NÉCESSITÉ D UNE RBVÉLATIOX PRIMITIVE
rieurs et convenus , comme nous le faisons au dehors avec les autres hommes , sans quoi elles demeureraient dans une inertie perpétuelle ; et ce qui fait qu'il n'y a pas de peu* sée sans monologue , c^est que le monologue , en ce caé ^ n'est qu'im colloque entre nos facultés. Aussi, dans la préoccupation de la pensée , nous nous surprenons quel-* quefois nous parlant au pluriel , ou bien à la troisième personne^ comme s'il y avait en nous plusieurs individualités. Mystérieux abîme de l'âme , où nous sentons à la fois la simplicité de sa nature dans la diversité de ses facultés^ et la diversité de ses facultés dans la simplicité de sa nature^ et qui j par cette analogie avec ce que la Religion nous en* seigne de la Trinité des personnes en seul Dieu, semble vérifier cette grande parole du Créateur dans la Genèse : «c Faisons l'homme à notre image et à notre resseOH «blance! i>
Hais ramenons cette considération, trop hardie peut-ôtr e pour le moment, à des proportions plus simples. Toiqours est-il , — et c'est un fait qui tombe sous notre regard in* terne et que nous pouvons vérifier à chaque instant, «— qu'il est impossible de nous rendre compte d'une seule idée, sans le secours de cette parole intérieure dont je viens de parler. Descartes a beau faire table rase dans son entendement^ et vouloir se persuader qu'il a vidé son esprit de tout ce qu'il avait appris, pour no devoir plus ses connaissances qu'à lui-même ; son premier acte d'indépendance et de découverte après cela, Je pense y donc je suis, n'est qu'un emprunt fait à la parole de sa nourrice, sans laquelle il n'aurait jamais su se donner conscience de la pensée m de l'être.
C'est là ce qui faisait proférer à M. de Bonald ce célèbre axiome, Qu'il fattî pemer $a parole avant de parler sa
aïO LIYfiB I. CHAPITRE V.
pmUe ' ; àPhitoi, qu6 la pensée est U di$eour$ jtie l'etprii $$ tient à hf/Mnim*; Toilà pourquoi eucore les Hébreux aYaient doimé à l'homme le nom d'àme parlante: pourquoi le Xtfyoc des Grées youlait dire indifféremment parole ou pefuie. Et enfin, dans la langue éminemment philosophique de FETangUe, ïàpemée étemelle et par essence, celle d'où dérive la traie lumière qui éclaire tout homme aux portes de ce mondai estappeléetojNiroIeirienquelaiMiroIs^levBRBB: comme si la pensée était si essentiellement parlante, que la plus haute expression de sa puissance fût de s'absorber entièrement dans la parole, et d'être plutôt jMirof a qmpemie. Au surplus, une expérience vulgaire ta rendre cette vérité palpable pour tout le monde i Quand notis parlons dans une langue étrangère, qa'arrive-t-il ? c'est qu'avant d'exprimer au dehors notre pensée dans cette langue étrangère , nous nous la formulons à nous-mêmes dans notre langue maternelle, puis nous la traduisons dans l'autre. Avec quelque rapidité que cela se fiisse, le phénomène de ce double lan^ gage successifs toujours lieu. On pense en finançais , je suppose, et on parle en anglais : preuve évidente de la nécessité d^une parole pour le mouvement de la pensée'.
Une preuve expérimentale plus manifeste encore de cette nécessité , et qui confirme tout ce que nous avons dit précédemment sur la médiation de la société pour la transmission de la vérité parmi les hommes , c'est l'état des sourds^muets, lesquels, tant qu'ils sont livrés à eux-mêmes, n'ont pas plus de pensée que de parole. Le fait est aussi
* Le grand nom de M. de Bonald appelle' ici' on .'tribut dlionnenr et de louange; la doctrine que fexpose n'a été nettement précisée et popularisée que par lui.
' Plato, in Themt.p Op.p t II, p. IM-l&l.
^ Tout ceci explique la parfaite Térité de ce TendeBoileau :
Ce q«t VoD eoBçoIt bien l'éttoset dAtraneat.
