CHAPITRE II
PRINCIPES PSYCHOLOGIQUES DE L'ACTIVITE MORALE
Notre inteliîgence a une invincible tendance vers le Ijonheur, pour cette raison que la somme des étals nés de l'harmonie entre l'organisme et le milieu externe l'emporte infiniment sur celle des étals résultant d'un désaccord entre l'organisme et le milieu. Ces harmonies successives laissent dans l'intelligence, en s'y déposant, une impression indélébile. L'organisme luimême n'a pu exister que pai' une série d'harmonies entre ses éléments et le milieu; l'intelligence n'a pu se former qu'à la suite d'harmonies de même nature. Si, au heu d'être l'exception, le désaccord avait été la règle, comme l'est l'harmonie, l'oi^'anisme et l'intelligence n'auraient pas pu se former. El quand l'organisme et l'intelligence sont développés, si, par suite d'un renvei-sement dans les conditions qui ont présidé à leur développement, ce qui était la règle devient l'exception, et, réciproquement, si le désaccord l'em-
J() F. lU'HANn nKSOIlMKAl'X.
porte sur l'harmonie, les conditions qui ont servi au développement de l'organisme et de Tintelligence ne se trouvant plus pour assurer leur maintien, Téquilibre est rompu, l'organisme et l'intelligence, tels qu'ils ont été originairement formés, sont détruits.
Le plaisir résulte de Tintensité et de Tharmonie des mouvements vitaux. — Les plaisirs les plus élevés sont des plaisirs sociaux.
26 mai 1867.
Le sentiment de plaisir pour l'homme consiste dans l'intensité de la vie. La physiologie du cœur nous a démontré que la douleur a sa source dans une diminution de la vitalité.
Le bonheur est cette harmonie que fait entendre à la conscience le jeu rhythmique de toutes nos facultés. L'accomplissement de certaines fonctions envoie à la conscience humaine le sentiment d'une vitalité plus grande et plus haute. Il y a des bonheurs grossiers; il y en a d'exquis ; ceux-là sont produits par le plus grand mouvement possible des facultés supérieures de l'àme humaine, à la condition toutefois que ce mouvement demeure ordonné et ne dégénère pas en excitation ; à la condition encore qu'il ne dérange pas l'équilibre des autres facultés chez lesquelles il doit entretenir la vie en les faisant servir elles-mêmes à sa production. Que l'une des fonctions de l'organisme ne concoure pas à l'œuvre commune, ou bien qu'elle demeure inactive, le bonheur, tel que nous devons nous le figurer, n'existe pas.
On voit ce que l'homme recherche quand il poursuit tour à tour ces buts divers auxquels il a donné des noms mystérieux : l'amour, la gloire, la vertu. Ce qu'il
PniN^CIPES DE l'activité MOItALE.
demande à toutes ces grandes choses, c'est un emploi pour son activité. Ce qu'il dépense de forces variées pour les atteindre, n'est au fond qu'un mouvement de
Est-ce à dire que tous les buts sont indifférents pourvu qu'ils sollicitent suflisainment l'activité humaine? Il ne serait pas scientifique de le prétendre.
Aux yeux de la science, le bonheur est l'état dans lequel l'homme peut dépenser, dans le temps le plus long possible, la plus grande somme de vitalité possible. Cette déiinition ne rattache pas à l'idée du bonheur tous les emplois exclusifs de nos facultés qui produisent l'irritation, de telle sorte ([ue l'oi^anisnie humain, considéré dans l'ensemble, dépense plus de vitalité qu'il n'en produit ; l'instant arrive dans lequel les réparations ne se font plus dans l'oi^'anisme ; la machine humaine n'étant plus alimentée, ne fonctionne plus; le bonheur est détruit. Il n'a pas dui-é. Et de plus il n'était point parfait, puisque certaines fonctions de l'organisrae demeuraient en aoufîrauce.
Cette définition ne fait pas rentrer non plus dans l'idée du bonhem' parfait les emplois inférieurs de l'activité humaine ; dans cette distribution de nos forces, les facultés les plus hautes restent inactives; l'âme humaine n'a pas conscience de toute l'activité qui peut être déployée par l'organisme humain.
Et parmi ces grands objets qui paraissent envelopper toutes les puissances de l'être dans les désirs qu'ils éveillent, l'amour, la gloire, la vertu, ne faut-il pas établir des différences? Il suffit d'une analyse rapide pour se convaincre ici encore de la nécessité de faire des distinctions. Sans doute, l'amour produit dans le cœur humain des battements d'une puissance i)rodi-
18 F. ntlRANTl nESORMEADX.
gieuse ; la vitalité est telle, que la conscience est enivrée j de la force et du nombre de ses perceptions; mais si j l'amour existe seul dans l'être humain, s'il l'absorbe 1 tout entier, il périt bientôt lui-même sous l'excès d sensations qu'il développe. Le trouble et l'excitation, 1 pénètrent dans l'âme humaine, et l'on ne sait plus si la souffrance ne l'emporte pas déjà sur le Ijonheur. Au milieu de satisfactions profondes, quelle séclieresse ne laisse pas la poursuite de la gloire! Non, ces sentiments n'apportent à l'âme humaine que des satisfactions essentiellement passagères ou incomplètes, si elles ne sont pas dominées par le désintéressement qui ne les exclut pas. Mais comment concilier l'existence des sentiments désintéressés au sein de l'àme humaine avec l'idée que nous nous faisons du bonheur? Si le bonheur est pour l'homme la perception par la conscience de la vitalité, et s'il est proportionnel à la durée et au degré de cette vitalité, cet état de l'àme est essentiellement égoïste. En dernière analyse, en effet, l'égoïsme, mais entendu dans ce sens que l'homme a la conscience de ses actes, se retrouve au fond de tous les sentiments humains, des plus élevés comme des plus infimes. Mais bien que le bonheur se trouve précisément dans celte perception consciente de ses actes par la personne humaine, si elle prend la réalisation de cet état comme le but de ses efforts, elle tourne le dos au but qu'elle se propose d'atteindre.
C'est l'acte à accomplir qui soUicite et met en jeu notre activité. Suivant que pour être réalisé il demandera plus ou moins d'efforts, ou des efforts intéressant tout ou partie de notre être, l'activité déployée sera plus ou moins grande. La question revient donc à se demander si en prenant le désir de nous rendre heu-
PlilSCIPES DE l'activité MORAI.K.
reux comme le Lut de nos efforts, nous devons déployer une activité plus grande que lorsqu'il s'agit, pour prendre l'exemple précisément inverse, de faire plaisir à un de nos semblables. Remarquons d'abord que lorsque l'homme veut se procurer un plaisir et un plaisir exclusivement personnel, il doit, presque toujoui's, se renfermer dans le cercle des jouissances sensuelles. S'il veut franchir cette barrière, s'il aspire à des satisfactions plus élevées, à l'instant il faut noter une nuance; il doit chercher à faij'e partner ses satisfactions aux autres, son plaisii' s'accroît (lu plaisir des autres, le plaisir des autres devient la condition du sien propre, sans que cependant la personne humaine se soit proposé ce résultat; mais on peut dire que ce résultat est une loi de nos plaisirs qui se produit fatalement et en dehors de tout calcul humain. Qu'on prenne un homme dans toutes les situations de sa vie, qu'on analyse ses jouissances les plus intéressées en apparence, pourvu qu'elles ne se bornent pas à des sensations pures, si déjà elles revêtent le caractère de sentiments, elles manifestent l'action de cette loi.
Quant â nous, il nous suflira de noter cette observation ; pom' atteindi'e à un certain ordre de satisfactions, l'homme est forcé de faire partager à d'autres ses satisfactions ; par conséquent, l'égoïsme absolu cesse d'être son objectif exclusif. Mais que ia personne humaine veuille s'élever encore, qu'elle veuille établir ses sentiments dans ces régions sereines et pm'es où la conscience est un rhythme et ne perçoit plus que des harmonies, le désir de faire naître en soi ces inelTahles voluptés ne doit pas avoir été poursuivi. L'àme hymaine doit s'être détachée d'elle, elle doit s'être oubliée, elle a dû mettre sa vie dans la vie des autr'os, elle a dii
poursuivre un but idéal dont la réalisation n'était point faite pour servir les intérêts de la personne humaine, elle a dû placer son intérêt en dehors d'elle.
En même temps, pour s'élever sur ces hauteurs, elle a dû recourir aux plus grands efforts, elle a dû faire appel à toutes les forces, à toutes les facultés, à toutes les fonctions de son être. Le bonheur est venu, mais par surcroît, on le voit, il n'a pas été cherché. Il a été la récompense de ces efforts désintéressés, bien loin qu'il en ait été le but.
Le désintéressement apporte à l'àme des joies austères, bien autrement durables et profondes que les plaisirs des satisfactions égoïstes. Les âmes vulgaires ne sont pas faites pour ces joies et ne sauraient les comprendre.
Que faut-il conclure de cette analyse? une chose bien simple : c'est que plus l'esprit de l'homme est désintéressé, plus il déploie d'activité, plus il est parfait, puisque la plus grande somme d'activité n'est dépensée que dans l'exercice de toutes nos facultés, pour cela les fonctions inférieures n'étant appelées qu'à entretenir les fonctions supérieures; plus il est heureux, puisque le bonheur se trouve dans le jeu harmonieux de toutes nos facultés.
La force primordiale — le mouvement — acquiert la conscience d'elle-même au sein de Famé humaine. Le degré selon lequel la conscience s'exerce dans l'état normal, constitue le degré de bonheur dont jouit l'àme humaine.
Même sujet.
Nous avons reconnu que le plaisir pour l'homme consiste dans l'intensité de la vie. Cette intensité nous
PltlXCIPES DE L'ACTIVITê MORALE.
'il
parait èlre mesurée surtout par le degré d'indépendance graduellement acquise par les phénomènes à mesure qu'ils s'élèvent.
Les phénomènes intellectuels manifestent l'indépendance la plus haute. Ils sont donc pour nous la source la plus intense de la vie, ils nous procurent par conséquent les jouissances les plus élevées, les plus prolongées, les plus sûres. 11 y a une hiérarchie dans les phénomènes intellectuels ; les phénomènes intellectuels de l'ordre supérieur réalisent pour nous la vie portée à son plus haut degré d'indépendance, par suite d'intensité. Tout l'effort de l'homme doit donc tendre à favoiiser la production ou 3e maintien de ces phénomènes.
II ne faudrait pas tirer de ce principe des conséquences qui lui seraient contradicloires. La vie intellectuelle trouve ses conditions dans la vie physique. L'exagération de la vie intellectuelle nuit au développement physique, et l'intelligence peut arriver alors à se détruire elle-même.
Action de riiitelligciice siii' lu sputimfiil.
SairiMulipii, 11 jaiirier 18G9.
L'intelligence ne domine pas seulement la tendresse, elle la transforme. Elle s'empare des entraînements de notre chair et du cri de notre sang, pour ]es approuver quand ils sont dignes de l'être. Mais alors elle les gouverne, les dirige, les porie où il lui plaît, les pénètre de son élévation et de sa noblesse, fait une force de ce qui n'était qu'un entraînement, et pénètre de lil)erté le domaine par excellence çie la fatalité dans l'homme.
L'intensité des douleurs en raison directe de celle des plaisirs.
Paris, 3 février 1878.
Nos souffrances sont peut-être en raison directe des joies que nous avons éprouvées. Tout compte fait, quand un homme meurt, quel qu'il soit, la somme de ses joies est égale à celle de ses douleurs. Celui-ci souffre cruellement de la perte de sa santé, mais les jouissances attachées à sa santé ont été très vives; cette mère perd son fils unique, sa douleur est immense comme Tétait son bonheur pendant que son fils vivait.
Du suicide.
Paris, 4 février 1878.
Le suicide s'accomplit fatalement à Tinstant où la somme de la souffrance l'emporte dans un être humain sur celle du bien-être.
... Ces vallons et ces forêts sont magnifiques, ditesvous. Que m'importe, puisqu'il fait nuit et que je n'aperçois rien! Il faut encore un rayon de soleil pour pouvoir jouir de sa fortune et de ses amis.
utilité de la douleur.
Paris, 1" février 1878.
Jamais la douleur n'est inutile. Ou bien elle tue la sensibilité et nous procure le repos suprême, ou bien elle nous élève et nous fait placer le bonheur dans la contemplation des lois nécessaires du monde et dans
PBINCIPES DE l'activité MORALE.
l'accord de noire volonté avec ces lois. Il n'y a donc pas dans le monde une misère si grande qu'elle ne soit compensée constamment par un repos ou par un bonliem' aussi grand qu'elle.
Le criminel n'a pas les soufirances, la senKJbilité ni l'intelligence de l'homme juste, et s'il les avait, la sincérité du repentir et la joie de voir la justice et de l'accomplir dans l'avenir, rachèterait les conséquences terribles de ses égarements. C'est la douleur qui nous conduit souvent à la science, à la vérité, à la justice. Celui que les circonstances de la vie blessent et qui sent vivement ses blessures sans y succomber, se réfugie dans des sentiments et des pensées où la vie vulgaire ne peut plus l'atteindre.
Il Ji)il doiiiiriei' li: :
Il ne suffit pas de connaître sa voie, et on n'a rien fait pour son avancement moral si la raison ne reste pas froide, même dans les poursuites les plus nobles, dans la recherche de la vérité et l'amour de la justice. Il ne faut jamais d'ivresse; il faut que l'intelligence soit assez maîtresse d'elle-même pour apercevoii- le lien qui doit rattacher sa préoccupation présente à ses actes futurs ou passés.
D'ailleurs, c'est la loi môme de la formation, du progrès et de la circulation intellectuels.
Le phénomène se rattache toujours au phénomène; les phénomènes forment des groupes; les groupes se rattachent aux groupes. Nous devons n'accorder, dans notre attention et dans notre préoccupation, aux
24 F. DURAND DESORMExVUX.
phénomènes, aux {groupes, que la part et la place qui leur sont dues. Sans quoi nous ne sacrifions pas seulement la vérité ; nous affaiblissons notre tempérament intellectuel, nous plaçons la jouissance dans le repos et non dans l'activité, nous tarissons les sources de la force morale, et nous sommes le jouet pour devenir la proie de toutes les circonstances. 11 faut cesser de penser, ou penser conformément à Tordre.
Ces réflexions ne sont peut-être pas sans rapports avec le passage suivant de Montaigne :
« Au prix du commun des hommes peu de choses me touchent, ou pour mieux dire me tiennent : car c'est raison qu'elles touchent pourvu qu'elles ne nous possèdent. J'ai grand soin d'augmenter par étude et par discours ce privilège d'insensibilité qui est naturellement bien advancé en moi : j'épouse et me passionne par conséquent de peu de choses. J'ai la vue claire, mais je l'attache à peu d'objets : le sens délicat et mol; mais l'appréhension et l'application, je l'ai dure et sourde. Je m'engage difficilement : autant que je puis je m'emploie tout à moi; et en ce sujet même je briderais pourtant et soutiendrais volontiers mon affection, qu'elle ne s'y plonge trop entière puisque c'est un sujet que je possède, à la merci d'autrui et sur lequel la fortune a plus de droit que je n'ai : de manière que, jusqu'à la santé que j'estime tant, il me serait besoin de ne la pas désirer et m'y adonner si furieusement que j'en trouve les maladies insupportables? » (Montaigne. Essais; liv. III, ch. V.)
Si l'on va au fond de la doctrine chrétienne du renoncement, on découvre qu'elle répond au même ordre d'idées. Il y a une jouissance dans l'abandon complet de soi-même, mais il y a une erreur, puisque
PHIXCIPES DE l'activité MORAt.E. 25
l'oubli de l'instant futur, l'absorption dans le présent sont la source de plus de maux qu'ils ne nous apportent de biens.
C.1I1SPS de h souffrance et moyens Je )» dominer. Principe de la sagesse antique : l'ester d'accord avec lii nature.
fiaiiil-Julien, 7juiii-1878.
Toute souffrance procède d'un désaccord entre un oi^anisme et son milieu. Au moment où l'oi^anisme naît, il est dans une barmonie parfaite avec le milieu d'où il procède, avec lequel il se confond encore. (Voir 30 mai ISTS.) Formé d'air, de lumière et des éléments empruntés au sol, il ne se beurte dans le mibeu contre rien qui ne soit lui-même. Voyez les premières pousses des arbres dans les commencements du printemps, elles font encore partie de l'air lumineux qui les environne, à force d'être encore fluides comme lui. De là les joies pures dont toutes les enfances sont inondées, parce que l'enfant est à peine séparé des éléments du milieu qu'il retrouve en lui; de là aussi ce qu'il y a de tendre et de fragile dans les organismes qui se forment, parce qu'il suffit d'un souffle, tant l'harmonie est intime, pour faire retourner au milieu ces éléments qui sont encore suspendus et oscillants entre lui et roi^anisme vers lequel ils se dirigent plutôt qu'ils ne le forment. Mais que l'oi'ganisme s'affirme, qu'il concenti'e en lui les éléments extérieurs, qu'il arrête ses contours, il n'est plus aussi mêlé au milieu et il exagère son principe, il s'isole, et va se beurter contre les éléments du milieu au lieu de rester avec eux en harmonie. Il doit trouver l'équilibre entre la confusion et la séparation, sous peine d'être absorbé ou d'être brisé.
Les forces recueillies eu lui, partie inlime des forces répaudues dans l'univers, ne sauraient lui permettre de lutter contre l'univers.
Plus donc l'organisme s'accentue et s'avance vers la perfection du type individuel, plus augmentent ses chances de désaccord avec le milieu et, par suite, de douleur. La prédominance du moi dans l'homme, la grande part faite à l'imagination, qui s'inspire de moins en moins des exemples fournis par le spectacle du monde, augmentent encore les souffrances qui procèdent d'un corps qui présente, au point de vue du type individuel, l'organisation la plus achevée. Toute joie dans le reste du corps comme dans l'intelligence, devient le point de départ d'une souffrance, parce que le corps et l'intelligence exagèrent la tendance à faire durer la joie, jusqu'à l'instant où, le milieu ne pouvant plus fournir d'aliments à cette joie, celle-ci se tourne en douleur. Si l'organisme tout entier, corps et intelligence, suivait docilement les indications du milieu, ils se trouverait toujours en harmonie avec lui et ne souffrirait plus. Jj'organisme ne ferait sentir la distinction existant entre lui et le milieu, et le mouvement qu'il doit exécuter pour se mettre ou rester en harmonie avec lui, que par un léger sentiment d'effort et une légère impression née du frottement. Et si le corps ne peut prévoir tous les incidents qui peuvent résulter des transformations d'un milieu dont il se sépare toujours à mesure qu'il se forme davantage, l'intelligence intervient pour diminuer dans sa sphère la séparation qui s'accentue pour l'organisme. Loin d'exagérer les causes de choc qui peuvent résulter de la séparation, l'intelligence s'emploierait à toujours maintenir dans le présent pour assurer à l'avenir l'harmonie entre le corps et son milieu.
PRINCIPES ItE 1,'aCTIVITÉ MORALE. 27
Eiliin, pour le cas où des U'ajislbrmations exlraordiiiaires dans le milieu menaceraient les rapports étaltlis avec l'organisme, l'intelligence acceptant, à la place des parties inférieures de l'organisme qui protestent, les événements nécessaires, l'intelligence s'élevant audessus de tout le reste de l'être dont elle est le couronnement, se transportant dans l'état nouveau où l'organisme brisé et le milieu envahissant ne feront plus qu'un, accepterait cette harmonie nouvelle édifiée sur les ruines de l'ancienne, en ferait sa nature, se montrerait supérieure à toutes les catastrophes et à la mort, resterait identifiée avec les forces nécessaires du monde, en acceptant le décret qui ruine l'existence individuelle, comme elle lui était unie, en se conformant aux lois qui maintenaient cette existence, et enfin trouverait dans cet état les sources d'une joie capahle de l'emporter sur les douleurs de l'organisme vaincu et de la personnalité dispersée.
Toutes les notions de ce que les anciens appelaient « la sagesse » sont contenues en principe dans les observations précédentes; la sagesse, fondée sur l'étude des rapports de l'homme avec le milieu, tels qu'ils sont établis par la nature. Le milieu n'est pas seulement composé par les éléments physiques parmi lesquels l'homme existe. Outre les rapports de l'homme avec les forces physiques, il y a les rapports avec ses semblables. Il y a donc aussi un milieu social, lequel se divise en autant de parties qu'une civilisation compte de branches.
Toute notre morale se tire ainsi, on le voit, de notre conception des rapports de l'organisme avec le milieu. L'organisme ne fait que refléter les éléments du milieu. C'est le milieu qui, par ï^on influence el ses
forces, coordonne les éléments de l'organisme intellectuel comme de l'organisme physique. L'organisme intellectuel trouve dans ses origines et dans sa constitution même l'obligation, le devoir de conserver ou de reproduire l'harmonie établie primitivement par les forces de la nature avant que l'intelligence se soit manifestée. L'intelligence consacre, en le reconnaissant, ce qui existe déjà et ce par quoi elle existe.
L'obligation, le devoir deviennent des phénomènes de l'ordre moral après que les éléments, dont le rapport les constitue dans le milieu, ont été transportés dans l'intelligence.
§11. — Attraction et répulsion.
La répulsion et l'attraction sont des mouvements de même nature bien qu'en sens inverse.
Saint-Julien, 44 novembre 4878.
Le mouvement, associé à des phénomènes autres que lui, associés à des phénomènes de lieu interne cérébral, paraît avoir donné naissance à la notion d'âme et d'esprit. Associé à des phénomènes quelconques autres que lui, il est la vie ou l'organisme. Si nous considérons pour un instant comme isolés les phénomènes que le mouvement associe, ils donnent naissance à la notion ou idée de matière. Ainsi tous les êtres vivants, tous les organismes sont des composés de mouvements, parce que le mouvement entre comme facteur (ou comme base) dans eux tous.
La tendance à durer qui accompagne le plaisir a son origine dans un mouvement attractif perçu en même
PHINCTPES DE l'activité morali:. 99
temps que l'élémeiiL agréable dans le milieu externe. Quand donc nous cherchons à faire durer un plaisir, nous ne faisons que reproduire le mouvement originaire qui nous a portés et retenus vere l'élément agréa!)le. Quand noua tendons à nous débarrasser d'une douleur, c'est le mouvement originaire qui nous a éloignés d'un élément désagréable qui renaît dans l'intelligence après avoir été perçu dans le milieu à un instant phis ou moins éloigné. Dans ces deux cas, le mouvement est actif de passif qu'il était. 11 est actif, parce qu'il se présente en premier lieu au lieu de se présenter en dernier lieu, comme dans le cas où il est perçu à la suite de l'élément agréable dans le milieu externe.
Le mouvement répulsif ou attractif est un élément distinct de l'élément désagréable ou agréable. Il est perçu dans un oi'gane distinct. Une expérience journalière nous montre que ce mouvement existe à l'état isolé et qu'il est perçu par une portion spéciale de l'organisme. Citons un fait rapporté par M. Taine, qui n'a pas dans l'esprit de l'auteur le sens et la portée que nous lui attribuons. (Taine, Intelligçnce, t. I, p. 241.) — Le frottement d'une barbe de plutne, les doigts enfoncés dans le gosier, donnent la sensation de dégoût. La barbe de plume, les doigts enfoncés, di^agent un mouvement répulsif qui, perçu dans une certaine partie de la bouche, constitue le dégoi'it. Nous saisissons là le mouvement isolé dans le milieu extérieur, et nous voyons bien que le dégoût ne se confond pas avec l'amour ou le désagréable, puisque la barbe de ma plume et mes doigts n'ont aucune saveur qui puisse être appréciable au goût. En réalité, le phénomène que nous venons d'analyser n'est pas un phénomène de dégoût, qui correspond toujours à la perception d'une saveur : c'est un
;l() K. nrUANl) DKSOUMEAUX.
phénoinùiie de répulsion, c'est un mouvement répulsif. Cle mouvement est contenu à Tétat latent dans les corps qui provo(juent le dégoût. Peut-être pourrait-on instituer une expérience dans laquelle le corps resterait le même, sauf le mouvement répulsif qu'on lui ferait produire en isolant ce mouvement des autres parties du corps (fui conservent toutes ses autres propriétés, en particulier celle d'être désagréable, amer, sans exciter le dégoût.
Voyant la figure d'une personne, nous disons qu'elle est d'une laideur repoussante. De deux choses l'une : ou bien cette laideur tient aux lignes, ou bien elle tient aux couleurs. Si elle est constituée par les couleurs, les seules ondulations de la lumière agissant sur nos yeux, peuvent en effet communiquer à l'organe délicat de la vue un mouvement qui repousse le regard, qui fait fermer les yeux. Si cette laideur consiste dans les lignes, l'image obtenue par la vue a évoqué l'idée de certaines lignes, de certaines formes. Il y a dans la nature des formes rugueuses, rudes, vraiment repoussantes. Le toucher qui les sent, la main qui les palpe, sont réellement repoussés, au lieu de se marier comme elles le font aux formes sinueuses, douces, harmonieuses, arrondies. Ces dernières attirent. Nous sommes ici dans le domaine des phénomènes délicats, légers, aériens, en quelque sorte, qui constituent le domaine de la science morale. Ces phénomènes ne sont pas moins tangibles que les phénomènes étudiés par la chimie ou la physique; ils ne sont pas d'une autre nature, ils ne sont pas même perçus autrement ; ils sont seulement plus déUcats, ils sont peut-être perçu^s par des organes plus perfectionnés ou perfectionnés dans un autre sens. Les formes rugueuses nous repoussent et
PlUNCIPES HK l'activité MORALIC.
