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23i GUAPITIIE XllI.
de sa foi , le reftige assuré de ses labeurs et de ses souffrances. Laissons-le parler lui-même , et venir confirmer par ses doléances la juste pitié dont il est Tobjet : a Quel n'est « point notre malheur, disait Tun d'eux au conseiller de « chancellerie de Leyser, quel n'est point notre désespoir, a à nous autres pauvres habitants des campagnes , d'en- « tendre tous les blasphèmes qu'on lance contre notre a sainte Religion! Nous ne savons plus , dans nos calami- « tés , ce que nous devons croire et espérer. Nos ministres « même ont perdu tout droit à notre confiance, puisqu'ils c< tiennent dans les sociétés un langage tout différent de cc- (c lui de la chaire , en nous traitant d'imbéciles qui man- « quent de force pour supporter la vérité '. ©
' M. Jacobi, auteur protestant, dans Touvrage intitulé Qui dois-je croire el espérer pour le repos de mon dme ? Zelle , 1791, p. 22 et 23. — « Le • Christianisme , dit M. de Chateaubriand, commença chez les hommes par « les classes plébéiennes , pauvres et ignorantes ; la foi monta peu à peu n dans les hauts rangs , et s^assit enfic sur le tri^ne impérial. Le Protestan- « tisme suivit une route opposée. Les deux empreintes de ces deux origines n sont restées distinctes dans les deux communions. Le Protestantisme n^a « jamais été aussi populaire que le culte catholique ; de race princière et «patricienne, il ne sympathise pas avec la foule. Sa bonté tient plus de la K raison que de la tendresse ; il vêt celui qui est nu , mais il ne le réchauffe « pas dans son sein ; il ouvre des asiles à la misère , mais il ne rit pas et ne « pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects; il soulage Tinfor- « tune , mais il n*y compatit pas. Le moine et le curé sont les compagnons « du pauvre : pauvres comme lui , ils ont pour leurs compagnons les ran trailles de Jésus-Christ; les haillons, la paille, les plaies, les cachots, n ne leur inspirent ni dégoûts ni répugnance ; la charité en a parftimé Tin- « digence et le malheur. Le pasteur protestant abandonne le néoesdteax sur « son lit de mort; pour lui les tombeaux ne sont point une Religion, car « il ne croit pas à ces lieux expiatoires où les prières d'un ami vont délivrer « une âme souffrante : dans ce monde , il ne se précipite pohit au miiiea n du feu , de la peste ; il garde pour sa famille particulière ces soins aiTeo- « tueux que le prêtre de Rome prodigue à la grande famille humaine. » / Éludes historiques, t. IV, règne de François I«'. ) ~ S'il mutait pennif d'ajouter un moi à ce beau morceau , \e dVn^ <\^« deux causes entre mille
DU PBOTfiSTAMTlSM£. 235
Mlonsplus loin; montons dans ces sociétés ^i ont plus de force pour supporter la vérité. Là, que voyons-nous? Uue devient cette vérité , n'ayant toujours d'autre critérium que l'Écriture, interprétée ^ar \e jugement particulier? Les habiles auront ou croiront avoir le texte de la loi; mais le sens? Ce n'est pas dans la lettre de l'Écriture que rÉvangile consiste, c'est surtout dans le sens qu'on lui doit donner; et de là vient qu'une méchante interprétation, dit un Père de l'Église , change l'Évangile de Jésus-Christ en l'Évangile d'un homme ou en l'Évangile d'un démon. La foi ne se contente pas de la probabilité , il lui faut l'infaillibilité; or, l'infaillibilité de la révélation nous serait fort inutiJe sans J 'infaillibilité de l'interprétation; il nous servirait peu d'être sûrs que la révélation ne peut nous tromper, si nous n'étions pas sûrs en même temps que nous prenons dans le véritable sens le texte de la révélation ; faute de cette infaillibilité , de cette certitude , on reste nécessairement dans la sphère des opinions, sans pouvoir s'élever jamïds juqu'à celle de la foi. — Cela posé, d'où les protestants tireraient-ils cette certitude ? Qui garantira à chaque lecteur protestant que le sens qui lui apparaît dans tel passage de l'Écriture est le seul exact; que lui seul rencontre la poiate si fine et si déliée de la vérité, et que tous les autres en dévient? Une des paraboles les plus claires de l'Évangile est sans contredit celle de l'injuste administrateur domestique, qui se trouve en saiut Luc, chap. XVI. Eh bien! le croira- t-on? le docteur Thiess a compté quatre^ingt-cinq explications difierentes de cette
reudront le Protestantisme éterneUement it\fécond : 1* le mariage de ses niinistres ; 2® la priYation de V Eucharistie : pour être tout à tous, il faw* Il être qu'à tous ; pour avoir la Charité dans les entrailles , il faut l y Illettré.
parabole, et cent cinqtMnte sur un verset d'une épltre de saintIPaul '. Quel argument en faveur de la nécessité d*uii tribunal juridique et universel , venant interposer son autorité, et une autorité infaillible, entre tant d'avis divers ! et combien Staudlin avait raison de dire que si Jésus-Chritt est Dieu, il doit avoir nécessairement songé à empêcher qw le sens de sa révélation ne fût pas abandonnée Varbitraire d'un jtigement subjectif 1
Les lois humaines , beaucoup plus simples , beaucoup plus précises, portant sur des objets plus sensibles et plus usuels, ne peuvent se passer d'une magistrature qui les applique et les protège ; et elles n'obtiennent encore , par ce secours, qu'une infaillibilité factice d'interprétation que la diversité de la jurisprudence dément tous les jours : à combien plus forte raison la loi évangélique, toute spirituelle, toute mystérieuse , ayant dans chaque lecteur, dont elle froisse l'orgueil et les passions , un ennemi intéressé à la plier à sa guise, a-t-elle besoin d'un tribunal qui soit le centre de son unité, l'oracle de sa vérité, le sanctuaire de sa sainteté! Lo livre s'animera- t-il lui-môme pour se défendre contre l'ignorance et la passion de son lecteur, lui cachant ce qui le scandalise et l'égaré, lui désignant ce qui doit le blesser pour le guérir, le tirant d'embarras entre deux sens et souvent deux textes on apparence contradictoires ; lui déroulant toute la chaîne du dogme , lui opposant la borne du précepte, resserrant ou étendant celle du conseil? Chaque protestant trouvera-t-il en lui un génie familier, im esprit infaillible et toujours présent, qui l'assistera dans ses recherches, et lui inspirera sumaturellement la vérité? On a osé le prétendre ; oui , on a osé soutenir que ce se-
*I>e rjncompatibilité de la puissance spirituelle et prqfàne, p. 17, uote î4.
cours miraculeux qu'on dénie au corps entier de rÉglise catholique, Dieu l'accorde à tout homme en particulier; que rÉglise peut bien se tromper en expliquant TÉcriture, mais que le simple protestant ne peut pas se tromper. Ne voit-on pas, dans une semblable proposition, quelque chose de plus que de l'orgueil? Et cependant remarquez que le protestant est obligé d'en venir à cette extrémité. Pour éviter d'y tomber, quelques-uns ont rejeté cette prétention à Vinspiration individuelle , et se sont bornés à la raison fuiturelle , comme suffisante pour interpréter l'Écriture , et en tirer toute vérité; mais, par là, ils sont tombés dans une flagrante contradiction ; car qui dit révélation dit connaissance surnaturelle de la vérité, connaissance qui échappe dès lors à la raison naturelle, qui la dépasse. La raison toute seule ne pouvant admettre que ce qu'elle comprend, c'est faire table rase de tout mystère, de toute révélation, que de les soumettre à la seule raison. Toute loi doit être interprétée identiquement dans le même esprit dans lequel elle a été conçue, lorsque l'interprétation prétend à l'infaillibilité : il faut donc , ou rejeter l'inspiration dans les Écritures, ou l'admettre dans leur interprétation ». Ainsi, soit qu'il prétende personnellement à l'inspiration , après l'avoir déniée au corps entier de l'Église , soit qu'il n'invoque que sa seule raison , comme interprète des vérités qui la dépassent, le protestant tombe également en contradiction*.
I (Test la Don-admiMkm de ce prindpe qu'un protestant d^à eité , Staud- Un , traite àHnconsëquenee. Voir ci-dessos, p. 210.