NÉCESSITÉ d'une REVELATION PRIMITIVE. 211
certain que décisif. Tous ceux qui se sont dévoués au soulagement et à rinstructiou de ces infortunés, tant en France que dans les divers pays de VEurope, se rencontrent unanimement dans la constatation de cette vérité d'observation, que le sourd-muet, par lui-même, est totalement privé de la vie intellectuelle et morale*. M. de Gérando seul,
< On trouTera, dans V Université catholique (neuvième liyraiMn -^ septembre 1S46), un trayail très-curieux de M. de la Haye nir ce sujet. La mafie et la diversité des témoignages les plus compétents y comblent la mesure de la conviction. Nous allons en citer un très-petit nombre : — « Les « sourds-muets, dit rabbé de l^pée, sont réduits en quelque sorte à la con- « ditlon des bêtes, tant qu*on ne travaille pas à les retirer des ténèbres « ^Mkiases dans lesquelles Us sont ensevelis. » — « Borné au seul mouvement « physique, le sourd-muet, dit Vabbé Sicard, n'a pas même, avant qu'on ait « déchiré Tenveloppe sous laquelle sa raison demeure ensevelie, cet instinct « sûr qui dirige les animaux. Le sourd-muet est seul dans la nature, sans au- « eun exercice poaible de su faeuUéi intellectuelles , qui demeurent €t'sanê action et sans vie**, à moins qu'une main bienfaisante ne parvienne « À le tirer de ce sommeil de mort. Quant au moral , il n'en soupçonne « même pas Fexistence, U n'a des yeux que pour le monde physique, et en- « eore quels yeux ! il voit tout sans hitérèt Le monde moral n'existe pas < pour lui, et les vertus comme les vices sont sans réalité. Tel est le sourd- « muet dans son état naturel; le voilà tel que l'habitude de l'observation , « en vivant avec lui , m'a mis à même de le dépeindre. » — M. Paulmier, iMtltalear renommé de l'école de Paris , appelé devant la cour d'assises de la Seine pour servir d'interprète à un sourd-muet accusé de vol , s'exprima de la manière suivante : « Se fait-on bien une idée de la disgrâce d'un sourd- « muet sans instruction, de son état de dénûment?... U est doublement « sourd, puisque, privé de Touîe, il est plongé dans un silence étemel ; il est « sourd ^entendement, si Ton peut parler ainsi , puisque aucune main se- M couraUe ne ra tiré des ténèbres de rignorance , où U est resté profondé- « ment enseveli. » — M. Eschke, fondateur et professeur de récole de Berlin, a Jugé les sourds-muets de la même manière : « Le sourd-muet , dit-U, ne vit
• que pour lui ; il ne connaît aucun lien social, et n'a aucune notion de « vertu. L'éducation seule peut l'élever au-dessus de la bête... etc. » — M. César a (ait , à Leipsick , des observations qui confirment toutes les précédentes : ■ Les sourds-muets , dit-il , ont , à la vérité , la forme humaine ; « mais c'est à peu près tout ce qu'As ont de commun avec les autres hommes.
• Privés de U parole , ils sont également privés d'entrer avec eux en com-
212 i.iviu: I. ciiAPiTUE V.
opposant le système à rexpéricnce , a voulu quelque Xemj^ révoquer en doute cette vérité ; mais il a fini par se rendre à l'évidence , et par assurer lui-même que a les secrets du « monde intellectuel sont ignorés du sourd-muet ; qu'en « vain on lui en demanderait compte , et que l'instruction a peut seule introduire les sourds-muets à la vie sociale mo- « raie et religieuse. » (Histoire de l'Académie des sciences, t. II y p. 4.53 et 661.)
N'insistons donc plus sur ce fait, suffisamment démontré, de Ta nécessité de la parole pour le mouvement de la pensée, et concluons qu'il a fallu savoir s'adresser la parole pour pouvoir penser, comme il a fallu savoir penser pour pouvoir adresser la parole aux autres : cercle vicieux, comme nous le disions , duquel le genre humain ne serait jamais sorti, et qui implique nécessairement pour l'homme le fait primitif de l'audition d'une parole suprême, dont ses premières pensées ont dû être les échos. Si la pensée a dû précéder la parole et a été nécessaire pour son invention, de son côté la pensée a eu besoin, pour débutor elle-même, d'une parole toute faite , sans laquelle elle n'aurait jamais fait un pas, et qui a été pour elle comme im premier moule dans lequel elle s'est formée , pour mouler ensuite ellemême le langage extérieur et sensible qui devait lui servir d'expression.
