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ÉLÉMENTS DE LA MORALE OU MORALE GÉNÉRALE

§ I«'. — De l'obligation morale.

La science suffît à fonder la morale.

Saint-Julien, 26 juin 1877.

Le phénomène qui s'est produit se reproduira, si les mêmes circonstances qui ont déterminé son apparition originaire se représentent. Cela est vrai de Tordre moral comme de Tordre animal, végétal, physique, chimique. C'est là une règle supérieure à tout, à laquelle nous ne pouvons concevoir d'exception, puisque l'exception ne nous a jamais été offerte. Vouloir empêcher qu'une chose existe, les conditions voulues pour son existen(;c étant réunies et ne pouvant être annulées par aucune force contraire, c'est vouloir l'impossible et Tabsunicî.

Il faut donc que l'intelligence, sous peine de cesser d'exister, s'incline devant ces lois fixes, immuables, éternelles. L'intelligence, qui a ces lois présentes à la pensée, s'incline devant le principe nécessaire qu'elles contiennent. La science, qui nous met sans c^jsse en présence de ces lois, contient donc, qu'elle s'afipliqije aux phénomènes de Tordre physique, de Tordre sorjîjl,

144 F. nruANT) desormeaux.

(le l'ordre psychologique, la plus haute et la plus pure morale qu'on puisse imaginer. L'idée scientifique est donc merveilleusement propre à gouverner^ à conduire les sociétés, à réunir tous les hommes dans une conviction commune ; elle les réunit non seulement par la satisfaction des appétits, mais aussi par la contemplation des vérités éternelles.

L'ancienne psychologie a installé des divinités véritables à tous les coins de TintelUgence humaine : la cause, Têtre, Téternité; comme si ces abstractions avaient pris TintelUgence pour théâtre d'une sorte de révélation appUquée aux entités. L'œuvre présente consiste à briser toutes ces idoles.

Le libre arbitre est un miracle incompatible avec les lois du monde.

4 février 1872.

Ceux qui croient au libre arbitre, c'est à dire qui regardent un acte accompli par l'homme comme n'étant pas lié nécessairement à un autre acte qui précède, et cet autre acte à un acte antérieur, et ainsi de suite, ceux-là croient au miracle dans l'ordre intellectuel. Il n'existe qu'un moyen de faire disparaître cette conception impie ou puérile, parce qu'elle nie l'ordre général du monde et place l'homme au-dessus des lois éternelles : c'est de montrer, par la science, que tous les phénomènes intellectuels, comme tous les autres phénomènes de l'univers, s'enchaînent les uns avec les autres, et qu'on ne peut faire voir ou citer aucun phénomène échappant à cette loi d'enchaînement nécessaire.

ÉLÉMENTS DE LA MORALE

Le devoir est mie forme de la niîcessit^. — Do la sympathie.

SaLiit-Julieii, 25 décembre -1877.

L'idée d'obligation, de devoir, a ses origines, comme tout le reste, dans le spectacle que nous offre le milieu externe. Nous avons recherché déjà dans quelles conditions se forme en nous l'idée de la nécessité. Quand des phénomènes sont enchaînés entre eux dans un rapport invariable, ils nous apparaissent comme nécessaires. L'un se produisant, il nous est impossible de supposer que l'autre ne se produira pas. C'est une supposition nécessitaire, reflet de la nécessité, qui rattache les uns aux autres les phénomènes externes. De même cette nécessité se retrouve dans les rapporta de notre personne avec le milieu externe, avec le milieu social, dans les rapports des phénomènes sociaux. Une fois l'idée de la nécessité recueillie dans l'intelligence, elle peut devenir à son tour le point de départ et le moteur des éléments qui l'ont déterminée ou d'éléments analogues. Quand alors, au lieu de partir du milieu externe pour venir se refléter dans l'inlellîgence, elle part de l'intelligence où elle a été recueillie pour réagir sur tout ce qui est placé en dehoi"s d'elle, cette idée de nécessité change de nom en même temp» que devient inverse le courant selon lequel elle agit; elle s'appelle l'obligation, le devoir. Il faut maiotenanl compléter cette théorie par celle de la liberté.

— Une expérience constante, dont les éléments font recueillis dans l'intelligence, nou.s apprend que tle» phénomènes ont été liés entre eux de telle sorte que l'un se produisant, l'autre le suit toujours) d'une ma* nière ùivariable, toutes choses é^\m d'ailleur*. Quand

iW F. nrUAND BESORMEAUX.

la nature dépose ainsi dans Tintelligence l'idée de rallianoe invariable entre deux phénomènes, il suffit que nous voyions l'un de ces phénomènes pour que nous soyons amenés à conclure immédiatement et nécessairement à l'existence de l'autre, même quand la réalité ne nous a pas montré celui-ci. Tel cri de douleur est lié invariablement à l'existence de cette douleur, nous l'avons constaté chez nous d'une manière invariable. Si ce cri de douleur est poussé par un de nos semblables, il rappelle immédiatement l'existence de la douleur elle-même, et nous concluons à son existence, bien que nous ne l'ayons jamais constatée directement et que cette constatation directe soit à jamais impossible. Ainsi le rapport qui rattache le cri de douleur poussé par un de nos semblables à l'idée de la douleur existant en lui, est un rapport identique à celui qui rattache un phénomène que nous voyons à un autre phénomène que nous ne voyons pas en ce moment, mais qu'une expérience constante nous a montré comme se rattachant au premier. Voilà le point de départ de toute la théorie de la justice, de la pitié, de la sympathie.

Tel individu, telle nation devait accomplir cet acte; c'est à dire il devait accomplir cet acte pour obtenir un résultat déterminé. Quand ce résultat est le bien, comme nous devons, en vertu de notre organisation, rechercher notre bien, nous disons simplement et en sous-entendant le reste : notre devoir était dans l'accomplissement de ces actes. Mais ces actes n'ayant pas été accomplis, le résultat qui s'est produit devait se produire, et les faits eux-mêmes qui ont amené ce résultat devaient se produire, parce qu'ils étaient enchaînés à d'autres faits également nécessaires.

flLfiMENTS TiR I.A MORAT-K.

It ne fftut pas ronsidërer 1i moi, mais dans leur rappoi'l a pi'oduit du milieu.

rapport avec le — Le caractère,

Saint-Jutien, 30 mai 1878.

Le désordre règne dans sa demeure au moment où le maître y rentre; une irritation violente contre les auteurs de ce désordre s'empare du maître. — Analysons ce sentiment d'irritation. Remarquons d'abord que la colère n'aui'ait ni le même caractère ni la même vivacité s'il s'agissait d'un désordre commis dans la maison d'autrui. En effet, dans la circonstance présente, le maître de la maison est blessé deux fois. Les éléments et l'idée d'un certain ordre attaché à certaines situations que le spectacle de ce qui se passe habituellement a groupés dans son intelligence, ces éléments se trouvent heurtés dans leur combinaison antérieure par la perception actuelle. Voilà une première cause de malaise et de souffrance engendrée par la vue du désordi-e. Mais c'est là un sentiment désintéressé, comme nous le disons, se produisant en dehors de toute intervention de la personnalité. Ce sentiment se compliquera, deviendra plus vif encore, troublera plus profondément l'intelligence, si ce désordre frappe la vue du maître de la demeure. Ici, en efi'et, outre le sentiment général de l'ordre qui se trouve froissé, cet ordre était associé à l'idée de la personnalité. Le miUeu externe a réalisé une association entre cet ordre et la personne du maître, en faisant que le maître a vécu habituellement au milieu de cet ordre, ou qu'il est luimême, ce qui rend l'union avec la personnalité encore plus étroite, l'auteur de cet ordi'e. Le sentiment de cette association nouvelle s'ajoute au sentiment produit par le dérangement des dispositions entre les éléments

constitutifs de l'onlre. Le ti-ouble porté dans l'intelligence est plus élendu et plus profond. Il faut tirer de ceci une règle d'iiygîène morale : il ne faut pas rendre trop habituelles les associations entre l'idée de notre pei'sonnalité et celle des choses étrangères à noliï pei-sonnalité; ou bien encore il ne faut engager notre personnalité ({ue dans des associations telles qu'elles ne puissent être rompues parce que la nature des choses sera invariable. Par exemple, les lois générales du monde sont inflexibles. Si nous nous attachons à les suivre au lieu de nous attarder au phénomène contingent qui nous en voile la vue, si nous faisons nos elTorts pour contempler habituellement la série des phénomènes qui manifestent ces lois, nous aurons trouvé l'élément sûr, invariable, de l'association.

