L EGLISE
A peine celte parole créatrice fut-elle prononcée , que son exécution commença, et que cette histoire de rÉglise, que Jean-Jacques Rousseau a si justement appelée une his-toire de prodiges, se déroula avec une fidélité admirable à la loi de sa constitution.
Ainsi nous voyons dans les Actes des Apôtres^ écrits par saint Luc y et qui font suite à Févangile du même apôtre ' , que Jésus-Christ, en quittant la terre, recommanda à ses disciples de ne point partir de Jérusalem pour se partager la conquête du monde, avant d'avoir reçu la promesse du Père. — Vous recevrez, \e\ir dit-il, la vertu du Saint-Esprit, qui descendra sur vous; et vous me rendrez témoignage DANS JÉRUSALEM, DANS TOUTE LA JUDEE ET LA Sa- MAEIE, ET jusqu'aux EXTRÉmTES DE LA TERBE*. — AprèS
qu'il eut prononcé ces paroles , disent les Actes , il entra dans une nuée qui le déroba à leurs yeux. . . Les ApAtres , fidèles aux instructions qu'ils avaient reçues , s'en retournèrent à Jérusalem; et, étant entrés dans une maison, ils montèrent dans une chambre haute, où demeuraient Pierre f Jean, Jacques, André, Philippe, Thomas, etc., qui persévéraient dans im même esprit , en prières avec les femmes, et Marie mère de Jésus ^
L'esprit humain est vraiment confondu , et la foi tressaille d'aise , à ce tableau de l'Église naissante portant en son sein la foi dans ses destinées , et attendant avec calme et unité , en la personne de quelques pauvres gens réduits à une chambre haute dans une maison de Jérusalem , le moment solennel où serait envoyée cette vertu du Saint**
' Noos éUbUrons , plus tard , qu'il y a peu d'ouvrages dont rauthenticitë •oit auMi bien constatée que celle des Actei des Apôtret. ' Actes des Apôtres, chap. i.
âOO CHAPITRE Xll.
Esprit y qui devait par eux faire éclater la lumière évangélique dans Jérusalem, dans la Judée et la Samarie, et jus^ qu'aux extrémités de la terre\
En attendant , TÉglise , en vertu des premiers pouvoirs qu'elle avait reçus de Jésus-Christ , fait son premier acte de discipline. Conformément à la loi d'unité et d'autorité qui lui a donné Pierre pour fondement et pour chef, Pierre se lève au milieu des frères , dit l'historien; et, prenant la parole , il expose la nécessité de donner un remplaçant à Judas,.. Suit l'élection du premier évéque par l'Église, qui constate ainsi le droit et le pouvoir de son renouvellement , confirmés par la consécration du Saint-Esprit , dont la descente eut lieu peu après, de la manière suivante :
ce Quand les jours de la Pentecôte furent accomplis , les <c disciples étant tous ensemble dans un même lieu, on en- « tendit tout d'un coup un grand bruit, comme d'un vent a impétueux qui venait du ciel, et qui remplit toute la maic< son où ils étaient assis. — En même temps ils virent part raître comme des langues de feu qui se partagèrent, et « s'arrêtèrent sur chacun d'eux. Aussitôt ils furent tous a remplis du Saint-Esprit, et ils commencèrent à parler di- « verses langues , selon que le Saint-Esprit leur mettait les a paroles en la bouche. — Or, il y avait alors dans Jéru- « salem des Juifs religieux et craignant Dieu, de toutes les « nations qui sont sous le ciel. Après donc que ce bruit se
I « Inaperçues , dit rexcellent comte de Stolbei^ , inconnues à un monde « couvert des temples des idoles , à une époque où les passions les plus tt sauvages s'agitaient avec une frénésie telle que l'imagination en est épou- " yantée, ces saintes personnes étaient pieusement réunies, et avec elles a des Vertus inconnues au monde , et pour lesquelles le monde n^ayait point n de nom : THumilité , la Foi , PEspérance , l'Amour. » ( ffist, de Jésus- Christ, t. II, p. 470. )
l'kglisk. 201
« fut répandu , ii s'en assembla un grand nombre , qui fu- « rent épouvantés de ce que chacim d'eux les entendait « parler en sa langue'. »
et Alors Pierre, se présentant avec les onze Apôtres, éleva a sa voix , et leur dit : 0 Juifs, et vous tous qui demeu- (f rezdans Jérusalem, considérez ce que je vais vous dire, <r et soyez attentifs à mes paroles*... » Suit la première prédication de l'Église par la bouche de son chef, qui entraine la conversion de trois mille hommes. Voilà le vaisseau de l'Église mis à flot. Viennent ensuite les persécutions , la captivité de Pierre, la lapidation de saint Etienne, qui enfante la conversion de Paul, l'im de ses bourreaux , et en fait l'Apôtre des Gentils : insensiblement, selon la promesse divine , la foi remplit Jérusalem , la Judée, la Samarie , la Grèce , la Thessalie , et perce jusqu'à Rome. Conune un incendie allumé au cœur d'une vieille et vaste forêt , le flambeau de la foi agité par l'esprit de Dieu communique le feu divin au vieux monde, et, de proche en proche , gagne , s'étend , élève ses flammes , embrase et dévore jusqu'aux extrémités de la terre*. Au reste, toutes les autres prédictions de Jésus-Christ sont réalisées de point en point : les Apôtres sont traités comme des insensés et des séditieux ; ils sont persécutés , ils meurent tous dans les supplices , et fécondent le succès de l'Évangile par une vie et une mort qui en sont la plus éloquente prédication. Dispersés dans tout l'univers, et quelques-uns, comme saint Paul , n'ayant jamais vu leurs frères, ils n'en sont pas moins unanimes dans leurs enseignements, et prêchent
' Actes des Apôtres , chap. ii, v. l et suiv. */«d.,T. 14.
* Ignemvenà nUtterein terram; et quki voto^ nisi ut accendaimrê Luc, lui, 49.
tous également des mystères profonds, où les esprits philosophiques les mieux concertés se perdraient , mais où r esprit de Dieu qui les anime leur fait dire par toute la terre une même parole , leur fait rendre un même son'. Us conservent surtout. l'unité de constitution qui leur a donné Pierre pour chef. Pierre personnellement n'a rien qui le recommande y c'est un des moindres Apôtres, à en juger par son génie et ses travaux : saint Matthieu, saint Marc, saint Luc , écriront l'histoire du Sauveur ; saint Jean , surnommé V Aigle de Paimos, s'élèvera dans l'Apocalypse jusqu'au trône de l'Agneau j saint Paul sera ravi au troisième ciel, laissera des épitres immortelles, et enveloppera toute la gentilité dans ses prédications ; Pierre n'aura rien fait qui le distingue, il aura prêché les Juifs, et n'aura laissé que deux courtes épitres , dans l'une desquelles il fait l'éloge de saint Paul. Mais Pierre est le fondement de l'Église et le centre de l'unité ; aucune rivalité , aucun amour-propre, aucun faux zèle, ne viendront lui disputer la houlette de pasteur; tous les évangélistes rediront à l'envi les diverses circonstances qui lui en assiu'ent le titre'; il aura les prémices de tout; il sera toujours le premier : le première confesser la foi' , le premier dans l'obligation d'exercer l'amour*, le premier (et cette remarque admirable est de Grotius ) qui donne l'exemple d'une pénitence austère et d'une foi renouvelée * , le premier de tous les Apôtres qui
' In omnem ierram exivit sonus eorum, Rom., x, 18.
' Il est remarquable, indépendamment des textes que nous avons cités, que les évangélistes, qui, dans le dénombrement quMls font des Apâtres, ne gardent ancun ordre certain , s'accordent tonjoars h nommer saint Pierre avant tous les autres , comme le premier.
^Matth., XVI, 16.
^ Jean, ixi , 15.
p « Pierre est particolièrement désigné, dit Grotius, comme chef de la '* troupe apostolique {diix npostoUci cœtut), et il devient par là uu
l'église. 203
vit Jésud-Christ ressuscité ' , le premier témoin de cette résurrection devant le peuple *, le premier quand il fallut remplir le nombre des Apôtres^, le premier qui confirma la foi par UD miracle*, le premier à convertir les Juifs*, le premier à recevoir les Gentils*, le premier partout, vUitant de ville en ville tom les disciples , comme disent les Actes^ , et objet de vénération du grand Paul , qui quitte ses travaux lointains, et, revenu du troisième ciel, le vient voir, comme dit Bossuet , et , selon la force de l'original , le contempler*.