* Leprofeaseur Yinet, qui , ainsi que nous l'avons va , exclut toute autorité interprétative , comme une inconséquence des plus choquantes et des pins Incompatibles avec le principe du Protestantisme, lait néanmoins lui- BêBie on tableau des plus éloqnoiU des dangers de rinterpréUtion indiTididte.9oasmieldto|iiiM,cetabtoineilkracwiiaB&T f^kiBMi^»^ -^V"^
238 CHAPITRE Xllt.
Mais surtout il est hautement démenti par Texpérience. II est évident, en effet, que si chaque particulier trouvait en lui-même la source de l'infaillibDité pour bien expliquer rÉcriture , cet avantage étant commun à tous les protestants , il ne pourrait y avoir parmi eux de différence de
« parole de Dieu ne peut sans doute avoir qu'un sens en elle-même; mail ' « elle en aura mille dans Tesprit du lecteur... On ne cherche pas , en efiet, (c dans la Bible toute la Térité, mais la yérité qui agrée et qui flatte : chaom n se jette sur sa proie; riche etsplendide proie, car même les Tentés parn tielles ont dans la Bible une beauté qui en ferait de belles erreurs , et l'an- « torité du livre leur donne une consécration imposante. On abonde dans « le sens de la yérité qu^on a choisie ; on exclut ou Ton néglige celles qoi « la complètent en lui faisant contre-poids ; on ne voit dans la Bible que ce (c qu'on veut; en sorte que, dans le fait, cliacun a sa Bible, soutient en son « nom et tire de son texte les erreurs les plus antibibliques ; en sorte que « les caractères, les inclinations, les hommes qui diffèrent entre eux le plus a profondément, se réclament tous ensemble de la Bible, et que le même « étendard flotte sur deux armées rivales. Celui-ci voit dans TÉvai^ a Dieu descendant jusqu'à l'homme , lliomme élevé jusqu'à Dieu par le « mystère de la croix ; d'autres y voient Thomme auteur de son propre salul « par Paccomplissement des préceptes d'une morale pure ; pour d'antres n encore le Christianisme n'est qu'une doctrine sociale , ou la forme trann sitoirc d'une révélation qui se continue , ou la philosophie du genre bun main se symbolisant dans une vie et dans une mort réelles ou fictives : n que sais-je? Tous les oiseaux de l'air, depuis l'oiseau de la nuit jusqu'à K l'aigle ami du soleil , font leurs nids dans les rameaux de cet arbre im- « mense. On n'est d'accord que sur une chose : c'est de chercher dans la n Bible, non les idées de la Bible, mais la seule autorité irrécusable pour • les idées qu'on a , et qu'un nom d'homme ne protégerait pas assez. Cest « ainsi qu'on se joue (et qui est-ce qui en est tout à fait innocent?) de n Tuniciue sens de cette immuable parole. »» ( L'Église ci les Confessions de foi f p. 29. )
Vinct , cet esprit si droit et si élevé, ce cœur si honnête, que le Protestantisme , dont il fut l'honneur, ne saurait trop regretter, nous donne ici unn grande preuve de sa sincérité, et en même temps de Vimpossibilité logique dn Protestantisme. Nous venons de voir avec quelle éloquente vérité il dénonce les funestes conséquences du libre examen. Précédemment nooi l'avons entendu déclarer lui-même que, du moment où on admet une auUh rUé dogmatique quelconque, il n'y a plus de raison pour ne pas aUft grossir les rangs de P/içUse catMiaue. Et aiiiai« ni le lUire exameD^il
sentiments touchant Texplication de TÉcriture. Or, qui ignore leurs divisions et leurs contestations à ce sujet? Puis donc qu'ils sont si partagés sur le sens de l'Écriture , ne faut-il pas nécessairement que les uns ou les autres se trompent en Texpliquant? et par conséquent n'est-il pas évident que ce n'est pas chaque particulier qui a le don de l'infaillibilité pour expliquer sûrement l'Écriture?
C'est ici que l'argument des variations survient avec un avantage décisif. Qui ne serait ébranlé du contraste que présentent à cet égard le Catholicisme et la Réforme? Sur tous les points de l'espace et du temps, partout où vous trouverez des catholiques , interrogez-les , et vous verrez sortir de leur bouche Je même symbole, la môme foi, la même espérance, le même amour. Spectacle imposant , et bien fait pour convaincre les âmes droites! Saint Ambroise pourrait aujourd'hui reparaître, et répéter, à la grande édification de son peuple, les homélies qu'il prêchait autrefois dans la cathédrale de Milan; saint Chrysostomo pourrait, dans la basilique de Saint-Pierre à Rome, en présence du Saint-Père et du sacré collège , exciter de nos jours le môme enthousiasme que le peuple d'Antioche exprimait en l'écoutant, et prononcer avec assurance tous les discoiu^s où il explique si nettement la doctrine de l'Église sur le sacrement de nos autels. Il est très-remarquable, en effet, que nos prédicateurs modernes, quand ils veulent exposer le dogme et traiter la morale, interpréter, en un mot, les
Pautorité, les deux seuls critérium possibles cependant, ne lui paraissent admissibles dans le Protestantisme. En yérité, la sincérité peut-eUe aller plus foin , si ce n*est qu'elle aille jusqu'à Tabjuration d^une hérésie à laquelle on enlère ainsi soi-même tout fondement? Et peut-on expliquer après cela la persistance de Vinet à y rester, autrement que par cette mystérieuse irapuissance de la raison à franchir toute seule le pas de la fol, alors même qn 11 (st commandé par la logique?
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H wt éTideot, e ^ ,>-"'^-^ P*^^^»" '**"^ en luiHDÔme ' '^ j^X,,>« <*« ^'^^^- ^'^ querl'Écritur '^SS'*'^''''''""''^' *' ^* P''ésence testants, Un îJ^ÎP^^Ï^''^^^' *I"^ "''"^ ""''* ^'^Lf'^^fgpnta dea hommes ne peuvent . pvote de Di ,^**'5«*'^„rtportion d'étendue et de durée
j^eii y'*V''''!^iiù''p''f'Bt de plus propre à faire res-
!ii«w ^"^-^ ^fl/e spectacle des variations delà Ré-
^ , l"^/^ auiourd'ii.\û, venait au monde et prêchait
■ i> cor ^f^^^^inne , il ne serait plus compris ; les uni-
■l>»'"> Jî'fJ^iantea l'accueilleraient avec froideur; les
'ta' ^^iîî nouvelle exégèse le regarderaient avec mé-
a f ^r^liomnie impétueux, à l'aspect des chaiigemenl<i
", >^(janB la Réforme, ne pourrait pas contenir sa cn-
7 ^^Cïlvin, d'un autre côté, apparaissait ù Genève, il
l^gsaf^ié; qucdis-je! on le qualifierait de mé(/iOfiifirf;
^donnerait le nom de momier, et il n'aurait rien de
^ è foire que d'en sortir au plus tOt. Mais qu'avons-
^ besoin do ces fictions ' î Écoutez plutôt le Protestan-
^parlant do lui-même ; o Je vois les nôtres, disait Théo-
, dore de Bèze, errer à la merci de tout vent do doctrine,
f et, après s'ôtre élevés, tomber tantôt d'un côté, tantôt do
I l'autre. Ce qu'ils pensent aujourd'hui do la Religion , tu
( pexis. le savoir ; ce qu'ils penseront demain , lu ne pour-
• Il n'j a de fiction dan» tout ceci que la lAipparitîon vivante île Calvis; MF quant k l'ostraclBinc qui l'atlcudrall , il vient de lui lïtre inOifié en ciïi&e fu lo rejet de «a atalue. (Voir le rapport de M. le comte <le Srllnu «or lippe) par lu: fait k aca corcliHJoiuuirei , t l'occasion dn troisième JuliUé 4* la Réturme genevoise en ISSB..) Mais si Genève a retusÉ une statue > Olvin , en manclie elle en a «levé one k J,-J. Rousseau ; n il Tant conveitr
DU PROTESTANTISME. S4l
« rais ra£8nner. Sur quel point de la Religion les Églises k « qui ont déclaré la guerre au Pontife romain sont-elles « d'accord? Examine tout, depuis le commencement jus- « qu*à la fin ; à peine trouveras-tu une chose affirmée par c Tun d'eux, qu'un autre aussitôt ne crie à Timpiété'... d — a Si le monde dure encore longtemps, disait Luther c lui-même effrayé de son propre ouvrage , il faudra de « nouveau , à cause des interprétations diverses que Ton « fait maintenant de l'Écriture , recevoir, pour conserver a l'unité de la foi, les décrets des Conciles, et nous y réfua gier *. . . » — La suppression de l'autorité du Pape a semé «r dans le monde des germes infinis de discorde , écrivait a pareillement PufTendorf ; comme il n'y a aucune autorité a souveraine pour terminer les disputes qui s'élèvent de a toute part, on a vu les protestants se diviser entre eux et « se déchirer les entrailles'... » — Écoutez encore ce que Capito , théologien du parti de Luther, et outre cela ami intime de Bucer et de quelques autres calvinistes , écrivait à Farel : « Comme on a enlevé tout crédit au clergé , t il est naturel que tout aille sens dessus dessous. Je ret< connais les grands dommages que nous avons causés à « l'Église , en rejetant avec tant d'imprudence et de précic pitation l'autorité du Pape. Le peuple maintenant est « sans bride et sans frein; chacun crie maintenant : J'en « sais assez^ pour me conduire; puisque j'ai V Évangile Pi pour trouver Jésus-Christ et sa doctrine, qu'ai-je 6e- « soin de ton secours*?.,. » — Tant il est vrai, comme le dit fort bien Montaigne , « qu'il ne fault pas laisser au
' Th. de Bèie, Bp. odÀndream.
