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Mais abordons plus directement la Confession

La Confession n'est pas seulement une institution de confidence, de direction: c'est principalement la confe^ $ion y c'est-à-dire , Thumble aveu de toutes les fautes dont la conscience , repliée sinr elle-même par le repentir , peut se ressouvenir devant Dieu.

C'est ici surtout qu'elle a droit à notre admiration.

S'il est un fait profondément naturel et vrai, quelles qu*en soient les causes, c'est qu'il est de l'essence de l'esprit humain de chercher l'expiation dans l'aveu. La conscience imiverselle, dit très-bien M. de Maistrc , reconnaît dans la Confession spontanée faite à l'autorité une force expiatrice et un mérite de grâce : il n'y a qu'un sentiment sur ce point, depuis la mère qui interroge son enfant sur une porcelaine cassée ou sur une sucrerie mangée contre l'ordre, jusqu'au juge qui interroge du haut do son tribimal le voleur et l'assassin *.

Telle est la force de cet instinct mystérieux qui pousse la conscience à s'ouvrir aux regards des hommes , que le coupable refuse souvent , pour lui obéir, l'impunité <[ue lui assurait le silence, et qu'il cherche lui-même la peine i{\x\\ pourrait éviter.

Tout concourt à consacrer cette vérité; car, remarquezle bien, elle ne résulte pas seulement de ce mouvement in-

* Ud Tait bien siguificalif, etdoiilles témoignages seraient trop longs à rapporter ici , c'est que tous les liommes politiques qui ont passé par le ministère des cultes en France y ont dépouillé toutes leurs préTentioPt contre le clei^gé.

' Du Pape, chap. m.

terieur qui porte le coupable à s'accuser , mais encore de cet accueil qui est fait autour de lui par les autres hommes à l'aveu qui sort de sa bouche, du compte qu'on lui en tient, de la satisfaction qu'on en éprouve et pour lui et pour soi. La société tout entière quelquefois est comme oppressée du silenceetdeladénégationd'un coupable, alors même qu'elle n'a pas besoin de sa confession pour ratifier le jugement qu'elle a porté contre lui. Elle l'environne avec inquiétude, clic use de tous les ménagements pour favoriser l'émission de son aveu, elle écoute et se tait avec je ne sais quel religieux silence pour le laisser parler, et semble vouloir tirer à elle, à force d'attention, ce OUI précieux qui, dès <|u'il sort de la bouche du plus noir de tous les monstres ; en refait un homme , et lui ouvre un accès à l'indulgence (le ses accusateurs.

11 n'y a pas de faute si légère que la dissimulation n'envenime , comme il n'y en a pas de si grave qu'une généreuse confession n'atténue. De là le prix accordé à la franchise dans la société, qu'il n'y a rien qu'elle ne fasse pardonner, qu'elle ne répare, et que, base de l'honneur, on peut aussi dire d'elle que tout n'est pas perdu quand on n'y a pas failli.

C'est que la Vérité , qui est Dieu, est le principe et lu (in de tous les devoirs de la vie , comme l'a dit le poète :

f^Uam impendere vero.

Elle est comme l'atmosphère de l'âme et le centre commun des esprits. Une âme qui se ferme à la vérité meurt et s'excommunie elle-môme. Nous nous devons à elle par l'observance de tous les devoirs dont elle est le principe, et nous nous la devons tous les uns aux autres par la franctiise de nos rapports.

11 suit de là que quand nous tombons en faute, dàsee moment nous contractons trois sortes de devoirs envers la vérité violée : le premier, c'est de désavouer intérieurement la faute, et de nous la désapproprier par le repentir; le second, c'est de Tavouer extérieurement pour rentrer en communion de vérité avec nos frères ; le troisième , c'est de réparer le mal qu'elle peut avoir causé , et, dans tous les cas, de rendre à la vérité un hommage d'expiation proportionné à notre révolte.

De là trois caractères dans toute confession véritable, même au seul point de vue naturel : — le repentir, — IV veu, — et la satisfaction.

Ces trois conditions sont inséparables etse complètentréciproquement, comme toutes trois complètent la Confession.

Mais la principale, en im sens, parce qu'elle unit les deux autres, — qu'elle achève le repentir et qu'elle commence la satisfaction, — c'est l'aveu.

L'aveu doit donc être considéré d'abord en lui-même ;

Puis comme expression du repentir;

Puis comme fondement de la satisfaction.

Nous sommes ici dans le cœur de notre sujet : et tel est raccord de la Confession avec la nature de l'homme, Timion de la théologie avec la philosophie, qu'en ne traitant le sujet qu'au point de vue naturel et philosophique, nous nous trouverons Tavoir traité en même temps au point do \iie théologique et religieux.

L'aveu considéré en lui-même est d'abord une dette que nous devons à la vérité et à la société. La parole a été donnée à Thomme pour exprimer sa pensée; elle devrait être avec elle dans un imisson parfait, laisser toujours le passage libre à la vérité, et ne pas la retenir captive dans l'injustice. En second lieu, nous sommes \o\]fi>'v3^^^^A\<we»4.^\i5.«icK

dont nous sommes membres, et comptables de la vérité h son égard. Elle nous doit son crédit, et nous lui devons la vérité. Nous vivons de son estime et de sa confiance, mais à condition que nous ne la tromperons pas sur Texistence du mérite^ qu'elle croit rétribuer en nous. Lors donc qu'en réalité ce mérite n'est pas ce qu'il paraît être, nous devons à la vérité comme nous devons à la société de le déclarer ouvertement, et de rétablir cette sainte harmonie qui devrait toujours exister entre la pensée et la parole , entre chaque âme et la grande société des âmes ' . De là le malaise que nous éprouvons lorsque nous nous entendons louer de vertus que nous n'avons pas ou que nous n'avons plus, alors môme que nous ne favoriserions cette erreur que par notre silence*. Ne pas se déclarer alors, c'est mentir, c'est tromper, c'est trahir la vérité, c'est trahir la société. De là encore lajustehorreurqu'inspirel'hypocrisie. Et cependant on peut dire en un sens que tout homme qui ne se confesse pas est hypocrite, ou du moins coupable d'im déni de vérité. Il faudrait, s'il était possible, que toute notre vie, et jusqu'à nos pensées , fussent transparentes , et que nous fussions comme de cristal. Nous serions alors dans un état

' « £n Tenté le mentir est un maudit vice, dit Montaigne, et qu'un an- K cien peint bien honteusement, quand il dict que c'est donner témoignage « de mépriser Dieu et de craindre les hommes. Nous ne sommes hommes , K et ne nous tenons les uns les aultrcs, que par la parole ; celui qui la fausse « trahit la société publique. C'est le seul outil par le moyen duquel se corn- <( muniqucnt nos volontés et nos pensées, c'est le truchemoit de notre ame : « s^il nous fault, nous ne nous tenons, nous ne nous entre-cognoissons n plus.... » ( Essais, chap. ix et xvni. )

' Que j'aime ces paroles de Bossnet au maréchal de Bellefonds : « Une «( fois pour toutes, ne me parlez jamais de mon innocence, et ne traitez » pas de cette sorte le plus indigne des pécheurs : je tous parle ainsi de » bonne foi , par la seule crainte que j'ai d'ajoater Thypocrisie à mes autres » maux. * (Lettre xju an maréchal de BeDefonds, édition du Panthéon, t. II, p. 18.)

ki^ CHAPITRE XVI.

continuel de confession publique. C'est qu'en effet la confession devrait être publique, et elle Tétait danslaprimitife Église, après avoir été précédée toutefois de la confessioD particulière au prêtre, nécessaire pour obtenir la grâce de la rémission des péchés. Ce fut le pape saint Léon, au commencement du cinquième siècle, qui abolit la confession publique, pour ne laisser plus subsister que la confession auriculaire ; ce qui, pour le dire en passant, a favorisé le préjugé que la Confession n'avait été instituée qu'à cette époque, préjugé que les termes mêmes du décret de saint Léon suffiraient poiu* confondre, quand bien même noos ne lirions pas dans tous les Pères de TËglise antérieurs , dans les Actes et les Épîtres des Apôtres , et même dans rÉvangile, le précepte et Tusage de la Confession'.

Si, par les sages raisons déduites dans le décret de saint Léon, la confession publique a été supprimée, le principe d'où nous avons nous-môme déduit sa nécessité n'en subsiste pas moins, et milite avec d'autant plus de force en faveur de la confession particulière , qui du reste a de plus

' Voici d^abord les sages i>aroles de saint Léon : « Je défeuds , dit-il , de « faire réciter en public la déclaration que les pécheurs auraient faite de •< toutes leurs fautes en détail et par écrit; il suffit de découvrir aux prêtres « i>ar une confession secrète , les péchés dont on se sent coupable. Ils sont » louables sans doute ceux qui , dans la plénitude du leur foi , ne crûgiDent « pas de se couvrir de confusion devant les hommes, parce qu'ils sontpéné- " très d'une crainte salutaire envers le Seigneur : cependant, conmie parmi << les pénitents il peut s'en trouver qui appréliendent à juste titre de publier •« leurs péchés , il faut abolir cette coutume , de peur que plusieurs ne m « privent des remèdes de h pénitence, soit par honte, soit par crainte de « découvrir à leurs ennemis des actions dignes d'être punies par raotorité « des lois ; c^r la confession faite premièrement à Dieu , et ensuite an pré- « Ire, est suffisante. » ( Ep. cxxxvi , édit. Quesnel , p. 356. ) — Nous réservons les autres textes pour établir plus loin que la Confession estdlnstitutioo djyjjie, et remonte directement à Jésus-Oirisl; ce que nous ne ooucerons ffês qu*aa ait osé contester.

DE LA CONFESSION. ki3

pour elle, ainsi que nous le verrons, un motif tout spécial. Loin donc de nous révolter contre Tobligation de cette dernière confession , nous devrions y voir un adoucissement du devoir naturel de la confession publique.

Cette réflexion est faite par Pascal en des termes tout à fait digues de cette grande honnêteté qui était une des sources de son génie *.

Après avoir établi que, loin de nous révolter contre ceux qui relèvent nos imperfections, nous devrions les en remercier, puisqu'ils nous délivrent d'un mal qui est Tignorance de nous-mêmes , et qu'ils rétablissent la vérité sur notre compte , il poursuit ainsi : « Voilà les sentiments qui nat- (c traient d'un cœur qui serait plein d'équité et de justice, a Que devons-nous donc dire du nôtre , en y voyant une « disposition toute contraire?... En voici une preuve qui « me fait horreur. La Religion catholique n'oblige pas à « découvrir ses péchés indifféremment à tout le monde : « elle souffre qu'on demeure caché à tous les autres homcc mes ; mais elle en excepte un seul à qui elle commande « de découvrir le fond de son cœur , et de se faire voir a tel qu'on est. Il n'y a que ce seul homme au monde ce qu'elle nous ordonne de désabuser, et elle l'oblige à un 'c secret inviolable, qui fait que cette connaissance est dans « lui comme si elle n'y était pas. Peut-on s'imagÎQer rien « de plus charitable et de plus doux ? Et néanmoins la cor-

* U avait cela de commun avec Montaigne; mais celui-ci a un peu trop mis en pratique le devoir dont nous parlons de la confession publique; on peut en dire autant et pis encore de J.^. Rousseau. Ce qui rend toutefois , remarquons-le bien, leurs confessions scandaleuses, ce n'est pas qu'elles sont publiques, mais c'est qu'elles sont cyniques; c'est qu'elles ne sont pas dictées par le repentir, lliumilité, l'amour, qui purifient et parfument les confessions de saint Augustin ; c'est , en un mot , qu'elles ne sont pas de véritables coi^essions.

414 CHAPITBE XVI.

« ruption de l'homme est telle y qu'il trouve encore de la a dureté dans cette loi , et c'est une des principales raia sons qui a fait révolter contre l'Église une grande parce tie de TEurope. — Que le cœur de l'homme est ina juste et déraisonnable, pour trouver mauvais qu'on Toa blige de faire à l'égard d'im homme ce qu'il serait juste a en quelque sorte qu'il fit à l'égard de tous les hommes ! « car est-il juste que nous les trompions ? »

Tel est l'aveu considéré en lui-même.

Considérons-le maintenant dans son rapport avec le repentir.

, Tout le monde est d'accord sur ce point , que la moralité consiste poiu* l'âme humaine, comme la santé pour le corps, à se dépouiller de ses vices , à les rechercher, à les connaître, à s'en repentir, à en réparer les effets, à en prévenirle retour.

Ce travail d'amendement que tout homme doit à luimême, et à Dieu qui l'y appelle, suppose l'étude de soimême, l'examen de sa conscience, la confession mentale.