Cet homme vous irrite par ses gestes provocateurs, par ses gestes injurieux. L'irritation nait en vous de ce que l'association entre l'idée de votre personne et l'idée de politesse, de courtoisie que l'habitude antérieui'e a établie, se trouve rompue. L'irritation sera d'autant plus vive que les égards de la part de celte personne auront été plus habituels, cpi'ils auront, comme dans les relations des pères et des enfants, constitué un droit pour le père. Les actes de l'aliéné, de l'homme ivre, ne nous causent aucune irritation, parce que nous n'attendons rien autre chose d'eux que des actes inconsidérés ou violents. Ici l'association est établie entre l'idée d'un homme violent et celle de notre personne. SeulemenI l'association entre l'idée de cet homme et celle de sa violence peut nous attrister à un point de vue d'ordre, pai'ce que le milieu nous donne habituellement le spectacle de l'homme équilibré, l'association de l'intelligence et de la raison.

Un grand personnage, un prince habitué au respect ne se contentera pas des seuls égards que les simples citoyens conservent les uns vis-à-vis des autres ; [ l'idée de la personnalité est associée à celle des marj ques de respect, de déférence, à des hommages, des . louanges. Si les circonstances rompent cette associa- I tion que le milieu a développées dans son esprit, le I grand personnage est irrité.

] — Regardez un homme, n'im])orte lequel, il n'y a

pas un élément dans son intelligence qui n'ait été

I détaché, en quelque sorte, du milieu externe organique ou extra-organique. Voulez-vous le connaître dans ses idées et dans leur suite : recherchez dans le milieu externe et dans son oi-ganisme les éléments dont son intelligence a été formée. Non seulement ces éléments isolés, mais la manière dont ils s'associent et se combinent, ces actes, tout a existé originairement dans le milieu externe et dans l'organisme. Voulez-vous le modifier, l'instruire, l'élever, le corriger : placez autour de ses sens et faites pénétrer dans son oi^nisme des éléments qui soient de nature à pénétrer dans son intelligence et à y former les idées que vous poursuivez. Voulez-vous le contraindre, le punir : ne voyez dans les moyens employés pour atteindre ce but que des moyens pareils à ceux dont la nature et l'humanité se sont servies depuis que l'homme existe pour produire un effet dans l'intelligence. Votre action personnelle se réduit ainsi à son véritable rôle; elle n'est que la servante des puissances de l'univers, qui opèrent par son canal. Enfin, ces éléments qui pénètrent dans l'intelligence, ils sortent eux-mêmes des profondeurs de l'univers, ils sont fils de l'enchaînement infini des phénomènes dans des lois éternelles et nécessaires.

inO F. DURAND DESORMEAUX.

— C'est rimapination qui fait une place aussi grande à ridée du moi. Quand nous aurons précisé chacun des éléments empruntés par Tintelligence au monde extérieur (intra ou extra-oi-ganique), en même temps que les combinaisons de ces éléments, combinaisons également correspondantes aux combinaisons externes, nous pourrons définir avec une exactitude absolue le rôle que joue le moi ou, ce qui revient au même, le rôle qu'il doit jouer. Le moi, reflet exact du monde intra-organique, ne jouant pas d'autre rôle que celui qui résulte des rapports des phénomènes du monde extérieur à l'organisme et du monde intra-oi^anique, le moi ne sera plus en lutte avec le milieu extérieur dont il apparaîtra et sera le reflet. Élément emprunté au milieu externe, se combinant comme les phénomènes du milieu externe, il se trouve être avec eux dans une harmonie nécessaire. D'ailleurs, toute l'harmonie du monde résulte de ce que des phénomènes, ceux-là seulement naissent et vivent, qui, dans leur origine comme dans leur durée, sont dans un rapport exact avec les autres phénomènes, rapport qui existe avec eux parce que les seconds naissent et tirent le maintien de leur existence des premiers. Ce qui est identique fonctionne en harmonie avec ce qui est identique. Cette harmonie des seconds phénomènes avec les phénomènes générateurs ne s'introduit point pour la troubler dans l'harmonie de ces derniers avec les phénomènes dont ces phénomènes générateurs procèdent, par cette raison qu'étant identiques aux premiers, ils s'harmonisent nécessairement avec d'autres phénomènes dont les premiers procèdent et avec lesquels ils sont en harmonie.

Analyse de l'idée de vertu. — De la douleur. — Los populations rurales, résanoir de forces poar les nations.

Paris, 24 février 1878.

Le bien, la vertu ne sont pas des entités mystérieuses insolubles à l'analyse. La vertu résulte de l'alliance entre des phénomènes que le milieu associe toujours ensemble. Cette association n'est nécessaire que parce qu'elle se produit toujours. Elle est agréable pour nous parce qu'étant conforme à l'association établie dans les phénomènes externes, elle n'est pas combattue par des influences contraires et dominatrices, c'est à dire se produisant plus habituellement encore. De même, en sens inverse, le vice, le mal, sont des associations déterminées par le milieu extérieur, mais dont le caractère est d'être une exception à ce qui se passe habituellement, exception d'ailleurs aussi naturelle que la règle, et déterminée par une variation dans les conditions qui ont produit la règle. Le vice coi-respond donc à la monstruosité dans l'ordre physique. Comme celle-ci, il pourrait être produit artificiellement et nécessairement, si notre art faisait varier les conditions du milieu. Il pouirait devenir, comme la vertu, une source de plaisir, de satisfaction morale, si les circonstances qui le déterminent passaient à l'état d'habitude et si les associations de faits auxquelles correspond l'idée du vice n'étaient point contraiûées par des associations s'imposant à nous avec plus de puissance, parce qu'elles agissent non plus par voie d'exception, mais avec constance, av c e pe stince invincible, parce qu'elles ont pour elles la du ee et l'universalité. C'est la force toujours ag ssa te de la durée et de l'universalité entre certa e a o ations

face de ce qui jieul s'upposer ou concourir à l'ordre génëral que ses regards embrassent.

On appelle crime ou mérite les actes par lesquels l'homme s'oppose ou concourt à cet ordre général.

Saint-Julien, 7 septembre 1877.

Quand nous commettons une simple erreur, c'est qu'une de nos facultés a été en défaut; mais la volonté, l'acte par lequel nous groupons nos idées, nous les maintenons, nous les dirigeons, nous faisons, en un mot, des elTorts; la volonté a joué tout son rôle. En cas de faute, au contraii-e, l'action, l'efTort, le mouvement, tous ces phénomènes désignés sous le nom général de volonté sont restés endormis, ont été faibles, bien qu'ils existassent dans l'intelligence. Dans le premier cas, nous nous étions trompés; dans le deuxième, nous sommes coupables. La punition rationnelle se propose pour résultat de relever la volonté de ses défaillances. L'idée qu'une peine est au bout de la faute sollicite notre activité, quand les idées ordinaires qui devraient la faire mouvoir ne réussissent pas à l'éveiller; mais il n'y a pas d'autre différence entre l'erreur et la faute. En cas d'erreur, la volonté a agi; en cas de faute, elle est restée inerte par molless^ paresse ou lâcheté. Dans tous les cas, il n'y a d'errewî et de faute qu'au point de vue humain, c'est à dire aa:', point de vue de ce qui se passe habituellement dans^, l'humanité, des exemples que la majorité met sou9 nos yeux, des types moraux, constitués par les acteS' habituels du plus f^rand nombre. Si nous nous trom--

ÉLÉMENTS DE LA MORALE. dSn

pons, à un point de vue très général la natuJ'e ne se trompe jamais. Les lois s'accomplissent par nos erreurs et par nos fautes, comme par nos bonnes actions.

eraiers. — Du mal moral comme Paris, 2i janvier 1878.

