‹ Etudes philosophiquesChapitre 9 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SCIENCE SOCIALE

§ 1er. — Vie des Sociétés.

La société est un système de forces.

41 janvier 4874.

La science physique nous montre partout des forces se transformant les unes dans les autres; la science morale et politique nous fera voir également que la société, dans son état actuel comme dans ses développements antérieurs, n*est composée que par le jeu des forces, des intérêts, de la nécessité sous toutes ses formes. On conduisait autrefois le monde avec des mots. Le monde est en train de ne plus croire aux mots.

Les faits sociaux sont soumis au déterminisme; ils se ramènent à un petit nombre de faits élémentaires.

6 août 4870.

Tous les événements de la vie des peuples sont liés les uns aux autres, déterminés d'une manière nécessaire par les conditions et les circonstances antérieures

OU unibicUites. Si nous connaissions les lois selon lesquelles les idées se forment dans Tesprit humain, nous n'aurions pas de peine à découvrir Tenchaînement inflexible de tous les faits de la vie sociale. Sous cette variété des institutions, on aperçoit des lois qui agissent d'une manière fixe et uniforme; les mille accidents de la vie peuvent se ramener à quelques faits dominateurs. Lorsque l'un de ces faits se combine avec d'autres faits, il détermine des événements qui, soumis à des lois nécessaires, pourraient faire l'objet de prévisions mathématiques. Il existe dans l'histoire du monde une dizaine de faits principaux qui, par leurs combinaisons diverses et répétées, ont produit les histoires particulières. Ce sont ces faits élémentaires, ces corps simples de l'histoire, que nous voudrions retrouver pour montrer ensuite comment ils ont formé entre eux des combinaisons dont notre vie sociale représente momentanément le terme le plus achevé.

La patrie.

Saint-Julien, mai 4878.

La patrie, ce n'est pas seulement ces demeures, ces moissons, c'est le passé de notre sol et de notre race, c'est notre avenir. Il ne faut pas travailler seulement pour l'heure présente, pour nos compatriotes d'aujourd'hui, il faut travailler pour ceux qui prendront notre place.

SCIENCE SOCIALE

Le progrès, résultat inévitable de la lutte pour l'exislence dans révolution sociale, Dissolution qui suit la période d'éijuilibre.

Cannes, 1" novembre 1880.

Nous avons déjà tenté un commencement d'analyse des conditions qui déterminent le progrès. Tant qu'une race est obligée à des efforts pour s'adapter à son milieu, il y a progrès. Les l'apports de la race avec le sol, le climat, d'un peuple avec les autres peuples, des individus entre eux peuvent être tels qu'ils imposent le progrès à la race, au peuple, à l'individu. La lutte pour l'existence, pour l'adaptation au milieu ambiant, humain ou autre, développe la force de l'être, et ces forces durent souvent alors que les circonstances qui les avaient déterminées agissent avec moins de vigueur. Quand l'adaptation est accomplie, la période du repos arrive ; avec le repos vient la décroissance des forces, qui ne s'exercent plus. Cette période de repos amène la période de décadence où l'homme peut être livré à la conquête des autres hommes ou des éléments. C'est dans le domaine de la conquête brutale de l'homme sur les autres hommes ou des éléments que se réalisent les lois du progrès; c'est aussi dans le domaine des sciences, des lettres, des arts où les conditions du progrès sont de même nature, où l'intelligence engage la lutte pour s'adapter au milieu moral et intellectuel.

Le progrès, la décadence, elTota de l'action du milieu.

Brienon, 14 septembre 1830.

Le progrès nous est imposé par les caractères du milieu extérieur. L'analyse de l'invention nous montre

comment ces conditions agissent dans un certain cas. Des objets se sont offerts à nos sens et leur perception a été accompagnée d'une attitude particulière de nos oi'ganes. La réaction de l'organisme et de l'intelligence ramènent cette attitude, comme dans la comparaison par exemple, mais le milieu a varié, les objets sont différents ; l'attitude organique s'applique à des objets nouveaux ; rapprochant cette nouvelle perception de la perception primitive, nous disons qu'un progrès a été réalisé. Les conditions du milieu qui déterminent le progi'ès amènent aussi la décadence, l'abaissement, le vice. L'imitation de nos semblables, l'émulation sont aussi des sources de progrès; de même l'attraction exercée sur nous par certains phénomènes. Les mouvements du milieu extérieur s'enchaînent dans nos perceptions de manière à produire un progrès.

Le progrès dans l'oMre moral s'accomplit comme dans Tordre physique : l'homme n'a pas le pouvoir de détruire aucune force naturelle, si contraire, si violente qu'elle paraisse au premier abord; il n'a qu'une mission : diriger, gouverner, transformer, faire tourner à son profit, utiliser en un mot les forces morales comme les forces matérielles.

Formule morale de Tavenir : travailler au progrès de toute sa force dans chaque instant présent.

Brienon, 21 mai 1869.

Le progrès, déposé dans les profondeurs de la race, est un germe qu'elle est chargée de faire fructifier. La direction du progrès est supérieure à notre effort. Nous pouvons étouffer le progrès; nous ne pouvons en déterminer ni le sens, ni le but définitif. Développons toute

l'énergie possible, atteignons au plus haut degré de puissance sur l'instant de la durée où nous avons été placés; le reste nous échappe. La formule morale de l'avenir est contenue dans ce principe. Rapprochons sans cesse le but de notre conduite du mobile par lequel elle se détermine. Faire le bien poiir le bien. Tout repose dans cet axiome qui renferme nos aspirations dans leurs vraies limites, en même temps qu'il offre le moyen le plus sûr d'assurer le progrès.

Nous avons déjà développé des idées analogues. La vraie formule est de vivre dans le présent, pour lui faire produire tout ce qu'il renferme d'énergie. Par là on assure l'avenij'.

Les êtres, les groupes de phénomènes ont leurs lois d'organisation et de développement. Quand ces lois s'accomplissent sans entraves, ces êtres sont en progrès et le bien existe pour eux. Ce qui contrarie leur oi^anisation c'est le mal, relatif puisque c'est seulement le inal au point de vue de ces êtres. 11 ne faut pas oublier en effet que tout phénomène cause de désorganisation est l'effet d'une loi qui prépare ainsi l'organisation pour d'autres êtres. L'être qui borne sa vue à son propre développement et à sa propre organisation place le progrès et le bien dans ce progrès exclusif; celui qui considère à côté du sien le développement des autres êtres et le développement de tous les phénomènes du monde place le bien dans les progrès sociaux ou dans l'enchainement des pUénoniènea du monde.

Le progrès dans l'ordre moral est dû à la délicatesse des impressions. — Le bien, le beau, impulsions correspondantes. — L'être et le néant.

Saint-Julien, 90 novembre 1878.

I^e progrès dans Tordre moral et social est lié à (les développements organiques qui nous permettent (le percevoir des phénomènes dont la nature délicate et complexe échappe à des organisations beaucoup plus grossières et moins compli(juées. Le sauvage est polygame; au contraire, la perception d'éléments qui n'agissent pas sur le sauvage constitue la fidélité dans le mariage, la monogamie. Si l'homme ne perçoit plus ces éléments d'où résulte la monogamie, il redevient polygame.

Ce qu'on appelle le magnétisme n'est sans doute que le mouvement observé sous la forme la plus déUcate et perçu dans les parties les plus délicates de l'organisme. L'opérateur communique le mouvement à un sujet par des mouvements dans les mains et surtout pai* des regards qui sans doute déterminent d'autres mouvements, d'où résulte le sommeil chez le sujet. — Peut-être encore un seul sens est-il endormi, celui de la vue, chez le sujet, en même temps que les appareils de locomotion, mais les autres sens (la sensibilité périphérique ou faculté de percevoir des mouvements à la surface de tout notre corps et l'ouïe) restent-ils très éveillés, profitant encore du surcroit d'activité qui résulte du sommeil des autres sens. Remarquons, du reste, que dans les opérations dites magnétiques, chez l'opérateur comme chez le sujet, l'impressionnabilité des organes est excessive.

Les organismes grossiers se montrent à peu près insensibles aux actions magnétiques.

li faut sortir des abstractions, dans lesquelles se maintiennent volontiers, tout aussi bien que les philosophes, ceux qui confondent la physiologie avec l'étude des sciences morales. Quand un mouvement l'emporte sur un autre, quand ce mouvement est un phénomène moral, c'est un mouvement d'ordre délicat, tel que celui associé au beau, au bien, tel que celui qui se communique à nos organismes les plus impressionnables. Un mouvement de cet ordre peut s'adapter — nous l'avons vu — avec des mouvements plus grossiers et déterminer en nous une direction opposée à celle qui nous est indiquée par des mouvements attractifs ou répulsifs, émanés du milieu interne, perçus dans l'oi^anisme, mais d'un ordre inférieur à ceux des mouvements qui sont perçus dans les parties les plus délicates de l'oi^anisme. Un regard, une parole nous communiquent, avec un mouvement, une impulsion en avant; l'organisme inférieur est sollicité par un corps qui le repousse à se mouvoir en arrière. Ici le mouvement d'impulsion en arrière est d'un ordre inférieur et grossier; tandis que l'impulsion en avant ressentie dans l'organisme délicat s'adapte à un mouvement de locomotion dans la même direction, parce qu'il a été associé à ce mouvement. Dans ce cas, le mouvement dit moral triomphera de l'impulsion dite matérielle qui nous porte en arrière; en réalité, pour parler plus exactement, un mouvement d'ordre délicat, associé à un mouvement de locomotion, l'emportera sur un mouvement moins délicat, à nous communiqué par un corps quelconque.

— Le beau est composé par un élément a^éable associé à un élément de son ou de couleur; le bien est composé par un élément agréable associé à un mouve-

27() F. DUHANI) DESORMEAUX.

ment, mais cet élément agréable peut être associé lui-mi'ine à un élément de son et de couleur, ou à tout autre élément.

On voit, par suite, le lien qui peut attacher ce qui est bien à ce qui est vrai. Un élément de l'un étant associé à un élément agréable, l'élément agréable étant associé à un mouvement attractif, ce mouvement constitutif du bien, associé avec l'élément agréable et reflété dans notre intelligence, nous conduit vers le beau.

Nous portons en nous la trace des efforts accomplis par toute notre race pour réaliser le progrès résumé dans notre personne.

— L'horreur du néant est le ressort même de la vie. C'est sous l'empire de cette crainte instinctive dans tout le reste de la nature, à la fois instinctive et raisomiée dans l'homme, que le monde marche. Les mobiles qui déterminent notre conduite contiennent tous du néant, mais, à mesure qu'ils s'élèvent, la part faite à cet élément destructeur diminue.

Tout le travail de la science et celui de l'intelligence humaine ont pour résultat de nous faire apercevoir la place occupée par le néant dans ce qui a fait l'objet de nos efforts , et ainsi ils produisent le progrès, ils déterminent en nous un mouvement de dégoût pour l'erreur, et ils nous sollicitent à nous élever jusqu'à un objet où le néant qui nous repousse occuperait une place moins grande.

Comment rhumanité s'affranchit progressivement des influences extérieures.

18 mars 1867.

Les caractères constitutifs de l'espèce humaine restent les mêmes à travers les différences de race, de

milieu et de temps. Toutes les diversités qu'on remarque dans l'homme dépendent d'un phénomène unique : la faculté que possède l'esprit humain de se perfectionner, c'est à dire la faculté de substituer à son ignorance ou bien à ses erreurs des idées justes et vraies. Suivant que cette faculté agit ou cesse d'agir, nous assistons au spectacle des grandeurs ou des décadences des civilisations. Il est vrai que l'exercice de cette faculté est subordonné à des circonstances tout à fait accidentelles, aux conditions de race, de milieu et de temps. Mais à mesure que l'homme progresse, il se soustrait à la domination des circonstances extérieures à sa personnalité. Ces circonstances sont toujours la condition de sa vie, mais elles cessent de déterminer sa direction; c'est la vie perfectionnée au contraire, ce sont les idées développées dans l'Ame humaine, qui s'emparent des conditions (matérielles et fatales) de l'existence pour les faire servir à l'accomplissement des lois plus élevées, plus idéales que la science nous révèle chaque jour. Et alors un phénomène merveilleux s'accomplit; nous arrivons à ce point culminant de la science où les extrêmes se touchent.

L'animal, les plantes de même espèce, si eUes peuvent se développer sous des climats variés, ne perdent point leurs caractères fondamentaux sous les influences des latitudes diverses. Les animaux manifestent une activité plus ou moins grande, la végétation des plantes est plus ou moins vigoureuse, leurs fruits comportent des degrés de saveur différents; mais l'animal et la plante restent les mêmes et ils périssent plutôt que de perdre leurs propriétés distinctives. Cette unité qu'on retrouve dans la vie végétale et animale est la conséquence de ce que l'animal et le végétal obéissent

fatalement aux lois propres qui les gouvernent et qu'ils ignorent. Aucune inter\'ention ne contrarie Taccomplissenient des lois naturelles. Sous ce rapport nous ne pouvons qu'admirer son développement harmonieux. L'homme, au contraire, est doué de la faculté de connaître ces lois, mais il peut également les méconnaître et par conséquent les violer. Sa perfectibihté est à ce prix. Mais quand il a découvert les lois de sa nature et lorsqu'il les observe, son développement nous paraît ordonné comme celui de la plante et comme celui de l'animal. Sa personnalité concourt à l'accomplissement des lois que la nature seule fait agir dans les créations inférieures. L'espèce humaine atteint, à travers la diversité des circonstances extérieures à sa personnalité, l'unité, l'harmonie qui font notre admiration dans les phénomènes de la vie animale, A ce point de vue la nature physique, qui ne peut désobéir à ses lois, est notre grande institutrice. L'homme et la plante se touchent, mais l'un se connaît et l'autre s'ignore, mais le développement de l'un n'a pas de terme, tandis que l'autre tourne sans cesse dans le même cercle.

— Remarquons encore, dans un ordre d'idées à peu près identique, que l'extrême ignorance et l'extrême science produisent souvent chez les hommes des résultats identiques sous certains rapports.

Le caractère distinctif de l'homme, c'est la perfectibilité.

L'homme peut donc périr, les peuples peuvent donc disparaître, mais les civilisations survivent, les civilisations, c'est à dire les quelques idées supérieures et dominantes auxquelles l'esprit humain s'était élevé à la suite d'efforts successifs tournés vers une direction

SCIENCE SOCIALE

déterminée, sous une certaine latitude et pendant un nombre donné de siècles.

Nous n'avons pas la prétention d'émettre des idées neuves. Mais nous croirons avoir beaucoup fait — car la science n'a jamais rien fait autre chose — si nous pouvons mieux observer certains phénomènes et faire mieux saisir leur enchaînement. Ainsi se précisent et se rajeunissent véritablement les hypothèses anciennes.

Le progrés consUle pour l'homme à acquérir des idées plus jusles et cil plus grand nombre.

10 avril 18G7.

L'esprit humain est soumis à la loi du progrès. Le progrès consiste dans la substitution d'idées justes à des idées fausses ou incomplètes et dans l'augmentation du nombre des idées, Acquérir des idées justes, c'est pénétrer le secret des lois naturelles, c'est se rendre maitre des phénomènes gouvernés par ces lois. Acquérir un plus grand nombre d'idées, c'est connaître un plus grand nombre de lois, c'est encore faire naître — en se soumettant aux lois de la nature — des rapports nouveaux.

I rapprocher. Toule Bar-sur-Seine, 7 juillet 1869.

Avec le progrès du temps, les sentiments de l'homme s'étendent; d'un autre côté, l'idée d'un avenir, qu'elle se place dans le temps ou dans l'infini, se précise et s'élève dans la même proportion. Mais, pai' un phénomène parlicuher, l'inLervalIe qui nous sépare du but

suprême de nos aspirations, s'élargit dans la mesure nirme des progrès de notre intelligence.

I/liomnie sent plus profondément, et, par suite de son progrès môme, la distance qui le sépare des choses infinies à mesure qu'il s'en rapproche davantage par la compréhension.

C'est la différence existant entre ce que l'homme éprouve et ce qu'il conçoit qui donne leur caractère aux passions de chaque siècle. Tout l'intérêt se concentre sur cette lutte intérieure entre des sentiments toujours plus larges et des idées toujours plus hautes.

Ce qu'on peut dire de l'univers, considéré au point de vue de la perfectibilité, c'est qu'il offre une tendance constante à l'organisation. Plus un être est fait pour durer, plus son organisation est achevée et capable de se perfectionner. Une race a plus de chances de progrès qu'un individu, de même que le monde tout entier, par son développement et par sa durée, réalise sans cesse des créations nouvelles, qui sont des créations progressives, parce qu'en elles se résument les créations antérieures, dont elles réunissent les traits et les caractères.

Le progrès accentue les divergences primitives des différents groupes d'êtres.

23 avril 1867.

C'est aux origines de la vie, dans la période d'indécision, que les bifurcations, les séparations se produisent. Une fois que l'être s'est développé, les caractères qui le distinguent des autres êtres qui existent à côté de lui s'accentuent de plus en plus.

La sélection a précisément pour effet de faire pré-

SCIENCE SOCIALE

dominer les caractères fondamentaux et les caractères accessoires. Le chêne ne sort pas de la fougère. Le chêne devient de plus en plus chêne, le singe de plus en plus singe, l'homme de plus en plus homme.