Or, je dis que tout cela est vain sans la confession orale.

a A la différence des maux du corps , » c'est un philosophe païen qui parle , a on sent d'autant moins les infirmités a de l'âme qu'elles sont plus graves. N'en soyez pas sura pris : quand on dort d'Un demi-sommeil, et qu'on perçoit « encore vaguement les objets, il arrive parfois qu'en dor- « mant on a le sentiment du sommeil; mais im sommeil « profond anéantit jusqu'aux songes, et pèse tellement sur c( l'âme , qu'il lui ôte tout usage de son intelligence. Poura quoi cachons-nous nos vices? C'est parce que nous y a sommesplongés; confesser ses vices est signe de guérison. a Éveillons-nous donc pour nous accuser de nos erreurs \ »

« Vitia sua confiteri, sanitatis indicium est. Expergiscamur ergo, ut errores nostroscoarguerepossimus. ( Senec, Epist, un. )

DK LA CONFESSION. 415

Le propre des vices de l'âme , en effet , n'est pas seulement de la rendre coupable, mais de la laisser ensuite moins sensible à l'idée du mal, d'affadir le sens moral. Sans doute, au moment de la faute , la conscience se soulève et pousse im cri ; mais ensuite elle retombe frappée d'atonie , et ne répond plus avec la même délicatesse. Le péché s'établit en elle comme un mauvais hôte, n l'engourdit , il l'obsède, il s y creuse des repaires profonds où il se tient caché, et d'où il exhale une vapeur léthargique et délétère , à laquelle peu à peu l'âme s'abandonne jusqu'à ne plus s'apercevoir de son état. Elle tombe, comme dit Sénèque, dans un sommeil profond qui anéantit jusqu'aux songes, et tout au moins dans un état de demi-sommeil où elle ne perçoit que vaguement les objets.

Comment voulez-vous que d'elle-même elle sorte parfaitement de cet état d'illusion? Il faudrait qu'elle commençât par se juger, par connaître la gravité de ses vices, ce qu'elle ne pourrait faire que par comparaison avec l'idée de la perfection que précisément ses vices lui cachent. Elle ne peut plus se voir elle-même distinctement dans ce miroir terni par sa propre haleine. Tout est brouillé, tout est confus : les contours du bien et du mal n'ont plus rien de net; sans compter que l'orgueil vient par là-dessus jeter et arranger toujours le voile de l'excuse.

n faut rompre ce charme fatal : il faut s'éveiller. Et , pour cela, il n'y a qu'un moyen : c'est de se mettre en contact avec une âme éveillée, et en qui se soit conservée cette idée de perfection, ce type du bien, qui doit faire ressortir nos vices à nos propres yeux; il faut ouvrir son âme au grand jour de la vérité ; il faut bannir l'orgueil par son contraire : il faut 5e confesser.

Je ne dis paa qu'il faut nous conîeaaet v^x» ^^^ ^'^^^

naître nos vices ^ mais pour les connaître nous-mêmes , pour les sentir.

Connais-toi toi-même , tel est le problème de la sagesse antique. Confesse^toi , telle est la solution.

Si on veut avoir une vraie idée de soi-même, en effet, il faut en avoir celle que les autres en ont; il faut nous voir dans leur jugement, et poiu* cela il faut nous y exposer. Cela est vrai, alors même qu'ils seraient en proie aux mêmes infirmités que nous; car, par une illusion de Torgueil, les vices que nous ne voyons pas en nous-mêmes, nous les voyons en autrui; et tel qui distingue un fétu dans rœil de son voisin ne s'aperçoit pas de la poutre qui est dans le sien propre " ,

Mais si tel est Teffet de la confession , même faite à un homme indigne , quel ne doit-il pas être lorsque le confesseur est un sage exempt, autant que le permet notre nature, des vices que nous portons en nous; lorsqu'il est ministre de la loi, élevé dans son étude, dans son culte, 'dans sa pratique , investi de sa lumière , pénétré de sa sainteté, dévoré de son zèle , et qu'il est pour ainsi dire lui-même la loi vivante? Combien alors la seule idée d'un rapprochement entre notre âme et la sienne , entre notre état et le jugement qu'il en portera, éveille la conscience, secoue sa langueur, remue au dedans d'elle-même, jusque dans ses plus intimes profondeurs , tous ces vices qui y étaient engloutis pêle-mêle , et qui y vivaient , qui y nageaient sans en troubler la surface , comme les monstres dans les abî-

()uid tu?

SuUane habesviiia/

Ignorons ie / an ut ignotvm dat'e nobis

f'erba putas ? — Egomet mi ignoseo , Mtonius inquil, Stultus et improbus hic amor est^ dignusque noiari.

( Horace, satire 3, liv. 1.)

mes de TOcéan! Qu'est-ce donc lorsque cette conscience s'ouvre enfin , et que , pressée par une inflexible obligation de sincérité, elle se révèle et se répand tout entière sous l'œil de son juge? Alors tous ses vices lui apparaissent à elle-même avec une gravité qu'elle ne leur soupçonnait pas ; ils se détachent, ils ressortent, ils se dressent, ils l'accablent ; elle les voit tous distinctement devant ses yeux, et le cette vue naît ou du moins grandit et se consomme le repentir de les avoir commis, et l'horreur d'y retomber.

Et remarquez bien le concours de deux phénomènes qui se passent alors , et qui expliquent parfaitement les dernières réflexions que nous avons citées de Sénèque. 11 dit que c'est parce que nos vices plongent notre âme dans un état de sommeil , que nous ne les sentons pas , et il ajoute : Les confesser est donc une marque de guirison; éveillons-nous donc y et nous nous cLccuserons de nos erreurs. Pour confesser nos vices, en effet, il faut commencer par les sentir, et avoir un principe, un indice de réveil et deguérison; mais , pour achever ce réveil et cette guérison , il faut les confesser. La confession et le réveil de l'âme se commandent ainsi réciproquement, et réagissent Tun sur l'autre. En confessant nos fautes , nous en sentons la gravité; et co sentiment de leur gravité même nous porte à les confesser. Le jour de la vérité , en entrant dans l'âme , en chasse nos vices par la confession ; et nos vices , sortant par la confession , laissent pénétrer un plus grand jour de vérité , qui accroît le besoin que nous avons de les confesser, jusqu'à ce que, ces deux phénomènes s'étant opérés l'un pai* l'autre entièrement, notre âme soit remise en possession complète de la vérité et en délivrance de toutes ses erreurs. La Confession est ainsi comme un réactif souverain ( tranchons le mot avec Origène), comme un vomitif qpi tv^m^^^^^t.-

kiS cnAPiTaB XVI.

pectorer arec nos péchés la cause intérieure du mal '.

Combien d'Ames qui se croient saines , et en qui une bonne confession ferait ressortir des souillures qu'elles ne soupçonnent pas , dont la vue diminuerait Testime qu'elles ont d'elles-mêmes y et leiu* inspirerait pour la vertu des résolutions et des efforts qui en doubleraient les fruits !

C'est ainsi que l'ayeu est non-seulement justifié en luimême, mais encore comme moyen de connaître nos fautes^ et comme instrument de notre repentir et de notre guérison.

Nous avons ajouté qu'il était] encore le principe de la satisfaction.

Nous devons satisfaction, en effet, pour les torts dont nous nous sommes rendus coupables , et cette satislàction est nécessaire non-seulement par justice envers la vérité à qui nous la devons, mais par intérêt pour nous-mêmes , et pour nous racheter de nos fautes en les expiant. Nous avons beau penser à nos fautes, nous avons beau les confesser intérieurement et les désavouer par la volonté (et nous venons (Je voir que cela même ne saurait avoir lieu sans l'aveu extérieur) , nous ne ferons jamais que nous ne les ayons commises , et que nous ne leur soyons inféodés jusqu'à ce que nous en ayons payé rançon. Toutes les fois que nous commettons une faute , c'est pour nous donner un plaisir quelconque que la justice ne permet pas. Nous échangeons notre innocence contre ce plaisir défendu. Si nous voulons récupérer notre innocence , il faut donc restituer ce plaisir défendu : et comment? en nous privant d'un plaisirpermis, en subissant une peine volontaire? et quelle peine?

La peine expiatrice doit, autant que possible, être la

' Dum accusai semetipsum et cor{fitetur, simtU evomit et délktim atquecfmnem tnorhi digerit causant, — Homel. n, In Ps. zxxm, 1 1, éd. Froben, p. 529.

DE LA CONFBS»ON. il9

contre-partie de la satisfaction coupable. Or, cherchez bien, et vous trouverez, à la racine de toute satisfaction coupable, la révolte, Torgueil. Quelle que soit la nature des séductions qui nous entraînent à la violation du devoir, la conscience réclame , la loi commande jusqu'à Tinstant de cette violation ; elle nous fait sentir son autorité et notre dépendance ; elle nous dit : a C'est défendu, non lUeL > Le dernier mouvement de la passion, celui qui consomme la faute , qui la constitue, est donc un mouvement de révolte , de transgression, d'orgueil : a Qu'importe? je veux m'ap- « partenir; arrière le devoir! tien serviam. » Yoilà le mol décisif du péché. Eh bien, voUà aussi pourquoi la honte ^ la soumission , contre-parties de l'orgueil et de la révolte, ont été considérées de tout temps comme les bases de Tespialion. La honte n'est pas toujours sufiisante, mais die est toujours indispensable pour opérer l'expiation : elle est la porto par laquelle on rentre dans l'ordre, comme l'orgueil est la porte par laquelle on en est sorti.

Voilà ce qui explique ce besoin naturel de l'aveu qui tourmente tant les consciences coupables. Cest le besoin de se libérer par l'expiation, de se racheter par la honte : a Oui , je suis coupable; je suis un misérable, je suis un a pécheur. Qu'on ne cherche pas à m*excuser , je veux « m' accuser moi-même; je ne mérite que le mépris, que a le châtiment, m Telles sont les paroles du repentir. Heureux encore quand on peut être écouté, quand on peut, à ce prix si cuisant de la honte , être délivré du tourmoit de la culpabilité ! Alors il semble que l'âme alitee ses forts, se les désapproprie en les expiant ; la honte même de leur aveu l'en dépouille , et elle les sent, si j'ose ainsi fire, glisser sur elle, et l'abandonner comme un $erfmi qm u d^rraut de $a vieille peau.

Ce n'est pas que la satisfaction se borne à cela : non , on reste encore débiteur envers la justice, et la pénitence doit se prolonger et s'achever dans ime proportion correspondante à la faute ; mais le principe de la satisfaction est posé, on est en voie de guérison , on est en paix.

Telle est la pidssance de l'aveu considéré comme expiation.

Par tout ce qui précède se trouve résolue l'objection capitale qu'on fait ordinairement à la Confession :

Elle consiste à dire qu'on reconnaît qu'on doit se confesser à Dieu y envers qui nous sommes coupables , et qui seul a autorité sur nos âmes ; mais qu'il est intolérable qu'on soit assujetti à se confesser à un homme , et à un homme pécheur comme nous. — Il est aisé de répondre, d'après ce que nous avons déjà dit , d'abord que nous devons à la société des hommes ia vérité sur notre compte , et lui rendre , par la confession au moins particulière , ce qu'il y a de trop dans l'estime qu'elle nous accorde sur la foi d'un mérite que nous n'avons pas ; — que, même pour se confesser à Dieu réellement j il faut se confesser à l'homme, parce que l'idée et le sentiment de Dieu étant affaiblis en nous par nos péchés mêmes, nous ne pouvons les connaître et nous en repent'r parfaitement qu'en les exposant au jugement d'autrui , et particulièrement à celui des ministres et des dépositaires de sa loi sainte; — qu'enfin la condition essentielle de la confession , la honte , base de toute expiation, résulte précisément de cet aveu fait à un homme; de telle sorte qu'en, ce dernier sens l'objection fait la réponse, et que c'est précisément parce qu'il en coûte de se confesser, qu'il est nécessaire de se confesser.

Nous croyons avoir ainsi justifié, au point de vue philosophique, la nécessité de l'aveu extérieur, comme étant

DE LA CONFESSION. k^i

rame (le la Confession, soit en lui-même, soit par rapport au repentir et à la satisfaction.

IV. Après avoir ainsi considéré la Confession dans son principe ou ses effets immédiats, envisageons-la dans ses effets plus étendus; ils sont immenses :

Le premier est de constituer celui qui en use dans un état de surveillance incessant. Par l'obligation qu'il contracte de tout dire , jusqu'à ses pensées les plus secrètes, il n'est jamais seul; il a toujours avec lui un témoin, un œil ouvert; non cet œil de Dieu, auquel on est si indifférent, mais l'œil de l'homme, qu'on redoute tant. 11 n'y â guère de mauvaise action qui ne se cache : celui donc qui serait toujours vu ne pécherait en quelque sorte jamais; il ne ferait rien en secret qu'il ne pût faire en public, parce qu'il ne serait jamais en secret. Et encore ferait-on certaines mauvaises actions devant un certain public , parce que tels témoins deviendraient aisément des complices: mais quand le témoin est l'homme dont le blâme est le plus à redouter par la sainteté de ses mœurs et l'austérité de son caractère, et qu'il ne peut nous revenir, de la connaissance qu'il a de nos actions , que de l'improbation , que de la honte , combien cette vue ne doit-elle pas nous contenir, nous ramener comme un frein, aider puissamment en nous le sentiment du devoir par celui de notre dignité, et en doubler la force!

