ÉLÉMENTS DR
ef sont irrévocables, nous confondent par le sentiment qu'elles nous donnent de leur puissance et de leur grandeur. Et cependant une fois que l'intelligence les a touchées, une fois qu'elle les a comprises, loin de se révolter ou de se désespérer, elle se plie sans efforts, avec une résignation naturelle, à l'action nécessaire des puissances qui gouvernent l'univers, si bien qu'elle paraît rencontrer ses satisfactions les plus vives, ses jouissances les plus élevées dans son adhésion aux lois et à l'ordre souverain qu'elle a compris. Connaissant jusqu'où peut aller sa puissance, elle ne s'élance pas dans un espace qu'elle croit sans limites, pour aller se briser, dès les premiers pas, contre le mm' d'airain de la l'éalité; pénétrée du sentiment de l'irrévocabilité avec laquelle s'accomplissent les lois, elle peut être attristée, mais n'est jamais surprise ni abattue, et ainsi l'bomme trouve dans celte contemplation le calme et la paix véritables; ainsi il n'est plus exposé à ces révoltes des grands esprits de notre siècle, auxquels les découvertes de la science avaient fait concevoir des espérances infinies sur la portée de l'esprit humain, transportés par la grandeur de leurs désirs, et désespérés, brisés, quand dans leurs rêves ils se sont heurtés contre toutes les puissances régulières et nécessaires du monde.
L'extrême ignorance et l'extrême connaissance reflètent toutes deux la sérénité de l'àme de l'homme, et l'état des peuples primitifs et des nations civilisées se ressemble, parce que l'ignorance des uns et la connaissance des autres les portent à s'incliner devant des lois dont les uns comme les autres sentent ou reconnaissent la nécessité. Les nations civilisées se transforment de cette manière, et nous reti'ouvons le calme et la paix des peuples anciens.
Ces lois s'accomplissent avec une inflexible sévérité; mais une fois que Tesprit les a comprises, il se courbe sous rinexorable main, quand il en est frappé, avec une tristesse empreinte d'un sentiment religieux. Et si elle ne se révolte pas, Tàme, une fois qu'elle s'est élevée à ces liauteurs d'où l'on découvre les puissances mystérieuses qui président au gouvernement du monde, ne peut plus en descendre; et, fixée à jamais dans cette contemplation, elle ne se fuit plus elle-même et ne demande plus aux vaines agitations de la vie un oubli et des distractions à ces éternels ennuis du siècle. Elle boit à leurs sources mêmes la tranquillité, le calme, la paix. Les deux vices les plus graves de l'esprit du temps, cette mélancolie poussée jusqu'au désespoir et cette recherche exclusive des jouissances matérielles et des plus folles dissipations, ces deux formes nées au fond d'un seul et même découragement ne sauraient plus abaisser ou exalter l'intelligence une fois qu'elle s'est rendu compte des limites infranchissables assignées à sa puissance, une fois aussi qu'elle a mesuré le champ dans lequel elle peut se mouvoir librement, — l'accomplissement du devoir.
La douleur n'accable que ceux qui n'ont pas subordonné leur pereonnalité à l'infini.
21 décembre 1878.
La douleur accable l'homme enfermé dans la contemplation de sa personnalité. Il déclare que tout est mauvais, parce que tout est mauvais en lui. Il n'a plus de ressource que le désespoir. Celui dont l'intelligence n'a pas fait à la personnalité une place exagérée, qui voit en lui un atome dans l'univers, qui voit l'ordre.
ÉLÉMENTS DE I.A MORAT.E. 189
riiarmonie, la jualico, le bonheur dominer dans les phénomènes du monde, si on les embrasse dans leur ensemble, du passé à l'avenir, du lieu actuel à l'infini, qui aperçoit dans cet ensemble la douleur comme une exception, celui-là souffre, mais il trouve dans l'harmonie qui l'entoure des consolations et des raisons de vivre.
L'être fort ne se console pas, mais il ne succombe pas non plus à la douleur; il la garde, mais il la domine.
Nous sommes condamnes à vaincre la souffi-ance par la souffrance, la travail par le travail. Telle est la loi de notre nature.
Vouloir supprimer le travail» la peine, la souffi'ance — quelle illusion ! Il faudrait détruire du même coup les conditions de la vie.
La pensée de l'infini rMuit à leur valeur nos souffi-ances cf nos joips. Un seul vrai bien, In satisfaction de la conscience.
6 novembre 1872.
La contemplation assidue des choses éternelles leduit à ses justes proportions le sentiment des biens et des maux.
Nos souffrances et nos joies ont leur importance, puisqu'elles existent; mais elles finiront demain, voilà qui réduit cette importance, sans cependant la supprimer. Ce qu'il y a de mieux, c'est de conformer ses actes à la justice, c'est à dire à l'ordre général du monde. C'est une doctrine vraiment matérialiste d'inventer en dehors du plaisir attaché à l'accomphssement du bien un système de récompenses. Pour celui qui sait la goûter, la contemplation et l'accomplissement de ce qui est juste est la satisfaction suprême. Que sont des
maux dont il faut toujours voir le caractère passager, à côté de cette contemplation qui nous fait pénétrer dans le secret des choses infinies !
L'idée de Tinfini, consolation suprême.
Saint-Julien, 42 juillet 1877.
C'est déjà un commencement de consolation pour ceux qui sont dans le malheur, de penser que la souffrance n'a pas fait d'eux ses élus exclusifs et que dans l'humanité beaucoup d'autres ont souffert, souffrent et souffriront. La consolation véritable se trouve dans la vue, non plus des autres personnes, non plus des autres souffrances, mais des causes et des effets dont l'enchaînement est éternel.
Il faut faire dominer tous les états de l'esprit par cette pensée qu'ils sont déterminés par des causes et des lois supérieures dont nous ne sommes que les instruments. Cette pensée met la modération dans nos désirs, calme notre impatience en face du but à atteindre, puisqu'à chacun des instants de notre existence nous atteignons un but, qui est l'état même dans lequel nous sommes, et qui est fourni par l'accomplissement des lois éternelles.
Par cette pensée, la douleur et la joie sont également modérées.
Nous sommes fiers d'être choisis pour l'exécution d'une grande œuvre; nous sommes résignés si notre tâche est modeste, et fiers encore puisqu'elle rentre dans l'ordre général et infini.
Les satisfactions d'une conscience claire, sûre d'ellemême, sont les plus hautes de toutes et les plus
ÉLÉMENTÎ5 DE LA. MORALE
durables. Rien ne dépasse cette joie quand l'homme découvre et aperçoit la chaîne qui relie ses actes à l'harmonie du monde. Il examine les faits, il en déduit les conséquences, et marche selon les indications conformes à l'ordre général. L'intérêt personnel n'est rien, l'opinion changeante ne compte pas. On trouve sa satisfaction et sa consolation dans cette conscience qui n'est que la vue nette du lien qui rattache l'acte à l'ordre.
C'est en servant la volonté de l'univers que l'homme exerce le mieux s« liberté.
Saint-Julien, 12 décembre -1871
Faire dominer les parties inférieures par les parties supérieures de l'homme, n'accorder aux unes que ce qui est nécessaire pour assurer le plus grand développement possible des autres et pour assurer le progrès de la race et du monde, voilà des indications précises, capitales auxquelles on doit s'attacher comme à un point fixe et transcendant.
Je ne puis pas imaginer un état dans lequel la beauté et le bonheur qui l'accompagne seraient plus durables. Il existe partout des bornes. Ce n'est rien encore; si le progrès nous donne des jouissances plus élevées, plus intenses, il nous donne des facultés plus grandes pour souffrir. Enfin, je ne puis pas chercher à échapper à l'état où je suis réduit, parce que la seule grandeur que je puisse atteindre, la seule imitation de la beauté réelle que je puisse mettre dans ma vie, consiste à accepter ma condition.
Poussé à travers l'existence par une force fatale, ma grandeur consiste à obéir à cette impulsion irrésistible,
102 F. DURAND DESOUMEAUX.
et c'est en me pliant à cette servitude que j'exerce le mieux ma liberté. Ainsi celui qui a vu dans chacune des molécules de ce monde sa raison, sa vie, son intérêt, qui fait entrer chaque parcelle de la force {générale dans ses calculs, qui voit comment tout se transforme, comment les phénomènes sortent les uns des autres, qui touche le lien par lequel ils sont indissolublement unis, qui se rend compte à la fois de sa force et de son impuissance, de son esclavage et de sa liberté, qui arrive à distinguer les conceptions de son esprit de la réalité elle-même, qui aperçoit enfin au-dessus du milieu mobile, changeant, passager, transitoire, toujours en voie de transformations, cet autre milieu éternel et infini d*où tout sort et où tout retombe, celui-là arrive fatalement à faire de l'indifférence la loi de sa vie.
Chercher à échapper à la vie, c'est sortir de cette indifférence ; lui donner un intérêt exclusif, c'est violer cette indifférence.
S'il existe un état superbe, vrai, qui se rapproche du bonheur comme de la vérité, c'est celui dans lequel, après avoir donné à son existence toute l'activité puissante dont elle a reçu le germe, on peut sentir chacun des battements de sa vie se heurter contre cette inébranlable muraille que trace autour d'elle l'indifférence.
Nul n'a droit au bonheur. Le monde ne peut être mal fait.
Brienon, il septembre 4880.
Vous jetez votre douleur, comme une accusation, à la face de l'ordre général de l'univers. Mais, où se trouve inscrit votre droit au bonheur perpétuel?...
