CHAPITRE IV
APPLICATIONS SOCIALES
Origine de la propriété. L'occupation et le travail.
Arcis, 46 juillet 4876.
L'origine de la propriété n'est pas le travail, c'est l'occupation. Un homme ramasse le gland tombé d'un chêne, un autre homme vient lui disputer ce gland ; le premier possesseur repousse, par un mouvement instinctif, son agresseur, il est propriétaire en vertu du droit d'occupation. On pourrait dire du travail qu'il est le mode d'occupation des sociétés civilisées, et de l'occupation qu'elle est le mode de travail des sociétés originaires.
Même sujet.
Paris, 34 janvier 4878.
L'idée de la propriété dans l'ordre social a, sans doute, son point de départ dans l'association entre un phénomène conçu comme appartenant au milieu externe et un phénomène conçu comme appartenant à notre organisme. J'aperçois une forêt; l'association
entre les arbres perçus et le fait même que mon organisme les aperçoit se produit dans Tintelligence, parce que les deux phénomènes organique et externe, par suite les deux impressions, Tune se rattachant au milieu externe, l'autre au milieu interne, se succèdent immédiatement et sont jointes Tune à Tautre par le miUeu.
L'occupation d'abord, le travail ensuite et surtout, sont les moyens principaux à l'aide desquels cette association se produit.
Quand l'association s'est produite entre le phénomène externe (l'objet de la propriété) et le phénomène interne (le moi), elle devient la source d'un besoin ^e nous cherchons à réaliser par l'intervention de notre réflexion et de notre volonté. L'association réalisée par le mouvement même de la nature empiétant sur l'objet de sa propriété, il me repousse matériellement. Le même phénomène se passe chez autrui. Cette idée de l'obstacle matériel qui m'a été opposé forme pour moi la limite de ma propriété, de même que l'obstacle opposé par moi forme pour autrui la limite de sa propriété.
Mais nous pouvons être contrariés, dans la satisfaction de notre besoin, par l'exercice chez un de nos semblables d'un acte de même nature s'appliquant au même objet. Je repousse mon semblable ou bien il me repousse, et l'idée de la propriété s'augmente de l'idée de la lutte soutenue pour maintenir dans la réalité l'association entre le phénomène interne et le phénomène externe.
L'idée de la limite séparative est engendrée par le spectacle de l'obstacle matériel qui m'a été opposé. Il y a maintenant conquête, plus tard acquisition.
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Mfmo sujet. Part Je roccupation, part du travail.
Cannes, E novembre 1880,
Nous avons reconnu que le fondement de la propriété était le travail — propriété individuelle, travail individuel — propriété collective, travail collectif. Si l'occupation toute seule peut servir de fondement à la propriété, c'est qu'elle est encoi'e une forme du travail. Après l'occupation, qui a sa grande importance, vient la mise en valeur. Les travaux destinés à rendre un champ productif, une matière quelconque utilisable, exigent les plus grands efforts physiques et intellectuels. Ils peuvent ne rien rapporter à celui qui les accomplit, si celui-là livre à un nouveau pei'sonnage le champ devenu susceptible de rapporter. Dira-t-on que le nouveau possesseur devra profiler seul des fruits du sol parce qu'il aura seulement déposé la graine dans ce sol que de plus grands efforts avaient préparé à la recevoir? Il y aurait une injustice, si l'ancien possesseur n'obtenait une pai-t proportionnelle à son travail, de même que le possesseur actuel devra recueillir le profit du sien, mais rien que ce profit. Le possesseur actuel pourra donner à l'ancien sa part proportionnelle soit sous la forme d'une valeur qui reproduira intégralement le travail accompli par le premier possesseur, soit sous la forme d'une rente périodique. Des conventions librement débattues interviendront entre eux pour fixer la valeur et le genre de la rémunération du travail accompli par les deux possesseurs.
Le travail n^est pas une punition.
Brienon, 3 septembre 1880.