Quand nous formulons ces propositions : ce qui est un cercle ne peut pas être à la fois un carré; la même chose ne peut pas à la fois être et ne pas être, nous ne proclamons pas des vérités qiie nous avons trouvées gravées dans notre esprit, antérieures et supérieures à toute communication avec le milieu externe. Ces vérités sont des vérités d'expérience. Le milieu seul — qui ne nous a jamais montré un cercle ayant les propriétés du carré, une chose existant à la fois et n'existant pas, — le milieu seul a déterminé dans notre intelligence la formation de ces propositions. Leur contraire est absurde, parce que le milieu ne nous a jamais, dans aucune circonstance, montré le contraire.

— Le vice, le mal, dans l'ordre intellectuel et social, correspond aux monstruosités dans l'ordre physiologique. La naissance des uns comme la formation des autres est gouvernée par des lois nécessaires. Seulement les monstruosités dans l'ordre moral social, comme la monstnaosité dans l'ordre physiologique physique, est une exception à l'ordre généralement établi. Elle n'est pas ce que nous présente habituellement le spectacle du monde. C'est à ce point de vue qu'elle nous parait déranger et qu'elle dérange l'ordre général de l'univers. Aussi la pensée mauvaise qui habite l'intelligence, la situation vicieuse qui est la conséquence d'un acte

156 F. DURAND OëSOHHEAUX.

mauvais, sont-ils sans cesse comhatlus, l'efoulés par les impressions que nous apporte à chaque instant le milieu interne et oi-gaiiique. Si les impressions ambiantes et immédiates nous laissent quelque répit, nous ne pouvons remonter dans nos souvenirs, regarder dans l'histoire, jeter un regard sur l'avenir sans que notre pensée et notre situation ne soient exposées à des chocs de toute nature. La tranquillité de l'àme ne sei-ait possible que si l'on cessait de penser, et, d'un autre coté, le milieu social menace à chaque instant et ébranle notre situation sociale. Ces chocs qu'infligent à notre pensée les impressions venues d'un miheu calme sont suivis d'une souffrance qui est la prenoière punition du crime.

Le mal est une violalion non des lois de la nature mais des lois de nature humaine,

Saint-Julien, 24 juiUet 1877.

L'homme qui fait le mal ne viole pas les lois de la nature, mais de sa nature. Il cède à un mouvement auquel un être inférieur à lui devrait obéir, parce que dans cet être inférieur aucun autre mouvement ne peut contrebalancer celui-là. Le loup doit dévorer le mouton parce que telle est la loi de nature du loup. L'homme doit protéger l'être inofTensif parce que telle est la loi de nature de l'homme. Lorsque nous avons commis une faute, nous sommes condamnés par l'expérience personnelle et générale, c'est à dire d'un côté par le rétablissement, lorsque le mouvement passionné est satisfait, de l'équilibre intellectuel, qui, rendant leurs droits à d'autres parties de notre être, nous montre ce que nous aurions dû faire, et par l'expérience générale

qui, soit dans ceux qui nous entourent, soit dans l'histoire, nous montre ce que fait la personne humaine constituée sainement dans les circonstances où nous avons été placés. Ce que fait habituellement notre humanité particulière et ce que fait l'humanité en général devient notre récompense ou notre condamnation. Nous appelons bien ce qui est conforme à la manière de voir ou d'agir de l'homme en particuher ou de l'humanité ; mal, ce qui contrarie cette manière de voir ou d'agir. Il n'y a pas d'acte émanant de l'intelligence sans un motif ou idée existant dans cette intelligence, ne serait-ce que l'idée de cet acte.

5 novembre 1872.

L'homme doit accomphr sa course comme les astres remplissent la leur, sans orgueil comme sans fausse humilité. Toutes les idées, tous les mouvements de notre existence doivent tendre à s'enchaîner en raison de leurs rapports les plus directs et en vertu de leurs caractères les plus communs. La perfection, comme la force de l'humanité, est dans l'observation de ce précepte scientifique.

Règle géiiêi-aln des ai^tiims.

Saint-Julien, 39 mni iSTS.

Règle. — Élever son principe d'action à la hauteur d'une règle générale; discerner tous les motifs qui doivent nous porter à agir ; pour cela mettre un autre à

, nURAND DESORMEAUX

sa place et voir comment il devrait agir dans le cas \ donné. Se dépouiller ainsi de l'entraînement personnel ] pour mettre la personne au service de la règle. La I santé de l'âme est à ce prix. Toutes les fois que le sentiment de la personnalité s'attribue une place prépondérante et domine comme principe de détermination, l'équilibre est rompu. La personnalité a cette tendance, parce que les phénomènes externes par lesquels elle ' est engendrée dans l'intelligence agissent plus sur nous ' que les phénomènes extra- oi^aniques qui, séparés de i nous, ne peuvent nous frapper constamment.

11 ne faut voir, dans les cas particuliers susceptibles 1 de nous émouvoir de joie ou de peine, que des appli- 1 cations des lois générales. Ces lois, l'expérience nous J montre si leur cours doit être modifié par notre inter- 1 vention ou si, au contraire, nous devons les laisserj s'accomplir.

Effets considérables des u phénomènes moraux.

s délicats qui sont l'eE

Saint-Julien, 28 novembre 1878.

Comme les forces physiques que l'antiquité ne savait j pas employer, la vapeur, l'électricité, les mouvements délicats dont nous parlons, les forces morales jouent un rôle immense. Ce sont elles qui meuvent les peuples, les armées, qui assurent la domination de l'homme riur le monde qui l'entoure. Mieux connues, extraites^ pour ainsi dire des phénomènes où elles sont enve- I loppées, employées selon leurs lois révélées par 1»" science, elles donneront sans doute lieu à des appli-' cations et à des modifications pratiques qui ne i paraîtront pas moins étonnantes que les plus mer

ÉLÉMENTS DE LA MORALB. 159

leuses inventions fondées, dans un autre ordre, sur la vapeur et l'électncité,

La vois commande véritablement, elle attii'e ou elle repousse, car il y a en elle des mouvements qui peuvent être perçus par ce qu'il y a de plus délicat dans nos oi^anes. L'oreille est affectée non seulement parle son, mais aussi par les mouvements. La preuve qu'il y a des mouvements dans la voix, c'est qu'Edison, l'inventeur américain, a eu l'idée de l'employer comme moteur. Elle produit des effets analogues à ceux que produirait le mouvement dégagé par notre travail personnel ou par le travail d'une machine. L'acoustique nous montre que la production de sons est accompagnée de mouvements et de vibrations. Il faudrait constater dans quelle direction procèdent ces mouvements, afin de savoir si les uns paraissent faits pour repousser, les autres pour attirer, les uns coïncidant avec les sons désagréables, les autres avec les sons agréables. De même il y a des attractions dans la lumière. L'oreille et l'oeil sont constitués par des organismes très délicats, susceptibles d'être affectés par ces mouvements. La seule expérience que nous ayons à faire, à notre point de vue, c'est de constater si en effet nous sommes attirés ou repoussés à la vue de certaines couleurs, à l'audition de certains sons. Il faudrait examiner encore si de certains sons et de certaines couleurs, qui isolées sont associées à des mouvements attractifs, ne font pas ensemble des mouvements susceptibles de se contrarier et, par suite, de se modifier l'un l'autre pour produire des résultats répulsifs.

Ce qui fait sans doute la différence entre notre esthétique et celle des sauvages, c'est que nous avons des organes plus délicats. Des mouvements qui nous

repoussent ne sont point perçus par des organes plus grossiers, non plus que des éléments désagréîibtes pour nous. Enfin, ce qui nous attire, ce qui nous est agréable, peut rencontrer chez le barbare un organisme qui n'est pas impressionné par les éléments qui frappent le nôtre.

La différence des notions esthétiques chez les animaux, chez les barbares et chez les horomes civilisés n'est pas dans la nature des éléments, mais dans le degré de développement des organes qui perçoivent le beau.

Dans les civilisations très avancées, chez les individus dont les besoins dits matériels et physiques sont satisfaits, l'homme est très sensible à l'humeur, c'est à dire à l'ensemble des éléments agréables qu'il rencontre et qu'il cherche chez ses semblables. 11 souffre au contraire si, à sa vue, les visages deviennent désagréables, si on le repousse ou, ce qui revient au même, si on le fuit. Ce sont là des éléments de sa vie, éléments indispensables à ce point pour un oi^anisme cultivé, que s'ils venaient à disparaître, l'homme abandonnerait la vie absolument comme si les éléments de la nourriture matérielle venaient à lui manquer.

r SI

Munie sujet. — Contre i'aiilhropomorpbisme.

