NÉCESSITÉ D*UNE SECONDE REVELATION
nisme dans Rome '. Quant à Sénèque^ en sa qualité de ministre de Néron, il devait voir les chrétiens de près'. Mais ce n'est pas tant encore Épictète et Sénèque qu'on oppose au Christianisme, que Harc-Aurèle. Marc-Aurèle a été objecté à satiété par la philosophie malveillante du dbthuitième siècle. Des écrivains qui étaient loin de pratiquer et de professer les vertus de ce grand homme , et qai auraient été désavoués par lui , s'emparaient de sa renommée comme d'un vêtement de théâtre dont ils affublaient tout ce qui n'était pas chrétien , pour en conclure qu'on n'avait pas besoin de l'être. Ces pasquinades philosophiques sont réduites aujourd'hui à leur juste valeur, et on peut examiner l'argument avec décence et sang-froid. Eh bien î il est vrai qu'il y a dans la morale de Marc-Aurèle quelque chose de la morale de l'Évangile ; on remarque même un progrès
> Épître aux Romains. — n parait même que le ChrisUanisme avait d^à pénétré jusque dans la maisoii de If arcîsse , feTori de Pempereur. Saluez ceux de la maémm de Narcisse, dit le grand Apôtre.
> — « Z« sénateur» Croiriez-Tous peut-être au Christianisme de Sénèque,
• on à sa correspondance ^istolaire arec saint Panl Y — Le comte. Je suis « fort éloigné de soutenir ni l'un ni Pautre de ces deux fidts; mais je crais
• qu'ils ont une radne traie; et je me tiens sûr que Sénèque a entendu saint K Paul , comme je le suis que tous m'écoutez en cemoment. LeChristianiame n à peine né avait pris une racine dans la capitale du monde; les Apôtres Cl avaient prêché à Rome vingt-cinq ans avant le règne de Néron ; saint Pierre « s'y entretint avec Philon; saint Paul, après avoir prêché une année et « demie à Corinthe et deux ans à Éphèse, arriva à Rome mtoie, ok il de-
• meura deux ans entiers , recevant tous ceux qui venaient le voir, pré- « chant en toute liberté sans que personne le gindt, » ( Aetei des Apôtres, 17, II. ) « Pensez-vous qu*une telle prédication ait pu échapper è « Sénèque ? Et lorsque , traduit au moins deux fois devant les tribunaux pour « sa doctrine qu'il enseignait, Paul se défendit publiquement et fut absous, « pensez-vous que ces événements niaient pas rendu sa prédication et plus « célèbre et plus puissante? Aés et vivant dans la lumière, nous ignorons 'i ses rf/etssur V homme qui ne Vaurait jamais vue. >• De Maistre, Soi* ''ies de Saint- Pitersbourg , tome II , p. isi et suiv. )
S90 UVRE I. GHAPITRB VI.
senaible à cet égard d'Épictète à lui; mais tout cela s explique par Faction toujours croissante de la lumière évangélique snr le monde : c'est le crépuscule qui précède le jour. Les faits viennent ici s'offrir d'eux-mêmes à Tappui du raisonnement. Marc-Aurèle voyait tous les jours les chrétiens; il en avait dans son palais, dans ses armées; et il attribua lui-même sa victoire sur les Marcomans à la légion Fulminante, qui était toute composée de chrétiens. Tantôt il les persécutait, tantôt il les protégeait. Son âme, naturellement élevée, luttait entre les préjugés du paganisme et les splendeurs de la vérité nouvelle '. Il était touché sans être converti , et gardait dans son cœur les traits qui y trouvaient le plus de sympathie. Comment douter qu'il en ait été ainsi lorsque nous lisons ces belles apologies que saint Justin et Athénagore , philosophes stoicleus convertis au Christianisme, lui adressaient, et qui devaient , avoir d'autant plus d*accès auprès de lui , qu*on y trou «o . encore quelque chose de la tournure du stoïcisme qu'Os venaient de quitter? Voici le titre de l'une de ces apologies - € Ambassade d'Athénagoro , pliilosophe chrétien , aux em- € pereurs Antonin et Commode, vainqueurs des Armc- « niens et des Sarmales , et, ce qui vaut mieux , pUloso- « phes. » — Saint Justin, dans son apologie, débuto encore ainsi : — « A Terapereur Tite , iElius Antonin , pieux , € Auguste; à son (ils, très-véridique et philosophe; à « Lucius, pliilosophe, fils de Lucius parla naissance et € d'Antonin par l'adoption , prince ami dos lettres ; à \\