Enfin , pour consommation du mystère de Tunité , c'est Pierre qui, après avoir fondé l'Église de Jérusalem en Orient, yient fonder et empourprer de son sang l'Église de Rome en Occident % et y commencer cette chaîne de pontifes reconnus et proclamés si souvent par toutes les Églises de l'univers comme investis de la suprématie pontificale en la personne de Pierre , et représentants '^.omme lui de Jésus- Christ.
Telle est TÉglise étudiée dans son institution.
« exemple frappant, offert à tons , de la faiblesse liumaine , d'une pénitence a aastère, et d'une foi renouyelée. En lui se montre, ce dont Jésu&<7hri5t « ayait parlé, la joie des anges causée par le pécheur converti. » — Bossuet a dit aussi : « Tout concourt à établir sa primauté; oui , mes frères, tout, « jusqu^à ses fautes, qui apprennent à ses successeurs à exercer une si « grande puissance avec humilité et condescendance. » ( Sermon sur runité de V Église,) ' I Cor., XV, 5.
* Act., u, 14.
^ Act., 1, 15.
* Act., m, 6, 7.
* Act., II, 14.
^Act.,x, 14.
7 Act., IX, 32.
* Galat, 1, 18.
9 Euseb., mst, ceci, y lib. II, cap. 26;
Celui qui en a couçu le plan, posé la base, dirigé Tao tion, assuré le triomphe jusqu'à nous, n'est-il qu'un homme?... Ehl quel est l'esprit sincère qui ne se sente entraîné à lui dire , comme Pierre : Vous êtes le Chri«t, LE Fils du Dieu vivant?
Il n'appartient qu'à la Vérité de gagner à être combattue. Si l'Église , depuis le moment où elle fut fondée par Jésus-Christ jusqu'à ce jour, n'avait souffert aucune persécution , nous n'aurions pas connu tout ce qu'il y a de vie et d'immortalité dans son sein ; si elle n'avait été attaquée par les hérésies, son antiquité et sa filiation avec Jésus-Christ eussent paru suspectes aux générations suivantes, sa doctrine fût demeurée confuse et indéfinie , et son autorité se fût affadie dans une soumission qui , à force d'être continue et générale , ne se présenterait plus à nous aujourd'hui que comme un préjugé.
Mais les persécutions , en battant le fondement de l'Église et lui enlevant tous les étais humains , ont mis à nu la main puissante qui la porte , et confirmé la solidité de cette parole : Que les portes de Venferne prévaudraient pas contre elle. Les hérésies d'autre part, en levant successivement l'étendard de la nouveauté contre cette institution , ont fait ressortir son antiquité , son unité , son infaillibilité ; ont amené des promulgations de sa doctrine qui, tout en n'ayant d'abord pour objet que de confondre l'erreur des hérésiarques, nous oi;it fait connaître tous les trésors de la foi, nous ont initiés à la connaissance élémentaire de tous ses dogmes , de leur enchaînement nécessaire , de leur dépendance mutuelle, de l'esprit et de tout l'ensemble de la doctrine^ chrétienne y et ont ainsi éclairé , vivifié notre obéissance et
306 CtfAPlTHK XIII.
notre foi. De sorte qu'on peut dire avec vérité que les persécutions et les hérésies ont été nécessaires pour féconder le germe divin déposé dans le sein de TÉglise , et qu'elle n'est pas moins redevable de ses triomphes aux Dioclétien et aux Arius, qu'aux Constantin et aux Origène.
C'est im magnifique spectacle que ce triomphe de la vérité catholique ! née dans le sang , nourrie dans les persécutions , pouvant compter les articles de son symbole par les révoltes de ses apostats , les stigmates de sa divinité par les blessures que lui ont faites les tyrans , et dire aux incrédules de tous les temps ce que le Christ ressuscité disait à son Apôtre : « Portez ici votre doigt; et considérez « les blessures qu'ils ont faites à mes mains ; approchez ici a votre main y et mettez-la dans mon côté , et ne soyez c pas incrédule , mais fidèle \ »
TeUe est l'histoire de l'Église , qu'on pourrait intituler, comme le dit trèsr-bieu Pascal , VEHstoire d$ la Vérité.
Ce point de vue nous conduit à parler de la grande hérésie qui a fermé la marche de toutes les autres , et à mettre le doigt dans la large plaie du Protestantisme , non pour repousser les atteintes de cette hérésie , car elles n'ont été réellement funestes qu'à elle seule, mais pour y puiser par contre-épreuve de nouveaux arguments en faveur de la vérité de cette Église, qui, exempte de sollicitude pour ellemême , ne peut pleurer que sur ses enfants , dont elle fait tourner la révolte à la manifestation salutaire de son autorité.
Dieu m'est témoin (et le ton qui a régné jusqu'ici dans oet ouvrage le dit déjà) qu'il est loin de mon cœiu* de vouloir raviver des dissentiments entre des frères séparés par la foi , mais si unis souvent par l'estime et quelquefois par
'Jean, ehap. xx, v. 27.
l'amitié , et qui , même sous le rapport de la foi , sont au moins d'accord sur le désir d'un rapprochement , et à la veille peut-être de s'embrasser dans le sein de leur mère commune! Hais l'honneur de cette mère, l'intérêt bien compris de ses enfants, exigent, quand l'occasion s*en présente naturellement, une explication qui ne serait pas charitable si elle était timide, et qui ne peut se faire pardonner sa tentative qu'à force de droiture et de'Sincérité.
Je mets en thèse :
Que l'Église catholique est à Jésus-Christ ce que Jésus- Christ est à Dieu; c'est-à-dire que si Jésus-Christ est le seul fondement inébranlable de la connaissance de Dieu et de toutes les vérités de l'ordre surnaturel, l'Église catholique , à son tour , est le seul fondement de la connaissance de Jésus-Christ. En sorte que quitter le sentier de l'Église, c'est quitter la seule voie qui conduit à Jésus-Christ; comme quitter Jésus-Christ, c'est quitter la seule voie qui conduit à Dieu : qu'ainsi le Protestantisme tourne invinciblement au déisme , et du déisme à l'athéisme et à Timpiété.
En effet :
I . Admettons un instant que Tinstitutioii de l'Église n'est pas un ouvrage divin, ou qu'elle a cessé de l'être ; sortons de ce chemin, et alors je dis que, dès ce moment, nous en-* trons dans le doute le plus vaporeux, et cependant le plus légitime, sur la divinité de Jésus-Christ : je dis plus, je soutiens que, logiquement, nous ne pouvons pas y croire.
Si Jésus-dirist nous apparaît comme un Dieu, c'est surtout en ce qu'il est venu sauver le moude. ^EIÙfiH«|-•^>Nû.^5fi^i^
SOS CHAPITRE xin.
qualité de Sauveur, et vous lui enlevez le caractère distinctif de sa divinité. Aussi lui-même, répondant à ceux qui venaient de la part de Jean lui demander s'il était le Messie promis , disait : Rapportez-lui ^ les pauvres sont ivangélisés ' , c'est-à-dire, la généralité et le commim des hommes, et particulièrement les pauvres, les simples et les ignorants, ceux qui ne savent pas lire , aussi bien que les scribes et les pharisiens.
Or, pour évangéliser ainsi la généralité et le commun des hommes de tous les lieux et de tous les temps , et comme il le dit lui-même encore, toutes les nations. . . jusqu'à la consommation des siècles , il a fallu qu'il se mît en rapport universel, perpétuel et vulgaire , avec tout le monde, et qu'il pourvût tous les hommes d'un moyen visible et sûr d'arriver à la connaissance de la même vérité. — Et maintenant, pour cela, lui-môme n'ayant fait que passer comme homme, il a dû nécessairement laisser quelque part, après lui, un dépôt de son pouvoir , de sa parole et de ses grâces ; un organe et im interprète visible et authentique de ses volontés, qui fût un comme lui, comme la vérité, et universel, perpétuel et vulgaire , comme les générations des hommes qui devaient se succéder; qui fît chaîne et continuation de lui à nous tous , et que tout le monde pût facilement reconnaître et consulter comme la suite et, si j'ose ainsi dire , l'extension et le prolongement de sa personne. — Autrement, je le répète, Jésus-Christ est sans communication avec le monde; son passage sur la terre n'est qu'un accident historique , sans suite et sans relation avec nous ; il n'est pas le Sauveur du monde , il n'est pas Dieu. Il faut renoncer à la qualité de chrétien et passer dans les rangs des purs déistes , ou reconnaître cela.