Le point de vue exclusif auquel se place presque toujours la Bible, lui a fait envisager le travail comme une punition ; Jehovah dit à Adam : Tu gagneras ta vie à la sueur de ton front. L'absence de travail est regardée comme un idéal céleste. — «Les lys qui ne... ni ne filent. » — Rien de plus étroit que cette conception. Le travail n'est pas seulement une des conditions de la vie chez l'homme, chez les animaux ; il est encore la condition de la vie dans le monde végétal, le travail de la végétation, le travail de la fermentation; le travail est partout. Quand nous l'aurons défini scientifiquement, nous lui aurons assigné sa place et son rôle dans le monde; mais nous pouvons déjà considérer maintenant que vouloir le bannir de la vie humaine, proposant à celle-ci, comme un idéal, des temps, des états où le travail n'existerait pas pour l'homme, c'est une conception qui viole l'ordre général du monde et supprime la vie sous prétexte de la rendre plus heureuse. Celui qui cesse de travailler, cesse de vivre, cesse de progresser. Le travail sans doute peut être divisé ; ici les bras, là l'intelligence; mais celui qui supprime tout travail, se condamne lui et ce qui sortira de lui à la plus misérable des conditions. Montrer à Thumanité un idéal dans lequel le travail ne serait plus imposé à l'homme, c'est une absurdité dont les conséquences sont infiniment dangereuses. Jérusalem nous gouverne toujours comme Rome, même quand nous avons brisé en apparence les liens avec les deux civilisations; une longue habitude fait encore dominer dans notre intelligence les erreurs
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des Juifs et des Romains. L'influence des jurisconsultes romains se trahit toujours dans notre iègislalion. Quand la science aura étendu son empire sur f'ordi-e moral, intellectuel, social, à ce moment seulement régnera le droit naturel et scientitique. Elle nous débarrassera de toutes les idoles, de tous les fantômes, de toutes les passions qui pèsent sur nos conceplions prétendues pliilosophiques, mais en réalité non conformes à la nature et à la vérité.
Parts respectives de l'État et de Tindividu. — De la juslicc sociale. SaintJulien, 20 avrU 1878.
Un des problèmes de la question sociale consiste dans la détermination de la part qui doit être faite à l'Etat et celle qui revient à l'individu. Mauvaise manière de poser le problème. Il ne dépend pas de nous de fixer ces parts respectives. Nous ne pouvons que constater ce qui se produit dans tous les cas où il existe une formation sociale. Supprimer l'individu, détruire en lui quelque faculté, c'est affaiblir l'État dans la proportion exacte des retranchements opérés sur l'individu. D'un autre côté, diminuer le rôle de l'État, c'est rendre les indi\'idus à l'état primitif, en raison directe du relâchement du lien social. Toute faculté individuelle est le point de départ d'une faculté sociale.
L'association, il est vrai, affecte les formes les plus diverses. La désorganisation nait de la confusion de ces associations, comme la confusion de ^individu dans l'État ou de l'État dans l'individu. Si l'association religieuse est conibudue avec l'association politique, l'une
est supi)riinéo aux dépens de Tautre, le trouble existe. La vérité est que les différentes associations sont unies entre elles par des rapports naturels, comme les individus membres d'une association sont unis les uns avec les autres. Quand cet état des rapports naturels des individus les uns avec les autres, des associations entre elles est respecté, Tordre, Téquilibre et la vitalité existent dans la société; par suite, la société et les individus sont libres, ils possèdent la seule liberté vraie. (Voir nos précédentes études sur les phénomènes sociaux.)
— Deux hommes se querellaient, le plus fort venait de ravir au plus faible des fruits recueillis par lui dans une foret primitive, quand un troisième, témoin de la lutte, plein de pitié pour la victime et d'une juste colère contre le ravisseur, se jette sur Thomme violent, lui reprend les fruits et les rend à celui qui avait été dépouillé. Ce troisième homme, voilà le premier tribunal qui ait fonctionné sur la terre. Plus tard, la pensée de Topprimé de recourir de nouveau à ce vengeur, la crainte chez Toppresseur ont étabU le tribunal d'une manière régulière. Il n'y a pas de justice sociale sans une force capable de faire respecter les arrêts que rend la conscience de l'homme en face de la violence.