ÉLÉMENTS DE LA MORALE
D'où vous vient ce modèle idéal de justice au nom duquel vous condamnez la justice générale?... Partie dans le procès, à quel point de vue vous placez-vous pour décider que votre souffrance atteste que le monde est mal fait? N'ouliliez-vous point que toutes vos idées de perfection vous viennent de ce monde que vous condamnez et que, par conséquent, la justice, la perfection, l'ordre, sont quelque part dans le monde extérieur, puisqu'il a imprimé en vous ces idées, reflets des phénomènes existants? N'oubliez -vous pas que vous faites partie de ce même univers, que s'il y a souffrance ici, en vous, il y a plaisir là, et que l'un peut compenser l'autre au point de vue général? N'oubliezvous pas que vous êtes une partie de l'humanité, non seulement de vos ascendants et de vos enfants, mais de vos semblables, et qu'il suffit que la somme des maux ne l'emporte pas dans la masse de l'humanilé sur la somme des satisfactions, pour que le sentiment de la justice soit satisfait? Vous vous révoltez contre la douleur, c'est votre droit ; mais avez-vous droit au bonheur? Si dans votre vie la somme du bonheur est égale à la somme des souffrances, la justice généi'ale est satisfaite, mais votre existence elle-même n'est qu'une partie du tout. Si dans l'univers les souffrances ne l'emportent pas sur les biens, la justice est encore satisfaite.
De Tordre gi' lierai,
Brienon, 21 septembre iSSO,
C'est par une opération de même nature que nous nous identifions avec l'ordre, avec les lois de l'univers. Cet ordre général s'impose dans notre intelligence et
détermine en nous des mouvements par lesquels i coopérons à cet ordre, soit que nous le proposions & J nous-mêmes, soit que nous nous fassions notre place, j légitime dans l'accomplissement des lois générales.
De la joie du sacrifice.
Caiinps, H novembre 1880.
On parle toujours de la joie du sacrifice, mais le
lel ■
iëafl }i»-^|
sacrifice, comme nous l'avons analysé, a son point de départ dans notre identification avec l'être pour lequel nous nous sacrifions; nous nous identifions avec i douleurs comme avec ses plaisirs. Comment, identifiés fl avec ses douleurs, pouvons-nous trouver quelque joiftl dans notre dévouement? L'objection s'évanouit devant^ une nouvelle analyse. Dans tout sacrifice, nous cherchons précisément à écarter la douleur de celui qui en est l'objet et à lui procurer du bonheur. C'est l'idée de la douleur écailée, du bonheur atteint par l'être objet d'un dévouement, qui est notre but final ou la cause finale du sacrifice. Donc, au fond de tout dévouement il y a un bonheur pour l'agent, le bonheur sublime résultant pour nous de la joie causée à un autre être. Quarid nous agissons pour l'accomplissement des lois de la nature, c'est encore le bonheur, le bien que nous poursuivons ; le bien nous apparaît comme le but ___ de la création, et nous concourons à sa réalisatîoiu I^H Tous les mouvements du monde comme les nôtrest^l nous paraissent combinés en vue du mal, de la douleur à écarter, du bien, du bonheur à atteindre. Tel est pour nous le sens dans lequel marche la création. Quand on embrasse tout le sysît'tne de l'univers, le bien apparaife^
ÉLÉMENTS DE LA MORALE. 1
comme la résultante. Du moins nous en jugeons ainsi et cela suffit, car nous n'avons pas le droit d'imaginer une réalité autre que celle perçue par nous.
Ri^soUitioiis morales.
Sailli-Julien, 5 octobre 1878.
Je ne veux pas d'autres passions en moi que celles nées des enseignements déposés dans mon intelligence par les spectacles éternels de l'univers infini.
J'aimerai la vie parce que tous les êtres, tous les éléments organisés en moi et autour de moi, montrent une tendance à la conservation de la vie; j'aimerai aussi la mort à son heui'e parce que la vue du monde et de moi-même m'enseigne qu'il y a un instant où tout ce qui a existé meurt et par conséquent doit mourir. Je combattrai les excitations de la personnalité et de l'amour-propi'e qui sortent de leur rôle pour substituer les fantaisies de l'imagination aux enseignements de la réalité dont elles voilent la face. J'aimerai l'harmonie, l'ordre, la justice, parce qu'ils dominent dans l'univers et dans mon oi^nisation ; je conformerai ma volonté aux forces et aux mouvements nécessaires et permanents de la nature tout entière. Je reconnaîtrai le mal à ce signe qu'il est une exception passagère; je le fuirai mais sans m'irriter contre lui, parce que s'il est un état exceptioimel, il est comme l'état général et permanent du monde soumis à des lois. J'accepterai avec résignation la maladie et la douleur que je ne pourrai pas éviter, puisque ces états sont encore conformes à la nature qui nous les montre comme des exceptions il est \Tai, mais comme des exceptions
inséparables des phénomènes accessibles à nos sens et recueillis dans notre pensée. J'aimerai mes semblables, mais en souhaitant pour eux, autant que pour moi, ce qui est conforme à la justice, à l'ordre établi par la nature.
Il faut se conformer à la volonté de l'univers.
Saint-Julien, !«' mai 1878.
Je conforme ma volonté aux mouvements éternels de l'univers, et je mets mon bonheur dans le spectacle et dans TaccompUssement des lois nécessaires du monde. Toutes les apparences sensibles qui m'entourent me révèlent cette volonté et ces lois étemelles, dont l'exercice de ma volonté propre n'est qu'une des parties.
L'idée du devoir et celle de la nécessité s'allient.
Saint^ulien, été 1878.
Idée d'action nécessaire des forces éternelles, idée du devoir chez l'homme, idées correspondantes toutes deux aux enseignements que nous donne la vue du monde et de notre rôle dans le monde, idées qui ne se contrarient pas, idées harmonieuses qui se soutiennent et s'ajoutent l'une à l'autre comme la suite au commencement : que l'imagination humaine ne nous brouille pas la vue avec ses fantômes.
L'infini flambe dans les étoiles sans nombre, il agit dans les forces incommensurables de l'univei's.
L obt'issance aux lois de 1 univeis toiuliliou Je tout repos.
Brienon, 12 août 1876,
La résignation devient possible et le mtil supportable fjuanr] nous apercevons dans le mal qui nous frappe l'acconiplissement d'une loi éternelle; le repos, pour l'intelligence, consiste dans la conformité des actes avec les lois envisagées comme immuables; si noua voulons lutter contre l'application de ces lois, nous le pouvons, car c'en est une aussi que nous puissions disposer librement de nos actes, mais dans ce cas nous sommes privés de la vue de l'ordre infini des choses ; nous nous emprisonnons dans notre propre personnalité, l'espace nous manque et nous nous brisons contre les barrières que nous avons élevées.
Chaque état de Tespril se contemplation se fiïe sur Vnn
s conditions et ses suites; quand la étals, Irritation, désespoir, etc.
Brienon, 8 août 1873.
Le christianisme parait avoir eu des vues très justes sur la place qu'il faut faire à cliacun des mouvements de l'àme, quand il invite à ne se reposer dans aucun élat de l'esprit — bien qu'il faille accepter cet état — mais à toujours apercevoir dans chacun des phénomènes les liens qui le rattachent à d'autres phénomènes et les liens qui rattaclient tous les phénomènes à l'ordre éternel des choses. Quand nous sommes blessés, U nous enseigne à fermer la blessure et à considérer dans l'événement qui nous frappe les propriétés par lesquelles il se rattache aux causes qui l'ont déterminé. Il rétablit ainsi la circulation morale et nous fournit
p. DUnAND DESOnMEATTX.
ties consolations dotit l'eflet est ceiiam. II est a dangereux de se reposer dans un état heureux da^ l'espiit que dans un état malheureux. Il faut toujours.] rattacher chaque état à ses conditions et à ses suites.
L'id^ d'inHiiî fevorise aa plus haut point l'activité de la peoEée, et pOP j suite peut remplir à elle seule le vide de l'intelligence, quand ses eidtants J habituels lui font de faut.
Paris, 14 dë(;einbre 1873.
Les idées d'éternité, d'infini tiennent une grande j place dans l'intelligence. Lorsque l'intelligence est'j atteinte dans quelqu'une de ses parties easentielles, et j quand elle ne trouve plus dans le milieu externe I ohjets destinés à satisfaire ses besoins hahituels, l'in- j telligence peut vivre des idées d'infini et d'éternité, s'y réfugier, s'y consoler; mais ces idées, si élevées, si 1 générales qu'elles soient, ont leur place à part dans 1 l'intelligence, elles ne peuvent la remplir tout entièi'e; ] elles peuvent se lier au système des idées qui ont- J servi à les former, elles ne prennent la place d'aucune 1 d'elles. Quand les théologiens disent que l'àme qui e goûté de l'infini ne peut plus vivre que dans cette' , pensée, les tliéologiens exagèrent, ils font à l'idée ' d'infini une place excessive. Ce qu'il y a de vrai, c'eat 1 que cette idée doit, par réaction, gouverner le système. J des idées, y maintenir l'équilibre et l'harmonie. La"] perfection de l'intelligence ne consiste pas dans la. i prédominance exclusive d'une idée, mais dans l'équilibre maintenu entre chacune d'elles selon la nature | de leur fonction et l'importance de leur rôle.
Sans doute, l'homme qui ne trouve plus dans IC' j milieu extérieur les éléments à l'aide desquels iL I
pourrait satisfaire certains besoins intellectuels, peut l'aii'e une part plus grande à l'idée de l'infini, de même que l'homme privé d'une jambe ou d'un poumon, marche ou respire avec la jambe ou le poumon qui lui restent, ou, pour faire une comparaison plus exacte, de même que l'iiomme qui ne peut plus marcher peut vivre surtout par le cerveau.
