‹ Etudes philosophiques sur le Christian ismeChapitre 10 sur 12 · DE L'EUCHARISTIE · texte numérisé non relu

DE L'EUCHARISTIE

l'une et à l'autre la vérité de cette parole : Je «uw motméme avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. Admirable accord encore une fois, solidarité profonde que rhérésie elle-même n'a pu rompre, (jui l'a forcée à se priver du tout , et à unir , dans sa commune impuissance de les détruire , et la chaire et l'autel.

V. Terminons par une considération plus haute et plus générale.

S'il est un instinct profondément enraciné dans la nature humaine et universeUement^évélé par ses effets, c'est celui qui porte l'homme à se croire de race et de destuiée divines, à nouer son existence à celle de Dieu, à Vj assimiler, à l'y confondre.

Poètes , philosophes , peuples civilisés , barbares , anciens, modernes, tous les hommes sans distinction, quoique sous des formes diverses , ont affiché la même prétenlion.

C'est im fait, comme on dit de nbs jours, humanitaire.

L'idolâtrie qui a régné si longtemps sur la terre (et avec quelle fureur ! ) n'en est-elle pas une expression immense? L'instûict dont nous parlons avait porté l'homme jusqu'à alleu s'asseoir avec toutes ses misères sur le trône même de Dieu. Les choses en étaient arrivées à ce point, que devenir Dieu et en recevoir les adorations était un fait ordinaire, et qui, dans les maîtres du monde, n'attendait pas toujours la mort pour être consommé. Les apothéoses étaient des lieux communs oratoires et poétiques, mais des lieux communs qu'on prenait au sérieux , et qui se traduisaient par des actes incroyables et pourtant avérés de superstition idolâtrique. Les statues des dieux, dos demi-dieux,, mêlées à celles des héros et grands

hommes, qui étaient en chemin de le devenir, peuplaient la terre : tout était Dieu en un mot , excepté Dieu luitnétne.

Que si , vous retirant de la foule, vous cherchez dans la philosophie antique un refuge contre cette déification universelle , la philosopliie, à son tour, tout en blâmant les écarts de Tinstinct qui en est la source, n'en exprimera que plus nettement le principe; et la voix la plus pure, la plus calme , la plus élevée, vous dira : a II y a ime société pri- « mitive entre l'homme et Dieu : il y a une similitude entre a l'homme et Dieu, qui nous autorise vraiment à nous dire a de la famille, de la race et de la lignée des êtres cé- « lestes*. »

Dans les temps modernes, et de nos jours surtout, l'excès de cette prétention distingue tout ce qui est en dehors du Christianisme. L'idolâtrie d'abord continue à occuper, comme une plante sauvage, toutes les portions de la terre que le soc de la charrue é vangélique n'a pas encore touchées ; et, dans nos sociétés civilisées, le panthéisme, c'est-à-dire, la confusion la plus audacieuse de l'homme avec Dieu, l'absorption de la divinité dans l'humanité, fait le fonds commun de toutes les productions de l'esprit humain. C'est la plaie quirongeles puissances de l'âme, qui s'étend comme l'idolâtrie dans les derniers jours du paganisme, et qui menace d'étouffer jusqu'aux derniers principes élémentsdres de justice et de morale, par qui vivent les sociétés.

Toujours et partout, donc, l'humanité semble avoir pour-

' Est prima hominis cum Deo societas; est igitur, hominis cum Deo similitudo, ex quo vere agnatio noMscum cœlestibtis, vel genus, vel stirpsy appellari potest. Ex quo efficitur illudy ut is agnoscat Deum^ quiunde ortussit, quasi recordetur ac noscat. (Cicero, de Legibus, lib. I.)

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suivi à travers toutes ses misères raccomplissement de cette promesse qui entraîna son chef : Votis serez comme des dieux, et s'être fait passer de bouche en bouche le fruit fatal, si doux à l'orgueil, qui devait la réaliser!

Une autre promesse et un autre fruit avaient été offerts à l'homme , disent les profondes révélations de nos origines; un fruit de vie par la manducation duquel il devait vivre éternellement'.

La fatale séduction qui l'entraîna vers le fruit de l'arbre de la science n'eut donc tant de puissance que parce qu'elle répondait à une tendance native en lui, et qu'elle imitait la vérité de sa destinée. En y succombant, il devait manquer à jamais celle-ci. Mais un moyen de la recouvrer lui était réservé; et la conséquence de sa chute fut seulement d'en ajourner la possession, et de ne la lui faire atteindre qu'à travers des épreuves expiatrices do l'abus de sa liberté.

Toujours est-il que même promesse, même but, furent proposés à l'homme : devenir semblable à Dieu; que, de quelque côté qu'il se portât par son choix , il ne faisait qu'obéir instinctivement à sa destinée ; qu'ainsi sa coupable erreur elle-même prouve la vérité de celle-ci , et la prouve d'autant plus qu'il n'a pas cessé de la poursuivre, quoique, par la voie qu'il avait prise, il s'en écartât de plus en plus.