Du droit.
16 juin 1878.
L'idée de droit est une variété de l'idée de justice. Chaque chose a le droit d'exister et de se mouvoir dans la mesure où l'ordre général l'exige. Il y a dans chaque être un degré d'existence conforme à l'ordre. Par suite,
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l'univers respecte et consacre l'être ainsi établi. Cette consécration donnée par l'univers et l'ordre général à l'existence d'un être ou de certaines parties de cet être, cette consécration reflétée dans l'intelligence, constitue l'idée du droit. L'intelligence réalise ensuite l'idée qu'elle a recueillie. Elle la réalise pour elle et pour les autres. Les droits ou les existences conformes à l'ordre se limitent naturellement puisqu'ils sont distincts, mais ce n'est pas cette limitation inséparable de l'être qui constitue le droit à elle toute seule. Elle en est seulement une conséquence ou une idée inséparable. L'idée du droit d'autrui se développe parallèlement à l'idée de notre droit. Comme pour celle-ci, c'est Tobservation qui nous montre le droit d'autrui.
Méthode des théories politiques.
Paris, février 1874.
Les théories juridiques se forment par des classifications et des raisonnements, des phénomènes qui s'enchaînent les uns aux autres en vertu du principe d'identité. La théorie la plus vraie est celle qui peut combiner les phénomènes selon le plus grand nombre de propriétés communes.
Il en est de même dans les théories poUtiques.
Du remords. — De la répression dans l'éducation*
Saint-Julien, 41 décembre 1878.
Quand l'agression a réussi, quand le spoliateur s'est emparé de la cliose, objet de sa convoitise, soit parce
2ii F. DURAND DESOIIMEAUX.
que la résistance du possesseur n'a pas été assez énerfçique pour triompher de Tattaque, soit parce que Tattaciue s'est couverte de ruse et que le spoliateur a pu échapper à la résistance qui lui aurait été opposée s'il n'avait pas pris ses mesures pour les déjouer, quand donc la spoliation a été consommée sans souffrance immédiate par l'agresseur, nous croyons qu'il doit souffrir une spoliation future. Cette croyance est tellement foi'te que, même si la réalité ne nous montre pas cette punition exercée dans la vie présente, nous imaginons qu'elle se produira dans une existence future. Cette imagination d'une punition future, au delà de cette vie, n'est qu'un témoignage de l'empreinte ineffaçable que laisse en nous le spectacle de la nature, nous montrant toujours une peine attachée à l'action mauvaise. Comme nous ne pouvons pas admettre que les lois de la nature soient violées, comme elles renferment une nécessité, un mouvement qui nous force à reconnaître partout leur empire quand une fois elles se sont révélées à nous, si par hasard nous n'apercevons pas leur accomplissement, nous imaginons toujours un temps et des lieux, même au delà de cette vie, dans lesquels elles seront exécutées. En réalité, elles s'accomplissent toujours dans le milieu où nos actes se produisent; seulement leur accomplissement peut échapper à notre observation. En effet, dans l'exemple que nous avons supposé tout à l'heure, il y aura toujours une punition pour le coupable. S'il est un agent moral, c'est à dire s'il est capable de percevoir dans un organisme déjà perfectionné des éléments supérieurs, la tranquille possession de la chose ravie ne durera pas longtemps pour lui; d'abord, en dépouillant, la perception d'une résistance possible se sera offerte à lui, puisqu'il a pris
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des mesures pour la déjouer, et aura été un tourment; la pensée de cette résistance et de celle qui pourrait se produire après coup si quelque indice venait à découvrir le coupable, ajoutera encore son tourment à ia possession de celui-ci. Enfin le spectacle habituel de l'état moral, où la possession est légitimement acquise, où chaque spoliation est réprimée par des peines, lui offrira toujours l'idée douloureuse elle-même de ces peines au moment où il voudra jouir de la possession de la chose enlevée par violence ou par ruse; de telle sorte que cette possession sera empoisonnée, et que la spoliation portera sa peine avec elle. S'il l'a enlevée par violence, le cri du faible vaincu résonnera encore à ses oreilles.