« merce d'intelligence^., de pratiquer aucune vertu sociale, et de s'élever *« de la grossièreté des sens à la spiritualité de Tintelligence... Jamais ils ne H parviendront à développer, à former et à fortifier par Tusage les puissance? » spirituelles de Icnr âme. Par leur inaction, elles deviennent même de « jour enjour plus incapables des'appliquer... Voilà Pétat de leur intelligence. » Celui de leur couir n'est pas moins déplorable. Jouet perpétuel des aensa- " tions que font sur eux les objets, et des passions qui s'élèvent dans leur « âme, ils neconnaUseni ni lois, ni devoirs, ni Justice, ni injustice, » ni bien , ni mal; la vertu et le vice sont pour eux comme sHls n'étaient '« pas.,,, etc., etc. >»
SÉCESSITÊ d'une RÉVÉLATION PRIMITIVE. 213
J.*J. Rousseau, cet intraitable déiste, qui s'est efforcé de faire la part de Dieu aussi petite , aussi nulle que pos* sible dans les destinées de la raison humaine, et pour qui le mot rivélaHan était comme un outrage à la nature , a été conduit cependant, par la force de la logique toute seule , à confesser que Torigine du langage est inexplicable sans une première révélation. Dans son célèbre discours Sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, il pose ainsi le problème et son insolubilité naturelle : a Si les hommes ont eu besoin de la parole pour « apprendre à penser, ils ont eu bien plus besoin encore « de savoir penser pour trouver Tart de la parole ; et quand « on comprendrait comment les sons de la voix ont éié « pris pour les interprètes conventionnels de nos idéesti il « resterait toujours à savoir quels ont pu être les interprètes « mêmes de cette convention pour les idées qui, n'ayant a point \m objet sensible , ne pourraient s'indiquer ni s)ar a le geste ni par la voix; de sorte qu'à peine peut-on fof'^ « mer des conjectures supportables sur la naissance de oet « art de communiquer ses pensées et d'établir im com- « merce entre les esprits. Pour moi , convaincu de l'im- « possibilité presque démontrée que les langues aient pa « naître et se former par des moyens purement humains^ a je laisse à qui voudra l'entreprendre la discussion de ce « difficile problème. »
Cette opinion de Rousseau est d'autant plus remarqua* ble qu'elle est tout à fait désintéressée; car elle ne rentrait nullement dans le système de son discours ; et la réserve vraiment philosophique qui la distingue contraste avec riiabitude et le besoin qu'avait cet esprit inventif de se ren<lro raison de tout. Ici il confesse que Torigine du langage ost humainement înconcovablo. Il no Inl convenait pas i^aWat
"Àik LIVAE I. CHAPITAB V.
plus loin ', il se serait perdu dans ropinion de son temps, et il aurait oompr(»ais la position hardie et paradoxale qu'il prenait dans son discours , s'il se fût oublié jusqu'à laîaser sortir de sa plume cette Yérîté de catéchisme^ qu'au commencement le Créateur a parlé à sa créature. Cependant c'était bien là le fond de la pensée de Rousseau; car, dans un autre écrit plus modeste qu'il publia plus tard , Smr V origine d&i langues, se retrouYant en fece du mdme problème, il osa émettre la vraie solution, en se cachant toutefois encore sous la robe du père Lami : « Dans toutes les « langues, dit-il, les exclamations les plus vives sont inar- € ticulées^lesgémissementssontdesimplesvoix^lesmuetS; c c'est-à-Hlire les sourds, ne poussent que des sons inarti* c culés : lefir$ LanU ne conçoit pas mêfne que les hommes < en eussent pu jamais inventer d'autres, si Dieu ne leur € sût expressément appris à parler '. »
D'autres voix, bien autrement graves que celle de Jean- Jacques, avant et après lui, ont proclamé celte opinion comme la seule qui soit satisfaisante pour la rdson.
Platon, après avoir déjà dit, dans son livre des Lois, que t4nU homme inUlligent doit de grandes louanges à Vanêiqmiipmsr le grand nombre de moU heureux et naturels fu'elle a imposés aux choses % en tire l'incontestable conséquence 2 c Pour moi , dit-il, je regarde comme une véa rite évidente que les mots n'ont pu être Imposés primi- « tivement aux choses que par une puissance au-dessus de « l'homme ; et de là vient qu'ils sont si justes '. »
* Sssai sur Forigine des langues, chap. it.
• De Leg., VU, Op., t. Vin,p. 879.
» 0T|&«t lUv Iy* t4v iLhfi4ax9xw Xd^ov «epl xo^wrt élvai, \uV^ nvè dâvafuv •Tvai fi àvOpannCav ti^ et|Alvnv rà npâra t& M[^axoL ttXç «péy|uwiv» Û£TE ANAFKAION EINAI ATTA 0Peû£ EXEIN. ( ^ Crat., Op., t D, p. 141.)