Les idées d'infini et d'éternité offrent cet avantage qu'elles sont entretenues et alimentées par tous les phénomènes du monde, de telle sorte que, tant que la vie cérébrale existe, l'inteUigence peut trouver dans le milieu externe les objets, les phénomènes qui alimenteront les parties intellectuelles où siègent les idées d'infini. L'idée de l'infini étant l'idée la plus élevée qui puisse se produire dans l'intelligence, il faut conclure de toutes ces réflexions sur sa place, sa nature et son rôle, que l'intelligence doit tendre sans cesse vers cette idée, et qu'elle doit se maintenir sans cesse dans les conditions voulues pour la retrouver ou la produire.
M^mp point dp vue.
Paria, 22 octobre 1873.
Les rêveries romanesques, les pensées mystiques, la recherche d'un idéal chimérique nous détournent et nous dégoûtent des devoirs ordinaires de la vie pratique. Tel n'est point l'effet de l'idée de la cause suprême, exactement comprise. Comme on retrouve cette idée dans tous les phénomènes du monde, les faits, même les plus grossiers, les œuvres les plus obscures peuvent nous procurer la perception de celte
idée. Par là, il ii'esl rien qui ne puisse s'ennoblir, rien (fui ne puisse satisfaire les besoins les plus élevés de rintelligence, puisque Tobjet de notre attention et de nos devoirs peut toujours être tel qu'il nous donne la vue de la cause suprême qui enchaîne les uns aux autres tous les phénomènes de l'univers, tous les actes de la vie.
Tous les actes se rattachent au bien de Funivers, comme toutes les pensées à la vérité ou à la cause suprême.
Versailles, 9 octobre 4874.
Le sentiment du bien procure des satisfactions aussi profondes, engendre des recherches aussi ardentes que la contemplation du vrai.
On prend l'habitude de chercher à rattacher les actes à leur sommet, comme celle de chercher à établir la liaison entre les vérités éternelles et les vérités particulières. De même que la contemplation des choses est une matière inépuisable d'observations destinées à augmenter en nous le domaine du vrai, de même les circonstances de la vie fournissent sans cesse à l'exercice de la volonté dans le sens du bien.
§ II. — De Za Sympathie,
La genèse des sentiments sympathiques doit être recherchée.
Brienon, 25 mars 1878.
Il est impossible de nier les idées et les actes désintéressés. Notre intelligence peut former une pensée, produire un acte, sans que cette pensée et cet acte
aient d'autres mobiles qu'eux -mêrncs. Mais il reste toujours à chercher comment ces idées conformes à la pure raison sont nées dans l'intelligence humaine. C'est une question distincte de la première, mais liée à celle-ci. Sous l'empire de quelles circonstances l'intelligence s'est-elle élevée à ces idées désintéressées en vertu desquelles elle agit actuellement? L'impossibilité de rester dans l'état correspondant au domaine de l'utile et de l'intérêt, n'a-t-elle pas forcé l'intelligence à produire des idées désintéressées? C'est là un des côtés de la question. Une fois produites, il est vrai, ces idées désintéressées peuvent n'avoir plus d'autre mobile qu'elles-mêmes.
Il faut prendre garde de confondre les services rendus avec espoir de retour et les actes d&intéressés.
Méry-sur-Seiiie, 4 octobre 1872.
Il ne faut pas confondre les mouvements passionnés mais égoïstes avec les mouvements désintéressés de charité, de dévouement, de justice. Il ne faut pas confondre celui qui donne un morceau de pain à un oiseau qu'il ne reverra jamais avec celui qui engraisse des volailles qu'il mangera. Dans un cas, l'intelligence ressent et comprend les besoins d'autrui, dans l'autre cas elle ne voit dans autrui que le lien par lequel il se rattache à sa personnalité, et c'est ce lien qu'elle maintient par les soins qu'elle donne à ce qui n'est pas elle.
F. DURAND DKSOBMEAUX.
Siiinl-Julien, 18 juin 1877.
Ce que nous recherchons, ce dont nous avons besoin, ■] ce que nous aimons dans un autre être, ce sont les j manifestations de nos propres idées. Par ces manifes- ' talions d'un autre être, nos idées s'expriment à l'aide de cet être comme eïles s'expriment à l'aide de nos propres organes ou de nos membres. Là est le véritable lien social. Autrui, dans le moment où la société j existe, fait partie de moi. L'idée de moi concret est! constituée par la perception de l'association entre tousJ les phénomènes dont l'organisme dans lequel s'opèreJ celte perception est le théâtre.
La synipathie augmente la joie et diminue la douleur,
Rambouillet, 4 novembre 1873.
De même que dans nos souffrances nous pouvoni ressentir une sorte de soulagement par la pensée quel les idées qu'elles éveillent sont partagées par une autre intelligence que la nôtre, de même nos joies devienneid plus vives par la pensée qu'elles sont ressenties pari d'autres. Elles se nourrissent, s'entretiennent et mf fortifient par la communication, c'est à dire par les signes qui unissent et associent nos pensées d'hommes à hommes. C'est ce qui explique pourquoi, dans un certain sens, les impressions d'une assemblée sont plus profondes, plus violentes souvent que les impressionel de l'individu isolé.
ÈLIÏMENTS VF. LA MORALE.
Lu sympathie repose sur une induction ou, en d'autres tcimes, sur une Saint-Julien, 9 aoùl 1877.
Des apparences identiques supposent des propriétés identiques chez les objets où ces apparences se produisent. Par exemple, aussi souvent que j'ai coupé des baguettes de sureau j'ai rencontré de la moelle à l'intérieur du bois. Quand je rencontre un bâton de sureau sans apercevoii' la moelle, la vue du bâton évoque nécessairement l'idée de la moelle, parce que le milieu estérieur m'a toujours présenté ces deux objets comme liés l'un à l'autre. Je ne puis pas faire une autre supposition, puisque l'expérience, le milieu extérieur, ne m'ont jamais fait voir ces objets qu'associés.
Ce qui est vrai pour le sureau l'est pour une infinité d'autres objets ; ce qui conduit l'intelligence à la proposition générale formulée plus haut.
La conception de ce qui se passe dans la conscience d'autrui repose sur une opération mentale de même nature. L'idée causée par la vue du sang coulant sous un instrument qui tranclie nos chairs est Hée à l'idée d'une certaine douleur. Si les chairs d'un de nos semblables sont coupées sous nos yeux avec effusion de sang, nous ne pouvons pas faire autrement que d'imaginer une douleur chez notre semblable, douleur identique à celle que nous avons éprouvée dans des circonstances identiques, par cette raison que le milieu externe, l'expérience nous ont toujours montré l'idée causée par la vue du sang associée à l'idée de la douleur et ne nous ont jamais montré un cas, à moins que les conditions n'aient varié, où ces deux idées n'aient pas été associées. La seule différence avec ce qui se passe
pour la branche de sureau, c'est que pour le sureau nous pouvons toujours vérifier l'association dans milieu externe, percevoir directement la moelle, tandis qu'ici, quand il s'apit de phénomènes conscients, l'état de la science ne nous permet pas de percevoir les phénomènes de douleur correspondant à la blessure existant dans autrui. C'est ainsi encore que nous imaginons une personne morale existant dans l'être qui nous ressemble comme en nous-mème.
Les enseignements de la nature tout entière, qui établissent la vérité et la générahté de la proposition formulée plus haut, conspirent à nous faire croire à l'existence des phénomènes que nous ne pouvons vérifier, quand les apparences visibles sont les mêmes.' Toute notre théorie de la sympathie et de la justice devra être fondée sur les observations que nous venons d'indiquer.
Comment s'est formé dans l'âme humaine le sentiment de la pitié? La "vue de la douleur d'autrui a rappelé à l'homme qu'il pouvait soufFiir une douleur pareille; il a épargné les autres pour être épargné à son tour. Plus tard, alors même qu'il n'avait rien à redouter pour lui, il a continué à s'émouvoir d'un mal étranger parce que la vue de ce mal produisait un mouvement analogue à celui des faits, des considérations personnelles qui avaient déterminé l'impreasiou première.
Je pense au service que m'a rendu une personne;
l'idée de ce service évoque l'idée du plaisir qu'elle m'a
fait; comme l'idée de service est liée à l'idée de la
'■^rsonne, l'idée de plaisir est liée aussi à l'idée de
Tsonne. Nous faisons rejaillir sur cette personne
r qui nous anirae : nous voulons le réaliser
ÉLÉMENTS DE LA MORALE
par elle. Tels sont peut-être l'idée et l'e
du
sentiment appelé la reconnaissance. Le plaisir évoqué par l'idée d'un service associé à une personne s'associe à l'idée de cette personne. A ce moment, la bienveillance et la sympathie (reliées à l'idée d'un service) constituent ce qu'on appelle la reconnaissance.
Si les circonstances associent l'idée des enfants de cette personne à cette personne elle-même, ia reconnaissance s'appliquera aux enfants, à tous ses semblables, si l'idée de semblables s'ajoute, sous l'empire des circonstances, à l'idée de personnes. Nous pouvons ainsi reconnaître les services que l'on nous a rendu, même en rendant service à d'autres qu'à notre bienfaiteur.
Saint-Julien, 13 décemLie 1878.