Supposons maintenant que l'agent ne soit pas un être très moral, que son oi^nisme soit peu perfectionné, qu'il soit peu sensible à la crainte d'être découvert, que le spectacle du monde social soit pour lui sans enseignement, soit parce que les institutions sociales sont rudunentaires ou faussées, soit parce que l'agent ne perçoit pas les éléments de répression attachée à toute agression, dans ce cas l'agent ne souffre pas dans sa possession, mais il n'est pas un être moral, mais il est une brute, mais par certains côtés de son être il confine au néant. 11 ne souffre pas davantage que le rocher quand il écrase, et il ne nous vient pas à l'idée de demander une punition morale pour ce qui n'est pas moral. Un pareil être no doit être soumis qu'aux lois de la nature physique et non à celles de la nature perfectionnée dans des êtres et des organismes supérieurs.
D'autre part, quelle sera- la compensation pour l'homme injustement dépouillé et qui ne parvient pas
à se faire rendre justice? II devra se courber devant la nécessité. La possession de sa chose était soumise à des accidents. Ces accidents font partie de cette possession. S'il n'a pas prévu ces accidents, s'il ne s'est pas préparé à les subir quand aucune force ne peut les prévenir ou les empêcher, il a commis une erreur et on ne lui doit pas une réparation des illusions, suite de cette erreur.
— Notre système de l'éducation du criminel et de l'enfant peut se déduire de l'analyse que nous avons faite précédemment. Le premier point, c'est d'empêcher le criminel de nuire à la société, l'enfant de se nuire à lui-même, par la répression. Il faut, en outre, apprendre à Tun et à l'autre à sentir l'attraction des objets desquels ils peuvent légitimement tirer une satisfaction. Cette force d'attraction exercée sur eux par les objets, les empêchera de céder à l'attraction des choses auxquelles ils ne doivent pas céder. Elle leur ôte l'envie de nuire concurremment avec la répression, si la répression devient nécessaire. Enfin, il faut enseigner la justice au criminel et à l'enfant; il faut leur apprendre à vouloir ce que veut la nature dans son ordre naturel et général. Il faut que l'élève arrive à percevoir, à l'aide des phénomènes antérieurement recueillis en lui et rattachés à sa personne, les mêmes phénomènes rattachés à la personne d'autrui. Quand il est devenu capable de cette opération, il veut l'ordre naturel, l'ordre social, c'est à dire l'enchaînement habituel des phénomènes dans la nature et dans la société (qui ne se sépare pas de la nature, puisqu'elle en est la suite), sous l'empire d'un mouvement qu'il a perçu et qui part de lui sous la forme d'un acte volontaire, après être parti de la nature, sous la forme d'un acte nécessaire.
L'éducation donnée à l'enfant prépare souvent le criminel, et l'éilucation donnée au criminel prépare le récidiviste.
La récidive est devenue le lieu commun de ceux qui écrivent et parlent sur les questions pénales.
L'éducation est donnée en France à deux millions et demi d'enfants. Il existe dans les prisons trois cent mille condamnés ou détenus préventifs. Que fait la société pour les enfants et pour les condamnés? Des prisons modèles et des écoles où les lois de l'hygiène sont suivies, s'élèvent partout. Ce résultat a coûté des sacrifices matériels au budget de l'État et à la bourse des contribuables. Qu'a-t-on fait pour la méthode à employer sous ces abris élevés sur la tète des enfants par les deniers de l'Étaf? Cette raétbode est restée à l'état rudimentaire. Dans beaucoup d'écoles eUe existe à peine ; là où elle existe, elle n'a rien de rationnel ou de scientifique. Après l'effort pécuniaire, l'effort moral. L'bem'e est venue où toutes les intelligences doivent fah'e un effort pour renouveler le mobilier enseignant, pour supprimer ee qui est barbare dans les notions données à l'enfant, pour lui apprendre une morale, une justice qui fasse de lui un être digne de prendre sa place dans une société scientifique ou de le faire avancer dans les voies rationnelles. C'est à noti'e caractère, à notre volonté, à notre intelligence qu'il faut demander maintenant les sacrifices pour l'enseignement des enfants, ce sont les sacrifices les plus difficiles et les plus rudes de tous. Ainsi,nous aurions élevé la maison et nous n'aurions rien fait pour celui qui doit l'habiter I
De la contrainte.