«C'est ainsi que 1*eii)p€rear Alexandre Sévère avait élevé un oratoire « Jéaus-Christ dans rtnlérieur de son palais, et qu^il tkîsait inscrire |»artoa* sur les murailles celle maxime de I^Évan^e, dont la nouveauté Vémér- ▼dDalt : Pfe/aispas à autrui ce qu€ lu ne voudrais pas qu'ii te /Ai /ai(. (Lamprid., Alex., )6, M. )
NBCEâSlTÉ I>'UN£ SECONDE REVELATION. 291
« vénérable assemblée du sénat et au peuple romain tout c entier^ au nom de ceux qui y parmi tous les hommes y c sont injustement haïs et persécutés , moi y l'un d'eux , « Justin y fils de Priscus y je présente ce discours et cette a prière. » Le discours est digne de ce noble début : a Vous a pouvez nous faire mourir, dit le saint martyr, mais vous a ne pouvez pas nous faire du mal. » Il y a du stoïcisme dans ce Christianisme : faut-il s'étonner ensuite qu'il soit entré du Christianisme dans le stoïcisme de ceux à qui ce langage était adressé? Le contraire serait impossible; et c'est de là y bien certainement y que viennent ces lueurs de Christianisme qui percent dans les écrits de Harc-Aurèle et des stoïciens de son temps. C'est du Christianisme commencé et du stoïcisme mourant. Hais la transformation , dans ce qu'elle a de vital y part du Christianisme y comme le jour qui dore au matin la campagne part du soleil levant, et non plus des astres de la nuit , qui pâlissent et s'effacent.
M. Villemain vient encore me prêter ici lautorité de son talent. « On aperçoit , dit-il , dans le caractère de ces prince ces (Antonin et Marc-Aurèle) un progrès étranger à la a vertu stoïcienne, et qui doit peut-être s'expliquer par mic « influence qu'ils méconnurent eux-mêmes... Au milieu et de la promulgation imparfaite de la loi chrétienne , les a vertus primitives de cette Religion agissaient dans le « monde : renouvelées chaque jour par les sacrifices et les «r souffrances, elles se mêlaient comme un levain salutaire a à la masse des préjugés humains et des habitudes cruelles a qui formaient le fond de la société commune , et qui ne « disparaissaient pas toigours dans le caractère des plus « grands hommes... Ainsi la morale de l'Évangile était « réfléchie dans le monde païen par les vertus et les souf-
292 UVRB I. CHAPITRE VI.
a frances de ses premiers Apôtre?. Ce qui , dans la loi chréa tienne 9 répond aux sentiments intimes de Thomme, a prenait une secrète influence avant que ses dogmes eus- « sent triomphé des opinions idolâtres y et le monde était a insensiblement converti à l'humanité avant de Fétre à la a Religion. — H est impossible de ne pas être frappé de « cette conjecture , si Ton considère la transformation rca marquable que le stoïcisme éprouve dans les écrits d'Éa pictète et de Marc-Aurèle ; et je ne m*étonne pas qu'elle <r ait fait imaginer que ce philosophe avait puisé y dans la « croyance et la pratique même du Christianisme , des « vertus qui ressemblent si fort aux maximes de l'Évangile, a Je ne partage pas cette opinion : Épictète n'était pas a chrétien , mais l'empreinte du Christianisme était déjà sur « le monde. — De là ce principe si nouveau, si étranger « à l'ancien stoïcisme y cette humilité de cœur dont Épictète a parle à chaque page y et à laquelle il demande tous les « sacrifices que le Portique avait cherchés dans l'estime a démesurée des forces de l'âme et dans l'enthousiasme de a l'orgueil. On ne peut assez remarquer ce prodigieux a intervalle entre Épictète et Zenon. Une différence de a même nature caractérise la nouvelle philosophie de Itarca Aurèle. En parcourant ses pensées , on croirait souvent û relire des chapitres détachés de la défense des premiers c chrétiens : au bord du Tibre , dans ce palais de mara bre et d'or bâti par Néron , et purifié par Marc- Aurèle : « dans ce cabinet solitaire où y loin des courtisans el des « soldats du prétoire , le souverain de cinquante millions « d'hommes méditait sur ses devoirs y sa main écrivit souc vent sur ses tablettes les mêmes maximes, les mêmes « vérités morales qu'un obscur chrétien redisait à ses « frères au fond des mines et des cachots. •• C'est l'idée
