‹ Etudes philosophiques sur le Christian ismeChapitre 7 sur 12 · SOUVENT CHANGÉS , ET ÊTRE CALQUÉS SUR LES TEMPS ET LES CIRCONSTANCES · texte numérisé non relu

SOUVENT CHANGÉS , ET ÊTRE CALQUÉS SUR LES TEMPS ET LES CIRCONSTANCES

Ces paroles peuvent être appelées Vépigraphe du Protestantisme , et Vépitaphe du Christianisme et de toute Religion.

Comme le dit, en effet, fort bien l'un des plus judicieux théologiens protestants déjà cité y Staudiin : « Les vérités (c de la Religion ne peuvent jamais faire de progrès; elles i( ne peuvent être sujettes à aucun changement ni atteindre a l'âge viril , car elles n'ont jamais eu d'enfeince ni de jeu-

■ La Suède et U Saint-Sééçe, par Avgoftin ThemiMt A<^>^* ^*^^*

266 CHAPITRE XllI.

a nesse : toujours immuables , elles ont eu d^abord et eu- <c tièrement toute la perfection qui leur convenait. Gehd a qui peut parler de la perfectibilité des dogmes d^une Bea ligion révélée méconnaît absolument le caractère de la a révélation'. »

Ce perfêciïbilisme , ou autrement dit cet esprit de variations étemelles , est cependant le caractère primitif de la Réformation. Mélanchthon Ta dit, et Fauteur de V Histoire des sectes religieuses lui rétorque , avec beaucoup de sens : a Si les variations sont une partie intégrante du Protestana tisme y on a eu tort de rédiger des formules , des actes a symboliques, des confessions, etc.'... d Rien ne doit empêcher en effet que, suivant cette loi , le protestant ne rejette demain la Trinité , puis Tlncarnation de Jésus-Christ , sa mort expiatoire , sa divinité , la Bible entière , et n'admette à sa place le Coran , sans cesser néanmoins d'être un bon protestant -, car les articles de foi doivent être souvent changés , et être calqués sur les temps et les circonstances.

Le Protestantisme n'a pas désobéi à cette loi, à en juger d'après le portrait suivant , tracé par une main protestante :

a Nous sommes aujourd'hui bien éloignés du chemin a que nous ont ouvert nos ancêtres au commencement du tf seizième siècle. Luther et Calvin n'ont parmi nous que a peu de sectateurs ; notre parti , actuellement haché en a mille pelotons différents, n'est nulle part rcconnaissable ; « nous avons nos enfants mêmes pour adversaires : quakers, « puritains , anabaptistes , arminiens , gomaristes , unia taires, rationaux, supralapsaires, non-conformistes, en a un mot , une foule de sectes sorties de notre sein a jeté a parmi nous une telle confusion , que la multitude mémo

> Suppléments pour la ReUgion ei la morale , p. 190, troisième partie. * Tome II, p. 242.

«c des chefs nous rend acéphales. Nous ne savons plus à « qui nous appartenons ni sous quelle bannière nous marcc chons. Aujourd'hui théistes, demain chrétiens, nous a sommes tantôt pour la Religion naturelle et tantôt pour a la révélée. A Tesprit de parti qui nous animait autrefois ce a succédé ime telle indifférence pour tous les partis , que « je croirais volontiers le pyrrhonisme le système domi- « nant\ » — Ceci a été écrit il y a quarante ans : qu'on juge du progrès qui s'est fait depuis , progrès inévitable ; car le Protestantisme ne redeviendra jamais ce qu'il a été , et il ne peut rester ce qu'il est; une pente irrésistible l'entraîne vers sa fin , où il subira une nouvelle métamorphose . Sa constitution même est corrosive de son existence.

La constitution du Protestantisme, en effet (il importe de résumer nos idées sur ce point) , consiste à prendre la raison naturelle pour interprète exclusive de la révélation. Or, la révélation, comportant nécessairement des vérités surnaturelles, c'est-à-dire qui dépassent la raison naturelle, ne peut être réglée par celle-ci sans cesser de la dépasser, sans cesser dès lors de comporter des vérités sur-naturelles. Rien n'est clair, si cela ne Test. Le rationalisme conduit ainsi forcément au naturalisme. La révélation appelle nécessairement à elle, comme son complément direct , une autorité enseignante de même nature, c'est-à-dire, surnaturelle. La raison peut et doit sans doute examiner le cachet de cette autorité; mais, une fois reconnu, elle ne peut s'immiscer en souveraine dans l'examen critique des vérités qu'elle enseigne , sans les dénaturer et se contredire. Elle peut chercher à pénétrer ces vérités , mais non à les régler; s'élever à leur hauteur, mais non les abaisser

