êtres et tous les phénomènes de l'univers, que nous ne le sommes dans l'orgueil de notre personnalité et notre mépris pour tout ce qui n'est pas elle. Les premiers hommes se sont considérés comme des membres de la famille naturelle ; ils ont comme senti leur parenté entre eux et tout le reste de l'univers, où tous les éléments, depuis ceux qui composent l'homme jusqu'à ceux qui composent la plante et le minéral, sont de même nature ; rien ne se perd, tout rentrera dans l'infini de la durée et de l'espace, chaque être apparaissant comme participant à la grandeur, à l'éternité, à l'immensité du tout dont il est une des parties périssable dans son organisation. La superstition et la mythologie ont commencé le jour où les éléments de la nature ont été personnifiés et assimilés, dans leur mode d'action et dans leur point de départ, à la personne humaine. Le dernier terme de cette mythologie a été dans l'invention d'un Être supérieur, absorbant tous les autres, mais façonné comme eux sur le modèle de l'homme, limité et emprisonné dans une personnalité.

Si notre conception se modifiait, si nous comprenions tout ce qu'il y a de grandeur dans les plus humbles êtres, nous accepterions pour nous, avec plus de facilité, les solutions conformes à ce que nous montre toujours la réalité, source unique de nos connaissances.

Si nous aimions nos semblables, non seulement

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comme personnes, comme amis, comme parents, comme citoyens, mais aussi et surtout comme parties de l'univers, préférant nécessairement les destinées et les lois du tout à celles des parties, sans cesser d'aimer celles-ci, tous les systèmes nés de nos fausses conceptions et de nos affections étroites comme nos conceptions s'évanouiraient.

Aimons nos proclies; mais, après les avoir aimés comme tels, aimons-les aussi comme membres de l'univers, comme n'acceptant ni pour eux ni pour nous une destinée qui ne soit pas en rapport avec les lois du tout. L'attachement à ma personne et à celle des autres, poussé jusqu'à l'immortalité des personnes elles-mêmes, vient de ce que l'égoïsme l'emporte sur l'amour de l'infini et de réternel,

« Je me sens une tendresse que je ne puis vaincre pour tout le reste de la création, surtout pour toutes ces ci'éatures animées d'une autre espèce qui vivent à côté de nous sur la terre, qui voient le même soleil, etc.. Je veux parler de ces animaux, de ces chiens si fidèles et si bons serviteurs qui, pour des gages mille fois supérieurs, ne quitteraient jamais le maître indigent à qui ils sont dévoués ; de ces clièvres... enfin de tous les plus petits insectes habitants des feuilles, des pierres ou des herbes

» Croiriez-vous que non content de subir cette tendresse et cette compassion pour les bêtes qui remuent, qui sentent et qui ont une âme de leur condition, je m'en sens aussi pour ces arbres, pour ces plantes, pour ces mousses qui ne remuent pas, qui ne paraissent pas penser, mais qui vivent et qui meurent là, autour de moi sur la terre, et principalement pour celles que j'ai connues comme ces fougères, comme ces bruyères

;ilW F. DURAND DESORMEAUX.

au bord de ces roches, dans ces enclos, quand j'étais petit, et surtout encore, ajouta-t-il plus tendrement, pour ces trèfles à fleur rose et à feuilles pleines d'une goutte de rosée le matin, comme si elles avaient pleuré avec nous pendant la nuit, et qui poussent sur la terre de ceux d'autrefois.

1 Oui, il n'y a pas une de ces étoiles là-haut, au ciel, qui commencent à se lever dans la demi -ombre par dessus les rochers, pas une de ces cimes de montagnes..., pas une de ces mottes de terre tournées et retournées par ma pioche au soleil, depuis mon enfance, pour lesquelles je ne sente un fond d'attachement au cœur... Est-ce donc étonnant?... Est-ce que nous n'avons pas une véritable parenté de corps avec cette terre d'où nous sortons, où nous rentrons, qui nous porte, qui nous abreuve, qui nous nourrit comme une nourrice de ses mamelles? Est-ce que notre chair n'est pas de sa chair...?

» Il y a des moments où, couché au soleil sur cette terre qui sent et semble me rendre les battements de mon cœur, embrassant de mes deux mains des poignées d'herbe, le visage tout enseveli dans les mauves et dans les trèfles de ce petit enclos, au bourdonnement de ces milUers d'insectes dans mes oreilles, au souffle de cette foule de petites fleurs invisibles du printemps dans les mousses, je sens des frissons de vie et de mort dans tout mon corps..., comme si mon père, ma mère, mes sœurs, et tous ceux, toutes celles que j'ai aimés se ranimaient et palpitaient sous l'herbe dans cette terre, pour me reconnaître et m'attirer dans leur sein. Oh! qui est-ce qui n'aimerait pas une terre où l'on a déposé son tréso^. . .? » (Lamartine, le Tailleur de pierre de Saint-Ppint, p. 64-69, ch. IV.)