L'amour, avons-nous dit, est une forme de l'attraction. Aussi le mot d'attachement est-il employé fort souvent comme synonyme d'amom-.
Non seulement nous aimons, mais nous voulons être aimés. Aimer, c'est céder à l'attraction d'un auti'e être ; être aimé, c'est exercer cette attraction sur un auti'e êti'e. Or, cette dernière attraction est aussi pour nous une source d'atti'action, puisqu'elle établit avec l'être dont nous voulons être aimés des contacts pai'ells à ceux qu'établit l'attraction qui nous emporte vers lui quand nous aimons, elle est la source du même bonheur, £n outre, le fait d'être aimé nous procure dans la personne d'autrui des manifestations de bonheur qui évoquent en nous des idées de bonheur associées à la personne d'autrui, bonheur impersonnel qui s'associe au bonheur
2tX) F. DUllAND DESORMEAUX.
personnel né de Tattraction à laquelle nous cédons quand nous aimons. Nous doublons par l'amour d'autrui les joies que nous donne notre amour pour autrui. Voilà pourquoi nous voulons conserver dans notre personne les éléments extérieurs à Faide desquels nous savons qu'une attraction peut être exercée sur la personne d'autrui. Tout le système de la coquetterie et de la parure repose sur ce sentiment.
C'est la communion des idées qui fait Famour véritable : sans cela Famour n'est que la rencontre de deux égoïsmes simultanés.
Paris, 3 décembre 1873.
Toutes les impressions qui se produisent dans un être, les plus matérielles comme les plus élevées, sont la matière de l'amour ; mais pour que l'amour existe dans sa vérité, il faut que ces impressions, quelles qu'elles soient, se transforment d'abord en phénomènes intellectuels, en idées, puis que ces idées soient échangées, mises en contact entre deux êtres.
Quand les sensations ne se transforment pas, 1° en phénomènes intellectuels, 2*^ en phénomènes intellectuels conçus par deux êtres comme existant à la fois chez tous les deux, il n'y a que de l'égoïsme pur, il n'y a pas association entre deux êtres ; et quand l'impression se borne à la seule sensation, il n'y a qu'une association entre des molécules matérielles.
L'amour dans le mariage.
Rambouillet, 13 novembre 1873.
Nous avons montré comment le sentiment de l'amour était l'échange de phénomènes de conscience identi-
ÉLÉMENTS DE LA MORALE
ques entre deux personnes distinctes. Dans le mariage, ces sentiments, ces phénomènes de conscience identiques s'étendent à la propriété, à l'amour des enfants. L'homme s'unit à la femme dans l'acquisition et la conservation de la propriété, dans l'araour commun qu'ils portent à leurs enfants, dans le prix et les efforts qu'ils font pour le développement de leur maison, la gloire de leur nom, la gi'andeur de leur famille.
C'est dans cet état qu'on renconti'e le plus grand nombre de liens existant entre deux êtres humains. L'union de l'homme et de la femme dans le mariage apparaît comme le chef-d'œuvre de la création. Nulle part ailleui-s l'amour ne paraît plus fort, puisque nulle part ailleurs on n'aperçoit une situation dans laquelle un plus grand nombre de, phénomènes de conscience identiques puissent exister à la fois chez des êtres humains et diflerents.
Saiiil-Julieji, 6 janvier 1875.
Les sermonnah'es se sen'ent constamment de cette expression « aimer en Dieu ». Cette expression signifie sans doute aimer un être comme se rattachant à Dieu. C'est ainsi que nous devons aimer les autres non seulement en eux-mêmes, mais en la nature dont ils sont membres, en l'humanité, en la justice, en la famille. Nous les aimons pour eux et comme faisant partie de la nature ou de la société.
Môme sujet.
Versailles, 14 juin 1875.
Nous avons, à plusieurs reprises, cherché le sens exact de cette expression employée par les auteurs chrétiens : Aimer quelque chose ou quelqu'un en Dieu. Cette expression ne signifie-t-elle pas que dans une chose, dans une personne susceptible de nous inspirer de Tamour, nous pouvons et nous devons apercevoir aussi Tetre infini dont elle dérive?
A ce point de vue, nous pouvons aimer jusqu'à la douleur puisque la douleur n'existe que par une permission de la divinité, et que si nous avons rempli notre devoir en face de la souffrance, nous pouvons toujours découvrir l'ordre éternel en vertu duquel nous sommes frappés.
De la fidélité.
l«f septembre 1878,
La fidélité correspond à un état de l'esprit analogue à celui qui nous porte au respect de toutes les lois sociales et générales en général. Au lieu de céder à toutes les impressions du moment, à toutes les excitations actuelles du miUeu, nous conservons dans notre esprit ridée des circonstances anciennes et antérieures qui nous ont, par exemple, attaché à une personne déterminée. Le souvenir des engagements pris envers cette personne est plus fort que l'attrait et la séduction immédiate produits par une personne présente. Ainsi l'habitude de vivre avec une personne nous a lié à cette
personne, la constatation des avantages au point de vue (le la famille, de la fortune, de la moralité, a fortifié cette liaison ; puis, cette liaison étant momentanément rompue, le souvenir est plus fort que l'iiifluence d'une séduction actuelle et ce souvenir nous détermine à être fidèles, comme le souvenir des lois sociales nous préserve contre les tentations actuelles de les violer.
Si l'intelligence a aimé des choses grandes, sans autre but qu'elles-mêmes, que leui' beauté, et si cette intelligence s'unit à une autre par leur passion commune pour le vrai et le bien, rien n'est plus grand, plus pur que l'amour ainsi né dans ces deux intelligences.
Brieiion^ 30 juillet 18(19.
Cet infini, dont la vue m'environne (qui s'oll're sans («sse à ma pensée, car il coule dans mes veines), j'ai essayé de le mettre dans tout ce que j'ai senti. La nature m'emportait vers un autre être. Elle m'attachait à quelque chose de changeant et de périssable, j'ai voulu du moins que mes sentiments fussent capables d'attester l'origine qui domine les êtres et la création tout entière et qu'ils fussent éternels. C'est ainsi que l'amour mêle ce qui ne périt pas à ce qui passe, l'infini à la vie sous les auspices de la beauté.
Dévoiiemenl à la famille, à la pairie; comment il est possible.
Brienon, 19 septembif -1880.
La genèse de l'idée d'aulrui, de patrie, nous montre comment l'idée de la conservation d'autrui, de la
210 F. nrilAM) DESORMEAUX.
patrie, peut l'emporter sur celle de notre propre cônscM'vation. Nous ne voyons que la patrie, cette image entï-aîne avec elle tous les mouvements nécessités par la conservation ou la défense de la patrie. La mère, dans Tordre animal, se fait tuer pour ses petits. L'une des idées, avec toutes ses conséquences, est tellement forte qu'elle efface ou diminue l'idée de notre propre conservation. Nous vivons en autiiii, nous nous identifions en lui.
Quand nous sacrifions notre vie à l'idée de l'honneur, cette autre opération mentale se produit. Nous préférons la mort à une existence sans honneur. Dans le suicide, nous mourons pour échapper aux maux de la vie présente ou à venir, ici nous nous laissons tuer pour échapper à des maux de même nature.
Un de nos semblables est menacé dans son existence, il tombe à l'eau. L'attraction qu'il nous inspire devient pour nous, dans la circonstance, un phénomène de conservation qui nous porte à le garder, à le conserver, à le sauver. Plus l'amour que nous aurons pour lui sera fort, plus par conséquent le mouvement qui nous porte à le conserver sera énergique, plus par conséquent nous agissons pour le conserver. Dans ce cas, le mouvement de la conservation d'autrui peut agir avec plus d'énergie que le mouvement pour la conservation personnelle, d'autant plus que le danger qui le menace est réel, tandis que le danger auquel nous allons nous exposer peut ne pas s'offrir immédiatement à notre intelligence ou ne s'offrir que comme éloigné.
Darwin cite l'exemple d'animaux qui se dévouent pour leurs petits ou leurs pareils. (Voir Descendance de l'homme, t. I, ch. m.)
ÉLÉMENTS BE LA MORALE
Commentant l'opinion de Bain sur la sympathie, il kne s'explique pas comment nous sommes poussés à jléfendre plutôt ceux que nous aimons que ceux auxquels nous sommes indifférents. Cette interprétation Ssulte tout naturellement de la théorie que nous tenons d'exposer. Quand un être nous est indifférent, Itranger ou odieux, nous ne sommes point portés à feiller à sa conservation. Si, par hasard, nous venons 1 le faire, c'est en vertu d'une règle générale qui, généralisant les phénomènes de conservation inspirés jiar nos semblables, nous permet d'agir en vertu de nous ces cas, sans consulter le cas particulier, et nous (porte à confondre le cas particulier (qui nous paralysef rait) avec une dépendance des états où nous sommes [ portés à la conservation, états qui sont associés à la ' vue de l'être humain (bien qu'étranger ou odieux) qui se noie.
De l'amour désinti^j'essé ; son principe psychologique,
Cannes, 3 novembre 1880.
Quand une race a la puissance de créer un système de morale, elle a la force aussi de le mettre en pratique dans ses actes. Dans les périodes de décadence, l'intelligence n'a plus la force ni de comprendre ni de suivre les règles de morale qui, dans des temps plus prospères, ont gouverné la conduite des membres de la société.