— " Ceiiï qiiî pensent, dit un sayant anteor anonyme , que les langue;;
NÉCESSITÉ D'UNB RÉVÉLATION PRIAIITIVK. 215
Le célèbre Guillaume de Humboldt^ qui B?ait coneentré touiee laf foraee de son ^ésm dans Tétude ccmiparatiTe des langues soue leurs rapports grammaticaux , philosophiques et faistoriquee , eH qui jmgneit la plus Teste érudition à Tintuilkm la plus pénétrante , n'a jamais pu concevoir la forfflatkNi humaine et progresstTe du langage. Ce n*est pas qu'il adopte d'emblée non plus Texplieetion que nous en donne la foi; il traTaiUe longtemps pour essayer d'arriver par sa raiscm seule à une explication autre : il parle d'une faree divine, d'un gini$ créateur, d'un procédé myeiérieux de la nature, d'une came première; mais il ne peut s'y arrAter, et, d'analogie en analogie , la bonne foi de son esprit le mène au sein de cette vérité qui paraissait si évidente à Platcm. Voici textuellement sa pensée : « La parole, d'après mon entière conviction, doit être € considérée comme inhérente à l'homme ; car si on la
« sont d'insUtation humaine, el qu'elles doÎTent leur origiiie à certaines « cooTentioiis arbitraires que les hommes ont faites de donner certains noms « anz cfaoees , ii*oiit Jamais considéré afec attention ce qu'ils avancent. Car « il fiint d^ià parler et étie eatmàu, pour imiTeiiir de qadque point arbin traire ; il faut que le son formé par un homme soit joint dans Tesprit d^un « autre à certaine idée; il faut, en un mot , que le commerce soit établi par
• la parole, peur attribuer des significations nourelles à des mots nouveaux. « ^ Sans cela les heomes seraient (eut muets les uns à Tégand des autres, « et n^aur^ent de conunun que les cris généraux qui marquent les passions « et lesBionvements violents, et qui servent à unir les liommes par Tinsti- « tatkMi du CMatenr, et non par un établissement arbitraire. — Depuis même « que les lao^iee sent établies , «a Anfte ne pourra convenir avec an Alle- « mand d'appeler les choses d'une telle ou telle manière, si Tua des deu « n'entend l'antre ; etcependant tous les mots de part et d'autre sont trouvés, « et il ne s'agit que de les foire accepter à celui qui en ignore le sens. — « Cest une chose fort simple et fort naturelle que les principes du discoufs» « Mais jamais on ne serait parvenu à les trouver et à les mettre en usage , si
• Dieu n'avait préparé un langage à riiomme, pour lui donner le moyen de « s'expliquer par la parole. » ISxplieations de la Genè$e» in-l2 ; Paris, 1711, t. Il, p. S47. )
316 LIVKË I. CHAPITRE V.
« coDsidère comme l'œuvre de son intellect dans la simpli- « cité de sa connaissance native y c'est dbsolummi inea^li- • cable ; le langage n'a pu être inventé sans un typepréexù- « tant dans Tbomme... Par quelque procédé mystérieux de « la nature , les langues ont été en quelque sorte jetées en « moule, mais en moule vivant, d'où elles se dégagent avec « toutes leurs belles proportions ; et ce moule ( dans lequel « elles ont été jetées par quelque procédé mystérieux de la ^- nature), c'est l'esprit de l'homme '. — Je suis pénétré « de la conviction qu'il ne faut pas méconnaître cette force « vraiment divine que recèlent les facultés humaines, ce « génte créateur des nations, surtout dans l'état primitif, où '^ toutes les idées et même les facultés de l'âme empruntent a une force plus vive de la nouveauté des impressions, où « l'homme peut pressentir des combinaisons, auxquelles il a ne serait jamais arrivé par la marche lente et progressive a de l'expérience. Ce génie créateur peut franchir les limi- « les qui semblent prescrites au reste des mortels ; et s'il est tt impossible de retracer sa marche, sa présence vivifiante « n'en est pas moins manifeste. Plutôt que de renoncer, dans a TexpUcation de l'origine des langues, à l'influence de cette a cause puissante et première , et de leur assigner à toutes a une marche uniforme et mécanique qui les traînerait pas « à pas depuis le commencement le plus grossier jusqu'à a leur perfecUonnement, j'embrasserais l'opinion de ceux « qui rapportent l'origine des langues a une révélation
« IMMÉDIATE DE LA DiVflaTÉ ». »
^Mémoires de P Académie royale de Berlin, classe historique ei nhi^ iOÊOphique, 1820-21 ; Beriin , 1822, p. 247 ^^^
«.otio. est en ^, ,.«„., , UcjuX'ui s' J^^ Zn^Zi^S!^
A il fait tant que de se rt^fuser à Toir Ha». I. r *• ^ . "*«"'* F*»""»
M ^ luwr a Toir dans la formation des langues Pcruvre
N^BSSITH d'une Elivâ.ATION PRIMITIVE. 317
11 n'y a pas , en effet , d'autre issue à ce labyrinthe de Torigine de la parole : il n'y en a pas d'autre non plus , comme nous l'ayons vu , à celui de l'origine de la vérité sur la terre. Quelques tours ou détours qu'on fasse , il fMt toi^onrs en venir là. Ces deux problèmes rentrent même jusqu'à un certain point l'un dans l'autre , pour désespérar l'esprit humain lorsqu'il ne veut pas accepter la def que lui présente la foi pour en sortir, qui est aussi cdle que lui présente en définitive la pure raison.