* Luth., Ep, ad Zwinglium.
* PuCr., de Monarehia Pcmti^kU romanL
4 Gtpit.y Bp, ad JPtotvf. v v
a jugement ae chascun la connoissance de sondebvoir; il a le lui fault prescrire , non pas le laisser choisir à son a discours; aultrement, selon Timbecillité et variété infinie a de nos raisons et opinions, nous nous forgerions enfin a des debvoirs qui nous mettroient à nous manger les uns a les aultres. »
Cette conclusion de Montaigne n'a rien d'hyperbolique , appliquée au Protestantisme. Aux raisons que nous en avons déjà données , il faut en ajouter une qui mérite un développement particulier.
Il suffit d'ouvrir le livre des Évangiles pour se convaincre que jamais ceux qui l'ont écrit n'ont eu en vue d'en faire un symbole de doctrine et un code de morale explicites, complètement définis, et pouvant se suffire à eux-mêmes, dans les mains du commun des lecteurs. Tant s'en faut! il n'y a rien de précis , de formulé , d'articulé , à cet effet. C'est un récit où se déroulent quelques actes de la vie du Sauveur et ses paroles , tels qu'ils se sont produits dans le cercle de temps , de personnes et de lieux , où cette vie mortelle s'est écoulée. Les instructions et les préceptes s'y trouvent semés à l'aventure , et entrelacés avec ime multitude de faits qui en circonstancient le sens; cachés souvent et déguisés comme à dessein sous des figures et des paraboles qui en déconcertent l'intelligence et qui en réfractent en quelque sorte la lumière, ils semblent attendre que le même esprit qui les y a déposés vienne les en extraire et les expliquer, selon la diversité des cas. La vérité n'y est qu'en germe : c'est comme im divin programme se rapportant à un enseignement préexistant et régulier. L'Évangile lui-même fait foi de cette vérité : « Les disciples s'approff chant du Sauveur lui dirent : Pourquoi leur parlez-vous t( en paraboles ? Et, leur réçoivdant , il leur dit : — C'est
a parce que vom autres il vous a été donné de connaître « les mystères du royaume des cieux; mais pour eux (les « simples fidèles) , il ne leur a pas été donné : c'est poura quoi je leur parle en paraboles, pour qu'en voyant ils « ne voient point , et qu'en écoutant ils n'entendent ni ne a comprennent point... J'ai encore beaucoup de choses à a vous dire , mais vous-mêmes vous ne pouvez les porter a présentement • quand V Esprit de vérité sera venu, il a vous enseignera toute vérité '. » — Tel est le caractère des Livres saints : caractère divin par la religieuse obscurité qui en dérobe le sens au commun des hommes, et qui permet à une interprétation juridique , secourue elle-même par TEspritde vérité, d'en distribuer la connaissance avec discernement et mesure , selon les maladies des âmes qui doivent y trouver leur guérison; mais caractère, je ne crains pas de dire, infernal, si, comme le prétend le Protestantisme , tout secours régulateur étant ôté aux hommes , ils en étaient réduits à n'avoir pour guide qu'un livre où la vérité se serait masquée sous des paraboles tout exprès, pour qu'en voyant ils ne voient point , et qu'en lisant ils n entendent et ne comprennent point.
Que résulte-t-il de là , sinon que livrer ce livre aux mains des hommes sans surveillance et sans direction , c'est mettre le fer et le feu aux mains des enfants ; c'est faire , d'un dépôt de remèdes d'où doivent ^sortir la guérison et la santé , une source pestilentielle de maladies et de calamités? Aussi, quel est le spectacle que le Protestantisme a donné au monde en Allemagne et en Angleterre , si ce n'est celui de mille sectes fanatiques, et enivrées pour ainsi dire de l'Écriture sainte, se faisant réellement, comme le dit Montaigne , des devoirs qui les mettaient
' Marc., cliap. !▼, t. il, 12.
%hk CHAPITRE XIII.
à se manger leê uns les autres; transformant un livre dV monr et de paix en un arsenal de bataille y où chaque pas* sion puisait à Taventure une arme de fureur et de discorde ; et faisant y en un mot , du Christianisme en dehors de TÉglise y quelque chose de cent fois plus monstrueux que tous les égarements de Tesprit humam en dehors du Christianisme '?
I « Les premiers réformateurs, dit un auteur protestant, proclamèrent « le droit d'interpréter les Écritures selon le jugement particulier de chacon ; «•les conséquences en furent terribles.... Le jugement priTé de Muncer dé- « coQTrit dans l^riture que les titres de noblesse et les grandes propriétés « sont one usurpation impie; et il invita ses sectateurs à examiner si telle « n'était pas la yérité. Les sectaires examinèrent la chose , louèrent Dieu , et « procédèrent ensuite par le fer et le feu à Textirpation des impies, et s'em- « parèrent de leurs propriétés. Le jugement privé crut aussi avoir découvert « dans la Bible que les lois établies étaient une permanente restriction à la « liberté chrétienne : et voilà que Jean de Leyde, jetant ses outils , se met te à la tête d'une populace fanatique , surprend la ville de Munster , se pro* « dame lui-même roi de Sion , et prend«quatorze femmes à la fois , assurant • que la polygamie est une des libertés chrétiennes, et le privilège des « saints.... L'histoire d'Angleterre, durant une bonne partie du dix-sep- (c tième siècle , n'est pas plus propre à consoler. Dans ce période de temps, « une innombrable multitude de fanatiques se levèrent... On soutenait tiès- « rigoureusement qu'il était convenable d'abolir le sacerdoce et la dignité « royale, puisque les prêtres étaient les serviteurs de Satan, les rois dél^^nés f de la prostituée de Babylone , et que l'existence des uns et des autres « était incompatible avec le règne du Rédempteur. Ces fanatiques condam- « naient la science comme une invention païenne, et les universités comme « des séminaires de Timpiété antichrétienne. L'évèque n'était pas protégé « par la sainteté de ses fonctions , ni le roi par la majesté du tr6ne ; Fun « et Fautre, objets de mépris et de haine , étaient impitoyablement décapi- « tés par ces fanatiques , dont Vunique livre était la Bible... Avec l'Écriture « on tramait des conspirations, des trahisons, des proscriptions; et tout « était non-seulement justifié , mais même consacré par des citations de la « sainte Écriture. Ces faits, attestés par l'histoire , ont souvent étonné les « hommes de bien et consterné les âmes pieuses ; mais le lecteur,tn^ imbu « de ses propres sentiments, oublie la leçon renfermée dans cette terrible « eq^érience , savoir, que la Bible sans explication ni commentaire n'est pas « Éàiie pour être lue par des hommes fscosâen^tigMinnto, » (cyçiltoghin,
DV PHOTKSTANTISME. 246
V. Comment d'ailleurs les protestants ne voient-ils pas la condamnation d*un système exelusif de toute autorité religieuse dans tous ces passages des Évangiles qui nous présentent Jésus-Christ instituant précisément cette autorité; et dans la mise en œuvre immédiate de cette institution par les Apdtres et leurs successeurs jusqu'à nos jours dans le corps do TÉglise?... Que^signifie ce choix de douze Apôtres parmi la multitude des disciples ? que signifie ce choix de la personne de Pierre parmi les douze Apdtres? (^ue signifie le nom symbolique qui lui est donné? que signifient ces énergiques paroles : Tu es Pierre , et sur cette Pierre je bâtirai mon Église; et les portes de Venferne prévaudront point contre elle? Qui ne voit là le dessein formé d'une institution grande, forte, coordonnée sous un seul chef, appelée à des destinées immenses? Et le don des clefs, avec ces paroles : Tout ce que vous lierez ou délierez sur la terre sera lié ou délié dans les cteux... Celui qui vous écoute m'écoute; celui qui vous méprise me méprise, moi et Celui qui m'a envoyé... Si quelqu'un n'écoute pa$ l'Église, qu'il soit comme un païen et un publicain? Et la houlette, avec ces autres paroles : Paissez mes agneaux y paissez mes Irebis? Quelle signification plus précise de Tu* nité, de l'autorité? Et enfin ces grandes et solennelles paroles, si remarquables par elles-mêmes, plus remarquables encore par le moment suprême où elles sont adressées : Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre ;
COMME MON PÉRE m' A ENVOYÉ , JE TOUS ENTOIR : ALLEZ DONC , instruisez TOUTES LES NATIONS , ET ASSUREZ-VOUS QUE JE SUIS AVEC VOUS TOUS LES JOURS, JUSQU'A LA CON- SOMMATION DES SIÈCLES?... n faut absolument vouloir fercité ptt rabbé Bataiès eut son ouvrage a7iiit;poar tttn*. Du ProteUawr tisme comparé au CatMMnu, cfaap. vu.)