:ît
nous forcent à un mouvement de recul, de mt^rae (jue les formes harmonieuses nous attirent; noua sommes attirés, si nous voulons les suivre, dans l'Iiarmonie et !a douceur de leur contour. Dans ce cas, il n'y a pas un mouvement direct communiqué par l'objet, mais l'objet provoque indirectement ce mouvement chez-iious, si nous voulons nous mettre en contact avec lui.
Une pointe m'entre dans la chair. Dans la plupart des cas, l'élément de douleur sera associé au mouvement que fait la pointe pour entrer dans ma chair. Le mouvement qui pousse la pointe dans ma chair est un mouvement qui me repousse. Mais on peut imaginer le mouvement répulsif séparé de la douleur. Au lieu que celle pointe soit portée dans mes chairs, je fais au contraire un mouvement par lequel je me jette sur elle. Il est vrai qu'à ce moment, sentant la douleur, je pourrai faire un mouvement pour me jeter en arrière ; mais c'est qu'alors la douleur aura évoqué l'idée du mouvement de répulsion auquel elle est ordinaii'ement associée dans la nature, et l'idée de ce mouvement étant réel, se traduira dans l'organisme. Mais si nous imaginons un état tel que la nature n'ayant pas associé d'habitude un mouvement répulsif à une douleur, la douleur puisse se produire sans que l'objet auquel elle est liée fût animé d'un mouvement qui nous repousse, dans ce cas, la douleui' n'engendi'erait pas une répulsion.
Remarquons encore que dans le cas d'un fer pénétrant dans l'oi^ardsme, la sensibilité organique permet de percevoir le mouvement de répulsion, si léger qu'il soit. 11 ne s'agit pas ici d'un mouvement qui porte tout notre corps en arrière; il s'agit d'une répulsion qui agit sur un point limilé do l'organisme. Plus lai'd,
:V2 K. nruAND desormeaux.
ce iiiouvemcnl local pourra coïncider avec d'autres iiiouvcments pour amener la retraite du corps tout entier.
Quand la douleur se produit sans que le mouvement de répulsion ait existé dans Tobjet de la douleur, si la répulsion se produit, c'est à raison des mouvements qui conservent des associations antérieures et qui renaissent.
On l'aperçoit, le mouvement attractif et répulsif ne sont pas deux mouvements de nature différente; ce sont deux mouvements de même nature, mais agissant dans des sens opposés.
Au contraire, l'élément agréable est d'ordinaire accompagné d'un mouvement qui nous caresse, nous enveloppe, nous porte vers lui. Loin de nous repousser, le mouvement nous frôle, nous flatte. Quand nous flattons, quand nous caressons, nous attirons vers nous.
Le plaisir n'attire pas ; il est associé à un mouvement qui attire ou repousse.
Dans le baiser, source de plaisir et caresse par excellence, il y a un mouvement d'attraction, d'appel de la partie qui donne à la partie qui reçoit le baiser.
Nous avons dans les exemples précédents des cas de mouvements associés à une peine ou à un plaisir. Le plaisir et la peine, associés à des éléments quelconques autres que le mouvement, composent les phénomènes esthétiques associés à des mouvements; ils comprennent les phénomènes auxquels on peut réserver le nom de moraux. Des analyses ultérieures nous montrent sans doute le devoir composé à son tour par des combinaisons de mouvements associés à une peine ou à un plaisir.
PRINCIPES DE LACTIVITÉ MORALE
Liaison étroite du plaisir et de l'atlr.iclion, de la douleur et de la repu Isi ou.
Saint-Julien, 3 janvier 1879.
La douleur est liée à un mouvement repulsif; le plaisir à un mouvement attractif. Il ne faudrait pas croire que ce mouvement fût isolé dans les choses et dans noti-e perception de l'élément agréable o» désagréable. Au contraire, les deux phénomènes sont étroitement associés, et nous n'avons pas le temps d'être attirés ou d'être repoussés, que déjà nous éprouvons du plaisir ou de la peine. Il faut donc que d'autres mouvements s'unissent à ceux-ci pour nous permettre d'atteindre le plaisir et d'éviter la douleur. Et puis, l'expérience qui nous a fait percevoir le mouvement associé directement au plaisir et à la douleur, nous permet ensuite, à la simple vue de l'objet, de reproduire le mouvement, qui nous attirera vers lui ou nous éloignera de lui, avant que nous ayons éprouvé presque simultanément, comme à l'origine, un plaisir ou une douleur. Un rocher me repousse et me fait éprouver une douleur. La douleur est presque simultanée avec le choc répulsif. Si je n'ai pas fait une expérience antérieure, le rocher ne me repousse pas avant de me faire éprouver la douleur, ou du moins la douleur suit de si près le choc, que nous ne pouvons plus l'éviter quand nous percevons le choc. Mais plus tard la vue du rocher qui se détaclie du liane de la montagne évoquera, avec l'idée de la douleur, l'idée d'un mouvement de répulsion, mouvement de répulsion qui pourra s'associer à un autre mouvement pour me permettre de fuir le contact du rocher.
3t F. DURAND DESORMEAUX.
Plaisirs dus à Aon asso<*iations.
Saint-Julien, 11 octobre 1878.
Le plaisir que nous fait éprouver un tableau, une symphonie, est un plaisir d'association. Les couleurs, les sens, les objets représentés évoquent l'idée des contacts agréables auxquels les objets qui frappent notre vue, les sons et les chants qui frappent nos oreilles, évoquent l'idée du bien-être, c'est à dire des contacts de toute sorte : goût, odorat, toucher, qui m'ont donné du plaisir. Les tableaux nous représentent des ruisseaux et des feuillages ombreux qui évoquent des idées de contacts pleins de fraîcheur, des scènes de printemps, des idées de contact souple et doux d'une tiède atmosphère ; ces chants évoquent l'idée de ce que nous avons senti, par notre toucher, au bord de la mer, dans une vallée, sur une montagne. Par eux-mêmes, les couleurs et les sons ne constituent ni plaisir ni douleur.
On dit: le plaisir de la marche. En lui-même, le mouvement est un mouvement, et ne contient ni plaisir ni douleur. Mais, par la marche, la circulation est rétablie dans l'organisme, dans la peau; elle est redevenue accessible aux contacts frais ou tempérés de l'atmosphère; de même qu'un mouvement de la paupière, en découvrant Fœil, lui permet de fonctionner et de recueillir des images lumineuses.
Pour beaucoup de gens, la musique, les sons en eux-mêmes ne donnent aucun plaisir. Pour les peuples barbares, les sons sont agréables ; c'est à dire les sons liés à des idées de plaisir sont ceux qui évoquent l'idée de mouvements, de contacts violents.
PRINCIPES DE l'activité MORALE.
Le mouvement, le rhythme est lié à un contact ; il est lié ainsi à des idéea de plaisir.
Le plaisir est d'autant plus grand que l'oi^anisme est mieux disposé à percevoir, qu'il renferme une activité plus grande, comme l'œil voit mieux quand il est grand ouvert; mais c'est là une condition de la perception du plaisir, comme l'existence de l'oreille est une condition de la perception du son ; et cette condition ne saurait se confondre avec le plaisir, pas plus que le lieu interne, l'oreille, avec le son.
Une douleur interne nous parait accompagnée d'un contact. Il y a des douleurs internes comme il y a des sons internes (bourdonnements), comme il y a des images lumineuses internes, comme il y a des amertumes sur la langue, en dehors de la préhension d'aliments .
Le plaisir et la douleur sont des idées ; quelles idées.
Saint-Julien, 5 aoùl 1877.
Il semble, au premier abord, que le plaisir et la douleur ne puissent pas déterminer en nous une idée dont le caractère soit essentiellement représentatif, puisque nous ne pouvons pas concevoir le plaisir et la douleur comme une propriété des phénomènes extérieurs. Cependant, les idées de plaisir et de douleur sont des idées essentiellement représentatives, comme toutes nos idées; seulement, au lieu de représenter des états réellement externes, elles représentent certains états de notre organisme interne. Ces états organiques ne diffèrent pas d'ailleurs de tous ceux qui donnent lieu aux phénomènes de conscience intellectuelle; mais ici
les éléments organiques jouent, par rapport les uns aux autres, un rôle analogue à celui que jouent les phénomènes vraiment externes par rapport aux éléments organiques, c'est à dire que les éléments organiques jouent, par rapport à d'autres éléments oi^aniques, le rôle des éléments réellement externes par rapport aux éléments organiques. Il résulte de ces actions et réactions des éléments organiques les uns par rapport aux autres, des perceptions conscientes qui les représentent. Ces perceptions constituent les idées de plaisir ou de douleur. Il en est de même du besoin, qui parait déterminé par un ensemble de réactions organiques, et de la satisfaction du besoin, qui substitue par le contact d'un phénomène externe un autre système de réactions au premier. Dans tous ces états de plaisir et de douleur, de besoin et de satisfaction du besoin, un objet externe détermine par son contact ces réactions et combinaisons organiques; il détermine, non directement, mais médiatement, la perception de plaisir et de douleur, de besoin et de satisfaction.
Ainsi que nous l'avons déjà vu, le plaisir et la douleur peuvent exister, comme toutes nos autres idées, sans se rattacher au moi. A ce moment nous n'en avons pas encore véritablement conscience. N'oublions pas d'ailleurs que le plaisir et la douleur ne sont pas des termes abstraits, mais qu'ils correspondent à des états particuliers déterminés d'abord dans les oi^anes. Nous pouvons combiner intellectuellement ces divers états, les rattacher à des phénomènes qui ne les ont pas originairement engendrés, mais ils ne changent pas pour cela de nature. Nous pouvons aussi, par abstraction, percevoir le caractère commun aux différents cas de plaisir ou de douleur.
PRINCIPES DE LACTIVITÉ MORALE
Localisation dii plaisir ot de U douleur. Idi-e de in douleur d'aulrui. Saint-Julieii, 10 août 1877.
Les réactions musculaires et nerveuses qui accompagnent d'ordinaire la production du plaisir ou de la douleur, indiquent la place ou le lieu où ces sensations se produisent. L'idée du plaisir se trouve liée à l'idée de ce lieu, comme l'idée de ce lieu lui-même est associée à l'idée de l'organisme dans lequel il existe; et comme cet organisme engendre l'idée de la personne ou du moi, il s'ensuit que l'idée de la douleur ou du plaisir se trouve ordinairement associée à l'idée du moi.
L'idée de la douleur évoquée par la vue d'une blessure dans un autre organisme que le nôtre, diffère de la douleur évoquée par une blessure produite dans notre oi^anisme, autant que le souvenii' diffère de la réalité. Dans l'un des deux cas, il y a une idée engendrée par souvenir et qui résulte de l'évocation d'un souvenir; dans l'autre, une idée engendrée par la perception directe et immédiate de la réalité.
Même sujet.
Siiim-Julien, 16 août 1877.
Il existe un grand nombre d'idées, les sentiments de plaisir, de douleur, d'effort musculaire dont la perception directe et immédiate est associée à la perception du cercle organique dans lequel ils sont déterminés. Quand nous percevons le plaisir ou la douleur chez autrui, nous ne faisons que l'imaginer; nous n'en
!J8 K. MHAM) DKSOUMKAVX.
avons pas la perception directe et immédiate. Il est vrai que nous ne pouvons pas ne pas imaginer ce plaisir et celte douleur, puisque les circonstances auxquelles ces sentiments se trouvent liés, circonstances dont nous avons la perception directe et immédiate, sont toujours associées à l'existence du plaisir et de la douleur, et (juc jamais le milieu ne nous a montré ces circonstances sans nous faire éprouver en même temps du plaisir et de la douleur.
Le plaisir ot le mouvement ; tout mouvement vient du dehors.
Saint-Julien, 3 septembre 1877.
Le plaisir et la douleur n'engendrent pas directement les mouvements par lesquels nous recherchons ou évitons l'objet externe qui cause ces impressions. L'expérience seule, faisant coïncider tel mouvement avec le maintien ou la suppression d'une impression agréable, nous permet d'associer ce mouvement à l'idée de cette impression. L'impression détermine par conséquent le mouvement, le mouvement augmente ou fait durer l'impression.
La satisfaction du besoin ne se confond pas avec le plaisir, la non-satisfaction avec la souffrance. Il est vrai seulement que dans un tempérament normal, la satisfaction cause consécutivement du plaisir, et la nonsatisfaction de la souffrance. J'ai faim. A ce moment la faim ne nous cause aucune souffrance. En satisfaisant ma faim, je perçois d'abord la saveur spéciale de l'aliment : je pourrai ensuite, mais seulement ensuite, éprouver un plaisir.
Voir ce que nous avons dit de l'affinité, du mouve-
ment. Aucun élément n'est animé d'un mouvement propre qu'il se donnerait à lui-même. La tendance que nous éprouvons à faire durer le plaisir, à fuir la douleur est un état imposé par les circonstances externes. Quand un phénomène rencontre un phénomène identique à lui, nous disons qu'une affinité se produit, parce qne le mouvement qui anime l'un peut être transmis à l'autre. Ils sont associés pour cette transmission du mouvement. Les mouvements qui animent certaines couches d'air se transmettent facilement à d'autres couches d'air
Les circoiiBtances associent et dissocient les émotions qui entrent dans la composition du tnol sentant. — L'amour paternel repose sur des impressions sensibles.
Saint-Julien, 4 novembre 1878.
La douleur que j'éprouve dans les reins est liée à un phénomène de lieu interne cérébral; ce lieu interne cérébral est lui-même associé à un grand nombre d'autres phénomènes; de telle sorte que, par cet intermédiaire, une douleur de reins se trouve associée à un grand nombre d'autres phénomènes. Si l'association se borne an phénomène de lieu interne cérébral, j'ai à la fois la sensation de la douleur dans les reins et l'idée de cette douleur.
Les phénomènes associés à un lieu intenie et les phénomènes associés à un lien externe s'associent entre eux, comme s'associent entre eux les phénomènes considérés au point de vue externe, parce que la nature les réunit. De même les phénomènes associés au point de vue interne. Quand l'association a été ainsi opérée, elle dure ou se brise, selon que les circons-
■iO F. DIIIAM» ItKSORMEAUX.
tai)c('s la maintiennent ou la l>risent. (Un phénomène est le même quand il ap{)arait comme associé à la fois à deux phénomènes distincts, par exemple à un phénomène de lieu interne et à un phénomène de lieu externe.)
L'enfant est une source de plaisir et d'attrait pour ceux qui vivent avec lui; source de plaisir par ses couleurs, ses formes, les sons qu'il émet. Le plaisir attaché à ces éléments de son, de couleur, de forme, est lui-même attaché à un élément d'attraction. Ces phénomènes opèrent sur ceux qui entourent l'enfant, et sont les éléments de l'amour maternel et paternel. Supprimons ces éléments chez l'enfant, supprimons la perception chez les parents, l'amour paternel disparaît. Il varie et se modifie avec la variation et la modification des éléments qui le constituent. Imaginons maintenant un enfant en qui les éléments de vue, de couleur et de forme soient une source de douleur et de répulsion. L'amour paternel, tel que nous venons de le décrire, disparaît. Mais, en règle générale, les enfants donnent lieu aux phénomènes que nous avons décrits.
Nos sentiments sont ce que nous sommes.
Brienon, 3i août 1878.
Les phénomènes intellectuels sont constitués non seulement par l'association des phénomènes externes ou des phénomènes internes entre eux, mais encore, par l'association des phénomènes internes et des phénomènes externes. Quand le même mode d'arrangement s'applique à des phénomènes d'un ordre d'ailleurs très différent, c'est sans doute que la disposition sous
l'empire de laquelle nous avons ordonné certains phénomènes se reproduit, quand il s'agit de phénomènes nouveaux. Cette disposition est produite à son tour par des circonstances de milieu qui, opéi-ant souvent sur nous, déterminent cette disposition assez régulièrement pour qu'elle puisse agir sur un gi'and nombre de phénomènes.
Un esprit paresseux ordonne et prévoit les choses selon les convenances de sa paresse. Il ne se presse pas parce que, dit-il, les événements ne se presseront pas ; il prévoit ce qu'il désire ; cette disposition d'esprit, l'homme l'applique aux phénomènes les plus différents parce que la paresse, agissant toujours, fait toujours sentir son influence dans les ordres les plus variés.
Quand nous pensons une chose, quand nous avons un idéal dans l'esprit, nous recherchons cette chose ou cet idéal par une raison naturelle. En effet, à l'origine, pour nous mettre en contact avec la chose, pour percecevoir ce qui fait l'objet do notre idéal, nous avons dû exécuter des mouvements dont l'idée est liée à l'objet de notre idéal. Cet objet se rejirésentant, évoque l'idée de mouvement, lequel mouvement, transmis et évoqué à son tour dans l'organisme, nous met precisément dans les conditions premières où nous avons per^^u l'objet.
Le plaisir est lié à un mouvement d'attraction, la douleur à un mouvement de répulsion. Quand l'idée d'une chose qui nous a fait plaisir se représente, elle entraine l'idée du mouvement, puis le mouvement lui-même à l'aide duquel nous nous sommes mis en contact avec cette chose. Nous pouvons ajouter à ce mouvement d'autres mouvements plus compliqués, que les circonstances ont associés accidentellement aux
42 F. nrnAXD desormeaux.
premiers mouvements liés au plaisir. Les premiers mouvements sont peu Lompliqu^s, peu étendus, sans ] longue portée.
L'atiulysc appliquée aux émotiniis ne Ifs empêche pas d'être perceptibles, comme dia touls réels. — Du hesoïii dans son rapport avi tion et l'émotion.
Saint-Julien, 2 janvier 1878.
Tout contact du milieu externe avec les sens est \ accompagné d'une impression de plaisir ou de douleur; et toute impression de plaisir ou de douleur est accompagnée d'un mouvement de recherche ou de répulsion. Ces phénomènes, liés ensemble, mais distincts d'ailleurs, ainsi qu'il résulte de l'expérimentation, ces phénomènes sont recueillis dans l'intelligence, — qui peut devenir le point de départ, par suite de la repro- l duction des idées correspondantes de ces phénomènes, après avoir été le point d'arrivée.
Ces phénomènes de sensation simple, objet rouge, puis de plaisir ou de douleur, puis de recherche ou de | répulsion, sont des phénomènes irréductibles pour \ l'intelligence qui les recueille. Ce sont pour elle, au moment où elle les recueille, des phénomènes simples qui, pris en eux-mêmes, en tant que perceptions, ne se prêtent pas à l'analyse, et n'en font pîis éprouver le besoin. Sans doute, des sciences diverses pourront expliquer la douleur et le plaisir, le mouvement < recherche et de répulsion, les éléments dont se compose pour nous la sensation du rouge, de l'amer, du sucré, du bruit, du son; mais pour l'intelligence qui perçoit ces phénomènes divers, ces impressions ou sensations ne varient pas, ne sont pas modifiées. Nous pouvons
PRINCIPES DE l'activité MORALE.
les prendre, en conséquence, comme les phénomènes simples, irréductibles de la conscience. L'analyse chimique, anatomique, physiologique, pourra s'exercer sur les parties oi^aniques où naissent les sensations comme sur les objets externes qui les engendrent, mais (voyez Taine; De l'intelligence, tome I, pages 194 à 202) au point de vue de la conscience, les résultats de ces analyses seront les mêmes avant qu'après. L'objet de la sensation am'a pu être divisé, nous aurons plusieurs sensations au lieu d'une seule, mais sa nature en tant que perception n'aura pas changé. Le plaisir, la douleur resteront les mêmes, s'ils se produisent encore, du moins pour la répulsion ou la recherche.
Il est probable que les phénomènes externes, causes pour nous de plaisirs ou de douleurs, contiennent en eux des forces qui, nous attirant ou nous repoussant, déterminent en nous les mouvements de recherche ou de répulsion.
Comme le mouvement de recherche ou de répulsion ne se confond pas avec le plaish", on pourrait sans doute, à l'aide de l'expérimentation, produire des cas où ils cessent de s'associer, où le plaish- n'attirerait pas, où la douleur ne repousserait pas, où même la douleur attirerait et le plaisir repousserait.
L'oi^anisme est aussi le siège de besoins détenninés soit par les réactions de l'organisme lui-même, soit par le mUieu externe. Les besoins sont liés à une série d'impressions et de mouvements, recueilhs comme eux dans l'intelligence et donnant lieu à tous les actes qui dérivent de nos besoins.
Le bonheur consiste dans l'hai-monie entre les phénomènes du milieu et ceux dont notre intelligence est le théâtre. Le milieu finit toujours par être le maître
quand son action peut être considérée comme un mouvement de Tunivei^ tout entier. Que peut la force individuelle contre les forces de l'infini !
Si nous ne pouvons pas changer le milieu, il faut nous accommoder à lui. Si nous sommes dominés par le goût du silence et de la méditation recueillie, il faut éviter les centres tumultueux; si notre naturel nous porte à l'action, il faut vivi-e au milieu de l'action.
Cet édifice imposant, qui a traversé les siècles, éveille en nous une impression de plaisir, parce qu'il satisfait notre goût pour l'immobilité et la durée.
— Les combinaisons des éléments du milieu externe déterminent en nous des combinaisons mentales correspondantes. Il n'y a pas de besoin dans l'intelligence tant que l'organisme n'a pas apporté avec les perceptions de ces éléments externes l'idée même de besoin. Il semble que le besoin consiste dans le mouvement qui nous pousse vers la reproduction de toutes les phases et de tous les états à la suite desquels s'est produite l'idée qui devient le point de départ et le siège du besoin. La production d'une idée se trouve liée dans le milieu externe et dans l'organisme à toute une série de circonstances que cette idée évoque lorsqu'elle est évoquée à son tour dans l'intelligence. Ces circonstances, quand on les envisage dans leur rapport avec la conséquente idée, sont peut-être ce qu'on désigne sous le nom de besoins.
Le besoin est donc quelque chose que le milieu externe ou organique a attaché à la sensation considérée en elle-même, le rouge, le sucré, l'odorant. Ce quelque chose est distinct du rouge, du sucré, de l'odorant, de l'effort, du mouvement. Au moment où le miUeu ou bien l'organisme engendrent ces sensations en nous.
ils engendrent un besoin consécuLif dont le besoin recueilli dans l'intelligence ne sera que la reproduction.
Le milieu, qui détermine nos tpndaiices ou besoins, esl cause iIp leurs vnriations. Limites de tes variations.
Saint-Julien, 3 janvier 1878.
Nos besoins changent sans cesse, ils varient à mesure qu'ils sont satisfaits. C'est encore le milieu externe qui, par la mobilité des éléments externes ou organiques, détermine la mobilité de nos idées et de nos besoins.
Nous pouvons faire varier indéfiniment les éléments de nos sensations, multiplier par l'analyse, réunir par la synthèse les phénomènes externes, augmenter le nombre des sensations qu'on obtient par l'ouïe, le goût, etc., nous ne modifions pas pour cela les associations fondamentales, les rapports d'où dëiivent les idées de cause, de temps, de nombre, de synthèse, d'analyse, de vérification, d'infini. Ces idées correspondent à des phénomènes primordiaux et irréductibles. Quels que soient la variété et le nombre des éléments avec lesquels il opère, le milieu externe dépose et gi'ave en nous des types d'idées qui correspondent à nos principaux, besoins.
— 11 y a des associations qui, bien que toujours déterminées par le milieu externe, ne s'opèrent que dans l'intelligence ou dans la conscience. Les éléments peuvent varier à l'infini, mais ils semblent toujours se grouper dans des arrangements limités aux rapports de cause, de nombre, de synthèse, d'analyse, de temps, de mesure. Ainsi, d'un côté il y a les éléments, de l'autre les manières dont ces éléments sont groupés.
Ces arrangements correspondent aux idées de cause, de temps, d'espace, de forme, de beau, de vrai, de bien, etc. De même que les éléments s'enchaînent entre eux, ces arrangements sont reliés les uns aux autres, et c'est encore le milieu externe qui détermine cet enchaînement général.
Distinction entre le mal et la peine. Études sur les attractions et répul* sions qui forment les liens sociaux. — La douleur n*est pas une connaissance, c'est une impulsion.
Saint-Julien, 9 décembre 1878.
A l'inverse de la douleur, le mal ne se confond pas avec la peine (la punition opposée à la récompense). Le mal est formé par l'association d'un mouvement répulsif et d'une douleur. Il peut nous être infligé sans que nous ayons rien pu faire pour le détourner. Quand il se présente sous cette forme, il est simplement le mal, la douleur. Mais s'il s'associe à l'idée de certains efforts dont nous avions conscience, que nous aurions pu accomplir, mais que nous n'avons pas accomplis pour détourner le mal, il n'y a plus simplement douleur, il y a peine ; il n'y a plus simplement un malheur, il y a une faute. La peine est donc le mal associé à l'idée d'un relâchement, d'un manque des efforts voulus à l'aide desquels le mal est d'ordinaire écarté.
Si nous reprenons l'exemple développé plus haut, nous voyons que si nous ne cédons pas à Tattraction de l'objet possédé par autrui, cela tient à ce que nous avons recueilli dans notre intelligence, soit par notre expérience personnelle, soit par l'expérience transmise au moyen de l'éducation et de l'enseignement, cela tient à ce qu'il existe, localisé dans notre intelligence,
un mouvement répulsif qui combat efficacement le mouvement attractif.