26 novembre 4878.
La racine de toute autorité, c'est la force, c'est à dire le mouvement. Il y a le mouvement de contrainte brutale, grossière et physique, le geste de l'homme qui nous appréhende au corps et détermine chez nous les actes qu'il souhaite, c'est la contrainte et l'autorité physiques; il y a aussi les phénomènes qui, sans exécuter les mouvements d'où résulte pour nous la contrainte, évoquent l'idée de ces mouvements et nous contraignent indirectement. Il y a maintenant ce qu'on appelle la contrainte morale, laquelle, il faut le reconnaître, n'est qu'une variété de la contrainte physique.
Le devoir et le droit, formes de mouvements.
Paris, 16 novembre 4878.
Le devoir résulte d'un mouvement que nous subissons d'abord et qui nous pousse dans une certaine direction, puisque nous le reproduisons. — Le droit est l'exercice dans autrui de ce mouvement qui nous contraint à un devoir. Telle est la racine première du droit et du devoir. Voilà pourquoi ils sont corrélatifs. L'un est un mouvement qui s'impose, l'autre un mouvement imposé ou suivi. Dans le droit, le mouvement est employé conformément à une règle générale, à une justice. Ce n'est pas la force simple, primitive et grossière. Mais la nature des deux phénomènes est la même. Il n'y a qu'une différence de composition et de combinaison.
Les peines et les récompenses élcmelles, fausses idées, presque monstruenses. Vraie notion de la justice.
Sainl-Julien, 4 octolire 1877.
On appelle besoin de justice le liesoin que beaucoup tl'hommes éprouvent de récompenser, par une éternité de bonheur, les maux d'une heure que nous souffrons sur la terre sans les avoir mérités, et de punir les fautes par une éternité de peines. II faut convenir que la peine et la récompense ne sont pas mieux proportionnées aux actes bons ou mauvais, que la seconde fugitive ne l'est à l'infini. Ne décorons pas du nom de justice un système inspiré par les passions les plus intéressées et les plus personnelles. Ces idées fausses — presque monstrueuses au point de \Tie de la vérité et de la justice — sont devenues presque une partie de l'esprit humain, qui éprouve une véritable impossibilité à s'en débarrasser, parce qu'il les a reçues avec la vie et qu'elles sont passées dans le sang. Ce sont des inventions héréditaires, véritables \'ices de l'intelligence, qui donne carrière à son mal dans le système extravagant des peines et des récompenses.
Une souffrance a été éprouvée par nous; cette souffrance était plus ou moins méritée. Outre que cette souffrance est conforme aux lois nécessaires et infinies de la nature et qu'elle se fait accepter par le côté où elle louche à l'infini, il y a encore cette autre idée bien capable de satisfaire notre esprit de justice : les particules dont se compose ce qui est susceptible de souffrir en nous seront, après des douleurs très passagères, un véritable point dans l'immensité, si on les compare au temps éternel, rendues à l'infini, où elles
entreront dans des combinaisons sans cesse renouvelées ; de telle sorte qu'au point de vue le plus général les joies et les douleurs s'équilibrent absolument. Dans le monde infini et éternel, il n'y a peut-être ni joie ni douleur; mais si nous voulons qu'elles existent, nous devons reconnaître que la somme des joies et celle des douleurs sont identiques.
Distinction entre le bien en général et la récompense.
Saint-Julien, 2 décembre 1878.