' yfait,,chap,xi, v. 6.
DU PKOTKSTANTISHB. ^09
Cela posé , je le demande y — et ici la question deTient pressante , — y a-t-il , autre part que dans TÉglise catholique, rien au monde qui, en partant immédiatemerU de la personne de Jésus-Christ, soit arriré, sans interruption et sans variation, jusqu'à nous , et présente des garanties d'avenir pour les générations futures , portant en soi ces grands caractères d'uNiTÉ, d'uNiVEESAUTÉ, de pbepé- TuiTÉ, se détachant de tout le reste, et se distinguant aux veux de tous comme un centre de ralliement univnsel. comme ime chaîne non interrompue de tradition, eomme un oracle et \m interprète communs de la parole de Jésii^ Christ?
La réponse ne peut être douteuse : il n'y a rien au monda que rÉglise catholique qui présente ces caractères. El eela même est remarquable, que si, en dehors du ChristîaiiisiDey il y a eu de tout temps des religions Causses qui ont touIu se faire passer pour vraies , dans le Christiamsme il jkj a pas eu plusieurs Églises qui, partant de Jésus-Christ, aient fait confusion avec la véritable. Le moindre embarras ne peut donc exister à cet égard ; il n'y a eu qu'une séide Église depuis Jésus-Christ : c'est l'Église catholique , la grande Église, comme rappelaient les païens, ou plofM c'est tout uniment V Église , qui est véritable, ou bien il n'y en a pas; ce qui faisait dire à Luther : « Nul ne pourra 6ter a à nos adversaires ce titre d*Église, duquel étant armés, a ils nous condamneront et ils nous perdront '. »
Donc , si l'Élise catholique n'est pas un organe divinement institué , divinement gouverné par Jésus-Christ luimême pour conununiqpier avec le monde, Jésus-Christ est sans communication directe avec le monde : donc il n'est pas le Sauveur du monde , donc U n'est pas Di^i. De sorte
SIO CHAPITRE XIII.
qu*il faut nécessairement opter entre le Christianisme et le déisme , et que le Protestantisme , qui veut se fixer entre deux y est irrationnel.
La force de cette conclusion est telle , que , longtemps arant le Protestantisme, saint Augustin Tavait déduite dans toute sa rigueur, en proclamant qu'il ne croirait pas à l'Évangile, s'il n'y était mû par l'autorité de VÉgliêe '.
Par la même raison , plusieurs protestants célèbres ont abjuré le Christianisme , et s'en sont expliqués dans les termes suivants : oc Si dans la Religion on part d'un prtV « eipe supematuralistique, dit Staudlln ' (tel qu'une révé- <x lation écrite, la Bible, par exemple, ouïe Koran), il faut (c nécessairement admettre que la Divinité , qui a donné « tme révélation à l'homme, doit avoir songé aussi à em-* a pécher que le sens de cette révélation ne fût pas aban^ a donné [h l'arbitraire d'un jugement subjectif. Cette tw- « conséquence de Jésus-Christ (de n'y avoir pas songé) ne a me permet de voir en lui qu'un sage bienfaisant. » — David Georgius , homme de Dieu et d'une sainte vie , au dire d'Osiandre, son biographe, a écrit : a Si la doctrine a de Jésus-Christ et de ses Apôtres eût été vraie et parfaite, a l'Église qu'ils avaient fondée se fût maintenue ; maîâ a comme il est manifeste, selon lui, que l'Antéchrist, c'est- « à-dire la Catholicité , l'a renversée , il est hors de doute 0 que cette doctrine était fausse et imparfaite ^ » — Enfin Ochin, homme d'un jugement solide, et à lui seul plus savant que l'Italie entière, dit Calvin, formulait amsi la même
« JSvangelio non crederem, nlsi me Ecclesîœ commoveret ûuûtoritas. ( Aug.y Spiit.fundam., cap. t. )
* Magasin de Phisioire de la Religion , par M. Staudlin , troiaièiiie partie, p. 83.
^ Ces paroles sont citées dans sa Yïe , \nnpi\ti^^ kmcsn^ «n \U%«
conclusion : « Ctoûsîdérant, d'imcAté, cottment il sepour- « rail faire que TÉglise eût été établie par JésuS-Christ et « arrosée de son sang ; de l'autre , comment elle a pu être , <f ainsi que nous le voyons , renversée de fond en comble Ht par la Catholicité, j'en ai conclu que celui qui Ta établie c ne pouvait être le Fils de Dieu, car il a évidemment ff manqué de providence '. » Et d'après ces réflexions, Ochin renonça au Protestantisme , et se fit juif.
Voilà, si Ton peut ainsi dire, une erreur rationnelle ^ parce qu'elle est conséquente avec elle-même. Erreur, erreur funeste de ne pas voir précisément , dans l'Église catholique, l'instrument de la providence de Jésus-Christ pour la propagation et la conservation de sa doctrine dans le monde , et d'avoir laissé surprendre sa foi dans la promesse divine par quelques désordres de discipline qui n'oût jamais porté sur le fond de l'enseignement catholique, seul mvesti du privilège de l'infaillibilité; — mais enfin, cette erreur commise, conséquence et droite raison à conclure par contre-coup que Jésus-Christ n'est pas Dieu. — Il n'y a de Christianisme raisonnable que dans le Catholicisme; rejeter celui-ci, c'est rejeter implicitement celui-là, parce que c'est refuser à Jésus-Christ l'attribut distinctif de la Divinité : la Providence ; plus que cela , c'est lui imputer un manque de prudence qui ne permettrait pas même de Toir en lui un homme,supérieur.
C'est là le grand argument contre lequel viennent échouer, l'un après l'autre, tous les efforts du Protestantisme pour rester chrétien , et que l'expérience de ses écarts et de ses chutes est venue grossir comme des débris sur un écueil.
* JHaloguet stcr te ProtesianUme , ouvrage wbdlYs^ ^ Ks^^N^"^^^ sons )e règne âê CbêHea II, p. 55.
:àiit GHAPITBË XIU.
Nos frères séparés , cependant , ont prétendu pouvoir garder la foi en Jésus-Christ en rejetant Vantique autorité de rÉglise , et ils se sont flattés de faire en cela acte d*indépendance et de raison. Ils n'ont donc pas remarqué que c'est cette autorité môme qui sauve notre indépendance et notre raison, en nous donnant le seul fondement rationnel et philosophique de la croyance en Jésus-Christ; que, sans ce fondement, la foi en Jésus-Christ ne devient qu'un préjugé ; que le joug de cette foi et de tout ce qui s'y rattache est d'autant plus pesant pour la raison que nous le portons seuls, et sans y être aidés par le grand concours de r%lise ; qu'en dehors de cette voie lumineuse , au bout de laquelle nous voyons, nous touchons, pour ainsi parler, Jésus-Christ, il n'y a plus que conjectures, opinions humaines, aperçus vagues et incomplets , ténèbres pleines de fantômes et de variations, au sein desquelles on ne peut conthiuer à traîner le joug de la foi qu'en condamnant sa raison à l'esclavage le plus intolérable, et en renchaîn£mt dans le champ même de sa liberté. C'est là, en effet, qu'aboutit fatalement, mais justement, le protestantisme; ou bien à rouler jusqu'au déisme , jusqu'au scepticisme , ou bien à ne pouvoir s'arrêter sur cette pente si féconde en vertiges qu'en jetant un interdit sur sa raison.
