NÉCESSITÉ DUNE KËVÛLATION PRIMITIVE
découverte et la possession de cette vérité , qu'on pourrait appeler le soleil des âmes , non de la simplicité du cœur, mais des élucubrations de Tesprit? de faire attendre au gean humain qu'elle sorte de la plume de quelques sophistes, et de Tassujettir à lire leurs écrits pour la trouver? — C'est contre cette présomption que je m'élève , dit Laroa miguière ; et je la dénonce au respect qu'un individu doit a aux nations. Oser se vanter*d'avoir enfin découvert la a seule preuve de l'existence de Dieu , la seule voie qui « mine à Dieu, c'est en quelque sorte accuser d'athéisme « le genre humain tout entier. L'homme simple qui, voyant « la terre lui rendre en épis le grain qu'il a semé , lève les € mains au ciel et bénit la Providence , a sans doute de a l'existence de Dieu une aussi bonne preuve que ces or- « gueilleux philosophes '. b
Ce mouvement de Laromiguière, d'autant plus remarquable dans ses écrits que la clarté qui les distingue est ordinairement exempte de chaleur, lui vient à l'occasion de Descartes : « Qu'on me permette, dit-il, une réflexion que « je n'applique pas à Descartes. Oublions un instant ce a grand homme , dont on ne saurait parler avec trop de a vénération, d C'est à ses prétendus imitateurs qu'il s'adresse ; et on ne saurait en effet s'élever assez contre cette prétention de tout gradué en philosophie , de nos jours, de se poser comme un continuateur de Descartes , et de faire partagera sa mémoire toutes les folies d'une raison révoltée contre la foi , en l'appelant le père de la philosophie moderne^ et le chef de la révolution de l'esprit hmnain contre le joug de l'autorité.
Rien n'est plus faux, dans le sens où on l'entend, n n'y a eu rien de nouveau dans Descartes que ses erreurs. Son
' Uçom de philatapkk de laroml^uiire, tome il, p. ^79.
fameux doute méthodique, et tout le parti qu'il en a tiré contre les incrédules , est une arme qu'il a lui-même empruntée à saint Augustin , et dont il s'est senri dans le même esprit de religion et de foi que ce grand génie '. Quel sa-
» Voici , en effet, le doute méthodique de Descartes , et son Je pense^ donc je suis, hardiment posé par saint Augustin dans ce dialogue i •— ^ La Bai- « son. Commençons notre ouvrage. — Auffustln. Croyons que Dteanoas sov- « tieBdn. — la Bais, Pri^e donc aussi brièvement et aussi parfaitement « que tu le pourras. — Àug. O Dieu toujours le même , faites que je me coda naisse, faites que je vous connaisse I Telle est ma prière. — La BaU. «i Mais toi qui veux te connattre , sais-tv que tu kxiwes? — Aug. le le sais. « — Za Bais. D'où le sais-tu? — Aug. Ji l'igroeb. — La Bais. Asrtn ccms- « cience de toi comme d'un être siniple ov composé? — Aug. Je l'igsoee. « — Xa Bais. Sais-tu si tu es mis en mouvement? — Aug. Je L'iczvonc. — « La Bais. Sais-td si td penses? — Aug. Je le sais. » ( Soliloques, liv. Il, diap. l«^) -* Ce D'est pas seniement dans ses Solilogues^ mais dans plusieurs autres de ses ouvrages , que le grand évèque d'Hippone a indiqué cette méthode , qu'on a regardée comme un des premiers titres de gloire de Descartcs. Aussi Fénelon , quoique cartésien, disait : « Si j'avais à eraifecpMlque « philosophe sur la réputation , je croirais saint ÀugustîB bien plus qneDes- « cartes; car, outre qu'il a beaucoup mieux ta concilier la philosophie avec « la Religion , on trouve dans ce Père un bien plus grand effort de g^e sur « toutes les vérités de métaphysique, quoiqu'il ne les ait jamais touchées K que par occasion et sans ondre. Si un homme éclairé rassemblait dais les « livres de saint Augustin toutes les vérités sublimes que ce Père y a répan- <i dues comme par hasard, cet extrait, fait avec choix, serait très-sopé- « rieur aux Méditations de Descartes, quoique ces Méditations soient le pins « grand effort de l'esprit de ce philosophe. « ( Leti. nr, sur la Beligion. ) — ]| en est de même de la preuve de Dieu par Tinfîni, dont on n'a pas tait moins d'honneur à Descartes, et qui cependant a été prise par lui dans plusieurs Pères de l'Église , et notamment dans saint Anselme. Voyez , sous le titre de Bationalisme chrétien, le monologium et le proslogium de ce grand évèque, dont la traduction, par M. Bouchitté , vient d'être couronnée par l'Académie française :
Sic vos non vobh meWftcaiis , apet,
La raison (qu^on le remarque bien) n'a jamais en de plus sélés et de plus nobles champions qaeles disciples de la révélation dons tous les temps. Les Pères de la foi pourraient s'appeler aussi les Pères de la raison. Ils la nourrissent en la retrempant à sa source , et lui font oser d'autant plus qu^ils la garantissent de ses chutes, et qu'Us lui font consommer utîlenionf toute son
NÉCESSITÉ d'une RËVÉLATION PRIMITIVE. ^ki
crilége de la tourner contre Deseartes luMnéme , en rappelant le pire d'une philosophie qui ne se propose que de détruire la Religion et la Foi!