■ Le traducteur de Beaufort , cité par le baron de Starck. ( Raimm du ChrkU^ iik-4*, t. m, p. 84. )

268 CUAPITHK XIII.

à son niveau, sous peine de les détruire , et de s'appauvrir elle-même en croyant s'élever sur leurs débris. 11 suit de là ((u'en se plaçant en dehors de ces principes y le Protestantisme devait aboutir inévitablement à l'extinction de toute croyance, et, comme le reprochait Jurieu aux sociniens, à cette Religion de plainrpied qui aplanit toutes les hauteurs.

Mais Jurieu lui-même était inconséquent dans ce reproche; car Y autorité de l'Écriture, qui est la seule chose qu'il oppose aux socmiens , ne peut nullement les arrêter, pas plus qu'elle ne pouvait le retenir lui-même. L'Écriture, en effet, du moment que la raison s'en constitue l'interprète , ne peut obliger celle-ci qu'autant qu'elle est claire : ce qui ne parle qu'obscurément ne décide rien. Or, l'Écriture, en cent endroits , paraissant enseigner des choses mystérieuses, inintelligibles, et que la raison ne saisit pas, comme la Trinité, l'Incarnation, la Transsubstantiation , etc., il faut de deux choses l'une : ou la réputer obscure, c'est-à-dire, muette et nulle sur tous ces points, ou la tourner au sens dont la raison peut s'accommoder, quoi- <]u'on fasse violence à son texte. Ainsi, on aura beau voir écrit. Ceci est mon corps, etc., la raison, maîtresse ou plutôt obligée d'interpréter, dira : « Pris à la lettre, cela n'est pas intelligible , et répugne au sens commun ; je ne puis donc l'admettre , et je dois supprimer ce passage , ou bien le rendre raisonnable en lisant : Figurez-^vous que ceci est mon corps. » El encore nefera-t-on, en s'arrêtantlà, qu'une concession au temps et aux circonstances , qui changeront, et avec eux les articles de foi, jusqu'à ce que, de changements en changements , on arrive à ce plain-fied de la raison qui nivelle toutes les hauteurs.

C'est là le point où est arrivé aujourd'hui le Protestan-

UV PHOTËSTANTISME. 269

tisiue. L'autorité de l'Écriture elle-même, corrodée par la raison individuelle, a disparu; il n'en reste que le titre et l'enveloppe. C'est ce que Lessing a ingénieusement exprimé sous cet apologue :

Vn voyageur, ayant relâché dans une île , y trouva des enfants ués de parents européens, lesquels venaient do mourir. Sur la question qu'il leur fit s'ils étaient chrétiens, ces enl'ants répondirent, à la vérité, très-affirmativement, mais sans pouvoir d'aucune façon justifier de ce qu'ils avaient appris de leurs parents. Interrogés d'une manière plus pressante , ils produisirent enfin la reliure vide d'un catéchisme, en disant : « Tout est renfermé là-dedans, s — <c Jadis, mes chers enfants, oui, jadis, tout y était ren- « fermé, » répondit le voyageur'.

Les protestants ont donné au monde le spectacle de leurs variations et de leurs déchirements, tant qu'ils ont eu quelque chose à dissiper du patrimoine de leur foi. Aujourd'hui (|u'ils Font épuisé, ils vivent en paix dans une indiCTérence commune, et dans une tolérance dès lors réciproque de toute façon de penser. Autrefois les sectes se heurtaient comme des eaux échappées du plateau de la montagne, et resserrées dans les anfractuosités du versant. Aujourd'hui elles dorment pèle-mèle comme ces mêmes eaux arrivées dans la plaine, et qui coulent sans bruit, mais sans bord.

Une seule chose a fait vivre si longtemps le Protestantisme, et prolongera encore quelque temps en lui un semblant d'existence : cette chose est la grandeur et la force toujours permanentes de l'Église catholique ; et cela par deux raisons :

• Lessing, cité |^ le bêam de Stwck. ( RaUon du CKrist., Vw»a W^ fi. B4, éd. In-**. )

270 ciiAPiiiiË xiii.

La première 9 c'est qu*en conservant d'une manière fixe et en tenant élevée au milieu de Tunivers , le dépôt entier de la foi chrétienne , TÉglise , <c colonne et base de la vé^ « rite, » ainsi que rappelle saint Paul' , a fait ressortir comme un grand témoin le point de départ des protestants, la décadence et les mille variations de leur foi, et a empêché cette foi de s'égarer et de s'évanouir aussi vite qu'elle l'eût fait sans cet avertissement salutaire et ce témoignage accusateur.