2^6 CUAPITRE XIII.
mer les yeux pour ne pas être ébloui par Téclat de cette vérité, que, par ces paroles et toutes- celles qui précèdent, le Christ a voulu fonder et mettre en mouvement ime autorité d'enseignement puissante, légitime, et infaillible, comme la sienne propre ; perpétuelle et transmissible jusqu'à la un du monde , comme l'assistance surnaturelle qui lui est promise ; et destinée à conserver et à répandre parmi les hommes la vérité qu'elle recevra elle-même de l'Esprit-Saint. — Aussi je ne m'étonne pas de voir un protestant emporté par l'évidence jusqu'à dire : a V Église catho' a ligue tire son origine de Jésus-Christ lui-même. U mil a Pierre à la tête de son Église. Lisez l'évangile de saint a Matthieu, xvi, 18, 19, et celui de saint Jean, xxi, 15 et « suivants, vous y verrez qu't7 faut ou nier la vérité des a saintes Écritures, ou avouer gue Jésus-Christ lui-même a promit un chef de l'Église à toutes les générations à a venir \ »
Et maintenant que deviennent toutes ces magnifiques promesses , si on ne veut en voir l'accomplissement dans l'hérédité des pontifes de Rome et l'autorité de l'Église catholique? Qu'est devenue cette autorité de Pierre? ouest le fondement? où est l'édifice? où sont les clefs? où est la* houlette ? où sont l'unité et l'autorité pastorales dans le Protestantisme? Avec qui est Jésus-Christ jusqu'à la consommation des siècles? est-ce avec Luther? ou avec Calvin? ou avec Zwingle? ou avec Mûnzer? ou avec Socin? ou avec Servet? ou mille autres?... Mais d'abord avec qui était-il jusqu'à eux, si ce n'est avec l'Église? et comment a-t-il quitté l'Église pour leur transporter son pouvoir? Où est le signe éclatant de cette déviation'? Et ensuite comment s'ac-
■ William Cobbett, Histoire de la réforme f^rotestanU^ lettrell, d» 40. ' n DemandeiAm d'où lui vient sa iu\«s>\oii (disait Luther dans son atta-
cordent-ils pour le représenter dans sa sainte et charitable unité? Ils donnent au monde le spectacle de la division même, de la confusion , et du mépris de toute autorité réciproque! Ils se déchirent les uns les autres, pas un seul n'est d'accord avec son voisin 3 et il y a plus de distance et d'opposition réciproqpie parmi eux, qu'il n'y en avait originairement entre tous et TÉglise catholique! — L'Église . catholique, au contraire , depuis Jésus-Christ jusqu'à Luther, et depuis Luther jusqu'à nous , n'a pas cessé de présenter le phénomène vraiment surnaturel de l'unité , de \iï concorde, de la successibilité la plus invariable; sa marche, ferme et compacte, n'a pas été suspendue un seul instant, au travers de tant d'oppositions et de ruines accumulées sous ses pas.... On dirait un seul homme traversant les siècles, et portant aux dernières générations la lumière de la vérité allumée par Jésus-Christ. Là , je vois toujours un édifice, un fondement, im pouvoir, une unité, une universalité, une perpétuité, ime invariabilité, qui s'accordent merveilleusement avec les promesses divines ; dans le Protestantisme, je ne vois cpie dispersion, que variation, que confusion, que ruines, qui feraient de ces promesses la dérision la plus insultante et la plus cruelle qui ait jamais été versée sur l'humanité.
Les protestants, embarrassés de tout ce que présentent de significatif et de formel tous les passages de l'Écriture qui nous montrent la fondation de l'Église par Jésus-Qirist , ont tenté de leur donner ime explication restrictive , qui les concilierait avec leur système. Il est vrai, disent-ils, ou
« que contre Mûnzer) ; s'il répond : De Dieu , sommez-le de le prouTer par « un miracle ; car la mission de qui ose interrompre le cours ordinaire dca • choses ne se peut prouver que par des miracles. » (Meshorius, lib. I, p. ^^-f Où étaient les miracles de Luther ?
disent quelques-uns d'entre eux ( car ils ne sont d'accord sur rien) , que Jésus-Christ a fondé ime Église à laquelle il a donné l'autorité et rinfailUbilité ; mais cette institution ne comprenait que les douze Apôtres seulement à qui s'adressait Jésus-Christ, et ne devait dès lors avoir pour étendue et pour durée que celles des travaux et de la vie de ces premiers prédicateurs de l'Évangile ; après quoi la foi semée sur toute la terre a germé d'elle-même y à l'aide des divins écrits que ces Apôtres eux-mêmes nous ont laissés. Tout le reste n'est qu'usurpation.
Cette explication ne peut soutenir un instant le regard de la critique la plus indulgente.
Quelles sont les paroles du Sauveur, desquelles résulte cette fondation de l'Église , que les protestants veulent bien voir dans les premiers Apôtres? Ce sont principalement celles-ci : Allez, instruisez toutes les nations, et assurezvous que je suis avec vous totAs les jours, jusqu'à la consommation DES SIÈCLES. Or il suffit do lire ces paroles pour voir que cette Église ne devait jamais avoir de fin ; que ce que Jésus-Christ lui donnait de pouvoir et lui promettait d'assistance n'était pas seulement pour un jour ou pour quelques jours , mais pour tous les jours et jusqu'à la consommation des temps. Hinc autem manifestissime appare^, — ditle célèbre Grotius, tout protestant qu'il était, dans son commentaire sur ce passage, — voluisse Christum ut Apostoli aliis, illi rursum aliis veris fidelihus et ad docendum alios aptis , munus illud magisterii commendarent. Nam cumpromissio hœc ad consummationem sœculi se extendat , Apostoli autem tamdiu victuri non essent , ofnnino hic Christus in Apostolorum persona censendus est etiam successores ejus muneris compellasse. — a Qu'on ne pense a donc point j qu'on ne dva^ pomV q^<^ ^^ xninistère de
DU PHOTESTAXTISME. 2k9
a Pierre finisse avec hii, dit Bossuet. Ce qui doit servir de « soutien à une Église étemelle ne peut jamais avoir de fin. ce Pierre vivra dans ses successeurs'. »
Mais voici un argument, s'il se peut, encoreplus péremptoire:
L'enseignement des Apôtres était infaillible : onle reconnaît, puisqu'on tient pour inspirés les livres qu'ils ont écrits, et puisque d'ailleurs on veut restreindre à eux seuls les pro« messes de Jésus-Christ. Donc leurs paroles et leur conduite sur la question qui nous occupe doivent être pour nousime règle infaillible de décision. Or partout, dans les paroles et dans les actes des Apfttres , nous voyons qu'ils avaient de rÉgUse l'idée d'une institution qui devait durer toujours, s'exercer par la tradition , et trouver à jamais , dans les successeurs qu'ils se sont donnés , la même autorité que colle qui résidait en leurs personnes.
Saint Paul , dans sa deuxième épttre aux (k)rlnthiens , chap. III, comparant le ministère de l'apostolat évangélique donné par Jésus-Christ aux Apôtres, au ministère de la loi judaïque confié par Jéhovah à Moïse , dit que le sacerdoce évangélique diffère du sacerdoce mosaïque en deux points essentiels, tous deux caractéristiques de l'Église catholique, et foudroyants contre ceux qui veulent restreindre la durée de ce sacerdoce à la vie des Apôtres , et lui substituer V Écriture.