Elle nous dit, en effet, que le don de la vérité et de la parole , pour l'àme humaine , était misst nécessaire qae le don de l'àme elle-même au corps. Le corps , prêt à reeevoir et à servir l'intelligence , disposé par tous ses organes à fonctioniier pour elle , serait cependant éternellement resté à l'état de cadavre , malgré les marques visibles de sa destination ; il n'aurait jamais pu se donner à hû-mteie la moindre étincelle de vie , si l'àme ne lui eût été inspirée par Dieu. L'àme , à son tour, prête à recevoir la vérîlé et à servir la raison par toutes ses facultés , serait de même
de Vinielleci humoàn dans la sin^flMté de sa eonnaUsancê «allfe. Ortie cause puissante et première, œ génie eréatem^ ce précédé mgstérieus de la nature, dont parle d'abord ruiustre savant, ne «ont que des fiuperfétatioDs gratuites, si elles ne sont de yrais synonymes de la DiTinité. La résistance secrète qa\ lui fiait retarder de confesser firancbement cdle^i ne vicBdrait^le pas de cette faiblesse attachée à la foroe même de l'esprit hirauin , de pvéftrsr ses propres inrentùms à ce qni est d^à en possession de la croyance pabliqne , et de prendre plaisir à se fabriquer des causes à sa fantaisie, pour s'adorer lui-même en les adorant? «Semblable, comme « dit Malebranche, aux eniknts qui tremblent devant leun compagnons, « après les aToîr barbouillés ; ou, si Ton veut une comparaison plus noble y " quoiqu'elle ne soit peut>ètre pas si juste, semblable à ces ftmeux Ro- « mains qui ayaient de la crainte et du respect pour les Actions de leur « esprit, et qoi adoraient sottement leurs empereurs, après avoir Uclié « l'aigle dans leurs apotliéoses. » ( Recherche de la vérité, V partie, cliap. ui. )
éternellement restée gisante dans la nuit et rinaiMivité intellectuelle , 8i Dieu ne fût venu allumer en elle la pensée et faire vibrer la parole. De sorte que la première révélation nous apparaît comme le complément nécessaire de la création et le dénoûment de l'opération divine ; avec cette particularité essentielle que ce dernier acte de Topération divine n'est pas renouvelé , comme le don du corps et de rame y dans chaque individu , mais entretenu dans Fespèce seulement -, et qu'au lieu que nous devons le corps et Tàme immédiatement à la nature , Dieu a voulu ne nous faire parvenir la vérité et la parole que médiatement et par les traditions de la société , en se révélant à son chef et non pas à ses membres. Économie admirable de la Providence y qui laisse enb^voir le dessein d'unité spirituelle qu'elle se propose , en ftiisant de la vérité im héritage indivisible entre les hommes, et qui justifie à l'avance y par les lois mêmes de la nature et contre les exigences du déiste , le mode et la convenanee de la seconde révélation qu'elle nous réservait !
Avec la parole y Dieu dut donner des idées et des vérités, puisque ces deux choses se supposent nécessairement; il dut apprendre à Thomme ce qu'il lui importait le plus de savoir, et ce que réclamait le plus hautement sa nature intellectuelle ; et comme le premier besoin de cette nature c'est la véritc , c'est la raison , c'est l'amour, qui ne peuvent trouver leur plein développement et leur véritable objet qu'en Dieu , qui est la vérité même , la raison par essence, ol l'ensemble de toutes les perfections , Dieu dut dès lors se révéler lui-môme le premier à l'homme , et diriger par la Religion l'essor de toutes ses facultés naissantes.