Les civilisations nonvellos développent les iilëcs qiie les civilisations antérieurea ont conçues, mais n'ont pu lïlire CructilicE'.

Paris, 20 novembi-e 1878.

Il y a quelquefois dans le sein des ci\ilisations expirantes des conceptions que l'esprit affaibli d'un peuple est impuissant à développer. Mais une autre civilisation reprend cotte pensée, qui n'a point poussé parce que le sol était épuisé, et, la mêlant avec sa jeunesse, lui fait porter tous ses fruits.

— Nous connaissons que le monde vu actuellement par nous est infini, que la loi, dont nous observons actuellement l'acconipUssement, est étemelle, par une opération d'intelligence analogue à celle qui nous fait dire, en voyant Pierre : Pierre est mortel. L'idée d'infini, à la vue du monde actuel, surgit dans les mêmes conditions que l'idée de mortalité à la vue de Pierre que j'aperçois.

La Booiélé est un être virant; le gouvernement doit être l'eipresaion du rorps soeial qu'il régit, comme la volonté est l'expression de l'organisme individuel.

BaMur-Seine, 5 mars 1868.

La grande erreur de notre temps et de notre pays est de croire que la société n'existe qu'à l'état d'être artificiel, composé d'un assemblage de pièces juxtapo-

8éos, retenues entre elles par un lien appelé gouvernement. Une pareille idée est aussi dangereuse qu'elle est fausse. La société est un être collectif, un composé de phénomènes et de forces organisées pour entrer, les uns îivec les autres, dans des combinaisons naturelles et suivant les lois contenues dans les phénomènes sociaux. Ces lois, suivant lesquelles s'opèrent les coml)inaisons sociales sont, si l'on veut, le gouvernement des sociétés. Mais elles ne forment pas un phénomène à part ; elles ne sont pas situées en dehors d'elles. La société, en vertu de son pouvoir propre, des forces sorties de ses entrailles, accomplit par elle-même son évolution, que personne ne saurait diriger sans violer les lois elles-mêmes qui la gouvernent, sans substituer les conceptions arbitraires de la passion plus ou moins personnelle aux combinaisons que produit la nature des choses. Nous le savons, la vérité est le résultat de la science ; la science ne se développe qu'avec le temps. L'idée générale du gouvernement, tel qu'on l'entend encore de nos jours, extérieur à la société pour ainsi dire, doit régler les rapports des phénomènes sociaux entre eux. Cette idée est née du spectacle offert par le monde jusqu'à ce jour. Le gouvernement, sans lequel en effet la société ne peut pas exister, a été conçu d'une manière imparfaite et qui correspondait à l'état des connaissances humaines. A cette conception incomplète, se substituera une notion plus vraie et qui nous est donnée par la science. La collectivité sociale, comme la personne humaine, n'est qu'un composé de 'phénomènes, un groupe de forces ; ces forces se combinent entre elles, suivant des lois qui, livrées à elles-mêmes, ont plus de vertu et d'efficacité pour faire régner l'harmonie dans le corps social que tous les remèdes

et moyens empiriques tenus en dépôt jusqu'à ce jour dans l'officine gouvernementale.

Le gouvernement, en le prenant tel qu'il existe encore, n'a plus qu'un rôle : faii'e disparaître progressivement son action, pour laisser les lois s'accomplir librement, La liberté, dans l'ordre politique, n'est pas autre chose.

De la vie dans i'orgaiii&me individuel el dans l'orgamsme social. Saint-Julien, 13 novembre 1878.

Peut-être faut-il définir l'organisme, un certain nombre de phénomènes associés à un mouvement qui leur est commun. Je perçois dans un de mes semblables un élément aimable et un élément attractif. Le mouvement ainsi communiqué de la pei'sonne de mon semblable à la mienne, m'attire vers la personne de mon semblable. Les phénomènes ainsi associés à ce mouvement constituent un organisme, et un organisme social. Nous saisissons probablement ici, sur le vif, dans une précision parfaite, les éléments constitutifs d'un organisme en général et de l'organisme social en particulier. L'opinion que la société est un organisme analogue à tous les autres organismes, ayant par suite sa vie propre, s'est présentée à beaucoup d'esprits (Voir Espinas, Introduction); mais c'est là une simple intuition; personne, à notre connaissance, n'a encore fait voir en quoi consiste cet organisme, n'a décrit ses éléments exacts, et montré pourquoi cet oi^nisme peut être rapproché de tous les autres organismes.

Il est probable que nous allons pouvoir ainsi donner une description exacte des éléments constitutifs de la

28i F. DURAND DESORMEAUX.

vie. Du îiioinent où nous avons l'idée de la vie, cette itléo est composée en nous par les éléments précis recueillis par nos sens dans le milieu, et que nous pouvons retrouver par conséquent, par l'analyse, dans ce phénomène composé que nous appelons la vie. La vie est sans doute un composé de plusieurs phénomènes et de mouvements. L'organisme est simple quand il est constitué par un seul mouvement associé à plusieurs phénomènes; il est complexe quand il est composé par un enchaînement de mouvements associés à leurs phénomènes; il est complexe quand il est formé par plusieurs organismes simples. L'organisme est inerte quand le mouvement à l'aide duquel il est reconstitué est latent. Il est probable que le mouvement, dans les organismes inertes, est au repos; dans les organismes vivants, il est au contraire actif, intense, énergique, dynamique, toujours perceptible. De telle sorte que nous pourrons peut-être décider qu'il y a vie toutes les fois qu'il y a une association de mouvement à l'état dynamique et de plusieurs autres phénomènes. Tels seraient les éléments essentiels et généraux auxquels pourrait se ramener tout phénomène de vie. La vie est donc un phénomène composé.

— Dans le repos il y a encore le mouvement par lequel un corps se maintient dans le même état ; c'est en quelque sorte le minimum du mouvement ; c'est le bas de l'échelle.

L'organisme social existe au moment où ce mouvement renaît. Dans les intervalles, il est cependant dans l'intelligence de l'homme et dans ses organes individuels à l'état potentiel.

Les rapports de l'organisme humain avec les phénomènes du milieu autres que les autres organismes

humains, sont des rapports de même nature. Ce sont des rapports intermittents, du moins sur certains points de l'organisme. L'organisme formé par l'association avec le milieu serait ainsi intermittent. L'organisme formé entre l'homme et ses semblables, entre l'homme et tous les phénomènes extérieurs à l'organisme humain, serait un organisme intermittent. Cette intermittence est la raison par laquelle on discute la question de savoir si la société est un véritalïle organisme. I^es uns ne voient que l'intermittence et nient par suite tout organisme; les autres ne voient que l'organisme et nient par suite toute intermittence. Les astres paraissent associés les uns aux autres par un mouvement qui ne cesse jamais ; par suite ils apparaissent comme formant un oiYanisme permanent.

Il y a des points de son organisme propre par lesquels l'homme forme un organisme permanent avec les phénomènes externes à cet oi^nisme. Ainsi l'homme ne se soustrait jamais aux mouvements tels que la pesanteur.

La cohésion, l'affuiité, ne sont sans doute que des formes particulières de la vie dans les corps bruts.

Les corps bruts, les astres meurent (Définition de la vie. Cl. Bernard, Revue des Deux-Mondes, 15mail875).

« Les astres n'ont pas toujours existé, dit M. Faye; ils ont eu une période de formation, ils auront pareillement une période de déclin suivie d'une extinction finale. »

L'éternité des corps sidéraux, invoquée par Bichat, n'est donc pas réelle ; ils ont une évolution comme les corps vivants.

La matière ou les phénomènes quelconques autres que le mouvement, en mi>mc temps qu'ils sont attirés

par un mouvement, le recueillent. Ce mouvement s'associe à ces phénomènes. Il peut renaître ; il reste associé à ces phénomènes. Par suite, ce qui était attraction dans le corps auquel le mouvement a été emprunté, sera amour dans le coi'ps qui a emprunté le mouvement. Nous voyons des germes là où nous considéronè des mouvements qui attirent, nous voyons des milieux là où nous voyons des mouvements qui sont attirés.

« Quand Tharmonie de Tédifice organique est troublée, elle tend à se rétablir ; mais il n'est pas nécessaire d'évoquer, pour expliquer ces faits, une force, une propriété vitale en contradiction avec la physique. Les corps minéraux, en effet, se montrent doués de cette même unité morphologique, de cette même tendance à la rétablir. » Cela veut dire que les circonstances les ont associés au mouvement, lequel était continu dans leur eau-mère, dans le milieu spécial. Ce mouvement a associé les mouvements existant en eux aux particules de l'eau-mère; puis, séparés de cette eau-mère, ils ont emporté ce mouvement avec eux et il peut agir à son tour pour attirer, c'est à dire pour associer les particules du milieu et les faire entrer ainsi dans le cercle d'un corps déterminé. Claude Bernard ne donne pas cette explication. Mais on n'a pas vu que le mouvement est un élément simple qui s'associe à tous les autres éléments simples du monde. Cet élément simple est perçu par des portions spéciales et déterminées de notre système sensitif. Beaucoup de philosophes et de savants n'ont pas aperçu que ce qu'ils entrevoyaient confusément sous le nom d'esprit n'était que le mouvement. Si l'on voulait réserver le nom d'esprit pour le mouvement, il faudrait réserver le nom de matière pour tous les éléments de l'univers autres que le mou-

SCIENCE SOCIALE. 287

vement. Mais si le mouvement est un élément distinct des auti-es éléments du monde, il n'est qu'un élément du monde perçu par nos sens. La force a remplacé l'esprit, mais c'est encore une entité, une notion vague, qu'il faut remplacer courageusement par le mouvement, notion commune mais claire, élément simple perçu par nos sens, sur la nature duquel nous ne pouvons nous tromper, sur la natm'e duquel nous nous sommes fondamentalement édifiés quand nous l'avons montré et perçu sous toutes les formes, dans tous les mouvements qui se passent à portée de nos sens. Grâce à cette vue si simple, la définition et la théorie de la vie ne souffre plus aucun embarras.

La mort vient quand les parties associées par un mouvement sont associées à d'autres parties par un autre mouvement. Mais dans la mort, il n'y a rien de perdu, ni la matière, si l'on enferme sous ce nom tous les éléments associés à des mouvements, ni les mouvements.

Comme il y a un mouvement qui associe enti'e eux les phénomènes du moi aux phénomènes existant chez ses semblables, la société a donc une vie propre; il y a un organisme social; il y a, dans toute la rigueur du terme, une vie sociale.

— Si nous nous bornons à rechercher dans une idée donnée tous les éléments qui s'y trouvent et à suivre ces éléments dans la fonnatioii d'une idée, la science intellectuelle peut atteindre toute la perfection des sciences mathématiques dans lesquelles aucun élément n'échappe à la constatation de l'observateur. De même pour lea phénomènes de conscience; par cela même qu'ils existent, ils sont connus dans toute leur précision et ils ne laissent rien en dehors d'eux.

Où ost la conscience sociale ?

Versailles, 20 juillet 1879.

Où se trouve la conscience dans une société? La (juestion n'est pas diiïérente de celle-ci : Où se trouve la conscience dans Tindividu? Toutes les parties de Têtre social, connue celles de Fetre individuel, communiquent les unes avec les autres. Mais dans Fêtre individuel la conscience n'est pas un phénomène indivisible ; elle est un composé dont les parties se rattachent les unes aux autres, — de même dans l'humanité.

Môme les forces destructives ont leur rôle dans le développement de l'univers.

31 mars 1873.

Tant qu'un phénomène existe, une force existe, c'est à dire la nécessité de sa nature est de se défendre jusqu'au bout, de même que c'est la nécessité des forces nouvelles de supprimer celle-là. La résistance de l'une, l'attaque des autres, contribuent au progrès et à l'accompUssement des destinées générales. Cette lutte fait que rien n'est perdu et que toutes les forces existantes sont employées. L'aristocratie a été une force sociale dont la nécessité est de se conserver jusqu'à ce que les intelligences aristocratiques comprennent la nécessité de la démocratie et de la hberté. Si à l'époque où l'aristocratie était florissante elle avait disparu du monde, il y aurait eu une solution de continuité dans les destinées humaines.

Quand nous étudions un peuple, un individu, nous

SCIENCE SOCIALE. 289

ne devons pas moraliser d'une manière vulgaire. Il faut classer, distinguer paiini les phénomènes qui conservent le peuple et l'individu, d'autres phénomènes qui le détruisent. Le devoir et la nécessité pour l'être, pour l'individu, pour l'intelligence, c'est de s'incorporer dans l'univers les éléments supérieurs de résistance ou d'attaque, car il faut bien remai'quer que tout agent de destruction est en même temps un élément d'organisation; mais il faut toujours se rattacher et on se rattache toujours aux éléments d'organisation conçus comme constituant des phénomènes supérieurs, occupant dans la hiérarchie des phénomènes une place plus élevée.

Le devoir des peuples

... Ces principes s'apphquent aux nations comme aux individus. Les peuples résistent à la destruction en vei-tu des phénomènes impérieux qui s'accomplissent dans leur sein. On appelle devoir l'obéissance à ces propriétés. Un peuple doit résister ou, pour parler scientifiquement, il résiste par la force des choses quaiid il obéit à ces principes supérieurs. Il y a des symptômes qui, au contraire, annoncent la destruction. Ceux qui luttent pour les phénomènes supérieurs, même dans un corps menacé d'une destruction certaine, sont toujours honorés parce qu'ils prolongent la vie de ce corps, et ceux qui triomphent, même contre ce corps menacé, triomphent non par les moyens barbares qu'ils emploient, mais par la force supérieure qui se trouve mêlée à ces moyens barbares; sans cette force supérieure, ils no l'einpoi'leraient pas sur un corps

dans lequel il se passe des phénomènes d'un ordre tHéiiienlaire.

Dos lois morales dans leur rapport avec les lois de la matière.

Saint-Julien, 23 novembre 1878.

L'oxvfîène et Thydrogêne ont la propriété de s'unir et de l'affinité l'un pour l'autre; cela veut dire sans doute que la nature associe habituellement l'oxygène et rhydrogène, et quand nous opérons à notre tour une association de cette nature, nous ne faisons qu'imiter Tacte par lequel la nature, dans les phases toutes puissantes, a associé l'hydrogène et l'oxygène. Cette association constitue un phénomène nouveau qui est l'eau. Mais l'oxygène n'a pas une vertu cachée qui attire rhydrogène ou réciproquement. Ce ne serait dans tous les cas qu'un mouvement attractif lié à l'un des éléments qui attirerait l'autre. Ces réflexions nous conduisent à dire que toute propriété est un phénomène parfaitement tangible, perceptible, et que nous définissons par des termes vagues quand nous n'avons pas pu le constater d'une manière précise.

Un mouvement se produit dans le milieu extérieur; il se communique à mon organisme, il est associé aux phénomènes intellectuels ; puis, après avoir disparu, il renaît dans la conscience, apparaît dans l'organisme et se communique aux objets extérieurs. Pendant le temps qu'il n'était point perçu nous disons qu'il existait à l'état latent.

— L'eau est formée par tant d'oxygène et tant d'hydrogène; telle est la loi de l'eau. Les mouvements de ce corps qui tombe sont composés par des vitesses spé-

SCIENCE SOCIALE

eiales, lelie est la loi de la chute des corps. La loi n'est qu'une formule, la formule constatant les éléments qui entrent dans la composition d'un corps. Il est clair que le même corps doit toujours être composé des mêmes éléments, par suite sa formule ou sa loi ne peuvent pas varier. C'est en ce sens que les lois sont générales, invariables et inflexibles. Mais il ne faut pas prêter à cette invariabilité un autre sens.

Les lois morales et sociales sont donc, si on les prend dans le sens de lois scientifiques, la constatation des éléments qui coniposent un état moral. "Elles formulent cet état — c'est à dire qu'elles disent quels sont ces éléments jus dicere. — Si elles sont armées d'une puissance pour maintenir l'état moral et social qu'elles constatent et définissent, c'est en vertu d'un phénomène nouveau qui s'ajoute à la loi.

Il faut peut-être reconnaître que la loi se distingiie toujours de la formule, en ce qu'elle implique une nécessité. Quand les phénomènes, en s' associant -d'une certaine manière, ont toujours formé un autre phénomène, nous ne pouvons pas admettre que les choses se pourront passer autrement. Par nous, elles doivent toujours se passer de la même manière. La nature n'a déposé dans notre esprit aucun élément qui puisse nous faire croire qu'elles se passeront d'une autre manière. Pour nous, il y a nécessité que les choses se passent ainsi.

Le devoir, l'obligation ont aussi leur formule et leur loi. La loi a surtout un caractère de nécessité et d'universalité. C'est pourquoi elle s'applique dans l'état social à tous les cas particuliers.

'2!^i F. OTRAND DESORMEAUX.

ÏA^n intuitions de Tinstinct ont en tout ordre et particulièrement dans les ticicnoos morales précédé l'analyse ; Thypothèse est encore nécessaire à l'investigation expérimentale.

Bar-sur-Seine, 8 janvier 1867.