Le premier point de cette différence entre les deux sacerdoces , signalé par saint Paul , consiste en ce que le ministère de Moise était le ministère de l'Écritueb , de la LETTRE gravée sur des pierres; tandis que le ministère évangélique est le ministère de I'esprit , ou , comme il le dit fort bien , de la lettre de Jé9Uê^hrist, dont nous avons
> Serwwn sur VwUté de FÉçiise.
250 CHAPITRK XIII.
été les secrilaires, et qui est écrite , NON AVEC DE L'ENCRE , mais avec l'esprit du Dieu vivant ; NON SUR DES TABLES DE PIERRE y hais sur des tables de chair, oui sont vos coeurs. C'est JéstM-Christ qui nous a rendw cagfHjibles d'être ainsi ministres, non de la lettre , mais de l'esprit : ministère plus glorieux que celui de Moïse; car LA lettre TUE; ET l'esprit VIVIFIE. — Le second point de la différence que signale saint Paul , c'est que le ministère de Moïse y qui avait duré dans la synagogue quinze cents ans, avait eu une fin, tandis que celui de l'Évangile doit durer TOUJOURS. (Et qu'ainsiTOUJOURS Jésus-Christ aura des secrétaires pour écrire son Évangile, non avec de l'encre, mais avec l'esprit; non sur des tables de pierre y mais dans les codurs de toutes les générations qui doivent se succéder. ) Que résulte-t-il de là , sinon que les protestants , en voulant faire dégénérer le ministère évangélique en un minis-.
tère DE LA LETTRE ÉCRITE AVEC DE L'ENCRE , pluS qUO Cela,
en destituant tout ministère pour ne laisser subsister que la
LETTRE seule, LA LETTRE mortC , LA LETTRE qui tUC, Ont
non-seulement mis l'Église évangélique au niveau de la synagogue judaïque , mais l'ont ravalée infiniment au-dessous; car, à côté de l'Écriture, il y avait incontestablement dans la synagogue une autorité d'interprétation , tandis que l'Église , selon eux , n'aurait ni autorité immédiate d'enseignement oral par l'inspiration , ni même la simple autorité d'interprétation de l'Écriture, et serait ainsi totalement supprimée parla seule lettre écrite avec de l'encre, qui serait livrée y comme un glaive qui tue , aux mains de toutes les passions?
L'enseignement des Apôtres, dont on reconnaît l'autorité , réprouve donc la restriction qu'on veut faire de cette autorité à leurs personnes.
La conduite des Apôtres vient à son four confirmer leur parole , et témoigne hautement que , sans s'occuper de TÉcriture , ils travaillaient à fonder et à transmettre une autorité purement spirituelle, orale , et traditionnelle. Quel fait plus éclatant, en faveur de ce droit de renouvellement de l'Église, que celui de l'élection deMatfaias, opérée entre l'Ascension du Sauveur et la Pentecôte ! comme si Jésus- Christ , qui pouvait compléter le nombre des douze , et qui devait le faire , ce semble , eût voulu laisser à son Église ce prélude et cet essai de son pouvoir disciplinaire et électif^ tout exprès pour le consacrer ensuite aux yeux de tous les siècles, par la descente du Saint-Esprit. Au reste, nous voyons de nouveau les Apôtres exercer cette même autorité en instituant partout des évoques, et leur déléguant le même pouvoir qu'ils avaient reçu » . Nous voyons notamment saint Pierre fonder le Siège principal de la catholicité à Rome , s'y donner un successeur régulier qui fut suivi lui-même d'un autre , et ainsi de suite«sans interruption jusqu'à l'immortel Pie IX , qui vient de s'asseoir sur ce Siège de Rome auquel n'a jamais cessé d'être attachée l'autorité centrale que Pierre avait reçue de Jésus-Christ, et que l'Église imiverselle a toujours saluée dans ses successeurs.
Ce point historique si important trouvera sans doute des esprits rebelles à l'admettre. Il faut cependant qu'ils en prennent leur parti, car rien n'est mieux établi. Cinq Pères
' « 11 est incontestable , dit M. Gnizot , que les premiers fondateurs, ou, 1 pour mieux dire, les premiers instruments de la fondation du Christianisme, « les Apôtre:^ , se regardaient comme inTcstis d^une mission spéciale reçue «< d*en haut, et, à leur tour, transmettaient à leurs disciples, par l*imposi- « tien des mains , le droit d'enseigner et de prêcher. L'ordination est un n fait primitif dans TËglise chrétienne. De là un ordre de prêtres , un clergé * distinct , permanent , investi de fonctions et de droits particuliers. » {Hltt' de la civil, en France, 1. 1, p. 71.)
262 CaiAPlTEB XIII.
despremimi cdècleB ont fait le catalogue des éTéques de Rome : saint Irénée au deuxième siècle , Tertullien au troisième ^ saint Épiphane au quatrième > saint Opiat et saint Augustin au cinquième , et nous ont laissé ime liste des papes jusqu'à leur époque ; îl ne tient qu'aux curieux de les examiner, quand il leur plaira ; aux endroits marqués ci-après '.
Ce qui nrvs dispense de les citer, c'est que le fait a été reconnu fo.inellement parles critiques protestants les plus recommandables , et qu'il n'a pas été dénié par les plus acharnés. « Nous avons, dit le baron de Starck* , pour la primatie ^e Vipiseopat de saint Pierre à Rame , le témoignage de toute l'antiquité chrétienne , depuis Papias et Irénée, qui viraient tous deux dans le deuxième siècle de l'Église, et dont le premier étaitun disciple de saint Jean l'évangéliste. Basnage dit qu'aucune tradition n'a plus de témoignages en sa faveur, et qu'on ne peut en douter sans renverser toute certitude historique. Par son assure qu'aucun des anciens n'a révoqué en doute la fondation de l'Église romaine par saint Pierre, et la succession des papes à cet Apôtre. Puffendorf dans son livre de la Monarchie du Pontife de Rome , Grotim dans ses lettres , s'expriment hautement en faveur de la primatie de l'Église romaine, de sa hiérarchie y et de sa succession épiscopale; vérité si incontestable, du reste, que Luther, ni
' Iren., Mb. m, cap. m, ad Colon., p. 232 ; — Tertull., lib. de Praesc., cap. van; — Epiph., H»r., 27, 1. 1, éd. Patar., p. 1294; — Opt., lib. H, CouL pann., éd. do Pan., p. 31 ; — Aug., Ep. 163, t. II, éd. Froban, p. 750. — On peat y joindre encore Eu8èbe,£/i«/. Eccl, lib. II, cap. xxv; —S. Jérôme, de nrU Wtttfr. in Petro, t. IV, part 2 ; — S. Ambroiae , lib. ni, de Sacr., eip. I.
* Entretiens philosophiques sur les différentes eommmîons ckré^ ^ienneSf par le baron do StarcV. (.Raiion du €KT\itVMi.,VckV ,t m, p. es.)
DU PAOTKSTANTISME. %3
« Calviii, ni les centurialistes de Magdebourg, n'ont hasardé a de l'attaquer. »
A ces autorités protestantes nous pouvons joindre encore celle de William Cobbett, qui s'exprime ainsi : « Saint ff Pierre mourut martyr à Rome , environ soixante ans a après la naissance de Jésus-Christ; mais îl fut remplacé « par un autre; et il est de la dernière évidence que la « chaîne de succession n'a pas été interrompue depuis cette « époque jusqu'à ce jour... Chaque Pape , en montant suc- « cessivement sur le saint-siége , devint le chef de TÉglise^ a et son pouvoir et son autorité suprêmes furent reconnus a par tous les évéques et par tous les prédicateurs chrétiens ce de toutes les nations chez lesquelles cette Religion exisa tait '. »
La restriction de l'autorité et de Tinfaillibilité de T^Use aux premiers Apôtres est donc rendue impossible par le fisdt qui nous montre cette même autorité, qu'on leur reconnaît, se transmettant par eux à des successeurs réguliers jusqu'à nous ; et, la tête étant admise, il faut nécessairement laisser •passer le corps.