Nous pouvons faire du bien à nos semblables, à notre patrie, en considération du bien qui en résultei'a pour nous. Ce n'est pas dans cette opération mentale qu'on trouve l'amour désintéressé de la patrie et de
21î2 F. DURAND DESORMEAUX.
riiuiiianité. Mais, nous le savons, un cri poussé par autrui éveille en nous, par l'intermédiaire d'un cri seniblaljle localisé dans notre intelligence et associé en elle à une douleur ressentie originairement par nous, éveille l'idée de cette douleur. Mais dans le cas actuel, l'idée de cette douleur qui fut nôtre à l'origine s'associe à l'idée d'autrui; l'idée de cette douleur est associée en nous aux actes par lesquels nous avons cherché à l'éloigner, par lesquels elle nous a repoussés. Nous accomplissons de nouveau ces actes, mais comme dans le cas présent ils se trouvent associés à l'idée d'autrui, nous agissons pour autrui, ou c'est autrui qui agit en nous pour écarter la douleur ou la fuir.
La condition, pour qu'il en soit ainsi, c'est que l'idée d'autrui puisse s'imprimer en nous. Plus cette impression est vive, plus elle a de puissance, comme lorsqu'il s'agit d'un être que nous aimons ; plus l'association de la douleur éveillée avec l'idée d'autrui est étroite, inséparable en quelque sorte, plus aussi les actes par lesquels nous protégeons autrui, nous nous dévouons à lui, sont énergiques et comme spontanés (spontanés veut dire ici que leur liaison avec l'idée d'autrui produit tous ses effets sans l'intervention d'aucun élément intermédiaire). Tel est l'amour idéal, désintéressé; telle est l'opération mentale, constitutive des dévouements sublimes à la patrie, à la famille, à l'amitié, à nos semblables.
C'est par un enchaînement d'idées de même nature que, frappés de l'ordre général du monde, nous nous dévouons sans retour sur nous-mêmes à l'accomplisi^ement des lois de l'univers. Mais la condition essentielle du dévouement et du sacrifice désintéressé, c'est Tamour, et la condition de l'amour, c'est la puissance
ÉLÉMENTS DE LA MORALE
de connaître et de percevoir les éléments constitutifs de la patrie, de la famille, de l'homme, de l'univers tout entier, selon les objets auxquels notre amour s'applique.
Saiiil-Jiilion, Girinvier 1879.
La nature est sans bornes. C'est l'être auquel l'imagination ne peut assigner une limite, l'être infini, éternel ; je m'incline devant elle parce qu'elle est la source de toule force, je l'adore et je la préfère à tout parce qu'eUe eat plus grande, plus belle que tout. J'aime mes semblaljles, j'aime tous les êtres pour eux et aussi comme faisant partie de l'immortelle nature d'où ils vieiment, où ils retourneront comme moi.
La sympathie est le fondement de la justice.
Paris, 10 novembre 18G7.
Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous lit. L'idée de liberté n'est qu'une variété de l'idée de sympathie.
Dans la devise célèbre : Liberté, égalité, fraternité, il faudrait mettre en tête fraternité. Quand nous sommes touchés de ce qu'il y a de semblable à nous dans les autres hommes, nous désirons pour eux ce (jue nous souhaitons pour nous. C'est dans ce sentiment de sympathie que se trouve le fondement de leur
iili F. DURAND DESORMEAUX.
liberté, et comme ils souhaitent pour nous ce qu'ils désirent i)0ur eux, c'est dans ce même sentiment que se trouve le fondement de notre liberté.
Où se trouve la limite de la liberté.
Paris, 11 novembre 1879.
La limite de la liberté n'est pas, comme on le dit, dans la liberté d'autrui, ce qui ferait de la liberté un état exclusif de l'autorité. De même que la liberté est comprise dans l'état que nous regardons comme étant nécessaire pour un autre individu que nous, parce que cet état est nécessaire pour nous, de même sa limite s'arrête où s'arrête cet état, où se trouve ce qui nous est défendu. Ce que nous jugeons nous être défendu quand nous sommes dans une situation donnée, nous jugeons que cela est aussi défendu à autrui. C'est dans ce jugement sympathique de ce qui est défendu à autrui comme à nous, comme si autrui était nousmême, que se trouve la limite de la liberté.
La liberté est un fait essentiellement positif. Elle existe en elle-même. Elle n'est pas un fait négatif ainsi que pourraient le faire croire les définitions banales et fausses : la liberté consiste dans la faculté de faire tout ce qui n'est pas défendu par les lois. Si l'on prenait cette définition à la lettre, il s'en suivrait que les lois ne consacreraient pas la liberté elle-même, mais seulement ce qui n'est pas elle, tandis que les lois assurent positivement la liberté. La règle morale, le devoir, devient la règle légale, avec l'obligation ou sanction pénale, physique et matérielle qui accompagne la loi sans se confondre avec elle.
La règle individuelle est d'abord admise comme règle universelle, puis elle prend un nouveau caractère, elle est formulée dans une loi pai- les pouvoii's publics qui lui donnent une sanction.
Mt^me sujet.
Paris, -10 iioveinLie 1«71).
Ce n'est pas l'exercice de la liberté d'autrui qui limite le mien. Un pareil état social serait encore l'état de guerre. Il suffirait d'une défaillance chez l'un de ceux qui exercent leur liberté, pour que cette liberté fût entamée.
La barrière qui confinerait chaque citoyen dans sa Uberté serait purement matérielle. Mais si la liberté est un état positif, elle est aussi un état moral. Elle est un état moral, c'est à dire qu'elle a sa source dans la pai'tie supérieure de l'oi^îUiisme humain. Notre semblable ne trouve pas sa liberté dans l'exercice de ses facultés, dans la conscience qu'il a de la possibilité pour lui de se mouvoir dans le cercle qui sépare sa nature de la nature qui l'entoure. Sa Uberté a son fondement et prend son nom dans son état intellectuel et ses conséquences extérieures par lesquelles je reconnais qu'en effet il existe à son profit une sphère propre que je dois respecter, comme il existe en mol une sphère de même nature qui devra être respectée par mon semblable. Cette sphère, avec les obligations que j'y trouve envers moi-même, obligations irrésistibles découlant de ma nature, est te siège de mon droit ; l'econnue par mon semblable dans un état de sympathie existant en lui, elle constitue ma lilierté. Autrui reconnaît d'ailleurs
mon droit, romiiio il reconnaît ma liberté. La liberté n*est sans doute pas autre chose que le droit en exercice. La liberté est l'espace dans lequel se meut le droit.
L cxû<tencc du mal n'est pas un démenti donné à la justice.
Paris, 31 mai 4876.
Ce que nous appelons le mal comme le bien s'accomplit en vertu de lois également immuables, découlant de la môme source. L'homme suit sa loi en faisant usage de son intelligence et de sa liberté pour lutter contre ce qu'il considère comme étant le mal ; le mal s'accomplit en vertu d'un dessein non moins ordonné dans l'harmonie éternelle. Quand notre justice murmure parce que ce qui est le bien pour nous, bien pour lequel nous devons en effet lutter jusqu'à la fin, nous est refusé, c'est que notre sentiment de la justice est borné.
Les murmures de notre justice doivent s'éteindi^e devant la considération d'une nécessité inéluctable ; il faut armer le sentiment de la justice par celui de la résignation.
Nous ramenons la suite des phénomènes moraux aux types de consécution fournis par les phénomènes physiques. — De la sympathie et de la justice.
Brienon, 42 juin 1878.
Les premières observations recueillies par l'intelligence dans la nature déposent dans l'esprit des types d'enchaînement invariable des phénomènes entre eux. L'enchaînement des vérités mathématiques et physiques n'est pas plus rigoureux, ou plutôt ces premières
ÉLÉMENTS DE LA MORALE
observations recueillies sont des vérités mathématiques et physiques. Un mouvement de la main qui soulève un objet ou le renverse, une pieiTe jetée dans l'eau et tombant au fond, l'humidité produite par l'eau qui tombe, la sécheresse causée par le soleil, il y a là des phénomènes enchaînés entre eux d'une manière invariable, enchaînement au delà duquel l'intelligence primitive ne cherche rien, comme elle ne cherche rien non plus au delà des phénomènes eux-mêmes reliés dans cet enchaînement; il y a donc dans ces phénomènes enchaînés des types auxquels l'intelligence ramènera tous les autres états externes pouvant faire l'objet de ses observations et de ses recherches. Cette exactitude qui la satisfait entièrement ici, elle voudra la trouver dans des phénomènes plus complexes qui la frapperont ultérieurement. Elle recherchera dans ce cas si le type qui se trouve en elle, recueilli dans les observations primitives, se retrouve dans les phénomènes et dans l'enchaînement externe que lui révèlent des observations ultérieures. Par exemple, pour les phénomènes complexes comme sont les phénomènes sociaux, les phénomènes de justice, de propriété, etc., comme pour les phénomènes dont la connaissance n'est pas primitive, nous recherchons : 1° des éléments simples tels qu'il n'y ait plus rien à rechercher au delà de ces phénomènes dans le milieu externe, tels que la nature livrée à elle-même, antérieurement à toute intervention de l'intelligence, les offre à nos sens, éléments en un mot dans lesquels nous retrouvons une simplicité conforme à celle dont le type nous a été fourni par les premiers phénomènes à l'aide desquels le milieu a frappé à l'origine nos organes des sens; 2° un enchaînement offrant les mêmes caractères que les premiers
enchaînements offerts par la nature d'une manière invariable à notre intelligence. L'importance des premières impressions de Tenfant est constatée par tous. Quand nous avons retrouvé, dans les phénomènes plus compliqués, les éléments simples et l'enchaînement dont nous parlons, nous sommes pleinement satisfaits, nous ne cherchons rien au delà, nous sommes dans Tétat d'esprit d'un enfant qui a constaté que l'effort et le mouvement de sa main soulèvent un objet.