Sans ce mouvement répulsif, il nous faudrait succomber nécessairement à l'altraction exercée sur notre organisme par l'objet d'autrui. Cependant, le même résultat pourra être obtenu sans qu'aucun mouvement répulsif ait combattu le mouvement attractif, si une autre atti"action exercée sur un autre point est capable d'exercer une action plus forte que la première et nous attii'e dans sa direction.
Quand le respect de la chose de Pierre n'est assuré que par une attraction plus forte exercée sur Paul par un autre objet, on comprend que la possession de Pierre est dans un équilibre très instable, et qu'il suffit de la disparition de l'objet attirant Paul pour qu'il soit attiré de nouveau pai- la chose de Pierre.
Un état social fondé sur des forces de cet ordi'e serait le plus incertain de tous. Seulement l'attraction exercée par une chose susceptible d'être possédée par nous, entrera comme un élément d'ordre social et de progrès, comme un moyen d'éducation, quand, après avoir repoussé l'agression, suite de l'attraction exercée par la chose d'autrui, nous voudrons que l'activité de Paul soit maintenue par un objet qui sera le sien.
Mais la possession de la chose de Pierre peut encore lui être assurée dans un troisième cas. Supposons qu'un lien social existe entre Pierre et Paul. La personne de Pierre devient pour Paul une source d'attraction et de plaisir. (Cette attraction peut devenir si grande, dans certains cas, que la personne de Pierre soit pour Paul une source de plus grande attraction et de plus grand bonheur que sa propre personne, ou que toute autre
personne ou que tout autre objet.) Ainsi, Paul comparant les attractions que dégage la personne de Pierre avec celles que dégage sa propre personne, ou celles d'un autre, ou l'existence d'un objet quelconque, reconnaît que l'attraction exercée par Pierre est la plus forte de toutes, il préfère la personne de Pierre à la sienne propre et à tout autre objet : c'est le cas de l'amour.
Selon que ces attractions exercées par la personne de Pierre seront plus ou moins fortes, elles nous porteront à préférer Pierre à nous-méme; la préférence consistera précisément dans l'entraînement plus grand, dans le mouvement plus fort qui nous poussera vers Pierre au lieu de nous pousser vers nous -même, ou bien à mettre Pierre sur le même rang que nous ou bien à nous préférer à lui. Ce qui suppose encore, dans ce dernier cas, une attraction exercée par Pierre, mais moins forte que l'attraction exercée par notre propre personne sur nous-même, ce qui implique par conséquent encore un lien social entre Pierre et nous. Toutes les nuances de force dans cette attraction exercée par Pierre sont exprimées dans des états sociaux particuliers : Amour, amitié, union, association, protection, autorité, obéissance.
Ce lien social, cette attraction rend donc la personne d'autrui toujours présente à notre perception; elle l'associe à tous les phénomènes qui s'accomplissent en nous. Si nous sommes heureux (voir l'étude sur la bienveillance), l'idée de ce bonheur s'associe à la personne d'autrui et nous voulons réaliser extérieurement, c'est à dire associer à notre semblable le bonheur que nous concevons dans notre intelligence associé à sa personne. Si nous possédons une chose, nous associons aussi
cette possessiûQ à la pei'soniie d'aulrui, et si nous préférons autrui à nous-même, s'il exerce une plus vive attraction sur nous que notre propre personne, ai par conséquent autrui est plus présent à notre pensée que notre propre personne, la chose elle-même s'associera de préférence à la personne d'autrui qu'à la nôtre. C'est le cas de l'amour passionné, où l'homme livré à l'amour n'a plus rien à lui, où il donne tout à l'être qui fait l'objet de cet amour. Le partage de la possession s'explique peut-être par cette circonstance que l'attraction exercée par la personne aimée est égale à celle exercée par notre propre personne; alors même la chose se trouve associée également à deux personnes également présentes dans l'intelligence. La manifestation extérieure de cet état moral, c'est le partage dans la possession de la chose.
Mais ce n'est pas tout; le hen social, en nous rendant présente la personne d'autrui, nous permet de saisir toutes ces manifestations, ces signes donnés par autrui évoquant en nous l'idée de phénomènes analogues à ceux qui se passent chez autrui, mais associés cette fois à la personne d'autrui. Il est nécessaire, par exemple, pour que le lien social amène des états sociaux tels que notre reconnaissance de la cliose d'autrui, de la personne d'autrui, de la possession de sa chose, que l'état con-espondant à une possession pareille se soit déjà produit en nous. Quand donc nous avons été attachés à une chose par cette attraction spéciale qui s'appelle la possession, si la personne d'autrui nous étant présente en vertu d'une attraction exercée par elle sur nous, si la personne d'autrui manifeste, par ses rapports avec une chose, qu'elle est attirée vers cette chose, qu'eilo la possède, cette manifestation
Tii) F. IUHANF) DKSORMKAUX.
év()(ino Vulve de rattraction déjà recueillie en nous d'uiu» personne vers une chose, et comme cette attraction dans la circonstance relie la pei^sonne d'autrui à unc^ chose particulière, la chose, Tattraction qui la relie à autrui, la personne d'autrui, forment un ensemhle et cet ensenihle étant perçu par nous, nous reconnaissons (ju'autrui possède. Ainsi nous percevons le mouvement qui relie la personne d'autrui à la chose. Si ce mouvement ainsi perçu est plus fort que le mouvement (rattraction qui nous attire nous-même vers la chose, et il Test habituellement puisque l'attraction de la chose sur autrui est antérieure à l'attraction de la chose sur nous, si le mouvement de l'attraction le plus fort détermine notre conduite, nous voulons la chose associée à la personne d'autrui.
Telles sont les conditions dans lesquelles s'établit la possession vis-à-vis de nous. La possession d'autrui ainsi fondée sur notre propre reconnaissance est la forme supérieure de la possession sociale, elle est l'état le plus stable, parce que le respect de la possession est associé par notre propre état mental; nous voulons ce qui existe, nous voulons la possession pour autrui, au lieu et place duquel nous nous mettons. Le premier état que nous avons analysé, celui où le respect de la possession pour autrui est en fin de compte assuré par le mouvement répulsif qui arrête le spoliateur est moins sûr, puisque si dans la réalité les circonstances font que Pierre n'est pas doué de forces suffisantes pour repousser la spoliation, celle-ci s'accomplira, Pierre sera dépouillé de sa possession. Au contraire, dans le dernier état que nous avons décrit, le faible ne sera pas plus menacé que le fort dans sa possession, par cette raison que le mouvement même en vertu duquel
PRINCIPES BE l'activité MORALE.
cette possession existe est ressenti, existe chez celui qui pourrait la menacer. C'est là un état social supérieur. Mais les deux existent môme simultanément dans les relations des hommes. (Voir : Étude du 11 décembre. Éducation du criminel et de l'enfant).
En effet, si un homme ne pouvait se maintenir dans cet état intellectuel où il perçoit le mouvement qui associe autrui à la chose, le mouvement répulsif de la douleur qui pourrait être pour lui la suite d'une défaillance, le ramènerait dans le l'espect de la possession d'autrui, et ce resj)ect forcé se transformerait facilement eh respect volontaire. En effet, l'homme l'amené par la force physique inférieure à la contemplation des rapports d'autrui avec sa chose, à la perception de ces rapports, perçoit alors plus facilement le mouvement attractif qui unit autrui à la chose ; percevant ce mouvement, il ne peut faire autrement que de le vouloir, car le fait de vouloir un mouvement est la suite naturelle du fait de l'avoir perçu. Dans la perception, le mouvement va du dehors au dedans, il est un acte du milieu; dans la volonté, le mouvement va du dedans (où il a été recueilU et s'est locahsé) au dehors; il est un acte du dedans. Le premier état est moins moral que le dernier, parce qu'il est la force physique et brutale de répression (répulsion) qui le constitue ; le dernier est plus élevé, plus moral, parce qu'U est constitué pai' la perception ou suivi du mouvement qui attire autrui vers sa chose. Cette atti'action de la chose sur autrui est perçue dans un organisme plus délicat que le mouvement brutal qui me repousse loin de la chose d'autrui.
Quand nous éprouvons une douleur, elle jette en quelque sorte un rellet douloureux sur tous les phéno-
F. DUnAND DESOItMEAUX.
mènes dont nous sommes le théâtre. C'est un effet J anali^ue qui se produit quand nous sommes fortement I impressionnés par le caractère réel et extérieur d'un ï objet. Il caractérise comme externes des phénomènes ] d'imagination. De même, une douleur forte caractérise \ des pensées qui, dans Iti réalité, n'ont aucun rapport J avec cette douleur.
Ce que nous avons l'Omarqué pour 1 d'une chose s'applique à tous les objets internes ouJ externes ou susceptibles d'exercer .sur nous une attrao- J tion et un plaisir, une répulsion et une douleur. Nous | pouvons reconnaître, associer à la personne d'autrui et J reconnaître en elle tous les états qui se sont produits -| en nous. Dans ce cas, nous voudrons la conservation J de sa vie, de ses proches; nous voudrons que la ] douleur soit écartée de lui.
Tout le système des états sociaux se développera i la faveur de l'opération naturelle que nous avons I indiquée, selon les éléments qui seront enveloppés I dans cette opération.
Notre semblable, par un signe de douleur, évoque i l'idée de cette douleur qui s'associe à la personne ] d'autrui avec les mouvements répulsifs auxiiuels elle J est associée elle-même dans la nature.
Si nous manifestons extérieurement, nous travaîlleï'ons à détourner cette douleur de la personne d'autrui. n ne s'agira plus d'écarter, comme nous l'avons longtemps cru, la douleur personnelle qui nous es^J causée par la douleur d'autrui, mais avant tout deil céder au mouvement qui est associé d'ordinaire à cette "1 douleur dont l'idée vient d'être éveillée en nous et se ' trouve associée, par suite des conditions dans h elle a été éveillée, à la personne d'autrui. S'il n'y avait
PRINCIPES DE l'activité MORALE. 53
qu'une douleur personnelle, causée par la manifestation de la douleur d'autrui, nous nous écarterions de lui, nous n'irions pas à son secours, nous n'exécuterions pas le mouvement par lequel on se débarrasse et on le débarrassera de la douleur. Mais dans ce cas, ainsi que l'exprime très bien le langage habituel, on n'a pas eu le temps de penser à sa propre souffrance (souffrance rattachée à sa personne), on n'a pensé qu'à celle d'autrui. On n'a pas fait Je retour sur soi-même.
Ensuite, on le saisit sur le vif dans cette analyse, le mouvement par lequel on porte secours à autrui, on se dévoue pour lui, n'est pas un mouvement égoïste, c'est à dire directement et immédiatement associé à notre personne, mais un mouvement désintéressé, impereonnel, c'est à dire associé à la personne d'autrui, avant d'être associé à la nôtre.
L'égoïsme, l'association directe de la douleur à notre personne ne nous porterait qu'à détourner notre personne de l'objet de cette douleur ; elle nous écarterait d'elle, et nous porterait à fuir.
Les exemples que nous avons développés plus haut ont confirmé ce principe que nous avons posé ; c'est que la douleur n'apprend rien. Le mouvement répulsif contre l'agression et la spoliation n'a pas appris (fait connaître) non plus à l'agresseur l'état d'où résulte la possession, et ne lui a pas appris à reconnaître cette possession, associée à la personne d'autrui. Seulement elles ont eu leur efficacité, en ce qu'elles ont repoussé l'attaque, qu'elles ont remis l'agresseur dans une situation qui lui permçttj:a d'acquérij' ou de conserver la notion de la possession. d'autrui.
Effets de la comparaison sur les impressions de plaisir et de douleur. Des degrés du bien. Du progrès de la moralité. Changement apparent du bien en mal.
Saint-Julien, 8 décembre 1878.
Ce qui est le bien, ce qui est le plaisir, ne devient pas le mal et la douleur par comparaison. Seulement à mesure que l'organisme se développe, à mesure que ses rapports se multiplient avec les éléments de l'univers, des degrés dans le bien apparaissent; ce qui nous paraissait le sommet du bien, par suite le plus grand bien, devient un bien moindre, ou moins bien par rapport à un nouveau bien dont nous avons perçu Tobjet dans le milieu extérieur. Nous saisissons ici tous les effets de la comparaison, nous voyons comment se forme le plus et le moins, Textrême et l'inférieur. De même, une couleur rouge qui nous apparaissait comme le sommet de la couleur rouge, comme la couleur la plus rouge, ne peut plus apparaître avec ce caractère de maximum ; et, de plus, quand une autre couleur rouge plus foncée, plus éclatante qu'elle, est perçue par nous, à la suite de l'association qui s'établit entre la première couleur rouge et la seconde, la première, dans la comparaison que permet cette association, passe du plus au moins, du degré supérieur à un degré inférieur, mais elle ne change, pour cela, ni de caractère ni de nature. Elle ne descend pas dans la gamme des couleurs, dans l'échelle des tonalités; seulement, au lieu d'être au plus haut degré, elle a maintenant une couleur au-dessus d'elle; elle est plus rouge encore que toutes les nuances avec lesquelles elle a pu entrer antérieurement en contact, mais elle est moins rouge que la couleur nouvelle perçue. Voilà
PRINCIPES DE l'activité MORALE. 55
à quoi se réduisent les prétendues eiTeurs de nos sens qui noua feraient sans cesse apercevoir comme petit ce que nous avons perçu comme gi'and.
Quand nous attribuons à nos sens des erreurs de cette nature, ce ne sont pas nos sens qui se sont trompés, c'est notre raisonnement, c'est notre imagination. Nous avons fait des mots grand el petit, rouge et foncé, des termes absolus ; nous avons pris le mot, qui est toujours abstrait et absolu, pour la cliose, qui est relative, c'est à dire qui est susceptible de s'associer à d'autres phénomènes qui Ini seront supérieui-s ou înférieui's, supériorité ou infériorité que nous devons exprimer par des mots, mais sans jamais laisser perdre à ces mots leur sens relatif, sans jamais prendre la grandeur d'une chose, la petitesse d'une chose, comme un état absolu, isolé (participant de l'abstraction et de l'absolu du mot), tpà ne peut plus être dépassé par la grandeur ou la petitesse d'une autre chose. Ainsi, les prétendues erreurs de nos sens, dans l'erreur que nous indiquons, ne sont que des erreurs produites par des mots, auxquels nous n'associons plus ce qu'ils désignent, et que nous prenons pour des réalités existant indépendamment des phénomènes auxquels elles ont été associées. Ainsi l'erreur causée par le mot vient dans ce cas de ce que la liaison entre le mot et la chose signifiée par lui étant coupée, ne nous apparaît plus et que nous associons à ce mot, ainsi isolé de ce qu'il exprime, quelque objet d'imagination, abstrait, absolu, isolé comme lui. Nous avons dans ce cas un exemple ti'ès significatif des erreurs auxquelles peuvent donner lieu les mots.
Pour en revenir à notre sujet, nous voyons qu'il existe des degrés dans le bien, et que la découverte
pour nous d'un bien nouveau, plus grand que celui iiucpiel nous nous étions élevés jusque-là, ne fait point ])erdre à celui-ci son caractère d'être un bien et ne le fait pas devenir un mal. Il constitue un bien moins l,Tand (|ue le bien nouveau, au lieu d'être le plus grand bien. Cette analyse nous montre comment les idées morales ont pu varier chez les différents peuples. Elles ont correspondu exclusivement au degré de leur développement, à leur faculté de perception. Dans le peuple les idées du bien ont pu n'être pas réparties également entre tous les membres qui le composent. Par exemple Pierre ne peut percevoir un élément qui est devenu le bien pour la généralité des citoyens ; il n'en subit pas l'attraction, il n'en sent pas le plaisir. Ce bien n'existe pas pour Pierre; il ne sera pas sollicité par lui de manière à s'écarter d'un objet qui est resté pour lui le sommet de ce qui est bien ; il ira donc nécessairement, en vertu des lois du bien et de son organisme, vers l'objet à la perception duquel son organisme est uni, comme dégageant l'impression du plus grand bien. Mais aux yeux de la société, il devra s'écarter de ce bien, qu'elle regarde comme un bien inférieur, dont elle a fait même un délit; il sera responsable, non vis-à-vis de lui-même, mais vis-à-vis de la société, de ne pas s'être écarté de ce qu'il a regardé comme un bien. Il pourra, en outre, être responsable vis-à-vis de lui-même si, après s'être élevé habituellement à la perception de ce que la société regarde comme le plus grand bien, il n'a pas le courage, la force, le mérite de soutenir cet effort; s'il retombe à regarder comme le plus grand bien un état que la société et lui-même, dans l'ensemble des actes de sa vie, ont reconnu comme étant un bien inférieur.
PRINCIPES DE l'activité MORALK. 57
Peut-être avons-nous déjà réuni les éléments suffisants pour composer un premier mémoire, qui pourrait s'intituler : La Mécanique morale, ou bien Essais de Mécanique morale. — Au mot morale faut-il substituer volontaire, intellectuelle^
— La lutte s'établit entre des objets qui nous sollicitent, que nous apei-cevons immédiatement, et des objets que nous avons perçus et qui sont localisés avec les mouvements associés dans notre pensée, comme elle s'établit entre des forces extenies qui nous sollicitent immédiatement.
Les forces ou mouvements internes jouent absolument le même rôle que si nous les envisagions au point de vue externe.
— Keprenant noire théorie, voyons maintenant comment ce qui a été un bien pour nous peut être un mal, un délit pour nos semblables, et en lin de compte amener un mal pour nous-même. Un objet nous attire. C'est une fleur dont l'éclat sollicite vraiment nos regards. Nous cédons à cette attraction, et dans la possession de cotte fleur nous trouvons une sorte de plaisii' aussi durable que la fleur elle-même. Mais cette fleur avait attiré avec nous les" regards d'autrui, et autrui se l'étant appropriée, nous l'avons prise entre les mains d'autrui. Au plaisii" que faisait éprouver à autrui la possession de sa fleur, a succédé une privation, privation à laquelle s'est associée une douleur. La douleur, nous le savons, ne se confond pas avec la privation du plaisir, mais la privation du plaisir laisse la place libre pour la douleiu" que nous pourrons retirer des objets externes. La place où se trouvait la fleur nous repousse maintenant au lieu que la fleur nous attirait; cette place libre est associée à un élément
58 y. nriiAM) dksohmkaux.
«h'sa^qvaMo. La (louleur est liée à un mouvement de iv[)ulsioii et iiieine aussi, nous l'avons vu, à des mouvements tie lutte, on se débat, on détourne dans ces mouvements, que l'attention et la réflexion règlent et perfectionnent, l'objet auquel est associée une douleur. Supposons qu'à la suite de Tencliainement de phénomènes que nous venons d'analyser, l'acte par lequel nous cédons à l'attrait de la fleur et par lequel nous essayons d(* nous en emparer, acte absolument légitime, naturel, nécessaire, obligatoire même dans son point de départ, supposons que cet acte évoque une douleur et qu'il détermine des phénomènes de répulsion et de répression chez celui auquel nous voulons enlever la fleur. Ces mouvements de répression et de répulsion chez autrui pourront être suivis d'une douleur pour nous, de telle sorte qu'en fin de compte, une douleur va se trouver liée à notre plaisir, un mouvement répressif de la part d'autrui au mouvement attractif de notre part, un mal au bien, et que ce qui dans nos mouvements amène un mal pour autrui deviendra au terme de l'opération un mal pour nous.
L'opération va se compliquer encore, si dans notre mouvement d'attraction vers la chose, objet de notre convoitise, nous voulons vaincre l'obstacle et les mouvements répulsifs d'autrui ; dans ce cas, c'est la personne d'autrui qui pourra se trouver livrée à nos attaques, et les mouvements par lesquels l'agression sera repoussée pourront être suivis pour nous des plus extrêmes soufirances.
Si nous supposons maintenant que la lutte pour la possession de la fleur se passe entre deux individus, Pierre et Paul, doués d'ailleurs de forces égales, nous allons voir que la victoire doit rester à celui qui le
PUIXCIPES DK l'activité MORALE. 50
premier possédait la fleur, à Pierre, par exemple. En effet, le mouvement d'attraction qui relie les organes de Pierre et de Paul à la fleur peuvent d'abord être plus ènei^ques chez Pierre que chez Paul, parce que l'un a eu le temps, par sa possession interne, de se pénétrer de tous les charmes de la fleur dont Paul n'a pu avoir qu'une vue superficielle. (Il est vrai que le charme de la nouveauté peut équilibrer ici le charme plus étendu résultant de la possession antérieure.) Mais il y a chez Pierre un mouvement qui n'existe pas chez Paul. En efl'et, si Paul n'obtient pas l'objet dont il veut dépouiller Pierre, la douleur liée médiatement et indirectement à la privation de cet objet, douleur résultant pour lui, par exemple, d'une place vide dans un lieu où il voulait placer cette fleur pour en jouir, cette 'douleur sera peu vive ou nulle, parce qu'il est habitué depuis longtemps à cette place vide, et qu'il est blasé sur la douleur qui en résulte pour lui ; tandis que chez Pierre, le mouvement répulsif et la douleur résultant pour lui d'une place dont il n'a pas aperçu le vide et l'élément désagréable jusque-là, pourront être très intenses (intensité proportionnelle bien entendu à l'importance des objets pour lesquels il y a lutte). Le mouvement répulsif et les mouvements appropriés étant ti'ès intenses chez Pierre, tandis qu'ils sont failjles chez Paul, il en résultera nécessairement que Paul sera vaincu dans cette lutte, il sera vaincu par la force des choses, par conséquent sa défaite et le mal final sont obligatoires pour lui comme la victoire et le Lien final sont obligatoires pour Pierre. Par suite, c'est un devoir, c'est une obhgation morale pour Paul, qui à la suite de plusieurs expériences a connu les suites finales du mouvement d'attniction auquel il s'est
60 K. DUHAND DESORMEAUX.
laissé entraîner, de résister à ce mouvement d'attraction et un ])laisir à Taide de la notion, de l'idée du mouvement ré])ulsif et de la douleur qui seraient la terminaison de sa conduite. Voilà comment c'est une obligation morale, c'est un devoir pour Paul de respecter la propriété de Pierre. Enfin, ce qui s'est passé entre Pierre et Paul, que nous avons supposés être doués de forces égales, se passera en général dans la société dont la force de tous les membres pris en masse est équilibrée ; donc, dans la société prise dans sa masse, le mal final sera nécessairement pour l'agresseur et le spoliateur, la victoire et le bien pour Pierre.
Cette obligation qui résulte de la force des choses dans les rapports sociaux envisagés dans leur généralité, est donc une obligation générale; elle est un devoir social, et elle se formule dans une loi sociale. Comme la victoire reste, dans la nature, à celui qui repousse l'agression, les hommes, témoins d'une lutte entre Pierre et Paul, imbus par l'enseignement de cette idée que la victoire doit rester à Paul, subissent par suite dans leur for intérieur le mouvement qui porte Pierre à repousser Paul et à le repousser victorieusement ; les autres hommes s'associeront tous à Pierre par l'ardeur à repousser Paul. C'est ici la source du mouvement qui porte habituellement les hommes à se ranger du côté du plus fort, parce que l'état du plus fort, dans la société considérée dans la somme des phénomènes sociaux, est le résultat de l'obligation morale et de la nécessité morale.
Si au lieu de considérer la société dans ses totaux et dans ses rapports les plus habituels, nous prenons deux individus isolés, il pourra se faire souvent que si l'un est doué de forces physiques plus grandes, si ses
PRINCIPES DE l'activité MORALE.
moyens d'attaque sont plus perfectionnés que ne le sont les moyens de défense chez son adversaire, il pourra se faire, son agression étant devenue un acte nécessaire, que la victoire lui reste, que le bien final soit son pai-t^e. Mais c'est là une exception soit dans la société, soit dans le temps. Et comme c'est là une exception en regard des sociétés et de l'histoii'e, nous considérons ces exceptions comme une violation momentanée de l'ordre moral, tel qu'il est établi dans la nature. Et puis, il peut arriver que l'attaqué lui-même, la victime, ne soit propriétaire qu'à la suite de violences et d'injustices ; dans ce cas, la victoire appartiendra, en fin de compte, au prétendu agresseur.
Sans nous occuper de ce cas particulier, nous voyons que le mal peut résulter, en dernière analyse, d'un mouvement d'attraction. C'est quand nous avons fiiit cette expérience, et quand, l'ayant faite, notre esprit est assez étendu pour en embrasser tous les termes, que nous nous détournons souvent des objets qui nous attirent.
Peut-être avons-nous dans cet exemple la genèse des progrès accomplis par l'homme et de son développement dans l'acquisition et dans le sens du plus grand bien t
^ m. — Rôle du
.1 dans les phénoniÉites de colonie.
La liberté n'est que l'emploi de forces accumulées Jans l'organisme.
Crieaon, 16 juin 1878.
Comme tout ce qui compose l'intelligence, l'idée de liberté a son point de départ et recueille ses éléments
dans le milieu extérieur à Tintelligence. L'organisme a une existence distincte du milieu non organique; il emmagasine des mouvements et des forces qui prennent un caractère propre. C'est la conscience de cette distinction entre l'organisme et son milieu, c'est le mouvement interne de l'organisme qui donne naissance à ridée de liberté. La liberté est une idée abstraite qui exprime le caractère commun à tous les éléments et à tous les mouvements propres à Torganisme.