Sainl-Jutif n, 3 décembre 1878.

On peut se rendre compte de la force des mouvements dits moraux, quand on voit des douleurs ou des plaisirs associés à des éléments de même ordre causer parfois la mort, tant leur action est vive et profonde sur l'organisme qui le perçoit. Un individu qui se sent

ftT.ftMENTS DE LA MORALE. 161

déshonoré a'ôle la vie, incapable de supporter la douleur qui résulte pour lui de tous les phénomènes d'ordre très délicat par lesquels se manifeste le mépris public. Il n'est donc pas étonnant que les mouvements d'ordre supérieur soient capables de produire des effets très puissanis.

— Pensant que le moi est une pure essence, qu'il est indivisible, non composé, immortel dans la personnalité qu'il constitue, l'homme a fait les divinités à son image et les a souvent ornées de tous les attributs qu'il s'est décernés. Mais si l'on considère que l'intelligence est formée par des éléments empruntés au milieu ambiant, qu'elle est le reflet de la nature, qu'elle ne crée rien et que dans ses œuvi'es elle imite toutes les œuvres naturelles, associant parfois, grâce aux dispositions de l'organisme et à la variété de ses contacts avec les éléments ambiants, des éléments qui sans l'intelligence n'auraient pu être associés, on se rend compte que les inventions de l'homme sont la continuation encore des œuvres de la nature agissant par l'intermédiaire de l'homme. La réalité et le raisonnement ne nous montrent donc pas en dehoi's et au-dessus de la nature, je ne sais quel ouvrier, occupé sans cesse à inventer et à créer. En imaginant cet ouvrier métaphysique, nous créons un personnage à l'imitation de l'homme, tel que nous l'imaginons et non pas tel qu'il est quand il invente. Ainsi une illusion orgueilleuse sur notre rôle nous a conduits à des illusions d'un autre ordre. Nous avons imaginé, et le modèle que nous nous étions forgé de nous-même, des êtres imaginaires qui

iont créé et qui président à l'univers sans bornes, tandis que cet univers infini est la source môme de toutes > choses, de l'homme et de ses œuvres. ^Ê

162 F. DURAND DESOIIMEAUX.

Ce n'est pas la divinité qui a fait l'homme, c'est l'homme qui a fait la divinité à son image. Dans tous les temps, d'ailleurs, la société céleste n'est que le reflet de la société terrestre, égalitaire quand règne l'égalité, aristocratique quand domine une caste chez les peuples qui mettent ainsi dans leurs croyances à la vie future ce que leur donne et leur montre la vie réelle.

— La responsabilité n'est que l'efl'et ou le résultat attaché à chacun de nos actes et rattaché à cet acte ou bien à ce qui l'a produit. Je cours contre une muraille et je me blesse ; la blessure est la conséquence directe de ma course en avant. Si une force étrangère m'a poussé, la responsabilité revient à cette force, c'est à dire que l'eflet produit se rattache au mouvement rattaché à ma personne, laquelle se trouve associée elle-même à un mouvement externe. Si je n'aperçois pas le mouvement externe, l'effet obtenu s'associe seulement à un mouvement associé lui-même à un lieu interne. Le mouvement interne apparaît comme actif, parce qu'il a précédé le choc contre la muraille et la blessure. Il n'y a rien autre chose dans la responsabilité. Comme le mouvement interne peut être associé à un grand nombre d'autres phénomènes internes qui l'ont précédé, la responsabilité est plus étendue, plus complète, plus haute, selon que les phénomènes internes avec lesquels s'enchaîne le phénomène final sont plus multipliés et plus élevés dans la hiérarchie des phénomènes.

Il y a injustice quand nous attribuons la responsabilité à une personne, quand nous associons tel acte à la personne de Pierre, tandis que cet acte doit être attribué à Paul ou à une force étrangère dans tous les

ÉLÉMENTS »E LA MORALE. 163

cas à Pierre, ou bien lorsque nous associons cet acte à une intelligence normale que nous supposons exister chez Pierre, tandis que cette intelligence est déréglée et que l'acte se rattache à des mouvements qui ne se rattachent pas à des délibérations d'ordre moral. Eu fm de compte, si nous considérons que l'homme tient par mille rapports au milieu qui l'entoure et dont il dérive, la responsabilité doit toujours s'étendre au milieu ambiant social, aux ascendants, à la nature avec laquelle nous communiquons tantôt directement, tantôt pai- l'intermédiaire de la société de nos proches et de nos ascendants. Le dernier chaînon de la responsabilité se trouve toujours dans l'immensité de la nature.

La loi sociale formule les responsabilités, rattache tel acte à tel mouvement dans une telle personne; elle est mal faite, elle est fausse quand l'association ainsi formulée ne correspond pas à la réalité naturelle ; elle est mauvaise, quand, par suite des modifications qui se sont produites dans les membres de la société, des phénomènes et des rapports nouveaux se sont produits que la loi sociale néglige quand elle devrait s'en occuper.

On le voit, la responsabihté, le système pénal doit varier avec les idées que nous nous faisons de l'homme et de ses rapports avec le reste du monde. S'il est considéré comme isolé, comme animé d'un mouvement propre, comme doué d'une àme ou d'une énergie spontanée, comme une entité de libre arbitre, la loi sociale traduisant ces idées lui fait porter toute la responsabilité et l'accable. S'il est considéré comme relié au système des choses, la responsabilité le traverse pour aller au cœur même de la nature où elle a sa source.

iOi F. DrRANT) DESOUMEAUX.

Dans la première conception, il fallait supprimer directement le criminel puisqu'il était mauvais par lui-même; dans la seconde notion, il faut agir sur le milieu ambiant et sur ses rapports avec Thomme pour empêcher que celui-ci ne puisse faire, dans le milieu naturel ou social, les mouvements, les actes qui pourraient nuire à la société ou bien à lui-même. Quand il nous apparaît qu un homme a reçu de ses parents les plus mauvais exemples, quand il n'a pas trouvé autour de lui les moyens d'accomplir ce que la société regarde comme le bien, nous sommes moins sévères pour lui; nous le déchargeons d'une partie de la responsabilité pour la reporter sur ses parents, pour l'étendre jusqu'à eux. Les lois de Thérédité, les lois de la société mieux connues ont amené nécessairement un adoucissement dans la législation pénale. (Chapitre : Comment la découverte des lois de l'hérédité doit apporter une modification dans le système pénal. — Recherche de ce qui a été fait dans ce sens. Symptômes, etc.) Elles n'ont pas diminué notre horreur du mal ni les précautions que doit prendre la société pour se préserver, mais elles ont fait porter la responsabilité du mal sur les ascendants, sur la société, en même temps que sur l'agent criminel, sur l'auteur immédiat du crime. L'indulgence, la pitié ont enfin pénétré dans l'àme des législateurs le jour où ils ont compris que l'homme n'est qu'un agent, et que la dernière raison des choses, c'est la nature. La nature a placé la douleur ou la peine à tous les degrés de la voie par où chemine le mal. Je marche contre une muraille, j'éprouve un choc et une douleur. Pierre exerce des violences sur Paul; immédiatement Paul repousse l'agression. Il la repousse par des actes physiques et par tous ces mou-

ÉLÉMENTS DE LA MORALE

vements plus délicats qui partant du regai'd, de la voix, de toute la surface de l'être, constituent la répulsion et le mépris. Cette résistance physique, cette répulsion morale est une loi de la nature. Elle existe toujours là où se produit un acte d'agression. La loi sociale ne fait que proclamer cet état de choses et le réaliser quand elle se charge de la répression du criminel.

11 faut ensuite mettre Pierre dans les conditions voulues pour qu'il ne puisse plus nuire et pour qu'il puisse s'amender. Il y a là une obligation naturelle et par suite sociale, puisque nous ne pouvons pas considérer Pierre sans reconnaître en lui notre semblable et associer à sa personne les sentiments de conservation que nous associons à notre propre personne.