NÉCBSSITË d'une seconde RÉVÉLATION. â93
^ qiio fait naître le titre seul de Tapologie de saint Jusa lin, Ole. *. »
H. Villomain conclut enfin, comme nous Favons fait plus haut, que les hommes étaient impuissants à la grande œuvre qui s'opérait en eux. a Le monde romain, dit-il, s'a-* a gitait de toutes parts, et mûrissait pour un grand chana gement. Les hommes n*y suffisaient pas. Us commena talent d'anciennes fables , au lieu d'y croire. Us Yieillisa saient le paganisme pour le rajeunir ; mais ils ne faisaient a qu'ajouter au chaos des opinions, sans trouver une a croyance qui pût ranimer l'esprit de l'homme et lier les a nations entre elles. Le Christianisme seul eut cette
a PUISSANCE *. »
Cette opinion, contestée au dix-huitième siècle^ a maintenant pour elle les autorités les plus graves. H. Troplong , en particulier , l'a développée avec beaucoup de sens et d'érudition. Nous ne donnerons que quelques extraits des belles pages qu'il a écrites sur ce sujet.
« Pour quiconque a lu Sénèque avec attention, dit-il, il a y a dans sa moiBle, dans sa philosophie, dans son style, a un reflet des idées chrétiennes qui colore ses composia tiens d'un jour tout nouveau. Je n'attache pas plus d'ima portance qu'il ne faut à la correspondance qu'on a « produite entre saint Paul et lui; je crois cette correspon- « dance apocryphe : mais enfin la pensée de lui faire en- « tretenir un commerce épistolaire avec le grand Apôtre c n'est-elle pas fondée sur un commerce d'idées qui se c manifestèrent par les rapprochements les plus positifs ^ ? »
' DelaphilatopMesioiqm et du Christianisme, p. iio-ill ,il4-il6 * Du polifihéitme » p. 106.
^ Les lettres qui composeot cette coirespondance se trouvent dans le Sénèqne de Panckwickp , tome vu , p. :»•.:.. i^ traducteur , M. Chartes du
294 UVaB I. CHAPITRE VI.
Après avoir iadiqué plusieurs de ces rapprochements^ M. Troplong reprend : a Je dis donc que le Christianisme a avait enveloppé Sénèque de son atmosphère j qu'il avait a agrandi en lui la portée des idées stoïciennes j et que , « par ce puissant écrivain , il s'était glissé secrètement c dans la philosophie du Portique, et avait modifié, épuré à a son insu, et peut-être malgré elle, son esprit et son lana gage. Marc-Aurèle, qui persécutaitles chrétiens, était plus a chrétien qu'il ne croyait dans ses belles méditations. Le a jurisconsulte Ulpien, qui les faisait crucifier, parlait leur
RozoÛTy les iait précéder des réflexions suiyantes : — a Ces quatorze lettres
se trouyent dans toutes les anciennes éditions de Sénèque. On les regardait
autrefois comme authentiques; mais il suffit d*y jeter un coup d'oeU pour re-
oonnattre qu'elles sont supposées , bien que saint Jérôme et saint Auigustin
les citent sans exprimer aucun doute sur leur authenticité. En général , il
ft*est perpétué dans Tancienne Église une tradition d'après laquelle lia existé
une liaison entre Fapdtre saint Paul et Sénèque. Cette tradition, que Voltaire
et son école ont attaquée ayec une méprisante ironie , ne semble pas devoir
être reléguée parmi les fables : plusieurs circonstances se réunissent pour lui
Joimer quelques probabilités. Ainsi s'explique au moins la singulière res-
Reniblance que les philologues ont remarquée entre certains passage» des
dm-nierB écrits de Sénèque , et maints versets des Actes des Apôtres et des
Épttres de saint Paul. JU^k nous avons dans nos notes rdevé plusieurs de
ces passages parallèles ; d'autres vont trouver ici leur place. » — Après avoir
cité un grand nombre d'exemples vraiment singuliers, M. du Rozolr oob-
tinue : — a En lisant Sénèque , on est à chaque instant ftappé des sentime&ts
H chrétiens et même des expressions bibliques qui y sont répandus. *— « Dira-
n t-on , demande M. Schœll ( Histoire abrégée de la littérature romaine,
« tome II , p. 448 ) , qu'il est naturel qu'un honune de ÏÀea qui médite sur la
« nature humaine, et sur les rapports entre Dieu et l'homme , soit ooDdnit
« aux mêmes vérités morales qui sont énoncées dans les saintes Écritures?
