CHAPITRE PREMIER
Au fur et à mesure que nous grayissons le sentier de la vérité , nous voyons Thorizon s'étendre « et nous embrassons des résultats plus complets et plus définitif. Ce qui ne nous apparaissait que par échappée de vue et par fragment se découvre et se rejoint, de manière à com- |)oser un tout de plus en plus lié , et conséquent avec luimême.
Il y a très-certainement dans Tordre religieuz , comme dans i*ordre moral, comme dans Tordre physique, un système d'organisation et d'harmonie qui tend puissamment à l'unité relative à chacun de ces ordres , comme ces unités relatives tendent à l'unité absolue, à l'unité suprême, qui est UiBu. L'instinct que nous portons en nous de cette unité, pour laquelle nous sommes faits, est la cause de la manie des systèmes chez tous les hommes : manie dangereuse , en ce que , ne connaissant pas toutes les causes et n'apportant pas à leur recherche un esprit assez patient et assez désinici cssé y on se fait des doctrines factices et fragiles , qui simulent la vérité et en retardent la découverte; manie plus dangereuse encore lorsqu'elle s'attache à la Religion sans autre guide que la seule raison, parce que celle-ci est plus aveugle sur cette matière que sur toutes les autres. Mais quand on soumet son esprit aux vues de la foi, alors le
système est non-seulement possible, mais encore certain et nécessaire , parce que Timité de nos rapports avec Dieu étant le but de la vérité révélée , ceUe-ci, si elle existe, doit fournir à notre esprit les éléments qui la constituent , et les arguments tout faits des choses mêmes que nous ne voyons point. Sub$tantia rerum sperandarum , argumentum non apparentium.
Ne soyez donc pas en défiance à la vue de cet arrangement que prennent les choses au point de vue de la foi : cela doit être. Ce qui pourrait être artifice et illusion en toute autre matière , ici n'est que le résultat de la nature même de la vérité que nous examinons. Elle porte son système avec elle, ou bien elle n'est pas. Aussi, pour ceux qui sont convaincus de son existence, la confiance est sans bornes : aucune objection , aucime difScuIté , aucune lumière , ne les inquiète. Ils n'ont peur que de Tignorance et de la mauvaise foi. Us vont au-devant de tous les obstacles, certains que ce ne sont que des fantômes, et appellent le jour et Texamen avec le même empressement que les systèmes humains mettent à les éviter.
Cette confiance vous paraîtra justifiée", et avec elle la vérité qui lui sert de base , si nous considérons le spectacle que présentent aujourd'hui toutes les sciences humaines au plus haut point de leur développement.
Depuis cinquante ans , toutes les sciences , en progressant, en s'élevant, se rejoignent et se rencontrent, au grand étonnement les unes des autres. Parties de points totalement séparés , elles ne s'attendaient pas à un tel accord. Et c'est précisément parce qu'elles ne s'y attendaient pas , qu'elles l'ont atteint : car si elles l'avaient eu en vue dès leur point de départ , la confiance , la prévention , le caprice , ou le préjugé , auraient troublé leur marche , et les
auraient fait dévier dans des systèmes divers qui auraient fini par se combattre ; tandis que chacune d'elles y se renfermant dans l'observation immédiate des vérités qu'elle avait sous les yeux^ sans se préoccuper de leurs conséquences , a laissé précisément à ces conséquences toute leur direction naturelle^ et a fini par arriver, en les suivant , à la garantie la plus éminente de la vérité y qui est l'unité.
n appartient à la vérité chrétienne de proclamer cette unité; car c'est elle qui, sans qu'on y ait songé, malgré même les volontés d'abord les plus hostiles et ensuite les plus indifférentes, a vu venir à elle, comme vers un centre commun, toutes les sciences modernes, dont les résultats inattendus ont composé d'eux-mêmes, et comme s'ils avaient été prédisposés dans ce but , la démonstration de la vérité religieuse ; si bien que celle-ci semble être devenue à son tour la garantie et la contre-épreuve de la vérité des sciences elles-mêmes.