La seconde raison, c'est que les protestants , divisés sur tout le reste et n'existant plus en eux-mêmes, ont trouvé un centre de ralliement et un foyer d'animation dans leur hostilité contre le Catholicisme ; s'entretenant d'autant plus aisément dans cette hostilité, que , comme nous l'avons déjà dit, l'Église cachant sa force invincible sous les apparences de la faiblesse, ils ont cru pouvoir la renverser, et ont vécu sur cette illusion. — Le Protestantisme a trouvé par là ce qui fait la vie de toute chose : Vuniti. Triste imité ! car c'est l'unité de l'opposition et de la haine, comme le seul mot de protestant l'indique ; mais enfin unité qui est la contre-partie de l'unité catholique, ou plutôt qui est Vuniti catholique attaquée. Le Protestantisme n'est pas autre chose : c'est une négation. Le célèbre Hegel l'a parfaitement caractérisé lorsqu'il a dit : Us sont unis dans la nullitél et un zélé protestant, l'évêque de Saint-David, voulant définir le Protestantisme , n'a pas pu trouver d'autre défi-

' I Timoth.y lit ,15. — Voici un beau commentaire de ce passage , sorti d'une plume protestante : « L'Église soutient et élève la yérité, dit Giottus « (veritatem sustentai atque attollit Ecclesia), afin que TAme ne la « perde point de vue, et qu^eile soit vue au loin; car, diez les hommes qui « ne sont point obstinés, le témoignage d'hommes de bien , qui tous disent « qu'ils ont reçu cette doctrine , ces prescriptions, des Apôtres, obtient une « grande force, » llÎQg* Grot., Annot, in iV. Test., ad I Timoth., ui, is.)

DU PHOTKSTANTISME. !i71

ûition que celle-ci : C'est l'abjuration du Papisme. Ainsi les pro lestants ne sont pas catholiques : voilà tout ce qu'ils sont. Ce sont des conjurés y et non des frères. Supprimez le Protestantisme, le Catholicisme subsistera après comme ayant, parce que son existence est toute d'affirmation. Supprimez au contraire, par la pensée , le Catholicisme , que reste-t-il du Protestantisme?...

Écoutez comment Tertullien les a dépeints , 'quatorze cents ans avant leur existence , dans la personne des hérétiques de son temps :

a Opposés les uns aux autres dans leur croyance , tout « leur est égal , pourvu qu'on se réunisse pour triompher ot de la vérité. Ils n'ont point à cœur de convertir les impies, a mais de pervertir les nôtres ; ils mettent leur gloire à rena verser ceux qui sont debout, au lieu de relever ceux qui a sont tombés. Je ne m'en étonne pas, ils ne peuvent s'éa lever eux-mêmes que sur les débris de la vérité ; c'est et pourquoi ils s'efforcent de faire crouler notre Église , « pour bâtir la leur. Otez-leur la loi de Mo'ise, les prophè- « tes, le Dieu créateur, et vous leur fermez la bouche; c( ils n'entendent rien à édifier, leur unique talent est de cr détruire. Du reste, ils ne connaissent pas le respect môme a pour leurs prélats, et c'est par cette raison qu'il n'y a <x guère de schismes parmi eux. On ne les remarque point, a mais leur union même est un schisme perpétuel : sans « cesse ils varient, ils s'écartent de leurs propres règles ; a chacim tourne à sa fantaisie la doctrine qu'on lui a enseia gnée, counne celui de qui il l'a reçue l'avait inventée à ce sa fantaisie. L'hérésie, dans ses progrès, ne dément point a sa nature et son origine. Les valentiniens et les marcioa nites ont autant de droit d'innover à leur gré dans le a Religion que Valentin et Marcion. û\ù«3MfiM2^^^^^^^^^

97S CHAPITRK Xlll.

a les hérésies, les surprendra toutes en dissentiment avec ff leurs auteurs. Enfin , la plupart ne reconnaissent pas « même d'Églises; ils sont flottants, sans mère, sans foi, « sans feu ni lieu'. »

Cette empreinte , prise sur la figure des marcionites et des valentiniens , s'applique parfaitement, comme on le voit, sur celle de nos modernes sectaires; et lorsque ceuxci se seront effacés comme les premiers, elle s'appliquera encore aussi parfaitement aux nouveaux fauteurs d'hérésies que les siècles futurs verront surgir contre l'Église. Car les hérésies se succèdent , mais l'hérésie reste pour attester et faire ressortir par ses variations et son impuiss£mce l'invincible immutabilité de l'Église; et c'est en ce sens que doit être prise cette parole qui a été dite au commencement :

OpORTET HiBRESES ESSE*.