La récompense, le prix, ne se confondent pas avec le bien, avec le plaisir. Le bien est formé par l'association d'un mouvement attractif et d'un plaisir. Il peut ne nous coûter, en apparence, aucun effort. Mais le bien, le plaisir pur prend le caractère d'une récompense, quand il a été associé à un effort, soit pour résister à un mouvement attractif, soit pour combattre un mouvement répulsif. Le bien, le plaisir associé aussi à un effort auquel il succède, prend le nom de récompense, de prix.
Vraie idée de la peine et de la récompense morales.
Saint-Julien, 27 septembre 1877.
Notre système des peines et des récompenses éternelles, de la pénalité et des récompenses honorifiques, des prix offerts au mérite, image de notre conception des récompenses futures, est un système destructeur de la moralité des actes. Le motif est placé plus bas (jue l'acte dans la hiérarchie des phénomènes moraux ;
la cause déterrainante est inférieure à l'eiTel, En effet, la récompense d'un acte doit consister dans ce qui constitue la moralité, non dans l'acte lui-même exclusivement, comme on le dit souvent, mais dans la conformité avec l'ordre éternel et infini. Le bienfait pour nous d'une action bonne, son prix, sa récompense se trouve dans ce qu'il nous procure la vue de son enciiainement avec l'infini, dans la conscience que nous éprouvons de travailler à l'accomplissement des lois éternelles. La peine doit consister en ceci : que l'acte mauvais nous fait perdre la vue del'encliainement infini des phénomènes. Si la peine véritable (il ne s'agit pas ici des mesures de protection par lesquelles la société se défend contre les actes criminels) est placée ailleurs, si elle consiste dans la privation de certaines récompenses dérivées de la moralité inférieure, elles concourent, comme les récompenses elles-mêmes, à nous faire perdre de vue l'infini des phénomènes, leurs lois étemelles; elle nous détourne d'une conception morale supérieure; elle nous fait déchoir dans lu moralité.
Théorie de la coiiliainte et du cliiUiiiicnl dans l'iSducation et lo système Saint-Julien, 4 décembre 1878.
Dans le système d'amendement du criminel et d'éducation de l'enfant, la coercition purement physique ne doit être employée que dans la mesure nécessaire pour forcer l'adulte non cultivé ou l'enfant à recevoir les impressions de l'ordre appelé moral. On apprend aux enfants à sentir l'attraction du bien, la répulsion du mal, comme, dans les arts du dessin, on les apprend à
voir les lignes et les couleurs. Il faut faire nécessairement ai>i)el à un certain degré de contrainte physique pour mettre, en quelque sorte, Tenfant dans Tattitude qui lui permettra de percevoir les mouvements ou les autres i)hénomùnes les plus délicats du milieu externe. Pour obtenir cette attitude, nous devons communiquer des mouvements aux membres de Tenfant ou du criminel, mouvements d'ordre inférieur qui détermineront chez eux une certaine position, une certaine attention. Clés moyens de coercition empêchent Tenfant de céder à ses instincts, de courir, de vagabonder, de quitter les lieux où Ion doit lui apprendre à voir, à sentir. Cette coercition n'est qu'une première éducation, puisqu'elle enseigne à celui qui doit apprendre les mouvements et les attitudes préliminaires qui lui permettront d'apprendre des mouvements et des phénomènes d'un ordre plus délicat. Remarquons maintenant que cette coercition d'ordre physique, s'adressant aux membres et aux organes les moins élevés, ne se confond pas avec la coercition, avec la pénalité. Cette coercition peut entraîner une douleur, et se mêler ainsi d'un élément correctionnel, mais la douleur n'est pas le but qu'on se propose. Rappelons -nous d'ailleurs cette observation capitale : par elle-même, la douleur n'a point une vertu propre pour repousser ou pousser dans un certain sens, pour déterminer certains mouvements, non plus que le plaisir n'a une vertu mystérieuse pour attirer et faire naître aussi des mouvements. Seulement, en fait et dans la nature, l'élément désagréable, douloureux, est associé d'ordinaire à des mouvements répulsifs. Quand la nature ou notre art veulent produire ces mouvements répulsifs, ils les associent à une douleur.