Celte voie , qui est celle dans laquelle a erré le genre humain , consiste pour l'homme à se faire Dieu par lui-même, à se constituer le rival de Dieu , l'usurpateur de ses attributs , à en tirer la nature de sa propre nature , ou à l'y faire entrer. L'orgueil le plus effréné en est le principe, l'athéisme en est le sens , l'idolâtrie et le panthéisme en sont

* G«iièM, cbap. ni , ▼. 22,

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Texpression^ et l'asservissement de Thomme à ses brutales passions , que par lui-même il n'a plus la force de contenir, en est le résultat inévitable. Pour vouloir ainsi se poser à la place de Dieu , l'homme tombe au-dessous de lui-même.

Le Christianisme est venu. Répondant aux instincts célestes et aux tendances divines qui sont en nous y il a prétendu les satisfaire y mais par une voie diamétralement opposée à celle que le geiu*e humain avait suivie; et il faut convenir que les abtmes où était arrivé celui-ci étaient déjà un fort préjugé en faveur de la sagesse de ce moyen inverse.

Ce moyv3n , c'est la reconnaissance du souverain domaine de Dieu sur l'homme , et la réparation de l'oi^eil qui l'avait fait méconnaître , par l'anéantissement d'une Victime en qui la nature humaine apportait toute sa souffrance , et la nature divine toute sa valeur. La réunion de ces deux natures , pour composer cette Victime , opérait déjà cette alliance entre Dieu et l'homme , but primitif de nos destinées manqué par le péché , et la portait même pour nous à un plus haut degré de gloire. Mais ce n'était pas assez ^ et Dieu voulait arriver à un résultat plus intime de cette communion de l'homme avec lui, et atteindre à Vajcomplissement littéral de la promesse de notre déification. Comme il s'était fait nous , il a voulu nous faire Lai , nous consommer dans l'imion, dons l'unité avec Vui. Mais en même temps, pour sauver notre faible nature des vertiges de l'orgueil qu'une telle élévation , si elle eût été subite , ne pouvait manquer d'inspirer, comme ausFi pour lui faire expier celui qui l'avait entraînée à se dâLfiili* ôlle-mêrae, Dieu devait apporter im contre-poids à sa faveur, énorme comme ^llG, qui nous anéantît dans la soumissiw que nous lui

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devons au moment où il allait nous admettre à Tunion la plus glorieuse avec lui, et qui nous fit faire au plus haut degré acte de créature , en nous faisant passer à la vie du Créateur.

Telle est la profonde raison de l'anéantissement où le mystère eucharistique plonge notre raison et nos sens. C'est le prix qu'un Dieu met à se donner à nous ; c'est le rachat du crime par lequel nous avons voulu nous rendre par nous-mêmes semblables à lui ; c'est le contre-poids de l'abîme de gloire où il nous introduit; c'est la juste représaille de la foi que nous avions eue en nous-mêmes, et en l'esprit de désordre qui nous avait perdus. Celui-ci tenta nos premiers parents en leur disant : Mangez ce fruit, et vous serez comme des dieux; et ils l'écoutèrent, désobéissant à Dieu. Pourremédier à ce désordre, le Sauveur nous éprouve à son tour, et nous dit : Mangez mon corps , huvez mon sang , et vous deviendrez des dieux.

C'est ainsi , c'est avec celte admirable pondération que le Christianisme nous ramène à nos destinées premières, et nous fait toucher, à travers les épreuves de notre foi, au but de gloire poursuivi à travers les désordres de notre orgueil. C'est à cet orgueil, c'est à la réparation et aux précautions qu'il exigeait , qu'il faut nous en prendie de ces épreuves et de ce retard. Voilà pourquoi il ne nous est pas donné de voir Dieu face à face dès à présent, et pourquoi le voile impénétrable du mystère le recouvre jusque dans ses plus intimes communications. Un jour, quand l'épreuve sera finie, ce voile tombera. Jusque-là, pour me servir de la gracieuse et juste image d'un Père de l'Église, nous sommes comme dans le sein de sa mère l'enfant qui vit des fruits mûris par le soleil avant d'apercevoir sa lumière ;

nous nous alimentons de Dieu avant de le voir.

ui. 27

klO CHAPITRE XYII.

Mais nous le sentons , mais nous le voyons dans les effets moraux qu'il opère en nous. Nous arons de sa présence la preuve la plus irrécusable qui puisse être donnée à notre faiblesse , celle de notre force. La puissance que la Commimion nous donne sur nous-mêmes , sur nos passions y sur le monde ; la hauteur de sainteté où elle nous porte y les prodiges de vertu qu'elle nous fait enfanter, commencent dès ici-bas notre déification y et en révèlent la source en prouvant la vérité de cette parole : Celui gui mange de ce Pain mvra.