Le catholique ne croit pas exclmivemeni à sa propre raison en matière de foi, c'est un trop dangereux appui'; il ne croit à la raison et à l'infaillibilité d'aucun homme au monde ; il ne se rend pas même à l'autorité de telle école ou de tel concile local et particulier, mais à l'infaillibilité
> Il y croit , et il a cela de commun avec le protestant ; mais non exdU'
sivpment, et c'est en cela qu'il en difl%re. Reste à savoir si la raison NtfAt-
re//f' peut être exclusivement compétente pour juger une vérité iumaitt-
reUpt f^tfii cela même n'est pas coi\Ue\^Ta\ç<iw •. ï?.wX ^c^e nous
(le toute rÉglise réunie dans son universalité et dans sa perpétuité, c'est-à-dire, à ce qu'elle a toiyours affirmé d'une manière unanime de tous les points de l'univers pendant dix-huit cents ans, touchant Jésus-Christ et sa doctrine; la base la plus large, la plus sûre, la plus visible et la plus honorable qui puisse être donnée à la foi. Même au point de vue humain , que peut-on voir de plus imposant et de plus sagement combiné qu'une telle garantie? Remarquez-le en effet : A l'origine du Christianisme on touchait aux temps apostoliques , et le souvenir des paroles et des actes de Jésus-Christ était encore récent; la tradition catholique se recommandait dès lors par son abouchement immédiat avec la Vérité même. Depuis lors , cette garantie de proximité a été en s'affaiblissant par la dispersion des Apôtres et de leurs successeurs dans tout l'univers, et par tout ce que la diversité des temps et des lieux aurait dû apporter d'éléments hétérogènes dans la doctrine. Mais voici qu'une garantie nouvelle se forme en raison même de ces causes de détérioration de l'ancienne , et qu'elle grandit à mesure que nous nous éloignons : s'il arrive en effet que, malgré toutes ces causes d'altération toujours croissantes , chaque siège particulier se trouve avoir conservé identiquement la même doctrine , et que , soit qu'on les interroge séparément, soit qu'elles se réunissent à l'appel imiversel qui leur est fait par le Chef de la Catholicité , les traditions de toutes les Églises, sans discussion aucune, se rencontrent et se confondent dans une seule et imique tradition , et que cette exclamation générale se fasse entendre : a Telle est la « foi de nos pères , c'est ainsi que nous pensons tous • ! » un aura alors une garantie de vérité d'autant plus forte que son résiiltat sera en raison inverse de ses éléments humains ,
' F<Mine de àMakm ôeptoémm conciles.
214 CHAPITRE tlll.
et qu'il en aura triomphé '. Or, telle est la méthode catholique, et tels ont toujours été ses résultats; on n*a jamais pu la convaincre du contraire '. Méthode admirable et yraiment décisive de conserver et d'attester la vérité, en la plaçant ainsi sous la sauvegarde d'une tradition publique, exempte de tyrannie parce qu'elle part de l'universalité , exempte de confusion , parce qu'elle se résume dans l'unité.
I « Serait'il vraiflembUble, disait Tertuliien , que tant et de si nombreuseï « ËgUses M ftisaent réunies pour la même erreur? Où doit se reocootrer uae « diversité prodigeuse, la parfaite unité ne saurait régner; Perrenr aurait « nécessairement varié. Non, ce qui se trouve le même parmi on si gmd « nombre n'est point erreur, mais tradition. • ( TYaUé des prêscripiiQiu , $ XXVUI. )
' La doctrine catholique, puisée à ses véritables sources', n'a jamais pu être convaincue de la moindre diverrité ; le Catholicisme n'a pas à redouter une Histoire des variations, -^ Ge phénomène a ]ustem«it frappé M. Ouinl dans des oârconstances, en eflct, bien remarquables :
« L'Église , dit-il , aspire dès le commencement à l'unité dans les lois; eOe (I y. atteint, et dans quelles circonstances t L'Orient s*est séparé de l'Ocd* « dent; l'Occident se morcelé chaque jour en États distincts et indépendants. « Y aura-t-il, pour l'Église amsi dispersée, plusieurs législateurs? Les con- « ciles de la Gaule , de TEspagne , de Tltalie , leur donneront-ils des lois re- « ligieuscs? Non, messieurs : au-dessus de la diversité des Églises natio- « nales , des conciles nationaux ; au-dessus de toutes les difrérenoes qui s'in- « troduiront nécessairement dans la discipline , le culte , les usages , il y aura « pour l'Église tout entière une législation générale , unique. Les décrets « des conciles généraux sont partout obligatoires et acceptés. U 7 a eu , do A quatrième au huitième siècle , six conciles œcuméniques ou généraux ; Us « ont tous été tenus en Orient par les évêques d'Orient, sous rînfluence « des empereurs d'Orient ; à peine quelques évéques d'Occident y ont-ils « paru. Eh bien! malgré tant de causes de mésintelligence et de séparation, « malgré la diversité des langues, des gouvernements, des mœurs, bi«i « plus, malgré la rivalité des patriarches de Rome, de Ck>nstantinople et « d'Alexandrie, la législation des conciies généraux est partout adoptée; « roccident s'y soumet comme TOrient; à peine quelques-uns des décrets n du cmquième concile sont'-ils momentanément contestés , tant l'idée de « runité est déjà puissante dans l'Église , tant le lien spirituel domine tontrs " choses! » ( ffist. delà cïviL en Prancf ,\. \,V-^'^^>
DU ^KOTI^TAUJISME, 215
C'est cette méthode que rejette le protestant^ poursuivre celle du préjugé individuel.
Toutefois, il faut bien qu'il ait un indice quelconque pour savoir à quoi s'en tenir sur la doctrine chrétienne , sur le personne de son fondateur, sur ses enseignements, sur se& préceptes , siur tout ce qu'il a youIu que nous croyions et que nous pratiquions.
Cet indice , tmique base , unique règle de la foi du prolestant , c'est l'écriture , et rien que VÈcrilure.
La Bible toute seule, sans commentaire, sans interprétation, sans secours aucun autre que la redson individuelle de chaque homme en particulier, voilà le type que Jésus- Christ aurait laissé aux hommes de sa doctrine , et sur le- ([uel chacun serait appelé à former sa foi.
Le moyen le plus abrégé et le plus sûr de vérifier si une telle méthode d'eiiseignemcnl est digne d'un Dieu, ce serait d*en consulter les résultats; et le chaos de variations que nous en verrions sortir serait la marque la plus infaillible qu'elle ne peut appartenir à l'Auteur de tout ordre, à Celui duquel il a été dit que le OUI et le NON ne êe trouvent pas en lui; mais que tout ce qui est en lui, EST'.
Mais ce moyen, déjàsi victorieusement employé par Bossuet, a le tort aujourd'hui d'être trop^ convamcant, et de trancher trop vite la question. Comme il n'est personne qui n'ait dû en être frappé tout de suite , il faut que ceux qui ont résisté à son impression y soient entièrement insensibles, et il serait inutile do le leur représenter. Allons donc à eun par ime autre voie , par celle du raisonnement , en réservant toutefois h Targument des variations toute son
* Jesuê ChrUhu , pâ in vobiê per not pradkatut estt n&n fuU EST '■f yvo.V, sed EST in ilhjvit. (Ck>rmth.» H, cap. i, t. 19 1
216 CUAPITHE XIII.
influence^ qui s'acoroîtra de la déoouverte de ses causes et viendra les confirmer.
II. En quittant la tradition catholique pour s*attacher exclusivement à rÉcriture , nos frères n'ont fait que reculer la difficulté qui les a déterminés à se séparer de nous , et ils l'ont rendue même tout à fait insoluble.
Pourquoi, en effet, la même raison qui leur a fait secouer le joug de l'autorité de l'Église , ne leur a-telle pas fait secouer aussi le joug de l'autorité de l'Écriture?
S'ils sont conséquents, ils répondront que c'est parce que l'Écriture , isolée de la tradition catholique , est plus digne de foi , et les met plus en rapport direct avec Jésus- Christ qu'accompagnée de cette tradition.
Eh bien! c'est là qu'éclate ime première erreur.
Quel est le fondement de la foi exclusive du protestant dans le livre qu'il a dans les mains?... Il serait fort embarrassé de répondre à cette première question.
Le livre des Évangiles a-t-il été écrit par Jésus-Christ? — nullement ; — dicté par Jésus-Christ? — nullement; — recommandé par Jésus-Christ? — nullement.
Nous voyons bien que Jésus-Christ a fondé, dans le choix et dans la mission des Apôtres , im enseignement par la tradition et par la parole ; mais nulle part nous ne voyons qu'il ait fondé im enseignement par l'écriture , et encore moins par l'écriture exclitsivemmt. « Le Christ, dit saint (c Jean Chrysostome, n'a pas laissé un seul écrit à ses ApA- (c très } au lieu de livres , il leur promit le Saint-Esprit, cr C'est lui, leur dit-il, qui vous inspirera ce que vous ana rez à dire ' ; » ce qui faisait dire pareillement à saint
' ^amêl, in Maith.^ 1, 1.
DU PROTESTANTISUIi:. 217
AugTistiû , parlant aux fidèles : Now sommes vos livres * .