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Quand donc nous voulons détourner un enfant d'une direction vers laquelle il est sollicite, nous le repoussons duns une direction différente, et le mouvement par lequel nous le repoussons est d'ordinaii'e accompagné d'une douleur que l'enfant perçoit associée au mouvement qui le repousse.
Celte douleur ne produit pas le mouvement qui . repousse, mais le mouvement qui repousse lui est associé. Si donc nous pouvions produire le mouvement qui repousse sans y joindre une douleur, nous amions fait l'économie d'une douleur ; nous aurions fait une conquête sur la nature elle-même. Il est vrai aussi que la douleur aura souvent son utilité. D'abord, comme dans la nature l'élément désagréable est associé à l'élément répulsif, il suffira souvent de faire percevoir l'élément désagréable pour déterminer chez le patient l'élément répulsif, sans avoir besoin de faire naître celui-ci en réalité. La douleur évoquera la répulsion et la répulsion mentale entraînera un -mouvement de même nature.
Nous voyons par là que, dans le cas où nous ne pourrions pas nous servir de l'élément répulsif, faute de l'avoir à notre disposition, l'élément désagréable pourra nous rendre le service de l'évoquer. Au contraire, quand il s'agira du bien associé à un mouvement attractif, nous devrons toujours employer l'élément agréable.
— Dans un ordre inférieur, nous pensions que !a douleur physique devait toujours accompagner certaines opéi-ations chirurgicales ou naturelles destinées à remettre l'organisme dans son état normal. La médecine est aiTLvée, par l'usage des anesthésiques, à économiser beaucoup de douleurs sans compi'omettre le succès de ses opérations. L'élément désagréable n'est utile que
lorsqu'il {\</\i pour évoquer les mouvements répulsifs avec lesquels il a été perçu dans la nature, et si ces mouvements répulsifs ne peuvent pas être obtenus autrement que par cette évocation, résultat de la perception d'une association .antérieure entre l'élément répulsif et l'élément désagréable. Donc, toutes les fois qu'on le peut, sans compromettre le but que se propose l'éducation ou l'amendement, on doit chercher à éviter la douleur à l'enfant et au criminel. Surtout et par dessus tout, nous devons nous défendre d'attacher au mouvement par lequel nous repoussons, nous contenons un enfant, un criminel dans la ligne que nous voulons lui voir suivre, d'attacher à la coercition une douleur que la nature n'y aurait pas attachée, parce que dans ce cas la douleur n'a d'autre but que de satisfaire la vengeance, la haine ou la colère chez celui qui l'emploie et d'exciter la révolte chez celui qui la subit. De même, si nous nous servons de la douleur pour réveiller un mouvement répulsif que nous ne sommes pas à même de produire chez l'agent, nous ne devons faire appel qu'à la douleur exactement nécessaire pour évoquer et provoquer ce mouvement. Tout ce qui dépasserait la mesure serait une injustice et appellerait une protestation.
Le plaisir apparaît comme un but, parce que sans doute dans la nature l'élément attractif se présente avant l'élément agréable. Le plaisir doit être recherché; c'est là une loi naturelle, parce qu'un mouvement d'attraction nous attire vers les choses qui contiennent un élément de plaisir. Ce mouvement nous communique sa nécessité attractive. En sens inverse, le mal, la douleur doivent être évités, parce que dans la nature le mouvement répulsif s'olfre à notre perception avant
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rélément désagréable. Ils doivent être évités, parce que c'est en effet une nécessité, un mouvement répulsif nécessaire que la nature nous communique.
Dans l'éducation il faut préférer les moyens qui contiennent plus de mouvement répulsif que de douleur, à ceux qui, comme les punitions violentes, contiennent plus fie douleur que de mouvement répulsif.
Bien qu'au point de vue des idées qiie nous venons de développer, la mort du coupable ne doive jamais être poursuivie, à moins du cas de légitime défense, il faut reconnaître que la mort et la crainte qu'elle inspire, employées comme moyens d'intimidation, appartiennent déjà à quelque rudiment de civilisation, parce que cette crainte correspond à un certain degré de culture intellectuelle. Les animaux paraissent à peine savoir ce que c'est que la mort et la redouter. Cependant ils la redoutent dans une certaine mesure déjà, bien qu'elle n'excite pas cette vive répulsion qu'elle inspire aux êtres plus élevés.