Loin d'accréditerune pareille philosophie par tm tel patronage, on la confond ; et s'il en était autrement, le grand nom de Descartes y périrait, plutôt qu'A ne pourrait la sauyer.
Quel spectacle, en effet, a donné au monde cette prétendue révolution cartésienne ! et quels sont les fruits qu'elle a portés ? Je n'ai qu'à laisser parler son apologiste lui-même et son historien :
a Nous avons suivi, depuis son origine jusqu'à son a terme , ce mouvement philosophique dont Descartes est « le chef. Notre tâche d'historien est achevée, nous n'aa vons plus rien à raconter; mais la tâche plus dUlScile de a juger nous demeure tout entière. — n nous a été imc possible de revenir sur nos pas , armé de la critique , « sans éprouver, au premier abord , un certain sentiment a de découragement et de scepticisme ; car la route que c nous avons parcourue est toute couverte de ruines : — d tous les systèmes que nous avons successivement étudiés a ont passé dans la science ; ils ont été remplacés par d'aua très systèmes , ils ne jouent plus aucun rôle sur la scène a philosophique du dix-neuvième siècle. Ont-ils donc péri a tout entiers? de toutes les opinions des plus grands « génies dont la philosophie s'honore, ne reste-t-il que <i néant et poussière? cette grande révolution philosophique « n'a-t-elle enrichi le monde d'aucune vérité nouvelle ' ? »
•lUear. Les amemifi de la raison sont ceux qui la découragent et la forçait à se jeter dam le eoepticisine , en la dissipant dans de folles et stériles in- Testtgatîoiiiy et en ne lui faisant faire cpie Texpérience de sa faiblesse.
* hitMre eteHiique de la révolution cartésienne, par M. Francisque Bouillier, p. 867-t6S.
- Le grand Bossuet , UmUartésien qu'il était , parce qu'il voyait commu
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L^auteur répond à cette question en iclecUque , et surtout en rhéteur : a L'humanité, dit-il, tirée en des sens diflea rents par des forces et des opinions diverses , s'avance <x suivant une majestueuse résultante. » — Cette phrase rappelle involontairement ce mot plus naïf de Luther : L'humanité ressemble à un paysan ivre à cheoal : quand an h relève d'un côté , il retombe de l'autre.