— Une personne de mon entourage, X..., est triste, et j'éprouve le besoin de faire disparaître sa tristesse. Quelles opérations mentales se sont accomplies en moi ? La tristesse de X... s'est manifestée par l'expression de sa figure; cette expression que j'ai perçue sur moi lorsque j'étais sous l'empire d'une douleur est associée à l'idée de cette douleur et l'évoque. L'idée, ainsi évoquée, m'est importune; je cherche à m'en défaire. Comme cette idée est provoquée par l'expression de la figure d'autrui, je sais que mon action, pour faire évanouir l'idée qui me tourmente, doit s'exercer sur la personne d'autrui. Un raisonnement m'a fait connaître que les expressions des sentiments internes chez autrui ont leur source dans les phénomènes qui déterminent chez moi les mêmes manifestations. Donc, pour faire évanouir l'expression de tristesse sur le visage de X..., je devrai chercher à agir sur les phénomènes qui déterminent cette expression chez lui.
Dans la circonstance, j'obéis à ce qu'on appelle un mouvement intéressé, à un sentiment personnel. Affligé moi-même par la tristesse d'autrui, je cherche à faire disparaître inon affliction, et pour cela je suis obligé d'agir sur autrui ; mais la préoccupation de ce qui se passe en moi l'emporte sur la préoccupation d'autrui.
ÉLÉMENTS DE LA MOBALE
La tristesse d'aulrui évoque bien chez moi une itîée de tristesse, mais Je cette idée de tristesse je passe à l'idée des circonstances qui l'ont déterminée chez autrui; l'idée de ces circonstances m'amène à l'idée que X... est mon semblable et que je dois souffrir de ce qui le fait souffrir, que je dois chercher à faii'e, disparaître sa souffrance comme s'il s'agissait de la mienne.
Cette idée, plus générale, moins personnelle que la première, que celle tirée de l'ennui que j'éprouve de la tristesse d'autrui, me conduit à désirer queX... ne soit plus malheureux. Voilà un sentiment de sympathie et de pitié. Aimez-vous les uns les autres; ne faites point aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. Ces maximes correspondent au développement intellectuel qui précède l'idée de la justice.
Enfin je passe encore de l'idée à laquelle je suis parvenu maintenant, c'est à dire de l'idée que X... est mon semblable, à l'idée que certaines douleurs sont nécessaires, qu'elles doivent être acceptées, qu'elles font partie de l'ordre du monde qui me le montre naissant toujours dans certaines conditions, et qu'elles ne peuvent être détournées parce que nous ne pouvons agir sur les circonstances qui les amènent. Ou bien je reconnais au contraire que cette douleur pouvait être évitée soit par un effort individuel, soit par l'intervention des forcessociales, je plains X..., je le soutiens, je m'associe à ses sentiments que je trouve légitimes. Dans tous ces cas, je me suis élevé à une idée plus haute encore que celle de la pitié. J'ai atteint l'idée de justice.
Sj'iiipntliic el justice ; leurs l'npporis.
Saiiit-Julipn, 19 octobre 1877.
La physique s'é]êve avec les forces élémentîûres, les mathématiques avec l'unité, la géométrie avec les axiomes, la chimie avec les corps simples. De même la science morale a son point de départ dans les besoins de l'homme (in-éductibles pour cette science).
Une condition essentielle pour que l'idée de justice naisse en nous, c'est que l'idée évoquée en nous et rattachée à la personne d'autrui se rattache en réahté à un être qui soit vraiment notre semblable. C'est à cette condition seulement que l'idée pourra être évoquée en nous. En effet, l'idée d'une certaine douleur ne peut être évoquée en nous, si elle ne provient pas directement de notre oi^anisme, que par une attitude, des gestes, des cris, des paroles exactement correspondants à ceux qui se sont manifestés en nous au moment où cette douleur nous était personnelle. Si le cri, si le geste, si l'attitude, si la iflanifestation, quelle qu'elle soit, n'est pas celle qui a correspondu chez nous â cette douleur, elle ne peut plus être éveillée, ou bien elle sera éveillée très faiblement par des signes diiTérents émanant d'autrui. Donc, la justice à l'égard d'autrui croît en raison directe de la ressemblance avec nos manifestations et celles d'autrui, capables de provoquer en nous des idées. C'est ainsi qu'à l'origine l'étranger, le barbare, l'esclave, très différents de ceux qui appartiennent à la même nationalité, n'éveille chez ceux-ci aucune idée de justice.
C'est ainsi que la famille d'abord, puis la patrie sont les principaux foyers de justice. Les philosophes, le
ÉLÉMENTS DE LA MORALE
Clirist prêchent la justice, i ne faites point aux auti'es ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit, » le jour où ils s'aperçoivent que les hommes sont li-ères, qu'ils ont plus de ressemblances entre eux que (Je dissemblances.
La juslice est la sympathie associée à l'idée de l'égalité.
Saint-Julien, 21 octobre 1877.
Si nous sommes kous l'empire d'une préoccupation
très vive, d'une idée dominante, nous serons, ] nos états moraux antérieurs, plus accessibles au sentiment de justice envers celui qui dans le même moment partage notre préoccupation et notre idée.
La justice naît dans le cœur de l'homme, quand l'impression qui se rattache d'une part à sa personnalité, d'autre part à la personnalité d'autrui, ne le fait pas tomber ou ne l'atth'e pas du côté de sa personnahté quand il maintient la balance égale entre les deux états, de telle sorte, que le jugement opère en toute liberté, comme s'il s'agissait de décider entre deux situations qui nous sont indifférentes, hormis sous le rapport de la vérité, de l'exactitude et des rapports entre les phénomènes.
La transaction n'est qu'une justice forcée.
La sympathie est le sentiment général dont la justice est une variété. La justice est la sympathie soumise aux lois du raisonnement.
222 F. DURAND DESOUMEAUX.
Même sujet.
Arcis, 15 novembre 1871.
La justice est le principe qui règle la conduite de riiomme et de la société. Les sociétés s'élèvent ou s'abaissent, elles sont plus grandes ou moins développées, selon qu'elles obéissent ou désobéissent à cette loi supérieure. Il en est de même des individus; leur action sur le progrès du monde est proportionnée à la conformité de leur rôle avec l'idée de justice.
La justice consiste dans la faculté de se mettre à la place des choses ou des hommes et de désirer pour les choses et pour les hommes ce qu'on souhaiterait pour soi si l'on était à leur place. La justice, n'étant exacte dans son application à la société, que si l'on tient compte de toutes les conditions sociales et si on se met pour ainsi dire à la place de tous les individus composant la société, il s'ensuit qu'elle porte l'homme à désirer l'élévation normale, progressive de ses semblables jusqu'au niveau des plus favorisés et jamais l'abaissement d'aucun individu, si d'ailleurs cet individu n'est pas un obstacle à l'établissement de la justice. Dans le cas où cet individu forme un obstacle, on ne doit désirer son abaissement que dans la mesure où il est et peut être un obstacle.
Comment naît l'illusion d'une justice transcendante. Utilité des religions comme disciplines morales.
Saint-Julien, 12 janvier 1878.
Un honnête homme et un scélérat passent côte à côte dans la rue, une pierre se détache d'une muraille,
ÉLÉMENTS DE LA MORALE
écrase l'honnête liomme et respecte le scélérat. Ou bien encore, le coquin tue l'homme vertueux, puis reste fortuné et respecté pendant toute son existence. Ces cas et un grand nombi'e d'autres ont conduit ceux qui en sont les témoins à penser qu'il existe au-delà de ce monde, une justice supérieure qui rétablira les rôles en récompensant la vertu et en punissant le crime. Ceux qui pensent ainsi déclarent qu'un instinct de justice, déposé au fond de l'intelligence humaine, nous crie qu'il n'en peut être autrement. Quel est donc ce sentiment de justice innée en quelque sorte (ou spontanée, comme on dit aujourd'hui) dans l'intelligence de l'homme!
Si l'on parcourt l'histoire des différents peuples, si l'on regarde les individus jeunes, non cultivés, ou à l'extrémité opposée, pleins d'expérience et de science, on rencontre de nombreuses exceptions à la règle en vertu de laquelle le sentiment d'une justice supérieure existerait à l'état spontané dans le cœur humain.
C'est qu'en effet le sentiment de la justice humaine ou de la justice transcendante n'est en nous que le résultat de l'expérience. C'est le spectacle de ce qui se passe autour de nous en dehors du lieu où se forme définitivement et où siège la pensée, c'est là que se combinent les éléments dont la perception, dans l'ordre et avec l'arrangement selon lequel le milieu nous les offre, nous donnera l'idée de justice. C'est le milieu qui associe presque constamment à l'acte juste une récompense, au crime une peine. Cet arrangement perpétuel des choses dans l'histoire, dans les spectacles humains présents sous nos yeux, dans les rapports de chaque être avec le tout, c'est cet arrangement dont le rellet se dépose dans l'intelligence sous le nom d'idée de la justice.