« Mais pourquoi ne trouve-t-on rien de semblable dans les traités de morale
« d'Aristote, dans les dialogues de Platon , dans les choses mémorables de
•« Socrate par Xénophon , dans les ouvrages philosophiques de Cicéron ?....
« Le phénomène s'explique, si l'on admet que Sénèque a connu et Aréqaenté
« les chrétiens. » — M. Schœll explique, du reste, trè»4>ien ensuite com>
ment Sénèque a pu prendre quelques idées chrétiennes sans embrasser la Ibi
en Jésufl^hrisf.
NÉC£SSITÊ D'LNë SECONDE aÊVÉLATlON. ^&
« langue, en croyantparler celle dustoicisme dans plusieurs « de ses maximes philosophiques. Aussi , voyez le chemin c que les idées avaient fait depuis Platon et Aristote sur une « des plus grandes questions du monde ancien , sur la « question de Vesclavage! Platon disait : Si un citoyen tue « son eeclaoe, la loi déclare le meurtrier exempt depeine, 9i pourvu qu'il ee purifie par des expiations: mais si un a esclave iue son mattre, on lui fait subir tous les traite^ « menis qu'on juge à propos, pourvu ou*on ne lui laissr c PAS LA VIE. {Des Lois , liv. IX. ) Aristote allait plus loin, a s'il est possible , dans sa théorie de Vesclavage : Il y a a peu de différence entre les sef^ees que l'homme tire de a l'esclave et de l'animal. La katurb Mans lk vEUT,|ni/V (T qu'elle fait les corps des hommes libres différents de cetîx a des esclaves , donnant aux uns la force qui convient à a leur destination, et aux autres une stature droite et éle^ <r vée. Puis rillustre philosophe conclut ahisi : H est donc c évident que les uns sont katueellembmt ubres et « les autres katurbllkiient esclaves , et que , pour ces 9 derniers, l*bsglavagb est aussi utile qu*il est juste. c — Telle est la doctrme qu* Aristote expose sans objection. « Cette doctrine n'avait rien perdu de sa rigueur, du temps € même de Cieéron. (Voyez De officiis, lib. II, n. 7; et « lib. m, n. 33.) On sait avec quelle froide indifférence « l'orateur romain parle du préteur Domitius , qui fit cru- « cifier impitoyablement un pauvre esclave, pour avoir tué « avec un épeu un sanglier d'une énorme grosseur. ( In « Verrem, V, 8. ) Mais quand on arrive aux jurisconsultes « romains qui fleurissent après l'ère chrétienne et Sénéc que , le langage de la philosophie du droit est bien difc férent. Dès lors la servitude est appelée contre nature. c La nature a étahK entre les homme* une certaine parenté.
296 UVB£ 1. cuAPiriiE vi.
« Paroles empruntées par le jurisconsulte Florenlinus à « Sénèque, que désormais nous pouvons appeler, avec les « Pères de la {nrimitive Église, Smeca noster. Et Ulpien : a En ce qui concerne h droit ncUurel, tous les hommes sont a égaux. Et ailleurs ; Par le droit naturel, tous les hommes a naissent libres, etc.