Guidée par son instinct, par ces pressentiments qui précùdent la science et lui fournissent ses hypothèses, riiuinanité, prise en masse, ne s'est pas trompée; seulement, dans cette matière comme dans toutes les autres, elle a débuté par la complication : les peines ont correspondu à l'idée qu'on se faisait du crime, et les châtiments ont reflété fidèlement l'ignorance plutôt que les erreurs de l'esprit humain. L'instinct est un guide sûr, mais n'étant pas corrigé et éclairé par la raison, il est violent, excessif, brutal, dans les procédés auxquels il a recours; il a même je ne sais quelle gaucherie et quelle maladresse. La raison, qui n'est que l'instinct perfectionné par l'éducation et des observations, l'éclairé et le corrige. La raison est ambitieuse quand elle donne le nom de lois aux prescriptions qu'elle trouve écrites dans la conscience humaine et dans les nécessités de notre nature et de l'ordre social. La science seule a le droit d'édicter des lois, parce qu'elle les trouve non plus dans les pressentiments de la conscience humaine, non plus dans les données de la raison, mais dans l'analyse des faits eux-mêmes et dans une analyse vérifiée par l'expérience.

L'instinct et la raison peuvent embrasser du premier coup tout ce qui intéresse l'humanité ; ils n'ont point à procéder par des observations lentes et minutieuses, infinies ; ils n'ont qu'à traduire les impressions de la nature humaine. Si, pour parcourir sa route, l'humanité avait été forcée d'attendre les révélations de la science.

elle n'aurait pas pu faire un pas ; la science elle-même ne serait pas née. Le sentiment a été notre premier guide, notre premier maître, et l'immanité a dû se soumettre aux prescriptions dérivées de cette source comme à des lois nécessaires et en harmonie avec l'état des temps pour lesquels elles ont été édictées. Elles sont les premières assises de cette législation dont la science elle-même n'achèvera jamais le couronnement qu'elle demande à commencer. C'est donc dans l'analyse des faits pris en eux-mêmes que nous devons chercher aujourd'hui la vérité à laquelle notre temps aspire.

II résulte de tout ce qui vient d'être dit que la science ne posera pas de principes nouveaux, qu'elle ne promulguera pas de vérités inconnues, qu'elle ne détruira pas de fond en comble l'édifice élevé par les législations de tous les siècles, mais qu'elle restreindra la part de l'ignorance, de l'empirisme et, par suite, de l'erreur (l'homme ne pouvait pas et ne devait pas se résoudre à ne pas agir même dans les cas où la voie n'était pas assurée); qu'enfin, et c'est là son caractère essentiel, elle posera des bases incontestables et déduira des faits, des lois infaillibles, puisqu'elles peuvent être vérifiées par l'expérience. A la différence des révolutions, c'est encore une de ses conditions de ne procéder que lentement et par des études suivies.

Notre temps a soif de certitude sur tous les points et dans tous les cas.

Interdire à l'esprit humain, au nom du sentiment et de la raison, le droit d'explorer par l'analyse expérimentale des régions où elle n'a pas encore pénétré, ce serait tarir en lui la source du progrès; il ne serait pas moins antiscientifique de nier au nom de la science les révélations du sentiment ou de la raison. Une

20i F. DURAND DESORMEAUX.

scioiiio pareille serait, en quelcpie sorte, parricide; toute vérilication expérimentale a été précédée et guidée par luie hyotliùse formée par le sentiment ou la raison, par une intuition du plan suivi par la nature dans la formation des cires. Nier d'avance les données du sentiment, c'est interdire le droit de former des hypothèses.

Une idée anticipée ou une hypothèse est le point de départ nécessaire de tout raisonnement expérimental. Sans cela, on ne saurait faire aucune investigation ni s'instruire; on ne pourrait qu'entasser des observations stériles. Si l'on expérimentait sans idée préconçue, on irait à l'aventure; mais, d'un autre côté, si l'on observait avec des idées préconçues, on ferait de mauvaises observations, et l'on serait exposé à prendre les conceptions de son esprit pour la réalité.

Les idées expérimentales ne sont point innées. Elles ne surgissent point spontanément; il leur faut une occasion ou un excitant extérieur, comme cela a lieu dans toutes les fonctions physiologiques. Pour avoii' une première idée des choses, il faut voir ces choses; pour avoir une idée sur un phénomène de la nature, il faut d'abord l'observer. L'esprit de l'honune ne peut concevoir un effet sans cause ; de telle sorte que la vue d'un phénomène éveille toujours en lui une idée de causalité (cette idée, on peut en convenir, n'est pas plus innée que les autres). Toute la connaissance humaine se borne à remonter des effets observés à la cause.

Il ne faut jamais faire des expériences pour confirmer ses idées, mais bien pour les contrôler.

— Les principes qui gouvernent les sociétés varient avec le degré de développement de ces sociétés. Sup-

posons une société très civilisée; il y a chez elle des règles supérieures à d'autres, parce que le jeu des phénomènes de l'univers nous montre aussi qu'il y a une hiérarchie dans leurs lois.

La science ae peut sauver toujours Us corps sociaux menacés, mais elle seule j réussit quand cela est possible.

Rambouillet, 21 novembre 1873.

En politique, les moyens approuvés par la raison et la conscience peuvent ne pas concourir à l'amélioration du corps social, parce qu'un événement fortuit peut toujours frapper de stérilité les combinaisons les plus légitimes; mais ces moyens seuls sont capables de sauver ou de fortifier le corps social, quand celui-ci est encore en état d'être ranimé.

De l'aulorito dans l'organisme social.

Sainl-Julien, 13 décembre 1877.

Il nous faut maintenant modifier notre théorie de l'autorité telle que nous l'avions conçue autrefois. Le milieu externe nous offre constamment le spectacle de phénomènes transmettant à d'autres leur mouvement et leur action, les uns enchaînés aux autres dans les liens du commandement et de la subordination. Il en est de même des phénomènes externes par rapport à notre organisme, et des phénomènes de notre oi^'anismepar rapport aux phénomènes du milieu externe, les uns jouant tour à tour vis-à-vis des autres les rôles de phénomènes dominateurs et de phénomènes subordonnés. Quand le milieu nous transmet un mouvement,

nous avons Tidéc de rautorité : rautorité du milieu sur nous. — Qucind nous transmettons un mouvement au milieu, quand nous le modifions ou le disposons selon un certain ordre, dont l'idée a été recueillie dans rinlelligence, nous avons l'idée de notre autorité sur le milieu. Mais, ne l'oublions pas, c'est d'abord le milieu externe qui, transmettant les mouvements dont il est animé à nos oignes, détermine en nous l'idée de l'autorité. Ou plutôt nous reconnaissons que le milieu, c'est à dire les forces infinies du monde, sont situées en dehors de nous, constituent pour nous Vautorité souveraine, l'autorité en dernier essort. Toute l'autorité dont nous disposons n'en est que l'émanation et l'écoulement.

L'action autoritaire que nous exerçons sur nos semblables ou sur les animaux est une action analogue à celle que le milieu exerce sur nous. Il y a la coercition absolue, celle qui enchaîne nos membres ou les dirige forcément dans un certain sens. — Il y a la crainte de cette coercition, par laquelle nous influons aussi sur nos semblables. — Il y a aussi la seule influence morale, le mouvement, l'acte, l'énergie vitale par lesquels nous agissons sur les idées de nos semblables pour les grouper dans un certain ordre, sur leurs actes, en leur transmettant le mouvement qui nous anime, pour les diriger dans un certain sens.

L'univers est conduit par des lois. Ce sont ces lois, recueillies dans l'intelligence, qui conduisent les sociétés où l'intelligence est le partage de la grande majorité des citoyens. Mais il y a des lois de plusieurs sortes, lois matérielles, lois morales. La loi matérielle commande là où la société n'est composée que d'intelligences encore grossières ; les lois morales commandent

SCIENCE SOCIALE. 297

I les sociétés civilisées. Même dans les sociétés civilisées,

if les lois matérielles s'appliquent encore aux esprits

I rudimentaires.

I Le droit consiste dans les principes universels que

le spectacle du monde grave dans les intelligences. Le droit reste la force suprême, parce que ces principes s'imposent à toutes les intelligences, déterminant des actes sociaux à la force desquels l'individu ne peut se soustraire. L'image du droit peut se voiler un instant dans les intelligences ; le milieu externe, qui ne passe pas, lui rend vite son empire; c'est pourquoi le droit a toujours le dernier mot.

Dans un pays où toutes les intelligences sont à peu près égales, c'est le suffrage universel qui s'établit et qui gouverne.

De l'aulorilë paternelle. Comparaison avec celle dp la loi.

Sainl-Julien, 29 novembre 1878.

Le père est armé d'une autorité naturelle sur ses enfants. Voici en quoi consiste l'autorité paternelle- La voix du père, par exemple, ses regards font naître des mouvements qui sont transmis à l'enfant pour le déterminer à agir dans telle ou telle direction. Quand nous disons à un enfant : Marche en avant, viens, il y a, outre les mouvements médiats qui seront évoqués par ces mots entendus par l'enfant, un ton de commandement, un accent d'autorité qui n'est autre qu'un mouvement, lequel, communicpié à l'enfant, lui donne déjà une impulsion qui le dispose à agir dans le sens que compléteront plus tard de véritables mouvements de locomotion. C'est, à proprement parler, dans les

numveinonts ainsi communiques, ainsi subis, que consiste* rautoritr et Tobéissance morale. L'autorité et robtMssance dite physique ou matérielle se manifesteront par d'autres mouvements. En effet, la nature se chai'f^e d'adapter des mouvements à d'autres mouvements, par exemple au mouvement du feu qui nous l)rrtle et nous repousse; les circonstances ont pu ajouter un mouvement plus fort, plus étendu, un mouvement de locomotion, déterminé originairement ou actuellement en nous par une impulsion violente autre que celle du feu (un coi^ps étranger qui nous repousse à ({uelques pas et nous force à remuer les jambes, les l)ras, tout le corps). De même, ce mouvement de locomotion que mille impulsions externes ont communiqué et appris à l'enfant pourra, sous l'empire des circonstances qui joindront les deux mouvements dans la nature, s'adapter au mouvement communiqué par la voix ou le regard du père. Le père lui-même, si l'enfant ne sait pas encore joindre à l'impulsion que lui communique la parole un mouvement locomoteur, le père pourra en môme temps qu'il communique une certaine impulsion par la parole, employer un autre mouvement (celui-là plus fort, plus étendu) pour faire marcher l'enfant et pour lui apprendre ainsi à joindre un mouvement locomoteur dans ses jambes et dans son corps au mouvement impulsif qui lui a été communiqué dans les oreilles. D'ailleurs, le mouvement purement impulsif et délicat n'entraîne pas nécessairement le mouvement locomoteur, mais associé à lui il le fait renaître, comme le ferait renaître n'importe quel phénomène originairement associé à ce mouvement locomoteur. — Nous appelons contrainte morale, autorité morale, le mouvement attaché à la parole et perçu

dans l'organisme sensible et délicat de l'oreille. Si nous communiquons à l'enfant, par un mouvement venu de noti'e bras, de notre main, de tout notre corps

-et non plus seulement de notre bouche, de notre larynx, un mouvement locomoteur, dans ce cas on dit que nous ag'issons matériellement sur lui, que nous exerçons une contrainte physique. Dans les deux cas cependant, on le voit, le mouvement est de même nature ; seulement, dans un cas il est plus léger, plus

-délicat, moins tangible en quelque sorte, et s'adresse à des organismes plus délicats, plus sensibles; dans l'autre, il y a quelque chose de plus fort et de plus grossier ou de plus facile à apercevoir, il s'adi'esse à des organismes moins délicats.

C'est dans ce sens que les lois civiles, morales, criminelles, politiques, contiennent à la fois des préceptes (moraux) et des contraintes (physiques). Quand la loi dit : L'enfant obéit au père, le père exerce l'autorité sur l'enfant, elle reconnaît que l'enfant est placé sous la dépendance de l'impulsion du père. Mais elle ajoute une sanction à sa formule ou à son précepte : l'enfant qui n'obéit pas y sera contraint par la force. La force, dans ce cas, ce sont les mouvements plus ou moins forts que l'État, les fonctionnah'es délégués communiquent à l'enfant pour le faire agir dans le sens indiqué par l'état naturel et formulé par la loi. Les modes de coercition sociaux légaux varient beaucoup. Tantôt ils consistent dans des mouvements très énergiques, tantôt dans des mouvements moins violents, selon le degré de la culture au miheu de laquelle ils se produisent.

— Nous ne nous égarerons point dans nos études si nous n'appliquons jamais nos procédés d'inquisition et d'analyse qu'à des phénomènea ou états muraux parfai-

teincnt observés par nous, existant réellement dans le milieu où nous opérons. Ainsi circonscrites, nos études peuvent toujours, dans un état donné, observer, préciser, analyser tous les éléments dont il se compose. Toutes les fois qu'un état moral est conçu par nous, il peut prêter à une analyse exacte dans la mesure des éléments qui constituent une notion dans notre intelligence. Nous pouvons rendre une raison parfaite de cet état.

— Le mouvement de retraite circonscrite que détermine en moi la douleur brûlante du feu est un mouvement de même nature que le mouvement de retraite communiqué par un corps quelconque qui m'a heurté et repoussé antérieurement, si dans une opération de l'esprit je compare les mouvements qui sont les mêmes à un certain point de vue ; associés dans l'intelligence après s'être produits séparément dans la réalité, ils peuvent s'associer dans la réalité, et c'est ainsi que je découvrirai le moyen d'échapper plus complètement à une brûlure du feu. C'est là une invention véritable. Tous les éléments ont été fournis par la réalité, mais ils n'ont pas été associés au moment où ils ont été recueillis dans l'organisme. En dehors de l'opération intellectuelle que nous venons d'indiquer, le milieu naturel peut faire coïncider les deux mouvements, l'éducation peut nous apprendre aussi à les associer. C'est ainsi qu'un mouvement s'ajoute à un autre pour former des enchaînements très complexes.

— Il n'y a, entre les phénomènes de l'ordre moral et les phénomènes de l'ordre physique, que des différences de degré. Les phénomènes moraux, comme les phénomènes physiques, peuvent prendre, à un instant donné, le caractère intellectuel, idéal. Mais

SCrEKCE SOCIALE.

ce caractère, tel que nous l'avons défini, ne distingue nullement les phénomènes moraux des phénomènes physiques, 11 peut s'associer aux uns comme aux autres, seulement c'est dans les sciences morales qu'il est observé et étudié. Les autres sciences le négligent. On peut d'ailleurs appliquer à la dualité et à l'antagonisme qu'on a cherché à établir entre les uns et les autres, ce que Claude Bernard a dit à propos des phénomènes vitaux et physiques (Revue des Deux Mondes, Définition de la vie, 15 mai 1875) : Entre les phénomènes de la nature inoi^niques et les corps vivants « n'y aurait-il pas des différences de degré qui nous font illusion par leur grande disproportion? » P. 334. — «La chimie a prouvé que tous les corps vivants sont exclusivement formés d'éléments minéraux empruntés au milieu cosmique. Le corps de l'homme, le plus complexe des corps vivants, est matériellement constitué par quatorze de ces éléments. On comprend bien que ces quatorze corps simples puissent, en s'unissant, en se combinant de toutes les manières, engendrer des combinaisons infinies, et former des composés doués des propriétés les plus variées ; mais ce qu'on ne concevrait pas, c'est que ces propriétés fussent d'un autre ordre ou d'une autre essence que ces combinaisons elles-mêmes,

» En résumé, l'opposition, l'antagonisme, la lutte établie entre les phénomènes vitaux et les phénomènes physico-chimiques par l'école vitaliste, est une erreur dont les découvertes de la physique et de la chimie modernes ont fait amplement justice... »

« Il n'y a aucune différence scientifique dans tous les phénomènes de la nature, si ce n'est la complexité ou la délicatesse des conditions de leur production

(jui 1rs riMidciit |)lus ou moins difliciles à préciser ou à (listini^uer. Tels sont les principes qui doivent nous diriger. » P. 3;î9.

Nous avons considéré comme simples au point de vue des sciences sociales, bien qu'ils ne le soient pas au point de vue de la chimie et de la physique, certains éléments dont les combinaisons constituent tous les états moraux que Tobservation nous montre. A ces éléments simples, constitués par les sons, les couleurs, les saveurs, les résistances, les contacts, il faut ajouter les mouvements et peut-être les plaisirs et les douleurs, r.a douleur est attachée au plaisir comme le mouvement attractif au mouvement répulsif. Aux cinq sens, par conséciuent, il faut ajouter deux autres sens : un sens pour le mouvement, un sens pour le plaisir ou la douleur. Tous les composés moraux peuvent se décomposer en ces éléments.

— La fatigue est une variété de la douleur. Dans l'ordre moral, elle s'appelle Vennui.

Le mouvement est attaché à tous les phénomènes moraux comme aux phénomènes physiques. Il joue par conséquent un rôle important dans les combinaisons morales.

L'observation spontanée de la justice rendrait le gouvernement inutile. Le gouvernement a sa raison d'ôtre dans l'inégalité des esprits qui n'ont pas tous des notions exactes de la justice.

Saint-Julien, 44 décembre 4878.

Dans une société où toutes les intelligences seraient à peu près égales en force et en étendue, l'autorité se personnifierait à peine dans les individus, elle appartiendrait aux notions de justice et de vérité gravées

SCIENCE SOCIALE

dans l'esprit fie chacun. Ce ne serait plus un homme, mais ia justice, qui commanderait.

La variété dans la distribution des dons intellectuels fera que chacun commandera dans l'ordre de connaissances ou de vérités dans lesquelles il excellera, et qu'il obéira dans l'ordre de celles qui, n'ayant pas été cultivées en lui d'une manière spéciale, seront échues en partage à d'autres.