a Lorsque je considère combien d'hommes différents ont c travaillé, presque sans le savoir, à produire ce résultat, « dit un savant critique ; quand je les vois tous agir ainsi a comme des fourmis, apportant chacun son petit tribut a particulier ou renversant quelque petit obstacle, se croia sant et se recroisant l'un l'autre, comme s'ils étaient dans a une conflision complète, et au grand détriment des proa jets de chacun ; cependant, quand je découvre que de tout a ceci résulte un plan d'une excessive régularité, rempli a d'ordre et de beauté , il me semble voir là des marques a d'un instinct plus élevé, et d'une influence dirigeante pla- « cée au-dessus des conseils irréfléchis des hommes, pour « les amener à des fins grandes et utiles; et je ne puis me a persuader qu'il n'y ait pas un csil vigilant qui préside à a cette direction des choses dissemblables^vers une grande
« fin y lorsque je vois que cotte fin est la confirmation de la a parole de Dieu*. »
C'est là le grand tableau dont nous aurons occasion d'esquisser les principaux traits. Cette matière y qui ne pourra être qu*accessoire dans notre plan, a été l'objet spécial de plusieurs ouvrages distingués ^ composés on France et en Angleterre , que vous pourrez consulter à loisir, quand le goût de la vérité religieuse se sera développé en vous. Je ne vise qu'à vous en faire ici la première ouverture , et à vous en exposer seulement ce qu'il faudra pour le besoin de nos Etudes.
Reprenons- en le cours.
Cet état de ruine morale dans lequel était tombé l'humanité, et que nous avons dépeint à la fin du livre précédent, n'était pas le résultat inunédiat de la constitution piinûtive du genre humain.
Si l'homme se fût maintenu dans la condition où Dieu l'avait mis en le créant, il eût présenté dans tout son être Tordre et la perfection qui régnent dans les autres œuvres sorties de la main du Créateur.
Sa nature l'appelait même à un développement de grandeur et de supériorité dont la tendance se retrouve encore, quoique brisée, dans les décombres de son édifice.
Hais cette grandeur et cette supériorité tenaient à un attribut distmctif de son espèce , qui comportait nécessairement la chance d'une chute et d'une dégradation.
Cet attribut est la liberté.
La liberté 1 le don le plus sublime que dans son amour et sa munificence Dieu pût faire à une créature, puisque, par là, il la faisait à son image, sauf sa perfection souveraine et
• Wfc«eman , Rapport entré la srience et la Religion # t. I , p. M.
infinie qiril ne pouyait lui transporter, mais dont cepen* clanC il la mettait à même d'approcher de plus eu plus, la faisant entrer ainsi dans une communion indéfiniment progressiye avec sa vérité j sa sainteté et sa félicité.
Le lien de cette union ineffable dépendait, pour Thomme, de sa fidélité à contenir sa liberté dans la limite que Dieu lui avait prescrite, précisément pour qu'il eût s^)et de l'exercer par son choix, et de devenir l'artisan de son me* rite et de son destin.
Cette limite consistait dans la défense qui lui fut faite , au sein de l'abondance de tous les biens , de goûter d'mi fruit mystérieux dont les propriétés . physiques et morales correspondaient aux attributs de la nature humaine , que cette défense devait éprouver.
Une intelligence supérieure, déchue précédemment ellemême dans le mal, et dont toute la puissance s'était tournée à le propager, s'insinua, à la manière ou sous la forme d'un serpent, dans l'esprit de la compagne et pour ainsi dire de la moitié la plus faible de l'homme , et l'amena par ses séductions à faire la triste expérience du mal, en violant la défense qui était comme le rempart de sa félicité.
L'homme, déjà à demi tombé dans sa compagne, ne sut pas résister a la séduction que celle-ci lui communiqua ; il viola, à son tour, le commandement divin, et tira le mal du bien en mésusant de sa liberté.
Par là il porta à lui-même et à son espèce, qui était encore toute en lui , un coup terrible dont les contre-coups ont porté dans toute sa descendance , et l'ont précipitée de plus en plus dans le désordre intellectuel et sensible , c'est-à-dire dans le crime et dans le malheur.
Le résultat immédiat de cet abus de sa liberté fut la di-
ininution de cette liberté mâme. Avant sa révolte il était libre 9 car il pouvait , à son choix^ passer au mal ou rester volontairement au bien; tandis qu'après sa chute il ne put plus repasser de lui-même au bien , et resta involontairement au mal. n fbt serf du péché.