a Certes, une telle rencontre de la philosophie et du a Christianisme ne saurait être fortuite. U faudrait même c faire violence à toutes les vraisemblances pour attribuer a à une simple élaboration spontanée de la première, à c im simple progrès de sa maturité , des principes si nou* a veaux pour elle... La philosophie n'a pu avoir le privi* a lége de rester plus en dehors de Tinfluence du Christiaa nisme que la société elle-même, qui le recevait par fous a les pores. Non, non : ce serait douter des puissaates hara monies de la vérité 1 Sans doute, son ascendant n'est en- « core qu'indirect et détourné ; il ne plane pas comme le a soleil du midi, qui réchauffe la terre de ses rayons; il a est plutôt semblable à une aube matinale qui se lève sur a l'horizon à cette heure où, n'étant déjà plus nuit, il n'est « pas encore tout à fait jour : mais enfin son influence est « réelle et palpable, elle s'insinue par toutes les fissures « d'un édifice chancelant ; elle prend graduellement la a place du vieil esprit quand il s'en va ; elle le modifie a quand il reste*, d M. Troplong laisse ailleurs s'échapper toute sa pensée : « Le Christianisme n'a pas été seulement un progrès sur « les vérités reçues avant lui , qu'il a élargies , complétées, a et revêtues d'un caractère plus sublime et d'une force a plus sympathique ; mais il a été encore ( et ceci est au pied
r De V influence du Ckristiani$me sur le draU romain, p. 76 à g».
NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 297
a de la lettre y même pour les plus incrédules) une desa cenie de l'Esprit d'en haut\.. »
> De V Influence du Christianisme sur U droit rmnain, p. M. •« Un écrivain moderne Israélite , M. Salvador, a fait un livre contre Jésus-Christ et sa doctrine , qui a en du retentissement comme tout livre qui attaquera Jétua-Chrial et sa doctrine. Pour se mettre plus à Valse dans cette entreprise, tt a commencé par renier la foi de ses pères dans un ouvrage précédent contre Moise; et, de même qu'il avait prétendu que le Mosaxsme n'était qn*nn fidt humain, prenant son principe dans des doctrines de llSurope ocflidflBtale, de mtaie II a essayé d'éCaUir que le Christianisme n*était qu'une fusion de tons les dogmes orientaux, et qu'un progrès de tous les travaux accomplis, de toutes lesVndances générales de Tépoque où il a pris naissance. -— Je ne lui répondrai pas , f en suis dispensé : un trait mortel , car c^esl un trait de bon sens , a été décoché contre son système ; et , ce qu'il y a de plus singnUer, c'est que ce trait est parti de la main d'un de ses coreligionnaires, et que c'est un autre de ses coreligionnaires qui s'en est fait Péditeur. M. Cahen , dans le tome IX , p. 7, de sa traduction de la Bible , a donné place à ce jugement d'un autre Israélite sur l'ouvrage de M. Salvador : — « Un ouvrage récent, sur Jésus^Christ et sa doctrine, débute ainsi : — Ves^e humaine a été soumise par la loi de son accroissement à deux nécessités, deux tendances , qu'on croirait inconciliables au premier aspect, et qui ne manquent pas éP analogies avec la propre loi de V organisation la plus avancée du Christianisme. — Comment deux tendances peuTcnt^es SToir des analogies avec une loi , avec une propre loi d'orgaidsation, et d'une orgai^atlon la plus avancée? Quel langage! Pourtant M. Satvador est un excellent écriraln, colorant fortement sa pensée, et la rendant habituellement arec clarté , justesse et concision; mais quelquefois aussi 11 est dominé par la prose poétique des Allemands , le Jargon hlstorico-métaphysiqne de Técole de Yico, par la pliraséologie monstrueusement torturée des romanciers , fléaux littérairesjde l'époque. Du reste , dans cette noureUe production , notre coreligionnaire suit le même système , ou , pour parler plus exactement, soutient la même gageure que dans son ouvrage sur Mo!se. Sa première thèse est celle-ci : Le judaïsme, par son principe, appartient à l'Europe occidentale ( Il Ta prouvé en deux gros volumes, 1828 ) ; la seconde thèse est celles : Le Christianisme, par son principe, appartient à TAsIe orientale ; et 11 l'a prouvé en deux gros volumes , 1888. On dit qu'nn secrétaire d'Abd-el-Kader ra publier cette troisième thèse : Le mafaométlsme, par son principe , appartient à PAmérique centrale, n le proure , di^on , en deux gros rolumes. Je no doute pas que le Musulman n'obtienne le même succès que l'Israélite , pourvu qu'il suive la même méthode. Elle est très-facîlc ; elle consiste nni-