Les mouvements organiques viennent eux-mêmes du dehors.
Saint-Julien, 42 octobre 1878.
Au premier abord, rien ne parait plus interne que le mouvement exécuté dans nos membres. Il semble dans la plupart des cas qu'il ne soit pas possible de le rattacher à un mouvement situé dans un lieu -externe.
Je lève mon bras en l'air; ce mouvement apparaît comme essentiellement interne. En même temps, en effet, que j'ai l'impression de mouvement, j'ai l'impression de lieu interne. Ces deux impressions sont associées à ce point que l'une ne paraît pas pouvoir aller sans l'autre, que l'une fait partie de l'autre. Malgré tout, nous devons reconnaître que le mouvement, même dans ce cas, est encore le reflet d'un phénomène situé dans un lieu externe. En effet, dans le cas où sans excitation extérieure apparente, je lève les bras en l'air, il y a là un mouvement non pas réflexe, mais réfléchi. Le mouvement qui paraît avoir son origine dans l'organisme interne a été en réalité communiqué du dehors aux organes susceptibles de le percevoir et de le recueillir pour le transmettre à l'in-
telligence. Les divers mouvements exécutés par mes bras, mes jambes, sont des mouvements appris. Dès le venti-e de la mère, l'enfant reçoit de l'organisme maternel des communications de mouvements; ces mouvements, qui se traduisent dans ceux (pie nous le l'orçons d'exécuter, sont déjà localisés soit dans certains centres nerveux, soit dans le cerveau, et nous ne devons nous occuper que de ceux localisés dans le cerveau. Ces mouvements, il les accomplit déjà en venant au monde, parce que le cerveau fait sentir dans les membres de l'enfant la réaction des mouvements qui ont été recueillis dans les mouvements de la mère, puis localisés dans les centres nerveux. Il en est de même plus tard des autres mouvements exécutés par l'enfant dans les premiers temps de sa vie. Une foule d'impulsions, de pouvoirs, de mouvements externes ont été recueillis dans les organes locomoteurs, dans ses organes du mouvement, comme le son est recueilli dans Toreille, la lumière dans l'œil.
L'œuf parait soustrait à toute espèce de mouvement. Cela est vrai, et cependant le germe exécute des mouvements; cela est vrai, mais le germe est enveloppé par des éléments ambiants qui ont emmagasiné des mouvements et les communiquent au germe. De même dans notre corps, il y a toute une série de mouvements, circulation du sang, etc. . . qui ne sont pas engendrés par le milieu externe. Disons-le tout de suite, ce genre de mouvement n'est pas réiléchi dans la conscience. Nous ne les connaissons qu'à l'aide des procédés qui nous permettent d'obtenir la conscience intellectuelle des phénomènes. Or, nous n'obtenons de œnsdence intellectuelle que par les phénomènes qui nous apparaissent comme des éléments situés dans un lien
Oi F. nrRANI) DKSORMEAUX.
extérieur à nos organes et recueillis ensuite dans un lieu interne. Notre intelligence ignore tout le reste.
Puis le mouvement s'associe à d'autres mouvements à l'aide des impressions sans cesse associées au lieu interne, et par suite aux mouvements associés déjà à l'impression de lieu interne ; nous composons ainsi des mouvements dont la combinaison ne se retrouve pas toute faite dans le lieu organique externe.
La force n'est sans doute que le mouvement.
Analyse de l'idée d*autfui; ses rapports avec Tidée du moi; la sympathie fondée sur Tamour de soi. Le devoir est un plaisir d*ordre supérieur.
Saint-Julien^ di octobre 1878.
Parcourant toute la surface de mon corps avec ma main, j'obtiens la notion d'un lieu interne de mon corps. Touchant un corps distinct du mien, mais semblable au mien, j'obtiens la notion d'un corps externe semblable au mien, j'obtiens la notion d'un corps d'autrui. Dans ce cas, le phénomène de lieu externe est associé au phénomène de contact du corps entier, et ce phénomène de contact est associé à un phénomène semblable de contact, procuré par un corps associé à un phénomène de lieu interne. L'idée d'autrui est composée par tous ces phénomènes associés.
On comprend tout de suite comment on pourrait empêcher la production du phénomène autrui. Si, par exemple, le phénomène de corps externe ne s'associait pas à un phénomène de corps interne semblable, il n'y aurait pas un phénomène de corps d'autrui. Ainsi dans le phénomène autrui il y a du moi.
Un cri est poussé par autrui (le son est associé à un lieu externe qui est autrui), ce cri évoque un phéno-
mène de douleur, le phénomène de douleur associé au phénomène d'autrui par le phénomène intermédiaire de son, est associé ainsi à autrui, et comme le phénomène autrui est dominant et réel, la douleur est déterminée comme réelle et appartenant à autrui. Mais si, par suite des circonstances naturelles, le phénomène autrui s'efface, disparait, le phénomène de douleur apparaît comme associé à des phénomènes de lieu interne. La douleur d'autrui réel est associée au moi; j'ai l'idée de la douleur d'autrui. Tels sont les phénomènes qui sont exprimés vulgairement par cette phrase.
D'autre pai't, je puis reconnaître encore que cette idée de douleur est un phénomène évoqué; qu'il s'associe à des cii'constances autres qui ont présidé à sa naissance et qui l'ont rattaché originairement au lieu interne, et puis qu'il s'est trouvé associé à un son, à un cri. L'association ayant été ainsi étahlie et précédant le cri poussé par autrui, ce cri évoque nécessairement la douleur à laquelle il a été associé dans des combinaisons antérieures.
Il y a là aussi un phénomène de sympathie. La douleur associée au lieu interne moi, est associée â un heu interne autmi.
Quand le lieu externe est rattaché à un corps différent du moi, ce n'est plus le corps-autrui, c'est un corps étranger.
Tout élément désagréable, douloureux, est associé d'ordinah'e à un élément répulsif irritable; cet élément irritable est perçu comme très désagréable par un organisme approprié (oi^sinisme de mouvement sans doute); donc, en principe, dans l'état normal, toute douleur entraine une retraite, une fuite, un éloitfne-
ment dans les oi^anes où la douleur est ressentie. Nous apprenons ensuite à combiner avec d'autres ces mouvements de retraite.
On peut bien s'expliquer maintenant comment sont formés les phénomènes sous l'empire desquels nous venons au secours d'autrui ou bien nous nous écartons de lui.
Un pliénomène nouveau devra sans doute, dans cette explication, être pris en considération : c'est celui de l'amour d'autrui.
L'élément agréable, au contraire, est associé à un élément attractif. L'élément attractif est perçu, associé à l'élément agréable, et détermine des mouvements de poursuite et de recherche.
Déjà la chimie sait séparer certains éléments désagréables et répulsifs d'antres éléments auxquels ceux-ci sont associés dans l'état naturel.
Le plaisir attaché au mouvement dans la réalité, est distinct du mouvement et il est perçu par un oi^ane spécial.
Le mouvement lent et réglé est lié à un élémMit! agréable; le mouvement violent à un élément désagréable. Mais l'agréable ne fait pas partie du mouvement réglé. On peut imaginer de séparer l'élément agréable du mouvement réglé ; par exemple en reliant, sans intermédiaire, un élément désagi-éable à un mou» vement très réglé, ce mouvement paraitra désagréable.
11 y a un plaisir, un élément heureux attaché à tout ce qui constitue la personne de membres de notre famille. De même à tout ce qui constitue la patrie, sol, homme, productions de toute sorte, souvenirs, combï" naisons sociales, institutions.
De même à la succession, à l'ordre, aux rapports de
tous les pliéiioiuêiies que nous monti'e l'univei's. Le plaisir est complexe quand il est formé par la réunion de plusieurs éléments.
Enfin, à l'élément agréable est attachée une attraction (l'amour est souvent employé comme synonyme d'attraction) ; la beauté d'une couleur, la beauté d'un mouvement nous attirent, nous forcent, comme on dit vulgairement, à les aimer. — Cette attraction, quand elle s'est reflétée dans l'intelligence, est sans doute la racine même de toute obligation. Quand les éléments d'attraction, associés à des éléments agréables, se sont associés et combinés entre eux dans un certain ordre, ils composent sans doute les devoirs, le devoir.
Selon l'intensité et le mode de l'action exercée, selon l'oi^anisme à qui se communique cette action, il y a des attractions qui l'emportent sur d'autres. Nous réservons le nom de devoir pour des attractions d'un ordre supérieur, liées à des phénomènes très élevés dans la hiérarcliie morale. Le devoir ne se confond pas avec le plaisir, mais la nature les associe d'ordinaire, et quand on dit, dans le langs^e courant : il a sacrifié son plaisir à son devoir, on dit un non-sens, si l'on ne veut pas parler d'un plaisir vulgaire sacrifié à un plaisir d'un ordre plus complexe ou supérieur.
Ce qu'il y a Je nouveau dans ces âluJes : iille du mouvemcnl, exemples tie la fatigue, du serrement de main, du baiser, etc.
Saiul-Julien, H décerahre 1878.
Ce qu'il y a de nouveau dans ces études, c'est la découverte des phénomènes de mouvement et de leur riile : 1° dans les rapports de l'homme avec les objets ambiants du monde; 2" dans les rapports des pliéno-
(W F. nrnAND desormeaux.
menés de lieu interne entre eux; 3® dans les rapports de riioinme avec ses semblables.
Il n'y a d'ailleurs rien de plus habituellement constaté que ce mouvement. On parle sans cesse du travail de la pensée par opposition au travail physique. Le travail de la pensée est cette sorte de travail qui porte sur des éléments délicats recueillis à l'aide des parties supérieures et délicates de l'organisme. Ce qu'on entend vulgairement par le travail intellectuel, n'est qu'un travail portant sur des éléments d'un ordre très raffiné, sur les éléments de l'ordre moral. Dans tous les cas un travail s'accompUt dans notre pensée, travail qui rassemble ou sépare les phénomènes intellectuels, dans ces combinaisons si variées qui sont nos idées. Ce travail, dont nous avons sans cesse conscience, a son origine, comme les phénomènes sur lesquels il opère, dans le milieu extérieur; il ne se distingue pas d'eux au point de vue de son origine, rien ne nous montre qu'il doive s'en distinguer. Étant de même nature que les éléments sur lesquels il opère, il doit avoir la même origine que ces éléments. Or ce travail est un effort, cet effort est un mouvement, donc ce mouvement doit avoir la même origine que les autres phénomènes auxquels il s'applique. Le raisonnement lui-même, c'est à dire l'appUcation d'une règle générale à un cas particulier, l'association établie entre les résultats d'un état général et un état particulier, le raisonnement lui-même nous montre que le mouvement qui opère sur nT)s phénomènes intellectuels a aussi ses origines ou ses éléments correspondants dans le milieu extérieur. Il existe par suite, dans le milieu extérieur, des mouvements d'un ordre très délicat, comme les phénomènes dits moraux auxquels ils s'appliquent.
PRINCIPES DE 1,'ACTITITÊ MORALE. fjO
Le travail intellectuel ne nous apporte une 1 que si les mouvements dont il se compose ont été euxmêmes accompagnés, dans le milieu extérieur, d'une fatigue perçue dans le milieu, sans quoi le travail intellectuel, s'il ne met pas en jeu des éléments de fatigue antérieurement recueillis dans le milieu extérieur, en saurait dégager une fatigue.
Cela est conforme au principe d'observation qu'il n'y a rien d'élémentaire dans l'intelligence qui n'ait été perçu par elle dans le milieu et dans les sens. Toutefois à la suite d'un travail intellectuel prolongé, il nous ari'ive d'éprouver une fatigue. Cette futile est réelle, mais eUe n'est pas une fatigue perçue en tant qu'idée ; cette fatigue est une sensation, c'est à dire qu'elle est reelle et présente. En effet, le travail intellectuel — le travail est un ensemble de mouvements ou d'efforts — ne saurait s'accomplir, les idées ne sauraient se succéder, en tant qu'idées, sans faire renaître (surtout dans la région cérébrale et quand elles sont constituées par des phénomènes recueiDis dans les régions les j)lus élevées de l'organisme), sans faire renaître partiellement dans les régions encéphaliennes des sensations cori-espondantes; le travail intellectuel se reflétera donc dans un travail des sens, lequel pourra donner lieu à son tour à une sensation de fatigue, de malaise (tension du cerveau, mal de tête) qui s'associera, en tant que sensation, au travail intellectuel que nous aurons accompli. C'est de cette manière que le travail intellectuel pourra être associé à une sensation de fatigue.
Il y a un point faiMe dans cette théorie : nous avons exposé que la fatigue est une forme diminuée de la douleur, et que la douleur a sa source dans les phénomènes externes. Ici la fatigue est causée dans les sens.
il est vrai; mais les sens, fatigués par Texercice et par le travail, ne paraissent pas avoir puisé dans un contact avec les éléments externes les éléments de cette fatigue.
A cette objection que nous nous faisons à nous-même, il faut répondre qu'un surcroît d'acti\îté ne saurait se produire (afflux du sang, excitation des nerfs) dans les régions périphériques de l'organisme sans que la faculté de percevoir ne soit elle-même surexcitée. Des éléments du dehors, auxquels nous n'avons pas pris garde, ont ainsi agi sur les régions organiques, dont l'activité, c'est à dire la faculté perceptive, s'est trouvée considérablement augmentée, et nous n'avons pas tardé à recueillir dans ces éléments externes une impression de fatigue.
Nous avons constaté que dans le baiser, qui établit une association si intime entre deux êtres, il y a un mouvement d'attraction. De même, le serrement de main, si employé dans nos relations avec nos semblables, est une forme de caresse éminemment sociale. Il contient certainement un mouvement d'attraction, que nous communiquons à autrui, dont nous pressons et retenons la main. Il y a quelque chose de magnétique, si l'on entend par là un mouvement d'attraction très net, mais très délicat, dans la pression de la main exercée par certaines personnes. Celles-là sont d'ordinaire de tempérament éminemment propre à former des liens sociaux.
D'autres personnes, au contraire, n'ont qu'une main froide, qui ne se referme pas sur la main qui se tend vers eux ; main rude, sans effluve magnétique, c'est à dire ne dégageant aucun mouvement d'attraction ; main de gens sauvages, souvent grossiers, presque toujours
PRINCIPES DE l'activité MORALE. 71
peu aptes à former des relations sociales. Il ne s'agit pas seulement, quand nous parlons du mouvement iittractif qui se dégage dans un serrement de main, du mouvement par lequel on secoue vivement la main d'autrui en la retenant, en l'attirant vers soi, il s'agit encore d'un mouvement plus délicat perçu dans le contact intime de deux épidei-mes, et qui se dégage d'un êpiderme avec une certaine impression de chaleur et de plaisir, de douceur, poui- être perçu par l'épiderme de celui dont nous tenons la main.
Nos sens ne se trompent pas, mais les dispositions organiques varient. Quand j'ai très chaud et que je m'expose au froid, je suis beaucoup moins sensible à l'impression du froid.
M"* Rohen Levin, M'"^ Varnaghen d'Ense (Correspondance), dit que la beauté est l'épanouissement de la santé. Nous l'avons définie un phénomène de couleur ou de son et un mouvement attractif. Dans la santé qui est en effet un des caractères de la beauté, il y a beaucoup de mouvement. Il n'est pas étonnant que ce mouvement se communique à ceux qui perçoivent le
Analyse de divers spiitîmeiits. Les volitioiis dans l'hooime se réduisent H un système de forces.
Saint-Julien, i" décembre 18Ï8.
Il y a des satisfactions ou des peines que les circonstances de rapprochement nous font toujours partager avec nos parents, nos amis. Comment se fait-il que nous éprouvions ce besoin dans le cas où les personnages de notre entourage n'étant pas présents, leur idée ne se trouve pas associée immédiatement à celle
7î2 F. DURAND DESORMEAUX.
(lu plaisir ou de la i)eine que nous ressentons? Voici par quelle opération Tassociation se produit. Nous éprouvons un plaisir, ce plaisii* nous le rapprochons d'un autre plaisir, qui lui a été associé par la réalité, à la présence d'un de nos proches, lequel a témoigné, par ses impressions, qu'il partageait ce plaisir. Le premier plaisir s'associe au second, lequel est associé à l'idée de notre proche ; nous éprouvons par le premier plaisir, qui est réel et présent, le besoin d'une association réelle et présente avec nos proches, laquelle s'ajoutera à l'association imaginaire qui s'est formée dans notre intelligence.
La reconnaissance est une véritable loi de la nature. Quand l'idée d'une certaine satisfaction renaît, elle s'associe nécessairement, si elle a été causée par le fait de Pierre à son idée, et nous voulons réaliser pour lui la satisfaction que nous éprouvons et qu'il nous a autrefois donnée. Ainsi, quand les conditions de la reconnaissance se trouvent réunies, à moins de conditions contraires, la reconnaissance se produit. Les forces ou mouvements localisés reproduits dans l'organisme à la suite d'un acte de volonté; en termes moins abstraits, les mouvements associés à un phénomène de lieu interne, peuvent faire équilibre aux mouvements associés à un lieu externe ou même les vaincre. Par exemple le vent souffle dans la direction contraire à celle où je marche, un certain degré de force dans le vent pourra m'empécher d'aller en avant; je reste en place, le mouvement interne et le mouvement externe se font équilibre, ou bien le vent me repousse en arrière, le mouvement externe est plus fort que l'interne, ou bien, malgré la résistence du vent, je continue ma marche en avant, le mouvement interne l'emporte.
Le mouvement est passif quand le mouvement interne est perçu comme succédant au mouvement externe. Ce mouvement est actif, il est un acte quand le mouvement interne est conçu comme précédant le mouvement externe. Les mêmes caractères se reti-ouvent à l'inverse dans le mouvement externe, si c'est lui que nous considérons. La volonté est donc composée par un mouvement mterne conçu comme précédant un mouvement externe associé à un caractère intellectuel. — De plus, la volonté rentre dans la catégorie des phénomènes intellectuels, en ce que ses phénomènes constitutifs, tels que nous venons de les définir, sont associés à un phénomène de disparition et aussi à des sensations réelles et présentes de lieu interne autres que des sensations de mouvement,
La force est la mesure du mouvement, comme la hauteur, la longueur, la laideur, ne sont que les mesures de l'espace.
Les rapports d'équilibre ou de rupture d'équilibre qui se produisent soit entre les mouvements externes, soit entre les mouvements intemes et les mouvements externes, se retrouvent dans les relations des mouvements internes, volontaires, intellectuels, entre eux. ■
L'abîme nous attire, parce que le sol fuit en quelque sorte, en apparence, devant nous, dans un mouvement ([ui nous entraîne. Le vertige est l'état qui nous fait céder à ce mouvement. Cette apparence de mouvement causée par la vue de l'abîme, résulte de ce que nos regards parcourent réellement l'espace sans bornes qui s'étend au-dessous de nous; ce mouvement de l'œil s'associe à l'espace parcouru et à tous les mouvements du corps qui peuvent résulter d'une chute; nous pensons qu'il fait partie de cet espace, et comme il est
sans bonies comme cet espace, sa force remportant, toutes les forces de mouvement, de résistance sont localisées en nous. Ainsi, pour résister au vertige, il n'y a (ju'à ne pas laisser son regard s'attacher, en les parcourant, aux profondeurs de Tabîme.
Dans Tamour maternel, la mère perçoit dans son enfant des mouvements qui l'attirent vers lui ; des mouvements de locomotion s'adaptent à ces mouvements plus délicats et portent la mère vers son enfant. Un obstacle s'offre à elle, elle est repoussée par une force biiitale au moment où elle se sent attirée par les mouvements attractifs liés à la voix, aux regards de l'enfant; si cette force brutale de résistance l'emporte sur la force brutale de locomotion, la mère ne pourra satisfaire au mouvement plus délicat qui la porte toujours vers son enfant, alors que ses pieds ne lui permettent pas d'accomplir un mouvement en harmonie avec le premier.
On peut sans doute mesurer exactement les mouvements les plus délicats comme les mouvements les plus sensibles. On pourrait peut-être représenter extérieurement et artificiellement, dans des appareils comme ceux qui reproduisent artificiellement la circulation du sang, le système des forces qui constituent ce qu'on appelle, sous un nom très général et très abstrait, les volontés.
Le temps se ramène au mouvement. — De la sympathie comme d'un mouvement nécessaire, d'un devoir.
Saint- Julien, 10 décembre 1878.
Nous avons souvent remarqué que deux phénomènes
s'associaient lorsqu'ils se produisaient en même temps.
Le temps apparaissait ainsi comme une condition de
l'association. Si nous approfondissions cette observation, peut-être conviendrait -il de faire une nouvelle remarque. Le temps nous est apparu comme composé par l'association d'un phénomène quelconque et d'un mouvement (l'espace est constitué par un mouvement et un phénomène de résistance ; donc, parmi les phénomènes quelconques entrant dans la composition du temps, il faut exclure, ainsi que nous le savons, les phénomènes de résistance). Quand donc nous disons que deux phénomènes se sont associés parce qu'ils se sont produits en même temps, parce qu'ils ont été perçus en même temps, l'analyse nous montre que le mouvement étant un des facteurs du temps, la simultanéité de temps peut correspondre à un mouvement qui est le même pour les deux phénomènes associés. Nous pouvons presque conclure que cette association, dont le temps nous parait être l'une des conditions, est formée aussi, en dernière analyse, par un mouvement qui est le même pour les deux phénomènes, (jui les pousse dans la même direction, ou qui attire l'un d'eux vers l'autre.
Quand nous percevons comme réel, comme se produisant à portée de nos sens, un mouvement associé à un phénomène quelconque, ce temps réel s'appelle le
Quand nous percevons le mouvement et le phénomène quelconque réels associés au phénomène de cessation, ce temps réel ayant cessé d'être s'appelle le passé. Je vais du phénomène réel au phénomène qui a cessé d'être. Dans le futur, je fais la route en sens inverse, je vais du phénomène qui a cessé d'être au phénomène réel.
Quand nous percevons le mouvement et le phéno-
mène quelconques associés au phénomène de tion, réapparaissant comme réels, ce temps ayant cessé ■ d'ûtre s'appelle le futur. Dans le passé, il y a le mouvement d'un corps qui disparaît, qui cesse d'être; dans le futur, il y a le mouvement d'un corps qui, après avoir cessé d'être, renaît, reparaît. Ici, un phénomène de disparition, ici un phénomène de renaissance.
— Nous avons analysé le désintéressement. Une" douleur se manifeste à nous chez autrui, elle est associée chez autrui aux circonstances qui l'ont produite; la douleur dont l'idée est évoquée en nous évoque en même temps une série de mouvements répulsifs et des mouvements répulsifs s'associent, par la force des choses, aux circonstances qui ont fait naître cette douleur chez autrui. Dans ce cas, le sentiment de noi personnalité n'existe qu'à l'état sourd; il est évidei ment dominé par le sentiment de la personne d'autrui, à qui tous les phénomènes marqués en nous viennent se rattacher. Ils s'y rattaclient en vertu de la nécessité, de la loi même de la nature.
Le mouvement qui se produit en nous à la suite d'un cri de douleur, est un mouvement que nous ne pouvons pas empêcher de naître et qui renferme dans sa nature même une contrainte, une nécessité, une loi à laquelle nous ne pouvons ne pas obéir (à moins qu'un mouvement plus fort et contraire ne se produise, à moins qu'une nécessité ou loi plus énergique ne s'impose à nous). La loi est un mouvement qui contraint les choses, les phénomènes, à s'assembler. Si nous supposons que les choses existent comme nous les avons imaginées, le mouvement provoqué en nous nous porte à voler au secours d'autmi indépendammentde toute considération personnelle. En ce sens, li
ou-
rétlexion de Talleyrand est profonde ; le premier mouvement, c'est le bon. Ainsi le dévoûment, la générosité est une loi, même une nécessité spontanée de la nature. C'est une loi très générale, puisque le mouvement nécessaire qui la constitue, à moins d'un mouvement contraire, nous pousse dans tous les cas et pousse tous les hommes, certaines conditions étant données, à venir en aide à leurs semblabjes. L'homme commence à suivre l'impulsion ainsi donnée par la nature ellemême, indépendamment de toutes les conséquences qui peuvent en résulter pour lui. Il n'existerait ultérieurement ni satisfaction dans autrui, ni satisfaction en luimême, ni honneur, ni plaisir, l'homme obéirait d'abord à cette impulsion. Et la preuve que l'honneur, la gloire, le plaisir ne sont pas les mobiles directs et immédiats de son action, c'est qu'il peut envisager sa propre douleur, sa propre destruction, comme pouvant ôtre la conséquence de sa conduite ou comme devant l'être sûrement, sans cependant reculer. En effet, ultérieurement, l'être que nous avons sauvé peut témoigner une satisfaction dont la contemplation nous cause à nousmème un vif sentiment de plaisir. La nature associe ce plaisû" à tous les phénomènes et à tous les actes dont nous avons été le théâtre, mais ce n'est pas lui à l'origine qui nous a déterminés. Cependant, quand il aura été déterminé ainsi ultérieurement, il pourra s'ajouter comme un mobile à l'impulsion primitive qui nous a fait agir, ce sera un accessoire de force, mais il ne H
suppléerait pas l'impulsion primitive. Enfin, comme il H
n'y a pas de vertu plus salutaire pour la société que le dévoûment d'un de ses membres, il n'y a pas de vertu qui soit plus honorée par la société tout entière, à laquelle elle témoigne plus de reconnaissance. Il en M
résulte que les hoimeurs rendus par la société, les récompenses, la gloire, pourront s'ajouter aux phénomènes dont nous avons été le théâtre dans notre conduite désintéressée, mais ils ne s'ajouteront qu'ultérieurement, ils n'en seront pas le raohile déterminant, ils seront seulement un hut secondaire. Ils agiront toutefois, en raison des mouvements propres qu'ils déterminent, pour rendre plus efficace et plus utile le mouvement qui nous porte à l'origine au secours de nos semblables.