L'humanité, la pitié, la bienveillance, la sympathie ne sont que des variétés de la justice. Le criminel ne nous fait pas oublier l'homme, et. si, par les points qui le séparent de nous, il s'attire notre condamnation — il est étranger — par les points de ressemblance plus nombreux encore que ceux de séparation, il obtient notre pitié, noti-e désir de le voir s'amender et, quand il s'amende, notre pardon. Imitant la nature, interprètes de ce qui se passe toujours sous nos yeux, nous n'avons qu'un droit sur le criminel, celui de la résistance et de la douleur, condition même de cette résistance ou répression, associée à son agression. La nature ne fait pas autre cliose ; si le criminel attente à notre existence même, notre répression peut aller jusqu'à lui ôter son existence, si cela est nécessaire pour protéger la nôtre, mais seulement dans ce cas. La nature n'emploie jamais des douleurs inutiles au but qu'elle poursuit. Une douleur est attachée à un

élément répulsif, mais elle n'a pas multiplié les douleurs autour (le cet élément. Notre répression elle-même porte avec elle la douleur que la nature lui associe; nous n'avons pas le droit d'y ajouter une nouvelle douleur. Nous ne pourrions le faire qu'en vertu d une fausse conception, comme cela se produit souvent dans la société, de la nature d'un acte et d'un individu criminels.

C'est sous l'inspiration de la colère et de l'esprit de vengeance que l'homme ajoute des douleurs à la douleur naturelle résultant de la répression naturelle. Celui qui réprime au moment où il cède à la colère devient criminel à son tour. Notre système de répression sociale est encore grossier, puisque la nature de la répression ne varie pas avec la nature du crime. Le voleur est réprimé comme l'assassin. La même colère et la même haine ont fait inventer les mêmes moyens de répression. Le traitement infligé au voleur doit difl^érer grandement du traitement infligé à l'assassin. De plus, on jette les criminels les plus différents dans la même prison. On applique le même mode d'emprisonnement, de coercition et d'amendement à des actes dont la nature diff'ère profondément. On n'a guère trouvé le moyen de les différencier que par la durée de la peine. Ce. système est très grossier. A chaque nature de délit devrait être appliqué un mode particulier de répression et d'amendement. — De même, l'éducation des enfants n'emploie que des moyens très limités. La nature ne procède pas ainsi. A chaque acte mauvais elle oppose une l'épression qui varie avec lui.

Une égalité brutale dans la peine est établie entre des individus très inégaux dans le crime.

ËLËUENTS DE LA HORA.I.E

Un pas a été fait dans cette voie. Les délits commis par la voie de la presse paraissent devoir subir un traitement pénal différent de celui qui est appliqué

aux autres délits.

Saiiil-Julinn, 7 décembre i378.

La croyance à la fatalité ne peut pas se scinder; nous devons nécessairement croire, si nous pensons que les choses sont gouvernées par une inflexible nécessité, que la fatalité, comme elle n'a pas été ordonnée par nous, nous appelle aussi bien à l'activilé qu'au repos, et que par suite il ne nous appartient pas de détei'iniiier la ligne de conduite que nous devons suivre. Ce sont les éléments du monde extérieur, ce sont les idées dont les éléments sont empruntés au monde extérieur, ce sont nos rapports avec les éléments du monde extérieur, qui déterminent nos actes, et non pas je ne sais quelle entité volontaire, arbitraire et capricieuse.

Dans l'état rudimentaire et grossier de notre science actuelle, un esprit doué de quelque observation peut déjà prévoir dans leur ensemble les actions d'un homme qu'il a pu étudier. 11 prévoit ainsi parce qu'il sait que les mêmes circonstances étant données pour cet homme, le même état moral et mental paraissant chez lui, le rapport de ses états antérieurs entre eux et de ses états extérieurs avec les éléments extérieui's du monde et de la société, s'ils se produisent tels qu'ils se sont produits antérieurement, amèneront les mêmes

etïets. La réunion des mêmes conditions produira les mêmes résultats.

Il y a mieux : nous pouvons prévoir, avec une exactitude absolue, certains états particuliers de la conduite humaine. Par exemple, étant donné un homme qui a contracté Thabitude de s'enivrer, nous pouvons affirmer que, si aucune circonstance ne vient changer les habitudes de cet homme, et si cet homme se trouve dans les conditions voulues pour qu'il puisse satisfaire sa passion, il s'enivrera. Notre prévoyance pour les autres phénomènes de la nature n'est pas autre. En chimie, nous affirmons à l'avance le résultat d'une expérience, pourvu que toutes les conditions, dans lesquelles un résultat antérieur a été obtenu, se trouvent réunies. Dans un grand nombre de cas nous pouvons donc prévoir quelle sera la conduite de l'homme, étant données certaines circonstances qui pourraient elles-mêmes être prévues, et ainsi de suite, comme nous pouvons prévoir les résultats d'une combinaison chimique.

Si donc nous pouvons prévoir avec exactitude un cas particulier de la conduite humaine, nous pourrions prévoir l'ensemble des actions d'une vie, si nous connaissions aussi bien les conditions qui gouvernent l'ensemble et l'enchaînement des phénomènes constituant une existence humaine, que nous connaissons les conditions susceptibles de régir un cas particulier.

— Souvent nous nous réveillons avec un fond de tristesse, dans l'état de veille nous trouvons en nous de l'amertume. Ces tristesses sont isolées de tout autre phénomène. C'est une preuve que la douleur peut être isolée et peut être perçue comme isolée des phénomènes auxquels elle a été associée dans la nature, que par

suite elle ne fait pas qu'un avec ces piiéiiomènes, qu'elle en est distincte. Après avoir éprouvé cette impression de douleur, nous retrouvons ensuite, à l'aide d'une recherche, les phénomènes auxquels elle a été associée.

Si le mal, si la douleur l'emportaient dans les états divers de notre existence, l'idée de ce mal s'associant à l'idée de notre prochain, nous lui souhaiterions, nous lui ferions le mal qui est en nous à l'état habituel. Mais une des preuves que le bien, que la satisfaction dominent en nous, c'est notre bienveillance envers nos semblables.

La bienveillance est plus générale que la haine; c'est là une des preuves que le mai n'existe dans le monde qu'à l'état d'exception. Ainsi, une raison individuelle nous pousse à faire du bien à nos semblables, à réaliser, associée à leur personne, la satisfaction de la nôtre. Il y a en outre une raison d'ordre individuel qui nous pousse dans cette voie. Comme le monde manifeste que la somme des états heureux l'emporte dans tous les êtres sur la somme des états douloureux, nous voidons en général ce bien qui existe dans le monde de préférence au mal, le mouvement même de l'univers nous incHne à accomplir le bien. Enfin, comme le bien, la douleur est associée à des mouvements répulsifs ; les éléments du monde sei-aient dans un choc perpétuel, s'entre -détruisant sans cesse, si la douleur l'emportait.

Il résulte des enseignements que nous donne la vue jetée sur le spectacle du monde, que la récompense peut être un moyen, mais qu'elle ne doit pas être un but. Maintenue dans ces limites, elle peut servir d'abord parce qu'elle se rapproche des atfi'aclions et

(les satisfactions naturelles pour tourner nos mouvements vers le but que nous devons atteindre. Il en est de même de la peine, qui est un moyen pour pousser vers un but, pour détourner d'un autre, mais n'est jamais un but, à moins qu'elle ne soit la satisfaction de notre colère, de notre vengeance et de notre passion. Nous devons nous arrêter dans la voie de la répression et de la pénalité aussitôt que le moyen répressif et que la peine ne sont plus utiles à notre protection. Quand le coupable ne nous fait plus souffrir, la bienveillance, la sympathie reprennent leurs droits, et nous ne voyons plus en lui qu'un homme auquel nous souhaitons le bien qui existe ou que nous souhaitons pour nous.

De même que la peine peut être le but de celui qui est animé par la colère et le désir de se venger, de même la récompense peut être un but pour celui qui agit par pure bonté. Heureux, il associe son bonheur à l'idée de ses semblables et cherche à réaliser extérieurement, dans la pratique, cette association qui s'est produite en lui. La bonté dérive du bonheur. Un homme bon est toujours un homme en qui le bonheur et le bien l'emportent sur la souffrance. La bonté, c'est la bienveillance en action extérieure.

Toutefois, comme la règle générale de la nature est que le plaisir est proportionné aux efforts faits pour l'obtenir, l'exercice de la bonté pure, l'abandon sans discernement à tous les mouvements du cœur, pourrait avoir pour résultat de fausser l'ordre niaturel des choses. Il conviendra, sauf les exceptions confirmant la règle, que la bonté s'exerce avec discernement et qu'elle place autant que possible ses effets heureux là où se trouve l'effort et le mérite.