Leibniz, dans sa haute et pleine bonne foi, faisant passer la vérité avant les préjugés de sa secte, a écrit ces lignes mémorables , qui résument ce que nous venons de dire , et qu'on peut considérer comme l'abjuration de ce grand génie : a La hiérarchie des Pasteurs de l'Église comff prend non-seulement le sacerdoce et lesd^rés prépara- « toires qui y conduisent, mais encore l'épiscopat, et même « le rang suprême du souveram Pontife, que nou$ devons « tom regarder comme institués de droit divin. — Puisque « Dieu, en effet souverainement bon et grand, a établi l'Éc( glise sur cette terre , comme une cité sainte bâtie sur le
' wm. CobbeU, Hist, de la réfwme profestanU , tettte U, vP* '<^>**^- Jll. ^^
(x roc , comme son ^ouse sans tache et l'interprète de sa rc volonté ; puisqu'il a si fortement recommandé le maince tien de son unité dansI*uxÛTers par le lien de la charité, a et puisqu'il ordonne à tous de lui obéir, sous peine d*étre a confondus avec les païens et les publicains ; c'est une con- « séquence nécessaire qu'il doit avoir fixé im mode par lea quel la volonté de TËglise , interprète de la volonté di- « vine, puisse se faire connaître. Ce mode, nous pouvons a l'apprendre par l'exemple des Apôtres , eux qui dans les ce premiers temps représentaient le corps entier de l'Église, a et qui dans le concile de Jérusalem , en publiant leurs ce opinions , disaient : H a plu à l'Esprit-Saint et à nous. Et « ce privilège de l'assistance du Saint-Esprit n'a pas cessé a pour l'ÉgUse à la mort des Apôtres -, mais il doit durer a jusqu'à la consommation des siècles , et il s'étend à tout ce le corps de l'Église par le moyen des évoques , en leur ce qualité de successeurs des Apôtres. — Or comme les con- (( ciles ne peuvent être assemblés en permanence, ni même « convoqués fréquemment , et comme il est cependemt nécc cessaire que la personne de l'Église soit toujours vivante ce et présente , pour que sa volonté puisse être connue, on ce a dû admettre , d'après le droit divin même , d'après l'inc( terprétation de ces paroles mémorables que le Christ ce adresse à saint Pierre (par lesquelles il lui confia spé- « cialement les clefs du royaume des cieux , et lui recoma manda solennellement à trois reprises de paître ses bre- « bis ) ; enfin , d'après l'opinion de toute l'Église , que l'un ce des Apôtres, et après lui l'un des évoques, serait revêtu a d'un plus grand pouvoir, afin que , placé comme le cencc tre visible de l'unité, il pût servir de lien au corps de a l'Église , pourvoir aux besoins communs , convoquer en (T cas de nécessité les conciles , les diriger, et, dans leur va-
DU PROT£STAMTISM£:. 255
a cance , Tdiller à préserver de tout dommage la républia que chrétiemie. Or il est constant, par la tradition des a anciens ; que l'Apôtre Pierre, établi dans la capitale de « l'univers à Rome , y gouverna l'Église , qu'il y souffril le a martyre, et désigna son successeur; et comme aucim « autre évéque ne peut faire dériver son pouvoir d'une telle a origine, c'est avec justice que nous avons reconnu l'évê- « que de Rome comme le Prince des Pasteurs '. »
Ainsi le Protestantisme ne peut se soutenir d'aucun côté ; tout lui manque ou plutôt se tourne contre lui, et le raisonnement et le fait , et l'Écriture et la tradition, et l'évidence du sens commun et le poids de l'autorité, et son antique mère l'Église, et ses propres enfants, qui, comme nous l'avons vu par tant de citations, l'accablent de leurs désaveux. On ne peut donc que souscrire à cet arrêt qu'a porté sur lui M. de Lamennais, aune époque cependant où lui aussi avait déjà levé la main contre l'Église.
a Étant posée la base d'une révélation divine indispen- « sable pour le salut , et consignée dans un livre sumatua rellement inspiré, je ne sache point d'absiu^dité coma parable à celle d'abandonner ce livre à l'interprétation a individuelle de chaque homme, savant ou ignorant, sima pie ou éclairé , car ces différences sont ici de nul poids ; <c et quand les catholiques établissent contre les protestants a la nécessité d'une autorité vivante , perpétuelle , univera selle, qui détermine avec certitude le véritable sens du « texte sacré , résolve tous les doutes , juge infailliblement a toutes les controverses qu'il peut faire Qaitre ; ce qu'ils a disent est si clair, si péremptoirement décisif, que si l'on (( ne savait pas quelle est la puissance de certains préjugés
261 , les.
(c inculqués dès le berceau, on croirait impossible de résis- « ter à une pareille éyidence'. »
Tel est le jugement porté sur le Protestantisme par un homme qui lui appartient, avec cette seule différence que la hauteur de sa chute lui a fait franchir d'un seul bond toutTespace d'incrédulité que le Protestantisme a mis trois siècles à parcourir. Exemple terrible de la fragilité humaine, qui doit nous inspirer plus de défiance de nous-mêmes que de sévérité pour autrui, et, sans rien diminuer de notre répulsion pour les doctrines , nous disposer à une grande indulgence pour les personnes , selon cette belle recom^ mandation de saint Augustin : a Les Juifs ont été enlevés (c du tronc , et les Gentils y ont été greffés à leur place; les ce hérétiques ont été exclus de cette greffe ; mais il ne faut « pas que nous nous regardions comme au-dessus d'eux, ce de peur que nous ne soyons enlevés à notre tour... Mes ce frères, quoi qu'on ait pu vous dire, je vous conjure, vous ce qui êtes toujours restés dans l'Église , de ne point mécc priser ceux qui n'y sont pas ; priez plutôt pour qu'ils y ce rentrent : car le Seigneur est puissant; il dépend de lui « de les y greffer encore *. »
• JJiscvssivns crUi(^ucs sur la Religion et la Philosophie, par M. de Lamennais , p. 120 (année 1841 ).
» August., Enar. in Psalm., Lxv.n. 5 ; Oper.^ t. IV, part. I, p. 644 sq. — M. de Lamennais , dans son excellent petit liyre, trop peu connu , intitulé le Guide du premier âge, prédit en quelque sorte et juge ainsi sa propre chute : — R Jésos-Cbrist. Quiconque essaye de se soustraire à l'autorité de « mon Église se révolte contre moi. Malheur à celui par qui ce scandale « arrive ! ( Matth. , xvi, 1 8. ) Malheur à Phomme de schisme ! il sera lié par « un éternel anathème et jeté dans les ténèbres extérieures. Là seront les « pleurs et les grincements de dents, ( Matth., xtiii, 7. — Le Disciplf. « Y a-t-il donc , Seigneur, des hommes assez pervers pour tenter de rompre « le lien sacré qui unit yos fidèles dans une même Église, pour souterer « jes hrebis eontre le pasteur, les enfants contre leur père , contre le pontife n sapréme, qui tous représente \c^-Viaft , contre cette Rome sainte que fon
DU PROTKSTAMT18ME. 25'ir
Mais achevons de recueillir les hauts enseigneioents que renferme notre sujet.
VI. 11 serait curieux et instructif de sonder les causes du Protestantisme. Frédéric le Grand, dans ses Mémoires de Brandebourg , a dit : a Si on veut réduire les causes du « progrès de la Réforme à des principes simples , on verra a qu'en Allemagne ce fut Touvrage de l'intérêt, en Angle- « terre celui de l'amour, et en France celui de la nonce veauté. » Ce que dit Frédéric est parfaitement conforme à riiisloire. Il n'est pas douteux, en effet, que la cupidité des princes , leur envie d'augmenter leurs domaines par les dépouilles de l'Église, l'espoir du haut clergé de se débarrasser de ces annales si onéreuses , des rétributions exigées pour le pallium, et pour d'autres objets encore; les espérances conçues par le clergé inférieur d'obtenir plus de liberté ; l'attente des villes impériales de voir terminer ces longues
u avez établie le centre de la foi , et dont 11 est vrai de dire , comme de von»- » même : Qui ne recueille pas avec elle disperse? { Luc. xi, 23. ) — Hu gcs-CuRisT. Tout s'est TU, mon fils, et tout peut se yoir encore : c'est « pourquoi veillez et priez , afin que vous n'entriez pas en tentation. « ( Matth., xxYi , 41. ) Des jours Tiendront, où la foi de plusieurs sera mise à '^ IVpreuTe. Que celui qui est debout prenne garde à ne pas tomber! ( 1 •t Cor., X, 12. ) L*enfer, jusqu'à la fin , attaquera mon Église, dont la force < réside dans le chef que j'ai préposé pour la conduire ; mais renfer ne pré- » vaudra point. Le fondement que j*ai posé, PisnaE , toujours Tivant dans « la personne de ses successeurs, demeurera toujours immobile, et le schisme >* et rhérésie se briseront éternellement contre ce roc inâ»ranlable. » ( Édit.
del8?.8, p. 93,94.)
La lecture de ces lignes, si tristement prophétiques, laisse dans l'âme je ne sais quel inexprimable mélange de terreur et de pitié. On ne peut retenir un profond et douloureux gémissement sur ce malheureux génie qui aTait si parfaitement sondé lui-même Tablme où il s'est précipité ; qui, selon l'éloquente image de Balmès , a ployé les brillantes aiks sur lesqueUes il sUionnait Tazur des deux, et maintenant tourne, conmie un oiseau sinistré au-dessus des eaux impures d'un lac aoliiaiie.