Le philosophe Charron a écrit sur la Confession une belle page, où nous trouvons cette dernière réflexion. Cette page est peu connue, nous allons la citer :

« De la vraye repentance, dit-il, naist une vraye, frange che et consciencieuse confession de ses fautes. Comn^® «r aux maladies du corps l'on use de de\x3L w^V«8» ^^xwfi^f*

a des, Fun qui guaiit estant la cause et racine de la ma- « ladie, l'autre qui ne faict que pallier et endormir le mal, « dont celui-là est plus cuisant que cettuy-ci, mais aussi plus a salutaire ; ainsi aux maladies de Tame le vray remède qtd a nettoyé etguarit, c'est une sérieuse ethonteuse confession a de ses fautes ; l'autre faux, qui ne faict que desguiser « et couvrir, est excuse, remède inventé par raufheur a du mal mesme ; c'est la robe faite de feuilles de figuier c( des premiers fautiers... Nous debvrions donc apprena dre à nous accuser , dire et confesser hardiment toutes « nos actions et pensées ; car, outre que ce seroit une belle a et gœereuse ftenchise , ce seroit un moyen de ne rien « faire ny penser qui ne fust honneste et publiable. Car qui « s'obligeroit à tout dire , s'obligeroit aussi à ne rien faire a de ce qu'on est contrainct de cach^. Mais au rc^urs « chascun est secret etdiscretenla confession, etroanerest « en l'action; la hardiesse de faillir eSt aucmiement ccm^ « posée et bridée par la hardiesse de confesser : s'il est « laid de faire quelque chose, il est encore autant ou plus a laid de ne l'oser advouer". »

Le second effet de la Confession est de raviver l'âme pour le bien. — D'abord elle nous délivre de l'ignorance de nous-mêmes ; elle pose, de distance en distance, des jalons dans la route de la vie , qui servent à mesurer notre progrès dans la vertu, et elle nous fait de nos fautes mêmes un trésor d'expérience qui nous aide à nous en corriger. — Elle nous délivre en second Ueu de l'orgueil , qui croit en avoir toujours fait assez, qui nous immobilise dans im état d'infécondité morale, et cherche toujours à faire son niveau avec nos faiblesses ; au lieu que l'humilité , où nous ramène la Confession, nous porte d'autant plus en haut que

' ire la St^ésse^ Ht. n, diap. m.

DE LA CONRKSSiON. 423

nous nous sentons plus bas , et nous fait ainsi monter par la raison même de notre penchant à descendre. — Elle nous délivre en troisième lieu du découragement. Le découragement est un grand obstacle à la vertu. Les faiblesses dont on se sent secrètement atteint, quoiqu'on^se les cache, sont comme un poids qui retarde , et qu'on se résigne à traîner, par la pensée qu'on ne peut pas faire autrement, que c'est une suite de toute notre vie et une conséquence fatale de nos premières dispositions. Ne pouvant répudier la responsabilité de ces funestes habitudes, on veut en garder le bénéfice ; elles sont devenues comme une partie de nous-mêmes , comme une alluvion de notre existence. Si on pouvait recommencer la vie , instruit qu'on est de la vanité de ses plaisirs, ce serait tout autrement : fort de son innocence, éclairé par l'expérience, on s'appartiendrait tout entier, et on se ferait des destins plus purs... Eh bien, tel est le grand bienfait de la Confession, de faire réellement recommencer la vie, de rompre avec le passé par un abîme où s'engloutissent derrière nous toutes nos misères, et de nous donner par le repentir une seconde inifocence, et, par le sentiment du pardon, une conscience renouvelée qui peut recommencer sur nouveaux frais l'entreprise de la vertu. — Enfin la Confession, en nous remettant en commimion avec la grande société des Ames vertueuses, met à la disposition d'un seul les ressources et les forces de la généralité. Il y a eu de tout temps dans le monde deux cités , la cité du bien et la cité du mal. Dans chacune de ces deux cités règne une âme commune qui anime les Ames particulières placées dans sa sphère d'activité , et lem* imprime un mouvement d'ensemble qui les soutient et les détermine alors que , livrées à elles-m^m^ ^ \sva SacWssRRfc inàiridueUe les fendt ehancétor. Xu ^\nXàft xvift ^^X^VSv

k2k CHAPITRE XVI.

la société catholique ajoute encore à ces avantages naturels celui de posséder un centre unique, une base fixe, un fonds inépuisable de lumières et de grâces, dont la source première est dans les mérites de Jésus-Christ, et auquel viennent se joindre les prières et les bonnes œuvres de toutes les âmes saintes, non-seulement sur la terre , mais dans le ciel... Par la Confession, on entretient et on resserre les liens de cette affiliation spirituelle , on lui donne des gages, on en reçoit des secours, on vit de sa vie étemelle, on est fort de la force môme de Dieu. Le confesseur, organe immédiat de cette commimication, en verse les fruits dans rame du pénitent par des conseils, par des avis, par des encouragements et par des grâces qu'on ne trouverait nulJe autre part aussi justes, aussi elD^caces, parce qu'ils sont adaptés aux besoins de Tâme , qu'ils tombent directement sur ses blessiu*es au moment où elles viennent de s'ouvrir, s'insinuent dans ses plus secrets replis, et la pénètrent de leur vertu.

Si de ces effets particuliers nous passons à des effets plus généraux, il y en a im si sensible, qu'il a arraché, de la bouche des ennemis les plus déclarés du Christianisme, des paroles d'admiration. Nos rapports sont tels dans la société, qu'il n'y a pas une de nos fautes qui ne se compose de torts faits à nos semblables, et ne fasse autour de nous comme un cercle de dommages dont le rayon est plus ou moins étendu. Or, la Confession a cela d'admirable, qu'elle fait tourner la force morale la plus intense , celle du remords, du besoin de l'expiation et de l'attente du pardon, à la réparation de tous ces désordres causés par nos vices dans la société. Conmie par \m secret ressort elle fait ouvrir la main de l'usurier et retourner le bien d'autrui à son vrai maître , elle fait venir la réparation sur les traces du

scandale, le pardon sur celles de Tofifense , la rétractation sur celles de la calomnie; elle force à acquitter mille dettes secrètes de conscience et d'honneur avec une scrupuleuse (iélicatesse, et ne permet enfin au coupable de s'approcher lies biens du ciel qu'après avoir été réparer, autant qu'il est en lui , tous les maux qu'il peut avoir faits sur la terre. « Que de restitutions, que de réparations, la Ck)nfession « ne fait-elle point faire chez les catholiques, dit Jean- « Jacques* ! » — « On peut regarder la Confession comme « le plus grand frein des crimes secrets , dit Voltaire. Elle « est très-bonne pour engager les cœurs ulcérés à parce domier, et pour faire rendre par les petits voleurs ce « qu'ils peuvent avoir dérobé à leur prochain*. » — a Le « meilleur de tous les gouvernements, dit Rajoial, serait « m\e théocratie où l'on établirait le tribunal de la Con- « fession'. »

Envisagée en effet dans son influence la plus générale , la Confession est un chef-d'œuvre d'épuration sociale. Toutes les institutions politiques et civiles n'atteignent que la couche supérieure des sociétés, et ne règlent que les actions dans leiu^ effets extérieurs, et encore pas toutes. L'harmonie apparente qui en résulte s'appelle civilisation. Cependant sous cette civilisation, au fond de ces sociétés, qu'y a-t-il sinon des appétits sauvages, des instincts féroces mal dissimulés, qui communiquent avec les enfers par des mystères d'iniquité sans nom dans les langues humaines; qui, n'ayant pour conscience que la main du bourreau , considèrent comme permis tout ce qui peut lui échapper, et sont toujours prêts à s'élancer à travers les lois sur la société,

' Emile »\ïY, IV, p. 58; 1793.

' Diclionn, philos,, tii, CatéckUme du curé.

^ Hist.philoê.,i,Ul. ^^

comme sur une proie qui leur aurait été dérobée, et qu'ils chercheraient à reprendre? Et qu'on ne pense pas que nous fassions seulement allusion ici à ces classes déshéritées de la société, dont les affreux mystères, révélés de nos jours, ont été un sujet de scandale pour le commun des lecteurs et de méditations profondes pour quelques sages : non, dans les classes supérieures ne régnent pas moins de désordres, et, pour être dorés et parfumés, les crimes n'en sont pas moins crimes, et n'affligent et ne minent pas moins les mœims et les lois. Tous , du reste , nous portons en nous cette tendance criminelle , ce levain de corruption plus ou moins comprimé , et qui éclate trop souvent par le désir, quand il ne se révèle pas par l'action.

Qui ne voit l'immense secours que la société ainsi rongée par un mal intestinal puiserait dans la Confession , dans ce Tribunal des âmes, qui enveloppe tous les mystères de la volonté de sa juridiction indéfinie ; dont l'action porte sur la pensée et le désir, comme la force publique des lois sur le méfait et sur le crime ; qui arrête et punit non-seulement l'homicide mais le médisant', non-seulement l'adultère mais le simple regard , non-seulement la vengeance mais le défaut de charité , et nous constitue intérieurement coupables à nos propres yeux bien avant que nous Je soyons aux yeux des hommes ? Posté aux premières avenues de la conscience, ce tribunal . sacré veille pendant que les lois humaines dorment , écoutant le moindre désordre , préparant les cœurs à l'accomplissement de tous les devoirs publics et sociaux, par l'observance intime des devoirs religieux et solitaires , et préludant au fond des âmes, par l'harmonie des vertus de perfection , à cette harmonie des vertus communes de relation qui constituent les mœurs publiques. Un publiciste protestant ne peut contenir son

admiration à la vue de cette belle institution, et il s*écrie : a Quelle sécurité , quel gage , ne sont pas ainsi exigés de a chaque individu pour l'accomplissement de ses devoirs « sociaux; pour l'exercice de toutes les vertus, l'intégrité, « la bienveillance , la charité , la miséricorde ! pourrait-on a en trouver de semblables partout ailleurs ? Ici la cons- « cience est réglée devant le seul tribunal de Dieu, non par a celui du monde. Ici le coupable est lui-môme son accusaa teur et non pas son juge. Et tandis que le chrétien d'une a autre communion s'examine légèrement , prononce dans a sa propre cause , et s'absout avec indulgence , le chrétien a catholique est scrupuleusement examiné par im autre , a attend son arrêt du Ciel , et soupire après cette absoluce tien consolante qui lui est accordée, refusée, ou difîéa rée , au nom du Très-Haut. Quel admirable moyen d'éc( tablir entre les hommes ime mutuelle confiance , une « parfaite harmonie dans l'exercice de leurs fonctions! a L'autorité du prince ne peut pas dégénérer en despotisme, (c ni la liberté du peuple en licence. Le magistrat ne peut pas a rendre la justice sans impartialité , le sénateur est équia table et désintéressé , le prêtre est pur et zélé dans son « ministère , le militaire loyal , le sujet fidèle , le souverain ajuste'. »

a On ne peut nier , dit im autre protestant et un grand a philosophe , Leibniz , on ne peut nier que toute cette insa titution ne soit digne de la Sagesse divine, et il n'est asa sûrement rien de plus beau et de plus digne d'éloge dans a la Religion chrétienne ; les Chinois eux-mêmes et les Ja- (( ponais en ont été saisis d'admiration. En effet, la nécescc site de la Confession détourne beaucoup d'hommes du (f mal , ceux surtout qui ne sotat pas encore endurcis , et

> Fitz-WiUiam, leitrêt tTAtiieut, p. t%ltl%l.

u elle offre de grandes consolations à ceux qui ont failli, ce Aussi, je regarde un confesseur pieux, grave et prudent, « comme le grand organe de la Divinité pour le salut des (c âmes : car ses conseils servent à régler nos affections, « à nous faire remarquer nos défauts , à nous faire éviter « les occasions du péché , à faire restituer ce qui a été en- « levé, à réparer les scandales, à dissiper les doutes, à « relever l'esprit abattu, enfin, à guérir ou à adoucir tous « Jes maux des âmes malades; et si Ton peut difScilement (( trouver dans les affaires humaines quelque chose de plus a excellent qu'im ami fidèle, que sera-ce lorsque cet ami a est lié par la Religion inviolable d'un Sacrement divin, et « tenu de vous garder sa foi et de vous secourir * ? » Telle est la Confession.

V. Elle est trop conforme à la nature de l'homme pour De s'être pas présentée d'elle-même, dès le commencement, à l'esprit des législateurs et des sages : aussi en trouvonsnous l'indice et l'ébauche chez presque tous les peuples de l'univers.

Moïse , le premier , établit dans ses lois une confession expresse et même publique '.

L'antique législateur des Indes a dit : « Plus l'homme « qui a commis im péché s'en confesse véritablement et « volontairement, plus il se débarrasse de ce péché, comme « un serpent de sa vieille peau ' . »

Nous avons déjà cité , sur la Ck)nfession , des paroles remarquables de Sénèque; en voici de Socrate, qui ne le

' Leibniz, Systema theologicum,de Con/essione. * LéYit., V, 5, 15 et 18 ; — VI, 6; Num , V, 6 et 7. ^ Lois de Menu, filgde Brahma, dans les Œuvres de W. Jones, in-4% t. III , cliap. XI.

sont pas moins : u Quiconque a commis une injustice , dit u Socrate dans le Gorgias de Platon, doit courir lui-même cr où Tattend un prompt châtiment, auprès du juge, auprès c( du médecin. Qu'il s'accuse lui-même, qu'il dévoile son « crime et le mette en lumière, afin qu'il soit puni et guéri. . . « Qu'il se porte accusateur de lui-même, et qu'il ne ménage « rien; mais qu'il se livre courageusement, les yeux fertf mes, aux opérations du médecin, dans la crainte que « cette maladie de Tàme ne dégénère avec le temps en un « ulcère incurable*. »

Combien Socrate aurait-il donc admiré Tinstitution de la Confession! et qu'il est consolant pour des chrétiens de se voir en pleine possession, par la foi , des biens entrevus et pressentis par la raison des anciens Sages!