ÉLÉMENTS DE LA MOBALK. 17i

Les joies les plus hautes, les plus étendues, les plus durables, sont celles, avons-nous dit, dont l'acquisition nous coûte le plus d'efibrts. Efforts sans nombre pour nous arracher à tous les mouvements attractifs et répulsifs, liés à des douleurs ou à des plaisirs qui conspirent pour nous détourner du but plus élevé vers lequel nous devons tendre. Par exemple la succession des phénomènes, le vaste enchaîneraent en face desquels nous met la science, sont une source de force presque inépuisable. Combien de résistance ne faut-il pas vaincre, quels obstacles à surmonter pour arriver à la contemplation permanente et durable des pliénomènes que nous montre la science !

Le mérite n'est sans doute que la puissance, la force dans les mouvements de l'ordre appelé moral ; le démérite, c'est la faiblesse dans les mêmes mouvements. Lorsque je lutte, à l'aide d'un mouvement interne réagissant dans les organes, contre un mouvement répulsif associé à un élément douloureux dans un objet externe, j'accomplis un mouvement plus ou moins puissant; ce mouvement interne accompli contre un mouvement externe qui me repousse , mouvement interne qui me conduit souvent à un élément douloureux, c'est l'effort; dans cet effort, le mérite est d'autant plus grand que l'effort est plus puissant, le mérite n'étant que la puissance du mouvement ou de l'effort; et d'ordinaire la douleur éprouvée est d'autant plus grande que l'efToil a été plus grand, puisqu'il n'a été aussi grand que pour vaincre l'énei^ie proportionnelle du mouvement externe répulsif, lequel est lui-même alors en proportion du degré de doulem* qui se trouve dans l'objet qui nous repousse.

' Quand on dit : cet homme a beaucoup souffert pour ^|

472 y. DURANU DESORMEAUX.

arriver à ce résultat, il a un prand mérite, il ne faut pas croire, comme on le pense généralement, que le mérite est dans la souPTrance éprouvée; le mérite est (kns l'elTort accompli pour vaincre le mouvement répulsif opposé par un objet quelconque; il est vrai qu'il est dans un rapport avec la souffrance, puisque la plupart du temps le mouvement répulsif externe était propre à la souffrance que l'objet était capable de nous causer, soulîrance que nous avons dû éprouver après avoir vaincu le mouvement (pii nous éloignait d'elle.

De même, pour résister à un mouvement attractif qui nous porte vers un objet A agréable, il faut faire le sacrifice de ce plaisir, puis déployer un mouvement plus fort pour vaincre les mouvements répulsifs qu'on trouve sur la voie B que nous devons parcourir. Le mérite se trouve ici dans l'effort, dans le mouvement accompli pour vaincre le mouvement externe B, qui nous repousse loin du but G, vers lequel d'auti*es mouvements, il est vrai, nous attirent. Mais comme une partie de notre force, de notre mouvement, est déjà employée dans l'état qui nous attire vers A, il en résulte qu'il doit exister en nous une accumulation de forces ou mouvements plus grands, puisqu'il nous faudra encore une force nouvelle pour vaincre les obstacles en B et parvenir ainsi à céder à l'attraction de C. La force à employer est donc plus grande quand, pour céder à une attraction en C et vaincre un obs-, tacle en B, nous sommes encore sollicités par ui attraction en A, qui nous communique son mouvemi en sens contraire de celui qui doit triompher pour atteindre C. 11 y a donc un plus grand mérite, un plus grand effort à atteindre C quand on est attiré en A, que

ÉLÉMENTS DE LA MORALE, 473

lorsqu'aucune attraction n'est exercée sur nous qui nous empêche de tendre vers G.

La comparaison rend nos plaisirs ou nos douleurs phis vifs; elle n'en change pas la nature. Je passe d'une atmosphère froide à une atmosphère tiède ; une comparaison se fait entre les deux phénomènes, et nous sentons plus vivement l'atmosphère tiède que si nous y étions plongés depuis longtemps. En outre, les organes qui ont perçu longtemps le même phénomène ne le perçoivent plus, au bout d'un certain temps, avec la même énei^ie, ou bien ils ne le perçoivent plus du tout, à moins qu'Us ne perçoiveut la lassitude, la fatigue, l'ennui, la satiété.

La privation d'un plaisir n'est pas une douleur. Seulement la privation d'un être que nous aimons nous laisse face à face avec des objets inanimés, avec des lieux solitaires dans lesquels nous percevons un ennui d'autant plus vif que nos oi^anes n'y sont pas encore habitués, ne sont pas blasés sur cet ennui, comme ils se blasent sur tout ce qu'ils perçoivent habituellement. Le plaisir et la douleur marchant de pair, sont habituellement opposés l'un à l'autre, parce que sans doute ils sont liés dans la nature. Ce sont les mêmes organes sans doute qui perçoivent le plaisir ou la douleur, et dans la nature l'élément désagréable est toujours placé très près de l'élément agréable, de telle sorte que l'un succède habituellement à l'autre, comme le froid succède au chaud. Il y a une liaison externe entre les phénomènes qui explique la liaison interne, comme aussi dans la grandeur et la petitesse qui sont des variétés de la taille, de l'espace. Le plaisir et la douleur sont des variétés de la sensibilité; le beau et le laid sont des variétés du sentiment esthétique. Le

physique et le moral sont les deux pôles d'une même organisation. Le froid et le chaud, le beau et le laid, le physique et le moral, sont reliés l'un à l'autre comme le sommet l'est à la base.

Il n'y a pas un phénomène dont nous ayons conscience, dont nous ne puissions observer l'origine dans les sens et dans les éléments extérieurs. Il y a des ébranlements, comme les battements du cœur, qui sont des phénomènes consécutifs, mais dont la source n'en est pas moins dans un mouvement externe, dans un coup qui nous a frappés.

Chez les peuples dont l'éducation est encore rudimentaire, il ne faut pas enlever tout d'un coup aux hommes les récompenses artificielles ou l'espérance de celles-ci, alors qu'ils ne sont pas encore devenus capables de goûter le bien réel. On les réduirait au désespoir. Ainsi, ruiner tout d'un coup la croyance aux récompenses futures chez ceux qui ne peuvent encore percevoir le bonheur attaché aux buts divers vers lesquels nous avons le devoir de tendre, serait un acte inhumain. Mais nous devons affaiblir dan^ les esprits la croyance aux récompenses futures, paradisiaques, à mesure que nous les formons, pour concevoir le bien direct et immédiat attaché à tout acte vertueux.

Conformer ses actes à Tordre du monde porte avec soi sa récompensé.

Paris, 6 novembre 1872.

La contemplation assidue des choses étemelles réduit à ses justes proportions le sentiment des biens et des maux. Nos souffrances et nos joies ont leur importance puisqu'elles existent, mais elles finiront

ÉLÉMENTS DE I.A MORALE

demain; voilà cpii réduit cette importance sans cependant la supprimer. Ce qu'il y a de mieux, c'est de conformer ses actes à la justice, c'est à dire à l'ordre général du monde. C'est une doctrine vraiment matérialiste d'inventer, en dehors du plaisir attaché à l'accomplissement du bien, un système de récompense. Pour celui qui sait la goûter, la contemplation et l'accomplissement de ce qui est juste est la satisfaction suprême. Que sont des maux dont il faut toujours voir le caractère passager, à côté de cette contemplation qui ■ nous fait pénétrer dans le secret des lois infinies !

11 faut développer loutes les faciuKës à la. fais.

Saint-Julien, 4 décembre 1872.

Aucune portion de l'être humain ne doit être sacrifiée. Une société d'ascètes serait une société qui se tournerait vite contre le hut que se propose l'ascétisme. Le propre de l'être intelligent, c'est de faire la part de chaque fonction, de saisir et de respecter toujours les rapports de chaque fonction avec l'ensemble.

Même sujet. — Des mystiques.

Saint-Tiilien, 21 seplembre 1873.

Les mystiques vont trop loin quand ils veulent supprimer toute espèce de plaisir des sens. Ils marchent d'ailleurs contre le but qu'ils se proposent. Les simples données de la raison indiquent que si l'on ne fait point aux phénomènes primitifs de l'organisation une part suftisante, les phénomènes supérieurs, privés de base et d'aliment, ne peuvent plus se former.