Plus sera profonde l'inégalité entre les intellig;ences et, par suite, entre les situations sociales, plus aussi l'autorité sera forte dans certains hommes ou dans certaines classes de la nation. 11 arrivera môme, dans ces sociétés, que les principes de vérité, de force, de justice, existant à l'origine dans ceux qui sont investis de l'autorité, seront violés en quelque sorte par la personne et par l'appareil matériel de sa situation sociale. Au contraire, chez les peuples où les lumières sont partout répandues, l'homme qui commande disparaît bientôt dans les principes qu'il se contente de représenter. Il n'est plus que l'organe de la justice, et un organe qui ne supplante jamais la pensée qu'il est chargé seulement de manifester.

Dans tous les cas, l'autonlé appartient toujours à celui qui contient en lui-même et manifeste avec le plus d'énergie ou d'étendue les principes généralement admis par la nation.

e le Aiit pas. Des di-oits politiques a ccoi'. Rambouillel, 5 dikembre 1873.

On parle dans noti'e temps de la nécessité d'accorder des droits politiques à la femme.

;k)i F. DURAND DESORMEAUX.

La société ne peut pas plus créer des droits que les supprimer. Là où le sentiment de ces droits n'existe pas encore, la où il n'est pas encore réclamé par le profères ou le développement de l'esprit dans une direction donnée, là où ces réclamations légitimes de la nature ne se produisent que sous une forme isolée et dans quelques individus exceptionnels, le droit ne saui*ait être reconnu socialement à ceux qui ne le réclament point parce qu'ils n'ont pas encore obtenu la notion de ce droit, sans amener des complications inutiles et dangereuses, sans détruire l'harmonie du corps social. Des femmes se sont rencontrées qui ont fait valoir leurs droits à l'exercice du pouvoir politique et qui se sont montrées en pleine possession des idées, bases de ces droits. Elles ont constitué une exception, même chez la nation qui leur a reconnu ces droits. Dans d'autres peuples où la notion d'égalité était plus développée, où l'on n'accordait point à l'individu ce que l'on n'accordait pas à la classe (ou même au peuple tout entier), on a fait des lois pour s'opposer à l'exercice du pouvoir politique par les femmes. L'égalité abstraite ici, là la reconnaissance des droits ou privilèges existants comme de ceux qui se produisent, expliquent peut-être pourquoi l'Angleterre a devancé la France dans la question des di'oits politiques de la femme.

Du bon sens.

Le bon sens général fournit des indications précieuses. Il est le résumé le plus pur, le plus vrai de ce passé sur lequel il faut absolument s'appuyer si l'on veut faire un pas sûr vers l'avenir. Personne n'a mieux

SCIENCE SOCIALE. 305

montré que Proudhon les l'aisons vraies des opinions et des institutions établies, personne n'a mieux montré leur utilité, leur nécessité en même temps que leur imperfection. On pourrait appeler son œuvre la critique du bon sens.

Mais il a été enchaîné par son respect de la vérité établie. 11 n'a pu s'élever au-dessus d'elle pour découvrir la vérité encore inconnue. Il a été arrêté dans le bon sens général.

Le sentiment, plus fori qae l'idée.

Bar-sur-Seine, ]'■ janvier 186a.

Pour qu'une opinion puisse régner définitivement sur les hommes, elle doit s'adresser à leurs sentiments en même temps qu'à leurs idées pures. Il laut prendre la nature humaine tout entière, et s'il fallait choisir, on la conduirait avec plus de sûreté par le sentiment que par l'idée pure.

Les idées qui dirigent la vie sont celles qui nous apparaissent non seulement comme vraies, mais qui nous plaisent encore comme vraies. — Le sentiment répond à ce qu'on nomme l'intérêt. Seulement l'intérêt est inférieur ou élevé, au point même de se confondre avec l'idée pure, selon le degré du sentiment auquel il correspond.

ne l'accord des instilulions les unes avec les aulres et avec les lieux où elles s'établissent.

Versailles, 27 octobre 1876.

Rien de dissonnant comme un peuple nouveau, ou des institutions modernes transplantées sur une vieille terre.

lUK) F. nrnAXD desormeaux.

j!is(iirii ro que les costumes, les mœurs, les lois, les lorps, i(»s habitudes de Tesprit aient été modifiés dans cette direction que crée toujours à la longue la vue des mers ou le spectacle des montagnes, Téclat du soleil ou un ciel voilé, la chaleur ou le froid, — l'homme forme un désaccord avec les lieux qu'il habite.

A Rome, le gouvernement constitutionnel n'est pas chez lui. Au contraire, la religion catholique, dont les débuts misérables juraient avec les grandeurs de l'empire romain, avait fini par se manifester dans des cérémonies, des édifices, un art et une autorité en harmonie avec la majesté des lieux. Les empereurs absolus et les papes infaillibles sont les produits d'une terre qui porte à leur plus haut degré de perfection les principes, quels qu'ils soient, déposés en elle. L'état équilibré dans une liberté idéale peut naître aussi sur ces rivages sans bornes et dans ces lieux couverts d'une beauté achevée...

En Grèce, le gouvernement et les chambres, sortis d'une fabrique étrangère, sont presque ridicules en face de ces lieux qui inspirèrent autrefois une société parfaite. Le Musulman s'est mis en harmonie avec le Bosphore. Les Russes, installés à Constantinople, feraient longtemps l'efTet de ces étrangers qui jurent avec le costume, les mœurs, les habitudes inspirés par les lieux qu'ils traversent.

Un gouvernement libre peut naître sur les bords du Bosphore; mais sous l'action du milieu il se met, comme le pouvoir absolu lui-même, en harmonie avec la nature dont il subit les influences permanentes.

La caiistilution fraiiçaisc.

Ce qui me plaît dans la constitution, c'est qu'elle n'est pas parfaite.

Elle débute, comme tous les êtres destinés à vivi'e, par des tâtonnements qui laissent pluce à toutes les améliorations, à tous les déveloiipements.

Il faudrait se défier d'une constitution [irodige, logique, réalisant toute la perfection absolue, Elle ne vivrait pas, puisqu'elle ne laisserait aucune place au progrès, qui est le principe de l'action. Ce serait le sépulcre de l'esprit national.

Quand, sous l'empire des préoccupations i on étudie la politique d'État et les discussions des Chambres des États européens, on reconnaît que tous les pei'sonnages qui ont occupé la scène depuis -1789 ne sont que les héritiers affaiblis de l'aristocratie féodale. On voit dans leurs ruses, leurs ai'guties ou leurs excès le signe de leur faiblesse et l'on regarde monter au pouvoir les populations ouvrières.

Ces populations sont arrivées à la conscience de leur force et de leur nombre, avant d'être parvenues à l'instruction et à l'aisance. Elles s'empareront du pouvoir dans un temps plus ou moins court. Elles auront des mouvements sublimes et commettront des actes féroces jusqu'à ce qu'enfin, sur toute la surface du vieux continent, elles se soient formées, élevées et instruites

:M)H F. nniAND DKSORMEAUX.

au pouvoir et à la vie sociale par la pratique du pouvoir et (les lois sociales. Donc tout ce qui reste de la noblesse, ce ({u'on appelle la boui'geoisie sera recouverte par ce niênu» mouvement dont elle n'aura pas prévu l'étendue et n'aura pas su démêler, sous des misères, des barbaries, des férocités infinies, le caractère fatal et triomphateur.

La foi libL^rale philosophique aura son heure d'intolérance comme les dogmes religieux ; la science positive fonde seule un libéralisme durable.

La foi philosophique est venue se placer à côté de la foi religieuse. La révolution accomplie n'est pas aussi radicale qu'on le prétend ; elle est tout entière dans le concordat signé entre deux croyances, dont l'une, si elle n'a pas inspiré des vertus plus hautes, est certainement plus rationnelle et plus vraie. Mais que nos philosophes libéraux ne se fassent pas d'illusions : pour faire pénétrer leur doctrine dans le monde, ils se réclament de la liberté; le christianisme n'a pas agi autrement le jour où il a réclamé sa place dans l'empire romain; le jour où son rôle est devenu prédominant, où sa victoire a été certaine, il a changé de langage et il a emprunté les pratiques du despotisme pour étendre et affermir son pouvoir, fondé par la liberté.

Notre temps verra un spectacle analogue; et la foi libérale est destinée à succomber dans les mômes épreuves que la foi chrétienne; toutes les doctrines qui reposent exclusivement sur le sentiment, sur l'instinct, sur les intuitions peuvent contenir dans leur sein quelque part de vérité ; mais, à coup sûr, comme le sentiment n'est pas toujours tempéré par la raison et comme d'une autre part les principes généraux qu'il

proclame ne sont pas de nature à Otre reconnus par tous, elles sont condamnées par leur nature à être exclusives et elles ne nous apporteront pas la liberté. Seule la science, par cela même qu'elle peut donner la vérité complète sur les points qu'elle étudie, peut aussi donner la liberté qui est l'ordre et la justice fondés sur l'assentiment universel, c'est à dire l'adhésion de tous les esprits sains à des principes évidents.

L'évidence, telle est en effet la grande force dans laquelle se confie l'homme de science, celle qui fait de lui un homme libéral. Qui donc, parmi les savants, chercherait à imposer ses croyances scientifiques par des moyens flétris sous le nom de gouvernementaux? Personne ne songera plus à recourir à la contrainte le jour où les vérités morales, envii"onnées de la lumière scientifique, ne seront plus niées que par les aveugles ou les Fous. On y croira comme on croit aux vérités révélées par les mathématiques ou par la chimie. Sans doute ces règles connues ne supprimeront pas les passions humaines, pas plus que lois de la physiologie n'empêchent les hommes de se rendre malades ; mais on ne li'ouvera plus de malades qui se croient bien portants et qui vont communiquer leurs maladies à la société dans laquelle ils vivent. Ce jour-là le bon sens régnera dans l'humanité, et un grand pas aura été fait vers l'idéal dont les sociétés humaines doivent se rapprocher constamment sans cependant l'atteindre jamais.

Le christianisme a été une réaction de l'esprit contre la chair, de la liberté de l'intelligence contre la fatalité des sens. Comme toutes les réactions, le phénomène a été poussé à l'extrême; le monde moderne a réagi à son tour contre l'exagération de la doctrine. L'huma-

310 F. Dl'RANM) DESORMEAUX.

iiilé marche ainsi de réactions en réactions. La Grèce, à un instant de Thisloire, a seule réalisé cet équilibre que la science nous rendi'a peut-être. L'humanité est un pendule; au début des civilisations et dans leur décadence, Tamplitude des oscillations est portée à son maximum; puis, gi-àce aux progrès, elles deviennent de moins en moins fortes ; la civilisation idéale serait cet état dans lequel le pendule ne serait plus animé que d'un mouvement doux et lent qui attesterait seulement la vie.

La religion comme la science élève l'homme au-dessus des intérêts personnels et immédiats.

29 avril 1873.

La science générale et, avant la science, la religion — excellents moyens pour fortifier Tintelligence. Elles apprennent à préférer l'intérêt général à l'intérêt particulier, l'intérêt futur à l'intérêt immédiat. Dans quelque ordre que ce soit, il n'y a pas de force morale, d'étendue et de pénétration intellectuelles sans cette faculté de préférence entre le bien-être général et le bien-être personnel, entre le bien-être personnel éloigné mais durable et le bien-être immédiat mais passager.

Le trait caractéristique des peuples qui tombent, c'est qu'ils deviennent incapables de calcul et ne peuvent pas résister à leurs instincts.

Hiérarchie de phénomènes nécessaires dans l'homme.

Paris, 21 décembre 1873.

Quand les phénomènes inférieurs n'obéissent pas aux phénomènes supérieurs d'où dérive le pouvoir

SCIENCE SOCIALE

volontaire, nous en supportons dans notre système moral Ja responsabilité morale : le trouble, la rupture de l'équilibre, la souffrance, le sentiment de l'impuissance morale. Cet individu, ce peuple devaient nécessairement accomplir l'action qu'ils ont accomplie, mais l'accomplissement de cet acte leur coûte leur prospérité ou leur vie morale. Ce qu'ils devaient accomplir si l'on se place au point de vue de l'enchaineraent nécessaire de tous les phénomènes du monde dans l'immensité du temps, ils devaient l'empêcher si noufi ne considérons que le bonheur personnel de l'agent et les impulsions définitives de sa nature. Ainsi, tel acte ne devait pas se produire si l'homme ou le peuple voulaient assurer leur prospérité. Mais le point de vue particulier a été sacrifié, dans l'ordonnance du monde et dans ce cas, au point de vue général. Il a été sacrifié au point de vue de noti'e intérêt propre, car au point de vue général il n'y a pas de sacrifices, il n'y a que des phénomènes s'accomphssant en vertu de leurs lois. Nous disons : tel acte devait se produire si l'homme ou le peuple voulaient assurer leur prospérité, comme nous disons : telle quantité d'oxygène, telle quantité d'hydrogène devaient se rencontrer dans telles conditions si elles voulaient produire de l'eau. Or, l'oxygène et l'hydrogène ne pouvant que vouloir produire de l'eau, ces éléments ne sont pas cbai^és d'accomplir les lois générales du monde.

Celui donc qui se préoccupe de l'accomplissement des lois générales du monde plutôt que de l'accomplissement de ses lois propres, montre par là même qu'il ignore les lois générales du monde. Il se laisse guider par des maximes commodes pour l'ignorance et la paresse de l'esprit; ses pensées sublimes sont sans

application avec les circonstances auxquelles il les appli(pio, et ces pensées sublimes ne sont que des mobiles intellectuels d'ordre inférieur. Quand Thomme a ol)éi aux lumières de sa conscience, quand il a fait tout ce que lui commandaient les lois de sa nature, c'est aloi's seulement qu'il a le droit, s'il est frappé, de chercher son refuge et sa consolation dans l'idée de la nécessité des événements. Celui qui débute par la contemplation des lois éternelles avant d'avoir agi, celui-là ne trouve point la consolation et le refuge qui sont offerts au juste ; il trouve le sommeil, la torpeur ou l'ivresse de l'intelligence, qui n'ont rien de commun avec la contemplation d'un esprit élevé, qui comprend, juge et approuve ce que ses efforts antérieurs et l'obéissance aux lois de sa nature l'ont rendu capable de voir.

Les peuples ne meurent pas.

3 novembre 1872.

Quelqu'un comparait l'autre jour la France à un malade qu'il fallait faire soigner par des médecins. On doit faire observer, cependant, que les malades ordinaires ne courent pas les mêmes dangers que les peuples malades ; les premiers peuvent être tués par leurs médecins, les seconds échappent à la mort, et leurs médecins ne peuvent que les rendre boiteux ou aveugles à perpétuité.

Même idée.

Paris, 25 janvier 1875.

Une race ne s'anéantit pas à la manière de l'individu. Elle commence par s'affaiblir physiquement et

moralement, et puis elle est conquise, dispersée, et tinit par disparaître.

L'esprit de nationalité groupe les uns à côté des autres les individus d'une même race ; quand cet esprit s'efface, les individus se séparent, Us s'unissent avec des individus appartenant à d'autres races, la nationalité périt.

L'expression acitoyeti du monde n est fort iiiesaele.

Paris, 11) novembre 1873.

Quand on est né dans un état organisé, on ne peut pas cesser de rester uni à ses concitoyens par les idées identiques qui ont pour objets les éléments externes constituant l'état. Avant d'être citoyen du monde et ami de l'humanité tout entière, on a été placé par la nature dans une société limitée. On ne peut pas être un ami sincère de l'humanité si l'on n'est un citoyen observateur fidèle des lois de la société particulière à laquelle on appartient. D'ailleurs, dans l'état actuel du monde, il n'y a pas de citoyens du monde; nous sommeFi unis à tous nos semblables par des rapports naturels et spéciaux, qui ne sont point des rapports politiques.

Ce sont les États qui sont unis avec les États par ces rapports politiques, et le citoyen d'un État traitant avec le citoyen d'un autre État en matière sociale et politique, doit observer les rapports qui unissent l'Étiit donl. il fait partie avec l'autre État.

S'il viole ces rapports, il viole le« lois mèmeft du monde. La trahison est un troulilft introduit iliiiiB les lois de gravitation politique qui r^glmiUo» i'«pp'irt« ilfs États considérés seulement (:oTnm*T fetiilsifulro Min

31 i F. DUKANl) DESOUMEAUX.

Les rappoits internationaux appartiennent encore à l'état de barbarie.

Les rapports entre les membres d'une nation sont réglés aujourcVliui par la loi supérieure de la civilisation et de la justice; les rapports de cette nation avec une autre nation sont encore régis par les mœurs barbares qui, dans les sociétés primitives, gouvernaient les individus faisant partie de ces sociétés. Curieux caractère de Thomme d'État moderne, à la fois primitif et policé ! — civilisé dans les rapports avec sa famille et ses concitoyens, et barbare quand il envisage les rapports de sa nation avec une autre nation !

Avenir de la Prusse.

21 septembre 1867.