Et remarquez que pour tout ceci nous nous fondons sur rÉcriture elle-même, dont se prévaut le protestant ; elle résiste toute seule à Tabus qu'il veut en faire , elle le désa- Toue; et, pour le confondre de ne vouloir que la lire, il suiBt de le forcer à la lire.
Nous lisons en eCfôt , dans le livre des Évangiles , qu'après avoir bâti son Église sur Pierre et les douze Apôtres , Jésus-Christ leur dit : a Comme j'ai été envoyé, je vous a envoie . . . Allez donc , instruisez toutes les nations (docbte c( omnes gentes)^ prêchez le royaume de Dieu (PRiEDiCATB fc regnum cœlorum) , leur enseignant à garder tout ce que tf je vous ai moi-même enseigné. » Il dit même ailleurs : « Ne vous mettez point en peine comment yous parlerez; « car ce que vous devez dire vous sera donné, puisque ce « n'est pas vous qui parlerez , mais que c'est V Esprit de te votre Père qui parlera en vous. » — Ailleurs, parlant de tous les chrétiens qui viendront après les Apôtres, il dit : a Tous ceux qui doivent croire en moi par leur parole; » et enfin il ajoute , pour expliquer la perpétuité de cet enseignement : ce Assurez- vous que je suis avec vous jusqu'à « la consommation des siècles. »
On le voit : l'enseignement par la parole , la parole par inspiration, l'inspiration promise selon le besoin de l'Église, et son assistance assurée jusqu'à la fin des temps , voilà le seul canal officiel de la diffusion de la foi par toute la terre, et qui , des Apôtres allant jusqu'à la consommation des siècles, doit se trouver toujours quelque part, c'est-à-dire, nécessairement dans leurs successeurs réguliers , dans l'Église : comme on le voit , l'écriture n'y est pour ricni , et c'est l'Écriture même qui le dit.
218 CUAPITltE Xllt.
Sans doute il y a quatre livres historiques écrits sur la vie et les enseignements du Sauveur, les saints Évangiles ; il y a pareillement les Épîtres écrites par les Apôtres aux premiers chrétiens , le Nouveau Testament en im mot, que rÉglise a adopté dès Torigine, comme exact, comme fidèle, comme inspiré , et que tous les catholiques vénèrent avec un bien plus juste sujet que les protestants ; mais l'enseignement qui en résulte est lui-môme subordonné à l'enseignement par la tradition et par la parole, à TÉvangile vivant qui préexistait à la composition do ces ouvrages , qui seul avait été directement établi par le Sauveur, qui avait déjà converti tout l'univers avant qu'un seul mot eût été écrit ou du moins publié , et qui ne pourrait avoir fait place exclusivement à l'Évangile écrit qu'autant qu'en adoptant celui-ci , l'Église aurait abdiqué la constitution qu'elle tenait de Jésus-Christ. Or il n'en est rien. Ce n'est pas dans un tel but que les Évangiles et Épltres ont été écrits et adoptés. Jamais ils n'ont été considérés par leurs auteurs eux-mêmes que comme des auxiliaires de l'enseignement orai , des annexes de la tradition, venant s'y mêler accidentellement, l'éclairer, la fortifier sans doute , mais sans l'exclure , en se plaçant , au contraire , sous sa sauvegarde , et en recevant d'elle le secours d'une saine interprétation.
Ainsi les Évangélistes eux-mêmes disent qu'ils n'ont écrit qu'une très-faible partie des enseignements qu'ils ont reçus du Sauveur : <c Jésus, dit saint Jean, a fait encore a beaucoup d'autres choses; et si on les rapportait en déa tail, je ne crois pas que le monde môme pût contenir les a livres qu'on en écrirait*. » On ne peut donc pas admettre que les Evangiles contiennent tout ce que nous devons savoir et croire touchant Jésus-Christ, que ce soit seulement par
'Jean, chap. xxi,v.î&.
«les livres qu'on ait voulu nous le transmettre. — Nous voyons pareillement, dans les Épîtres de saint Paul, que ce grand Apôtre faisait marcher de pair la tradition orale et récriture , la parole écrite et la parole non écrite, et réservait même certaines parties de son enseignement pour celleci : « Conservez , dit-il aiLX Thessaloniciens , les traditions « qui vous ont été enseignées soit de vive voix, soit par « écrit'. » — « Ce que vous avez appris de moi devant un a grand nombre de témoins , écrit-il à Timothée , donnezcc le en dépôt à des hommes fidèles , qui seront eux-mêmes a capables d'en instruire d'autres*. » — a Je désire de vous (f voir, écrit-il encore aux Romains , pour vous communia quer quelque grâce spirituelle, afin de vous fortifier'. » Sur quoi saint Jean Chrysoslome fait cette réflexion : a II a est évident que tout na pas été écrit , mais qu'il y a eu « sur beaucoup de points un autre enseignement , et qu'il a faut croire également ce qui n'est pas écrit. Il faut donc « s'appuyer sur les traditions de l'Église; c'est la tradition, a et c'est assez*. » Et saint Ambroise, scrutant plus profondément le dernier passage cité de saint Paul , dit aussi : « D'où vient que saint Paul, qui corrige les Romains par « ses écrits , leur dit cependant que sa présence est néces- « saire pour leur communiquer quelque grâce spirituelle , a si ce n'est parce que ce qui est dit autrement que de vive a \oix est souvent détourné à im autre sens? Voilà pour- « quoi il désire être présent poiu'leur enseigner la doctrine a évangélique dans le sens qu'il leur en écrit*. »
' ThessaloD., 2, cap. ii.
^ Timoth., 2f cap. n.
^ Rom., ly 16.
^ Hom. lY, in 2Tbes8al.-
^ In Epis t. ad Jtom., î. W ■ p. 5 il.
S*il en eût été autrement, comment aurait donc fait cette multitude de peuples barbares , qui du temps de saint Irénée, comme lui-même le rapporte, croyaient en Jésus- Christ SANS PAPIER ET SANS ENCRE , et portaient le salut écrit dans leur cosur par le Saint-Esprit, en demeurant soigneusement fidèles à Vancienne tradition ' ? — Voyonsnous nulle part , dans les Actes des Apôtres et dans l'histoire des temps postérieurs , que les ministres de l'Église se fissent suivre d'un bagage de livres, et qu'ils fissent précéder leurs prédications de leur distribution? Oubliet-on que l'imprimerie, sans le secours de laquelle cette reproduction abondante de l'Écriture est impossible , ne date que du quinzième siècle ? et conçoit-on que la rapidité de la conversion de l'univers au Christianisme pût s'accommoder de la lenteur et de l'insuffisance de tout autre mode de reproduction ? Et puis, qui ne sait qu'aux premiers siècles du Christianisme l'ignorance où était plongé le monde, et la tendance à la superstition , que le paganisme entretenait encore , avaient fait établir dans toute l'Église la sage règle de ne dévoiler les mystères sacrés de la doctrine chrétienne aux catéchumènes que successivement, et au fur et à mesure que , par leur conduite et leur instruction , ils devenaient capables de les recevoir? Toutes ces raisons, et bien d'autres que nous laissons de côté , font voir clairement que le mode d'enseignement établi et pratiqué dans le Christianisme devait être , avant tout , celui de la prédication , de la tradition , et suppose par conséquent une autorité enseignante et traditionnelle.
C'est ce que tous les Pères de l'Église ont proclamé à l'envi. Nous en avons déjà cité plusieurs; qu'on nous permette d'en faire entendre im seul encore sur un grand nom-
' j4(ftf. Aéeres.; Jlb. ÎTT, cap. nr, p. ^.oâ.
DU PROTESTANTISME. Sâl
bre qoe nous taisons. « A quoi senrira-t-il; demande Ter- « tullien y de recourir aux Écritures y quand i'im affirme ce « que l'autre nie? Apprenez plutôt qui possède la foi du « Christ^ à qui les Écritures appartiennent, de qui, par qui ff et quand nous est venue cette foi qui nous a rendus chré- « tiens. Là où vous trouverez la vraie foi, là seront Tinal- « térable pureté des Écritures, leur sens réel, et toutes les « traditions chrétiennes. Le Christ choisit ses Apôtres, qu'il « envoya prêcher l'Évangile à toutes les nations. Ils publiéc rent ses doctrines et fondèrent des Églises, de la main desa quelles d'autres Églises reçurent la semence de la même « doctrine , comme cela arrive encore tous les jours. Main- « tenant, pour savoir ce que les Apôtres enseignèrent, c'est- « à-dire, ce que leur révéla le Christ, il faut avoir recours a aux Églises qu'Us fondèrent, et auxquelles ils trammiretU (c un enseignement oral , en même temps quHls leur adres- « sérent leurs ipttres. Car il est évident que toute doctrine c conforme à la foi de ces Églises mères est véritable, puis- « qu'elles la tiennent des Apôtres, qui la tiennent du Christ, c qui la tient de Dieu , et que toutes les autres opinions c sont nouvelles et fausses '. »
Tout ce que nous venons d'exposer est inattaquable , et tout homme éclairé et de bonne foi est obligé de s'y ran-. ger. Aussi ne sommes-nous pas surpris de voir des protestants reconmiandables venir nous prêter appui, et subir eux-mêmes l'ascendant de cette vérité.