Vous voulez que je vous explique le mystère de l'abaissement de Dieu dans ce Sacrement : expliquez-moi donc la mystère de l'élévation de l'homme par sa participation; ou plutôt reconnaissez avec moi que ces deux mystères sô prouvent l'un par l'autre, et qu'un Pain qui nous fait monter au ciel en est descendu.

Tel est le Sacrement de l'Eucharistie. Nous avons étudié précédemment le Sacrement de la Confession. Admirables et profondément philosophiques en eux-mêmes , ces deux Sacrements ne le sont pas moins dans leurs rapports.

Deux citations vont faire les frais de cet appendice de notre Èiud^ ; l'une douloureuse , l'autre consolante ; toutes

ux rendues plus frappantes par la conduite et le caractère

leurs auteurs.

DE l'eucharistie. kli

« Les Sacrements (c'est M. de Lamennais qui parle) , c admirables en étrt-m6Aes comme tétnoignages de la « bonté infinie de Dieu entêtas sa créature y ne le sont pas « moins par cette harmonie merveilleuse qui les unit enthB a eux , comme s'ils se prêtaient un mutuel secours pour a sanctifier cette créature née dans le péché , relevant par « degrés du fond de Tablme Jusqu'à Dieu y dont il ne sem- « blait pas qu'elle dût jamais s'approcher. Si vous ne c mangez ma chair, si vous ne buvez mon sang, dit le Seic gneur, vous n*aurez point la vie en vous. H fout donc « user de cet aliment divin, si l'on veut vivre : mais n'estce ce pas courir à une mort plus assurée et plus terrible , a que d'j porter une main coupable et d'en approcher des f lèvres souillées? Seigneur, je veux vivre; et cependant a je connais mon iniquité; elle est sans cesse devant mes a yetAx; purifiez-moi de mon péché; créez en fnoi un c(»ur 9 pur, ô mon Dieu*! s'écrie le pécheur abattu et troublé* a Ce Dieu l'entend : sa grâce a tout prévu , et va tout réa parer. Mais , pour en obtenir ce cœur pur que vous lui a demandez, elle exige d'abord de vous un cœur hrisi et a humilié*. Allez donc, pécheur, allez au tribunal de la a Pénitence : un homme vous y attend , pécheur comme c vous , mais ayant reçu sa mission de Dieu. Vous viendrez a faire à ses pieds les derniers sacrifices de l'orgueU hu** c main , dans un premier aveu de vos bassesses et de vos € misères. Ainsi l'homme nouveau commencera à se former a en vous, caria racine du péché est dans l'orgueil, et c'est ce dans l'humilité que naît le repentir ; ainsi vous ferez h c Dieu toute la satisfaction qu'il demande de votre faiblesse, c et la loi de justice deviendra une loi de miséricorde. Otoz

* Ps. t, 4, 5.

k1^ CHAPITRE XVII.

a l'Eucharistie, Thomme ne croira jamais avoir un motd a sufQsant de subir les rigueurs et les humiliations de la (S Pénitence ; supprimez la Pénitence , l'homme aura raiff son de se juger indigne du corps et du sang de Jésusa Christ } et, ainsi que Pont fait les hérétiques de nos jours , « il faudra, rejetant Fun des deux Sacrements, qu'il altère « ce qu'il croit de l'autre, pour arriver enfin à rejeter la « croyance de tous les deux. Le cceur de l'homme est un « abîme, dit l'Écriture , et Dieu seul l'a pénétré \ Frappé « des prodiges d'une Religion où tout s'accorde poiu* expli- « quer et diriger ce cœur indocile et inexplicable, Rehgion « hors de laquelle il n'y a plus pour lui que trouble, erreur « et confusion, ajoutons avec l'Apôtre : C'est là V ouvrage a de Dieu^. »

De quel poids ces paroles ne tombent-^lles pas sur la situation présente de leur auteur, et comme elles en reçoivent une confirmation terrible et plus éloquente que tous les discours! Vous avez bien dit, illustre et douloureux génie, et vous êtes devenu vous-même la victime d'expérience de vos propres leçons : Le c<xur de Vhomms est un abîme , et Dieu seul Vapénélrè. . . Il est bien vrai que la Religion, qui vous inspirait alors, explique seule et dirige cecomr indocile et inexplicable, et qu'elle prouve hautement par là qu'elle est l'ouvrage de Dieu; car, depuis le jour où vous avez rompu son joug, malgré la force de voire nature d'élite , il n'y a plus eu pour vous que trouble , erreur et confusion... Sans doute cette grande vérité était déjà prouvée de reste parla chute de tant de vos devanciers ; et vous permettrez à un cœur ému de votre sort de lui adres-

' Eccles., LU, 18.

' De Lamennais, Réflexions mr l'Imitation de Jésus- Chris h liv. IV, eliap, TU.

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