La science est la religion de l'avenir.

Brienon, 5 aoùHSTC.

Imaginer une divinité capable de changer les lois éternelles du monde, c'est se servir de la toute-puissance de Dieu pour la détruire.

Par la découverte des lois de la nature, la science a rendu un service immense à l'idée religieuse. L'homme de science (pji vit en face d'un oi'dre de choses immuable; qui, dans ses expériences, s'appuie toujours sm' l'idée de cet ordre immuable, son point de départ et sa foi, l'homme de science est l'être le plus religieux qui ait jamais paru dans l'humanité. Les philosophes et les savants agitent gravement la question de la religion de l'avenir. Cette rehgion est née. Il ne faut pas voir la naissance des religions à travers les poètes comme l'auteur du Génie du Christianisme. Entrez dans ce laboratoire où un homme fait des recherches de chimie ou de physique sous les yeux de ses élèves, voilà le temple, le prêtre et les disciples.

L'homme de science est l'homme vraiment rel^ieux, puisqu'en tout il ne voit que le côté éternel des choses. Avec les lois qui règlent le monde, montrez lee lois non moins immuables qui gouvernent toutes les parties de l'intelligence humaine, et vous aurez fondé dans ses gi-andes lignes la religion de l'avenir.

Mot de Saint^Beuve sur le même sujet.

12 novembre 1866.

Je causais hier soir avec M. Guillaume Guizot, qui me racontait une de ses conversations avec Sainte-

.T70 F. nrRAxn desormeaux.

Heuve. Ce deiiiier termina une attaque virulente contre h»s croyances de M. G. Guizot par cette péroraison :

« Je ne le verrai pas, mais je vois et prédis un avenir » dans lequel les lois de la physiologie seront trans- 9 Tormées en lois sociales et inaugureront dans le » monde le règne de l'harmonie universelle.

* Un Constantin du matérialisme fera cette révolu- 9 tion; mais à la place d'une croix, il fera briller sur » son labarum un scalpel. »

M. G. Guizot me rappelait également ce mot de Joubert sur Chateaubriand : « Il n'écrit que pour les » autres et ne vit que pour lui. »

Il faut se faire une idée de la création non d'après Tactivité humaine, mais d'après les procédés connus de la nature; et encore l'homme ne crée rien, il transforme.

Saint-Julien, 2 janvier 1879.

Si nous ne voulons pas nous égarer dans nos explications de l'origine des choses, il faut considérer, non comme nous faisons, mais comme nous sommes faits. La création passe à travers nous pour se continuer dans nos œuvres; elle ne commence pas à nous. Nous ne faisons que refléter dans notre production les procédés employés sous nos yeux par la nature, procédés connus ou inconnus pour nous. Il ne faut pas conclure des procédés dont nous nous servons, aux procédés de la nature; ce serait renverser tout ordre et intervertir les rôles. Il faut au contraire partir de l'observation des procédés naturels, pour reconnaître dans les notices un simple reflet de ceux-ci. Ce qui nous égare encore dans notre assimilation perpétuelle avec les procédés que nous assignons à l'origine de l'univers et ce que

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nous croyons reconnaître à l'origine de nos œuvres, c'est l'imiiortance exagérée que nous attribuons à notre action. Nous ne tirons rien de nous, nous ne faisons qu'emprunter à la nature pour agir sur la nature. Si nous ne tirons rien de nous, si nous ne sommes jamais sans lien avec la nature qui s'écoule en nous pour nous communiquer sa vie, il ne nous est plus possible d'imaginer une entité placée solitairement et isolément à l'origine du monde, isolée de lui dans le cours de sa durée, puisque nous ne trouvons nulle part, ni ailleurs, ni en nous, comme nous l'avons cru pai- erreur, le modèle et le type d'une telle entité. La solution du problème de l'origine des idées, en nous montrant que toutes nos idées viennent du milieu externe et se combinent sous l'influence des circonstances extérieures, a les conséquences les plus étendues, on le voit, en matière philosophique. En nous éclairant sur notre rôle, et en réduisant ce rùle à ses proportions naturelles, elle nous permet de déterminer le rôle de la création dans l'univers.

La sanclion des actes est dans leurs conséquences iiatuj'elles. Coinment il fSail envisager les malheurs iinmËrités.

Paris, 17 novembre 18T8.

L'idée fondamentale et maîtresse de ces observations c'est qu'étant donné un pliénomène intellectuel, rien des éléments qui le composent ne peut échapper à notre analyse, et que si nous le connaissons ainsi dans tous ses éléments constitutifs, nous savons tout ce que nous pouvons saisir, et la science ainsi obtenue nous donne la raison de tout ce que nous pouvons chercher. Il ne se glisse aucun élément inconnu, mystérieux,

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imperceptible entre ce» éléments obtenus par l'analyrt et reconstitués par la synthèse.