Semler, un des plus célèbres théologiens protestants, qui a beaucoup écrit sur le Canon, s'exprime ainsi* : c C'est faire preuve d'ignorance en fait d'histoire , que de f confondre la Religion chrétienne avec la Bible , comme
* De PrMcript., cap. xix.
* ÉlémenU hUttMiquei de HUrsdking^ Uv. XXH , v- v^^-
222 CUAPITKK XIII.
a s'il n'y avait pas eu de chrétiens avant l'existence de a cell&-ci ; comme si tels ou tels n'avaient pu être bons a chrétiens, en ne connaissant qu'un seul des quatre Évan- 0 giles, ou quelques Épttres seulement de la collection ena tière! On ne pouvait pas songer à un Nouveau Testament a complet avant le quatrième siècle , et cependant on n'a pas a cessé de voir de fidèles disciples de Jésus-Christ avec plus a ou moins de force dans leurs principes et leurs sentiments, c( suivant qu'ils étaient parvenus à se détacher plus ou a moins de l'ancien Judaïsme. »
Un docteur protestant plus célèbre encore, Lessing, dans ses Œuvres théo logiques posthumes, s'exprime ainsi : c( Toute la Religion de Jésus-Christ était déjà exercée, et « cependant aucim des Évangélistes et des Apôtres n'avait « encore écrit. L'Oraison Dominicale était récitée avant que c( saint Matthieu la consignât par écrit; car Jésus-Christ « lui-même avait enseigné cette prière à ses disciples. La a formule du baptême était usitée avant que ce même saint « Matthieu en fît mention; car Jésus-Christ lui-même l'ace vait prescrite aux Apôtres. Si, par conséquent, les prec( miers chrétiens n'étaient pas dans le cas d'attendre, pour « ces points , les écrits des Apôtres et des Évangélistes, a pourquoi eussent-ils été astreints à cette obligation pour « d'autres articles? Comment, après avoir prié et baptisé, 0 conformément à la maxime de Jésus- Christ oralement a transmise, eussent-ils pu se refuser à suivre la même mia thode pour tout ce qui regardait nécessairement le reste a du Christianisme? Mais, dira-t-on, si Jésus-Christ a statué « ainsi oralement sur ces points, pourquoi n'a-t-il pas agi a de même à l'égard de tout ce que les Apôtres ont ensei- « gné d'ailleurs de lui , et de ce que le monde devait en a croire^ — Serait-ce parce que le Nouveau Testament ne
DU PAOTJBSTAfiTTISME. 223
a fait nulle mention d'une pareille maxime ou d'une paa reille disposition?... — Comme si les auteurs de celle-ci « avaient jamais prétendu avoir consigné par écrit toutes « les actions et toutes les paroles de Jésus-Christ! comme or s'ils n'avaient pas expressément dit tout le contrauœ, a dans l'intention sans doute d'accorder encore, a côté
a d'eux, de la place AUX TRADITIONS! D
Enfin, dans un ouvrage publié dernièrement par M. Newman d'Oxford , ministre anglican , avec l'approbation de r ancien professeur royal ( regius prof essor), après avoir dit que les articles principaux de la foi chrétienne n'étaient divulgués qu'avec discernement et précaution aux catéchumènes de la primitive Église , l'auteur poursuit ainsi : — « CeiLx qui n'ont lu que les ouvrages des modernes pource ront s'étonner de mes paroles^ cependant une étude ap- « profondie de la question prouvera que les doctrines dont c( il s'agit n'ont jamais eu l'Écriture comme seule base a d'enseignement : assurément^ le livre sacré n'a jamais a été destiné à nous enseigner nos croyances, quoiqu'il « soit certain que nous pouvons nous en servir pour les a justifier, lorsqu'on noiLS les a enseignées, malgré les ex- « ceptions individuelles qui se trouveraient à côté de la a règle générale. Dès le commencement, l'Église a eu pour 0 règle d'enseigner la vérité, et d'appeler ensuite l'Écric< ture en témoignage de son enseignement; la première a erreur des hérétiques a été de négliger cet enseignement a et d'entreprendre xme œuvre dont ils sont incapables, <f celle de se former un corps de doctrines des parcelles de « vérité qui se trouvent dans l'Écriture. L'insuffisance d'une « étude individuelle de l'Écriture , comme moyen d'arriver a à la connaissance de toute vérité qu'elle renferme , parait « dans ce fait : Que les symboles et les doclewts clvox^^^ ^c
a les expliquer ont toujours été établis d*en haut; et que la a discordance des opinions a toujours existé là où cette et institution divine a manqué '. »
Donc , s'attacher à TÉcriture en rejetant l'autorité traditionnelle de l'Église , c'est aller contre l'Écriture , qui consacre cette autorité , et qui a été originairement composée et a toujours été transmise comme devant marcher sous la garde de la tradition.
Ainsi y en principe , dans la foi protestante y on peut dire que le fondement repousse l'édifîce.
III. Mais c'est en fait surtout que l'Écriture se retourne contre le protestant ; et devient pour lui la source des plus désolantes difQcultés.
Qui est-ce qui lui garantit que le livre qu'on lui met dans les mainS; sous le nom de Bible, est réellement le corps entier et exact des saintes Écritures? qu'il est canonique ^ qu'il est inspiré , qu'il est divin? Qui lui assure que la version latine , que nous lisons sous le nom de VulgaU , est une version pure, et conforme au texte original? Que dire ensuite des mille versions faites dans les langues vivantes? Combien non-seulement d'infidèles , mais d'empoisonnées , le siècle de la réforme en a-t-il versé dans le monde t et avec quelle facilité ne peut-on pas , d'un trait de plume et dans l'ombre de la composition typographique , substituer ou détourner im mol, un tour de phrase, une ponctuation, et par là changer du tout au tout les dogmes et les préceptes les plus essentiels? Les rapports de la Société biblique constatent qu'un grand nombre de versions , déjà distri-
' Les Ariens du quatrième siècle , par M. Newman, p. 49. — Tant de
boune foi deyait ramener le célèbre docteur à Finstilution divine. Depuis
notre première édition , M. Newman a fliit abjuration puMique de Iliérâie.
hV PROTESTANTISME. 225
buées parmi les peuples qu'on voulait convertir au Chrisdanisme , ont été , autant que possible , retirées de leurs mains, à cause des absurdités , des impiétés et des innombrables erreurs qu'elles contenaient'. Comment poiurait-il en être autrement , alors que nous voyons que la falsification des textes a été érigée en système par les chefs de la réforme , lesquels ont établi et pratiqué que lorsque le texte ne s'explique pas clairement, et qu'il s'agit de réfuter rÉglise romaine , « on peut ajouter ou retrancher à la paa rôle de Dieu •? » Enfin , qu'on juge de la difficulté de s'y reconnaître , par cette table des matières d'un ouvrage protestant, intitulé Nouvelle et satisfaisante méthode d'établir y autorité canonique du Nouveau Testament : — !• Que la tâche d'établir l'autorité canonique des livres du Nouveau Testament est pleine de graves difficultés; 2"* que c'est un sujet d'une extrême importance; 3® qu'un grand noinbre de chrétiens ne sont pas en état d'articuler une seule raison pour justifier la croyance où ils sont que les livres du Nouveau Testament sont canoniques; 4* qu'il existe peu d'ouvrages sur cette matière ^.
Que feront les Protestants en présence de ces difficultés? Le voici ; c'est un ministre Protestant qui parle : — c Ils
' NViseman , Confér. sur le ProtesL,!, p. 146.