La Prusse n'est qu'à l'aurore de ses destinées. Il n'est pas difficile de s'en convaincre, si l'on considère que, dans les circonstances actuelles, elle a remis le soin de la conduire à un homme qui n'est ni un philosophe, ni un historien, ni un littérateur, ni un poète, ni même un professeur, qui est simplement un homme d'action, animé d'un grand dessein. Cet homme, qui a tourné toutes ses vues vers l'agrandissement de son pays, appartient à une race d'hommes à peu près disparue dans les autres pays de l'Europe, en France et en Angleterre. C'est une sorte de Richelieu attardé dans le xix® siècle. Ne lui demandez pas de conceptions humanitaires; son esprit n'est pas pénétré des idées qui ont fait leur avènement dans le monde avec la Révolution française ; ce n'est pas même un homme d'affaires très progressif, comme M. de Cavour.

SCIENCE SOCIALE. 345

Par ses croyances, s'il en a, il se rattache au vieux parti féodal, mais il est surtout né pour Faction rapide, pour la décision prompte. La nation qui a produit le comte de Bismark et qui s'est laissée guider par lui est aussi jeune que la France Tétait au commencement du XVII® siècle. Après avoir complété son œuvre d'agrandissement, elle aura, il n'en faut pas douter, son art, sa littérature nationales, et sa civilisation atteindra des hauteurs inconnues parce qu'elle bénéficiera de tous les progrès réalisés autour d'elle.

Périls qui menacent la France.

21 septembre 1867.

Nous savons quelles circonstances fatales peuvent tout à coup faire dévier le cours des destinées d'une nation. Il peut sortir de la crise à laquelle l'Europe assiste, des faits tels qu'ils modifient profondément le rôle de la France dans le monde. Il se peut que la France se trouve tout à coup jetée à l'arrière-plan, qu'elle cesse de marcher à la tête de la civilisation; qu'une autre nation, profitant des résultats obtenus par nous, nous devance dans la voie du progrès où elle nous aura supplantés. Cette révolution, d'ailleurs, ne se fera pas sans un grand dommage pour la civilisation en général. Pour que les Prussiens arrivent à l'état où nous sommes parvenus, il leur faut encore de nombreuses années.

La République ou la dictature.

En réfléchissant sur les conditions essentielles de la monarchie constitutionnelle, on verra que cette forme de gouvernement n'existe et ne peut se maintenir que dans les pays où les lumières et la richesse sont très inégalement distribuées. La monarchie parlementaire n'est que le gouvernement de la classe instruite et fortunée. L'établissement de cette forme de gouvernement n'est possible que dans un pays où l'instruction se répandant, égalise les intelligences et la distribution de la fortune. Dans un pareil État, il faut choisir entre la dictature ou la République. La France monarchique tournerait invinciblement à la dictature. Dans un pareil État, l'obéissance ne s'accorde qu'à la force. En France, par suite de la diffusion des lumières, de la division des propriétés, la monarchie constitutionnelle, qui pouvait paraître encore applicable il y a vingt ans, ne l'est plus aujourd'hui. L'ouvrier, s'il n'est pas riche, tend à s'instruire. Nous n'avons de choix qu'entre la dictature et la République. Nous ne savons pas sur quelle forme de gouvernement se lèvera le soleil de demain; mais ce dont nous sommes sûr, c'est que si nous ne sommes pas voués à une décadence irrémédiable, la République constituera pour nous une fatalité gouvernementale.

3 août 1872.

Il s'en faut que les destinées de notre nation soient accomplies. Une nation n'est plus susceptible de progrès le jour où elle croit avoir réalisé son idéal de gouvernement. Dans un pays où les esprits travaillent

SCIENCE SOCIALE

et s'agilenl pour découvrir ou réaliser des formules sociales destinées à augmenter le bonheur du plus grand nombre, dans un pareil pays l'avenir n'est pas fermé. L'heure d'être conquis, s'il est étendu et peuplé, n'est pas encore sonnée pour lui. II nous reste à achever la Révolution française, et l'étendue de nos destinées est en raison de la durée que coûtera un aussi grand travail .

- Devoirs de l'homme poliliqui

A quoi se mesure riinporlaiitc de l'homme politique.

Saint-Julien, 20 juin 1877.

L'importance d'un homme politique se mesure au nombre des idées qui lui sont communes avec la nation. Il existe des hommes qui semblent contenir en eux toute la puissance d'un pays, parce qu'ils ont recueilU toutes ses pensées. D'autres, au contraire, passent au milieu du pays et sont regardés avec déflance, comme des étrangers. Ils sont en communauté d'idées avec quelques salons et ne peuvent gouverner que des coteries.

Les grands politiques exprimenf et dirigent l'instinct populaire.

On se demande souvent si les hommes qui ont pesé sur le train des afiab-es ont précédé l'opinion de leur siècle ou s'ils n'avaient fait que la suivre; s'ils ont été des instruments ou des initiateurs, — Les hommes vraiment supérieurs ont toujours élé jusq^u'à présent les directeurs de l'opinion générale.

I/i{çnorance unie à Tignorance ne pouvait pas engendrer Inintelligence. Puissantes par l'instinct, les masses sont sléiiles pour transformer leur sentiment en une i<lée. tlependant un homme se lève d'au milieu d'elles; c'est en lui que leur instinct se transforme en une idée. L'idée est le fruit du travail de l'intelligence, de la méditation solitaire, de l'effort individuel.

— Ij'inslinct est commun à tous. Si l'idée n'est pas adoptée par l'instinct général, elle est stérile; si l'instinct ne se transforme pas en idée, il n'exerce aucune action sur les destinées générales ; — de telle sorte que le monde n'est gouverné ni par l'instinct de la masse, ni par l'idée du politique, pris isolément; mais ces deux puissances, lorsqu'elles viennent à se réunir, emportent l'humanité vers des grandeurs nouvelles.

Du serment.

Brienon, 23 mai 18G9.

Le serment est ce qu'il y a de plus grand dans l'humanité, parce que, par la fidélité à son serment, l'homme met dans un point de son être la durée des choses éternelles.

Le député est libre de refuser le mandat de ses concitoyens; mais s'il l'accepte, il y doit rester fidèle.

16 décembre 1878.

Dans un pays où les gouvernants ne sont que les délégués du peuple, ils ne peuvent gouverner contre la volonté du peuple manifestée par la majorité, sans à l'instant même mentir aux origines de leur pouvoir.

S'ils gouvernent au nora des principes admis par les plus honnêtes gens, ils déchirent par là même tenir leur mandat, non plus de la majorité d'un peuple, mais d'une certaine catégorie nouvelle de citoyens; s'ils gouvernent au nom de la justice, de la vérité, de la raison, de la conscience, ils ne sont plus les mandataires du pays, mais de la justice et de la conscience telle qu'ils la conçoivent; dans tous les cas ils ont changé, sans l'intervention du mandataire, les origines de leur mandat; ils ont été infidèles au mandat originairement reçu.

Est-ce à dire que les gouvernants ne sont plus, par cela même qu'ils gouvernent, que les esclaves et les instruments de la majorité; que cette chaire en eux eiTace toute qualité non seulement d'homme, d'être raisonnable, mais aussi de citoyen? Il n'en est pas ainsi. Au moment où ils ont -reçu leur mandat, dans un pays où le peuple gouverne par voie de majorité, ils ont été libres de l'accepter ou de le refuser, s'il était ou s'il n'était pas conforme dans ses appUcations aux principes de leur conscience individuelle. Mais il ne leur a pas été permis de changer la nature de ce mandat; ils ne peuvent pas plus tard, sans trahir ce mandat, le modifier davantage dans ses origines; s'il leur impose une mission contraire à leurs principes, leur devoir consiste non pas à gouverner quand même selon ces principes, mais à redevenir simples citoyens, puisqu'en eux, la conscience individuelle, le citoyen ne se confond plus avec le gouvernant, comme cela était au moment où le mandat a été reçu. Mais ils ne sauraient rester au pouvoir dans ces conditions sans trahir soit leur conscience, soit leur mandat. Leur devoir, au moment où leur conscience individuelle

:^i() F. DURAND DESORMEAUX.

n'est plus en Imrmonie avec celle de la majorité, consiste à aller reprendre leur place dans les rangs du peuple, pour essayer de faire triompher, comme c'est leur devoir de citoyens, les principes de leur raison individuelle. Mais ils ne doivent pas lutter contre la majorité avec les armes qu'ils tiennent d'elle. C'est pour avoii* ignoré ce principe, qui constitue la véritable honnêteté gouvernementale, que beaucoup d'hommes politiques ont succombé et ont été accablés par les sévérités du jugement populaire.

Morale politique moderne; le ministre doit se retirer quand il n*est pas d'accord avec l'opinion.

Brienon, 18 avril 1881.

Morale politique dans la société moderne. — Dans un État politique très avancé en civilisation, les gouvernants ont le devoir strict de ne prendre aucune mesure qui puisse être contraire à l'opinion dominante dans le pays; autrement ce serait la raison de droit divin, rindividuaUsme de droit divin, substitué à la volonté nationale; mais ils ont le devoir non moins absolu, à moins de n'être plus que des instruments, si l'opinion veut leur imposer une mesure à laquelle se refuse leur conscience ou leur intelligence, de descendre du pouvoir. Ce n'est donc pas dans l'obéissance aux volontés des gouvernés que se trouve la faiblesse des gouvernants. Elle est dans cette situation morale d'un peuple chez qui ni les gouvernants ni les gouvernés n'ont d'opinion ou n'osent avoir le courage de leur opinion, ce qui revient à n'avoir qu'une opinion vague et faible. Les ministres exécutent des mesures qu'ils désapprouvent, au lieu de reprendre leur place

dans le rang pour la combattre avec énei^ie, le peuple subit un gouvernement qu'il méprise, parce que dans son sein rien n'est plus rare que le courage de sa propre opinion. Les ministres n'ont point d'ascendant, parce qu'on ne sent pas chez eux la conviction.

C'est encore une obligation absolue de tenir au pouvoir les promesses faites dans l'opposition. Si l'on agit autrement, on est enfermé dans ce dilemme dont les termes sont également humiliants pour celui à qui ils s'appUquent : ou bien il n'est qu'un naïf, parce qu'il est forcé d'abandonner dans l'administration des idées qu'il a cru applicables quand il était dans l'opposition, ou bien il est un malhonnête homme, un politique sans probité, puisqu'il s'est simplement servi de ces idées pour arriver au pouvoir, quitte à les répudier une fois parvenu.

Dans l'un ou l'autre cas il n'aura jamais l'ascendant nécessaire pour exercer un gouvernement digne de ce nom.

1 parti sans f:iire ci

Brienon, 2 mai 1881.

Nous avons dit que sous peine d'abdication de sa dignité personnelle, sous peine de servilité ou d'usurpation du pouvoir, le ministre, dont les idées ne sont plus d'accord avec celles de la majorité qui le soutient, doit descendre du pouvoir.

Nous avons ajouté qu'il devait reprendre son rang de simple soldat pour faire triompher ses idées personnelles. Cela ne veut point dire aller combattre avec ses adversaires, mêler ses actes, ses discours et ses votes

;î22 F. nrnANn desormeaux.

avec les leurs. On ne distingue plus dans ce cas l'indépendance de la trahison. C'est en restant dans les rangs de ses amis politiques, sans prendre ses adversaires habituels pour témoins ou pour auxiliaires, qu'on devra faire de la propagande en faveur de ses idées, qu'on devra redoubler d'efforts pour leur faire abandonner des idées qu'on croit mauvaises. Sans doute il faut un grand courage pour résister à son propre parti, mais il faut que la résistance se produise dans les conseils de ses amis politiques, il ne faut pas que cette résistance puisse faire croire qu'on passe à l'ennemi. Aussi faut-il choisir le moment, l'heure et le lieu pour agir en faveur de ses idées personnelles.

Uopinion publique n'a de valeur que si chacun travaille à se faire une opinion personnelle avant de s'enquérir de celle des autres. CTest surtout le devoir des hommes politiques.

Saint-Julien, 6 octobre 1876.

C'est souvent un cri poussé sur les boulevards, par un enfant Parisien, qui décide de nos destinées. La recherche inquiète de la popularité qui pousse nos hommes publics nous mène à ce résultat. On s'inquiète peu de ce qu'on pense soi-même, mais on est à l'affût de la pensée du plus grand nombre. Dans cette course après l'opinion des autres, on finit par n'avoir plus d'opinion personnelle. Le mérite ne consiste pas à avoir des idées arrêtées, mais à découvrir le premier les sentiments de la masse ; non pas encore ces sentiments profonds, presque immuables, qui constituent l'esprit et la politique d'un peuple, mais les engouements, les entraînements, les lassitudes et les caprices de chaque heure. Faut-il s'étonner après cela que les

SCIENCE -SOCIALE. 323

idées des hommes politiques varient à chaque Instant? Le député consulte l'opinon du conseiller général, le conseiller général celle du conseiller municipal, le conseiller municipal celle des électem'S influents, l'électeur influent et instruit celle de l'électeur anonyme et ignorant, et ainsi l'opinion qui nous gouverne sort toute formée des fonds obscurs où devrait seulement commencer à s'élaborer la conscience des peuples. Le mal vient non de ce que l'élu se conforme à la volonté des électeurs; l'honnêteté serait violée si l'élu agissait autrement. Mais l'élu oublie que ce n'est pas un état permanent de représenter ses concitoyens ; avant d'être représentant, il est citoyen; il ne peut abdiquer cette dernière qualité ; à ce titre il a le devoir de se former une opinion personnelle; si cette opinion est en harmonie avec celle du plus grand nombre, il doit accepter le mandat qui lui est ofl"ert par le suffrage universel, mais il y a autant d'infamie à professer une opinion qui n'est pas la sienne ou bien à n'avoir pas d'opinion pour obtenii' les suffrages, qu'à trahir le mandat pour l'accomplissement duquel on a été élu. Avant l'élection il n'y a qu'un citoyen, pour lequel c'est un devoir strict d'avoir une opinion et d'avoir la sienne ; après l'élection il n'y a qu'un élu pour lequel c'est un devoir de se conformer à l'opinion qui l'a nommé. A l'égard des questions qui n'ont pas été traitées entre l'électeur et l'élu et n'ont pas fait l'objet du contrat intervenu entre eux, l'élu doit consulter de nouveau ses électeurs, non pour recevoir d'eux un ordre absolu, mais pour manifester son opinion, prendre la leur, conférer avec eux et, si l'accord se produit, aller les représenter de nouveau. Le mandat doit être impératif, les points sur lesquels il porte doivent èlre limitativement arrêtés, mais l'élu

;^24 F. DURAXI) DESORMEAUX.

peMil et i\o'\{ s'en démettre s'il ne partage pas l'opinion (les élertenrs.

Portrait d'un courtûvin de l'opinion.

Saint-Julien, 25 juUlet 1878.

Il ne sait pas si telle conception, si tel acte sont bons dans leur rapport avec Tordre général du monde. Tout son talent consiste à saisir quelle est ou quelle sera l'appréciation du plus grand nombre sur cette opinion ou sur cet acte. Toutes les opérations de son intelligence se ramènent toujours à celle-là : c*est le chiffre des votes qui décide pour lui dé Terreur ou de la vérité. Il ne voudrait pas d'une vérité qui n'aurait pas momentanément la majorité pour elle; il se fait gloire d'une erreur, et sait lui donner les apparences de la justice, si elle est proclamée par le suffrage universel. Quel travail! le suffrage est mobile et se divise à l'infini. Il y a le suffrage d'aujourd'hui et le suffrage de demain, tout à fait contraires sur la même question. Il y a le suffrage du peuple tout entier, il y a le suffrage du département, de la commune, de mille sociétés particulières, d'un salon, d'une réunion dans une chambre d'ouvrier; parfois la commune et TEtit tout entier, le salon et la chaumière votent d'une manière différente sur les mêmes objets. Comment fera notre homme au milieu d'un conflit capable d'ébranler une intelligence moins ferme que la sienne. Il concilie tout en étant d'une opinion différente selon qu'il est dans le salon ou dans la chaumière ; il change avec les lieux, partisan de l'opinion admise par la majorité ici, et de l'opinion contraire admise par la majorité là,

SCIENCE SOCIALE. 325

mais il se tient toujours à son principe ut il n'a jamais qu'une opinion, celle du plus fe^rand nombre, partout où il l'encontre une majoi'ité; et quand il se trouve seul, dans une aorte de désert, en face d'une idée sur laquelle aucune majorité ne pourra se prononcer, il s'abstient de juger.

Voyez les savants, ils comparent, examinent, analysent les éléments des choses; mais lui, il cherche, il tourne, il fait des sauts de côté, allant et revenant sur ses pas, il court tout droit, s'arrête et revient avec la même rapidité; voyez-le, il lève la tête, il flaire de tous côtés, comme un chien qui a perdu la piste; il est inquiet, malheureux et ne peut jilus prendre une direction, il n'y a phis un seul souffle dans l'air.

Des nalteuredu peuple.

Siiiiil-Jiilicn, fi octolire 187G.

Il ne saurait y avoir trop de sévérité contre ceux qui nattent le peuple, excepté de la part de ceux qui ont passé leur vie à conquéiir par tous les moyens imaginables les bonnes grâces du monarque, des ministres et des préfets.

Les courtisans des peuples ont au moins une excuse; ils agissent dans le sens des caprices ou des passions du plus grand nombre pour qui le gouvernement est fait; les autres ne gouvernent que pour satisfaire les passions d'un seul.

;^2^) f. duhand desormeaux.

Du rouragr civil, de rindépcndaucc des opinions, mérites rares dans rertainoM démocraties. Le gouvernement est tombé ainsi en France aux mains d'une foule l>arbare.