258 GHAVITEE Xlll.
diflcusBioiis avec les éyéques pour le soutien des diroits réciproques ; les dispositions favorables de beaucoup de curés et de moines, fatigués du célibat et de la gène du cloître ; que toutes ces causes n'aient été les ferments immédiats de la Réforme '. Quoi qu'il en soit, disons que le prétexte fut la réformatian des mœurs et de la discipline ecclésiastique , et que le résultat immédiat fut leur renversement, a C'est donc ainsi qu'ils se sacrifient I s'écriait le caustique a Érasme. La Réformation semble n'avoir eu d'autre but a que de transformer en épouseurs et en épouseuses les « moines et les nonnes ; et cette grande tragédie va finir « comme les comédies , où tout le monde se marie au « dernier acte'. »
Cependant, il faut le reconnaître , la discipline dans l'Église était fort relâchée en ce temps-là. Un besoin de ré-
1 « Je désirerais ( dit un Anglais protestant ) , par respect pour les oon- » seils de mon pays, ne point parler du faible motif qui produisit ce grand « événement; mais il est trop connu pour qu^on le passe sous silence sans 9 une apparence d^affectation : c'est la passion illégitime de Henri pour H ;Vnne de Boleyn. Si la passion et le caprice noyaient pas eu de part dans <t la disposition de ce monarque, il aurait conserré ses relations amicales « avec le saint-siége ; le titre de Défenseur de la/oif qu'il s'était acquis par « ses écrits , lui aurait été dû jusqu^à la fin , et ses successeurs auraient pu « le porter, sans qu'il devint, comme aujourdliui, un objet de dérision et « pour le donneur et pour le don ; hais le PASSACE^nB l'Écusb ▲ ore sbctb
« EST TBOP BOUTENT PAR LE CHEUIM UES VICES, ET CELUI U'UVE SECTE A L^ÉCLISE
« EST TOUJOURS PAR LE CHEMIN DES VERTUS.... Si Ic motif était méprisable, les « moyens furent encore plus horribles, etc. » ( Fitz-William, Lettres (f A^ tiens; Paris, 1826, p. 112.)
s « Parmi cent é vangéliques, écrivait Calvin , on en trouverait à peine un « senl qui se soit foit évangélique par aucun autre motif que pour pouvoir « s'abandonner avec plus de liberté à toutes sortes de voluptés et d'inconti- R nence. » ( Comment, in II epist. Pétri, II, 2, p. 63. ) — Pour ne pas aflliger quelques-uns de nos lecteurs et les scandaliser tous, nous supprimoD8 ici une exposition des mœurs et des sentiments partiddion de Lutber » / irikf de ses propœs écrits.
forme s'y faisait sentir^ et était rédamé hautement) bien avant Luther ^ par une foule de préktfftBt de docteurs qui n'en sont pas moins restés inviolaMeamt attachés à VÈ* glise. Luther s'en détacha, et entraîna ayec lui beaucoup de partisans de bonne foi, à la faveur d'une confusion en* tre la discipline et la doctrine ; confusion que nous avons dissipée en faisant remarquer que l'assistance divine n'avait été promise à l'Église que dans la mesure et pour l'objet de sa mission, laquelle était uniquement d'enseigner la doctrine et de conférer les sacrements. Il n'a pas été dit que l'Église serait assistée dans la sainteté de ses membres, mais dans la pureté de sa doctrine: qu'il n'y aurait jamais de scandales, mais jamais d'erreurs. Ainsi la doctrine seule doit se soutenir sumaturellement dans l'Église; mais la discipline comme la puissance temporelle, comme Té* clat du génie, peuvent y être relâchés, éclipsés , livrés aux vicissitudes humaines : voilà la distinction. U en résulta que l'institution de l'Église, qui présente dans Tensemblo de ses membres plus de sainteté qu'aucune autre institution humaine, a néanmoins eu à déplorer quelquefois de grands scandales et de grands abus touchant la discipline et les mœurs. Hais de là que devait-on conclure? qu'elle n'était plus assistée du secours divin? que son infaillibilité lui faisait défaut? Tant s'en faut; car jamais son infiedllibilité n'a été plus à découvert. C'est, en effet, im bien grand prodige que de voir une société d'hommes , fussent-ils toujours purs, garder si longtemps, sur tant de points et en des matières si profondes , une invariable fidélité de doctrine, n'y laisser glisser aucune altération, aucime innovation, et présenter le spectacle de l'unité la plus indissoluble dans la généralité de temps et de lieu la plus illimitée *..•
S60 CHAPITRE XIU.
Mais ce qui met le comble au prodige et Télève jusqu'au vrai miracle; c'est que cette même virginité de doctrine se soit conservée non moins inviolablement en des mains toutes souillées y en des bouches toutes corrompues , se condanmant ainsi elles-mêmes et s'anathématisant^ plutôt que de laisser péricliter le moins du monde le dépôt de la vérité, et de laisser s'éteindre ses feux vengeurs; que jamais le caractère moral des Papes , de leur cour et de leur stède, quel qu'il ait été, n'ait eu la moindre influence sm* la foi; que toute la corruption d'un Alexandre Borgia n'ait pas fait tache sm* la doctrine de Jésus , et que le bullaire de ce monstre, comme dit quelque part M. de Maistre, soit impeccable. « Un vaisseau qui fend les eaux, dit Bos- « suet, n'y laisse pas moins de vestiges sur son passage. » Voilà ce qui devait rattacher Luther à l'Église, loin d'autoriser sa rébellion, comme il advint de celui dont parle Montaigne, qui, a estant allé à Rome pour y admirer la •< sanctimonie de nos mœurs, et y voyant la dissolution des « prélats et peuple de ce temps-là, s'establit d'auton^|>/w5 « fort en nostre Religion , considérant combien elle deb- « voit avoir de force et de divinité à mabatenir sa dignité et « sa splendeur parmy tant de corruption, et en mains si ce vicieuses *. »
Luther fit le contraire'. Se posant d'abord seul comme
« grftces à Jésus-Christ de ce qu'il conserve sur la terre une Église unique « par un grand miracle, en sorte que jamais elle ne s'est éloignée de la vraie « fol par aucun décret. » Nous ne retrouvons pas l'endroit de ce passage, mais il est exact.
' Essais de Michel Montaigne ,liy, II, chap. xu.
> Mais, avant, Dieu voulut qu'il traçât sa propre condanination. n H est « certain , écrivaiMl , que Dieu a honoré l'Église romaine sur toutes les au- « très ; car c'est en cette Église que saint Pierre et saint Paul , quarante-six If papes, et des millions de martyrs, ont répandu leur sang, et triomphé « de la mort et de Tenfer.... Je ne nie pas que l'évéque de Rome ne soit, n'ait
le réformateur de la discipline, il gagna quelques esprits do bonne foi; il gagna ensuite un beaucoup plus grand nombre d'esprits corrompus, par Tabolition de toute discipline '|ui éclata sous cette prétendue réforme*; et enfin, toute discipline ruinée, la réformation, c'est-à-dire Vabolition, s'atttiqua à la doctrine, qui croula aussitôt dans ses mains, tandis qu'elle continua à se soutenir immuable dans TÉglise calholique, et ramena à sa rectitude la discipline, dont Tordre avait été un instant dérangé', a Ainsi éternellement, « dit Bossuet, tant que TÉglise sera Église, vivra dans le " siège de saint Pierre la pureté de la foi et Tordre de la
' été et ue doive être le premier : ce qui me porte à le croire , c'est premiè- ' reuitnt la volonté de Dieu , laquelle est visible en cette aflaire ; car le " Ponlifc romain n'eût jamais pu arriver à cette monarchie, si Dieu ne TeiU '( voulu : or la volonté de Dieu , de quelque mam'ère qu'elle nous soit si- <' gnifice , doit être reçue avec respect ; et partant il n*est pas permis de rét sisler au Pontife romain en sa primauté. Cette raison est si puissante , que « fpiand même il n'y aurait en sa faveur aucun texte de la sainte Écriture, t ni aucune autre raison , celle-ci serait assez forte pour réprimer ceux qui
<> lui résistent La déférence que l'on dit avoir pour cette Église est
n donc sensible ; et si maintenant à Rome les choses sont en tel état qu'il se- « rait à désirer qu'elles y fussent mieux réglées , néanmoins ni ces désordres , « ni nulle autre cause, ne doivent nous porter à nous séparer et à nous « éloigner de cette Église : bien loin de là, plus l'état auquel les choses « y sont est pitoyable^ plus nous devons y accourir^ et nous tenir aita- « chés à elle. » (Luther, en sa déclaration de certains articles , et dans son traité intitulé Résolutions sur treize propositions, 1. 1 de redit. d*Iéna.)