* Ainai, lorsque LuUier cooçat le dessein de prêcher la justification par la foi seule y trouTantdans le texte, V homme est iust\/lé par la foi, û ajouta le mot seule. Zwingle » ayant à enseigner la présence /^ra<it;e du Christ dans le sacrement, et trourant que le texte, Ceci est mon corps, ne s'y prétait pas , imagina, à la place du mot est, de mettre le mot signifie. De même, pour la légitimité du mariage des prêtres , avant la réforme, le texte disait : Ne sommes-nous pas libres de mener avec nous due femme , qui est notre sœur? ( I Corinth., ix, 5. ) Maintenant on lit, dans plusieurs Bibles prolestantes : Ne sommes-nous pas libres de mener avec nous vw ÉPOcsB, qui est notre sœur ?î/Ui,f€ic.
3 Ce traité est du rérércnd Jeremiah Jones » édiibîiO\lo\^«iVVV\»
226 CUAPITAE XIII.
a se contenteront des traductions les plus approuvées...; « en cas de doute, ils (les simples fidèles, les ignorants, « les enfants! !!) pourront comparer les versions faites par « des docteurs de différents partis. . . : quoiqu'elles ne soient « pas toutes également fidèles et exactes (il peut donc y « en avoir d'infidèles, d'inexactes !!I), il n'en est pointant K aucune si défectueuse que l'on n'y trouve suffisamment « ce qui est nécessaire à la foi et à la piété'. »
No vous récriez pas contre l'absurdité de ces expédients, et ne les imputez pas au ministre, mais à sa doctrine. C'est une conséquence forcée du Protestantisme , de laisser ses partisans dans le dénûment le plus complet de toute autorité dirigeante et enseignante. Autrement, pourquoi auraiton quitté l'autorité catholique, la plus imposante do l'univers, si c'eût été pour subir le joug de toute autre autorité? Ce serait une autre absurdité, non moins forte que la première*.
' Jacob Vernel, Instr. chrét.y 1. 1, liv. III, chap. vi.
3 a 11 n'est plus aujourd'hui, dans les Églises réformées, dMiommes éclairés «1 et impartiaux — disait le pasteur Vinet dans une assemblée de pasteurs, <« et au grand applaudissement de tous ceux-ci , — qui ne reconnaissent « que, du moment où ils admettent une autorité dogmatique en dehors de la « révélation , ils devraient aller grossir les rangs de TÉglise catholique. »
R Ou le Catholicisme ou un cercle vicieux manifeste , — ajoutait un autre « pasteur, — tel est le dilemme contre lequel vient échouer tout système « protestant qui établit une autorité humaine dans l'Église , en fait de doc- « trine. Le système romain est tellement logique et lié dans toutes ses « parties, qu'il faut n'en rien admettre , ou Fadmettre tout entier. »
« Cependant, — leur objectait un troisième pasteur, — à quel âge est-on « appelé à la confirmation du vœu du baptême? à seize ans. Or, je vous le n demande : est-ce en vertu du libre examen, ou sur Tautorité que nous « nous engageons alors? » — a Notre Église vaudoise, ajoutait un autre, est « une Église école, composée d'enfants en intelligence. » {Bulletin des séances de la délégation des classes en 1838, p. 5, 7, 99.) De curieux extraits de ce Bulletin de Tanarchie protestante nous ont été donnés dans un petit livre trop peu connu, et que nous recommandons à tous ceux qui veulent ôtrc
Entre ces deux absurdités inévitables ^ ou de constituer chaque fidèle juge obligé de Tauthenticité littérale et de la divinité du livre qu'il a dans les mains, ou de lui imposer Tautorité banale de la coutume , variable à rinfini selon les sectes, les temps et les lieux, après lui avoir fait quitter la grande autorité qui ne connaît ni sectes, ni temps, ni lieux , c'est cette dernière absurdité dans laquelle tombent par le fait les protestants , tant la nature et la raison veulent une autorité! « Certes , il est étrange, s*écrie à ce « sujet un protestant fameux, de nous voir condamner, a comme de tous les actes de papisme le plus injurieux « pour la Divinité, le principe de l'autorité de l'Église « devenue la règle souveraine dé la foi; et, en même or temps, admettre nous-mêmes une règle identique ; avec « cette seule différence que les papistes croient à l'É- « criture comme h la parole de Dieu, sur la foi de leur a Église, et que nous y croyons, nous, sur la foi de la a nôtre. Il faut qu'on se l'avoue : il y a dos milliers « d'hommes qui professent le Christianisme et nourrissent a une haine violente contre ses ennemis, d'après les mômes a principes, honteux et corrompus, sous l'influence desquels a les Juifs haïrent et crucifièrent le Christ. On doit être, a disent-ils, de la religion de son pays : tout homme qui a professe une croyance opposée est digne de reproche. Us (( sont nés et ont été élevés dans ce culte (c'est là en effet a laseuleraisondela foi protestante). Si ces gens-là étaient a nés et avaient été élevés dans la religion de Mahomet, ils a seraient aussi zélés pour l'Alcoran. C'est donc le hasard,
complètement édifiés sur ce sujet ; en Toici le titre : la Religion du cœur considérée dans ses rapports avec les confessions de foi, en réponse à M. le professeur Alexandre Vinet,par Vabbé de Baudry; Pari», l^"- San ; Lausanne , Ducloux , tSiO.
998 CHAPITRE XllI.
« et non la supériorité de leur instruction ; qui fait la difa férence*. »
Hais c'est de plus près encore que le Protestantisme est convaincu d'inconséquence; dans son attachement exclusif aux Écritures.
Le catholique y qui ne prend pas TÉcriture pour fondement exclusif de sa foi, a par cela même un ferme motif de croire à Tauthenticité et à la sainte inviolabilité du livre des Écritures qui lui est offert par l'Église. Pour lui, c'est vraiment un livre sacré , et qui se présente comme seul entre lous les livres, par la prérogative dont il n'a cessé de jouir d'être l'objet de la vigilance et de la fidélité d'im dépositaire infaillible institué par Jésus-Christ lui-même, et qui ne peut, hmnainement parlant même, avoir été trompeur ni trompé, tant est tout à la fois imiverselle et compacte la société qui le constitue. — Il y a du reste pour le catholique, en faveur de ce livre , un argument bien simple , et que nous empruntons à Tertullien : L'Église catholique , qui , avant toutes les hérésies, et dès le commencement, a été en possession des Écritures et s'est formée avec elles et sur elles, n'a eu aucun intérêt à les altérer, mais bien plutôt à les conserver intactes , et à les défendre contre les altérations des hérétiques, qui voulaient .les détourner à leur nouveau sens, a Ce que nous sommes, disait Tertullien aux hérétia ques, les Écritures le sont, et dès leur origine. Nous a sommes chrétiens par elles, avant qu'il y eût rien qui nous « fût contraire, avant que vous eussiez pu les altérer. « Toute altération a pour principe la haine et l'envie , né- « cessairement postérieures et étrangères à l'objet altéré. « Ainsi im homme sensé ne pourra jamais se persuader a que nous , qui sommes nés avec les Écritures , nous les
'Richard Baiter, cité par Wiseman , 1. 1^ p. 131.
«( ayons corrompu6B plutôt que nos ennemis* qui sont \e- « nus après elles*. »
Tels sont les fondements de la confiance du catholique dans rinconruptibilité et dans la divinité des Écritures.
Quant au protestant , non-seulement ces fondements de confiance lui échappent , mais ils se tournent en sujets de défiance tels, qu'il doit rejeter le livre des Écritures comme le plus suspect de tous les livres.
Et d'abord le Protestantisme, ne tenant originairement les Écritures que de l'Église catholique, qui en était dépositaire depuis quinze siècles*, doit se défier au plus haut degré de leur intégrité , précisément parce qu'elles ont passé par les mains de cette Église , et qu'elles y sont restées si longtemps. N'ayant pas foi dans l'infaillibilité du dépositaire, il ne peut avoir foi dans l'intégrité du dépôt. Croyant au contraire que l'Église catholique est une Babylone corrompue, un Antéchrist, en qui tout est souillé , tout est perverti de fond en comble , il ne doit regarder qu'avec horreur tout ce qui vient d'elle , et ne peut lui emprunter le livre des Écritures sans y voir à chaque ligne , à chaque mot, les traces de l'altération. Cependant, par la plus insigne de toutes les inconséquences, il croit à l'intégrité, plus que cela, à la divinité des Écritures, alors qu'U ne peut y croire que sur la parole de cette Église dont cependant il rejette l'autorité; il fait le fondement de son amour et de sa foi
> Tertull., de PrâUcripL, $ xixyiu.