Les mêmes idées ayant agi de tous côtés et dans tous les temps , on a trouvé la confession chez tous les peuples qui avaient reçu les mystères éleusins. On Ta retrouvée aussi chez les Brahmes, chez les Turcs, au Tibet, au Japon, et jusque chez les peuples de l'Amérique *.

C'est sur ces bases naturelles et universelles que le Christianisme a établi la théorie surnaturelle de la Pénitence et de la Confession sacramentelle. Dans ses divines mains, cette institution s'est épurée, s'est agrandie, et de l'état de mythe et de symbole elle est passée à \m état parfait de réalité ; elle a rencontré son véritable objet.

L'objet de la Confession, en effet, c'est la rémission des péchés. Or, cette rémission des péchés n'avait rien d'effectif avant Jésus-Christ. Nu' . -urne n'avait eu jusqu'à

* Platon, GorgiaSt chap. xxxvi.

» Carli , Lettere americane, t. I, lett. xix. — Extrait des voyages d'Efft-emofT, dans le Journal du Nord; Saint-Pétenboorg« mai 1807. — FeUer, Catéch. philos., t. ni, n« Ml , etc., etc.

^80 CHAnTAB XTl.

lui la prétention de faire produire de pareite résultats à la confession ; et les Juifs eux-mêmes, qui usaient de tant de pratiques d'expiation et de la confession en particulier, considérèrent celte prétention dans la bouche du Sauveur comme un blasphème : « Qu'est celui-ci qui dit des blas- « phèmes? s'écriaient-ils ^ qui peut remettre les péchés, a si ce n'est Dieu seul ' ? »

'■ Jésus-Christ, en chargeant sa divine innocence de tous les péchés du genre humain, en les confessant à son père dans le jardin de Gethsémani, et en les expiant par sa mort sur le Calvaire , devait nous obtenir ce grand bienfait de leur rémission.

Hais en l'obtenant de la manière la plus absohie, il en a retenu la grâce dans sa main, et ne l'a octroyée à chaque homme en particulier qu'en le soumettant à des conditions expresses.

n a établi son Église dépositaire et dispensatrice de cette grâce précieuse ; il lui a remis les clefs qui ouvrent ou qui ferment le trésor qui la contient; et en la constituant pour lui succéder, il l'a investie par ces paroles solennelles des pleins pouvoirs qu'il avait lui-même : <r Recevez l'Espritcc Saint : ceux dont vous remettrez les péchés, leurs péchés « leur seront remis : ceux auxquels vous les retiendrez , c( ils leur seront retenus*; » et encore : « En vérité, 3e vous « le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le « ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié a dans le ciel \ i>

C'est sur ces paroles ex^ . -sses que repose l'institution de la Confession catholique. Jésus-Christ ayant donné à

* Marc, ù, 7.

* s. Jean, XX, 22-23.

^ S. Matth., xvni, 18.

DE LA GOlTFBSSIOir. 431

son Église mission de le représenter chez toutes les nations et jusqu'à la fin des siècles; plus que cela , ayant assuré qu'il serait lui-même avec elle tous les jours et jusqu'à la fin', il s'ensuit virtuellement que les successeurs des Apô* très, en qui se perpétue l'Église, ont ce souverain pouvoir de la rémission des péchés qu'avaient les Apdtres «uzmômes, et que, dès lors, l'obligation de la leur demander et l'assurance de l'obtenir par la confession de nos péchét sont manifestes.

On a osé prétendre que l'obligation de la confession paï* le pénitent ne résultait pas de ces paroles par lesqueUea le Christ a délégué à son Église le pouvoir de remettre IM péchés.

Mais quoi ! le pouvoir de remettre ou de retenir, de Uer ou de délier, n'implique-t-îl pas discememendy Cùnnaie^ sance de cause de la part du ministre de ce pouvoir^ et par conséquent obligation étroitement corrélative de lui exposer l'état de la conscience sur lequel et d'après lequel il doit prononcer ? . . . L'alternative de remettre ou de retenir, de Uer ou de délier , suppose inévitablement des motifs pour faire l'un ou l'autre. Pour que les arrêts soient motivés, il faut que la question sur laquelle le prêtre proncnoe soit exposée devant lui : et qui peut lui révéler les détaib de l'offense, sinon l'offenseur lui-mdme?... Lebonseim emporte l'objection.

Et puis il y a une chose à laquelle on ne fait pas d'(Nrdinaire assez attention : c'est que la confessianj en tant quV veu de ses fautes par le coupable, existait déjà au moment où le Christ prononçait ces paroles , existait autour de lui , en vue de lui. — Je lis en effet , dans les saints Évangiles , ces propres paroles au sujet de saint Jean-Baptiste : « Alors la ville de Jérusalem ^ toute la Judée, -et tout le

a pays des environs du Jourdain, venaient à lui ; et , cona FESSANT LEUBS PÉCHÉS (confitefites peccatu sua ), ils étaient a baptisés par lui dans le Jourdain '. » Jésus-Christ n'avait donc pas besoin de s'expliquer sur l'obligation de la confession ; car, outre qu'elle résultait des paroles par lesquelles il donnait à ses ministres l'autorité facultative de lier ou de délier, elle existait déjà; il ne faisait que la confirmer et que la compléter, en y ajoutant le fruit de la rémission des péchés. Il en était à cet égard de la confession comme du baptême. Le baptême existait déjà, comme nous venons de le voir, mais non le vrai baptême ; Jésus-Christ devait élever cette pratique à la dignité de Sacrement i ainsi devait-il faire de la confession. Aussi Jean-Baptiste, auquel on allait, confessant sespéchés, demander le baptême, annonçait-il Jésus-Christ comme le seul en qui ces pratiques devaient trouver leur plein objet. Jean dit devant tout le monde : a Pour moi, je vous baptise dans l'eau; « mais il en viendra un autre plus puissant que moi, et je « ne suis pas digne de dénouer le cordon de ses souliers, a C'est lui qui vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans a le fôu*. » — Et lorsque, après cela , nous voyons Jésus- Christ fonder avec le vrai baptême la vraie rémission des péchés , qui peut douter qu'il ne se référât à l'usage de Ja confession, déjà pratiquée pour ce qui n'en était que la figure?

Il est une autre remarque également importante : c'est que le Christ lui-même , toutes les fois qu'il a fait usage de ce pouvoir de la rémission des péchés qu'il délègue à ses Apôtres , ne l'a fait que sur la confession des coupables. Cette confession n'était pas nécessaire , ce semble , dans

* s. Matth. , chap. m, y. 6. — S. Marc, chap. i, v. 5. » S. Luc, m, 1-18.

ce cas , puisque la divinité du confesseur lui faisait lire au fond des âmes ; mais comme la confession n'a pas seulement pour objet de faire connaître les péchés au confesseur, mais aussi d'en faire sentir la gravité et essuyer la honte au coupable , à ce dernier titre ceux mêmes qui obtinrent (le Jésus- Christ la rémission de leurs péchés durent les confesser. C'est ce que nous voyons qui eut lieu dans les conversions de la Madeleine , de la femme adultère , de la Samaritaine et du bon larron. — Quelle confession que celle de Madeleine! quel repentir! quel aveu éclatant de ses fautes ! quelle satisfaction! C'est l'étemel modèle de la vraie confession, et c'est aussi sur cela, propter quod, et sur Tamour divin qui l'anime, que Jésus-Christ applique, comme sur leur base naturelle, ces grandes paroles : a Beaucoup de péchés lui sont remis , parce qu'elle a beaua coup aimé'. » — La femme adultère pareillement, de quelle confusion n'est-elle pas couverte par les Juifs qui la traduisent devant le Sauveur ! et quelle confession que la tenue et le silence de cette malheureuse dans cet état : ET MULiER IN MEDio STANs!... Confossion qui se complète par la manière dont se dénoue sa position : a Aucun de 0 ceux qui vous accusaient, lui dit Jésus-Christ, vous a-t-il (c condamnée? — Aucun, Seigneur. — Eh bien, moi non a plus : allez, et désormais ne péchez plus*. » — La conversion de la Samaritaine présente une circonstance remarquable : elle ne se confesse pas, mais c'est Jésus-Christ qui la confesse, et qui lui dit ses plus secrets désordres. Sur quoi la Samaritaine reconnaît qu'il ne peut être que le Messie , et acquiesce à la révélation que le Sauveur lui a faite de ses propres fautes : hoc vere dixisti ; et elle va

■ s. Luc, VII, 47.

' s. Jean, yui , 9, 10, 11.

43 i CHAPITHK XVI.

même jusqu'à s'en faire un texte de prédication pour codverlir sa ville , où elle court publier partout : « Venez , et a voyez un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait , a qui dixit mihi omnia qtuBcumque feci... Peut-il être iin a autre que le Christ'? » Enfin le bon larron, par ces paroles, ce C'est bien justement que nous sommes punis , car « nous avons commis des crimes qui le méritaient ; Nos « quidem juste, nam digna factis recepimvs* , » fait ime véritable confession qui lui attire la rémission de ses fautes, et l'assurance qu'il va jouir du paradis. — Ainsi partout, dans les actes mêmes du Sauveur et dans l'usage qu'il fait de son pouvoir de remettre les péchés, nous voyons la grâce de cette réinission liée à la confession du coupable. Combien devait-il donc en être amsi à l'égard des Apôtres ei de leurs successeurs, qui, ne pouvant lire dans les cœurs, avaient besoin qu'on les leur ouvrît!

Enfin , ce qui complète la démonstration de cette vérité, c*est que nous voyons les Apôtres , dans leurs épUres et dans le récit de leurs actes, mettre immédiatement en pratique la nécessité de la Confession. Ainsi saint Jacques, dans le chapitre v de son épitre : a Confessez donc vos péchés s les uns aux autres ; d — saint Jean , dans sa première épître : « Si nous confessons nos péchés, Dieu est fidèle et a juste pour nous les pardonner et nous purifier de toute « injustice ^; » — saint Luc enfin, dans les Actes des Apôtres : a Une foule de croyants venaient confesser et annon- G cer leurs fautes ^ » — Viennent, après, tous les Pères de l'Église, qui prêchent expressément l'obligation de la Coii-

* Jean, iv, 18-39.

* Luc, XXIII, 41.

s Jean, i.

* Act., 17, 18.

DK LA CONFESSION. i35

fcssîon coramo remonlant aux Apôtres et à Jésus-Christ'.

Ainsi , avant Jésus-Christ par son Précurseur , par Jésus-Chrisl lui-même durant sa vie, immédiatement après Jésus-CIirist par les Apôtres , et depuis lors sans interruption dans rÉglisc , selon le témoignage de tous ses Pères, nous voyons la Confession pratiquée et réclamée comme une condition étroite de la rémission des péchés ; rémission qui , du reste , par elle-même et selon le pouvoir discrétionnaire que Jésus-Christ en a donné à ses Apôtres, implique virtuellement le préliminaire de la Confession.

Que peut-il manquer à la clarté, à la certitude de cette dcmonslratioii?...

Donc , quoi qu'en ait dit Thérésie , la Confession est d'institution divine.

Par là , elle a revêtu la sainteté et l'efficacité d'un Sacrement ; elle a été purgée de toutes les imperfections et de toutes les souillures qui sont attachées aux œuvres humaines. Ce qui n'était qu'en disposition latente est passe en institution , a été transfiguré en Sacrement. Tous les principes et tous les effets de la Confession que nous avons signalés au point de vue philosophique, et qui étaient enfouis à l'état rudimentaire dans notre nalarc , ont été extraits, réalisés, sumaturalisés, sous l'action de la grâce, qui se les est appropriés et qui en a fait son œuvre , son chefd'œuvre... Là, c'est au vrai représentant de Dieu qu'on se confesse , c'est la vertu même de Dieu qui plane sur le pénitent f c'est sa sagesse qui inspire le confesseur, c'est sa

' Nous croyons inutile de les cHer ici ; nous indiquerons seulement : — TertuUien , cfe Panit., éd. Froben, p. 484; — Origène, Hom, 2, in Ps. 37, 1. 1, éd. Froben, p. 519; — S. Cyprien , Serm. de lapsis, <rf., p. 226 ; — LACtance, lib. IV, div. Inst,; — S. Basile, Régula , 288, t. il , éd. Paris, p. 728 ; — s. Jean CAu7S06tonie , lib. XX in Genesim; — S. Grégoire de Nyise, — S. Ambroise, — 5. Augustin, — S. Grégoire le Grand , etc., etc.

^36 CHAPITBE XYI.

sainlelé cjui purifie Texposition de nos misères , c'est son pardon qui remet les fautes , c'est sa paix enfin qui fait éprouver à Tâme régénérée le plus vrai , le plus solide et le plus complet bonheur. . . La foi , sur ce point , dès qu'elle passe à la pratique , cesse en quelque sorte d'être méritoire, tant son objet y devient sensible. Que de nombreux et de forts exemples viendraient soutenir ici mon assertion) Que dis-je qui n'ait toutes les propriétés de la certitude pour tous ceux qui en font l'expérience? Pour les autres , je ne m'étonne pas qu'ils ne partagent pas au même degré cette conviction; ils ne le peuvent pas. Mais qu'ils conviennent du moins qu'ils ne sont pas compétents! Pour l'amour d'eux-mêmes et pour l'honneur de la vérité , qu'ils le deviennent : ils verront alors si j'en ai trop dit '. ' Tout n'est pas dit cependant sur le Sacrement delà Confession ; car son plus digne effet est d'ouvrir les âmes à un Sacrement plus auguste, aii Sacrement de l'Eucharistie.