On parle d'une sanction nécessaire, placée au de! du monde, au dehors des sanctions que la nature a ' établies. Mais on ne saurait soustraire les états mentaux à une seule de leurs conditions sans détruire ces états, comme on ne pourrait soustraire à une seule conditiM les états physiques sans altérer ou détruire l'oi^nisn] humain. Donc, tout vice, toute faute, tout crime dans ' l'ordre moral, n'est que la désorganisation ou la suppression des conditions d'existence des phénomènes moraux. Violez les lois de l'hygiène, le corps souffre J violez les lois de la morale, l'inlelligence souffre. Un a pas d'exception à cette règle, et nous analyseroï toutes les contiitions des principaux états moraux pour bien indiquer qu'un vice ou qu'un crime correspond à la suppression d'une ou plusieui-s de ces conditions. Chez celui qui commet la faute, la souffi-ance apparaît immédiatement, ou du moins la suppression du plaisir ou du bonheur attachés à certains états mentaux.

Mais, dit-on, une catastrophe peut se produire qui nous accable dans l'ordre moral, sans que notre intelligence ou notre volonté puisse agh- eu rien sui' les circonstances qui ont amené cette catastrophe. Cette obser\'aUon est très juste. Mais ce serait lui donner une portée qu'elle ne saurait avoir si l'on voulait infirmer avec elle les conclusions exposées plus haut.

D'abord, les catastrophes menacent l'organisme physique comme l'organisme moral, et nous n'imaginons pas pour ces cas que nos règles d'hygiène et notre science n'a pu prévenir, nous n'imaginons pas des biens à venir où l'oi^nisme physique recevi-a des réparations dans une vie nouvelle. En outre, cela

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prouve-t-il que la science, la prévoyance, la sobriété ne sont pas des vertus qui trouvent dans leurs effets leur récompense immédiate''? Knlin, nous avons exposé précétleniment quel sens et quelle portée il faut attribuer aux catastrophes dans l'ordre moral et dans l'ordre physique. Nous avons vu que nous ne devons pas donner à notre personnalité une importance qu'elle n'a pas. Quand, usant du pouvoir et de l'intelligence qui nous sont départis, nous avons tout fait pour éviter une catastrophe, de même que nous avons obéi aux lois de la nature en faisant tout pour nous y soustraire, de même encore nous obéissons à ces lois; nous les respectons et nous les aimons, quand nous voyons leur accomplissement dans une catastrophe inévitable. Notre moi n'est pas soustrait à l'action des lois de la nature, et puisque tout nous montre qu'il n'y est pas soustrait, nous devons enfermer nos désirs dans un cercle légitime, juste, naturel, et ne pas souhaiter que l'inévitable ne s'accomplisse pas. Nous devons préférer l'univers à nous-mêmes, ou plutôt nous devons voir l'univers au-dessus de nous-mêmes et nous aimer dans l'univers qui nous maintient ou nous supprime selon ses lois.

Saint-Julien, i5 septembre 1877.

Ceux qui définissent les félicités ou les peines qui nous attendent après la mort, peuplent l'éternité de leurs créations. Ils recherchent et ils entourent d'un, culte leur personnalité au delà de ce monde. Dans l'ordre éternel, ils ne voient qu'eux. Cette conception est très élevée. Elle dénote une ambition supérieui-e

F. nï'RAND DESOnMEAUX.

chez ceux iiui proiiietleiil réteinité ;i la pei-sonne e n'ia^sitent pas à faire le sacrifice rie jouissances terrestres pour les biens éternels. Une pareille conception toutefois ne doit pas Hre comparée à l'état d'une intelligence aflinnant (jue rétemîté sera pour elle ce que l'éternité doit être, déclarant que les lois nécessaires s'accomplissent. Elle s'abandonne avec une confiance entière, une soumission absolue à l'ordi-e étemel. Elle sait avec certitude que l'ordre éternel disposera des éléments de notre être; elle oublie les éléments, pour ne voir que l'ordre. Elle loue, elle achève cet ordre dès maintenant dans ce qui est, sans prétendre substituer ses ci-éations imaginaires aux créations de l'ordre réel. La seule chose qu'elle ne puisse révoquer en doute, c'est ce que cet ordre s'appliquera à tous les éléments dans toute l'éternité. Il lui suffit donc de contempler pour le présent comme pour l'avenir cet ordj'e qu'elle aperçoit, dont elle ne peut douter, et qui seul est capable, bien mieux que le culte de notre personnalité, de remplir nos désirs infinis.

Méine sujet.

SainWuUen, Ib novembre 1878, Notre civilisation n'est encore que l'enfance de l'humanité. La croyance à une vie future constituée par l'immortalité décernée à la personne humaine, et plus tard un système de peines et de récompenses qui semblent empruntées au code pénal et aux distributions de prix des différents peuples, cette croyance con- 'serve encore un grand nombre d'adeptes. Ceux dont a croyance est ébranlée se contentent d'ignorer ou de

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