La découverte des autres vérités d'un ordre inférieur put otre laissée en perspective et en aliment aux investigations de l'esprit humain , une fois lancé dans le ehamp de la ré-
NÉCESSITÉ D*UNB KÉVÉtATION PRIMITIVE. 219
flexkm et de la pensée ' ; mais la vérité religieuie , c'es(*à^ dire; la connaissance la plus indispensable comme la plus inabordable à la raison humaine , dut nécessairement être le premier objet de la réTélation. L'homme dut la recevoir, et non pas la trouver ».
m. Tout ce que nous avons dit sur la vérité en général s'applique en effet à la vérité religieuse avec une force toute particulière, qu'il importe de faire remarquer.
La vérité religieuse , partout et toujours , a consisté dans trois ou quatre points fondamentaux , savoir : qu'il y a un principe immatériel en nous y — un être souverainement intelligent et parfait au-dessus de nous , — des rapports obligatoires entre cet être et nous; — que la mort n'est qu'un passage à une autre vie , où l'âme vivra immortelle, et responsable de l'usage qu'elle aura fait de sa liberté dans le temps présent, etc. , etc.
Eh bienl toutes ces notions , universellement adoptées , ne tombent pas naturellement sous les sens. Notre raison ne s'agite que dans le cercle des choses naturelles , ne se renseigne que sur le témoignage des sens, et tomes ces vérités sont d'un ordre supra-sensible et surnaturel. Comment donc pourrait-elle arriver d'elle-même à en soupçonner seulement l'existence? Il n'y a pas d'instrument rationnel qui puisse atteindre jusque-là ; et de même que nous
■ Tradiditmundumdisfniiaikmibut.
' « Dieu a laissé engendrer les sciencea physiques au temps ; mais il s^est « réserré les autres : lui-même a créé la morale , la poésie , etc. — Les pre- « mien gennes récemment produits par ses mains furent déposés par lui dans « les âmes et dans les écrits des premiers hommes. De là Tient que l'anti- « quitéyplttSToisine de toutes les créations , doit nous servir de modèle « dans ces choses , dont elle avait reçu et nous a transmis les principes plus « pur», n but , pour ne pas nous égarer, mettre les pied» dan» les traces ilnst • $\fm,in9i$terevesfioiis. »» ( Joubert, Pensées, t, I,p. 40»»
tSO LIVKE I. CHAPITRE Y.
ne concevrions pas qu'un habitant de cette terre pfiit connaître ce qui se passe dans une autre planète sans une ré-' vélation partie de cdle-ci y de même nous ne pourrions pas concevoir comment nos âmes y emprisonnées dans la nature et les sens, clausœ tmèbris et carcere c€bco, auraient pu avoir jamab la moindre notion de quoi que ce soit hors de la nature et des sens , si une voix d'en haut n'était venue la leur communiquer. S'il existe , comme on nous le dit, un m<mde supérieur à celui que nous habitons ^ il a fallu un envoyé de ce monde pour nous en annoncer l'existence, et nous faire connaître le rapport où nous sommes avec lui. S'il y a des vérités sumaturdles , il a fallu ime parole siu*natureUe analogue à ces vérités pour les enseigner. Les grains enfermés dans la grenade , dit un Père de l'Église , n€ peuvent cemmaniquer a$>ec ce qui est au delà de l'écorce; l'homme renfermé dans la mmn de Dieu , avec toutes les cré€Uur€s , ne peut pas davantage lever ses regards jusqu'à Dieu \ Aussi je ne m'étonne pas d'entendre le plus fervent
' Tliéophile, Apologie, n» 5. —Saint Hilaire a aussi très-bien dit : AVque enîm nobis ea natura est ut se in eœlestem cognitionem stUs virUms effèrat saDeo diseendum est qtUd de Deo intêlligendnm sU. (De TriMt., T. 20. ) — Origène, bien qu'on lui ait reproché d'accorder à la philosophie Tempire sur la Religion, a dit pareillement : « La nature humaine n*est « pas suffisante à chercher Dieu en qudque fiiçon que ce soit, ^iàle nommer « même, si elle n'est aidée de eelm-4à même qu'elle cherche. » ( Contre Celse, liv. YII. ) — Voltaire lui-même enfin, ce Celse moderne , emporté par son bon sens, a laissé échapper celte grande Yérité : « 11 est clair que « l'homme ne peut par lui-même être instruit de tout cela. L'esprit humain « n'acquiert aucune notion que par l'expérience; nulle expérience ne peut « nous apprendre ni ce qui était avant notre existence, ni ce qui est ^nrès. « Les plus grands philosophes n'en sayent pas plus sur ces matières que les « plus ignorants des hommes, n en fout reyenir à ce proverbe popiriaire : La « poule est-elle avant Vœuf, ou Vopitf avant la poule? Le proverbe est « bas , mais 11 confond la pins haute sagesse , qui ne sait rien sur les prc- « mtcrs principes des choses sans un secours sunii atubel. » ( Voltaire , foême sur le Désastre de ÎÀsbonne , notes. )