De là une seconde nature, nature viciée et marftlre^ nature sauvage y dans laquelle nous naissons tous , et que nous considérons comme notre nature primitive et immédiate, parce que Faccident qui nous y a plongés se perd et se confond dans Téloignement avec l'origine même des choses , et qu'une de ses principales conséquences a été précisément de nous faire perdre la notion de nous-mêmes et de nous obscurcir à nos propres yeux.
Cet obscurcissement de Thumanité déchue n'a pas été si profond qu'elle n'ait conservé quelques souvenirs de<9a déchéance, et qu'elle ne retrouve encore en elle les débris reconnaissables de sa primitive grandeur. A ces souvenirs et à ces débris s'est trouvée mêlée l'impression d'une main secourable qui nous les a conservés, en amortissant la chute de l'homme , et en s'ofiGrant à lui de loin, au fond même du précipice, pour l'en retirer et l'aider à remonter au sommet.
Cette main est celle de Dieu même, mais une main c^ chée pour ainsi dire dans le châtiment , comme la main d'un père qui satisfait à la fois à la justice et à la bonté.
Et entrevoyez déjà cette divine économie à laquelle nous reviendrons plus tard.
L'ordre voulait que la justice divine s'appesantit* sur l'homme coupable , jusqu'à une entière satisfisM^tion. L'homme , incapable de son propre fonds de réparer son désordre et de solder la justice d'un Dieu , ne pouvait cpxB rentrer dans son néant. La miséricorde de Dieu cependant.
(fui voulait trouver place à côté de sa justice et dans sa justice même, inventa le plus ravissant prodige de Tamour .
Dans la descendance de rhomme, mais ne devant en sortir qu'à la plénitude des temps , fut cachée , abtmée y une personne divine , la vertu même de Dieu , son Fils : un avec Dieu par la substance y un avec Thomme par Ta*^ doption ; comme homme^ capable de souffrir et d'amasser sur lui la faute de Thomme; comme Dieu^ capable de satisfaire et d'épuiser sur lui toute la justice de Dieu; arrêtant sur sa tête tout ce que cette justice avait de châtiment, pour ne nous en laisser que ce qu'eUe avait de guérison; nous donnant à la fois le secours et la connaissance, lo remède et Tart de nous en servir ; dommant et nous donnant la force de dominer après lui cet Esprit mauvais qui avait été l'artisan de notre chute ; et, de notre combat avec cet antique ennemi, ne nous laissant que ce qui serait nécessaire pour partager le mérite et le triomphe de la victoire.
Ce Libérateur, promis dès le commencement, a été attendu et désiré par le genre humain tout entier, qui a rempli toutes ses religions et ses croyances de symboles et de figures de sa venue :
C'est notre Sauveur JÉSUS-CHRIST.
Fidèle au rendez-vous que son amour avait donné à notre misère , lorsque celle-ci a été arrivée à son comble il est venu, il a rempli l'attente du genre humain, il a régénéré le monde, et nous a rouvert le ciel.
Telle est l'histoire de notre espèce, et comme lo drame de nos destinées. Trois grands actes se le partagent : une chute immense, suivie d'un long égarement; une réparation infinie , suivie d'un grand combat ; une réhabilitation complète, suivie d'un immortel triomphe. Qui comprendra ces trois actions? qui en sondera toute la profondeur ^
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([ui en démêlera le nœud? C'est la récompense de la foi. A elle seule il est donné d'arriver à Vintelligeneo de ce divin spectacle, et de voir s'éclaircir de plus en plus le voile épais qui le couvre aux yeux d'une raison supeii>e.
Quant à nous, qui désirons la lumière, entrevoyons déjà le rapport qui nous apparaît entre la première et la seconde révélation. Car cette impuissance de Thomme à retenir la vérité religieuse , cet égarement croissant de l'esprit ot du cœur humain, dans tous les désordres que nous avons signalés au sein du polythéisme , étaient la continuation de la chute commencée dans le premier homme; et cet éclat subit de vérité et de sainteté sur la terre, lors de l'apparition de Jésus-Christ, n'a été que le retour de la vie et (le la santé dans l'hiunanité brisée , et que la réalisation (lu secours présenté dès l'origine de la chute même , et dont l'attente l'avait accompagnée et adoucie.