Brienon, 25 mai 1871.

J/étal)lisseinent et le jeu du suffrage universel en Fiance, ont eu pour résultat d'abolir presque entièrement le courage civil, c'est à dire ce courage qui consiste à exprimer hautement et à défendre son opinion. Jamais il ne s'est rencontré moins d'âmes lil)res et indépendantes que dans un temps où tout le monde parle de liberté. On meurt encore pour l'opinion dominante, on ne sacrifierait plus sa vie pour son opinion personnelle ou pour une idée qu'on saurait être partagée seulement par un petit nombre d'hommes. Cette disposition générale des esprits s'explique : l'état monarchique, fondé sur le principe de l'honneur, n'était pas précisément favorable au développement du caractère. Tout Français qui voulait se faire un nom dans son pays devait d'abord commencer par être un courtisan. L'avènement du suffrage universel remplaçant le droit divin, n'a pas eu pour résultat de relever les esprits. On est devenu le flatteur d'une foule, au lieu d'être le courtisan d'un roi. Le moindre candidat au conseil municipal, par exemple, s'est transformé en un diplomate; cacher sa pensée véritable, intime, personnelle, ne contredire avec vivacité que les pouvoirs et les personnes menacés d'une ruine certaine, flatter sans relâche le parti dont on espérait son élévation aux affaires, tel fut le rôle du candidat et de l'élu. Les excès qui ont pu se produire dans une nation sage, éclairée, humaine, s'expliquent de cette manière. Les chefs eux-mêmes de la commune ont été gouvernés par des

SCIENCE SOCIALE

hommes donl iIk ne part^eaient ui l'igtioraiice iii les instincts. Et comme le crime, la débauclie et la sauvagerie gisent dans les bas-fonds de toute société, on a vu la violence s'installer dans un monde que les progi'ès du temps ont tourné vers les idées de modération, le désordre s'établir dans un pays affamé de sécurité, la paresse et le brigandage ruiner une société fondée sur le travail, la barbarie régner sur la civilisation. Nos diplomates de la campagne et de la ville ont conduit leur pays sur le bord de !a ruine défmitive. La supériorité intellectuelle a été gouvernée par l'infériorité morale. Exploitant le respect, l'amour qu'on doit avoir pour ses frères, chaque ambitieux ou chaque bandit a poussé les dupes et entraîné les chefs avec le cri : On trompe le peuple ! Nous ne pouvons nous relever qu'en nous pénétrant de cette pensée qui, mise en pratique, prépare la grandeur des nations dignes d'avoir un avenir : La force la plus gi'ande pour une intelligence consiste à chercher et à découvrir la vérité; la vertu la plus haute consiste à l'exprimer et à la défendre quand on l'a découverte.

Je laisse à d'autres le soin de l'aconter l'incendie de la capitale et de produire avec les ruines de nos monuments des chefs-d'œuvre de littérature.

Dangeiï de la nn^diocritc ; la démocratie y cdiappera peiit-èlrn plus facileioenl que le gouvernement de la bourgeoisie.

Le gouvernement des classes moyennes manifeste aujourd'hui ses conséquences; on aime en tout les intel%ences moyennes ; on ne veut que des opinions, des idées moyennes. Je ne sais pas si l'art, si l'élévation de la pensée pourront résister à ce courant qui porte à

;WS F. DrilAND DESORMEAUX.

la ro|mlation, ou mieux à la fortune et au pouvoir ceux qui flattent les goûts, les inclinations positives et vulgaires (le notice épocjue. La poésie est morte, la peinture et la sculpture expirent, bien que les peintres et les sculpteurs abondent, l'éloquence n'est plus en honneur, on ne sait plus écrire et on ne se préoccupe pas de penser. Nous subissons l'influence des hommes d'affaires, de ceux qui n'ont d'autre mobile que l'intérêt et ne sont animés que de sentiments moyens. Le monde n'avait pas encore connu un pareil gouvernement. Les citoyens d'Athènes formaient une élite noble et choisie; les Romains étaient aussi une aristocratie; sous Louis XIV, la cour donnait le ton en matière de goût et faisait les réputations; la Révolution française, la Restauration, 4830, ont fait jaillir, des entrailles mêmes de la nation, des hommes et un public capables de s'élever jusqu'aux spéculations les plus désintéressées, les plus hautes, les plus artistiques.

Mais l'aristocratie des nations et des individus est morte pour jamais. Le grand art ne se renouvellera pas dans une forme de société choisie, la bourgeoisie l'a tué; il ne peut reprendre racine qu'au sein de la démocratie : on constate déjà que des ouvriers de Paris manifestent des tendances et du goût pour les idées générales.

Le pouvoir appartient à la fortune. Aujourd'hui il n'y a qu'un moyen de parvenir à la richesse, c'est de la gagner. La possession de la richesse suppose donc chez l'homme riche un certain esprit qui est précisément l'opposé de l'esprit artistique et élevé. Il n'en était pas de même autrefois. Pour être riche dans notre temps, il faut être plus ou moins commerçant. Les peuples commerçants sont toujours demeurés dans

un état d'infériorilé intellectuel. L'art n'existe pas en Ang'leteire.

8 octobre 1871,

Quand approche la fin d'une nation, le parti qu'on appelle avancé devient l'instrument le plus actif de la destruction sociale. Il parle sans cesse de progrès, mais il ne réalise plus que le progrès dans la décadence. Le but qu'il montre est noble, les moyens dont il se sert sont vicieux. L'annonce du but sert à entraîner la masse, les moyens employés ont pour résultat de la corrompre et de détruire le corps social. On prêche lit sobriété en commettant des excès, on choisit des lieux de débauche pour demander la réforme des mœurs, on recrute le vice pour former la vertu. Ceux qui ont toujours à la bouche le mot de liberté sont tes plus despotes dos hommes. La fourberie, la violence, la paresse, le vol et l'ivrognerie se posent en apôtres chargés de régénérer la société. Quiconque a échoué ou failli embrasse la carrière de réformateui'. Ces hommes attaquent un gouvernement corrompu par les armes avec lesquelles ce gouvernement maintient sa domination. S'ils réussissent dans leurs entreprises et s'ils parviennent à renverser le gouvernement établi, c'est pour se mettre à sa place, pour imiter les pratiques qu'ils critiquaient ou, plus exactement, c'est pour renchérir sur les abus du gouvernement tombé et pour se montrer plus violents, plus despotes, plus vicieux que lui. Il n'y a pas à s'y tromper : quand on voit dans une société tous les individus atta([ués de quelque vice apparent ou secret, dévorés de passions et de convoi-

:î:W F. DURAND DESOliMEAUX.

lises, poussés par une ambition vulgaire et par l'intérêt personnel, faire de la propagande au nom de la générosité, du désintéressement, de la justice, la société est perdue; ces esprits grossiers, emportés, fanatiques et haineux sont les ouvriers de la décadence. Il n'y a plus que deux éléments sociaux : l'un, dont on fait les despotes, l'autre dont on fait les esclaves. La faiblesse et l'ignorance d'une partie de la nation, sont une matière toute prête pour se laisser façonner à la violence et aux menaces d'un parti. Le despotisme et les révolutions vont devenir une maladie chronique. Catilina prépare Auguste, Marat annonce Napoléon. Voyez au contraire les sociétés que leur jeunesse pousse vers l'épanouissement et le progrès. Leurs législateurs sont des hommes austères et sacrés. Ils donnent l'exemple des vertus qu'ils prêchent. C'est avec le patriotisme, la sobriété et la justice qu'ils veulent fonder une société patriote, sobre et juste.

Dans les sociétés en décadence, il n'y a plus de l'activité que dans le sens de la destruction ; le bien existe encore, mais il n'a plus la force suffisante pour se répandre et pour maintenir le corps social.

La République ne peut se fonder que sur les bohnes mœurs des républicains.

Si nous voulons réformer notre pays, commençons par nous réformer nous-mêmes. N'imitons pas ceux qui nous combattent, et qu'il n'y ait pas entre nous d'autre différence que celle du vice élégant ou du vice brutal. Notre idée est grande, mais les éléments à l'aide desquels elle s'est formée ne se sont pas encore dégagés de cet alliage qu'on trouve à la racine de toutes les

formations organiques. Nos adversaires sont dans les temples, mais ils méprisent leurs semblables. Ils prient avec des livres, mais ils ne connaissent pas la divinité ; ils sont fidèles à leurs femmes, mais ils ont transporté la luxure dans le mariage et leur femme n'est qu'une maîtresse donnée par la loi et par la religion ; ils vivent dans les jouissances les plus raffinées, leur égoïsme n'est dépassé que par l'hypocrisie de leurs vertus ; ils élèvent leurs enfants dans leurs vices, et ce qu'ils aiment en eux, ce sont leurs erreurs et leurs défauts. Ne les envions donc point, ne pensons à leurs richesses que pour acquérir honnêtement et au moyen du travail la fortune; aux lois qu'ils font que pour les respecter; soyons chastes, faisons-nous des cœurs capables de contempler la divinité et de l'aimer, conquérons nos ennemis non par la violence, mais en leur donnant l'exemple du respect des lois et de l'amour désintéressé de la vertu. Aimons par dessus tout la vérité; ne la disons pas souvent à nos adversaires, mais avant tout à nous-mêmes ; luttons pied â pied pour la défense de la vérité sociale et morale; mais inclinons -nous devant les lois de notre pays; aimons nos adversaires, autrement la République n'a pas de raison d'être; elle mérite tous les reproches qu'on lui adresse puisqu'elle ressemble à ses adversaires ; elle ne peut se fonder que par des mœurs et l'amour de la vertu.

Ne soyons pas les mécontents de la société, mais les satisfaits du témoignage de notre conscience. Un honnête homme dans nos rangs nous fait plus de partisans que la tactique et les discours ; un acte honnête consolide cette influence dans le pays.

Si l'on rencontre un homme probe, désintéressé, sans préjugés, dévoué à sa tâche, connaissant ses devoirs.

n'appartenant ni au passé ni à l'avenir, vivant par ces idées dans son temps, on peut déjà presque dire que celui-là est un républicain.

La République devenue un gouvernement doit passer sur les opinions politiques des hommes qui se sont fait une spécialité par leur travail et leurs talents. Elle ne pourrait les rejeter de son sein sans appauvrir le pays, sans s'appauvrir elle-même. Elle doit élargir plutôt la sphère de leur activité spéciale, leur laisser la plus libre carrière; leur action politique n'est pas à redouter, car la marque de ces travailleurs spéciaux c'est de ne pas aimer la politique militante ; celui qui aime la politique d'affaires par une vocation spéciale, d'une manière désintéressée, celui qui cherche la vérité pour son pays et pour lui-même, celui-là n'est pas éloigné de l'idée républicaine.

Même idée.

Il s'agit de fonder le gouvernement républicain par la justice et par la liberté, pour la liberté et pour la justice. Il faut donner l'exemple des vertus qu'on demande au pays, mettre dans les hautes places des fonctionnaires sincèrement animés de l'esprit de progrès et dévoués à l'idée de justice, accepter les services des hommes de bonne volonté sans trop s'occuper de leurs antécédents, conciliants avec les personnes, inflexibles sur les mesures qui doivent assurer la réforme et le progrès de la société. Être d'autant plus ferme dans la direction à imprimer à la marche sociale qu'on sera plus modéré dans l'application des mesures. Quitter enfin la région des déclamations vagues pour indiquer et prendre des résolutions pratiques, conciliables avec

l'étaL aciuel du pays, des situations, des espi'its. Point de secousses, mais des réformes irrésistibles.

Point lie cliimères !

On discute souvent sur les modilicationa dont la nature humaine est susceptible. On enti-evoit des transfomiations radicales. La mort et l'usure ne sont plus attachées au fonctionnement de l'oi^anisme- la limite ne se dresse plus devant le pouvoir de l'homme. La science véritable et l'art sérieux ne se préoccupent que des transformations dont l'une peut rêver la réalisation et l'autre la constatation. Ils n'ont en vue que l'homme d'aujourd'hui ou celui de demain.

Notre (tëcadence passagère date de ce temps ou...

Temps singulier où l'érudition rapidement amassée tenait lieu de science, où l'éclat de la parole remplaçait le génie, où l'bomine professait des opinions dans l'âge où elles se forment, où il se condamnait ainsi à ne plus changer, parce qu'il s'ùtait les moyens de réfléchir d'une façon désintéressée, lié déjà par son passé à une époque où l'on n'a devant soi que l'avenir, où quelques dissertations et l'histoire de la philosophie tenaient lieu d'expérience et vous élevaient au rang d'homme d'État! De ce temps date notre décadence passagère.

îCii F. DURAND DESORMEAUX.

Comme Torateur dégage la note dominante de l'opinion dans une assemblée, le gouveniemcnt doit dégager la note dominante de la volonté du pays.

Paris, 2 mai 1879.

Dans notre pays le gouvernement n'est pas chargé de faire prévaloir sa raison propre sur la raison de la majorité. S'il est en désaccord avec celle-ci il n'a qu'un droit, celui de reprendre sa place dans les rangs des citoyens pour chercher à faire triompher son opinion individuelle par les moyens en usage chez les nations libres. S'il persiste à gouverner contre le sentiment général, il est infidèle à son mandat et rétablit le droit divin au profit de la raison personnelle.

Le gouvernement n'a pas davantage la mission de découvrir des systèmes dans l'ordre idéal. Il n'est pas théoricien. La gloire du métaphysicien ne doit pas le détourner de sa voie et l'absolu n'est pas son affaire.

Toutes ses facultés doivent être employées à découvrir dans la masse des opinions individuelles l'opinion dominante pour la soutenir et lui donner les applications qu'elle est susceptible de recevoir. S'il a de l'audace, il ne doit oser que ce que tout le pays, informé comme l'est le gouvernement, placé comme lui, dirigeant comme lui, oserait aussi avec lui. Il faut que ses solutions puissent toujours être acceptées ou ratifiées par l'opinion.

Sans dépasser leur pensée, les grands orateurs trouvent la note exacte qui réunit dans un même sentiment tous les esprits épars.

Le gouvernement ne doit pas seulement rencontrer les paroles, il doit trouver les actes qui sont conformes aux volontés de la majorité, organiser et entraîner

celle-ci. 11 y a des actes qui sont la note dominante des

volontés éparses.

Les vrais consenateurs sont ceux qui ont la patience d'orgaiiisor la liberté qui Tait vivre un piiys.

Versaillefi, 37 juin 1874.

Le devoir du citoyen consiste atout faire pour assurer la dui-ée de la nationalité à lagiaelle il appartient. Ceux qui demandent dix ans de tranquillité et prennent des mesures énergi([ues, mais dont le résultat est d'assurer un ordre passager, ressemblent à des pures de famille qui, sans se préoccuper de leurs enfants, placeraient leur fortune en rente viagère, ou bien à des prodigues pressés de jouir et qui dissipent en quelques années un capital d'ordre social destiné à durer toute leur vie. Faute de savoir attendi'e, de vouloir comprendi'e, on se livre à une véritable débauche de gouvernement. Ceux qui voulant assurer l'ordre pour longtemps savent procéder avec lenteur et se résigner aux inconvénients inséparables d'un état social où le pays est associé au gouvernement, ceux-là peuvent se placer au-dessus des attaques des prétendus conservateurs, puisqu'eux seuls sont prévoyants et bons administrateurs.

Bêgles giin^rales lîe la politiqne.

Paris, 21 décembre 1871.

En politique, deux règles : 4" poursuivre en delioi's de toute inspiration d'intérêt personnel ce qu'on regarde comme le bien général du [pays. Admettre les transactions nécessaires pour l'accomplissement du but, sans

Ittti F. nrnAND desormeaux.

jamais ponlre de vue et sacrifier le but. N'admettre la transaction (jue si elle est conforme avec les principes (le la justice, si elle n'entraîne aucune violence, si elle ne fausse pas la vérité.

t^ Ne jamais sacrifier ni une personne, ni un intérêt, ni un sentiment légitimes, ni un droit acquis. Faire en sorlc (pie jamais un individu ne puisse dire avec raison : a J'ai été traité avec injustice. »

Les moyens doivent ôtre comme le but conforme à la justice. Point de violence.

Saint-Julien, 12 avril 1872.

Chaque fois que pour atteindre un but juste on emploie un moyen injuste, on altère en soi et dans les autres la notion de la vérité et de la justice, on s éloigne du but.

Chaque fois qu'on emploie la violence pour faire régner Tordre, on bâtit sur des ruines.

Le jour où une doctrine fait appel à la violence, elle avoue sa faiblesse. Cette violence est le point faible par où elle périra.

Des réformes profondes par des moyens modérés.

14 février 1872.

Pendant combien de temps encore irons-nous de la dictature de César à la dictature de Tlnternationale? L'honnête homme ne saurait jamais être du parti de la violence. Il doit tout attendre de la persuasion et du progrès de la raison publique.

Toutes les mesures et tous les hommes violents

SCIEKCE SOCIALE. 337

tloivent être répudiés. Des réfoi'mes, des réformes profondes, hardies, vigoureuses, audacieuses même, sont indispensables. Le monde marchera dans des voies nouvelles le jour où les hommes consciencieux, les hommes de bien, prendront en main les projets de réforme et demanderont leur accomplissement aux moyens honnêtes, modérés et persuasifs.

Il ne Hitlt ciulut'e personne ilea runetions ^ulillques. On prépare ainsi dans i'adïersaire un alli^.