* n Nous reconnaissoiis, écrivait Luther, qaedans le Papisme est la vraie •^Écriture sainte..,, n faut bien que nous leur accordions ce qui est vrai : « dans le Papisme il y a la parole de Dieu , la mission apostolique , le vrai « baptême , le vrai sacrement de Fautel , la vraie clef pour la rémission des « péchés, le vrai catéchisme... Et quant à VÉcrituré Mainte et à la chaire . « c'est de lui que nous les avons pris : sans lui , qu'en saurions^iousî » ( Tome IV, Wittenbeif, r M7, b, etc. )
230 GUAPITRIi; }UII.
de ce qui est Tobjet de sa défiance et de sa haine, et il tombe par là sous les coups de cette argumentation pressante de saint Augustin : « Choisissez ce que vous voudrez : « si vous me dites, Croyez aux catholiques, les catholiques a m'avertissent de n'avoir en vous aucune foi; si, au cona traire , vous me dites , Ne croyez pas aux catholiques, a alors à quel titre me forceriez-vous, par l'Évangile, à la a foi du manichéen , puisque si j'ai cru à l'Évangile, ce <c n'a été que sur la prédication des catholiques? Peut-être « vous oserez ajouter : Vous avez bien fait de croire aux a catholiques, lorsqu'ils louent l'Évangile ; mais vous avez a tort d'ajouter foi à leurs discours, lorsqu'ils blâment le a manichéen. Me croirez- vous donc assez insensé pour me « soumettre, sans recevoir de votre part aucune bonne « raison, à croire ce que vous voulez, et à ne pas croire ce a que vous ne voulez pas'? »
Que si le protestant se voit ainsi accablé par l'inconséquence de sa foi aux Écritures considérées dans leur source catholique , quel nouveau sujet de défiance ne doit-il pas trouver dans les accidents qu'elles ont courus, depuis que, détachées de cette source, elles ont été jetées sans contrôle par le Protestantisme dans le monde de la publicité la plus vulgaire, et qu'elles y ont été, depuis trois siècles, continuellement polluées par les passions?
Les Écritures doivent lui apparaître ainsi doublement suspectes et dans leur source et dans leur cours : d'abord, parce cju' elles viennent de l'Égiise catholique; ensuite, parce que, dans le Protestantisme, elles ont été foulées, pliées , faussées , profanées par mille sectes ardentes , qui se les ont tour à tour opposées sans contrôle , et en ont fait le champ banal de leurs divisions.
' Augustf Bpiit.fundam,, c. t, éd. Frob., p. il».
Ainsi, en rejetant Tautorilé de TÉglise pour s'en tenir à Tautorité de l'Écriture, le protestant a, par cela même, porté un coup mortel à cette dernière autorité ; il Ta brisée en nous l'opposant, et il s'est ôté à lui-même tout fondement raisonnable de sa foi en Jésus-Christ.
IV. Mais les difficultés sont loin d'être épuisées. Nous n'avons parlé que de l'intégrité matérielle et de la canonicité des Écritures : que sera-ce donc de leur interprétation?...
Voici, en effet, que ce livre des Écritures tel quel est un livre fermé , et comme n'existant pas pour la plupart des hommes. Le commun des hommes , les pauvres , les petits , les ignorants , tous ceux dont la pensée est restée inculte , et dont Vintelligence est plongée dans les soucis des affaires , dans les fatigues et les travaux du corps , ou ne savent pas lire les Écritures, ou ne peuvent pas les comprendre, ou enfin n'ont pas le calme et le loisir nécessaires pour s'élever à la sublimité de leurs enseignements, et en extraire un symbole de croyance et im code de morale. Pour cette immense multitude , on peut dire qu'il n'y a pas d'Évangile. Dira-t-on qu'ils peuvent se le faire lire et se le fdre interpréter? mais alors ils ne prendront plus pour règle de leur foi le livre des Écritures interprété par leur sens privé (règle fondamentale du Protestantisme), mais l'opinion , la façon de lire et de voir et d'interpréter d'un étranger, dont rien ne leur garantira la fidélité et la rectitude, 6t encore moins V infaillibilité , sans laquelle il ne saurait cependant y avoir de foi.
Le Protestantisme ne peut échapper à son propre principe , qui est toujours là , derrière lui , et le pousse à chaque instant à l'absurde. Nulle mtoriUl tel est le cri de ^orrc
38â cuAPiTaK xiu.
qu'il a fait entendre en se séparant de TÉglise ; V Écriture, et rien que V Écriture, interprétée par le sensprivil « Jea tons de côté , disait Luther, tout ce vieil échafaudage de a Tancienne orthodoxie , des écoles de théologie y de Tauto- « rite des Pères, des Conciles, des Papes, du consentement « des siècles : n'admettons rien autre chose que l'Écriture (c sainte ' , mais sous la condition que nous aurons le droit a de l'entendre ainsi que nous l'aurons interprétée. » — Hais alors à quoi servent vos synodes, vos confessions, vos congrégations, vos prêches? — A rien de décisif pour la foi , répond Calvin : « Que les synodes et les congréga- « tiens , dit-il , décident comme il leur plaira de décider, «f Si vous n'êtes pas de leur avis, demeurez dans le vôtre, a et vous n'en serez pas moins un véritable enfant de l'Éa glise réformée. » — Quelle^est donc la règle infaillible de la foi? — On l'a déjà dit, V Écriture interprétée par h sens privé. — Mais ceux qui ne savent pas l'interpréter?
— Tout le monde doit savoir l'interpréter. — Mais ceux qui ne savent pas lire ? — Tout le monde doit savoir lire.
— a La Bible est la charte du chrétien , écrivait naguère <c un ministre protestant ; il doit donc la connaître pour a pouvoir en observer les préceptes; il doit, par consé- « quent , la lire et l'interpréter. S'en remettra-t-il pour cela « au jugement d'autrui? et pourquoi? et qui lui répond que « cet interprète juré ne se trompe pas et ne le trompe pas*? «r U n'est nullement question dans la Bible de tribunal établi a pour l'expliquer et la commenter'. Elle commande à
* £h! mais FÉcritiire sainte que tous admettez p par qui tous est-die garantie, si ce n'est par cette autorité des Pères , des Conciles, des Papes, et ce consentement des siècles qae tous rejetez?,.» Sans eux, oomme TOUS TaTez dit Tous-mème , qu*en sauriez-vous ?
* Lh ! mais alors pourquoi 6t«-Tou8 ministre ?. . . Autre iaconséquABOt. ^ Cest ce que nous allons revoir dans mi instant.
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« tous, et non à quelques-uns seulement , de la lire et de a l'étudier'. »
Quelle absurde mais inévitable exigence ! ! ! Faute de pouvoir y satisfaire , voici donc que des populations entières sont frustrées de Timposant secours de renseignement catholique , qui repose sur le témoignage des Écritures ellesmêmes , sur le consentement des siècles , sur l'autorité des Papes , des Conciles , des Pères , des Apôtres , de Jésus- Christ ;... et cela, pour subir le joug de Vinfaillihilité factice du premier prédicant sans mission , qui s'élèvera à quelques pieds de terre au-dessus de la foule de ses auditeurs! Quelle inconséquence!!! Et sur qui tombe-t-elle? Sur les pauvres I c'est-à-dire sur la fleur du troupeau de Jésus-Christ. Les pauvres sont évangélisés , disait ce divin Maître pour caractériser sa mission : les pauvres ne sont pas évangélisés , peut-on dire pour stigmatiser l'hérésie , qui fait consister toute règle de foi dans V Écriture seule, interprétée par le sens privé. Tandis que, dans l'Église catholique , le plus humble habitant des campagnes élève son intelligence au même symbole qui captive le génie d'un Bossuet et d'un Pascal , et boit la Vérité à la même coupe que les savants et les rois ; le pauvre protestant erre à l'aventure, suivant l'opinionindividueUe du premier venu qui, une Bible ou un simulacre de Bible à la main , se donnera pour interprète de la Divinité : ici , croyant à la présence réelle; là, n'y croyant pas; ailleurs , doutant de la nécessité des bonnes œuvres ; plus loin , hésitant même dans sa foi en Jésus-Christ, selon le prédicateur, le temps, le lieu, la circonstance, et partout chancelant et incertain sur ce qui devrait être l'appui inébranlable de ses mœurs, la règle
• M. Nicolas, ministre protoiUiit. ( Cûwrrier de la Haelle, rérricr