' Nous nous proposions de revenir sur l'objection des dangers moraux de la Confession , préoccupé que nous étions d'une page de Paul-Louis Ck)urier sur ce sujet; mais, en relisant cette page, nous ayons trouYé, à travers la beauté de la forme, tant de laideur d'intention, tant de goût du scandale , tant d'inintelligence du sens religieux , du sens moral et même du sens commun, que nous croirions déroger an respect que nous derons à nos lecteurs en la réfutant Nous nous en référons donc à ce qae nous arons déjà dit , et nous abandonnons le reste : c'est un os quMl faut laisser ronger à l'impiété. — l\ en est de même du libelle de M. Michelet, moins encore la beauté de la forme.

DE l'eucharistie. ^37

DE l'eucharistie.

Tous les autres Sacrements donnent la grâce, et sont des dérivations de cette vie divine incarnée en Jésus-Christ, et qui s'est épanchée sur l'humanité par sa mort. Le Sacrement de TËucharistie va plus loin : il donne non-seulement la grâce, mais l'Auteur même de la grâce; non-seulement lo don, mais le donateur; non-seulement l'écoulement, mais la plénitude et la source : c'est-à-dire qu'il donne tout, qu'il épuise la libéralité et l'amour de Dieu lui-même, et qu'il est par excellence et sans réserve le Sacrement de l'Amour.

Cette pensée enchaîne ma raison frémissante , mes sens révoltés, et, gagnant jusqu'à mon cœur, elle l'ouvre à la foi. La profondeur du mystère ne me soulève plus ; elle m'enchante, elle me détermine, parce que j'y vois la profondeur de l'amour, et qu'en me le cachant elle me le découvre, a Dieu a tant aimé le monde ! Tout est là : cela me sufiSt; et il ne me reste plus qu'à dire, avec le disciple bten-atmé ; a Nous avons cru à l'amour que Dieu a eu pour « nous '. h

Mais, pour y croire , il faut le partager ; car ce n'est qu'à l'amour à juger l'amour; et le même disciple a encore été bien inspiré, lorsqu'il a écrit cette autre belle parole : « Ce-

I Jean, iv, 16. — « Depuis qu'il a plu à Dieu de me mettre dans le cœur « que son amour est la cause de tout ce que nous croyons , cette réponse « me persuade plus que tous les libres. >» Belle réflexion d^Anne de Gonxague, et justement admirée par Bossuet !

a lui qui n'aime point no connaît point Dieu, car Dieu est a amour'; » et celui qui aime, peut-on ajouter, ne veut pas le comprendre ; il le sent, il le goûte, il en a la conviction d'expérience.

L'amour, du reste , veut le mystère , parce qu'il veut Ja confiance et l'intimité.

Tout est mystère dans rAmour,

a dit un grand peintre de la nature humaine *. Qu'est-ce donc de l'amour d'un Dieu? qu'est-ce donc de cet amour élevé à sa plus haute puissance , porté à son dernier excès ? Ah! si Dieu est amour, comme dit saint Jean, je comprends avec Isaïe qu'il soit vraiment un Dieu caché ^l

J'entends qu'on dit que ce mystère est impossible : soit, et c'est pour cela encore que j'y crois ; car c'est précisément le propre de l'amour de tenter l'impossible. Il ne s'essaye qu'à cela , ce sont ses jeux : « 11 tente plus qu'il ne peut, « dit l'auteur de V Imitation; il ne s'inquiète pas de J'im- <? possible, parce qu'il croit tout possible et tout permis. Il « ne connaît point de bornes ; mais il s'emporte au delà de « toutes bornes ^. »

Si donc ce mystère est par excellence le mystère de l'amour, il doit être celui de la toute-puissance , et, plus que

' Joan., Epis(,t cap. iy, v. 3.

' La Fontaine. — La môme vérité ressort de la belle faWc de Psyché, qui a plus de profondeur qu'on ne le pense.

^ Vere tu es Deus absconditus. Isaïe , 45, 15. ■— L^auteur de \ Imitation a été bien pénétré de ce sentiment de Tintimité mystérieuse de l'amour dans ce passage : « Seigneur, qui me donnera de vous trouver seul , de vous « ouvrir tout mon cœur, et de jouir de vous selon le désir de mon Ame?... « que vous me parliez seul , et que je vous parle aussi seul à seul, comme un « ami a coutume de parler et d'en user avec son ami? » — Liv. IV, Xi 11. Tout ce quatrième livre de V Imitation respire la présence réelle.

^ Liv. III, V.

DE L^BDCflABlSTlB. 430

tout autre dès lors, il doit passer de bien loin la capacité de notre faible raison.

Je ne comprends pas, disent les incrédules, comment cela se peut faire : et voilà toute leur objection ! Ils mo prouvent bien , par cette raison , que le sens humain no s'accorde pas avec la Sagesse de Dieu ; j'en conviens , j'en suis d'accord : mais je ne savais pas encore qu'il ne fallût croire que ce que l'on découvre en ouvrant les yeux , ou ce que la raison humaine peut comprendre!

Vous opposez les lois de la nature; mais (puisqu'il faut que je vous suive dans la voie du raisonnement) les connaissez-vous? et n'y aurait-il pas folie à vous de dire qu'elles ne vont que jusqu'où vous allez , et qu'en vous dépassant on les dépasse ?

Et quand Dieu les aurait dépassées , qui peut lui en demander compte et les lui opposer, lui qui les a établies, qui les maintient , et dont elles ne sont que la volonté?

Ceignez vos reins , dirai-je à ces superbes demandeurs , et répondez vous-mêmes ; préparez-vous à soutenir le terrible interrogatoire qu'il fit siÂir autrefois à Job : « Où a étiez-vous quand je jetais les fondements de la terre? dia tes-le-raoi, si vous avez de l'intelligence. Connaissez-vous « à fond toutes les propriétés des corps, et les divers états o auxquels je peux les réduire? êtes-vous capable de sona der les profondeurs de ma Sagesse et de mesurer Timc roensité de ma Puissance? ne savez-vous pas que rien c n'est impossible à Celui qui , en un instant , a fait sortir a la lumière des ténèbres , l'imivers du néant ; qui change c les substances aussi promptement qu'il les a créées, qui K dit , et tout est fait ? t>

Singulière préoccupation de la raison humaine ! le protestant argue do l'impossibilité contre la Présence réelle, et

440 CHAPITEB XVII.

déjà a croit à rincamation , à la résurrection , et à Vétat glorieux du corps de Jésus-Christ ; comme si sa compréhension n'avait pas été épuisée dans ces divers sujets , et s'il lui en restait encore de quoi mesurer le dernier qu'on lui propose ! — Le déiste n'est pas moins inconséquent : car enfin le mystère de la création des substances dépasse de beaucoup y ce semble , celui de la iranssubstanticuion , et, sans la création , la vérité d'un Dieu s'évanouit avec son infinité devant la coétemité de la matière. Le déiste , sans parler des autres conditions de l'Être souverain , est donc obligé de dévorer , dans la simple croyance en Dieu et d^m seul coup , autant ou plus de mystères que tout le Christianisme n'en contient, et ne peut par conséquent arguer de l'impossibilité de ceux-ci sans se ruiner lui-même. — Que dirai-je de l'athée? Celui-là devrait être le plus docile à tout croire , habitué qu'il est à vivre de contradiction ; et une raison qui admet déjà qu'une cKose se fait toute seule n'est pas bienvenue à s'étonner qu'une chose soit changée en une autre.

Que de propositions d'ailleurs , dans les sciences exactes elles-mêmes , qui paraissent absurdes , impossibles , et dont on a cependant la démonstration!

Ainsi, lorsque le géomètre, nous montrant une ligne courbe placée entre deux lignes droites ' , nous annonce et nous démontre que la ligne courbe doit s'approcher continuellement des lignes droites , sans cependant les rencontrer jamais; alors, malgré toute la répugnance que peut éprouver la raison à se figurer des lignes placées sur le même plan, tendant sans cesse l'une vers l'autre de plus en plus , sans pouvoir se rencontrer, a faut en croire le géomètre sur sa démonstration, et se convaincre par là

* Cesl l'hyperbole placée entre ses deux asymptotes.

DB L*EUGHABISTIE. kk\

que , partout où est rinfîni , la raison essayerait en vain d'approfondir.

De même aussi lorsque Talgébriste , par une suite de propositions toutes incontestables , nous amène à ce résultat qu'entre deux nombres entiers consécutifs, il existe des grandeurs numériques qui ne sont pas des fractions • , la raison se révolte, comme si on lui proposait une absurdité ; parce qu'en effet il parait contraire aux premières notions du bon sens qu'entre 2 et 3, par exemple , il existe une foule de nombres qu'on ne peut pas représenter par 2, plus une fraction, ou par 3, moins ime fraction, et qui ne sont ni fractionnaires ni entiers. Cependant cette proposition n'est rien moins qu'absurde^ elle est vraie , et tellement vraie, qu'on ne pourrait essayer de la révoquer en doute sans ruiner par la base les mathématiques ellesroémes.

Et ce ne sont pas les seules vérités de cette espèce que les mathématiques fournissent. Cette science cependant n'a pour objet que les choses finies. Mais comme, en suivant ridée du fini, on entrevoit souvent celle de l'infini , surtout quand on s'attache à suivre ces longues séries dont le lernie n'est jamais connu, le mathématicien se trouve quelquefois engagé, sans le vouloir, sur la route de l'infini, et son esprit s'étonne alors justement des résultats qu'il obtient.

Que doit-il donc en être d'une science comme celle de la Religion, qui se dirige uniquement vers l'infini, et en particulier du fait de la présence substantielle de l'Infini lui-même? Ce fait peut-il ne pas être le plus étonnant et le plus insaisissable de tous les mystères ? Que présonte-t-il cependant de plus absurde que ceux que nous venons d'é-

' Ce sont les noinbreB qu*on appelle incommensurables .

kk2 CHAPITRE XYII.

noncer, el que lui manque-t-il , pour forcer comme eux notre conviction, que d'être démontré? Mais ce n'est pas ici qu'il devait l'être : Nunc per spéculum et in œnigmate tune fade ad faciem : nous en verrons les admirables raisons dans im instant.

Mais s'il n'est pas démontré, il est certifié; et il l'est grandement, puisqu'il l'est en raison directe de son apparente absurdité elle-même.

Comment cela? Le voici : la raison en est simple et frappante pour qui ne cherche pas à s'abuser; et le seul bon sens l'a suggérée à un écrivain protestant de naissance, et catholique de conviction :

a Qu'on ne dise pas que la croyance à la Présence réelle, a dit-il, soit illusoire et fausse. Elle est certainement trop « absurde en elle-même pour qu'un homme, de son propre (c chef, ait osé la présenter à d'autres hommes. Si un des « Apôtres l'eût proposée à ses collaborateurs, ils l'auraient « regardé comme frappé de démence, et en auraient fait « l'objet de leur risée. — Puisqu'il est impossible qu'elle « vienne des hommes , il semble donc qu'elle vienne de a Dieu; et comme divine elle perd toute son absurdité, a quelque incompréhensible qu'on la suppose ' . »

Et qu'on remarque bien la force de l'argument ; une chose que , selon toutes les apparences , il y aurait folie à concevoir, folie à proposer, folie à admettre , et qui toute seule aurait dû frapper à jamais de ridicule et de discrédit et l'auteur et l'entreprise d'ailleurs la mieux concertée, une telle chose s'est fait croire , elle s'est fait croire par tout l'univers : bien plus, non-seulement elle s'est fait croire, mais c'est elle qui a fait croire tout le reste, qui est devenue le véhicule do la doctrine dont elle paraissait être le

« Y'xiz-yVMdiTSï , Lettres à AtticuSfp, 174

DE L*EUCnARISTie. kk3

plus insurmontable obstacle, le foyer el raliraent de la foi du genre Immain dans la Religion du Christ, elle qui a pénétré le monde de ses lumières et de ses vertus; et, après dix-huit siècles de merveilles, c'est d'elle encore que dépend tout Catholicisme pratique , c'est-à-dire, tout vrai Christianisme, c'est-à-dire, toute civilisation.

Puis donc que ce prodigieux résultat ne saurait venir des apparences de cette chose qui lui sont toutes contraires, il faut bien nécessairement qu'il vienne de la réalité, laquelle est ainsi prouvée en raison directe de l'absurdité des apparences qu'elle a eu à traverser.

En d'autres termes : dans le Sacrement de l'Eucharistie les apparences ne font pas illusion jiour, mais contre la chose qui y est en question; le succès de cette chose, sa croyance dans le monde , n'est donc pas l'effet d'ime illusion ; il ne peut donc être que l'effet de la réalité , réalité d'autant plus puissante qu'elle a eu à combattre l'illusion contraire , illusion formidable , et qu'elle en a divinement triomphé.

La Présence sacramentelle est ainsi , sinon démontrée , au moins certifiée au plus haut degré , au môme degré que nous avons de la répugnance à la croire ; ce qui est parfaitement conforme à l'ensemble de l'économie du Christianisme , qui , tout en exerçant notre foi par des mystères , nous donne cependant toujours quelque forte et décisive raison de les embrasser quand nous le voulons.