Le découragement , le scepticisme , des ruines , voilà la seule résultante des tiraillements et des variations que le rationalisme imprime à Tesprit humain, en le détachant de la tradition, a Les extrémités de nos perquisitLons (dit Mona taigne avec sa justesse ordinaire) tombent toutes en e&a bleuissement. Les plus grossières et les plus puériles resa vassenes se trouvent plus en ceubc qui traitent les choses
Descartetf , dans la méthode , on moyen de réduire les philosophes^ ne laissa pas d'entreroir le parti que ceux-ci pourraient en tirer à leur toor contre ks intentions de Descartes et les Trais intérêts de la raison et delà mérité; et fl épanchait ainsi ses alarmes épiscopales dans une confidence épistolaire : — « Pour ne tous rien dissimuler, Je vois un grand combat se préparer contre « l'Église y sous le nom de philosophie cartésienne. Je Tois naître de son « sein et de ses principes, à mon avis mal entendus, plus d'une hérésie; « et Je préTois que les conséquences qu'on en tire contre les dogmes que nos « pères ont tenus , la Tont rendre odieuse , et feront perdre à l'Église tout le « fhiit qu^éfle en pouTait espérer pour établir dans Tesprit des philosophes « la diTînité et rimmortalité de l'âme. Car, sous prétexte qu'il ne faut ad* <c mettre que ce qu'on entend clairement ( ce qui , réduit k certaines bornes, « est très-Téritable ), diacon se donne la liberté de dire : rentends ceci et « je n'entends pas cela; et, sur oq seul fondement, on approuTO et on re- « Jette tout ce qu'on Teot : sans songer qu*oti^re nos idées claires et dis- « tinctes , il y en a de confuses elde générales , qui ne laissent pas d'en- * fermer des vérités si essentielles, qu'on renverserait tout en les nianL «I n sMntroduit, sous ce prétexte, une liberté déjuger qui fUt que, san^ « égard à la tradition , on aTance témérairement tout ce qu'on pense... Ce« « mots TOUS étonneront; mais Je ne les dis pas en Pair. Je parle sons les « yeux de Dieu et dans la Tue de son Jugement redoutable, connne un « érèque qui doit YéUIer à la consenration de la foi. » ( Lettres diverses , fome TT, p. 109, édition du Panthéon. ) — Quelle prophétiel
MÉCfiSSlTK D'DMK EEVëLATION PHIMITIVE. 243
a plus hautes et plus avant , s'abymant en leur curiosité « et présomption ' . b
Les plus fortes intelligences se sonttoiyours fait distinguer en proclamant cette faiblesse de la raison humaine quand elle veut marcher seule ^ et la nécessité d'un secours divin pour lui frayer la route de la vérité théolopqae. A chaque instant, dans les écrits des sages de Tantiquité, nous les voyons se rejeter en arrière de leur propre raison , comme d'un abtme , et se réfugier dans la tradition, et par la tradition dans la révélation primitive : alors seulement ils sont en repos j et vous les entendez parler un langage haut et ferme , comme celui que nous citions , il n'y a qu'un instant , de Cicéron ; langage qui contraste d'une manière frappante avec le b^ayement de leur raison , lorsqu'elle veut s'aventurer toute seule à la périlleuse recherche de la vérité.
On pourrait mesurer avec exactitude la force de l'intelUgence au degré de sa soumission en ce point ; aussi voyonsnous y dans nos temps modernes , les deux plus fortes têtes peutnâtre qui se soient rencontrées , Montaigne et Pascal , ne faire servir la puissance de leur raison qu'à porter le joug de la foi*.
Quelques rationaUirtes modernes eux-mêmes ont été forcés d'en convenir à la fin, et de se rejeter dans la révélation, épuisés et honteux de l'usage qu'ils avaient fait de leur propre raison pour la supplanter. — a Notre raison , — c'est
■ MssaU de Montaigne, Iît. n, cbap. xii.
* Le seepticisme proTerbial àê Montaigne est généralement trèMnal oompris. Son QuesaU^jef n'a pas le caractère absolu qu'on lui attribue. Tant s'en faut! c'est une arme qu'il n'emploie que contre la raison, pour la désespérer ella foroer àse jeter dans le sein delà foi, dont il proclame même l'empire aTec exagération. Lises son livre : Apologie de Haymond Sebond.
24^ UVAB I. CUAPITAK V.
t Bayle qui parle i n'eBl propre qu'à brouiller tout, qu'à a faire douter de tout ; elle n'a pas plutôt bâti un ouvrage , <r qu'eUe nous montre les moyens de le ruiner. C'est une a véritable Pénélope , qui, pendant la nuit, défait la toile <x qu'elle avait faite pendant le jour. Ainsi, le meilleur <x usage qu'on puisse faire de la philosophie est de con- <x naître qu'eUe est une voie d'égarement, et que nous a devons cheroher un autre guide , qui est LA LUMIÈRE a RÉVÉLÉE'. »
n faut donc en revenir là; tout nous y ramène : — la gé« nération de la vérité dans la société du genre humain, — rmîgine du langage, — • la nature particulière de la vérité religieuse, -— le mode de conservalion de cette vérité par la tradition dans les temps anciens, --* l'impuissance naturelle de la raison humaine privée de ce secours, — le découragement même et les aveux de ses partisans. — C'est, comme nous l'avons déjà dit, la seule issue du labyrinthe; il a fallu, il y a eu primitivement, au sein de l'humanité, RÉVÉLATION.
Quel a été le sort de cette première révélation? l'intervention du Ciel n'est-elle pas venue une seconde fois influer sur les destinées de la vérité parmi les hommes? Tel est le second problème philosophique et historique qui se présente à résoudre, et il est bien fait pour intéresser vivement notre attention.
■ JHct, ctit.f art. Manichéeru^ note D.
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