En outre, et toujours sous Tinfluence du milieu, la justice nous apparaît comme obligatoire, comme une idée à laquelle s'attache le caractère du devoir et de la nécessité, parce que les éléments dont se compose ridée de justice se trouvent réunis, la récompense avec la vertu, le bonheur et l'ordre avec le bien, la peine avec le crime, le désordre et le trouble avec le mal. Comme le spectacle des choses nous offre toujours ou très habituellement les éléments associés dans cet ordre, nous ne pouvons pas imaginer un état dans lequel les choses ne se passent pas ainsi ; le rapport, le lien entre ces éléments est donc nécessaire et obligatoire. Cependant un doute peut se produire au sujet de la constance de ce rapport. C'est qu'alors des cas se sont produits dans lesquels la récompense a été séparée de la vertu, la peine du crime. Ces cas isolés autorisent en effet le doute, ils l'exphquent ; mais parce qu'ils sont isolés, ils ne lui permettent pas de s'établir dans l'intelligence sous une autre forme que sous celle d'un doute, ils ne peuvent servir de base à une règle. L'importance du doute sera en raison directe du nombre des exceptions à l'état habituel des choses, ou bien en raison directe de la vivacité de l'impression faite sur nous-mêmes par un seul cas isolé. Mais le doute qui pourra exister et donner lieu à des systèmes dans une intelligence isolée, disparaîtra en quelque sorte devant le témoignage de l'histoire universelle. (Nous appliquons ici la théorie qui nous pousse à rechercher dans tous les phénomènes du monde, jusque dans les associations les plus humbles, l'origine et le rudiment des associations les plus élevées.) Il disparaîtra devant les manifestations de la nature entière, comme devant les spectacles dont l'impression
sera accueillie par l'immense majorité des hommes, témoignages, manifestations, spectacles dont l'universalité nous montre les éléments associés entre eux, de telle sorte que si le bien se montre, le bonheur le suit. Cette association prend ainsi le caractère d'une loi nécessaire et infinie, parce que nous ne pouvons pas supposer que les choses se passeront auti'ement, faute de spectacles extérieui's qui nous montrent les choses associées autrement; ou bien, si un cas isolé d'association différente s'est produit, il couvre, il est vrai, de son ombre les lumières de notre certitude, il dérange l'association intellectuelle dans la proportion où l'unité ajoutée à une somme de dix millions modifie ce dernier chiffre.
Cependant des protestations ne ta,rdent pas à s'élever au sein de l'inlelligence, qui continue à regarder comme ne s'étant pas courbé le bâton plongé dans l'eau que nos sens nous présentent comme infléchi. D'où viennent ces protestations? Est-ce encore une voix intérieure qui nous crie d'elle-même et spontanément que la justice ne peut être violée? Ces protestations ont encore leur source dans l'expérience.
En effet, une expérience universelle, appliquée non plus seulement à l'arrangement des éléments que nous venons de considérer, mais à tous les phénomènes de l'univers, nous montre que si deux ou plusieurs phénomènes ont été constamment associés l'un à l'autre dans un ordre déterminé, et que si les conditions de l'observation primitive et des conditions subséquentes ayant donné les mêmes résultats sont restées les mêmes, l'ordre de celte association n'a jamais varié. Cette expérience universelle se traduit pour l'intelligence dans une idée, évidente et simple
220 F. DUUAND DESORMEAUX.
comme un axiome, où nous voyons le caractère de la nécessité régler les associations de cette nature. Nous ne pouvons admettre que des exceptions à ces associations se produisent, parce qu'un tel nombre d'expériences, qu'elles équivalent à l'universalité, nous a montré l'absence d'exceptions, que l'idée de ces exceptions n'a pu entrer dans notre esprit.
Cependant nous trouvons une exception, et notre intelligence tout entière, formée par l'expérience universelle, nous avertit que cette exception ne peut pas exister. La masse infinie de nos idées lutte contre une seule de nos idées et s'efforce de la renverser. Ne parlons plus avec des figures de langage. Si l'intelligence proteste contre l'exception, c'est d'abord en vertu du principe de l'universalité des expériences, puis en vertu d'un autre principe non moins universel.
Ce principe, le voici : Le milieu n'a jamais manqué de nous révéler que si une exception de la nature de celle que nous venons d'indiquer s'est produite, cela tient à un changement survenu dans la nature des éléments entre lesquels s'est formé primitivement le rapport. Comme le disent les savants, les conditions de l'expérience ont varié, et les conditions variant, les résultats eux-mêmes, en vertu du principe de la fixité et de la nécessité des lois naturelles, devaient varier. C'est dans ce sens qu'on peut dire que l'exception confirme la règle. L'exception est une modification d'un résultat habituel, et l'on reconnaît que le résultat a changé parce que les conditions ont changé. Ce qui confirme, par une nouvelle démonstration d'ordre négatif, les rapports précédemment étabhs.
Ici, dans l'exemple cité au commencement de cette étude, il n'y a pas d'exception en réalité à la règle
ÉLÉMENTS DE LA MORALE
en vertu de laquelle le vice est nécesBairement puni, la vertu nécessairement récompensée. C'est notre imagination, ce sont nos passions qui ont, dans une véritable erreur, associé à la vertu une récompense qui dans l'ordre de la nature ne suit pas nécessairement la vertu, une peine qui ne suit pa.s nécessairement le crime. En réalité, dans l'ordre naturel, non dans l'ordre social (car il y a ici des couches superposées, des idées avec lesquelles nous raisonnons sans savoir les mettre toujours à leur place), dans l'ordre nature], la vertu trouve sa récompense dans la satisfaction d'avoir bien fait, dans l'harmonie de l'acte juste avec l'ordre général du monde. L'homme juste aperçoit la liaison de l'acte qu'il accomplit avec l'idée de l'univers, et il trouve sa récompense dans cette vue magnifique. Le criminel porte le désordre en lui comme autour de lui, ou plutôt il est incapable, troublé par sa passion, d'apercevoir le lien existant entre ses actes et l'ensemble des phénomènes. Il ne leur trouve pas de place dans le monde. Il est dans la nuit, voilà sa punition. Il n'y a pas d'exemple que les choses se soient jamais passées auti'ement, du moment qu'il s'agit d'intelligences saines. Si le scélérat ne trouve pas sa punition dans les suites immédiates, intellectuelles ou morales de son crime, il est malade, il est fou, l'organisme cérébral contient des lésions ou des lacunes, et s'il n'est pas puni, au point de vue auquel nous nous plaçons babituellement, il ne faut pas plus nous en étonner que de l'absence de punition morale ou sociale pour le rocher qui écrase dans sa chute un village tout entier. Si, d'un autre côté, celui qui vient d'accomplir une action vertueuse ne trouve pas sa récompense dans l'état moral dont nous pariions tout à
rheure, c'est que sa vertu n'est qu'apparente. D n'a pas agi en vertu du pur amour de Tordre infini du monde, n a mal calculé, et nous prétendons que des réparations sont dues, au nom de la justice, aux victimes du jeu.
Cependant, entraînés par une erreur que nous suggèrent nos désirs et nos passions, nous attachons volontiers à des actions vertueuses ce que nous regardons comme la plus belle des récompenses, la fortune, les honneurs, toutes les félicités terrestres. Et si par hasard, notre illusion, qui part d'un principe vrai, ne se trouve point satisfaite par le spectacle des événements du monde, nous ne nous en tenons pas moins à l'association vraie dans son principe, fausse dans ses applications, et nous imaginons un monde nouveau où la vertu reçoit pour récompense des félicités dont le caractère n'en est pas moins humain et terrestre, pour être très raffiné.
Tout le système des peines et des récompenses futures résulte de cet état de l'esprit qui nous porte, sous l'empire de ce qui se passe habituellement sous nos yeux, à associer ime récompense à un acte vertueux, une peine à un acte mauvais. Seulement, nous mettons à la place de la récompense et de la peine que nous ne voyons pas, une récompense et une peine de notre façon, comme nous ajoutons à un objet réel que nous apercevons dans le lointain un élément imaginaire qui occupe notre esprit dans le même instant où nous percevons l'objet réel. Nous faisons de la mort un mal, ce qui est une erreur de notre imagination.
L'homme, la société n'ont pas davantage inventé le système de peines et de récompenses. La nature a attaché à chaque acte un autre acte, à chaque phéno-
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mène un autre phénomène, liaison qui, dans certaines combinaisons, portent le nom de bien et de bonheur, de mal et de souffrance, de bien et d'ordre, de mal et de désordre.
Cet arrangement déterminé des éléments s'est reflété dans l'intelligence sous la forme d'une idée. Nous appliquons ensuite aux divers éléments qui s'y accommodent la disposition essentielle, l'arrangement fondamental dont le type se trouve gravé dans notre esprit.
Ainsi s'ordonne tout le système des peines et des récompenses morales et sociales. — Nous appliquons seulement le principe de la combinaison dont la nature a déposé l'image dans l'intelligence. Nos passions peuvent intervenir pour altérer ce principe dans ses applications. Plus nous nous rapprochons de la manière dont la nature s'y prend pour récompenser ou pour punir, plus notre système des peines et des récompenses se rapproche de la vérité et de la perfection.
La société peut mettre ses peines et ses récompenses à côté des peines et des récompenses que la nature a mises immédiatement à la suite de chaque acte, mais à la condition de ne jamais faire oublier où est la peine, où est la récompense véritable.
On a fait i)our les idées de justice, de vertu, de crimes et de récompenses, ce qu'on a fait pour d'autres vérités. Au rapport établi par la nature elle-même, constituant par conséquent une vérité générale, une loi naturelle, au rapport établi entre l'acte vertueux et sa récompense, consistant dans la perception qui le montre se rattachant à l'ordre général de l'univers, on a substitué un rapport entre l'acte vertueux et un élément matériel, social, tel que sont toutes les récom-
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penses que nous pouvons observer dans la société. On a matérialisé l'un des éléments du rapport, afin que dans les esprits où la première combinaison ne serait pas perçue, la seconde puisse l'être et les déterminer à accomplir des actes vertueux. C'est là le procédé des religions qui matérialisent les vérités du culte, qui les personnifient dans des symboles, des images et des idoles. Ainsi, la religion peut agir sur des esprits que les vérités, les rapports, les lois, les éléments découverts et observés par la philosophie, puis par la science, ne touchent pas. On découvre ici l'utilité du procédé religieux, sa valeur, son rôle et sa fonction. Ce procédé, ainsi que nous l'avons montré dans des études précédentes et récentes, peut être très sincère. L'imagination se substitue à l'observation.