Pour éviter cette conclusion , qu'on ne cherche pas à supposer que le mystère eucharistique a été déguisé et mitigé à Torigine, ou qu'il a rencontré des esprits crédules qui s*y sont prêtés , ou enfin qu'il s'est insinué sans qu'on y prît garde , et s'est emparé peu à peu de la foi de l'univers ; car, outre que toutes ces explications heurtent le bon sens,

kkk CHAPITRE XYII.

par le fait les choses se sont passées à Tinverse , et la manière dont ce Sacrement a été institué vient accroître , s'il est possible , la force de notre conclusion.

Loin de cherchecJi la déguiser et à l'insinuer, en effet , l'auteur de cette croyance , comme s'il se fût joué de la difficulté , l'a proposée dès l'abord dans toute sa crudité, et au rebours de tout sens humain; Mesurant la force et l'intégrité de son langage sur l'opposition qu'il devait rencontrer, jamais le Christ n'a été plus positif, plus affirmatif, plus prodigue de répétition , plus sobre d'explication , que dans l'institution du Sacrement de l'Eucharistie; comme s'il eût voulu que , dans une matière qui ne présentait aucun fondement que sa parole , ce fondement fût d'autant plus formel qu'il était plus exclusif, et que nous eussions sous ce rapport, en certitude d'autorité, tout ce qui devait nous manquer en compréhension d'évidence : Preneii et mangez : ceci est mon corps; huvez-en tous : ceci est mon sang; mon corps livré pour vous , mon sang versé pour vou^. — Qui me mange demeure en moi, et moi en lui, — Je sui$ le pain vivant descendu du ciel ; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra; et ce pain que je donnerai, c'est ma chair. — Faites ceci en mémoire de moi. — C'est ainsi, c'est de front qu'il heurte le sens humain , et qu'il présente cette intraitable vérité. 11 n'y a pas de moyen de biaiser avec elle ; et tout le monde sait que Luther, dans l'emportement de sa révolte , se trouva arrêté court sur ce point , et qu'il a écrit : Quon lui eût fait grand plaisir de lui donner quelque hon moyen de le nier\

» Jtipist. ad Argentin., t. VII, fol. 501. — Le plus grand partisan du mythe, Strauss, après avoir quelque temps tergiversé devant ces textes formels et cherché à les tourner, vaincu par l'évidence , reconnaît aussi que, « pour les rédacteurs des Évangiles , le pain de la cène était le corps du

DE L'EUCSBABISTIB. kk-i

Ce n'est pas tout ; ce sentiment de révolte que Luther ressentit, et que tout homme ne peut manquer d'éprouver à la vue de ce grand mystère , quand il ne le considère que du dehors , cette révolte éclata autour du Sauveur : Cornment y dirent les Juifs entre eux, cet homme peut-il donner sa chair à manger?... Jésus, qui était présent, et qui devait les dissuader de leur erreur, s'ils avaient mal saisi le sens de ses paroles ; qui , dans l'intérêt du succès de son institution , si ce n'est de la vérité , devait assouplir celleci à la résistance qu'elle rencontrait ; Jésus répondit ( réponse à jamais décisive pour la foi catholique! ) : — « En (( VÉRITÉ, EN YÉRiTé, je VOUS le dis , si vous ne mangez la cr chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, « vous n'aurez pas la vie en vous; car ma chair est vraid MENT viande, et mon sang est véritablement breuvage, x {Jean, vi, 52, 53, 54, 55.)

C'est fini : la proposition est claire; il n'y a plus qu'à se prononcer, c'est-à-dire, selon la raison et le sens humain, qu'à laisser là Jésus-Christ, et qu'à dire avec les Juifs : Ce langage est trop dur à admettre. Eh! qui pourrait seulement l'écouter?... et ils s'en allèrent, comme avec eux s'en sont allés et s'en iront tant d'incrédules.

Jésus va-t-il les rappeler, et transiger enfin avec leur raison révoltée? Non : loin de là. Mais, s'adressant au petit nombre de ceux qui étaient restés muets et indécis, il comble la mesure, et les pousse en quelque sorte à suivre les autres en leur disant : Et vous, voulez-vous aussi vous en aller? comme s'il eût dit : Je n'ai rien à augmenter ni à diminuer de mon discours : je n'y veux rien ajouter ni je n'en veux rien rabattre; c'est cela : prenez maintenant

« Christ, purement et simplement. » (Strauss, t. If, II* partie, p. W <ï<* la traduction. )

kkQ CHAPITRE XV».

votre parti : je ne veux point de disciple qui n'aille jusque-là , et je mets leur foi à ce prix.

Et le genre humain a été jusque-là, et il a payé ce prix ; et, se précipitant sur les pas de Pierre, il s'est écrié, tendant les bras à Jésus-Christ : A quiirians^nous, Seigneur? vom seul avez les paroles de la vie éternelle.., (Jean, vi, 67, 68. )

C'est que le genre humain a aimé; c'est que, contre toutes les apparences , il a cru à l'amour ; c'est que l'amour ne Ta pas trompé, et lui a donné non la démonstration , mais la certitude, la conviction, le sentiment, la sensation de sa présence ; c'est que la réalité a triomphé des apparences ; c'est enûn que la Vérité a tenu sa parole : Si quelqu'un mange de ce patn, il vivra.

En sentant la réalité eucharistique par la foi pratique, le cœur de l'homme n'a pas seulement la conviction inébranlable de cette réalité contre l'obscurité des apparences, mais il arrive jusqu'à comprendre la nécessité de cette obscurité, jusqu'à en trouver, sinon le comment, au moins le pourquoi , et à ressaisir en quelque sorte toute sa raison dans sa foi , ou du moins à en pressentir l'heureux accord dans laulrc vie.

Préludons à cet accord en exerçant notre raison à quelques considérations principales sur ce Sacrement de l'amour divin.

I. L'homme ne vit pas seulement de pain. A la différence des animaux, dont Texistence est uniquement bornée aux sens, il a deux existences : l'une sensible, l'autre spirituelle. Ces deux existences, bien qu'unies par un lien mystérieux, n'en sont pas moins distinctes parleur nature; elles ré(!l:iment donc une alimentation distincte pareillement.

DB l'eucharistie. kkl

L'âme ém.'inée de Dieu doit prendre sa subsistance en Dieu ; le corps tiré de la matière doit demander la sienne à la matière ; et , quelque solidarité qui paraisse entre eux, rame peut dire au corps ce que Vange Raphaël disait à la famille de Tobie : « Il paraît à la vérité que je mange et que a je bois avec vous, mais j'use d'un boire et d'un manger a invisible, qui ne peut être vu des hommes *. »

Ce boire et ce manger invisible, cette Viande des esprits , comme l'appelle Malebranche, ce Pain vivant, comme il s'est appelé lui-même, c'est la Vérité, c'est l'Amour qui sont en Dieu , qui sont Dieu , qui l'ont pour principe et pour objet ; c'est cette Raison souveraine d'où toutes nos raisons participent, cette Sagesse incréée qui rend heureuse et raisonnable l'âme qui s'en nourrit, et qui crie à tous les hommes, du fond de leur esprit et de leur cœur : a Venez à moi, a vous tous qui me désirez avec ardeur, et nourrissez-vous a des fruits que je porte, car mon esprit est plus doux que (c le miel. Ceux qui me mangent auront encore faim, et ce ceux qui me boivent auront encore soif*; » c'est-à-diro qu'à la différence des aliments matériels , qui rassasient bientôt le corps mortel , l'aliment de l'âme accroît sa faim en môme temps qu'il la contente, parce qu'il est indivisible et qu'elle est insatiable , et que ni lui ni elle ne peuvent se prêter à mie suspension. Heureuse nécessité qui peut nous donner une idée de la félicité du ciel!

L'âme devient par là commensale do Dieu ; elle est en communion avec lui; elle se nourrit du môme aliment que lui, et participe dès lors de sa vie et de sa félicité. Dieu se

' Videbar quidcm vobiscinn manducare et bibere ; scd ego cibo invisibili et potu , qui ab hominibus videri nonpotest, uior. (Tob., cap. »"i V. li). )

' Frctésiaxtique , rbap. \xiv.

448 CHAPITRE XYII.

nourrit de la connaissance et de l'amour de lui-même y parce qu'il ne peut rien connaître et aimer de plus parfait que lui ' , 6t qu'il est à lui-même son bien : c'est là sa vie et sa félicité. La nourriture et la vie de Tàme consistent dans la même connaissance et le même amour : seulement^ au lieu que Dieu les prend et les rapporte à lui-même y l'ftme les prend et les rapporte à Dieu, a La vie étemelle a consiste à vous connaître, ô mon Père! » dit Jésus-Christ dans l'Évangile ; et le Catéchisme y avec sa pleine et concise parole, fait entrer cette grande vérité dans le cœur des petits enfants , en ces mots : a Pourquoi Dieu vous a-t-il créé et mis au monde? — Pour le connailre et pour raimer, et obtenir par ce moyen la vie étemelle. »

Dans l'état primitif des choses , cette vie supérieure de l'âme, qui la mettait en communion avec Dieu, ne devait pas être contrariée par la vie inférieure des sens , qui la mettait en relation avec la matière. Elle devait, au contraire, se subordonner celle-ci , et l'élever avec elle à des prérogatives de spiritualité, de gloire et d'immortalité, dont nous ne saurions avoir ime idée que par ce qui nous est rapporté de la transfiguration et de Tascension du Sauveur.

Une rupture fatale de la communion de l'âme avec Dieu parle péché originel entraîna pour l'humanité une destinée inverse. La vie inférieure prévalut, Fàme fut abîmée dans la chair ; elle perdit la vue et le goût de Dieu , et s'en alla se plongeant de plus en plus dans l'orgueil d'elle-même et les jouissances do la matière , parce que c'étaient les seules choses qui lui restassent après le souverain bien qu'elle avait perdu.

La vie divine , qui lui était naturelle , lui devint dès lors ' Pater vUam habetin semetipio, ( Joan., v, 26.)

DE l'eucharistie. ^^9

surnaturelle, et elle s'en trouva séparée par eux obstacles insiu-montables :

Le premier, c'est qu'il ne lui était plus donné de rien voir qu'à travers les sens, et que l'aliment invisi] le de cette vie des esprits dont nous avons parlé ne la touchait plus. — Le second, c'est qu'elle n'avait pu se déranger sans déranger par contre-coup les sens, qui étaient devenus ses complices, et qu'en les faisant servir à ses désordres, elle les avait déchaînés contre elle-même.

Dans cet état, l'aliment spirituel ne pouvait plus lui être redonné à l'état invisible et immatériel , soit parce que l'Âme était passée dans les sens , et que rien ne pouvait lui arriver que parleur entremise , soit parce que ceux-ci s'opposaient , par leur révolte , à ce qu'elle prît goût aux choses d'en haut.

Alors la vie divine, cette vie qui était au commencement dans le Père, dut descendre elle-même à la nature humaine, revêtir notre chair révoltée^ pour la ramener par ses souffrances sous la loi de l'esprit, et pour ramener l'esprit sous la loi divine, en la lui révélant de nouveau par la voie des sens, et réédifiant en libus l'homme spirituel à travers l'homme charnel.

La communion de l'Âme avec Dieu dut être le résultat de cette miséricordieuse médiation , mais non d'une manière immédiate, et telle qu'elle se comportait à l'origine : le principe même de la médiation ne le voulait pas, et notre nature libre en aurait souffert. Pour y faire concourir celleci. Dieu dut ajourner à l'autre vie la consommation de cette commxmion inunédiate, et nous mettre seulement icibas en voie d'y arriver par notre correspondance aux grÂces qu'il nous avait ménagées, et par notre assimilation volontaire au divin Médiateur qui nous les avait obtenues.

froO CHAPITRE XVII.

Notre coramiuiion avec Dieu dut se faire dès lors ici-bas raédialemenl, sous imc forme mLxle comme celle de la médiation, comme celle du mal dont elle était le remède, et à travers des épreuves qui nous rendissent conformes à Jésus-Christ, ainsi qu'il s'était rendu conforme à nous. Comme il avait pris notre chair révoltée , nous dûmes la reprendre de lui pacifiée, la faire nôtre, et reprendre aussi avec elle la vie divine qui y est jointe inséparablement, a Qu'on ne dise point, ditBossuet : L'esprit sufGt. Le corps a est le moyen pour s'unir à l'esprit^ c'est en se faisant o chair que le Fils de Dieu est descendu jusqu'à nous ; c'est a par sa chair que nous devons le reprendre pour nous unir ce à son esprit, à sa divinité. Nous sommes faits participants, a dit saint Pierre , de la nature divine, parce que Jésusa Christ a aussi participé à notre nature. Il faut donc nous a unir à la chair que le Verbe a prise, afin que, par cette <c chair, nous jouissions delà divinité de ce Verbe , et que « nous devenions des dieux en prenant des sentiments dia vins. »

En s'incamant une fois , Jésus-Christ n'a pris qu'une chair individuelle ; mais, par la communion eucharistique, il prend la chair de nous tous , il se l'approprie , il se la rend semblable : et c'est pourquoi les Pères ont appelé l'Eucharistie Vexlension de l'Incarnation, et, par suite, de la vie divine, dont le principe y est inhérent.