NÉCESSITÉ d'une HSVÉLATION PRIMITIVE. ââl
des déistes y et le partisan le plus déelaré du rationalisme contre la révélation , nous dire , dans un moment de lassitude et d'abandon , sur Véclatante vérité de Dieu : a L'être a incompréhensible n'est ni visible à nos yeux ni palpable « à nos mains ; l'ouvrage se montre , mais l'ouvrier se ca- (c che : ce n'est pas une petite affaire de connaître enfin a qu'il existé '. » Voilà où on arrive quand on veut se passer du secours de la révélation , même après qu'on l'a reçu : que serait-ce donc si jamais on n'en avait connu le bienfait?
Mais quoi! me direz-vous, n'avez-vous pas déjàpré* tendu vous-même démontrer avec succès , par la seule raison 9 ces mêmes vérités de Vame , de Dieu, de l'immortalité dé l'Ame, d'une ReKgion naturelle enfin , que maintenant vous rejetez hors de la portée de la raison? Qu'avez-vous donc fait dans les chapitres précédents? Vous renversez vous-même votre propre ouvrage. Mieux valait nous parler tout de suite de la révélation. S'il y avait eu plus de danger, il y aurait eu du moins plus de franchise.
Je ne nie pas la puissance et l'usage légitime de la raison dans le domaine de la vérité religieuse y et , loin de retirer de sa juridiction les vérités que je lui ai déjà soumises , il n'est aucune de celles qui sont devant nous, à quelque profondeur que vous les portiez dans le sanctuaire de la foi, que je ne me propose de placer sous son regard scrutateur ; mais voici le nœud de concordance de ces deux puissances de la raison et delà foi , qu'on a si souvent mises en lutte, faute de les comprendre et de les définir.
La raison est comme l'œil de l'esprit et le regard de l'âme ; la révélation est comme la lumière qui tombe sur les objets et les rend visibles. L'œil tout seul ne voit pas; il faiit qu'il soit averti de l'existence des objets parla lu-
' J.-J. Rousseau, i^mUf^Uv. m.
22S LIVHE I. CHAPITRE Y.
mière. La lumière toute seule ne fait pas voir, si Tœil ne s'ouvre, ne fixe et ne pénètre les objets de son regard. Voilà rimage de la raison et de la foi. La vérité religieuse étant faite ainsi pour Tàme humaine y toutes les facultés , tous les instincts de celle-ci étant prêts à la recevoir; dès rinstant oii elle arrive , où elle touche notre intelligence , celle-ci la reconnaît pour ainsi dire , la saisit comme l'objet unique pour lequel elle se sent conformée, et, après s'en être illuminée comme un cristal , se fait elle-même tUtimtna$Ue, et la réverbère partout autour d'elle , comme si elle la faisait jaillir de son sein. La raison , qui ne se doutait de rien auparavant , dès qu'elle est frappée de la vérité s'écrie tout à coup y au dedans d'elle-même : — Ce^ cela, — c'est bien vrai, — c'est évident; — il faut que cela soit ainsi; — et les raisonnements arrivent à la suite, en foule, comme pour faire fête à la vérité, et la fiancer à l'esprit humain en la rationalisant.
Mais ce travail de l'esprit humain sur la vérité révélée est plutôt un travail d'assentiment et de pénétration que d'invention et de découverte, n a fallu que nous reçussions la clef de l'énigme ; après cela nous j sommes entrés aisément : autrement nous serions éternellement restés dehors. Ces choses s'apprennent aisément et parfaitement , dit Platon avec sa simplicité pénétrante, si quelqu'un NOUS LES ENSEIGNE; mais, ajouto-t-il, personne ne nous l'apprendra, a moins que Dieu ne lui montre la ROUTE'. — Tout est là.