Quant à l'hérésie protestante , elle a fait son temps comme hérésie. Le Protestantisme, mourant et mort dans toutes ses nuances de Christianisme, ne retiendra plus que le caractère d'hostilité contre la Religion, qui lui est commun avec l'impiété de tous les temps ; il ira se perdre dans le philosophisme et le naturalisme : ce sera là sa dernière métamorphose.

Dans cette situation, il se fera immanquablement une grande scission dans le parti protestant, et déjà elle se dessine largement à l'œil de l'observateur ^ Tous ceux do ce parti qui ont du Christianisme dans le cœur ( et il y en a encore, grâce à Dieu, un certain nombre ) , qui veulent une

' TertuUien, de Prœscriptionilms , n. xlii. — TraducUon de M. de Gourcy. Nous avons retranché de ce morceau quelques traita un peu trop ?ifs.

» ICor., xï, 19.

^ Voyei l'Angleterre.

Religion positive, qui la veulent pour eux et pour leur& descendants, et pour leurs subordonnés et pour leurs sujets, sentiront le besoin de rompre avec ceux qui, sous le nom de protestants, ne travaillent, comme le dit Stapfer, qu'à escamoter au peuple sa Religion. Ils comprendront que le temps du Christianisme protestant est fini, que ce n'est qu'un édifice en ruine, et, comme le dit Millier, qu'une misérable cabane de laquelle il s'en va temps de sortir, pour rentrer dans cette Église bâtie sur la pierre ferme, de la main de Jésus-Christ, au sein de laquelle les pères de leurs pères sont morts, et qui, par sa conservation miraculeuse depuis deux mille ans, par sa résistance aux derniers assauts de l'hérésie et de l'impiété, doit avoir fait ses preuves aux yeux des moins clairvoyants. Les préjugés que le Protestantisme naissant pouvait nourrir contre le papisme, et qu'on a si perfidement exploités et entretenus dans les esprits, ne seraient plus excusables aujourd'hui que la science est venue lever tous les voiles, et que le temps de Timpartialilé semble être arrivé pour toutes les grandes choses. Il faut de nos jours ne pas être seulement protestant, mais antichrétien, pour crier au|>apisme. Ces dénominations de papistes et de protestants doivent paraître aussi surannées que celles de guelfes et de gibelins \ Il n'y a plus que deux principes en présence : la Foi catholique et ]e Rationalisme , autrement dit ceux qui ont de la religion et ceux qui n'en ont pas. Car la raison toute seule ne peut trouver en elle-même un fondement solide de religion ; elle en a Vinstinct, qui n'est bon qu'à la tourmenter par des recherches infinies, mais elle n'en a pas Vassiette. Cette assiette ne peut.se trouver que

• Ceux qui de nosjmtrs crient an papisme, disait le célèbre Joliwon , san^ des gens qui crieraient au /eu au wUifu du dé\VQ'.

dans une autorité stable et venue d'en haut , et cette autorité ne se trouve nulle part que dans cette Église à laquelle il a été dit : Comme j'ai été envoyé je vous envoie, ex qui^ seule^ a réalisé cette promesse : Je suis avec vous jusqu'à la fin des temps.

C'est ce qu'ont admirablement reconnu tout récemment les docteurs de l'université d'Oxford, si accrédités dans l'Église anglicane : a Les catholiques, disent-ils', ont concc serve une Église visible, gardienne des sacrements ; et ilii a ont ahisi l'avantage de posséder un instrument originale a rement adapté aux besoins de la nature humaine , et au« (( quel Jésus-Christ a ensuite attaché sa grâce et ses béné« a dictions. Nous voyons les bons effets que leur zèle sait en a obtenir. . . ; l'antiquité, l'universalité, l'unité de leur Église, « les élevèrent au-dessus, du monde et des nouveautés rea ligieuses du jour. A la vue d'un système si beau et si bien <c ordonné, nous ne pouvons nous empêcher de» soupirer, a en pensant que nous sommes séparés d'eux*. »

' Traités pour le temps présent^XAU.n''^^,^, 3. OuTragequiaremiié toute r Angleterre.