De la justice comme de Tune des lois de l'univers.
Saint-Julien, 13 janvier 1878.
La justice consiste dans l'association constante, portant par conséquent le caractère de loi et de nécessité, de rapport obligatoire et infini, établie entre les divers phénomènes de l'univers. Telle est la justice dans sa mesure première ; tel est aussi le caractère obligatoire que le milieu attache à la justice. C est à cette source que l'intelligence puise les idées de justice et de devoir; l'association constante, telle que le milieu ne nous fournit jamais les éléments nécessaires pour en supposer une autre. Il faut y ajouter la perception et la notion des mouvements qui se produisent toujours après l'association nécessaire; par conséquent, cette association avec les phénomènes de l'univers et l'en-
ÉLÉMENTS DE LA MORALE
chaînement obligatoire se reflète dans l'intelligence sous la forme des idées de justice et de devoir.
Pascal s'écrie : « Plaisante justice, qu'une rivière borne. . . » Voilà l'argument contre ce caractère d'universalité et de constance que notre observation attribue aux phénomènes constitutifs de l'idée de justice. Sans doute il existe des exceptions aux règles qui paraissent découler de la nature même des choses, mais ces exceptions tiennent, comme nous l'avons montré pour un cas dans l'étude précédente, à ce que : 1° les éléments eux-mêmes, dont l'association constitue la justice, viennent à varier selon les milieux sociaux ou naturels, par suite le résultat varie; 2" sous l'empire d'un désir, d'une passion, d'une idée ou imagination dominante, d'une habitude d'esprit, nous substituons à l'un des éléments de l'association, telle que la nature l'établit, un élément purement Imaginaire.
En même temps qu'elle punit, c'est à dire qu'elle cause une souffrance qui se rattache au moi dans la conscience, la nature, le milieu redresse et amende; elle corrige. Ici encore l'intelligence doit se défier de l'illusion, de l'imagination et de la passion, pour imiter la nature elle-même. 11 faut que la souffrance de la peine se fasse sentir dans la mesure nécessaire, pour redresser et amender. 11 faut aussi rendre l'acte plus fort par la répétition, comme pom' les autres idées.
Les éléments sociaux sont associés par des rapports aussi naturels, aussi constants, aussi nécessaires que tous les phénomènes de l'univers. Il y a dans'les rapports de l'homme avec l'univers, avec ses semblables, avec lui-même, les fondements de la justice sociale et de cette justice publique et privée que chaque homme est chargé d'assurer on lui-même, et qui s'appelle la morale.
Il y a de véritables familles parmi les idées, avec des caractères fixes et des éléments variables, ou plutôt encore il y a des composés divers avec des phénomènes simples, ou bien, comme nous l'avons vu, des arrangements fondamentaux, invariables, avec des éléments divers et variés, enveloppés dans un arrangement qui reste le même, et puis tous ces arrangements fondamentaux se rattachent eux-mêmes les uns aux autres dans un arrangement général qui groupe tous les autres arrangements. Quand toutes les conditions sont données, nulle force ne peut empêcher les phénomènes de se réunir; l'association s'accomplit. Il est nécessaire que l'opération, l'acte, le mouvement, l'association, se produise. Il ne suffit donc pas, pour réaliser à son tour cette association, que l'intelligence la perçoive dans ses éléments constitutifs; il faut, en outre, qu'elle perçoive l'idée de la force, du mouvement, de l'acte en vertu duquel l'association s'accomplit. Il faut voir à ce sujet ce que nous avons exposé à propos du mouvement dans les études de 4877. La force qui agit est force nécessaire, parce qu'il n'y a pas d'exemple, toutes les conditions étant réunies, que cette force n'ait pas agi. Tantôt il faut rendre plus vive par la répétition l'idée des conditions, tantôt celle du mouvement qui opère l'association.
La société exerce une contrainte sur les membres, à l'imitation de ce que fait la nature. Elle imite celle-ci plus ou moins grossièrement.
ÉLÉMENTS BE LA MORALE
La justice progresse. — Les moyens doivent ^ti'e conformes à la Justice aussi bien que le but.
Arcis, IS novembre 1871.
L'humanité est en marche vers un but qu'elle réalise toujours sans l'atteindre jamais. Quand la justice a égalisé deux situations ou organisé et ordonné deux rapports, les accidents sociaux, les événements du milieu extérieur modifient les termes de ces rapports, et préparent ainsi un nouvel aliment au fonctionnement de la justice.
— La justice exige que non seulement le but soit en rapport avec le principe, mais aussi que les moyens nécessaires pour atteindre le but soient conformes à ce principe. Se servir de moyens injustes pour atteindi'e im but juste, c'est couper l'arbre pour avoir le fruit, c'est corrompre la notion de la justice dans sa propre personne en même temps que porter atteinte au principe dans un cas particulier. Ainsi, il ne faut jamais se laisser entraîner par la séduction du but. Le calcul, au point de vue de la justice, est détestable et produit à la longue des effets opposés à ceux qu'on recherche.
La lolontij juste esl l'cipreasioii dune nécessité naturelle. Comment ou fiiiit psi' aimer la justice, — Elle esl une utilité d'un ordre supérieur.
Saint-Julien, 21 mai 1878. La justice consiste dans la connaissance des rapports établis entre les phénomènes du monde et dans l'acte succédant à cette idée, par lequel nous vo^lîong l'accomplissement nécessaire de ces rapports. Ainsi, la
nécessité du monde se transforme dans notre intellipence en volonté. La nécessité extérieure se traduit dans la volonté intérieure. La volonté est le reflet indispensable du mouvement nécessaire qui opère les rapports, comme l'idée est l'image indispensable des j)bénomenes enchaînés dans ces rapports. Un arbre obéit au mouvement que lui imprime un autre arbre ; nous constatons le rapport établi entre les deux arbres ; voilà l'idée. Nous conformons notre volonté à ce rapport; nous le voulons aussi, comme nous pourrions le faire s'il s'agissait d'objets sur lesquels notre action pourrait s'exercer; nous voulons que le mouvement qui lie l'un des arbres à l'autre s'opère sans entraves; la nécessité du mouvement établi par la nature se transforme en un mouvement de notre volonté, déterminé aussi nécessairement par la nature.
— A l'origine, ce mouvement, cet acte de justice est le résultat d'un effort qui s'accomplit en nous sous l'impulsion du dehors. Il ne s'accomplit pas sans peine : nous sentons la nécessité dans la force extérieure qui s'impose à nous. La transmission de la force externe n'est pas sans rencontrer en nous de résistances qui ne peuvent être vaincues qu'à l'aide d'un effort de la nature. Plus tard, quand la transmission habituelle des mêmes impressions externes, quand l'accomplissement habituel des mêmes actes a supprimé, pour ainsi dire, les résistances opposées par l'organisation antérieure du milieu interne, ce qui était difficile devient facile, ce qui donnait le sentiment de la peine donne plutôt le sentiment du plaisir, ce qui était répulsion devient amour. Ainsi ce devoir, cette institution, cet état dans lequel nous n'avions senti que le caractère imposé, finit par nous plaire. Nous sentons moins
l'action de la tyrannie que le plaisir d'y céder. Ce que nous faisions pai- force, nous le faisons par goût. La limite, par exemple, tracée autour de notre propriété par la x'épression du voisin, nous la subissons comme un devoir, nous l'aimons même après nous être révoltés contre elle comme contre une tyrannie. (Voir la réflexion de Pascal sur la justice sans la force et sui' la force sans la justice.)
— Toutes les institutions sociales sont nées de la constatation des rapports établis par la nature entre les individus, et notre justice n'est que l'acte par lequel nous conformons notre volonté à l'accomplissement des rapports ainsi établis et constatés. Les rapports des pères aux enfants ont été établis par la nature. L'intelligence les constate; la volonté ensuite, après cette constatation de l'intelligence, s'y conforme et les facilite. (Avant la connaissance par l'intelligence, avant l'action par la volonté, il n'y a que des rapports naturels, instinctifs, dans lesquels l'homme est l'instrument inconscient de la nature.)
— Ce qui est effort, résistance, au point de vue mécanique et physique, est constitué sans doute par les mêmes éléments ou le même arrangement dans l'intelligence. Seulement, ici l'elTort, la résistance, se coordonnent à d'autres phénomènes pouvant exister dans la conscience générale au lieu de n'exister que dans une conscience bornée au fait aveugle et isolé.
La justice est une utilité d'un ordre supérieur; ce qu'on appelle l'utiHté n'est qu'une justice primitive. Ce qui est juste est toujours utile et réalise la plus haute utilité possible. Un homme, pour accomplir un devoir, sacrifie son existence. Ce sacrifice est, pour celui qui le fait, une utilité de premier ordre, puisque dans le
cas OÙ il ne se sacrifierait pas, il subirait une déchéance morale. L'utilité d'un pareil acte existe encore à un point de vue général, puisque l'exemple du devoir accompli est un exemple destiné à porter plus haut Toi'ganisation morale des témoins.