' « Suivant le témoignage des historiens protestants les plus zélés ( dit n un protestant), Strype, Cambdoi, Dugdale, Lutlier lui-même, etc., et a d'après la déclaration de Henri à son parlement, les conséquences immédiaf tes de la Réformation furent d'abord la corruption générale des moeurs et n l'entier abandon de la justice, etc. » ( Fitz-William , lettres d'Atticus^
' Cest le spectacle vraiment sublime de ce redressement universel de la discipline dans l'Église catholique , par opposition au désordre et à Tappauvriftsement du Protestantisme , que l'historien protestant , Léopold Ranke , a pris pour point de vue dans sa beDe Histoire de la Papauté pendant Ua seizième et dix-senOèms siècles.
262 CUAPITBË XIII.
a discipline ; avec cette différence que la foi ne recevra jaa mais aucune tache, et que la discipline sera souvent chance celante; ayant plu à Jésus-Christ, qui a établi son Église a comme un édifice sacré, qu'il y eût toujours quelque réa fection à faire dans le corps du bâtiment, mais que le (c fondement fût si ferme que jamais il ne pût être ébranlé ; a parce que les hommes par sa grâce peuvent bien contia nuer à l'entretenir, mais ils ne pourraient jamais le rétaa blir de nouveau ; il faudrait que Jésus-Christ vînt encore a au monde. Et par là parait Teffronterie de nos derniers a hérétiques , qui n'ont pas rougi de dire , dans leur Cona fession de foi, que Dieu avait envoyé Luther et Calvin « pour dresser de nouveau l'Église. C'est l'affaire de Jésus- « Christ : il n'appartenait qu'à lui seul d'ériger cet édifice, a et il fallait pour cela qu'il vint au monde ; mais comme il a avait résolu de n'y venir qu'une fois, il a établi son temple « si solidement, qu'il n'a\u*a jamais besoin qu'on le réta- <K blisse, et il suffira seulement qu'on l'entretienne*. »
VII. Le Protestantisme devait subir toutes les conséquences de son principe : l'inexorable logique devait le pousser de l'autorité légitime qu'il rejetait à l'anarchie , de l'anarchie à la tyrannie, de la tyrannie à la mort : ce sont là les diverses phases qu'il a subies. On vit, en effet, bientôt le Protestantisme, pour se retenir sur la pente de sa dissolution, se donner les maîtres les plus tyranniques et les plus capricieux , et tomber sous le joug de l'intolérance la plus insensée. Luther ne tarda pas à rendre obligatoire pour les
* fiossuet , Lettres de piété et de direction, lett. IV, S xl, édit. du Panthéon, t. XI, p. 296. — BoAsuet est toijoars hii-mème : ne dirait-on pas que ce fragment de lettre est pris à V Histoire universelle ou aux Oraisons Ju-
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autres sa manière personnelle d'envisager les questions religieuses; et de cette même bouche qui avait fait un appel au libre examen et à la raison individuelle contre l'autorité légitime de TÉglise, on entendit sortir ces paroles, qui n'ont pas d'égales dans les fastes du despotisme et de l'orgueil humain : a II n'y a point d'Ange dans le ciel, et moins a encore d'homme sur la terre, qui puisse et qui ose juger a ma doctrine : quiconque ne l'adopte pas ne peut être a sauvé ; quiconque croit autre chose que moi est destiné à 0 Venfer'.... Si cela n'arrive pas dans le monde pondant « ma vie , cela arrivera après ma mort , que je serai là, et a que je maudirai tout ce qui sera contre moi , car je suis cf plus sage que le monde entier*. ... A cet Évangile que j'ai <c prêché , moi le docteur Martin Luther, devront céder et a se soumettre le Pape, les évêques, les prêtres, les moines, c( les rois, les princes, le diable, la mort, le péché, et tout « ce qui n'est pas Jésus-Christ : rien ne pourra l'empê- « cher.... Cedo nulli! Arrière donc tout ce qoi borne le a chemin ! voici venir celui qui ne cède à personne^... Ma a parole est la parole de Jésus-Christ ; ma bouche, la boua che de Jésus-Christ. Ce Luther n'est-il pas un étrange a homme? Quant à moi, je pense qu'il est Dieu. Comtf ment, sans cela, ses écrits et son nom auraient-ils assez <c de puissance pour changer des mendiants en seigneurs , c( des ftnes en docteurs, des fripons en saints, et de la boue (( en perles * ?» N'y a-t-il pas comme une malédiction divine dons cette frénésie, et n'y reconnatt-on pas une intdligence déchue , et qui est allée se froisser sur cette pierre terrible
• T. II, r» 44 , éd. Witt. Gcmi.
'T.V,ri07,lM(f.
^ T. VII , P 56 b., éd. Witt., et t II, P 145 b., éd. Jcn.
i T. IV, f» 378, éd. Witt, d t. IH, f» 550 , éd. Jen.
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qui écrasera tous ceux qui auront rinsoience de la heurter ' f On connaît la sombre cruauté de Calvin , et combien J.-J. Rousseau a dit avec raison de lui : a Quel homme fut a jamais plus tranchant, plus impérieux, plus décisif, « plus divinement infaillible que Calvin , pour qui la moin- « dre opposition qu'on osait lui faire était toujours ime « œuvre digne de Satan , im crime digne du feu • ? »
Tels devinrent les chefs de la Réforme , et voilà contre quelle tyrannie sauvage les hérétiques échangèrent Tautorité maternelle de TÉglise ^.
Ce n'est pas tout : les souverains commencèrent aussi à s'en mêler, et , après avoir exploité la Réforme au profit de leurs passions individuelles contre la Papauté , ils Tenchatnèrent , en se faisant à leur tour suprêmes ordonnateurs de la foi de leurs sujets. Ceux-ci allaient eux-mêmes au-devant de ce joug insensé. Dans la ville de Montbelliard, le premier effet de la Réforme fut une assemblée qu'on y tint des principaux habitants, pour apprendre ce que le prince ordonnerait de la Cène; à Bâle, on vit aussi les laïques prendre en main les clefs du royaume des cieux, et, comme Fécrit Mycon à Calvin, le magistrat se fit pape. On connaît toutes les folies tyranniques et théologiques de Henri VID. En Suède, le roi Gustave publiait des bulles ou mandements par lesquels il ordonnait aux peuples des jeûnes et des prières , et qu'il terminait ainsi : a Quiconque « se permettrait de contrevenir au présent édit n'échappera
' Qui ceciderit super lapidem isium^,, cor{/ringetur, ( Matth., xxi , 44. )
* Rousseau, Lettres de la montagne.
3 « L'esprit du Luthéranisme , dit un ministre protestant, substitua k Pin- « fiiiUibUitédu Pape sa propre infaillibilité, qui ( pourquoi le passerais-je « id sous silence? ) a mis plus d*obstacIes au progrès des lumières que la « première. >• {Accord parfait des sciences avec la Religion , par Descôtes, ministre à Kircheim^Bolenden , p. 180, in-s"* ; Gottingue , 1805)
c pas à notre colère et au châtiment qu'il méiitera : que « personne ne l'ignore M » — Ces jeûnes et ces prières forcés étaient ainsi prescrits à cause , porte Tédit, « de Tor- « gueil, de Tinterapérance, des assassinats, du libertinage, « et de tous les autres crimes , résultats des perpétuelles « séditions et des fréquentes émeutes qui anéantissent nos « États. » L'anarchie et le despotisme, tels étaient donc les deux écueils contre lesquels les sociétés allaient se briser en s'échappant de TÉglise : tant il est vrai^ comme nous Pavons dit ailleurs , que la vraie liberté et la vrede soumission ne s'accordent qu'au sein de l'autorité légitime , hors de laquelle il n'y a plus que révolte et asservissement!
L'économie de cet ouvrage ne nous permet pas d'entrer dans plus de détails : toujours est-il qu'au travers de toutes ces secousses , ce qui restait de Christianisme dans la Réforme s'en allait de plus en plus en dissolution. Comment en aurait-il été autrement, alors que nous voyons la Confession d'Aiysbourg, qui devait être son symbole, appelée, dans le formulaire des concordes , symbole de son temps , et que Mélanchthon lui-même , le plus sage des apôtres de la Réforme , a écrit : Les articles de foi doivent être