Ainsi le Christianisme est la première nature, ou\a grâce, qui a fait retour dans les désordres de la seconde ; c'est le renouement , la Rb-ugion véritable des anciens rapports de l'homme avec Dieu. Le mot Re-ligion tout seul , mot universel , exprime la persuasion de l'humanité entière à cet égard. Il signifie en ofTet im lion primitif qui a été rompu et renoué , Re-ligatio ; d'où suit que le théisme pur est ime contradiction avec notre nature corrompue, et n'a jamais pu exister que dans un état d'innocence. La Re-li- GiON véritable, comme le mol rmdique , doit nécessairement s'appuyer sur la double vérité d'une déchéance et d'une RÉBABiLiTATiox, doit présenter une rupture, puis ime médiation entre l'homme et Dieu, et par conséquent un agent médiateur qui doit faire Religiox en sa personne de l'humanité dans toute sa misère , ol do la Divinité dans toute sa grandeur.
Ne vous inquiétez pas de ce qui peut rester de mystérieux dans cette doctrine, car, comme eUe comprend Dieu, il n'est pas étonnant que nous ne puissions pas la comprendre ; il est nécessaire qu'elle échappe à notre entendement, et surtout à notre entendement vicié. EUe ne serait pas croyable, si elle était entièrement compréhensible. Aussi, quoique je pusse Téclaircir jusqu'à exciter le ravissement de votre intelligence (ce que je me réserve de faire dans la seconde partie) , cependant, comme il resterait toujours quelque cliose d*obsciu* qui servirait de retraite à notre incrédulité , je m'en abstiens quant à présent. Ce n'est pas par ce côté d'explication doctrinale que je me propose de la faire recevoir, c'est par un autre côté, saisissable pour l'homme le moins exercé aux vérités divines : ce côté est celui du fait.
Avant d'être une doctrine , la Religion est im fait.
Or, je mets en vérité de i^ait le plan de la Religion , tel que je viens de l'exposer.
Cbla est.
ComiBifT cela peut-il être? cobiment ce fruit, ce serpent, cette chute, cette transmission^ etc., etc.? Je laisse l'esprit fort se donner carrière à cet égard. — C'est une folie, dit-U. — Soit : je lui concède tout ce qu'il voudra pour le moment. . . Mais , après tout , je le ramène forcément au fait, qu'il ne dépend ni de lui ni de moi de faire disparaître , qui est là , toujoui^s là , répondant de sa possibilité par son existence , et de la force de son existence par la folie même, puisqu'on le veut, de ses caractères apparents, en dépit desquels il a su se faire universellement admettre et perpétuellement se maintenir. — C'est une lime qui défie la dent de Tincrédulilé , et que nous pouvons lui présenter et lui voir mordre en toute assurance. — Par ce
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côté la Religion est réellement invulnérable, et s'appuie sur Tune des bases les plus fondamentales de la philosophie des sciences , savoir , que lorsqu'un phénomène est suffisamment attesté par le fait , son inexplication ne doit pas arrêter un instant'. Toute la science est pleine de faits inexpliqués , inexplicables , et qu'il y aurait néanmoins folie à rejeter. Eh bien! c'est ainsi, et à bien plus juste titre, que j'entends procéder dans l'ordre de la Religion, et je dis : Le plan de la Religion est tellement établi en fait, que c'est se briser que de le heurter, que sa négation soulève plus d'incompréhensibilités que son admission, et qu'il explique , en un mot, plus de mystères qu'il n'en contient.
Cela posé, je distribue ainsi mes preuves; elles sont à la dimension du sujet et répondent à son importance :
L'autorité de l'historien Moise ;
L'état de la natm*e humaine ;
Les traditions universelles ;
L'avènement et le règne de Jésus-Christ;
L'accord et le lien de toutes ces choses.
' Rerum éventa^ disait arec an grand sens Cicéron, maçis arbUnr quam comas gmari oportere; et hoc swn eontentw , quod etiam si quomodo qtUdquidJiat ignorem , qwdfiat intelligo.