Cependant, il ne faut pas s'y tromper, le mouvement qui m'a poussé au secours d'autrui n'est qu'une nécessité, qu'une loi. Mais en suivant cette loi, j'ai trouvé, j'ai accompli le bien. En effet, ce mouvement est associé pour la personne d'autrui, à un plaisir, au plaisir résultant par exemple de la conservation de la vie. L'association de ce mouvement et de ce plaisir est un bien. Dans la circonstance, le bien est impersonnel, il est désintéressé, parce qu'il est associé à la personne d'autrui, parce qu'il est accompli en vue de la personne d'autrui.
Il n'y a pas besoin de trouver un autre mobile à notre conduite. Elle a sa raison en elle-même. Elle s'explique par les conditions qui la déterminent. Il y a une joie dans le bien accompli en vue exclusivement de la personne d'autrui.
La manifestation de cette joie chez autrui ne nous sera même pas nécessaire. Nous savons que ce plaisir existe en général chez autrui, comme il existe chez nous-mème.
Il suffit que l'idée de ce plaisir rapporté à la personne d'autrui s'offre à nous au moment oii nous entendons un cri de douleur qui provoque en nous un mouveme^^l
répulsif, pour que l'idée d'une action bonne, pour que l'idée de bien naisse en nous et nous détermine à agir dans la réalité.
Notons bien que dans la circonstance, suivant une analyse sévère, le mouvement répulsif associé à la douleur constitue le mal; mais ce mal est le moyen d'atteindre un bien. Il est le mal en ce qu'il nous est communiqué avec la douleur, mais il nous permet d'échapper à cette douleur; échappés à cette douleur, nous pouvons de nouveau subir l'attraction île notre personne, de notre être, et du plaisir dont elle est la source.
.... Quoi qu'il en soit de ces réflexions, l'association du mouvement et du plaisir qui résultera pour autrui de ce mouvement est un bien. Nous avons agi, dans la circonstance, non en vue mais en vertu du bien.
Cette association de ce plaisir et de ce mouvement est le bien véritable, et la répression adressée à ce qui causait une douleur chez autrui n'est le bien que par extension, c'est à dire parce qu'elle a été le moyen de procurer le bien à la personne d'autrui.
Ce n'est pas seulement en nous-mème, ce n'est pas seulement dans la personne de nos semblables que nous trouvons des mouvements associés à un plaisir, c'est dans les êtres de l'univers tout entier. Les sources du bien jaillissent de tous les pores de l'univers. Ajoutons que les mouvements associés aux plaisirs sont enchaînés entre eux, et la connaissance de cet enchaînement constitue la science du bien. Toutes les fois que sur un point de l'univers, ou dans un être oi^anisé quelconque, nous percevons un mouvement attractif associé à un plaisir, nous pouvons reproduire ce mouvement, et par suite nous avons une occasion
80 F. DTRAND DESORMEAUX.
(raccomplir et de ressentir le bien. De même, nous pouvons percevoir le mal et ressentir toutes les douleurs qui travaillent le monde (*). Mais nous connaîtions la loi de Tunivers et de la nature en ne voyant (lue des moyens dans ces douleurs, en saisissant le rapport qui les enchaîne — ou bien, ainsi que nous Tuvons vu dans le paragraphe précédent, connaissant cette loi nous rappliquerons par là même et nous ferons servir le mal au triomphe du bien.
C'est la nature elle même qui nous enseigne la maxime : la fin justifie les moyens. Mais elle nous apprend dans quelles limites il faut renfermer Tapplicatiou de ce principe. Nous pouvons, nous devons dans certains cas, causer une douleur à nos semblables ou aux êtres qui nous entourent, mais c'est à la condition que le mouvement répulsif à la suite duquel cette douleur sera causée à autrui, c'est à la condition que ce mouvement répulsif sera associé, provoqué luimême et directement par une douleur et un mouvement répulsif émanant d'autrui. Telle est la loi de la nature, telle est la justice pour nous. Par ce mouvement répulsif et cette douleur causée à autrui, nous assurerons notre bonheur; mais on voit dans quelles limites la douleur d'autrui peut être le moyen de notre bonheur. Dans tout autre cas, il y aurait une infraction aux enseignements de la nature, il y aurait violation de la justice.
Quand nous ne cédons pas au seul mouvement qui nous pousse à secourir autrui dont la détresse évoque en nous ce mouvement, quand nous n'associons pas seulement le mouvement au plaisir qui en sera la suite
(*) Ailleurs : « Un seul être peut contenir toutes les douleure du monde. »
PRINCIPES DE l'aCTITITÉ MORALE. 81
pour la personne d'autrui, mais quand notre intelligence nous montre la gloire, les honneurs, la richesse elle-même qui pourront être les suites de notre action, comme ces phénomènes se rattachent directement à leur tour à notre personne, la fin d'une action désinleressée se trouve être un hut personnel et intéressé. Si nous considérons principalement cette fin ou ce hut, une récompense associée à notre personne, une récompense personnelle est le prix de notre action; iious avons passé ainsi une sorte de marché. Quand le résultat final de cette opération est un phénomène matériel et grossier comme une somme d'ai^ent, cette opération devient un acte de commerce, notre but est un but commercial. Si avant d'agir nous exigeons d'autrui une promesse de cette sorte, qui sera la condition de noii'e action avant que son objet en devienne le résultat final, il y aura de notre part une stipulation, et les rapports ainsi constitués par la promesse d'autrui et par la promesse de mon action seront un contrat.
Le mouvement qui relie les astres entre eux a été longtemps inconnu, mais le monde entier n'en obéissait pas moins aux lois de la gravité; de même les mouvements dans le monde moral sont à peine soupçonnés, bien qu'ils n'aient jamais cessé de produire les plus grands effets.
— Les romanciers modernes ont souvent analysé ce que les héros de Corneille et de Rachie sentaient sans le décrire. Le monde moral a été peu à peu, comme le monde physique, découvert, analysé, décrit dans les détails.... « Personne ne le rencontrait (Bénédict) pour la première fois, sans le suivre des yeux aussi longtemps que possible. (Georges Sand, Vah'èdre, p. MO.)
Hi F. nrnANi> pksormkaux.
... Je ne sais (juellcs émanations magnétiques nageaient dans Tair embrasé autour de lui, je ne sais quelles émotions mystérieuses, indéfinies, involontaires, firent tout d'un coup battre le cœur ignorant et pur de la jeune comtesse (Zii., p. 111.).... Se sentir appelé par une attraction magique lorsqu'elle l'appelait effectivement dans son cœur; obéir à toutes ces impressions subtiles, mystérieuses et invincibles que comprend l'amour, c'était là pour Bénédict autant de joies pures et fraîches que vous ne trouverez point trop puériles, si vous vous souvenez d'avoir eu vingt ans. (/d., p. 143.)
Concordance de ces vues avec celles d'un autre auteur.
Saint-Julien, 16 juin 1878.
M. Alfred Fouillée, dans un article lu aujourd'hui, a entrevu ces vérités. Nous les avons déjà exprimées dans nos précédentes réflexions sur les idées de liberté et sur la conscience du mouvement ou de l'action en général et du mouvement qui peut être attaché à chacune de nos idées.
Les résultats de l'analyse précise à laquelle nous nous sommes livrés dans de précédentes études sont pressentis ici : « Toute idée conçue par nous a une » action sur nous et tend à se réaliser par cela même » qu'elle est conçue : voilà notre principe (cette réflexion » est très confuse; voir ce que nous avons dit de la y> manifestation). Au fond, penser une chose, c'est déjà » la commencer : on ne peut avoir par exemple Vidée » d'un mouvement sans produire dans le cerveau ce » mouvement même, Vidée d'une mélodie sans la » chanter intérieurement. » (A. Fouillée, l'Idée mo-
derne du droit, Revue des Deux-Mondes, 1" août 1878, p. 51-1.)
— La dernière remarque est, identique à une observation souvent faite par nous. L'article contient çà et là des observations à garder.
— Après avoir trouvé nos principes, nous pourrons rechercher dans les auteurs les analyses auxquelles ils se sont livrés sur les phénomènes que nous voulons étudier. Par là nous serons aidés dans notre tâche par ceux qui ont travaillé sur ces matières. Mais nous n'accepterons rien sans l'avoir soumis à notre méthode, sans avoir vu personnellement les phénomènes et sans avoir reconnu leur enchaînement.
11 y a de^ attractions douloureuses; lesquelles? — De l'IntctisitË ilu seillimenl cliez les hommes assemblés.
Saint-Julien, 12 décembre 187S.
Quand l'attraction exercée sur notre organisme est trop violente, elle peut devenir pour nous la cause médiate d'une douleur. En effet, à mesure qu'elle s'exerce, nous rencontrons dans le mouvement qui nous est communiqué et que nous exécutons, des obstacles qui nous repoussent et nous causent une douleur. Pierre m'appréhende au corps et me tire violemment à lui ; une douleur accompagne ce mouvement d'attraction, ce qui est paradoxal dans notre théorie. Mais la douleur n'est pas en réalité causée par le mouvement d'attraction, dont nous ne ressentirions aucune douleur si nous pouvions céder tout à fait à ce mouvement. Mais le sol et les autres obstacles opposent une résistance au mouvement que nous a communiqué Pierre; il nous repousse, et il en césuite des mouvements
8i F. niruANT) desormeaux.
répulsifs et une douleur. C'est ainsi que pour résister à une attraction, nous nous exposons souvent à la nécessité de faire de violents efforts en nous cramponnant aux obstacles et à éprouver les douleurs que nous causent ces obstacles. Ainsi l'attraction par elle-même n'engendre pas la douleur, mais les efforts que nous faisons pour résister à ce premier mouvement peuvent être associés par nous à une douleur. De là le mérite de la résistance à certaines attractions, dans ces efforts par lesquels nous nous mettons en face de la force répulsive des obstacles pour l'utiliser, au risque d'être obligés à de violents efforts et à de vives douleurs. Il est vrai, souvent l'acte même par lequel Pierre nous entraîne vers lui, peut être suivi d'une douleur, mais cette douleur n'est pas associée directement au mouvement d'attraction, elle n'est point causée immédiatement par lui ; seulement, pour que l'attraction vienne, il faut qu'il y ait préhension de la part de Pierre ; ses doigts entrent par exemple dans ma chaii', il me serre énergiquement. Ce sont là de véritables mouvements répulsifs mêlés de douleur qui accompagnent le mouvement attractif par lequel il veut m'entraîner.
La lumière exerce une attraction certaine sur notre organe visuel, elle est une source de bonheur pour nous. Nous disons constamment que la lumière attire. Son attraction sur les plantes a été constatée dans mille circonstances, elle est la cause du mouvement qui porte les plantes à se diriger du côté du soleil. Ses effets sur les êtres animés sont encore infiniment plus variés, en raison même de la multiplicité et de la sensibilité des organismes auxquels elle peut communiquer son mouvement. Il y a donc d'abord dans la lumière un mouvement — M. Edison rend sensible dans ses appa-
PRINCIPES DE l'activité MORALE.
reils le mouvement qui accompagne la lumière d'une étoile — et un mouvement d'attraction. Mais il n'y aura pas toujours que ce mouvement. Par exemple une lumière traverse le ciel, une étoile filante, de droite à gauche, la pupille, déjà attachée à cette lumière par un mouvement d'attraction, la suivra dans son mouvement de translation de droite à gauche.
L'attraction et la translation, venues du milieu extélieur, s'enchaîneront pour communiquer le même mouvement à l'organe de la vision. Cela est très visible pour le mouvement de la pupille, mouvement qui concorde exactement avec ceux qui s'accomplissent dans le milieu extérieur.
Nous avions pensé autrefois que le mouvement ne pouvait être perçu que par les muscles de certains organes, et que l'appareil de la vision, par exemple, ne pouvait percevoir des mouvements directs venus du milieu extérieur, ce qui était une erreur. Nous avons reconnu depuis que notre vue perçoit des mouvements sous l'influence directe des phénomènes extérieurs. Ce qu'il y avait de vrai dans l'opinion émise par nous antérieurement, c'est que le mouvement des paupières, les mouvements que feront notre tête, les muscles du cou pour suivre une lumière animée d'un mouvement de translation, ne seront évidemment pas, surtout pour les mouvements des organes, sans relation immédiate avec l'organisme de la vision, ne seront évidemment pas influencés directement, communiqués immédiatement par les mouvements extérieurs qui accompagnent la lumière. D'autres mouvements, venus du milieu externe, déjà moins délicats que ceux associés à la lumière et perçus par la vision, auront pu agir sur nos paupières, sur les muscles du cou, et comme ils auront
les incmes si nous les comparons à ce point de vue du temps. Ainsi j'ai vu ces deux hommes en même temps, cela veut dire (|ue les deux propriétés de temps dragées par chacun d'eux ont été les mômes; par exemple chacun d'eux a dépagé une propriété de temps présent, ou de temps passé; ce temps présent a été la même heure, huit heures du matin par exemple.
Quand nous disons que deux objets sont associés par le môme mouvement, cela veut dire que le mouvement associé à cette houle qui roule est le même que le mouvement associé à cette autre boule qui roule. Il est certain (jue nous ne percevons pas entre les deux boules je ne sais quelle entité mystérieuse qui les relierait Tune à Tautre. Si nous concevons l'une de ces boules comme douée d'un mouvement qui attire l'autre boule, c'est que le mouvement attractif associé à la boule A est un mouvement qui est le même que le mouvement d'attraction auquel cède la boule B, à laquelle il est associé. Il y a deux mouvements, mais ce sont les mêmes, mais c'est le même mouvement. Nous concevons alors en outre ce mouvement comme continu entre les deux boules ; mais le concevant ainsi, nous ne pouvons le concevoir que comme associé à des éléments dont il ne se sépare pas et dans lesquels il apparaît comme étant le même que celui dont sont animées les deux boules.
Le mouvement peut être aussi perçu comme identique dans deux objets. Par exemple un mouvement unique apparaît associé à un lieu interne et à un lieu externe.
Quoi qu'il en soit, si nous pouvons percevoir isolément l'odeur de la rose et sa couleur après les avoir perçues ensemble, c'est que, par suite de nos rapports
avec la rose, les phénomènes d'odeur et de couleur se sont trouvés dans des conditions telles que nous les avons perçus isolément. Dans ces conditions figurera un mouvement émanant soit de l'objet, soit de nousmème. Par exemple, une circonstance quelconque aura éloigné la rose de telle sorte que nous verrons encore la rose, nous ne la sentirons plus. Nous percevons le mouvement d'éloignement (qui est peut-tHre le même pour la couleur et pour l'odeur) et nous constatons en outre que l'odeur s'efface et un mouvement de rapprochement s'opère, l'odeur reparaît; l'odeur est donc associée à ce mouvement, c'est à dire que nous la percevons ou nous ne la percevons pas, selon qu'il se produit un mouvement en avant ou selon qu'il se produit un mouvement en arrière. Au lieu d'émaner des objets, le mouvement pourra venir de notre oi^anisme. Mais il n'en sera pas moins associé à la rose pour produire les mêmes effets, au point de vue de la couleur et de l'odeur, que si l'initiative du mouvement était venue de l'objet. Quoi qu'il en soit, le mouvement est un phénomène comme tous les autres, qui s'associe à tous les autres phénomènes, et qui est per^u d'une manière distincte et tangible dans un organisme spécial. L'odeur et la couleur s'associent ensemble en dehors de tout élément de mouvement, si elles sont perçues simultanément, comme l'odeur s'associe ellemême au mouvement par lequel elle se rapproche ou s'éloigne de moi, par lequel je me rapproche ou je m'éloigne d'elle. Des phénomènes intellectuels sont associés directement, intimement, quand l'observatiou ne nous révèle entre eux aucun intermédiaire comme ayant été perçu dans le mibeu pour se placer enh'e eux et les joindre. Seulement, plus tard, des phénomènes
00 K. DiniANM) DKSORMEAUX.
que nous avons perçus comme associés immédiatement entre eux, peuvent se disjoindre à Taide de l'analyse, c'est à dire à l'aide d'un acte ou d'un mouvement de l'objet, c'est à dire toujours à l'aide d'un mouvement. D'ailleurs, nous nous sommes déjà expliqué sur ce point à propos de l'analyse. Il existe dans le milieu des objets que nos sens peuvent distinguer les uns des autres; il en est d'autres, au contraire, que nos sens ne peuvent pas, à l'état naturel, et sans le secours d'instruments, séparer les uns des autres ; ce sont les éléments simples de la science morale.
— On peut s'expliquer comment les phénomènes qui s'accomplissent dans une assemblée d'hommes diffèrent de ceux qui se produisent chez l'individu isolé. Je suppose qu'un sentiment de répulsion se manifeste dans une assemblée. Ce mouvement se manifeste, par exemple, dans les regards ou dans la voix des hommes réunis. Si l'individu est isolé, le mouvement répulsif atteint son maximum d'intensité lorsque l'organe de la vue a reflété la force du mouvement interne; mais si ce mouvement se produit chez Pierre, placé à côté de Paul, dans ce cas, Paul manifestera non seulement le mouvement de répulsion qui vient de son propre fond, mais il percevra encore le mouvement de répulsion manifesté par Pierre ; le percevant, il se l'assimilera après l'avoir recueilli, puis il le manifestera encore, de telle sorte que la force du mouvement de répulsion qui se trouvait déjà dans son regard va se trouver doublée, par suite de la perception du mouvement communiqué à Paul par Pierre, et selon que Paul aura pu percevoir le mouvement de répulsion chez un plus grand nombre de ses semblables qui le manifesteront et le lui communiqueront, le mouve-
PRINCIPES DE l'activité MORALE.
ment répulsif de son regard sera triplé, quadruplé, quintuplé, etc. Voyez la faiblesse avec laquelle un regard nous repousse dans un individu isolé, voyez comme ce mouvement devient énergique, assuré, audacieux, liardi, chez un individu qui se sent soutenu par ceux qui l'entourent et qui manifestent le même mouvement que lui! De même nous chantons avec plus d'assurance et de force quand nous percevons des voix qui marient leur force à la nôtre.
de la répulsio
Saint-Julier, 13 décembre 1878.
Dans le système du monde, notre personnalité n'occupe pas la place que notre imagination, sous l'empire de l'amour de nous-même, s'est complu ù lui faire. L'homme a été placé par sa propre imagination sur un piédestal divin; se croyant séparé du reste de l'univers par son essence, il a usurpé souvent la place de la nature. Or, l'ohservation exacte lui montre maintenant sa place dans la nature, et l'homme, quand il la voit, se met à cette place. Il est un membre du grand tout; le tout, la nature, a une importance plus grande que la sienne, et les destinées de ce tout sont plus intéressantes que les siennes. Elles sont plus intéressantes pour l'individu que l'individu lui-même. En effet, nous avons analysé l'opération par laquelle il peut rattacher les phénomènes qu'il perçoit au milieu extérieur, à la personne d'autrui, à la nature tout entière. Dans cette opération, notre propre personnalité n'a plus que la place qui lui a été réservée dans le système du monde. Ainsi les maux associés directement à notre
propre pei-sonne peuvent être compensés par le bien associé à la personne crautrui. A ce point de vue, si nous considérons la masse sociale, nous voyons que cliez les honnnes pris dans leur ensemble, le bien l'emporte sur le mal. Souvent nous sommes atteints dans notre propre i)ersonne; c'est la mutilation d'un membre de la société, ce n'est pas la destruction de la société tout entière. On ne comprend rien à l'ordre de la nature tant qu'on ne rattache pas chacun des phénomènes perçus aux phénomènes que la nature ellemême lui associe directement sans intermédiaire.
Par suite du progrès de l'égalité matérielle, intellectuelle, morale, les solidarités sociales se sont accrues. Chaque individu voyant son semblable dans les autres hommes, et, sous l'empire de l'attraction, l'image de son semblable lui étant sans cesse présente, il a été plus apte à saisir les manifestations de ses semblables ; ces manifestations de douleur ou de joie ont évoqué des phénomènes correspondants chez l'individu, phénomènes associés dès leur naissance, dès leur apparition à la personnalité d'autrui, comme ils viennent de l'être à la personnalité de l'individu qui les a perçus.
Quand un fléau sévit maintenant dans l'humanité, il n'est pas rare de voir des hommes placés aux deux pôles de la terre unis par les secours qu'ils donnent et qu'ils reçoivent. Dans les catastrophes nationales, l'État, représentant la masse des citoyens, vient sans cesse au secours de ceux qui ont été atteints par le fléau. L'État est plus humain, plus secourable, plus dévoué qu'il ne l'a jamais été, et sa générosité n'est que le reflet fidèle de la générosité répandue dans tous les rouages de la société et de l'idée que l'homme se fait de lui-même et des autres hommes.
PRINCIPES DE l'aCTITITÉ MORALE.
— Le procédé par lequel nous rattachons un pliénomène, un arbre que nous voyons, à notre personnalité, est le même que celui par lequel noua le rattachons au milieu extérieur. Selon que ce phénomène apparaît comme rattaché à notre personne ou bien au milieu extérieur, il est subjectif ou objectif, mais il n'y a entre l'objectif et le subjectif aucune différence de nature. Il n'y a qu'une différence de degré et de place dans les phénomènes.
J'éprouve à propos d'un arbre une sensation de vue et une sensation de résistance. Nous avons déjà analysé comment l'expérience nous apprend progressivement à rapporter des sensations distinctes à un mèine objet. {Voir idée de corps.) La couleur de cet arbre et sa résistance sont intimement associées dans mon intelligence. Il est rare que les phénomènes ainsi associés le soient assez intimement pour n'avoir point entre eux un mouvement comme intermédiaire. Après avoir vu l'arbre ou bien en voyant l'arbre, j'ai fait un mouvement à la suite duquel je l'ai touché. Mais il nous apparaît encore qu'entre la sensation de résistance et celle de mouvement aucune sensation intermédiaire ne s'est placée.
Je touche un objet, je détermine le lieu externe dans lequel il est placé; j'associe ainsi un phénomène de résistance à un phénomène de heu externe. Si, en dehors du mouvement associé à la résistance qui constitue le phénomène de heu externe, je perçois un mouvement spécial dans l'objet, un mouvement de déplacement, de roulement, de translation, ici le mouvement s'associe au lieu externe sans aucune espèce d'intermédiaire; le mouvement fait corps avec l'objet externe, et je le perçois comme tel. Nous apprenons
sans cesse à nous mettre vis-à-vis des choses dans des circonstances telles que nous ne puissions pas percevoir d'intermédiaire entre les phénomènes distincts qui les composent — si ce n'est le mouvement qui nous permet de distinguer les phénomènes les uns des autres; quand je touche Tarbre que je vois, quand aucun phénomène intermédiaire n'a pu se placer entre la couleur que je perçois et la résistance que je perçois également, le résultat est celui-ci : je touche la feuille que je vois, je vois la feuille que je touche. La résistance de la feuille et sa couleur font corps.
Pour associer le rouge de ce fauteuil que je vois et que je touche, il a fallu deux mouvements : un mouvement de mon doigt vers le velours du fauteuil, un mouvement de mon œil vers le rouge ; mais si les deux mouvements sont conçus comme opérant l'association entre le contact du velours et sa couleur, il n'y a maintenant aucun phénomène intermédiaire, ils sont immédiatement associés.
Je prononce le mot chêne, et je montre un chêne à l'enfant; l'enfant, après avoir entendu le mot, tourne la tête et les regards du côté du chêne que je lui indique ; le son du mot n'est pas associé directement à la couleur du chêne. Un mouvement se place entre ces deux phénomènes auxquels ce mouvement est associé immédiatement. Ici, le mouvement est perçu comme interne. Il pourrait être externe si le chêne s'était déplacé (rendu mobile) au moment où j'ai prononcé le mot, le chêne rendu mobile s'est offert aux regards de l'enfant.
Quand la perception d'un mouvement d'attraction a été associée à la perception d'un phénomène externe, d'une lumière par exemple, si la lumière se représente
PRINCIPES DE r.'ACTiriTÉ mohale.
à notre pensée, elle fait renaître le mouvement d'attraction qui nous porte dans la direction originaire qu'il nous a imprimée.
C'est ainsi que les mouvements qui sont perçus dans le milieu externe déterminent une action interne, non seulement au moment où ils sont perçus, mais encore après avoir été perçus, quand ils renaissent dans l'intelligence. On voit, par suite, le rôle important qu'ils jouent.
— Nos éléments simples sont moralement simples; ils le sont au point de vue de la science morale, ils ne le sont pas au point de vue de la physique, de la chimie, de la physiologie.
— Nous pouvons publier un premier mémoire sur la nature des phénomènes moraux; un second sur le rôle du mouvement dans les phénomènes moraux; un troisième sur les peines et les récompenses.