Nous recourons à la correction pénale, et non pas seulement à la coercition, parce que dans le premier moment, avant toute réflexion, souffrant nous-mêmes de la blessure qui nous est faite, nous associons cette douleur à la personne qui est en relation direcie et immédiate avec cette douleur dans la nature, c'est à dire à la personne qui nous l'a causée; et par une opération inverse de celle de la bienveillance, nous voulons attacher dans la réalité externe cette douleur à sa cause,' comme elle l'est dans notre for intérieur. Cette manifestation externe est une suite naturelle de l'opération interne. Une idée se manifeste toutes les fois qu'elle est assez énergique et qu'aucun phénomène contraire ne s'oppose à sa manifestation.
Nous surprenons ici le premier mouvement de riiomme et les premiers états sociaux. Mais Thomme a réllëclii, d'autres phénomènes se sont associés à mesure qu'il a acquis de nouvelles idées; à mesure que ses facultés de perception se sont étendues, d'autres phénomènes se sont associés à ces phénomènes de premier mouvement et les ont refoulés. A ces développements de l'individu a correspondu un développement de la société. Le premier système pénal, procédant du premier mouvement, de la passion, de la colère, a été remplacé par un système correspondant aux réflexions qui s'étaient faites dans l'homme.
La loi a été victorieuse du premier mouvement, comme l'individu l'avait été; elle s'est élevée, elle est devenue morale. Aujourd'hui encore, la loi, le juge, l'homme qui cèdent au premier mouvement quand il ne doit pas être pleinement secondé et confirmé par les mouvements subséquents, nés à la suite d'une perception plus étendue, d'une réflexion plus développée, ce premier mouvement nous ramène à la barbarie primitive. Pour chercher l'amendement du coupable, il faut commencer par remporter une victoire sur soi-même, par devenir un être plus intelligent et plus moral. C'est pour cela que les améliorations introduites dans le système pénal, qu'il faudrait appeler aujourd'hui le système coercitif, correspondent toujours à un progrès accompli dans l'intelligence humaine et dans la société. — Le moment est venu pour nous de faire céder le système pénal devant le système coercitif.
Nous pourrions écrire un chapitre : Le système correctionnel et le système coercitif.
Nous voyons dans les observations auxquelles nous nous sommes livrés sur le système pénal, des appli-
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cations pratiques et nombreuses d'une pure théorie morale.
De l'emploi du plaisir et de l;i dauleur dans l'éducatiou.
Saint-Jolien, 5 décembre 187tj.
L'iiomrae est enveloppé par un réseau de douleurs ou de plaisirs qui contribuent à le mettre dans la voie qu'il suivra à travers le monde et la vie. Mais la douleur toute seule, le plaisir tout seul, ne feraient pas son éducation et ne traceraient pas la courbe de son existence. La douleur et le plaisir n'ont par eux-mêmes aucune vertu éducative, mais ils s'associent à des mouvements de répulsion et d'attraction qui, communiqués à l'être humain, lui impriment sa direction. La douleur et le plaisir peuvent, en tant que signes, agir sur l'évolution de l'individu. En effet, associés dans la nature et dans l'intelligence à des mouvements, ils peuvent évoquer ces mouvements et par suite les déterminer. Le choc de cette voiture m'a repoussé et causé une douleur. La douleur et le mouvement par lequel j'ai été repoussé sont désormais associés dans l'intelligence. La douleur, reparaissant toute seule, déterminera, par évocation ou par association, le mouvement auquel elle a été hée. On voit par cet exemple comment la douleur et le plaisir peuvent revêtir un pouvoir d'éducation. A ce point de vue, ils agissent comme des signes, mais comme des signes très puissants, plus puissants que la parole, considérée elle aussi comme signe.
I L'homme est un apprenti ; la douleur est son maître.