11 septembre 1872.

N'ayons point de haine pour ceux qui sont attachés à des opinions poUtîques différentes des nôtres. Sous l'adversaire, considérons toujours le citoyen et le compatriote. Arrivés au pouvoir, ne les plaçons pas aux postes dans lesquels ils pourraient se servir du pouvoh' du gouvernement pour combattre ou fausser la forme du gouvernement; ne leur confions pas les clefs de la place, mais laissons-les dans la place se mouvoir en toute liberté et exercer toutes les autres fonctions; un jour viendra où nous les trouverons à nos c<ités sur les remparts, défendant les institutions libérales.

Saint-Julien, 9 novembre 1876.

Le pouvoir doit faire des concessions quand ces concessions ont pour résultat de lui donner des alhés ou des adversaires désarmés dans ceux qui réclament de bonne foi. Si le nombre de ces derniei'S l'emporte sur celui des irréconciUables, la concession n'offrh'a

:ti8 F. I)i:nAND DESORMEAUX.

aucun (laiifçei- et fortiliera le pouvoir de toutes les forces (lu'elh* enlève à Topposition systématique. Quand rien ne peut satisfaire la masse des réclamants que le pouvoir lui-même, c'est alors qu'il faut lutter avec la dernière vigueur, ou abdiquer.

Aucun intérêt do paili no doit être mis au-dessus de la morale.

Saint-Julien, 31 octobre 4875.

Si, pour rendre service à votre parti ou bien à vousmême, vous violez une loi ou bien une règle de morale universelle, vous commettez une faute que l'avenir flétrira. En eifet, le souvenir du service rendu, éminemment transitoire et contingent, s'effacera vite, on cessera rapidement d'apprécier la valeur de ce service et même dans le présent ceux qui n'en profitent pas ne l'apprécient pas; au contraire la règle de morale universelle, la nécessité d'observer les lois établies seront présentes en tous les temps et à tous les esprits. Ceux qui auront oublié ces principes seront condamnés au nom de principes qui survivront toujours aux avantages qu'on aura pu trouver dans leur violation.

On se flatte de pouvoir commettre, au nom d'un parti, des actes dont on ne voudrait pas faire peser la responsabilité sur sa conscience individuelle.

Sans doute, ici, on paraît sacrifier son penchant propre à un intérêt général. Mais c'est un pur sophisme.

Un parti a des devoirs, des obligations aussi sacrés qu'un individu. Celui-là sert bien son parti qui a la juste notion de ces devoirs généraux et gouverne son action dans ce sens. Autrement, on pousse un parti dans la voie des fautes qui mènent à sa ruine. On n'est

SCIENCE SOCIALE

pas indemne pour sa pai't pou r avoii- péché en réunion; la complicité ne fait pas disparaître le crime.

10 mai 1873.

Dans les querelles de la ligue et des huguenots — querelles qui faillirent causer la dissolution de notre pays, — ce ne sont ni les ligueurs ni les huguenots qui l'emportent à la fin ; le fanatisme est vaincu, et c'est le parti de la modération, des réformes progressives, de la raison et du patriotisme qui triomphe avec Henri IV. Il en sera de même pour notre temps. Si nous devons triompher de nos divisions, nous triompherons par des réformes fermement voulues, progressivement accomphes par l'idée républicaine admise sans arrière-pensée et réahsée dans toute son étendue, par l'avènement de tous à la propriété, par la participation de l'ouvrier aux avantages sociaux comme aux bénéfices de l'industrie privée, par un ardent amour pour le peuple, par la diffusion de l'instruction, par la vérité, par la justice, par l'application à tous les degrés et sans transaction possible des règles de la morale relevées par la science. Celui-là sera le maître qui aura eu le courage de ses convictions, qui apportera dans les affaii-es un caractère inflexible, qui ne transigera jamais sur l'observation de lois régulièrement établies par la société et qui saura joindre en même temps â des croyances fortes une tolérance sans bornes pour les opinions d'autrui, qui aimera la liberté ainsi que la vérité, et saura, une fois le respect de la loi assuré, faire une lai^^e part à la clémence qui est en morale le

3i(> F. lU'UAXn DESORMEArX.

pnMiiirr des devoirs, et en politique la plus grande des habiletés.

Paris, 48 mai 1873.

Dans les temps troublés où nous vivons, il faut se tenir à une égale distance de ceux qui veulent tout abolir et de ceux (jui veulent tout conserver. Il faut emprunter aux uns leur but qui consiste en réformes destinées à renouveler la société; il faut emprunter aux autres leur moyen qui consiste dans Tobservation des lois établies par les pouvoirs réguliers du pays et dans le respect de la liberté. Le pouvoir régulier est celui qui a été formé selon les règles admises et conservées par la majorité du pays pour la formation du pouvoir. Si la société était troublée à ce point qu'on n'aperçoive plus ni la source du pouvoir légal, ni ce pouvoir, il faudrait s'en rapporter à notre instinct naturel qui nous porterait vers l'assemblée ou les délégués qui nous paraîtraient réunir en eux la plus grande somme de droit. Enfin, si une partie du pays se portait à des excès, commettait des violences, voulait renverser le pouvoir qui représente l'ordre légal, il faudrait combattre ces violences d'où qu'elles viennent. Mais, dans ce cas, il importerait au suprême degré de n'admettre le concours des partisans de la légalité que sur le terrain des idées libérales, réformatrices et républicaines. II faudrait inscrire ces idées sur son drapeau, il ne faudrait pas laisser porter ce drapeau par ceux dont le nom a été trop longtemps compromis par des attaches à un autre parti que celui de la liberté et de

SCIENCE SOCIALE

la légalité; il faudrait les admettre comme soldats et ne les accepter comme chefs que le jour où leur foi nouvelle aurait été éprouvée; il conviendrait peut-être enfin, à l'heure du combat, de réclamer, de la pai'l des pei'sonnages marquants et compromis, une abstention qui ne permettrait pas à ceux qu'on combattrait de se méprendre sur la natui'e des idées et des sentiments au nom desquels on marcherait contre eux. Enfin il serait nécessaire de déclarer sans cesse à ces adversaires qu'on ne fait pas Ja guerre à leurs idées, mais à leurs violences; on devrait se souvenir, à tous les instants de la lutte, qu'ils sont des compatriotes et des frères, les traiter comme des égarés plutôt que comme des ennemis, et la victoire gagnée, au nom de la liberté et de l'idée républicaine, ne plus penser qu'à la clémence.

Quand on ne dispose plus ou quand on ne dispose pas encore du pouvoir matériel dans la société, c'est une folie de fonder un gouvernement sur la force; la seule chance de salut, c'est d'en appeler à l'esprit de justice, de réflexion, de progrès et de liberté. D'ailleui's la force matérielle n'est pas un appui de longue durée quand elle ne fait pas alliance avec les forces morales.

Le boiiheiii' liu peuple n'est pas eitcliisivcinciLt liaiia le Lioii-ëtre mat^L'ioL

llycres, 9 décembre 1880.

Pour défendre les industries de luxe, la taille et l'extraction du diamant, la fabrication des fleurs artificielles, on repète sans cesse qu'elles font vivre un grand nombre d'ouvriers. L'argument est très juste. Il faut même ajouter que les produits de luxe satisfont

[W2 F. DUUAND DESORMEAUX.

à dos besoins naturels et artistiques de Thomme; ils augmentent ainsi la part des jouissances de rhumanité. Mais on peut dire aussi contre les objets de luxe que, dans un pays où les besoins primitifs sont loin d'être satisfaits, où beaucoup d'hommes manquent encore du nécessaire, que cette fabrication absorbe des forces qui seraient employées beaucoup plus utilement à donner du bien-être aux misérables par la construction de demeures propres à les loger, par la culture du sol.

Nous n'oublions pas que la politique n'a d'autre but que le bonheur du peuple. Le bien-être est un des éléments essentiels et souvent la condition du bonheur, mais il est loin d'être le seul élément du bonheur. Le peuple trouve aussi du bonheur dans la pratique de la justice, du dévouement, dans son identification avec tout ce qui est grand et beau, dans la contemplation des vérités éternelles, dans les joies qui lui viennent des joies de ses semblables et du monde tout entier, dans la pratique, par conséquent, de la fraternité. — Fraternité avec nos semblables et avec l'univers.

Il y a toujours quelque chose à faire pour son pays.

Paris, 22 mars 1873.

Il n'existe pas un temps, pas une nation dans laquelle on ne puisse travailler à la grandeur de son pays. Quels que soient les vices qui tourmentent l'époque, il faut moins s'en occuper, serait-ce pour les combattre, que des facultés qui subsistent toujours dans l'homme et dans le peuple. Pour diriger une nation qui s'affaiblit, il ne s'agit pas de violer la justice et de flatter ses faiblesses; on fera toutes les concessions permises à

SCIENCE SOCIALE

son tempérament en ne lui demandant pas des eilorts qu'elle ne peut pas faire, et d'un autre cûté on lui fera produire encore du bien pour elfe et l'humanité; on utilisera précieusement les forces qu'elle conserve encore. Quiconque ne remplira pas ce rôle au milieu de la décadence, n'aura qu'une influence passagère sur les destinées du pays; il apparaît pour accélérer la décadence, il travaille pour l'humanité tout entière. Tout ce qui arrive est tiéterminé par les états antérieurs et ne parait inutile ou dangereux qu'aux esprits bornés. Quand nous ne comprenons pas, lorsque toutes nos notions de justice sont choquées, rattachons- nous cependant à cette idée que chaque fait a un sens et un sens fécond selon les desseins éternels de la nature. L'homme est dans la main de l'éternité; tous ses actes sont (?) ses devoirs ; l'homme qui commet le crime comme celui qui le Ilétrit, obéissent tous deux à l'impulsion éternelle.

Dans loute situutiaii les devoira généraux sont les mêmes.

Brienon, 10 août IHTU.

Ici ou là, qu'importe? Tous les hommes sont égaux devant le devoir de rattacher leurs actes à la vérité. Quels que soient les éléments auxquels s'applique l'effort, il est toujours aussi laborieux dans une condition que dans l'autre. Les devoirs croissent avec l'étendue de la fortune ou du pouvoir. La société progresse sans violence, parce que chacun, dans ses ambitions et ses désirs de changement, obéit encore à la loi du devoir. Dans une société, au contraire, composée d'un a gT'and nombre d'oisifs et de l'auti-e d'aspirants

3ti F. DURAND DESORMEAUX.

à roisiveto, Tégalité n'existe jamais; les hommes ne sont associés un instant que par des intérêts changeants; la puorre est déclarée; Tordre, quand il existe, n'est qu'apparent, parce qu'il est le résultat de la victoire d'un parti sur l'autre et n'est fondé que sur la violence.

Li lutte pour l'existence existe au sein des sociétés.

Les conditions de l'activité humaine ont changé. Autrefois la guerre se faisait de nations à nations; autrefois il fallait vaincre les nations avant de les civiliser. — Aujourd'hui elle règne dans le sein même des sociétés, d'individus à individus. C'est la guerre de ceux qui veulent aller plus loin contre ceux qui s'attachent au passé, en restant fixés à des formes politiques, sociales et religieuses qui couvrent leurs loisirs et leurs jouissances.

Cette guerre exige une science profonde; elle doit être conduite, comme toutes les autres, avec énergie et vigueur. Il ne s'agit pas de se laisser éblouir par l'éclat de ses armes. Chaque idée, chaque parole doivent frapper comme une épée. A quoi bon les critiques? Montrons la vérité. Qu'importe que les soldats soient mauvais, si les chefs sont bons. La guerre transformera les uns et améliorera encore les autres.

Des aspirations des ouvriers et de la bourgeoisie.

Bar-sur-Seine, 27 novembre 4868.

La question de la forme gouvernementale est à peu près indifférente aux classes ouvrières, ou plutôt elles

ne se préoccupent de celte forme que dans k mesure où elle leur paraît devoir mieux satisfaire leurs intérêts. Ces intérêts se concentrent dans ce qui peut accroître le bien-être de l'ouvrier et rehausser sa dignité personnelle. Tels sont les deux ressorts sur lesquels les gouvernements ou les oppositions doivent agir pour disposer en leur faveur les classes ouvrières. Les intérêts des classes riches et pourvues d'instruction ne sont pas d'un autre ordre que ceux de l'ouvrier, seulement ils se manifestent à un degré supériem', La dignité personnelle devient l'ambition de participer au gouvernement soit en qualité de fonctionnaire, soit en qualité de représentant élu; le bien-être devient le désir de jouir en paix des richesses qu'on possède ou des traitements qu'on touche. Quiconque veut agir aur la classe ouvrière doit donc lui offrir les moyens de nature à accroître sa considération et son bien-être. Quiconque veut s'emparer de la bourgeoisie doit lui offiir l'ordre dont elle a besoin pour jouir de son bien-être et de sa considération. Mais il existe une classe qui ne se compose précisément ni d'ouvriers, ni de bourgeois, désh-euse surtout d'exercer son intelligence, d'appliquer ses idées, avide d'honneurs et de luxe. On ne dispose de celle-ci qu'en lui offrant le gouvernement lui-même. Et comme elle aspire au gouvernement, et comme le gouvernement est conféré par les classes les plus nombreuses, elle promet à la fois la stabilité aux conservateurs et le changement aux classes ouvrières.

Los Fraiiyais no sont point ingouvernables ; il faut seulement que ceux qui aspirent à les gouverner aient une supériorité réelle.

Paris, 4 mai^ 1876.

On entend sans cesse en France les représentants de raristocratie et de la bourgeoisie s'écrier : «La France est ingouvernable; le peuple, insensible au bien et à la vérité, va où le mènent ses vices, ses erreurs, son ignorance ou sa lâcheté; à cette nation de malfaiteurs, il faut un gouvernement de gendarmes. »

Les gens qui tiennent ce langage ont choisi le facile métier d'accusateurs publics pour échapper au rôle d'accusés.

Par quelle cause, en effet, dans notre pays, si ces déclamations sont justes, le peuple n'obéit-il plus à la raison, à la justice, à la vérité? Prenez isolément chacun des membres de la communauté française, traitez-le avec bienveillance, il est reconnaissant; faites lui part de vos connaissances, il comprend et s'instruit; parlez -lui d'héroïsme pour son pays, son regard s'enflamme ; de charité envers ses frères, sa main s'avance pour les chercher et les secourir; de l'éternité d'où sort la personne humaine pour y rentrer bientôt, son front s'incline.

Savez-vous maintenant pourquoi cet homme si bien doué, ce Français, flotte à l'aventure, pourquoi ses merveilleuses facultés sont stériles ou corrompues? C'est parce que la vérité et la justice n'ont point de représentants officiels à côté de lui.

Sachez-le, un individu, un peuple doué de facultés intellectuelles ordinaires, obéissent toujours quand une autorité existe. C'est la loi même de l'intelligence; les ignorants sont dans la dépendance naturelle, nécessaire

SCIENCE SOCIALE. 347

de ceux qui sont instruits; les moins vertueux obéissent nécessairement à ceux qui pratiquent le bien, et s'il est vrai que, pris en masse, nous sommes aussi ignorants, aussi vicieux que vous le dites, votre autorité sur nous n'a pas d'autres bornes que vos facultés. Une nation abmtie doit être gouvernée par la force matérielle; une nation intelligente, par l'autorité morale. (L'habileté et la science sont toujours du côté de l'intelligence.) Si la vérité, si la science, si la justice, si la religion, n'exerçaient pas un ascendant naturel et fatal, il n'y aurait jamais eu d'autorité dans le monde. Là où ces forces supérieures ne gouvernent pas, c'est qu'elles n'existent pas; là où les ignorants font la loi, c'est qu'il n'y a pas de personnes vraiment instruites ; là où le vice est le maître, c'est que les hommes vertueux sont rares ou disparus; si l'impiété triomphe, c'est que la religion n'a pas de représentants véritables.

Et maintenant ne cherchez plus à donner le change, générations riches et raffinées ; -votre tactique est percée à jour. Vos accusations contre votre pays ne vous dispensent pas de la nécessité où vous êtes de vous réformer vous-mêmes. Vous êtes plus coupables que le peuple, puisque vous n'avez point voulu profiter des occasions qu'une position privilégiée vous a oiïertes pour acquérir tout ce qui vous manque autant qu'à lui.

Ne dites plus cette nation est ingouvernable; constatez qu'elle n'est point gouvernée, et demandez-vous sur qui doit peser la plus grande part de responsaljilités : sur la nation qui voyage dans la nuit, ou sur ceux qui, ayant reçu de leur naissance des bienfaits de la fortune, du rang, de l'intelligence, la mission d'éclairer la marche d'un peuple, ont laissé éteindre la lumière. .

3W F. DURAND DESOUMEAUX.

On ircntralne un peuple qu*en lui proposant un but élevé, un intérêt supérieur, mais qui soient nouveaux Tun et l'autre.

27 septembre 1870.

Tout ce qui nous a soulevés autrefois ne pourrait plus nous emporter aujourd'hui. On ne remue pas deux fois le monde par les mêmes moyens. Ce qu'il faut à un peuple, c'est une cause à embrasser. L'intérêt domine, trouvons un intérêt supérieur. La justice, dans le monde, variable, comme son idéal, avec les temps et les lieux, n'a jamais été que cet intérêt supérieur. — Accouplons un élément nouveau à des éléments existants. Il faut que cet élément nouveau puisse s'associer à ces éléments. Point de salut en dehors de cette règle.