En ce qui concerne le mouvement, nous avons lu hier soir, pour la première fois, un résumé de la philosophie de Spencer. Nous n'avions pas pu nous inspirer des idées de Spencer dans les observations et les considérations développées dans les études précédentes sur le rôle du mouvement particulièrement, comme entrant dans la composition de l'organisme social. Remarquons bien qu'au point de vue de son rôle, le mouvement est un phénomène comme les autres, il entre comme facteur dans la composition des phénomènes. Il est vrai qu'il a un rôle très considérable, très étendu, qu'on le voit sans cesse apparaître. Notre oi^nisme de perception lui-même est en rapport avec l'importance du mouvement dans l'univers, puisque nous le percevons pour ainsi dire dans toutes les parties de notre organisme, qui l'émet aussi de tous ses points. Il est vrai
que la lumière n'est pas perçue exclusivement dans l'oigne de l'œil, le son dans l'organe de l'ouïe, mais il n'y a de conservé, en fait de lumière et de son, que ce qui passe par l'œil et l'oreille.
Un objet entraîné dans un mouvement d'attraction vers un autre objet heurte violemment sur sa route un organisme, il y a un cboc ; dans ce choc un mouvement de retraite est imprimé à l'organisme, c'est ce que nous avons appelé le mouvement de répulsion, en môme temps qu'une douleur est dégagée par l'objet en mouvement et perçue par l'organisme. Comme ce mouvement de retraite, qui n'est autre qu'un mouvement d'attraction violemment communiqué à un autre organisme, s'impose à cet organisme et qu'il est accompagné d'une douleur, nous disons, associant ce mou--| vement de retraite nécessaire et de douleur, que nous^ J devons éviter la douleur. C'est l'association habituelle du choc et de la douleur qui nous apprend que la douleur doit être évitée; de même c'est l'association habituelle de l'attraction, du mouvement attractif et du plaisir qui nous enseigne la nécessité de rechercher 1*1 plaisir. Maintenant, à la douleur et au choc vîoIen«^ s'associent non seulement des mouvements de retraite^ mais des mouvements répulsifs, lesquels sont associéSa aussi à la disparition, à l'éloignement de la douleoj associée à l'éloignement de l'objet qui nous la cause.fl Nous avons vu l'opération inverse pour l'attraction, 1^ plaisir et la préhension.
L'habitude, pour les rapports mêmes établis dans l nature, d'associer un plaisir avec un mouvement attractif, une douleur avec un choc ou mouvement répulsif — attraction en sens contraire de notre état et de notre direction, — fait que même sans ressentir
1 mouve- J
ment associé dans le milieu externe, nous allons vers le plaisir, nous nous éloignons de la douleur. L'un et l'autre évoquent un mouvement d'attraction ou un mouvement de retraite.
Un phénomène qui nous cause un phiisir peu appréciable s'il entre en contact avec un seul point oi^anique, se multiplie et devient plus fort si le nombre des points de contact est augmenté.
Exemple conUrnif cireta. — De la jalou
Saint-Julien, 18 décembre 1878.
Un enfant voit un morceau de pain et il avance la main pour saisir ce morceau de pain. Dans ce cas, aucun mouvement d'attraction n'a été lié originairement à la vue du pain. La couleur du pain est une couleur neutre, indifférente, qui ne paraît guère liée dans la nature à aucun élément attractif susceptible de communiquer un mouvement dans les régions visuelles; par conséquent entre la vue de la couleur du pain et le mouvement par lequel l'enfant tend la main, il doit y avoir des phénomènes intermédiaires de mouvement qui ne sont pas perçus soit comme associés intimement à la couleur du pain, soit recueillis dans les régions visuelles. Analysons ce qui a dû se passer. Quand un morceau de pain a été placé dans la bouche d'un enfant, son contact avec les muqueuses a déterminé des mouvements de préhension, par conséquent il y a eu dans le pain un véritable mouvement attractif ([ui a été perçu dans les parois muqueuses de la bouche; ce mouvement a été associé à la perception d'un
!W F. IHnAM) DKSORMEAUX.
éléineiil savoureux et agréable dans le pain. Plus tard la vue du pain qui s'est trouvée associée à ce mouvement de préhension les évoque de nouveau, nous ne savons pas encore associer les mouvements d'attraction à des mouvements plus complets par lesquels nous saisirons le pain avec notre main. Mais la mère, au moment où ces mouvements d'attraction se produisent dans la bouche de l'enfant, lui apprend les mouvements par lesquels il pourra saisir le pain avec sa main et le porter à sa bouche. Ensuite tous ces mouvements se trouvent intimement joints les uns aux autres, et la seule vue du pain pourra les réveiller non parce que la couleur du pain est liée elle-même diiectement à un mouvement attractif dans la couleur et dans la perception par l'appareil visuel, mais parce qu'elle a été liée au contact du pain sur les parois de la bouche et que ce contact a été lié étroitement à un mouvement attractif du pain communiqué à la bouche.
C'est ce mouvement évoqué dans la bouche qui donne l'impulsion à tous les autres, à ceux qui nous porteront vers le pain pour nous en saisir et le porter ensuite à notre bouche.
La faim est sans doute liée à un mouvement d'attraction qui reparait dans l'organisme après qu'il a été apporté dans cet organisme par les contacts de certains éléments avec lui. Plus ce mouvement est énei^que, plus l'est aussi l'impulsion qu'il donne aux mouvements subséquents. L'enfant apporte sans doute avec lui en naissant et le sentiment de la faim et le mouvement qui lui est associé dans l'organisme.
Ces phénomènes ont été élaborés dans son organisme avant la naissance.
Il n'est pas plus étonnant de voir l'enfant, à sa naissance, exécuter des mouvements de succion que de le voir ouvrir les yeux pour percevoir les éléments lumineux. Par l'ouverture de la bouche il perçoit les éléments savoureux; par les mouvements de succion, dès qu'un aliment ou un corps est approché de ses lèvres, il perçoit le mouvement attractif des aliments qui lui sont présentés.
Ainsi, à l'origine de tout état intellectuel, il parait bien y avoir un mouvement, soit que ce mouvement vienne de l'objet, soit qu'il vienne de l'organisme percepteur. Quand nous ne percevons pas avant tout le mouvement dans l'objet, c'est que nous le percevons dans l'oi^ane percepteur ou dans le reste de l'organisme.
La grande habitude que nous avons de percevoir ce mouvement peut seule sans doute nous le faire négliger. Mais une observation attentive le retrouve toujours. Ce serait se tromper sur son rôle que d'en faire une des conditions de la perception, il fait partie de nos perceptions. Il est d'abord compris dans l'ensemble de la perception, puis l'analyse permet de le considérer isolément.
Jalousie; envie. — Pierre est séduit par les attentions, les soins, les charmes et les bonnes grâces de Paul, tout entiers tournés de son côté. Ces soins dirigés sur lui sont une source de plaisirs. Tout à coup Pierre porte une partie de ses attentions sur Georges. Paul souffre, il est jaloux ou envieux. La souffrance ne vient pas directement de ce que Paul accorde ses soins, ses attentions à Pierre; mais pendant que Paul est en relation avec Georges, Pierre est privé de ses relations avec Paul. Privé de ces relations, dont il tirait son
KX) F. nrUANh nKSOUMEAUX.
plaisir, il demeure en contact avec des objets dont le cliarnie et Tagréinent sont moindres que celui résultant (lu contact de Pierre avec Paul, ou bien les objets avec lesquels il a contact apportent une impression douloureuse. Par suite, Pierre éprouve moins de plaisir, ou bien il éprouve de la douleur. Cette diminution du plaisir ou cette douleur sont liées à la personne de Georges, qui nous apparaît comme nous enlevant des contacts avec Paul, contacts auxquels était associée une attraction. Ainsi Georges nous fait éprouver indirectement une souffrance, celle de la jalousie.
Nous envions, nous désirons avec accompagnement de souffrance, ce qui est le propre de la jalousie, les charmes dont un autre ne peut jouir sans que nous en soyons privés. Le moyen de détruire la jalousie quand elle est déplacée, consiste à apprendre à Pierre à trouver une compensation dans le plaisir éprouvé et manifesté par Georges.
- Un vêtement m'avait toujours paru très blanc; vu à côté de la neige il me paraît presque jaune. En réalité, sa couleur n'a pas changé dans cette association avec la couleur de la neige, mais quand il m'a paru très blanc, il m'a paru plus blanc que les objets blancs auxquels je pouvais l'associer ou le comparer. Associé ou comparé à la neige, il me paraît moins blanc que la neige.
Des points noirs sur une feuille de papier me paraissent très serrés. Mais à côté de cet assemblage de points noirs un autre assemblage de points noirs vient à paraître ; ceux-là me paraissent plus serrés que les premiers, et ceux-ci me paraissent clairs. Cependant leur nombre, leur rapprochement n'a pas diminué; mais quand nous les regardions comme très serrés, nous
. associions, nous les comparions intérieurement à un assemblage de points moins serrés; placés à côté de points plus serrés, ils deviennent à leur tour moins serrés, mais aucune modification ne s'est produite dans la perception; seulement, la comparaison, l'association nous ont donné l'idée du plus ou du moins, comme la comparaison de deux feuilles vertes nous donne l'idée de deux feuilles qui sont les mêmes, tandis que la perception de l'une seulement de ces deux feuilles, ne nous donnait l'idée que d'une feuille unique.
Des moiivemenls atlraclifs et répulsifs.
Saint-Julien, 19 décembre 1878.
Les mouvements les plus intéressants à étudier parce qu'ils sont sans doute le point de départ de tous les autres, sont ces mouvements très délicats, intimement associés d'ordinaire à nos besoins, à nos plaisirs, à nos douleurs. Ils paraissent également associés, dans le milieu externe, d'une manière immédiate aux éléments agréables ou douloureux. Notre regard perçoit dans le regard d'autrui un mouvement d'attraction ou de répulsion, lié à un élément agréable ou désagréable. C'est ainsi encore que le contact d'un épiderme ressenti dans notre épiderme nous communique un mouvement d'attraction suivi d'un sentiment de plaisir.
Ces mouvements nous sont offerts par le milieu comme faisant partie de l'objet lui-même. Ils sont associés intimement aux autres propriétés de l'objet, élément agréable, couleur, etc., comme la résistance et la couleur le sont dans une noème branche d'arbre. Ces mouvements, reliés intimement aux autres pro-
Uhî F. DURAND DESORMEAUX.
priétcs (l'un objet, propriétés avec lesquelles ils font corps, sont le lien véritable entre nous et ces objets. Un mouvement attractif est perçu, il s'associe à un phénomène de lieu interne, puis à un phénomène lumineux de lieu externe. Il est immédiatement placé et perçu entre le lieu interne et externe.
Les mouvements perçus comme faisant partie des objets eux-mêmes sont, quand ils reparaissent, l'impulsion initiale de tous les mouvements plus étendus et plus tangibles. C'est la nature qui se chaîne (l'éducation ne fait que Timiter) de relier les mouvements associés à l'objet, aux autres mouvements. Par exemple je subis une attraction, je vois une lumière. Si la lumière ainsi perçue reparaît dans ma pensée après avoir disparu dans la réalité, elle fera renaître le mouvement attractif tiuquel elle est associée, et ce mouvement sera suivi d autres mouvements qui me remettront dans la réalité en contact avec la lumière. Comment ces mouvements s'enchaînent-ils avec le mouvement d'attraction? C'est le milieu lui-même qui a déterminé cet enchaînement. En effet, avant de percevoir le mouvement attractif attaché intimement à la lumière, j'ai, sous l'empire de circonstances autres que l'influence de l'objet lumineux, exécuté des mouvements qui ont eu pour résultat, sans que ce résultat fût prévenu à l'origine, de me porter dans l'orbite de l'objet lumineux. Placé ainsi par les mouvements exécutés dans cet orbite, j'ai ressenti l'attraction de l'objet lumineux, mais cette attraction s'est trouvée associée par là même, puisqu'elle leur succède immédiatement, aux autres mouvements, et par suite associée dans la réalité, associée dans mon état mental; si la lumière, après que je m'en suis écarté dans la réalité, vient à
reparaître dans ma pensée, elle entraîne pai' voie l'écurrente le mouvement attractif, lequel entraine le mouvement qui l'a précédé, et ainsi de suite, jusqu'à ce que je me retrouve de nouveau en un point qui a été celui du départ vers l'objet en contact réel avec l'olijet lumineux.
Les mouvements qui reparaissent dans l'intelligence par voie récuri'cnte me conduisent jusqu'au mouvement qui a été le point de départ de ma marche vers l'objet; arrivé ainsi à ce point de départ, je reproduis — à mesure qu'ils renaissent dans ma pensée — tous les mouvements qui m'ont conduit vers l'objet, et je me trouve reporté vers lui. Si sur l'un quelconque des points de cette voie récurrente je trouve un état réel de mon oi-ganisme correspondant avec l'état de ma pensée, je pourrai me remettre en marche vers l'objet à partir de ce point sans avoir besoin de revenir à l'origine même, à la source des mouvements qui m'ont porté vers cet objet.
J'ai froid; un mouvement de répulsion est lié intimement au froid que j'éprouve; j'exécute une série de mouvements qui me rapprochent d'un foyer allumé; j'exécute ces mouvements parce qu'Us se reproduisent dans ma pensée à la suite du mouvement de répulsion. A l'origine, le mouvement de répulsion s'est produit; mais les mouvements qui l'ont suivi, produits par les objets environnants, autres que l'atmosphère froide, ne m'ont pas porté avec prévision vers le feu. II s'est trouvé cependant que ces mouvements m'ont conduit vers le feu. Ils se sont trouvés associés par suite au mouvement de répulsion lié au froid. Si l'impression du froid reparaît, aussitôt renaîtront l'idée, les mouvements qui doivent rac conduire vers le feu, et j'exécu-
lOi F. DURAND DESORMEAUX.
teiai ces inouveineiils, voyant d'avance dans ma pensée le feu vers le(iuel ils me conduisent et subissant dans nia pensée Tattraclion liée au feu.
I/atlraclion se trouvant liée au feu est le dernier des inouv(»ments qui ont été dégagés successivement des phénomènes avec lesquels je me suis trouvé en contact, objets autres que l'objet chaud. La direction de ces mouvements, dégagés chacun par un objet autre que Tobjet froid et chaud, mais associés les uns aux autres dans le milieu et dans nos perceptions, a été déterminée par la répulsion attachée à Tobjet froid et l'attraction attachée à l'objet chaud. L'attraction exercée par le feu m'arrête momentanément parce qu'elle constitue momentanément un mouvement qui l'emporte sur tous les autres qui me sollicitent.
Les mouvements associés ordinairement à des objets déterminés sont ceux perçus comme naissant, durant ou disparaissant en même temps que d'autres propriétés naissent, durent ou disparaissent. Nous avons d'ailleurs observé cet état de choses à propos de l'association d'autres propriétés que celles de mouvement.
Le mouvement, nous ne saurions trop insister sur ce point, n'est pas doué d'une vertu mystérieuse par laquelle il agit sur les autres phénomènes ; comme tous les autres phénomènes, il est perçu dans des organes appropriés qui reçoivent en quelque sorte son empreinte, il fait corps ensuite avec les autres phénomènes son, couleur, auxquels il s'associe comme ceux-ci peuvent s'associer entre eux. Quand le mouvement est associé à plusieurs phénomènes, nous disons qu^il y a vie, ces phénomènes sont animés de ce mouvement; cela ne veut rien dire autre chose, si nous faisons disparaître du langage tout ce qui fait penser à des influences
PRINCIPES DE l'activité MORALE. i05
occultes et magiques, cela ne veut rien dire qu'associés à ce mouvement. Quand le mouvement apparaît comme associé à un phénomène de lieu interne et à un phénomène de lieu externe, intermédiaire entre les deux phénomènes, nous disons que le phénomène du lieu interne forme un organisme avec les phénomènes de lieu externe. L'arbre associé au lieu externe est perçu encore comme associé au lieu interne, le mouvement associé aux deux lieux est une image comme l'image de l'arbre.
Pierre, par un geste, me communique un mouvement. Cela veut dire que le mouvement perçu comme associé à la personne de Pierre, est perçu comme associé également à ma personne. Il n'y a rien autre.
De l'erreur et de la Ikute comme d'une exception. — Délinilioii du bien, Anal3fse des émotions sympathiques,
Saint-Julien, 26 décembre 1878.
Un bâton que je vois Ilotfer au loin sur la rivière évoque le souvenir d'une barque que j'ai vue autrefois ; sur cette rivière. La barque s'offre à mon epprit non I comme une idée, mais comme une réalité. Les réalités I présentes qui m'entourent n'évoquent que des réalités dans l'intelligence et ne permettent pus de reparaître ' aux caractères de disparition qui, à un moment, ont h
accomp^né ces réalités. La résurrection de l'idée est ■
incomplète, elle ne s'étend pas au caractère de ilispa- H
I rition. Mon idée est le reflet exact de la réalité et en H
conséquence ne m'apparait pas comme une idée. Le H
phénomène correspondant à cette idée s'associe aux ^M
phénomènes ambiants, à la rivière, et il en résulte
106 F. MllAND DKSORMËÂUX.
rassocialioii d'une barque réelle avec une rivière réelle. La barque nrapparait comme portée par la rivière, comme le bâton auquel elle est d'ailleurs paiement associée. Mais le bàlon se rapproche de moi et bientôt il n'évoque plus (pie l'idée d'un bâton. Je fais alors une réflexion plus complète, et je reconnais, en évoquant tout ce qui était uni à la barque dans la perception, que la banpie prise par moi comme une réalité n'est qu'une réalité ayant cessé d'être une simple idée. Ici encore il y a dans cette erreur une observation, une réflexion incomplète. Une exception à ce qui se passe habituellement, c'est à dire à la réflexion complète, se produit d'haljitude dans notre esprit et dans l'esprit des autres hommes.
La faute provient des actes qui ne sont pas enchaînés à d'autres actes, selon un enchaînement qui se produit habituellement, soit dans l'intelligence de l'agent, soit dans l'intelligence des autres hommes. Dans le premier cas l'agent est responsable vis-à-vis de lui-même ; dans le second, il l'est vis-à-vis de la société; enfin dans un troisième cas, il s'agit non plus d'un enchaînement habituel dans telle ou telle société déterminée, mais dans la nature entière; il est responsable devant la nature. La faute est donc aussi, comme l'erreur, une exception aux rapports de phénomènes autres que le mouvement. A la suite d'une erreur, il est vrai, nous pouvons agir, mais l'action a son point de départ dans les phénomènes quelconques, ainsi que le mouvement; tandis que dans la faute, l'action ou les phénomènes quelconques n'ont leur point de départ que dans des mouvements.
Ce sont les mouvements qui sont faussés à l'origine, qui ne s'enchaînent pas les uns aux autres comme ils
s'enchaînent d'habitude dans la nature. Aussi le mode de répression naturelle de la faute ou de l'erreur varie avec les phénomènes qui se sont produits chez l'agent et ne sont pas en harmonie avec les autres phénomènes du monde.
L'exception est une erreur quand nous ne saisissons pas les circonstances qui font qu'un phénomène apparaît comme ne se réalisant plus dans les conditions où il se réalise habituellement. L'oxygène et l'hydrogène font de l'eau mélangée dans cei-taines proportions et à certaines conditions. Un cas se présente où malgré la présence de l'oxygène et de l'hydrogène, l'eau ne se reproduit pas; c'est une exception à ce qui se passe habituellement; mais nous reconnaissons que certaines conditions nécessaires à la production de l'eau ont fait défaut ; par conséquent l'exception n'était qu'une erreur si nous avons cru que dans les conditions réalisées par nous, conditions qui n'étaient pas complètes, l'eau devait se produire. Cette exception confirme la règle, parce qu'elle montre que si l'eau ne s'est pas produite, c'est que toutes les conditions exigées régulièrement pour la production de l'eau n'avaient pas été réalisées. L'exception n'est qu'une exception, si nous avons vu que certaines conditions faisant défaut, l'eau ne devait pas se produire. A sa manière, l'exception est encore une règle, car toutes les fois que ces conditions manqueront, l'eau ne se produira pas.
— Nous avons défini le bien un mouvement associé à un plaisir, de môme que nous avons défini le beau un phénomène quelconque, son ou couleur, associé à un plaisir. Notre définition du bien ne paraît pas complète. Dans la nature, le mouvement n'est pas directement relié au plaisir. C'est par une illusion, c'est parce que
108 F. DIRAND DESORMEAUX.
dans un chemin que nous pai^courons, le but est le pliénomene sîiillanl, c'est pour cela que souvent nous sommes disposés à considérer exclusivement le but. Mais en réalité, dans la nature, si le plaisir est le but vers lequel tendent nos mouvements, le but n'est pas associé, sans intermédiaire, au point de départ. Une couleur, une lumière nous attirent et nous causent un plaisir. Le mouvement d'attraction est associé au plaisir par l'intermédiaire de la lumière. Le mouvement est perçu le premier, puis la lumière, puis le plaisir; tel est l'ordre dans lequel les phénomènes sont associés. On pourrait donc définir le bien un phénomène de beauté auquel est associé un mouvement, un composé, le beau auquel s'associe un mouvement attractif. Ce mouvement précède dans la nature le phénomène quelconque associé au plaisir. Il a une direction, de sorte qu'on peut encore définir le bien un mouvement vers le beau.
Nos semblables, et tous les êtres au milieu desquels nous vivons, peuvent nous procurer deux sortes de plaisirs : un plaisir immédiat et direct. Je perçois dans mon semblable des éléments de couleur, de forme harmonieuse, qui me causent un plaisir. Ce plaisir est directement associé à ma personne. Il a une origine externe, mais il est associé dans ses origines mêmes, comme le plaisir qui me vient d'un aliment, d'une odeur, à ma personne. Il passe par mon organisme et s'y associe à ma personne. L'élément agréable est lié dans la réalité à un lieu externe, il est recueilli immédiatement dans mon organisme où ce plaisir est d'abord ressenti.
Il n'en est plus de même quand, au lieu de percevoir dans autrui les formes harmonieuses, les couleurs
phincipes riE i, activité moraj.k.
associées à un élément agréable (dont autrui n'a pas ou peut n'avoir pas conscience), nous entendons uii cri de bonheur poussé par autrui. Ce cri n'a aucune valeur agréable propre, mais il est associé antérieurement à l'idée d'un plaisir. Or, dans ce cas, c'est l'organisme d'autrui et non pas notre organisme qui a perçu directement ce plaisir. Le plaisir a été engendré originairement dans l'organisme d'autrui. Il commence pour nous dans une idée qui se trouve évoquée et associée à la personne d'auti'ui. C'est peut-être ce qui a fait dire de l'amour qu'il est un égolsme à deux. Nous ne voyons, dans l'amour purement physique, que les éléments externes auxquels sont associés pour nous des plaish's.
Mais le plaisir que nous cause autrui peut être indirect. Pai" exemple Pierre pousse un cri de joie; ce cri n'est pas un chant; par lui-même il ne nous cause aucun plaisir propre, immédiat et direct. Mais il évoque en nous l'idée d'une joie que nous avons éprouvée. Il évoque l'idée de cette joie sans que l'idée de cette joie éveille immédiatement l'idée de joie; mais celte joie n'a pas sa source immédiate dans ma personne, elle est reliée à un ci'i, ce cri est relié à la personne d'autrui. La joie que nous éprouvons n'est pas personnelle, elle n'est pas égoïste, elle n'est pas perçue immédiatement et directement dans un organe, elle est seulement évoquée, de plus elle consiste dans une idée évoquée. Elle est donc idéale et impersonnelle.
La genèse de la perception des différentes phases du phénomène est toute différente, selon qu'il s'agit d'un plaisir personnel ou d'un plaisir impersonnel.
Dans le premiei' cas, mouvement attractif, élément iigréable externe, élément agréable organique interne;
association du plaisir et de ma personne dans l'organisme; puis reflet dans Tintelligence, voilà ropération. Dans le second cas, cri entendu, cri auquel ne s'associe aucun élément agréable dans la nature et pour ma personne, mais perçu comme étant le même qu'un autre cri associé dans mon intelligence à un plaisir. Ce plaisir n'est donc pas engendré dans nies organes, il est seulement évoqué ou rappelé dans mon intelligence, et il est associé d'abord au phénomène immédiat et réel du cri, rattaché réellement à la personne d'autrui. Toutes ces réalités caractérisent le plaisir que j'éprouve ainsi avant qu'il ait pu se faire sentir réellement par contre-coup dans mon oi^anisme. Il est donc, au point de vue réel, réellement et présentement externe, avant d*etre réellement et présentement interne et organique. Je me réjouis vraiment en autrui avant de me réjouir en moi-même.
On le voit, la condition de la naissance du plaisir rattaché à la personne d'autrui, de la sympathie, c'est que les moyens par lesquels autrui manifeste des impressions de sensibilité, soient déjà liés en nous à ces impressions antérieurement élaborées dans notre organisme personnel et localisées dans notre intelligence. Ces impressions de sensibilité sont liées directement et étroitement en nous aux phénomènes par lesquels nous les avons manifestées, les sons de voix par exemple, les gestes. Donc, pour que les manifestations d'autrui évoquent en nous ces impressions sensibles, il faut qu'elles offrent avec les nôtres une très grande similitude. Cette similitude est la condition sine quâ non de la sympathie. L'attraction n'agit pas au même degré, ainsi que nous l'avions cru. On voit tout de suite que plus les êtres avec lesquels nous sommes en contact expriment
PRINCIPES BE l'activité MORALE.
leurs sentiments par des manifestations analogues aux nôtres, plus ils nous ressembleront, plus nous ressentirons pour eux de la sympathie, c'est à dire plus noua associerons facilement des plaisirs ou des douleurs à la personne d'autrui, plus par suite nous associerons facilement les actes qui dérivent de la sympathie.