298 LIVRB I. CHAPITRE TI.
J'ai cru deYoir m'étendre un peu sur ce sujet , pour déraciner ce préjugé dont s'est prévalu trop longtemps le déisme , et qui préoccupe encore certains esprits y que la philosophie humaine était déjà en marche vers les vérités chrétiennes , et que TÉvangile n'a pas été une révélation , mais un progrès : erreur qui n'a rien même de spécieux , qui ne repose absolument que sur l'analogie de quelques pensées de Sénèque , d'Épictète et de Marc-Aurèle , avec la morale évangélique, et qui disparaît entièrement , dès qu'une saine observation des faits vient démontrer que ce n'est là qu'un reflet des premiers rayons du Christianisme sur le monde*
Embrassant d'un regard l'ensemble des choses , il est aisé de voir, en dernière analyse, que le Christianisme n'a pas été un développement et un progrès de l'esprit philo« Bophique et religieux qui régnait alors y mais bien un fait subit y un jet divin , en opposition directe avec cet esprit
« quement à ne savoir pas lire les originaux , à ne vouloir pas discater la « valeur des documents qu^on cite, ni Tépoque de leur composition; à « mêler, jeter et remuer dans le même sac tous les temps, tous les lieux ; « à citer le Talmud quand il est favorable à Moise , et Moïse quand 11 est fk* « vorable au Talmud, et Tabbé Guénée quand il est favorable à tous les « deux. Trouvetvous une prescription d'une baribarie révoltante chei le « législateur ami ? dites qu'elle est de Tordre politique ; rencontrex-vous une « morale sublime chez le législateur ennemi? faites entendre que c'est de « iniypocrisie. Éloignex tous les passages qui peuvent vous nuire , et ne « négligez pas le moindre iota qui vous soit utile; et, en tout cas, venex « du baume sur vos propres blessures, et du venin sur celles d'aotnd. Avec « de tels moyens , ayez le talent de grouper avec esprit les faits, de répoidre « avec liabileté les jours et les ombres , selon TefTet que vous voulez pro- « duire , et vous ferez pour le mahométisme , le bouddhisme , le fétichisme, « ce que notre Christophobe coreligionnaire a fait pour le judaïsme. Tout»* « fois , après avoir admiré réloquence de l'écrivain, la logique du penseur, « la science de Térodit, vient le bon sens avec sa grosse voix , qui crie à tue* « tâte : £t pouiTAirT cela n'bst pas vrai. »
N£CESSIT£ d'une SECONDE RKVKLATION. 29U
philosophique et religieux. Jamais lo monde n'avait été plus rationaliste à la fois et plus superstitieux que lorsque le Christianisme vint asseoir tout à coup la doctrine de la foi sur les ruines du raisonnement, et Tadoration en esprit et en viriti sur les ruines de TidolAtrie. La faij VhumiUté, la chariU, Vamour de Dieu, la ehasleti de Veeprit, lapénitence , autant de choses , autant de mots complètement inconnus à la terre en ce temps-là , et qui s'imposèrent au monde en le heurtant de front. Le Christianisme a surpris le monde dans un effroyable progrès de décomposition qui datait de l'introduction du rationalisme dans le domaine de la tradition , et lui a redonné la vérité primitive plus complète, de la même main qui la lui avait donnée une première fois. C'est contre les philosophes et les docteurs que tonnaient précisément Jésus-Christ et ses ApAtres y et ce furent les philosophes et les docteurs qui les mirent à mort, a Nous prêchons la sagesse , disait Paul; non la sagesse du a siècle ou des princes du siècle, qui périssent, mais la « sagesse cachée dans les mystères de Dieu, qu'il a pré- « parée avant tous les temps, et qu*aucun des princes de a ce siècle n'a jamais connue ; car Dieu a choisi les fous « selon le monde, pour confondre les sages '• » Rien de plus exact, historiquement parlant, que cette assertion de saint Paul. Outre les premiers Apôtres , dont les mains calleuses étaient encore toutes ruisselantes de Peau de la mer, seul théâtre de leur industrie , les premiers hérauts du Christianisme, ceux qui lui firent faire le plus de progrès , ftirent des hommes sans lettres , ignorants , rudes et grossiers, des cardeursy de$ cordonnière , des foulons, comme le leur reprochait le philosophe Celse * ; et ce ne ftit qtie
» Cor., l-î.
» Orig, coni. CeU.» Ilb. m , »• M.