De là vient , par une juste conséquence , que la vérité religieuse perd à être soumise à l'action exclusive du raisonnement , lorsque celui-ci fait divorce avec la foi , c'est-
' El iiSéunoi TIC 'AXX' ovd* dv Mii^ity, cl fii^ ^Uç O^vitoîto. ( Epin,, Op., t. IX, p. 269. )
fihCeSSlTÉ d'une HBVKLATION PAIMITIVK. 223
à-dire avec la lumière ; car alors rintelligence retombe dans le cercle des choses naturelles et sensibles , et descend rapi* dément, par tous les degrés du doute y au fond de ces ténè« bres qui lui sont propres y à proportion qu'elle intercepte ses rapports avec la source de cette vérité ; et elle en vient à nier Dieu et à se nier elle-même, par la raison fort juste, pour le point de vue où elle s'est placée, que Dieu et l'&me ne sont, comme disait Rousseau, ni visibles a nos yeux, NI palpables a nos mains*. — Pour moi, je l'avoue (dit un homme que je cite souvent, parce qu'en sa double qualité de philosophe et de croyant, il peut être opposé ave» un égal avantage aux amis et aux ennemis de la Religion), je me trouve court à tom tnoments , lorsque je prétende philosopher sans le secoure de la foi. C'est elle gui me con^ duit et me soutient dans mes recherches sur les vérités qui ont quelque rapport à Dieu , comme sont celles de la mélor physique *.
Ainsi , tout converge autour de la nécessité d'une hévê- LATiON PRIMITIVE : — la génération de la vérité sur la terre , — l'origine du langage , — la nature de la vérité religieuse.
IV. Un dernier aperçu va donner une consistance définitive à cet objet de nos reéherches, en le faisant descendre des régions de la métaphysique dans celles de l'histoire, et en le faisant mouvoir, devant nous , sur le terrain des faits.
Un iait historique et universel que nous avons déjà cons-* taté dans le chapitre précédent , et qui s'appuie sur les monuments les plus authentiques , suffirait à lui seul pour l'attester. Nous avons vu que la Religion naturelle dans toute
• Ccrt là , eo effet , la niwm déOnitiTe dea tOiées et de» malériallslw. » Malebnindie, »• Entretien sur la métaphynqWf n*» «.
2^k LIVBE I. CUAPITRE V.
sa pureté a précédé ridolfttrie et la superstition sur la terre^ et a Mlle sur le berceau de tous les anciens peuples j alors que toutes les autres connaissances et tous les arts étaient encore dans la nuit.- Preuve manifeste que la Yérité rdi* gieuse a été originairement révélée à Vhomme ; car, comme elle est la plus hors de sa portée , elle aurait été découverte la dernière /si elle eftt été le fhiit de ses inventions et de ses recherches ; elle aurait grandi du moins avec le développement de Tesprit humain , et aurait marché du môme pas que toutes les autres vérités. Mais non : c*est le contraire qui a eu Heu. La vérité religieuse a paru tout d'abord seule sur rhorizon de l'esprit humain , où elle a jeté tout de suite son plus vif éclat; et les erreurs les plus grossières et les plus insensées sont venues ensuite la couvrir^ au ftar et à mesure précisémœt que le genre humain découvrait les arts et les sciences^ et s'enrichissait de ses propres inventions'.
Ce fait , déjà si frappant^ se lie à un autre non moins significatif, et qui , en exigeant plus de développement, va nous conduire , comme par une pente naturelle, à la question qui doit faire l'objet du chapitre suivant. Cet autre fait est le mode employé , par toute la terre , pour conser-
>M. CkNisinlQî-iiiêine a ainsvenregigtié cette importai « Ble»-
« sieurs, il eo est du genre humain comme de l'indiridu. Une réTélation « primitiTe éclaire le berceau de la ciTilisation humaine; toutes les tnâi- « tions antiques rem<mteiità un Age où Thomme, an sortir des mains de « Dieu f en reçoit ûamédiatenent toutes les lumières et toutes les Tentés , « bientôt obscurcies et corrompues par le temps, et par la science incomplète « des hommes. > U est curieux de Toir comment, après aroùr été obligé de Hïn cet avea, le ntionaliste s'en débarrasse: « (Test l'Age d'or, contiBne- « t-il, eW l'Êden que la poé$i$ $t la Religion placent au début de l'histoire, « image vive et sacrée du développement spontané de la raison dans son « énergie native, antériewrvmênt à son développement réfiéchi. > ( Introd. à l'Hist. de la philos., leçon 7, pag. 202, 2ea. )