Quand des moralistes comme Bossuet ou Fénelon recommandent le détachement absolu, le retranchement complet de tout plaisir sensible, ces hommes de génie ne parlent pas au nom de Tidée supérieure, la plus élevée possible, qui retrouve, dans la série des I)hénomènes inférieurs, les conditions qui ont déterminé son apparition et qui prescrit par là même de maintenir l'existence de ces conditions dans les états successifs de l'organisation humaine. Bossuet et Fénelon, dans leurs conseils spirituels marqués d'un caractère exclusif, ne prennent point leur point de départ dans l'idée supérieure dont nous nous occupons. Ils partent d'une idée exclusive, d'ordre inférieur, qui les mène à l'erreur.

Le plaisir ne doit jamais aller au delà du besoin.

Paris, 21 septembre 1872.

Aux yeux du devoir comme selon le développement organique qui n'est pas contrarié par les influences fatales du miUeu, le plaisir ne doit jamais dépasser le besoin à satisfaire.

C'est la poursuite du bien qui importe.

Paris, 2 juin 1876.

L'homme et la société sont en marche vers un but idéal; mais comme Montaigne dans ses voyages (citation), ils atteignent leur but à chaque instant s'ils accomplissent leur devoir moral. Aussi peu importe, dans l'harmonie des desseins éternels et au point de

ÉLÉMENTS DE LA MORALE. 477

vue de la justice, que le but idéal ne soit pas atteint pourvu qu'il ait été poursuivi d'une manière inflexible.

Le moi se diminue en ne recherchant que lui-même.

Brienon, 13 août 187G.

Le moi a pour mission propre d'aider à l'accomplissement des lois tirées de la nature des choses. Chaque fois qu'il parait se rechercher, plutôt que l'application des principes aux éléments ofl'erts par le milieu, il met en lumière sa petitesse. Cette petitesse ne se montre jamais que lorsqu'il réclame et prend la louange pour lui et non pour l'œuvre à laquelle il concourt.

Idée d'une morale purement scientifique.

Saint-Julien, 4 septembre 1877.

Des destinées nouvelles, établies sur des idées plus vraies, s'ouvriront encore pour l'humanité. Le culte des idoles ne communique aucune supériorité aux peuples barbares. L'idée d'une divinité, formée à l'image de l'homme, pénétrée de ses idées bornées ou fausses, travaillée de ses passions, peut, par la crainte ou l'amour qu'elle inspire, singulièrement troubler les imaginations humaines et les rapports de l'homme avec la nature et ses semblables. Une morale plus pure sortira d'idées plus exactes. Quelle autorité plus grande peut s'imposer aux hommes, que celle de Tenchainement éternel des phénomènes?

it lâ

I>« mal n'est possible que par la méconnaissance de Tinfini et de ses lois.

Saint-Julien, 6 septembre 1877.

La perception de Tinfini, de Tordre immuable et éternel, révélé par le spectacle de l'univers, ne peut exister que dans une intelligence maîtresse d'elle-même et maintenant son équilibre. L'homme qui cède à la passion, est aveuglé par elle, il ne voit plus qu'elle et ne peut plus percevoir l'enchaînement étemel des phénomènes. Nous faisons donc le mal en vertu de lois nécessaires, mais dans l'instant où nous le faisons nous ne pouvons pas apercevoir la nécessité et l'infini.

— Dans les cités, dans les nombreuses réunions d'hommes, dans les milieux où chacun est gouverné par son égoïsme et les passions les plus variées, la succession des visages tourmentés, le bruit des paroles vaines remplit notre intelligence, lui fait perdre de vue ces rapports constants et éternels des phénomènes que les champs nous montrent à chaque pas.

Telle religion, telle politique; la science impersonnelle des lois de la nature assure le règne de la loi dans la société.

Saint-.Tulien, 5 septembre 1877.

Les peuples primitifs, reconnaissant partout l'action inévitable des forces naturelles, les personnifient à l'image de l'homme. C'est la constatation et l'idée des puissances naturelles dont l'homme subit la loi, dans sa vie et dans sa mort, qui donne naissance aux premières idées de la divinité.

La société civile est formée à son tour sur le type de l'organisation religieuse. A une divinité qui promul-

ÉLÉMENTS DK l.A MORAI.K.

gue des lois souvent arbifi'aires, correspond, dans les sociétés humaines, un homme qui devient loi vivante, qui fait la loi. Quand nous croyons au contraire que les lois de l'univers, découlant de l'infmi, sont infinies et inflexibles, nous aspirons à établir dans les sociétés humaines le régne impersonnel et exclusif des lois découlant de la nature môme des choses. A ce point de vue, Montesquieu, par VEsprit des lois, a singuhèrement fait pour l'établissement du pouvoir impersonnel.

Ce qu'on appelle la loi dans les sciences naturelles, n'est qu'une nouvelle attestation de l'infini. Nous apercevons un rapport souvent invai-iable avec les phénomènes, rapport tel qu'il se reproduit toujours et tel que nous n'en pouvons pas supposer un autre, les conditions d'ailleurs étant les mêmes.

Quand nous conformons notre conduite aux lois découvertes dans l'univers, nous pouvons juger de l'infini par l'intelligence qui le voit, par la volonté qui le réalise. Si nous nous détournons de ces lois soit par la défaillance de la volonté, soit par celle de la conception, nous accomphssons encore les lois éternelles du monde, mais nous ne les voyons plus; nous sommes privés de la joie la plus haute, la plus pure et la plus durable (puisque l'infini est toujours à notre portée) que nous puissions goûter.

Le savant, dans son laboratoh'C, poursuit l'infini. Il en renouvelle l'idée en lui par le renouvellement de ses expériences.

Lorsque nous tombons en poussière, nous avons encore la confiance que nous sommes entraînés dans des combinaisons infinies, dont le maintien, que nous devions continuer à les contempler ou ne plus les apercevoir, constitue noire pi'incipal intérél, notre priii-

cipal l)osoin, l)osc)iii supérieur à celui de voir et de comprendre.

— Vouloir enfermer Tinfini dans le moi, c'est tout à fait conlradii^loire, c'est le limiter par les bornes de la })ersonnalilé, c'est le sui)primer.

Do la « circulation iiitoUoctnclle » ot do sos conditions.

Rambouillet, 3 janvier 1874.

Quiconque a toujours devant l'esprit la suite et l'encliaînement des faits, maintient en lui la circulation intellectuelle. Celui qui comprendrait le monde tout entier et le comprendrait toujours, celui-là jouirait dans son intelligence d'une sérénité et d'une santé I)arfaites. Nos troubles, nos souffrances, notre admiration exclusive, notre haine, nos douleurs et nos joies exagérées viennent de ce que nous ne comprenons pas entièrement. Si nous embrassions toujours l'ordre, la place et la suite des choses, dans chaque phénomène nous verrions toujours la conséquence d'un phénomène qui précède, la condition d'un phénomène qui suit, et toujours ainsi, nous ferions régner l'équilibre dans les opérations de l'esprit. Pot^r réaliser un état parfait, il faudrait que l'homme pût, en la saisissant tout entière et toujours, faire passer dans son intelligence l'harmonie de l'univers. Il n'est pas dans les rapports de l'homme avec les choses de situation qui soit de nature à nous rendre impossible la contemplation de l'enchaînement et du rôle des phénomènes.

ÉLÉMENTS DE LA MORALE. ili

S'irriter, c'est cesser de comprendre.

Paris, 5 mars 1873.

Irritation, raccourcissement ou suspension de la circulation intellectuelle.

Celui qui s'irrite ne comprend pas; il ne rattache pas le fait qui Firrite à ses causes ; il ne lui fait point sa part exacte dans le système des faits ; il n'en comprend pas le sens vrai.

Encore de la circulation intellectuelle et de ses effets.

Arcis-sur-Aube, 21 octobre 1872.

Il y a joie, satisfaction de Tintelligence, quand Tidée évoquée dans Tappareil cérébral est de nature à provoquer le plus grand nombre de phénomènes possibles, à favoriser par conséquent la circulation intellectuelle ; il y a douleur, peine, malaise, souffrance, quand l'idée évoquée est de nature à suspendre à un état les associations des phénomènes entre eux, à restreindre ou à suspendre la circulation intellectuelle.