800 LIVRE I. CHAPITRE Vf.
lorsque les pauvres et les petits eurent fini d'entrer dans ca royaume de la vérité , que les philosophes et les empereurs y furent reçus à leur tour. Cela devait être y même humainement parlant , parce que les philosophes et les empereurs étaient les plus perdus dans le sens oppose , et avaient à revenir de plus loin. Aussi eurent-ils longtemps les yeux fermés à la lumière. Ce fut beaucoup moins les prêtres païens que les philosophes qui repoussèrent le Christianisme et qui restèrent attachés les derniers à la vieille foi polythéiste, d'après l'interprétation qu'ils lui donnaient. C'est eux qui faisaient dresser les échafauds et qui soufiBaient les bûchers contre les chrétiens. Marc-Aiu*èle fut un des plus violents persécuteurs de ces derniers , et il avait pour pourvoyeurs des philosophes comme le philosophe Crescens ; qui provoqua le supplice de saint Justin et de beaucoup d'autres. Ils traitaient les chrétiens comme des criminels et des insensés, et se moquaient avec \m étonnement stupide des vertus qui sont devenues aujourd'hui le premier apanage de notre nature , et les plus grandes preuves de la divinité du Christianisme, ns appelaient sa doctrine insania ', amentia % dementia ^ , stultitia , furiosa opinio * , furoris insipimtia '. Lucien , dans son dialogue satirique intitulé PAi7opatris , et dans sa vie de Peregrin , dénonce les chrétiens â la risée publique , comme s'étant laissé persuader par leur législateur qu'ils étaient tous frères; et il rapporte à cette occasion , avec une ironie qu'il croit insultante , les prodiges de leur générosité , leurs voyages lointains , leurs sacrifices sans mesure pour secourir celui d'entre eux qui
* s. Oyfr.p lib. ad Démet,
' Piin., Bpist. ad Trajan — Tacit., Annai,
^ TertuU.y Ap.f cap. i.
4 Minut. Félix.
^ Act, Proc., Mart, ScilL
NÉCESSITÉ D*nNE SECONDE RÉVÉLATION. 301
tombe dans rinfortunc. Celse demandait aussi : a Qu'a donc « feit Jésus pour mériter d'être adoré comme Dieu? À-t-il a témoigné un souverain mépris pour ses ennemis ? b (Quelle inintelligence de la vérité divine!) d L'a-t-on vu rire et se a jouer de tout ce qui lui est arrivé * ? » Enfin , la lutte sanglante qui se perpétua pendant trois siècles , cette lutte entretenue surtout par l'esprit philosophique , dont le dernier effort et la dernière apparition , à cette époque , se résumèrent dans le règne et la personne do l'empereur Julien^ témoigne bien hautement que le Christianisme n'était pas un progrès naturel de l'esprit humain j mais bien xm souffle régénérateur parti de l'Esprit suprême de vérité , pour renouveler la face du monde '.
Aussi y fidèle à son principe , la vérité chrétienne , après s'être révélée au monde ; se dcry^a immédiatement un moyen de propagation et de perpétuité sur la terre , pris en dehors et au-dessus du rationalisme; dont le dissolvant avait déjà ruiné la vérité primitive : celui de la tradition , sous la garde d'une autorité catholique ; moyen analogue à celui que les premiers hommes et les sages de l'antiqmté avaient longtemps suivi et défendu, mais qui devait être plus efficace et plus souverain , parce qu'il était l'œuvre de la Vérité même , et qu'il avait pour objet le salut définitif du genre humain.
Ici se découvrent des rapports entre les deux traditions
I Orig.eont. CSe(i.,]ib. I, n« 83.
» Même après Julien , et depuis la fin du quatrième siècle , les néoplato* niciens restèrent , à proprement parler^ les seuls vrais prêtres, docteurs et prophètes de l'andenne Rdigion. « Fiers de leur nom et de leur doctrine» « dit saint Augustin, ils rougiraient d'être Chrétiens ; leur orgueil repousse ce « nom, qu'il faudrait partager aTec la multitude; ils le repoussent comme m un dèdionneur : insolents porteurs de manteaux , plus leur nombre est « petit, plus leur superbe est grande. » ( Cité de Dieu, XIII, 16. )
302 LIVRE I. CHAPITEB Vl.
et les deux révélations , qui les expliquent et les fortifient Tune par Tautre , et , en se reliant dans la personne de Jésus-Christ, nous font apparaître le ChristÎBuusme comme un fait correspondant à Tétat primitif du genre humain , et le reportent à Torigine même du monde.
FIN DU PRBMIER LIYRB.