La sjTnpathie- est dilTérente de l'amour. L'amour repose sur un plaisir immédiat causé par autrui; la sympathie repose sur une idée de plaisir ou de douleur évoquée et rattachée à la personne d'autrui.
La voix, le geste ne sont pas les seuls moyens par lesquels les êtres éveillent en nous une sensibilité qui se l'attache à eus. Leurs plaisirs et leurs douleurs parlent le langage le plus varié. Plus ce langage, plus ces ' manifestations sont naturels, c'est à dire plus ils sont habituellement associés par la nature à l'impression du plaisii' ou de la douleur, mieux ils évoquent dans notre intelligence les idées de plaisir ou de douleur.
Un acteur qui joue mal, un drame, un roman mal faits ne nous émeuvent pas, parce que les manifestations, le langage par lesquels ils prétendent éveiller noti'e sensibilité ne sont pas ceux que la nature associe d'ordinaire aux impressions véritables. Par suite, ces manifestations fausses n'étant pas les mêmes que les manifestations véritables, n'évoquent pas celles-ci.
Brienon, 5 septembre 1878.
C'est une remarque commune que les vices et les vertus sont solidaires dans un même individu. Celui qui a montré du courage dans une circonstance donnée
112 F. Dl'UAND DESOllMEAUX.
apportera presijue toujours le même courage dans les circonstances les plus diverses de sa vie. Comment s'établit cette solidarité? On peut supposer d'abord (ju'une personne étant habituellement sous l'empire d'une influence énergique, cette énergie se trouve par li même associée aux actions les plus variées de cette personne. Mais on peut faire encore une autre supposition. Le mouvement énergique et vertueux ne se produit à propos d'une situation donnée, que si ce mouvement a pu être associé, sous l'influence du milieu externe, avec cette situation. Or, souvent cette association n'aura pas eu lieu. Cependant l'acte énergique se produit. Il arrive sans doute que l'esprit se trouve dans une situation où il subit une tentation, un entraînement vicieux; l'état actuel, en vertu du procédé habituel qui rattache le semblable au semblable, évoque un état antérieur de même nature, mais un état dans lequel cette fois nous avons lutté avec énergie contre lentraînement vicieux.
De la parole intérieure. — De la prévision.
Saint-Julien, 7 septembre 1868.
Quand nous associons un mot avec une idée dont l'objet n'a pas été associé à ce mot dans le milieu externe, nous n'avons pas besoin de prononcer le mot à haute voix, il suffit qu'il communique un ébranlement sourd aux organes d'émission, pour que le mot et ridée puissent se trouver réunis dans le milieu organique. De même, quand il s'agit des autres associations qui n'ont pas été opérées dans le milieu, il n'est pas nécessaire que la manifestation soit complète ; il suffit
PRINCIPES DE l'activité MOHALE. 4d3
que l'idée ait un retentissement dans l'organisme pour que l'association ait lieu.
— Quand nous prévoyons, il y a là, ce semble, un phénomène d'imagination. Le milieu nous a montré telles circonstances B précédant invariablement telles autres circonstances C. Et si les premièies circonstances se reproduisent dans le milieu, nous les rapprochons des circ'onstances A identiques existant dans l'intelligence; puis ces circonstances A identiques évoquent les circonstances B auxquelles elles ont été associées dans le milieu selon l'ordre du temps; par suite, G se trouve l'elié à B par l'intermédiaire de A; et comme l'association peut se faire directement entre B et C, B se trouve directement associé à C. Mais l'observation nous montre que si C est réel, B est maintenant imaginaû-e. Or, une obsei-vation constante nous a fait connaître que si G est tout à fait identique à A; si, en d'autres termes, les conditions sont les mêmes, le résultat est le même. Nous affirmons, en conséquence, de celte expérience que B, phénomène actuellement imaginaire, deviendra certainement réel. L'idée du futur est constituée par cette certitude que nous avons de la transformation du phénomène imaginaire en phénomène réel. Le futur s'applique à celte transformation de l'imaginaire au réel. Ce que je pense dans mon imagination existera dans la réalité.
a liljertf'. — De le rmi ni s me des idi5-es- forces. « Libre arliili
Quand on parle de la liberté humaine, on veut dire qu'il existe dans l'intelligence une iaciillé ou des forces
Mi K. nrnAM) dksohmkaux.
ù Tuide desquelles rinlclligence saine et complète peut tiMijoiirs résister aux entixiiiiemcnts de la passion. Même il faut ajouter ([ue nous pouvons avoir la conscience isolée de la force, du mouvement, de l'acte à Taide duquel nous résistons. Les théologiens, ne ionsitlérant (jue Tacte isolé, proclament la liberté absolue; certains philosophes, ne tenant pas compte de cet isolement possible, proclament que l'homme ne peut pas agir en vertu de la seule conscience de sa force, et (jue cette force est toujours liée à une idée. Ils se sont trompés à leur tour, en ce sens que nous pouvons avoir, à un moment donné, la conscience exclusive et isolée de cette force. Mais ils ont aussi aperçu avec justesse (|ue cette force n'est qu'une idée particulière, ridée de l'acte, l'idée du mouvement, et que connue toutes les autres idées, elle est liée au système des autres phénomènes intellectuels; elle procède de certaines idées, elle influe sur d'autres. Elle n'est pas isolée dans le jeu des phénomènes. Quand elle appamit pour la première fois dans l'intelligence, elle apparaît précédée par d'autres idées qui la déterminent nécessairement. Sans doute, une fois qu'elle est formée, nous pouvons, dans un instant donné, en avoir la conscience isolée, mais même en ce moment elle se rattache au système général de Fintelligence ; elle agit seule en ce moment, mais elle a été poussée sur la scène par une idée qui l'a précédée et dont elle tient son impulsion, absolument comme la halle qui traverse l'air conserve un mouvement, bien quelle ne soit plus en contact immédiat avec la main qui Va lancée. Les théologiens ne voient que le mouvement de la balle, certains philosophes ne voient que le mouvement de la main qui la lance. Il faut considérer à la fois la balle
PRINCIPES DE L ACTIVITÉ MORALE
et la main. Quelquefois, nous paraissons ne nous servir que de la force de la volonté, sans remonter aux idées qui l'ont nécessairement déterminée; c'est que la volonté contient encore en elle une force virtuelle acquise, latente, presque toujours transmise, et que nous pouvons dépenser sans puiser aux sources qui la lui ont communiquée. Il n'en reste pas moins vrai que son action est dirigée d'une manière virtuelle par l'influence avérée des idées qui la précèdent et la déterminent dans le système intellectuel. Une tentation me sollicite; je résiste à celte tentation sans même remonter aux idées qui me conseillent de la fuir et qui obligent la volonté a agir dans un sens contraire. Là, ma volonté agit toute seule; mais elle agit ainsi parce que l'impulsion est donnée, le pli est pris. Elle exécute un ordre donné antérieurement. La réflexion ferait apparaître les idées dont elle tient son impulsion et sa direction. C'est faute de porter notre vue plus loin que nous la regardons comme agissant en vertu d'elle-même. Son pouvoir est toujours emprunté, mais il peut lui avoir été transmis à une époque antérieure. Libre arbitre, divinité verbale.
Saint-Julien, 1" seplembro 1H77.
La théorie de la liberté, de la volonté et de ses origines dans la théorie des mouvements. — // n'y apas en 7ious un mouvement dont Vidée n'ait été recueillie, comme toutes nos autres idées, par l'intermédiaire des organes des 8CTIS. Les éléments ou mouvements ainsi recueillis dans les organes peuvent foi'mer dans l'intelligence des associations ou combinaisons nouvelles qui n'ont
\\i\ V\ MllAM) DKSORMKAUX.
pas existé préalablement dans les organes. C'est la coiubiiiaison seule, mais non le mouvement obscur de cette combinaison, qui peut exister dans Tintelligence sans avoir existé antérieurement dans les organes, (^ette combinaison se traduira ensuite dans le jeu des organes.
Dans Tinstant où je perçois la chaleur d'un foyer, une circonstance nouvelle provoque chez moi un mouvement (jui m'éloigne du feu; par suite, j'ai perçu en même temps la chaleur du feu, puis le mouvement qui m'en éloigne. Quand je serai de nouveau sous l'influence du feu ou de son idée, cette perception déterminera en moi un mouvement, et par suite de l'association qui s'est produite avec Tidée de mouvement et celle de chaleur. Si j'ai reconnu que la chaleur diminuait dans le temps où j'opérais le mouvement, par un procédé identique au précédent, Tidée du rafraîchissement déterminera l'idée du mouvement associé. De même ridée de chaleur peut se lier à l'idée de l'acte par lequel je me maintiens dans l'endroit où j'éprouve cette chaleur. L'idée de chaleur, par suite de ces associations variées, pourra donc déterminer soit le mouvement qui m'éloigne du feu, soit le mouvement qui me maintient en contact avec lui.
Du remords. Du désir.
Saint-Julien, 8 septembre 1877.
En dehors du type qui nous est fourni par les états intellectuels ambiants et par les institutions, les lois civiles, nous trouvons en nous, quand l'équilibre s'est rétabli dans notre intelligence, un état qui peut être opposé à l'état qui existait au moment où nous avons
PRINCIPES DE l'activité MORALE.
commis une faute. Eu efiet, éluiit duimés les mêmes idées et le même degré de force active et volontaire dans une intelligence, les mêmes phénomènes se reproduisent d'une manière immuable en face des mêmes situations. L'amour maternel, la justice, la propriété, etc., tous les états intellectuels ou sociaux, et leurs conséquences dans les événements, se reproduisent avec une invariable fixité d'une manière nécessaire et étemelle, si les phénomènes identiques à ceux qui les ont engendrés une première fois dans l'intelligence, puis dans les événements, se reproduisent encore. Le même degré de force volontaire, le même développement d'idées et le même milieu externe produiront nécessairement et toujours l'amour maternel avec toutes ses conséquences originaires. Si donc, dans un cas spécial, un état tel que celui de l'amour maternel s'est trouvé en défaut, la faute commise est condamnée à la fois aussi bien par le retour dans l'intelligence de tous les phénomènes sous l'empire desquels l'amour maternel s'est primitivement développé, que parles exemples que nous offre autour de nous l'intelligence d'autrui fonctionnant aussi avec régularité. C'est donc à la suite d'une comparaison de l'état habituel et normal de l'intelligence avec l'état irrégulier que nous proclamons la faute.
Nous corrigeons la faute qui résulte de la défaillance de la volonté à l'aide de moyens appropriés, spéciaux, qui empêchent, par suppression des manifestations du mouvement, la volonté déréglée de se produire au dehors dans les actes qui en sont la conséquence. Les actes sont les manifestations extérieures du mouvement comme les paroles sont les manifestations extérieures des idées de son, comme les dessins sont les manifes-
talions des nhVs do ligne ou de couleur. Nous cherchentns ensuite à rendre à un mouvement qui aurait dû avoir l'empire sur nous, dans une situation donnée, à lui rendre la force et la vivacité qu'il aurait dû avoir pour nous permettre de réaliser l'idéal que nous trouvons dans notre état intellectuel et dans les exemples offerts par nos semblables. Quand une simple erreur a été commise, les movens curatifs et éducatifs sont différents; au lieu de s'attacher aux idées de mouvement et à leurs manifestations qui ne sont pas en cause, nous cherchons à corriger et à redresser d'autres idées, seules causes de notre erreur.
Il arrive souvent que l'acte par lequel nous donnons le branle à certaines pensées, par lequel nous faisons disparaîtie telle autre, ne se manifeste pas en dehors dans rintelligence. Par exemple, je suis agité par des idées d'orgueil ou de vanité, ces pensées ne dépassent pas la limite de mon esprit ; tout à coup, je réprime d'une manière aussi tout interne les pensées dont il s'îigit. Si un phénomène intellectuel paraît s'engendrer dans les profondeurs de l'esprit, ne devoir rien au milieu externe et aux sens, il semble bien que ce mouvement de répression soit un acte volontaire. Dans ce cas encore, cependant, il est possible à Tobservation de retrouver dans le milieu externe et dans les sens l'origine de ce phénomène. En effet, ici encore l'expérience domine cet état de l'intelligence. Supposons qu'au moment où nous sommes sous l'empire d'une idée orgueilleuse ou de toute autre, une circonstance externe détourne notre attention de ces autres pensées, détermine dans nos sens un mouvement à la suite duquel nos organes se trouvent en contact avec des objets nouveaux qui absorbent notre attention et notre acti-
PRINCIPES DE L'ACTIVITÉ MORALE
vite mentale, aux dépens du premier état intellectuel qui se trouve momentanément suppi'inié. Si nous nous retrouvons de nouveau sous l'empire de ce premier état intellectuel, il pourra évoquer le mouvement associé lui-même aux pensées riouvellea qui ont succédé au premier état; par suite, le mouvement, à l'aide duquel nous supprimons le premier état mental au profit du second, n'est que la répétition d'un mouvement apporté par le milieu et les sens et associé aux idées qu'il évoque, maintient ou fait disparaître. De même quand nous pouvons combiner des idées dans un oi'dre qui ne nous a jamais été olTert par le milieu externe, parce que l'expérience nous a révélé ce pouvoir de combinaison, de même, en vertu du même principe, nous pouvons associer des idées de mouvement à d'autres idées, sans que le milieu externe nous ait conduit directement et immédiatement à cette association. Il est vrai que cette association, non seulement dans les éléments, mais encore dans la variété des combinaisons, est encore le résultat indirect des influences externes.
Nouvelle niiiilvse du désir.
Saint-Julien, 7 janvier 1879.
Un mouvement lié à la couleur d'un objet agréable à la vue m'attire. Je me mets en marche vers cet objet. Remarquons que le mouvement primitif, lié à la couleur agréable, est perçu lui-même dans la région visuelle et n'étend pas son action à nos jambes, à nos bras, à tout notre corps. 11 est strictement limité dans son action sur notre corps à la région dans laiiuelle il a été pen;u. D'autre pari, il n'a pas la vertu de faire naître
120 K. nrUAND DESORMEAUX.
l(»s mouvements plus complets de marche et autres par lesrpiels nous nous mettrons en contact avec l'objet. Voiri comment il peut agir sur ces mouvements. Si après avoir per(,'u l'objet lumineux et le mouvement attractif auquel il est associé, nous ne percevions aucun autre élément, nous serions incapables de faire un pas dans la direction de l'objet . Mais en même temps que nous avons perçu Télément lumineux et l'élément attractif, il nous est ari'ivé d'exécuter, sous l'empire des circonstances, une série de mouvements dans nos membres, mouvements qui nous ont mis en contact av(»c l'objet, fie sont d'autres objets qui ont déterminé ces mouvements, au fur et à mesure que ces objets se présentaient à nous, et le dernier de ces mouvements, celui (jui nous a retenu, celui qui a été le terme et le but, a été l(î mouvement attractif, perçu d'ailleurs en même temps (jue les autres mouvements. Ainsi pcïvu, il a été associé aux autres mouvements, et, par suite, (juand il s'est offert à nous de nouveau parce (jne nous avons reçu l'impression d'une lumière, il a évocpié tous les mouvements auxquels il a été primitivement et préalablement associé, et sans que les objets (jui ont déterminé à l'origine directement ces mouvements aient agi sur nous, les mouvements reparaissent dans notre intelligence, à la suite du mouvement attractif auquel ils ont été associés dans nos membres, et nous nous sommes mis en mai che vers l'objet lumineux. L'attraction réelle, exercée par cet objet, a évoqué successivement tous les mouvements localisés dans l'imagination et associés préalablement à cet objet. (Cette attraction apparaît comme le terme de ces mouvements, parce qu'elle est déterminée en nous par un mouvement présent et i-éel ; les autres sont
PRINCIPES DE L'ACTIVITÉ MORALE
lies mouvements venus de l'intelligence uprés avuir été originairement engendrés par le milieu et associés pai' le milieu au mouvement attractif.)
Mais il arrive que voyant un objet agréable et ressentant son attraction, sans que ce mouvement attractif ait été jamais associé à des mouvements dans nos jambes, nous nous mettons en marche vers cet objet. Il y a là un raisonnement et une invention. Eu effet, l'objet agréable dont nous ressentons l'attraction peut s'associer, en vertu du principe d'identité (du même au même), à un autre objet agréable et attractif, lequel a été associé à des mouvements dans nos membres; par suite, ces mouvements vont se trouver associés à l'objet nouveau dont nous sentons l'attraction, et nous accomplissons des mouvements qui, associés au mouvement attractif, pourraient nous mettre en marche vers cet objet et nous mettre en contact avec lui.
Dans l'éducation, nous faisons profiter l'enlant soit de nos expériences personnelles, soit des expériences qui nous ont été transmises également par voie d'éducation. Nous apprenons constamment l'enfant à joindre certains mouvements des bras, des jambes, à des mouvements, désirs, convoitises excités en lui par la présence d'un objet agréable. Dans le désir, il y a un mouvement attractif.
Ce mouvement attractif, les efforts que nous sommes obligés de faire pour vaincre les obstacles qui s'opposent à ce que nous lui cédions, tous ces phénomènes disparaissent quand nous sommes en contact avec l'objet, et quand, par ce contact, nous arrivons à la satisfaction ou à la satiété.
Le mouvement se pei'çoit dans les organes du mouveirient comme la lumière dans l'organe de la vue,
122 F. DURAND DESORMËAUX.
le son iiaiis l*ui*g<ine uuditif. 11 est uii des ëlémeuls du milieu extérieur, il s*associe aux autres éléments eoiiune ceux-ci s'associent enti'e eux.
Lv bien, idée ou iiupulsioii siiiuM'ieure. De la conscience et de sou dévolo|ipoinont dans la raco.
Saint- Julien, 12 janvier 18G0.
Le critérium à l'aide duquel nous jugeons du bien et du mal se trouve dans le phénomène par lequel nous avons défini ces deux notions. Ce phénomène consiste dans l'iïlée supérieure à laquelle l'intelligence atteint dans l'humanité ou dans une personne humaine déterminée. La supériorité d'une idée se reconnaît : 4"* à ce (ju'elle est plus synthétique que toutes les autres, c'est à dire à ce qu'elle réunirait en elle un plus grand nombre de phénomènes intellectuels; l'analyse nous dévoile cette supériorité, que le sentiment nous fait pressentir; 2** cette idée nous apparaît comme supérieure, parce qu'elle augmente notre puissance (le sentiment dont nous venons de parler n'est peut-être que l'intérêt que nous portons à la force qui réside en nous) ; elle nous permet de nous dominer de plus haut, dans un plus grand nombre de directions et avec plus de force. Il est intéressant de déterminer comment se produit cet état supérieur auquel on a donné le nom de conscience. Le problème de la liberté, on le voit, se trouve ramené au problème de la génération de l'idée. Nous parvenons très' facilement à cet état supérieur dans lequel consiste la conscience, qui peut d'ailleurs exister à tous les degrés, quand il nous est transmis, et il l'est toujours, à quelque degré que ce soit, parmi nos aptitudes héréditaires. Il nous est
PRINCIPES DE L'ACTIVITÉ MORALE. 123
dilhcile, dans ce cas, de surprendre le secrel de la formation de nos idées. Au contraire, lorsque nous ajoutons nous-mêmes à l'état déjà réalisé dans nos ancêtres, nous assistons à la génération de nos idées et par conséquent au développement de la conscience. Il ne nous sufiit pas d'analyser nos idées, il faut savoir comment elles se forment, déterminer le phénomène initial d'où dérivent eiîsuite tous les autres. Or, si l'on se rend compte exactement de la formation des idées, on reconnaîtra que la mesure du bien et du mal se trouve en dernière ou en première analyse dans notre conscience, dans le phénomène intellectuel le plus élevé auquel nous soyons pai-venus, yans doute ce que nous avons reconnu être le bien, par exemple, se trouve l'être non seulement par rapport i nous, mais par rapport au monde tout entier. Le monde, l'ordre universel, est donc aussi la mesure sur laquelle nous devons appliquer nos idées. Il est pour nous uu puissant moyen de vérification. Mais le moyen de vérification ne se confond pas avec l'idée (ju'il vérifie. L'important est de déterminer le point de départ, le mouvement initial d'un phénomène, sans quoi nous ne pouvons pas connaître définitivement ce phénomène ou nous en rendre maîtres. Il existe entre nos idées et le monde extérieur un échange incessant d'actions et de réactions, le monde extérieur agissant sur nos idées pour les déterminer et les idées réagissant sur le monde pour le modifier, le pénétrer et le faire servir à déterminer de nouvelles idées. De même pour les idées envisagées dans leurs rapports les unes avec les autres : les idées se groupent pour former une idée nouvelle, supérieure par conséquent à celles dont clic est sortie, et cette idée siipérieui'e tigit, à t^on tour :
124 F. nrRAND desormeaux.
1** sur les idées qui la conditionnent pour les maintenir dans rétat de composition d'où elle résulte; 2** sur d'autres idées (ou sur le monde extérieur, dans lequel elle pénètre plus profondément par suite de la puissance même qu'elle dépage pour produire de nouvelles idées auxquelles elle sert à son tour de condition). On peut imaginer un instant où l'idée qui vient d'être produite ait encore la puissance d'exister pour elle-même (c'est à dire de maintenir les autres idées en état de composition, pouvoir qui existe toujours, du moment que ridée ayant eu assez d'énergie pour se produire n'en a plus assez pour engendrer de nouvelles idées).
De lu libei'té, clic est liée à des idées déterminantes. Elle ne crée et ne supprime rien.
Saint-Julien, 42 janvier 1869.
Ce qui nous porte à penser qu'il existe en nous un pouvoir capable de se déterminer d'après sa propre force, c'est qu'en effet l'idée, les phénomènes intellectuels à la suite desquels ou dans lesquels ce pouvoir se manifeste, peut toujours s'analyser elle-même, au point de ne plus nous laisser que la conscience du pouvoir qu'elle contient. Cette analyse opérée par la conscience ne doit pas pour cela nous empêcher d'apercevoir le lien étroit qui unit la manifestation de ce pouvoir, à l'existence de l'idée; souvent, et par suite de l'habitude, ce pouvoir s'exerce sans que nous ayons conscience en quelque sorte de l'idée à la suite de laquelle il entre en exercice. De même, lorsque nous sommes sollicités par un penchant inférieur nous avons la conscience que nous pourrions ne pas y obéir. Dans ce cas en particulier, il semble que nous avons
PRINCIPES I>K l'activité MORALE. "125
iiniqueraent conscience d'un pouvoir isolé et indépendant, existant par lui-même et spontanément capable de nous retenir dans l'accomplissement de tel ou tel acte. A un certain point de vue, cette conception est juste. Car, lorsque nous avons fait usage à plusieurs reprises ou même une seule fois de ce pouvoir contenu dans l'idée, dans la connaissance, lorsqu'une idée d'un ordre inférieur se présente, idée à laquelle nous devons résister et à laquelle nous pouvons avoir déjà résisté, instantanément la production de cette dernière idée s'associe au sentiment, à l'idée du pouvoir qui s'est déjà exercé sur elle. Il n'est pas même nécessaire de remonter au phénomène initial pour le décomposer sans cesse en tous ses éléments ; ce pouvoir est un de ces éléments ; nous pouvons obtenir ainsi une idée de ce pouvoir. Mais nous ne pouvons l'obtenir que dans les conditions qui viennent d'èti'e indiquées. Cette idée peut, dans ces circonstances données, suffire pour nous déterminer. Mais c'est là un cas particulier de la grande question qui nous occupe, et considérer ce pouvoir comme existant par lui-même, c'est affirmer la fatalité et non la liberté.
Nous soutenons, au conti'aire, que ce pouvoir est éclairé, c'est à dire qu'il est libre. Supprimer en lui les motifs à l'aide desquels il est déterminé, c'est le rendre fatal, ou bien c'est faire de la liberté une abstraction, et la considérer dans l'bomme telle qu'elle peut exister dans l'esprit pur.
Si au contraii-e on observe l'homme dans son développement, si on cbercbe te déterminisme des phénomènes qui le composent, on reconnait que la liberté est une conséquence de la production de l'idée.
— Il ne faudrait pas croire que l'action d'une idée
supérieure sur les phénomènes intellectuels qui Font déterminée, se manifeste par la suppression de ces phénomènes. L'idée n'a qu'un mode d'action : elle leur imprime un autre cours, elle ne les supprime ni ne les détruit; elle les transforme dans la direction qui est contenue en elle-même.
Réaction du moral et du physique. Hiérarchie des diverses classes de phénomènes dans Tanimal et dans Thomme.
SaintJulien, 13 janvier 1869.