Les idées qui nous font éprouver le plus gi'and plaisir sont celles qui sont capables de retentir le plus loin possible à travers les phénomènes de l'intelligence en les évoquant les uns après les autres, et en les évoquant avec la plus grande force et la plus grande netteté possibles. Dans la rêverie un certain nombre d'idées sont évoquées. Voilà pourquoi la rêverie est un état agréable, mais les idées ne sont pas très lucides ; voilà pourquoi la rêverie n'est pas l'état intellectuel le plus agréable.

De la douleur intellectuelle et de ses causes.

Versailles, 17 juin 1875.

L'iiilelligence souffre à cause de son ignorance ou de sa faiblesse. Elle s'appuie sur le périssable comme s'il était rimpérissable, au lieu d'être toujours prête à suivre dans leurs changements les choses sujettes à transformations ; elle les considère comme si elles ne devaient jamais varier, au lieu de donner aux phénomènes dans ses affections et dans ses jugements la place hiérarchique qu'ils occupent dans la réalité ; elle tombe du côté de ses penchants au lieu de les gouverner; elle suit ses premiers jugements qui lui sont inspirés par ses passions ou ses faiblesses, sans chercher à les agrandir et à les réformer ; elle ne voit pas la conscience immuable, elle ne rattache pas les choses à leur conscience (dans l'infini).

n faut vouloir ce que Dieu veut.

Paris, 30 mai 1876.

Quel que soit le trouble moral dont une intelligence est le théâtre, elle doit remonter de ce trouble aux vérités de l'ordre moral et par le moyen de ces vérités se fixer dans la notion de Dieu. Quand l'esprit saisit l'enchaînement entre l'idée de Dieu et les idées inférieures qui se produisent en lui, il saisit par là même le mode de l'action divine sur les phénomènes du monde. En conformant sa volonté à l'action ainsi perçue par son intelligence, l'homme réalise l'idéal de la sagesse et de la justice.

La sensation doit êlic non supprimée, mais dominée et (ransfortnée en volonté .

lîar-Eur-Spine, 30 janvier 1868.

La force ne consiste pas à supprimer les sensations, les impressions, les sentiments, mais à s'en rendre maître. Toute sensation doit devenir la matière d'une idée qui, à son tour, gouvernera cette sensation ou d'autres sensations. La sensation, le sentiment, reçoivent une force nouvelle de la transformation qu'ils subissent. Parvenus dans les régions sereines de la pensée, ils se pénètrent de grandeur et de puissance.

La sensation, le sentiment, sont de leur nature exclusifs, isolés; réalisés dans l'intelligence, en même temps qu'ils s'élèvent, ils deviennent sûrs d'eux-mêmes, se comparent à d'autres sentiments et à d'autres sensations ayant suLi une transformation analogue, disparaissent ou grandissent dans ce rapprochement, et soit qu'ils demeurent, soit qu'Us s'effacent, profitent des forces qu'ils absorbent en eux ou reportent leurs forces à d'autres idées et de\ieiinent ainsi essentiellement féconds. L'intelligence et la liberté triomphent de la fatalité ou plutôt la transforment, la gouvernent et la font servir au progrès.

Toutes les fois que nous sommes emportés par nos sensations et nos sentiments, si légitimes qu'ils soient en apparence, nous subissons l'empire de la fatalité. Nos tristesses, nos joies, nos douleurs, nos amours, il faut que nous les voulions dans l'instant même où nous venons de les ressentir.

L'habitude des hautes contemplations nous rend par degrés moins sensibles ou jjIus difiiciles dans nos sentiments ; en tous cas, elle fait sei"vir ces sentiments au

48i F. DURAND DESORMEAUX.

travail et au progrès de rintelligence, qui les gouverne ou les repousse après les avoir subis. Mais il suffit très souvent de les avoir repoussés une fois pour avoir triomphé à jamais de leur fatalité. D'autres .sentiments (pii n*ont pas encore été éveillés, d'autres objets qui n'ont j)as encore été entrevus, pourront nous solliciter à leur tour; les épreuves antérieures nous semront encore pour celles-ci, jusqu'au jour où, après avoir tout éprouvé, notre intelligence régnera définitivement sur tous nos sentiments.

Tel est le fond de la morale stoïque. — Voir aussi un chapitre de Pascal sur le bon usage des maladies.

Même sujet.

Rambouillet, 3 janvier 1874.

Un état parfait pour l'esprit serait celui où les phénomènes s'enchaîneraient dans l'intelligence comme ils s'enchaînent dans l'univers. Nos troubles intellectuels ont toujours leur source dans une ignorance ou dans une eri'eur.

n faut savoir choisir, suivant les cas, entre la lutte et la résignation. — Dangei's de l'impatience.

Saint-Julien, 12 octobre 1876.

En présence d'une action ou" d'un phénomène qui nous choque, il faut considérer rapidement s'il convient de lutter, de résister et de supprimer l'obstacle, ou si au contraire cet obstacle est d'une nature telle que la lutte est inutile. Dans les deux cas, il n'y a qu'à conformer sa volonté à des nécessités que nous n'avons pas faites et qui tiennent à l'ordre éternel du monde.

ÉLÉMENTS DE LA MORALE. 485

Quand elle dure, Timpatience, dont le point de départ est légitime, concentre toute la force du sang sur un point de l'organisme, supprime les rapports entre les idées, interrompt la circulation intellectuelle et nous fait perdre de vue le principe directeur de nos actes.

Ne faites rien, la nature elle-même se chargera d'expulser cet élément vicié, cet homme tombera comme la carie qui se détache d'un membre blessé.

On ne peut changer tous les hommes; se résigner à les laisser tels qu'ils sont. — Vide du cœur. — Résignation.

Paris, 20 février 1874.

Compagnies où les préoccupations sont différentes des nôtres, mais compagnies auxquelles vous ne pouvez vous soustraire : cherchez à mettre dans leurs esprits vos préoccupations, mais dans la mesure où ces esprits sont accessibles à ces préoccupations. Quand on ne peut agir sur les événements ou sur les personnes, considérer les événements et les personnes par le côté où ils se rattachent à l'ordre général.

— Nous avons beau jeter dans notre humanité tout ce qu'inventa l'humanité pour adoucir et consoler la vie, rien ne remplit les insondables profondeurs que nous portons dans notre sein.

— Je suis préparé à tout, parce que tout est fixé à l'avance.

Pourquoi le travail console. — Harmonie du monde. Sa contemplation donne la paix.

13 novembre 18G6.

Il n'y a qu'une manière de supporter la douleur, c'est de s'en distraire. Les livres de morale qui se

bornent à conseiller le courage dans les épreuves sont un reniùde dangereux. Ils me font l'effet du chloroforme, qui, pour un instant, nous empêche de sentir la douleur, sans la supprimer. L'action, un tmvail acharné, la recherche de la vérité consolent, parce qu'ils fortifient. L'étude verse dans l'âme sa sérénité, elle la ramène à des pensées plus calmes, elle l'empêche de se replier sur elle-même et de s'absorber dans l'objet de ses peines, en donnant un autre objet à ses préoccupations. Il faut attribuer notre faiblesse morale à l'effet d'une éducation qui ne nous a pas appris à combattre nos défaillances. Qui peut être fort en sortant de ce sommeil mystique dans lequel on nous conseille d'engourdir nos blessures, ou de ces éternels retours sur nous-mêmes qui nous font tourner dans un cercle stérile ?

Veut-on savoir pourquoi les sentiments de l'amour, avec toutes leurs faiblesses, tiennent dans notre vie une place inconnue dans l'antiquité, cela tient à l'influence prolongée du même système. Au lieu d'essayer de détruire une sensibilité exagérée en fortifiant notre âme par le travail et par l'activité intellectuelle, on tourne les élans de notre cœur vers un autre objet, sans chercher à les modérer ou à les détruire. On entretient précieusement notre faiblesse, et l'on arrîVe à former ainsi des générations malsaines, incapables de résister à un entraînement et livrées d'avance à toutes les misères et à toutes les exaltations des sentiments tendres.

— L'accomplissement éternel des lois du monde compose une harmonie, mais c'est une harmonie grave. Ces lois fixes, immuables, dont le cours ne saurait être suspendu, dont les effets ne sauraient être détournés

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