La concupiscence , fille du péché originel, passe aux enfants d'Adam avec la vie naturelle, par voie de contagion, et par extension de la chair de leur premier père , en qui elle a pris sa source : de même la grâce, fille de l'expiation, nous est inoculée par communion de la chair de Jésus- Clirist, qui nous l'a méritée, et en qui nous devons renaître Jo nDuveauà la vie surnaturelle en nous l'appropriant. Alors

DE L'EUCHARISTIR. kbi

il est vrai de dire avec Jésus-Christ qu'il demeure en nous el nous en lui : lui en noitë, parce qu'il prend notre nature coupable; nous en lui, parce que nous la lui reprenons régénérée, et que nous devenons ses membres et sa chair. Ce que nous ne pouvions faire en nous-mêmes , il Ta fait en lui pour nous le transmettre y de manière à ce que nous n'ayons qu'à nous le rendre propre en nous l'unissant. // s'est fait péché, comme dit saint Paul, pour se faire ensuite remède du péché ; il s'est fait les prémices des dormants, pour que, par leur communion avec lui à l'état d'anéantissement et d'expiation, ils remontent avec lui à rétat de résurrection et de gloire.

Tous ceux qui participent à cette communion de la personne de Jésus-Christ deviennent ainsi ses commimiers , et , en quelque sorte , ses consanguins , faisant avec lui un seul corps, un seul sang, ime seule âme, et, si j'ose le dire, une seule divinité ; divinité voilée, divinité anéantie , mais qui doit reproduire un jour, en chacun des membres , la gloire qu'elle a fait éclater dans le chef.

La manducation de la sainte Victime fait donc partie du sacrifice, et nous le rend commun avec elle. C'est le côté de cette divine médiation qui nous regarde, comme l'immolation est le côté qui regarde Dieu.

II. Cette grande vérité a été préfigurée dans tout le mon de ancien. La manducation delà chair des victimes se retrouve chez tous les peuples, et à toutes les époques, comme faisant partie intégrante du sacrifice. En rapportant la description d'un sacrifice d'après Homère, Rollin dit : « Quand <f les cuisses de la victime furent consumées par le feu, on a fit rôtir les entrailles, et on les partagea entre les assisce Uxxïis, Cette cérémonie est remarquable. Klle lemiiniûl \o

452 CEAPITEB XVII.

a sacrifice offert aux dieux, et était comme ime marque de a communion entre tous ceux qui y étaient présents. Le race pas suivait le sacrifice et en faisait partie ^ » Nous pourrions citer certains sacrifices usités chez d'autres nations , et qui présentent à cet égard des rapports bien remarquables avec le vrai sacrifice du Libérateur attendu , dont tous les sacrifices n'étaient que la figure, ainsi que nous Tayons spécialement établi dans notre Étude sur les sacrifices. Parmi ceux-ci nous rappellerons \m des plus célèbres sacrifices de rinde , où Timmolation et la manducation d'un agneau étaient accompagnées d'une prière dans laquelle on récitait à haute voix ces mots : Quand est-^e que le Sauveur natira^?

Les païens se flattaient dans cette circonstance de manger avec les Dieux; idée bien remarquable et qui confirme notre point de départ sur l'aliment de l'ftme , qui est la yie même de Dieu , et qui devait descendre du ciel pour se redonner à nous à l'état de victime expiatoire , et comme gage de notre réconciliation avec son auteiu*.

C'est d'aïUeiu-s chez le peuple juif, l'aîné de tous les peuples, qu'il faut aller chercher, comme nous l'avons démontré en son lieu , le véritable esprit du sacrifice, puisque c'est de là qu'il s'est répandu avec le genre humain par tout l'univers. Or, c'est une vérité qui n'est pas contestée, que toutes les cérémonies de la loi mosaïque étaient figuratives des mystères de la loi évangélique , et de ce qui devait se réaliser et se consommer dans la personne du Messie

* Rollin , Traité des Études : De la lecture d'Homère, — Ce qui fait bien voir qiie le repas faisait partie du sacrifice et était un acte exclusivement religieux , c'est le choix des entrailles , partie de ranimai dont on ne se nourrit pas ordinairement.

' lettre du P. Boucher à ffuei » t XI des Tjettres édif,, p. 21.

DE L*EUCHAHISTIE. lô^i

promis aux nations. Il est également reconnu que les Juiis mangeaient les victimes dans le dessein de participer au sacrifice, selon ce que dit saint Paul : Voyez l'Israël selon la chair : ceux qui mangent des victimes n'ont-ils pas com^ munionavec Vautel^?

Le Sacrement de TEucharistie a donc pour lui, avec l'assentiment des peuples modernes, le pressentiment de tous les peuples anciens ; et la doctrine que nous venons d'exposer revêt les caractères de toutes les choses divines, de toutes les choses chrétiennes : laperpituiti et l'universalité.

Un résultat plus directement applicable à la doctrine cbliholiquesviTlaprésence réelle sort de cette considération, et vient frapper le protestantisme d'un argument sans réplique.

Si , comme on ne peut s'empêcher de le reconnaître , les cérémonies , et notamment les sacrifices de la loi ancienne , n'étaient que des figures du vrai sacrifice qui devait s'accomplir sous la loi nouvelle , il faut bien nécessairement que tout ce qui se passe dans celui-ci soit supérieur à la figure , soit réel; car si la matière du sacrifice des chrétiens, par laquelle ils y participent, n'est elle-même qu'une figure, qu'une image, qu'une représentation, que du pain, du vin, que devient la supériorité du sacrifice de la loi nouvelle sur ceux de l'ancienne , où cette représentation était plus auguste, cette image plus frappante, cette figure plus sensible? Le culte de la loi de grâce n'aurait donc aucune prééminence sur celui de la loi judaïque? Saint Paul en pensait tout autrement , lui qui disait : Nous avons un autel auquel n'ont point droit de participer ceux qui servent au tabernacle * , c'est-à-dire, les prêtres et les lévites de l'ancienne loi.

'ICor.^X, 18.

> Héb., eh. xni, 10.

454 CHAPITEK XVU.

Si les protestants sont conséquents, il faut aussi qu'ils aillent jusqu'à dire que Timmolation de Jésus-Christ n'est qu'une figure; que ce n'est pas une mort effectivement expiatoire, mais une mort spirituelle et mystique. Ils doivent aller plus loin , et la réalité de Tincamation du Verbe ellemême doit s'évanouir devant cette nouvelle exégèse. C'est ce qu'ils ont appris à faire aux sociniens et aux imitaires , qui, comme on le sait, en sont venus là '. Et il faut que tout le protestantisme aboutisse à cette conclusion subversive de toute Religion révélée , ou qu'il embrasse la doctrine catholique. Cette doctrine seule se concilie avec ellemême et se soutient dans toutes ses parties. Dans cette doctrine , la manducation du corps de Jésus-Christ est aussi effective que sa mort, que son incarnation ; tout est réalité, tout est accomplissement des figures anciennes , parce que tout doit l'être , et que les paroles formelles de Jésus- Christ viennent imprimer à cette induction déjà si forte le sceau do son autorité : En vérité, en vérité, je vous le dis , ma chair est vraiment viande , et mon sang est véritablement breuvage.

Seulement, pour nous sauver l'horreur de manger de la chair humaine et de boire du sang humain en leur propre forme , il nous donne à manger la chair de son sacrifice d'une manière divine et surnaturelle, et infiniment différente de celle dont on mangeait les victimes anciennes, mais sans rien lui ôter pour cela de sa réalité et de sa substance. Comme il s'était fait homme pour pouvoir mourir, victime pour mourir en effet , il s'est fait pain d'une cer-

' « La mort de Jésus-Christ sur la croix , disent-ils , n'a été qu'un sacrifia « improprement dit , en ce que Jésus-Christ mourant a prié pour les pé- « cheurs, en ce que, par sa mort, il a confirmé toute sa doctrine. » Bergicr, DicL théol., T. Sacrifice.)

1>£ L*£UCHAEISTIE. 455

laine manière pour devenir notre aliment spirituel , et nous faire participer à son sacrifice : la Crèche, la CroLx, la Cène y forment ainsi les trois degrés des abaissements de l'amour divin , et le dernier est réel au même titre que les deiuc autres.

m. S'il nous confond davantage, il accomplit par cela même le but qu'il s'est proposé, qui est de nous amener au partage de son amour par le partage de ses sacrifices, pour nous élever ensuite au partage de son triomphe et de sa félicité. Amour pour amour, sacrifice pour sacrifice : Dieu se dépouille , il faut que nous nous dépouillions \ il nous donne des gages d'amour, il faut que nous lui donnions des gages de foi; le Verbe étemel anéantit sa divinité , son humanité même , sous les apparences du pain et du vin \ il faut anéantir notre raison et nos sens dans la foi à oet anéantissement lui-même , et nous mettre , pour être dignes de le recevoir, dans la condition correspondante à celle où il s'est mis pour se donner à nous. La raison frémit, les sens se révoltent, la nature humaine se débat, mais c'est là précisément le martyre de l'amour et l'épreuve de la foi ; et si celle-ci prend le dessus , elle grandit avec l'amour de tous les abaissements de la nature , se réjouit de mériter par là celui de Dieu , de souffrir pour lui, comme lui, avec lui, et de pouvoir lui dire : J'ai tout quitté, tout sacrifié; il ne me reste plus rien; je voudrais pouvoir vous donner davantage , car je sais que celui auquel je me fie est la vérité même, l'amour; et je le reconnais non-seuleraent aux sacrifices auxquels il s'est soumis lui-même, mais encore à ceux qu'il exige de moi.

Le vrai amour ( nous ne saurions trop envisager notre sujet sous ce point de vue ) veut cesser de s'appartenir à

456 GBAPITHB XYII.

soi-même pour ne dépendre que de Tobjet aimé, expirer à sa propre existence pour ne respirer plus que dans celle d'autrui; toutes ses démarches, tousses témoignages aspi« rent à cela ; c'est son dernier période : il faut que la dualité disparaisse, et que l'unité se consomme et se consomme dans tout l'être : dans le corps, comme dans l'esprit et dans le cœur. Voyez la mère, elle voudrait s'incorporer l'enfant qu'elle nourrit, le manger, comme la nature le lui fait dire vulgairement; et les baisers, et les embrassements , et les étreintes d'une vive amitié, d'un ardent amour, sont-ils autre chose que des mouvements de cet instinct naturel, qui voudrait rompre les parois des sens pour passer à l'iden-

tification des ftmes ; qui voudrait posséder ce que l'on aime pour s'en nourrir, pour s'y imir, pour en vivre, pour se le transiubstantier? Et quel est l'amour parfait qui ne ferait le miracle de la transsubstantiation, s'il était en son pouvoir^ et qui ne dirait aussi, et dirait avec délices à Follet Rimé : Prenez, mangez, ceci est mon corps ?. . .

Eh bien. Dieu, qui est l'Âmoiu* même, dont tous les amours ne sont que des dérivations ou des détournements. Dieu a fait ce miracle parce qu'il le pouvait, et que c'est le propre de l'amour d'aller jusqu'aux dernières limites du possible. S'étant fait homme, s'étant fait victime pour l'homme , il ne devait pas s'arrêter là, et la loi de l'amour devait le porter à vouloir être la nourriture de l'homme et à le devenir en effet, puisqu'il le pouvait , et que d'ailleurs il n'a fait en cela que rétablir la nature des choses, en vertu de laquelle il est déjà la vie et l'aliment de nos âmes, et que se redonner à nous sous une forme adaptée à notre infirmité.

Mais la même loi entraîne pour nous une obligation de réciprocité; et de même qu'il meurt en quelque sorte à tout

DE l'eugharistis. 457

lui-niênic pour vivre en nous, il nous faut mourir à nousmêmes pour vivre en lui. Il faut que nous en venions à dire, avec saint Paul : Je dé$ireme dissoudre pour n'être quun avec le Christ ; il faut que cette dissolution se consomme, en effet, autant qu'elle se peut, jusqu'à pouvoir dire encore avec le même Apôtre : Ce n'est plus moi gui vis, c'est JésuS'Christ qui vit en moi. — Et comment se fera ce prodige de notre dissolution correspondante à celle de Jésus- Chrisl? — Parles épreuves de notre foi à sa présence réelle contre les apparences, contre la raison naturelle, contrôles sens. 11 faut mourir à toutes ces choses, les dépouiller, leur survivre par la foi, et ne garder plus de nous-mêmes que la volonté, que l'amour, pour communier réellement, et nous confondre et aller nous perdre dans la volonté souveraine et dans Timmensoiamour de Dieu.

Voilà la raison philosophique de Timpénétrabilité naturelle du mystère eucharistique : comme c'est la consommation de l'amour qui en est le but, c'est le plus grand sacrifice de rhomme et de Dieu qui en devait être le moyen ; et le génie intuitif de Platon avait entrevu cette belle vérité à travers les figures de l'ancienne théogonie, lorsqu'il écrivait : a Tous les sacrifices, et ces choses auxquelles préside « la science sacrée , et par lesquels la Divinité s'unit aux « hommes, ont pour objet la conservation de l'amour". »

IV. Hais un nouvel aperçu se découvre , non moins riche que celui que nous venons d'explorer : c'est qu'en ravivant ainsi l'amour, le Sacrement de l'Eucharistie ravive la perfection en nous , et nous régénère dans tout notre être et ses rapports.