Réaction du moral et du physique. — Il faut bien déterminer la nature de cette réaction (physique et moral sont des mots dont on peut se servir pour la commodité du langage, mais qui ne répondent en aucune façon à des distinctions réelles. Il n'y a que des phénomènes plus élevés les uns que les autres). 4° Pour que les phénomènes d'un ordre supérieur puissent réagir avec puissance sur les phénomènes placés au-dessous d'eux, il est nécessaire qu'ils aient emprunté à ces phénomènes inférieurs les conditions de leur puissance. Tel est l'enchaînement de la vie. 2** A leur tour, les phénomènes supérieurs, surtout lorsqu'ils ont réalisé la connaissance, l'idée, s'emparent des phénomènes inférieurs et distribuent avec plus d'énergie ou plus d'intelligence les forces accumulées en eux. Par là, toutes les forces distribuées dans Toi^nisme se trouvent réparties, canalisées ; par suite, loi^anisme peut n'être pas obligé de recourir si souvent au milieu extérieur auquel il est toujours forcé de revenir s'alimenter. Ces résultats sont surtout saillants lorsque la force supérieure a agi longtemps dans les phénomènes inférieurs, le pouvoir de réaction se perfectionne dans
pniXfilPlCS HE I.A^:T!VITI^ MORALE.
les animaux; il constilue lu grâce ilans l'homnie, l'irilelligence et la liberté. Dans l'homme, ce pouvoii' de réaction des phénomènes supérieurs sur les phénomènes inférieurs existe avec la connaissance de luimême. L'homme a donc l'idée de ce pouvoir, il a l'idée des perfectionnements dont il est susceptible; cette idée devient le germe du progrès par l'application que l'homme en fait.
L'organisme tout entier constitue un milieu par rapport au phénomène supérieur que nous étudions, comme le phénomène supérieur deviendra un milieu pour le phénomène plus élevé que lui auquel il peut donner lieu. Le problème scientifique consiste à trouver l'ordre selon lequel les phénomènes se déterminent les uns les autres.
DegnSa de la liherlé. Leurs rapports avec la bontë des actes. L'erroiii' tire sa puissanr^ de la part de vérité qu'elle contienl.
Saint-Julien, 10 janvier 18C9.
La lilierté est une propriété des phénomènes. Elle n'existe pas à l'état abstrait, elle n'est point par ellemême un phénomène propre; elle existe à des degrés divers, il est vrai, dans les phénomènes. Elle croît dans les phénomènes et dans les êtres à mesure que ceux-ci s'élèvent dans la série naturelle. L'élément fatal décroit dans la proportion où la liberté s'augmente. Toutefois la liberté absolue n'existe pas; ce serait d'ailleurs la liberté à l'état d'abstraction; cette liberté absolue n'existe pas, parce que toujours lié aux phénomènes sans lesquels cette propriété ne saurait se manifester, chaque phénomène, s'il manifeste sa liberté ^is-à-vis (les phénomènes dont il est sorti, joue le rôle d'un
128 F. nrRAND DESORMEAUX.
iHriiient fatal vis-à-vis des phénomènes qu'il conditionne, ce qui ne l'empêche pas d'être susceptible de manifester plus de liberté que le phénomène qui le conditionne n'en contient lui-môme et que tous les pliénoniùnes placés au-dessous de lui. La propriété libérale se manifeste par la puissance avec laquelle It^s phénomènes réagissent les uns sur les autres. Plus une idée est synthétique, plus elle est puissante, plus elle contient et elle nous assure de liberté. Ce qu'on appelle le mal et le bien, croit ou décroît avec la liberté. Le mal et le bien ne se comprennent qu'à un point de vue humain. Ces idées sont nées de la conception d'une destinée progressive. Le dernier progrès réalisé par l'homme ou l'humanité répond à l'idée du beau; les phénomènes inférieurs à ce progrès ne constituent pas le mal, pas plus qu'ils ne sont dépourvus d'un élément libéral, mais ils contiennent moins l'idée du bien que le derniei* progrès accompli. A mesure qu'on descend l'échelle des phénomènes dont la série forme le progrès, on voit diminuer l'empire de la liberté et croître dans la même proportion celui de la fatalité. L'idée du bien et celle du mal suivent la même progression. Le mal pour l'homme, c'est l'entraînement déterminé par la fatalité; le bien, c'est l'accroissement de la puissance et de la liberté. Il n'y a ni bien ni mal pour les êtres inférieurs, parce que bien qu'ils puissent représenter dans le monde un certain accroissement de liberté, ils sont nécessairement enchaînés dans un cercle fatal. Leurs actes sont déterminés d'avance par la nature. Ils ne sont pas susceptibles de progrès; il n'y a donc pas de mesure à laquelle on puisse comparer leurs actes. Pour l'homme, cette mesure se trouve dans les progrès réalisés (lois pratiques ou existence positive),
dans les progrès qu'il est susceptible de réaliser (idéal). Ainsi l'idée du Lien et celle du mal varient sans cesse et demeurent immuables, suivant qu'on se place au point de vue actuel ou à un point de vue général. La vérité se trouve dans la conciliation et dans la loi de croissance et de décroissance, de liberté et de fatalité que nous avons cherché à poser.
L'idée est une augmentation de puissance, l'augmentation de puissance est une augmentation de liberté. L'homme est libre de toute la somme de puissance qu'il trouve dans l'idée à laquelle il s'élève. Dans l'idée d'un ordre supérieur, il rencontre la puissance de réagir sur toutes les idées placées en dessous d'elle, de les maintenir dans l'état d'où résulte la production de cette idée, de conserver le concours des forces qui ont engendré cette idée. Il n'est pas libre de s'élever plus haut, bien que cette faculté de maintenir le concours des forces soit, en somme, un moyen pour lui de prépai'er des progrès futurs. Mais il est le maître de ne pas déclioh" par le maintien de l'état auquel il est pai'venu. Il est maître de réagir aussi à tous les instants et sur toutes les portions de son être pour les diriger dans le sens de l'idée à laquelle il a atteint. C'est, à proprement paiier, dans cette faculté que réside la liberté.
La Uberté s'augmente ou diminue en nous selon que nous nous éloignons ou que nous nous rapprochons, par nos pensées et par nos actes, des organisations inférieures. En un sens, l'homme peu développé, pourvu qu'il soit bien équihbré, a moins la liberté de violer les lois de sa nature qu'un iiomme très civilisé. L'animal est incapable de désobéir aux lois de son oi'ganîsation. - L'erreur a une puissance comme la vérité, mais
I Jj Cl I C UI
I!K) r. MUAND DKF^ORMEAUX.
sa puissance est empruntée, car elle la tient de la portion ilv la vérité «pic toute erreur renferme toujours.
De même la véiité est mêlée toujours de quelque eireur, par consétjuent de quelque faiblesse. L'erreur absolue, qui serait Timpuissance absolue, n'existe pas <lavantage (jue la vérité absolue, qui serait la puissance absolue.
On nous montre sans cesse Thomme placé entre son intérêt et son devoir. Une philosophie plus haute prouve que le devoir se confond dans tous les cas avec rintérêt.
Dans la pratique, quand Thomme agit contrairement à ce qu'il pensait être le devoir, c'est que pour lui l'idée de devoir est obscurcie ; il est redescendu, pour ainsi dire, au-dessous de lui-même. Sa force intime n'est plus suffisante pour le rattacher à l'idée qui devrait le déterminer; sa faiblesse, son ignorance ou son erreur l'éloignent trop de cette idée.
La liberté apparaît dans le monde avec l'homme. — Accord du devoir et de l'intérêt.
Saint-Julien, 11 janvier 1869.
A l'instant même où l'homme a existé, la liberté l'a emporté dans le monde sur la fatalité. Cette somme de liberté, supérieure à la somme de fatalité existante, a assuré le progrès. Le progrès ne se comprendrait pas et n'existerait pas, si, dès la création de l'homme, la liberté ne l'avait pas emporté en lui sur la fatalité; sans quoi il n'eût été qu'un animal supérieur aux autres, sa destinée eût été enfermée dans un cercle infranchissable.
— Que peut-on faire de plus pour l'homme que de
PRINCIPES nE 1,'acttviti': morale.
lui montrer son intérêt d'accord avec l'observation des lois morales? Faire cela, c'est l'élever, et lui donner ce degré d'élévation, c'est lui communiquer la force nécessaire pour lutter contre ses penchants. Ceux qui édictent des peines tombent dans un malentendu. Ils supposent que l'homme est toujours dans l'état où ils se ti'ouvent eux-mêmes au moment où ils légifèrent. Il faut tenir compte et du particulier et du général.
Du libre arbitre; sa liaison avec les auti'cs pliénDménGs cosmiques. Saint-Julien, iO novembre 1877.
La liberté, le libre arbitre consistent dans le pouvoir des phénomènes apparaissant postérieurement dans l'intelligence humaine, sur les phénomènes primitifs. Nous renfermons le libre arbitre dans l'action des phénomènes mentaux les uns sur les autres; mais l'action exercée par un phénomène organique est un phénomène du milieu externe, et un phénomène extérieur à notre individu est une action du même ordre dans son essence. Ce pouvoii- d'un phénomène mental sur un autre phénomène mental, pouvoir constitutif du Ubre arbitre, existe toujoui-s, se manifeste toujours quand il n'est entravé dans son exercice par aucun cas de force majeure. Les lésions cérébrales par exemple, l'ivresse, le sommeil, sont au nombre de ces cas de force majeure. Il faut placer le libre arbitre là où nous le mettons et pas ailleurs. Mais si nous nous plaçons à un autre point de vue, nous devons reconnaître que ce pouvoir, tel que son action est nécessaire du moment qu'elle se manifeste, est subordonné dans son entrée en exercice à toute une Rério de conditions;
VM F. nruAND dk^ormeaux.
il est oonslilué par des pliénoinùnes enchaînés euxniùmes par des rapports nécesaires avec d'autres phénomènes. Je suis emporté par le désir d'assouvir ma faim ; tout d'un coup l'idée de porter secours à un de mes semblables m'apparait ; cette idée et le mouvement qu'elle comporte s'ils sont, après délibération, approuvés comme des devoirs supérieurs à tous les autres, auro7it la puissance de s'imposer à tous les autres phénomènes de l'intelligence, tels que le mouvement qui me porte à satisfaire le besoin de la faim ; ils suspendront ce mouvement et porteront les activités internes dans une autre direction. C'est ce pouvoir d'un phénomène, pouvoir dont rien ne peut empêcher l'exercice (s'il est d'ailleurs assez fort et s'il se produit dans une intelligence saine) qui constitue l'essence de la liberté. Ce pouvoir est libre puisque rien, dans les pouvoirs placés au-dessous, ne saurait s'opposer à son fonctionnement si nous voulons bien l'exercer, comme on dit vulgairement, c'est à dire si le pouvoir se manifeste dans toute son énergie.
Pas un mouvement de notre être, pas une pensée de notre intelligence qui ne viennent de l'immensité des mondes. Quand on erre dans les palais et dans les joies du xvii® siècle (à Versailles), on ne voit que des temples et des bosquets élevés en l'honneur de l'homme; c'est pour laisser reposer l'homme que le soleil se couche là-bas, derrière les bois rangés autour des pièces d'eau ; c'est pour éclairer l'homme après la nuit, qu'il se lèvera demain. Regardez ces églises; écoutez Bossuet dans ses oraisons funèbres et dans son histoire universelle, la divinité elle-même ne pense qu'à l'homme, n'existe en quelque sorte que pour lui ou plutôt la véritable divinité c'est l'homme, c'est le
roi, et l'on a fuit Dieu à son image. Lu science moderne a remis l'homme à sa place ; elle ne l'anéantit pas, mais elle montre combien cette place est petite. Il n'est qu'un anneau dans une chaîne immense. L'infini ne supprime pas notre personnalité, mais il la mesure. Pouvons-nous exagérer nos joies et nos douleurs quand nous les comparons à l'infinité des temps, des êtres et des mondes? Non seulement nos pensées seront modifiées, mais l'art, inspiré par des connaisances nouvelles, engendrera des chefs-d'œuvre marqués d'une empreinte inconnue jusqu'à ce jour. Déjà l'homme n'est plus tout dans la peinture; la place prise par le paysage dans les productions contemporaines montre que l'activité se détache du moi pour s'intéresser à la nature tout entière, pour aimer cette nature comme l'artiste du XVII" siècle ou de la Grèce aime l'homme. La poésie aussi, par des descriptions des phénomènes naturels, est entrée dans ces voies.
Comme le milieu externe ne peut pas mettre en notre intelligence une seule empreinte sans agir sur les organes qui, de leur côté, évoquent l'idée du moi par les sensations personnelles qu'ils dégagent, il s'ensuit que si les images externes changent le moi, les sensations sont presque toujours les mêmes. Elles persistent sous la variété des images empruntées aux phénomènes externes. Il en résulte que l'image du moi a une tendance à dominer sur tout le reste. Dans une intelligence faible, les images empruntées au milieu externe s'effacent vite, et le moi domine ; une intelligence forte et grande fait au moi sa part, mais conserve à crtté de lui le souvenir des pensées qui représentent le milieu externe. D'ailleurs, le moi est empninté comme tout le reste à ce milieu infini ; il en
tfi^^
vifiil, il t'sl eiifîeiulré par lui, il y retourne. Les actions dont nous nous ouonf^uoillissons le plus, les pensées dont nous sommes ravis, regardons à leur origine; ollos nous viennent de ce milieu. Cependant, ces pensét^s, ces actions no se produiraient pas si nous n'existions pas. Nous sommes un des échelons à Taide desquels s'élève la nature; sans cet échelon, la nature ne s'élèverait pas, mais la nature a formé cet échelon. Est-ce que tout, dans l'univers, n'obéit pas à des lois? Est-ce que les phénomènes, dans cet enchaînement, ne ])rennent pas l'image de l'ordre? Est-ce que cet ordre lui-même n'est pas éternel? Est-ce que le bien et le beau infini ne sont pas imprimés dans la succession infinie des êtres et des mondes? C'est le moi, ce sont nos sensations, ce sont nos douleurs, ce sont nos joies (jui nous inspirent des conceptions chimériques, fruit d'une intelligence troublée qui prend ses imaginations poui* des réalités, conceptions dans lesquelles nous ne voyons plus que le désordre dans le monde. Mais cessons de nous déifier, de mêler notre personnalité, notre moi, à ce qui n'est pas nos organes, et nous débarrassons -nous de nos sympathies, de nos joies et de nos douleurs, pour promener sur le monde un regard serein et impassible et nous n'apercevons plus qu'un ordre infini. Débarrassons-nous de nos joies et de nos douleurs pour les juger elles-mêmes, et nous comprendrons notre rôle dans l'univers.
Le devoir est le caractère irrésistible de certaines impulsions. — De
la faute et de l'erreur. — Explication de la prédominance du moral sur
le physique.
Saint-Julien, 2 décembre 1878.
Quand, dans l'exemple cité plus haut, la mère est
PRINCIPES DE l'activité MORiLE.
arrêtée par une baiTiére mtitérieJle, pai- la l'ésislaiice brutale d'un corps quelconque, un homme lui barre le chemin, la repousse violemment dans le mouvement de locomotion à l'aide duquel elle se porte vers son enfant, le mouvement de locomotion est tenu en échec par le mouvement de résistance venu du dehors, mais l'attrait, le mouvement attractif exercé par l'enfant est communiqué à certains oi'ganes de la mère, ou bien encore des mouvements délicats de même nature sont évoqués par la vue de l'enfant; ces divers mouvements d'ordre plus délicat subsistent, et aucun autre mouvement de même nature ne leur fait échec. 11 en résulte que la résistance brutale dont il a été parlé venant à cesser, la mère continue à marcher vers son enfant, de telle sorte qu'en (in de compte l'attrait associé au mouvement de locomotion l'aura emporté sur la résistance brutale; mais si l'attrait lui-même s'était effacé, ne s'était pas communiqué de l'enfant à la mère, dans ce cas le mouvement de locomotion n'aurait pas été seulement suspendu, il aurait été arrêté et il aurait pu être remplacé soit par un équiEibre stable, soit par un autre mouvement. Associé à un mouvement d'ordre plus déhcat, ou si l'on veut plus idéal, il reparait, dès qu'il peut se produire, évoqué qu'il est par le mouvement persistant, durable, auquel il est associé.
On voit, par cette analyse, comment dans la nature la victoire finit par rester à l'élément dit moral. Le mouvement d'ordre supérieur et délicat associé ou adapté à un mouvement primitif, brut, physique, dit matériel, constitue un appoint qui fait sa force propi'e ou sa durée; sa permanence permettra au système de mouvement dans lequel il entre, de l'emporter immédiatement ou à la longue sur un mouvement exclusi-
veinent hrul et «rordre inférieur, borné à lui-même. Dans la nature le mouvement moral associé au mouvement physique l'emporte toujours sur un mouvement ]>hysique tout seul dont la force est égale au premier mouvement physique, si celui-ci n'était point associé au mouvement moral. Cîomme il l'emporte, nous disons qu'il doit l'emporter. C'est une obligation, une nécessité, — un devoir, si nous rattachons les phénomènes à un ensemble de phénomènes intellectuels, si nous les envisageons sous l'aspect de la conscience. 11 n'y a pas autre chose dans l'idée du devoir. Quand le mouvement d'ordre inférieur l'emporte sur un mouvement physique associé à un mouvement d'ordre moral et supérieur, c'est que ce dernier mouvement n'a pas eu assez d'énergie, n'a pas duré. L'une des conditions ayant été affaiblie ou détruite, le mouvement d'ordre inférieur l'a emporté. Toute l'éducation morale a pour objet de redonner toute sa force au mouvement moral ou de le faire naître quand il n'existe pas. Nous disons qu'il y a faute quand le mouvement moral, après avoir existé, n'a pas conservé sa force ou bien a cédé complètement. S'il n'avait pas existé, nous dirions qu'il y a non pas faute, mais un élément primitif et barbare. L'état barbare est celui dans lequel l'élément moral n'a pas encore paru; l'état vicieux est celui dans lequel il existe, mais dans lequel il cède ou il disparait avec facilité; l'état de décadence est celui dans lequel ce mouvement moral a tout à fait disparu, sans espoir de renaissance, bien qu'il ait existé autrefois dans les ascendants ou dans l'individu. Quand il a existé dans les ascendants et ne se rencontre pas dans l'individu, nous disons que celui-ci est retourné à l'état sauvage ou de barbarie.
PRINCIPES DE l'activité MORALE. 137
Quand deux iiiouvemeuta af^isseiil sur le unJiiie èlre en sens contraire, mais quand ces deux mouvements sont de même degré, quand ils sont par exemple tous les deux d'ordre supérieur ou moral et quand ils sont perçus dans les mêmes parties oi^aniques, si le premier l'emporte sur l'autre, bien que dans l'état habituel, dans la nature, ce soit le second qui l'emporte sur le premier, nous disons dans ce cas qu'il y a en-eur et non pas faute.
Par un certain côté, la faute offre une analogie avec l'erreur en ce qu'elle est une violation de ce qui est habituel, de ce qui se passe régulièrement dans la nature. En effet, noua avons dit : l'élément, le mouvement moral associé à un mouvement physique doit l'emporter sur un mouvement physique de même force que le premier, mais qui n'est pas associé. Nous disons que les choses doivent se passer ainsi, parce que dans l'état normal et régulier, d'habitude elles se passent ainsi. L'attrait exercé par l'enfant sur la mère est un fait habituel, constant, c'est à dire réguUer, normal, presque constamment offert à nos regards. Nous ne pouvons guère imaginer un autre état. Cet état doit nécessairement exister. Une obligation à laquelle s'attache le caractère du futur parait comme future. Telle est la nécessité dans l'avenir. Souvent une idée de futur s'attache à l'idée de devoir.
Si le mouvement qui entre comme facteur dans un état vient à cesser, il y a violation de la règle ordinaire établie par la nature elle-même, il y a faute. C'est pourquoi la véritable éducation morale ne peut consister qu'à placer sous les yeux du disciple les états ordinaires et réguliers de la nature et qu'à employer les moyens que la nature a suivis dans l'élablisseinent
(le CCS tliits, tlaiis lu production de ieui's élémeuts constitutifs.
On exige plus des personnes nées dans un milieu cultivé, parce que dans le milieu où elles vivent il existé des états de civilisation supérieure, des états moraux (jui constituent des règles, des états habituels, des lois, qui doivent s'imposer à tous les individus placés au milieu d'une pareille civilisation. Si les éléments constitutifs de ces états ne se retrouvent pas chez ces individus, ces individus sont une dérogation à ce qui est établi. Ils sont coupables devant la société en ce sens qu'ils sont une exception à ce qui est la nature de cette société. La nature de cette société impose à ces individus le devoir de se ranger à elle, mais ils imposent à leur tour à la société le devoir de leur communiquer les mouvements réguliers et normaux qui l'animent elle-même.
En résumé, l'individu est coupable envers la société si son état mora constitue une dérogation aux états moraux qui régnent d'habitude dans la majorité des membres de cette société ou dans les membres dominants de cette société.
Loi naturelle. — Usage constant de la nature. — Loi sociale. — Usage de la nature dominante de la société.
L'individu est coupable envers lui-même quand un état moral donné constitue une dérogation aux états qui régnent et dominent d'habitude chez lui, et qui, dominant ainsi chez lui, constituent la loi morale et individuelle. La culpabiUté est donc un fait relatif.
Il est coupable envers la nature, en ce sens que la nature a donné la prédominance de force aux éléments de l'ordre moral là où elle les a produits avec toute leur énergie. La société ne fait que refléter ces états
PRINCIPES DE l'activité MORALE.
naturels quand elle est civilisée comme qucuid elle est
— Le mouvement ou besoin rie la faim peut s'unir à un mouvement de locomolion pour entrer en jeu avec le mouvement de locomotion contraire associé au mouvement d'amour maternel. Chez un être déjà civilisé, le mouvement maternel l'emportera sur le mouvement de la faim ; chez un être dont les organes supérieurs sont moins développés et sensibles, ce sera le mouvement de la faim.
Quand donc nous disons que la victoire appailient à l'élément moral, cela veut dire que dans un milieu civilisé, là où les individus ont des organes supérieurs, sensibles et développés, dans un pareil milieu , la victoire rentre dans la règle habituelle aux éléments moraux. Les mouvements moraux, quand l'individu est très perfectionné dans ses organes supérieurs, contiennent une force plus grande, plus durable que celle contenue dans les mouvements recueillis et manifestés par les organismes inférieurs. C'est dans cette supériorité de force que consiste la supériorité de ce que nous appelons le moral sur le physique. Mais il ne faut pas prendre ces mots physique et moral comme exprimant des principes distincts, une dualité de nature. Il n'y a qu'une différence de degré ou de complexité entre les phénomènes constitutifs de ce qu'on appelle vulgairement par opposition le physique et le moral. Ce ne sont pas des phénomènes opposés par leur nature. Ce sont des phénomènes différents par la place qu'ils occupent dans la hiérarchie oi^anique.
Ne le perdons pas de vue, le mouvement qui émane des organismes délicats et agit sur des organismes de même degré, n'est pas différent de tous les mouvements
dégagés et peiçus daiis la natui*e ; ce qui fait son énei^e parfois si grande, tient sans doute à ce qu'elle est très durable, très constante, — qu'elle agit d'une manière permanente et qu'elle est recueillie dans des organismes très impressionnables et qui n'en laissent rien perdre. C'est ainsi qu'un mouvement engendré par un jet de vapeur triomphe de toute la force du vent et des résistances sans nombre qui s'opposent à la marche des machines énormes auxquelles il communique le mouvement. C'est ainsi qu'une étincelle électrique traverse les continents et les mers, ou bien communique des mouvements d'une intensité inouïe. L'étendue du mouvement est énorme, comparée aux éléments infinitésimaux qui la dégagent. La force des mouvements chez les insectes, qui sont si frêles, est prodigieuse (voir les travaux de M. Marey).
Il se passe sans doute quelque chose d'analogue pour les mouvements dits moraux,
— Dans toute notion de bien, il entre une idée de mouvement comme facteur. Si nous considérons l'objet auquel est associé le mouvement attractif et le but vers lequel il conduit, cet objet est un but. Par extension, nous avons appelé but tout objet vers lequel un mouvement quelconque porte un autre objet.
— Les éléments dont se compose l'intelligence, mouvements et autres éléments, sont répandus dans tout l'univers auquel ils sont empruntés pour former cette intelligence. L'univers est la source et le réservoir infinis de ces éléments. Il n'est donc pas moins grand, tant s'en faut, que l'intelligence personnelle, et d'autre part, ce que nous appelons l'âme ou l'esprit, se confond avec le mouvement qui, considéré dans l'univers, nous apparaît comme éternel et infini. Nous n'avons donc
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besoin de rien imaginer ou supposer, en dehors de ce que nous montre Tunivers, pour trouver, pour apercevoir directement des éléments, tels que le mouvement d'une grandeur souveraine, d'une grandeur qui va aussi loin que peuvent aller nos sens et que nous pouvons croire infinie, puisque des expériences indéfiniment renouvelées nous ont montré que les éléments de cet univers s'étendent toujours au delà de la dernière grande borne reconnue par nos sens. Un caractère futur s'attache ainsi nécessairement à ce que nous connaissons de l'univers pour nous le faire apparaître dans notre imagination comme infini, et toujours la réalité a confirmé cette vue de notre imagination. Comme nous n'avons jamais rencontré à lunivers une borne qui soit la dernière, nous le regardons comme sans bornes, par une opération analogue à celle qui nous fait regarder le soleil comme devant se lever demain. Un phénomène de futur s'associe au phénomène que nous considérons. Il y a là une sorte de prévision.