Il existe des besoins toujours les mêmes. Ces besoins, éternels comme l'homme, ne sont pas ceux qui font progresser les nations. Le réveil de ces mêmes besoins amène les mêmes événements. Ces événements réalisés, la nation reprend son cours, son progrès dans le développement de besoins nouveaux.

Les grandes causes, c'est à dire un intérêt nouveau, qui s'adresse aux parties supérieures de l'organisation, peuvent faire vibrer à la fois toutes les intelligences. L'intérêt inférieur est aveugle. Il se renferme en lui même, ne voit pas au delà, agit isolément.

Ce qu'un peuple affamé désire, ce n'est pas le nécessaire, c'est le superflu. Un intérêt, un besoin très •anciens ne soulèvent plus les masses ; pour faire marcher un peuple, il faut des espérances plutôt que des besoins marchant vers un élément que nous n'avons pas encore possédé,

L'idéal doit s'adapter sans eesne à des eoiiditiojis nouvelles, Rûle de la religion dans l'État moderne.

Paria, 11 décembre 1875.

On ne saurait trop le répéter : ce qu'il y a de meilleur pour un État, ce n'est pas l'idéal construit de toutes pièces par l'imagination, c'est ce qui s'adapte le mieux au tempérament actuel du pays. Vouloir faire revivre Salente au milieu de Paris, c'est une entreprise ridicule. Les seuls progrès capables de durer sont ceux susceptibles d'être acceptés par les esprits et l'oi^anisation actuelle du pays. Ce qui doit être est déterminé par ce qui existe. Il n'y a de progrès et de succès durable que dans cette voie. Le mouvement qui pousse l'homme à s'incliner devant le succès est bon en lui-même, mais il n'est tout à fait légitime que lorsqu'il rallie les intelligences au seul succès qui soit durable, celui qui est en harmonie exacte avec les institutions, les mœui's et le tempérament du pays.

On doit avoir un idéal de justice, de moralité, mais il n'est permis de réahser cet idéal qu'en se rapprochant de lui progressivement et en s'appuyant sur ce qui existe. L'idéal imposé à un pays qui ne le comprend ni ne l'accepte n'est plus l'idéal; l'idéal à trop forte dose tue aussi sûrement que l'oxygène, source de vie, introduit en exagération dans l'organisme.

Rétmir le pouvoir religieux et le pouvoir civil dans les mêmes mains, c'est le fait de l'état barbare. Au point de vue rationnel, la religion ne peut inter\-enir dans le gouvernement, si ce n'est pour fah-e valoir le droit qu'ont les opinions religieuses de se manifester librement dans leur sphère ; l'État est placé au-dessus des associations et des opinions religieuses comme au

Xà) F. niRAND DESORMEAUX.

dessus de tous les autres groupes ou individus, non pour les asservir, mais pour les garantir les uns conti(î les autres, et assurer à chacun la liberté de son développement.

Ainsi la religion elle-même ne saurait être indépendante de l'État; en tant que groupe, elle fonctionne au-dessous ; dans son orbite, elle a droit à sa protection, mids elle a le devoir de ne jamais rien tenter contre lui. Introduisez l'élément religieux dans l'exercice du pouvoir de l'État, et tout est confondu.

Du Jury (fragment de discours).

Saint-Julien-du-Sault, 26 août 1872.

Le jury est une découverte judiciaire. Aucune institution n'est mieux faite pour s'adapter aux mouvements d'une société. Quand les institutions judiciaires sont organisées de telle sorte qu'elles ne peuvent pas se prêter aux variations de la conscience sociale, elles détruisent la société, ou bien la société les détruit. Mais ce qu'il y a d'admirable dans le jury, c'est que l'homme, le citoyen, ne disparaissent jamais sous le juge. Ces hommes, en même temps qu'ils représentent la loi, représentent la conscience publique et les sentiments de l'humanité. Tous ces éléments se confondent en lui et donnent à ses décisions un caractère de modération, de justice et de grandeur qui ne se trouve pas au même degré dans les décisions émanées des autres autorités judiciaires.

Il est important qu'il en soit ainsi. (Voir Michaux.) Un grand nombre de procès politiques sont encore soumis à l'appréciation de la magistrature nommée par

SCIEXCE SOCIALE. 354

le pouvoir. Tout ce qui touche les sociétés secrètes; à Lyon, l'afFaire de la rue Grêlée; à Bordeaux, l'affaire de l'abbé Junqua; dans toutes ces questions, il se mêle un élément politique ou social qui doit faire écarter la magistrature, si on ne veut pas lui imposer une responsabilité qui pèserait plus encore sur le respect tlù aux décisions de la justice que sur la considération de la magistrature elle-même. Il ne suffit pas, en effet, que la justice impose ses décisions par la force, il faut encore qu'elle incline les consciences, qu'elle soumette les intelligences, qu'elle réunisse, avant de juger, l'as-' sentiment général. Il ne faut pas que l'opinion puisse casser ses arrêts. Il ne faut pas que des arrêts de justice puissent devenir, comme on l'a vu, des titres de gloire et jusqu'à des moyens de célébrité pour ceux qui les ont encourus. Autrement, il y a là un g:'and danger social. Or, dans toutes les questions qui touchent à k vie, à la liberté, à l'honneur du citoyen, il n'y a que le jury qui puisse intervenir sans que la majesté judiciaire ne soit pas exposée à être compromise. Seul en effet le jury peut prévenir, par sa décision, ce qu'il y a de brutal et d'inflexible dans l'application d'un texte.

Chaque fois qu'une infraction à la loi est commise, une poursuite doit être exercée; sans quoi le respect inflexible de la loi, base indispensable de toutes les sociétés libres, n'existerait plus, et la société, sans pouvoir établi, sans autorité, n'existerait pas. Mais à coté de ce respect de la loi, sauvegardé par la poursuite — poursuite qui met en mouvement la conscience du juge, la provoque, la stimule et la somme de se ijrononcer, — il y iij quoi qu'on fasse et quelque règle que l'on pose, le pouvoir propre du juge; ce pouvoir qui

:r>2 F. DURAND DESORMEAUX.

consiste» ù apprécier les actes qui constituent les faits criminels. Il peut arriver qu'un acte violant la loi dans la réalité ne parte point d'une intention criminelle. Il peut arriver (jue la sévérité prononcée par la loi ne soit point en rapport avec la gravité du délit; il peut arrive!- (pie le coupable ait été soumis à des influences et placé dans un milieu qui sont autant d'excuses pour sa faute. Alors si la peine est appliquée à un acte excusable, s'il y a châtiment et s'il n'y a pas véritable crime, dans ce cas, Messieurs, la justice est violée; elle est étouffée sous une convention légale et artificielle que ne sanctionne pas l'opinion du pays; la conscience de l'individu qui est frappé, la conscience générale du pays, témoin du châtiment, protestent contre la décision judiciaire; la justice reçoit une atteinte parce qu'elle n'est plus soutenue par le sentiment général, la révolte et le trouble pénètrent dans les esprits, et le trouble se met dans la société parce que la justice a perdu quelque chose d'un empire dont la souveraineté doit régner sur les consciences, et elle craint toujours d'imposer sa contrainte physique et matérielle.

Or, Messieurs, il n'y a que le jury qui puisse, dans les circonstances que je vous indique, permettre à la loi de ne pas s'appliquer.

Un magistrat ordinaire est élu par le pouvoir; il peut être soupçonné dans un cas où il refuserait par l'application stricte de la loi de se prêter aux inspirations du pouvoir; il appartient à un corps, il a reçu l'investiture officielle, il fait peser sur son corps et sur lui-même la responsabilité de sa décision, enfin par suite de raisons qu'il a rencontrées dans l'exercice de ses fonctions d'appliquer strictement la loi, il contracte des habitudes d'esprit qui ne lui permettent plus de

ne pas comparer mathématiquement le texte de la loi avec l'acte commis. De là des décisions judiciaires qui peuvent offenser la justice et être réprouvées par la conscience générale du pays. La dignité de la magistrature, la considération de ce grand corps se trouvent compromises dans ces questions. Le juré, au contraire, est merveilleusement propre à l'accomplissement du rôle dont nous parlons. La société va le prendre dans les rangs de cette foule dont les impressions forment cette voix du peuple qu'on appelait auti'efois la voix de Dieu ; c'est de ce milieu que partent les cris spontanés de la justice et du bon sens ; c'est dans ces profondeurs sociales que se forment obscurément les germes qui se déploient plus tard dans le génie du savant philosophe, dans la raison du législateur ; c'est le centre d'où tout vient et où tout doit retourner; la société prend le juré dans cette foule où aucune bariière artificielle ne le séparait de son temps et de l'opinion régnante de sa patrie; elle le place sur un siège où il arrive imprégné en quelque sorte des idées dominantes et vraies de son pays, revêtu de toutes les puissances d'une société avec laquelle sa faiblesse, son inconnu, le confondent à ce point que, ne formant qu'un avec elle, n'étant point séparé d'elle par sa personnalité d'individu ou par la puissance d'un corps, il fait corps avec elle et se trouve revêtu de sa toute-puissance. Cette puissance, dans laquelle le corps social tout entier porte sa force et l'exprime dans un de ses membres ; cette puissance égale à la société elle-même qui s'exprime par un de ■ ses organes, cette puissaiice seule est suffisante pour remplir ce rôle difficile et délicat d'excuser un acte qui tombe matériellement sous l'application d'un texte de la loi. Seul, le juré réunit les conditions d'impartialité,

Xïi F. DIRAND DESORMEAUX.

de coini>étence intellectuelle et morale, de puissance sociale, non pour se mettre au-dessus de la loi, mais IK)ur suppléer au silence du législateur en déclarant qu'un pareil acte est excusable. Cet homme inconnu, faible, parfois illettré, arraché la veille pour un jour à sa charrue, à son comptoir, peut seul avoir la puissance (le regarder la loi en face. Le jury, voilà, Messieui*s, la lûerre fondamentale des sociétés modernes. Voilà Tinstitution (jui communique aux institutions ju(Hciaires une autorité qu'aucune autre autorité ne peut contrebalancer. Cette institution est tellement naturelle, elle répond si bien en même temps aux conditions d'existence d'une société, qu'elle n'a que les défauts de l'humanité elle-même et n'emprunte rien à ces vices propres que porte en elle toute institution artificielle. Le jury, parce qu'il traduit les inspirations de la conscience générale, fournit des indications précieuses au législateur; là où la magistrature ordinaire est immobile, il varie ; mais ces variations mêmes sont les signes par lesquels s'exprime la vie sociale et le mouvement du corps social ; c'est aux hommes d'État à recueillir ces indications précieuses, à dresser la statistique des arrêts entre lesquels il finit par se former une moyenne et à excuser légalement les actes que le jury excuse presque toujours en vertu de son pouvoir propre. Si au contraire les acquittés dans certains cas forment l'exception, le législateur ne doit pas modifier la loi.

Si nous devons mettre toutes nos espérances d'ordre et d'avenir social dans le jury, vous comprenez l'importance qui existe à préserver de toute atteinte cette grande institution. Le jour où les décisions du jury seraient suspectées, de ce jour-là un désordre sans

nom pénétrerait dans la société. En effet, messieurs, les sociétés ne périssent point parce que les décisions judiciaires sont mauvaises, elles périssent parce que les décisions de la Justice ne sont pas respectées. L'effroi de Royer-Collard était justifié quand il constatait que dans notre société il n'y avait plus de respect. Mais le respect ne dépend pas seulement de ceux qui doivent le ressentir; il dépend aussi de ceux qui sont chargés de l'inspirer. Il n'y a pas d'institution plus respectable que le jury. En effet, les décisions du jury pourront être ciitiquées, parce que tout ce qui est humain est imparfait; elles seront toujours respectées, parce que l'humanité se respecte toujours elle-même. C'est pour cela qu'il importe de préserver le jury de tout contact administratff. Le jour où la main du gouvernement peut contribuer à conduire un juré sur son siège, l'opinion publique n'aperçoit plus un juge, mais un sei-viteur.

De rinlernationale.

Arcis-sur-Aube, 21 mars 1872,

La société Internationale paraît devoir survivre aux attaques dont elle est l'objet et même aux crimes qui se sont abrités sous son nom. Il y a une idée au fond du mouvement international, et cette idée est forte. L'idée de réunir par dessus les différences de races et de nationalités tous ceux qui travaillent, tous ceux qui ont les mêmes intérêts, les mêmes conceptions intellectuelles et morales, cette idée s'emparera du monde. Elle substitue à l'idée de patrie l'idée d'humanité; elle reprend l'idée chrétieiuie eu la développant, elle étend

XÀ) F. DrilANT) DESORMEAUX.

vi Ir.iiislbniKî la Ibriiiule : <^ Rendez à César ce qui est à (lésar, et à Dieu ce qui est à Dieu»; elle supprime César et ne laisse plus subsister que l'homme et la jusliie inlinie et éternelle.

Les rapports embrassés par Tintelligence d'un adepte de rinternationale sont les plus larges qui aient été conijus jusqu'à présent par une société organisée. Les conceptions des penseurs se sont greffées sur l'esprit des masses. En effet, qu'il se rencontre un homme pour enseigner aux internationaux qu'ils doivent mettre tous leurs actes en harmonie avec leurs idées; qu'ils doivent chercher l'égalité non pas dans le même travail imposé à tous les hommes, mais dans la nécessité du travail pour tous, avec toutes les distinctions provenant des besoins et des facultés de chacun; qu'ils doivent faire régner la justice dans la société non au moyen de la violence, mais au moyen de la justice et de la douceur, de la persuasion et de l'amour; que les internationaux soient vraiment une société de travailleurs; qu'ils aiment le travail, qu'ils soient sobres, chastes, dès que la science arrive à formuler les lois positives, les vérités de l'ordre moral, et l'Internationale devient la maîtresse du monde. Elle est la conception la plus vraiment sociale et religieuse qui ait paru depuis le Christ. L'idée chrétienne a développé ses germes les plus beaux dans la conception du monde romain. L'égoïsme de la société française, son luxe raffiné, ses vices, semblent avoir préparé le terrain où pouri'ont éclore des mœurs d'une pureté inconnue, des conceptions du monde plus larges que jamais et des merveilles de beauté morale.

Souveraineté île la loi; aouveraincliî du l'opinion; commenl elles se Paris, 3 mars 1872,

La loi, qui est le pouvoir matériel de la société, ne doit atteindre que des actes matériels; mais dans le domaine physique, en quelque sorte, l'empire de la loi doit être absolu. Il n'y a pas plus de société que d'armée, quand il n'existe pas de discipline qui la régit. Dans toutes les sociétés qui ont grandi, dans tous les âges, dans tous les temps où s'est formée une association humaine, en Europe, en Chine, en Asie, chez les Aryas, chez les Juifs, chez les Perses, chez les Grecs, chez les Romains, on trouve la souveraineté des lois, La société tomhe, les races déclinent quand on commence à transiger avec la loi. Le principe social est celui-ci : Tant que la loi existe, elle doit être obéie, même lorsqu'elle est injuste, même lorsque dans l'application elle blesse les sentiments les plus chera à l'homme, les plus sacrés; elle doit tout fiiire fléchir, parce que si la loi n'était point appliquée par une justice supérieure à toutes les considérations particulières, elle se trouverait sacrifiée. Quand il s'agit de l'exécution des lois, l'intérêt Individuel s'efface devant l'intérêt social. Brutus, Manlius ont eu raison. La loi existe quand un pouvoir formé selon les règles généralement admises dans une société a l'investiture du suffrage universel. Les sources de la loi changent avec les temps et les civilisations, mais la nécessité de l'obéissance due à la loi ne varie point.

A côté du pouvoir absolu de la loi, il existe un autre pouvoir qui ne peut pas être entamé sans un moindre dommage pour l'ordre social, le pouvoir de l'opinion.

X>8 F. DUHANI) DESORMEAUX.

Ce pouvoir doit être souverain comme l'autre. Si la loi, après avoir enchaîné les actes, pouvait enchaîner la pensée, elle pourrait fah-e régner une apparence d'ordre matériel, mais elle tuerait dans leur germe tous les progrès de l'humanité ; elle proclamerait sa propre perfection, elle empêcherait qu'elle pût être réformée. Respectée d'une manière absolue dans l'exécution, la loi peut être attaquée dans sa rédaction actuelle; c'est l'essence et le principe même de la loi, que toute règle légalement établie soit appliquée ; mais l'opinion qui s'incline devant le principe est libre d'attaquer les prescriptions particulières. Ce pouvoir de l'opinion ne peut être limité. Il peut se manifester sans restrictions à l'aide de la parole et de l'écriture. L'opinion ne peut se servir pour attaquer les lois que de la persuasion, de cette puissance morale qui s'attache à la manifestation de la pensée. Si elle empruntait des moyens matériels et directs pour attaquer les lois, elle deviendrait immédiatement justiciable de ces mêmes lois. Ainsi ces deux pouvoirs également absolus se concilient l'un avec l'autre, sans se limiter jamais, puisqu'ils s'exercent dans un domaine différent. L'un fait régner l'ordre dans la société, l'autre prépare et assure le progrès. Chaque fois que l'un veut intervenir dans le domaine de l'autre, il y a usurpation, et cette usurpation s'appelle, selon le pouvoir envahisseur, le despotisme ou la révolution.

Page 1