C'est une vérité commune que tout l'homme , ce qu'il y

* PUton, Banquet,

458 CHAPITRE XVli.

a de plus éminent et de plus substantiel en lui, se résume dans la conscience , dans le sens moral.

Mais cette conscience elle-même n'est pas toujours vive et exacte au même degré ; elle se dérange au froissement aes passions ; elle ne marque plus le devoir avec la même délicatesse , et ne fait plus sentir que de loin et faiblement son action; elle en vient même quelquefois à cesser entièrement , ou à varier au gré des désordres qu'elle devrait prévenir en nous.

Il faudrait donc un moyen de régler cette conscience régulatrice , à peu près comme les aiguilles qui donnent l'heure sur une montre Ëont réglées elles-mêmes par une aiguille secrète, au moyen de laquelle on les remet d'accord avec le cadran des cieux.

Ce régulateur secret dans l'homme , qui est au sen& moral ou à la conscience ce que la conscience elle-même est à la volonté , c'est le sens religieux , le sens mystique; c'est Taraour du devoir ramené à sa source et à son objet, à Dieu.

Or, je dis que les épreuves par lesquelles il nous faut passer pour arriver jusqu'à la commmiion eucharistique sont déjà, en elles-mêmes et toutes seules, un puissant moyen de régénération.

Qui est-ce qui altère en nous le sens religieux ou même simplement le sens moral? n'est-ce pas la subtilité de l'esprit, le tumulte des sens, cette vie de relation avec les choses créées, qui nous répand tout entiers au dehors, et nous fait perdre de vue cet autre monde intérieur et moral de la vérité et de la vertu, avec lequel nous communiquons par la conscience? Le raisonnement prend d'abord peu à peu la place de la conscience chez les hommes , parce que par le I raisonnement ils se conduisent, et par la conscience ils

DE l'eucharistie. 459

sont conduits , et qu'ils ne veulent pas être conduits. La conscience est une souveraine qui, indépendamment de la rigueur des devoirs qu'elle prescrit, gêne l'orgueil humain par cela seul qu'elle est souveraine, qu'elle agit seule, qu'elle prévient, qu'elle revise et qu'elle casse souvent les arrêts de l'esprit sans lui en rendre compte, et par instinct. Cette dictature déplaît : de là cette tendance à substituer le raisonnement au sens intime, les calculs à la conscience, même chez les moins dépravés. C'est là le principe du mal, l'orgueil , contre lequel il faut se roidir par la soumission incessante à cette voix intérieure qui parle en nous. A ce premier vice accourent tous les autres; et les sensualités, les cupidités, les passions, ne tardent pas à l'exploiter au profit de leurs criminelles et fausses jouissances. Pom* n'avoir pas voulu se soumettre à la conscience, l'esprit ne peut plus se soumettre à lui-même les passions : il en devient le jouet, le complice , l'esclave, et tout l'homme est dépravé.

Le remède à ce mal doit en être la contre- partie. Pour retrouver la conscience , il faut nous séparer de tout ce qui nous la fait perdre ; la dégager de tous ces éléments hétérogènes qui l'obstruent; faire divorce, au moins provisoire, avec nos passions, avec nos sens, avec nos préoccupations terrestres ; suspendre , en im mot , cette vie extérieure de relation sensible avec les choses créées qui nous dissipe , et rentrer, descendre au dedans de nous. 11 en est de l'âme comme du corps : la diète est le préliminaire de son traitement médical , parce que l'intempérance est la source de ses maux. Mais ce serait peu ou ce ne serait même rien de nous détacher des objets créés qui nous affectent , il faut encore nous dépouiller de cette propriété de nous-mêmes qui nous rétrécit et nous borne du côté du monde spirituel.

1^00 CHAPITRE XYII.

et qui est comme le mur qui uous en sépare. La confiance aveugle en notre raison privée , l'attachement exclusif à notre propre sens, forment le premier nœud de cette trame qui nous retient aux choses créées , et va se compliquant autour de nous. 11 faut donc porter le glaive de la séparation jusque dans ce nœud si cher à l'orgueil , et nous réduire à ce qu'il y a de plus substantiel et de plus simple en nous; nous faire, en un mot, selon la belle expression de l'Écriture , simples de comr.

Mais ce travail suppose un terme de relation qui en soit le motif correspondant. L'homme ne peut se détacher do milieu dans lequel il vit, et encore moins de lui-même, sans s'attacher à quelque objet qui remplace ceux dont il se séparé, et en vue duquel il s'en dépouille. Or, quel objet peut avoir cette puissance supérieure à tout, si ce n'est Dieu? et par quel sentiment plus actif peut-il l'exercer, si ce n'est par celui de l'amour? et enfin, quels motifs plus déterminants pour développer en nous ce sentiment que ceux qu'il nous présente dans le Sacrement de l'Eucharistie , où lui-même nous donne le premier l'exemple du dépouillement le plus absolu, de l'amour le plus infini?

Quelle puissance de détachement ce Sacrement ne doitil pas exercer sur l'âme humaine par la considération de la sainteté , de la grandeur, de l'amabilité du Dieu qu'elle y reçoit! Quel objet au monde, quelle affection, quel intérêt n'est pas éclipsé , désenchanté par ce rapprochement? et combien cette communion avec la perfection par essence ne doit-elle pas opérer notre désunion d'avec tous les faux biens de cette vie?

Le motif de l'obscurité du mystère devient dès lors évident. C'est cette obscurité qui consomme l'opération de '^ "^tre dépouillement , en nous forçant, pour la pénétrer par

DE l'euchabistis. &6i

la foi , de déposer nos sens , de quitter jusqu'à notre raison privée , et de ne garder que la volonté , et la volonté soumise. Refoulés , concentrés dans la partie la plus indivisible de notre être , nous expirons alors à toute vie extérieure , et en quelque sorte à toute vie propre ; nous sommes ensevelis , anéantis à l'égal du Dieu qui veut se donner à nous ; nous rentrons , pour ainsi parler, dans le néant d'où il nous a tirés ; mais c'est pour y renaître et reprendre en Dieu une nouvelle vie , cette vie spirituelle qu'il répandit avec son soufQe dans le premier homme , et que celui-ci ne sut pas garder.

Enfin, le moment de cette Communion régénératrice est arrivé : tout ce qui constitue la vie ici-bas s'est évanoui; l'espace et le temps eux-mêmes ont disparu : l'âme ^ réduite à la seule faculté de vouloir et d'aimer, s'avance toute seule jusqu'aux derniers confins de l'existence terrestre : Si c'est avec mon corps ou sans mon corps , pourrait-elle dire comme saint Paul, je ne le sais*-, quelque chose d'étemel et d'infini se passe : — l'union ineffable se consomme; — et sur les traits du visage vient se refléter je ne sais quel solennel et tendre mélange de paix et de crainte , de souffrance et de volupté , de vie et de mort , comme si le regret , le dépit, dirai-je presque , de rentrer dans la vie et ses orages , inquiétait cette âme qui revient des cieux. Ma vie est Jéius-Christ , se dit-elle ; et mourir serait un gain*.

n ne sera jamais donné à ceux qui se privent du Sacrement de l'Eucharistie de comprendre ce qui s'y passe; il n'est pas même donné à ceux qui le goûtent de l'exprimer. C'est un secret d'amour entre l'âme et Dieu. Aussi je ne suis pas surpris de voir Voltaire Youlant de bonne foi 8'i-

> n Corintli.» cap. iii f T. 2.

> jr<M vîime CkrUimêst, ti mH Itfcnmi. ( PhiUpp., i» SI. )

maginer l'effet de ce Sacrement, et, croyant lui rendre hommage , le dépeindre ainsi : a Voilà des hommes qui reçoia vent Dieu dans eux, au milieu d'une cérémonie auguste, a à la IfAeur de cent cierges, après une musique qui a ena chanté leurs sens, au pied d'un autel brillant d'or, a L'imagination est subjuguée , Tàme saisie et attendrie; a on respire à peine, on est détaché de tout bien terrestre, « on est uni avec Dieu , il est dans notre chair et dans noce ire sang. Qui osera , qui pourra commettre après cela <c une seule faute, en concevoir seulement la pensée? Il « était impossible, sans doute, d'imaginer un mystère qui a retint plus fortement les hommes dans la vertu ' . »

J'en demande bien pardon au poôte, mais le philosophe (eh! qui pourrait s'en étonner?) s'est complètement mépris : la cérémonie , les cierges , la musique , la beauté de Vautel , ne font rien à l'impression de l'âme en ce moment. C'est l'inverse : Us la contrarient. Tout ce qu'elle éprouve lui vient du dedans. Ce qu'elle cherche avant tout , c'est la soUtude, c'est le sUence, c'est la retraite. Tout ce qui lui rappelle la terre et les hommes, et lui fait ressouvenir qu'elle est encore de ce monde, l'importune et l'afflige. Toute à son Dieu, elle voudrait se l'enlever comme Madeleine , et s'en aller avec lui au désert pour y perpétuer, pour y consommer à jamais sonimion. Sans doute une musique l'enchante , une lumière la ravit , une beauté la captive ; mais c'est ime musique intérieure, c'est une lumière surnaturelle , c'est une beauté immatérielle , dont les sens et Timagination ne font nullement les frais , et dont elle goûte d'autant plus les charmes qu'ils ne s'en mêlent pas. I-^s plus douces communions, les plus vives et les plus efficaces, sont celles qui se font sans autres pompes que celles

' Questions sur P encyclopédie, t. VI, édit. de Génère.

DE L^EUGHARISTIB. i^63

d*un cœur bien préparé. La simplicité de l'autel alors n'est que plus conforme à l'anéantissement de la Victime, et c'est d'elle seule que viennent les transports de Vâme qui la reçoit.

Et c'est là précisément pour l'âme une preuve directe de la Présence réelle, que cette Présence se fasse d'autant plus sentir que l'imagination et les sens y ont moins de part. Une vie tout intérieure est survenue en elle, conune si un autre cœur battait dans son cœur, si une autre conscience se remuait dans sa conscience. Cette voix intime et sacrée, qui conslituole sens moral, a acquis une délicatesse et une sonorité qui révèlent la présence inmiédiate de son Auteur. Ce n'est plus une abstraction instinctive : c'est une réalité distincte, personnelle, qui parle et qui répond; c'est un épanchement profond et réciproque, comme celui d'un ami avec son ami , d'une épouse avec son époux. L'âme n'est pas seule enfm , en elle habite un hôte..., un Dieu.

Ainsi vivifiée , et en relation avec le monde intérieur et surnaturel, elle revient prendre sa place dans celui-ci. Mais quel changement! Cette vie terrestre, qu'elle avait laissée pesante et amère, elle la retrouve légère et douce. Elle lui sourit, tant elle se sent forte pour la porter dans ce qu'elle a de pénible, pour lui échapper dans ce qu elle a de corrupteur. Rien ne lui coûte; elle court, elle effleure ce sentier des devoirs où elle enfonçait naguère à chaque pas , et dont toutes les épines semblent être devenues des roses. Tout en elle, tout autour d'elle , obéit au principe divin qui l'anime, et dont elle continue à se nourrir. Ce principe a la double propriété de la détacher de ce monde, par l'attrait intérieur , jusqu'au mépris , et de l'y allaclior, par l'amour de Dieu et des hommes, jusqu'à la mort. 11 sîUisfoit ainsi à la fois et double Tune par l'autre , et la vie

Mh CHAPITRE XVII.

mystique et la vie pratique, dont rharmonie constitue l'homme parfait, n fait d'elle enfin, par l'amour qui la lui unit , un instrument dévoué au règne de l'ordre dont il est la source, un ministre de ses grâces , un témoin et im aiabassadeur de sa vérité, un Ange.

C'est ainsi que dans le Christianisme l'Eucharistie vivifie le cœur de l'homme par l'amour, comme l'enseignement vivifie son esprit par la vérité. Chose vraiment belle, et qui révèle bien cet ordre divin que nous retrouvons partout dans cette Religion ! L'homme moral est esprit et cœur ; il a besoin de deux choses : de nourriture et de lumière. Connaissance et amour : voilà les deux pôles de son être sur lesquels roulent ses destinées. Le Catholicisme pourvoit admirablement à ces deux fins. Par l'infaillibilité de son enseignement il détermine l'entendement humain , et le fixe dans la certitude de la vérité ; par la participation eucharistique il attire son cœur, et le repose dans l'amour de cette même vérité. Par la doctrine il est pour lui comme la colonne de nuée lumineuse qui guidait Israël dans le désert, et par le sacrement comme la manne céleste qui l'y nourrissait. Ce sont comme deux tables placées deçà et delà : Tune est la table de la loi divine qui contient et enseigne la vraie foi, l'autre est la table de l'autel sacré où est le pain de vie qui la rend sensible ; par l'une il nous éclaire , par l'autre il nous réchauffe; d'un côté il nous instruit, de l'autre il nous persuade : de toute part il nous saisit , et il nous relève, et il nous divinise. Car c'est le môme Dieu qui se donne à nous avec ime égale réalité de présence dans l'enseignement de son Église 'et dans le banquet de son amour. Le Verbe étemel se continue et habite substantiellement au milieu de nous dans la doctrine comme dans le sacrement , et c'est avec ime égale force que s'applique à

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