* Ckimbien de protestants en sont là I Et qai les empêche donc de se foire catholiques? L'espritdc parti, les préjugés du berceau, le qu'en dira-t-on, Piitérêt, sans compter toutes les autres causes secrètes qui font que tant de nos ca tholiques sont eux-mêmes mauvais catholiques. CPest qu^il est plus difficile d'être catholiqae que d'être protestant, et que, conmie Ta dit un protestant déjà cité , le passage d'une secte à F Église est toujours par le chai^n des vertus. Et puis, ne pouvant se ÛUre iUosion sur la yérité, on s'en fait sur son degré : on Toit dans le Catholicisme une institution exceUente, la meilleure de toutes , mais non absolument bonne et vraie, c'est-à-dire, divine. On en juge en philosophe plutôt qu'en croyant, et on s'imagine avoir acquitté sa dette envers la vérité en la louant de plume et de bouche , tout ea restant hors de son sein. De là tous ces aveux , si forts et si nombreux, en faveor du Catholicisme, sortis de plumes protestantes par situation, et catholiques par jugement; aveux d'autant plus éclatants qu'ils retombent sur leurs aateurs.

Toutefois, éisiom-kf il y a eu etW^ aVn^yftV»Kn^<^V^^^A.^^<^

L'urgence du besoin d'une autorité en matière de foi est telle, que la raison, épuisée de sa propre indépendance, est obligée de s'enchaîner elle-même pour trouver quelque repos. Écoutez ces étonnantes paroles d'un célèbre protestant et d'im trop célèbre philosophe :

a Sij'étais né catholique, je demeurerais catholique, sa- « chant bien que votre Église met un frein très-salutaire « aux écarts de la raison humaine , qui ne trouve ni fond a ni rive quand elle veut sonder l'abhne des choses ; et je « suis si convaincu de l'utilité de ce frein, que je m'en suis « moi-même imposé un semblable, en me prescrivant, pour a le reste de ma vie, des règles de foi dont je ne me pera mets plus de sortir. . . Aussi je vous jure que je ne suis « tranquille que depuis ce temps-là, bien convaincu que, « sans celte précaution, je ne l'aurais été de ma vie... Je a vous parle, monsieur, avec effusion de cœur, et comme « im père parlerait à son enfant. »

Quelle est la plume qui a tracé ces lignes ? quel est le malheureux qui a lié sa raison et s'est défendu d'en faire usage, ne serait-ce que pour la redresser ? qui a perdu la conviction de sa foi et n'en a gardé que la chaîne? C'est

protestants honorables et éclairés qoi sayent se déclarer, rompre Penyeloppe protestante, et retourner à runité catholique arec une abnégation et[une générosité de caractère pour qui Diea réserre certainement des récompenses toutes spéciales, comme il aura des jugements plus séyères pour ceux qni, frappés de sa lumière, tergiyersent, et chicanent encore ayecla yérité.

Au reste , le UKNiyement signalé en Angleterre par l'apparition des Traités sur le temps présent se déyeloppe d'une manière étonnante. Vile des Saints semble s'agiter sur ses chaînes , et youloir les rompre pour yoguer Ters la chaire de Pierre. « On ne peut pas douter du but auquel on doit ar- « riyer, s'écrie un ennemi de ce retour : Tendimus in Latium! » (Lettre à Tarcheyéque de Cantorbéry, pour empêcher, la nomination d'un proiesseur puséiste. ) — Depuis notre première édition , combien les faits sont Tenu» confirmer cette préyinlon !

276 CUAPITHK XIII.

J.-J. Rousseau'. Quel aveu et quel châtiment! Cet homme, ce vrai protestant, que sa patrie chassa de son vivant parce qu'il en dépassait l'incrédulité , et auquel elle élève maintenant une statue parce qu'il la résume , le philosophe genevois, ce libre penseur qui s'est tant fait une arme et un jeu de sa raison contre la foi, obligé d'interdire cette raison comme une folle, et de l'enchaîner dans un dernier acte d'elle-même qui, sans présenter plus de garantie que les actes précédents, n'a d'autre mérite que d'être le dernier j réduit à se faire une foi factice pour trouver quelque repos, pour en finir; une foi absurde, et qui est moins une soumission qu'une suppression de sa raison : car où Rousseau a-t-il pris ces règles de foi dont il ne se permet plus de sortir ? — Dans sa raison ; — et qu'est-ce que sa raison ? — c'est une folle qui ne fait que des écarts , et qui ne peut trouver ni fond ni rive quand elle veut sonder l'abîme des choses. — Ainsi, c'est une raison essentiellement déréglée qui donne des règles à sa foi, et c'est pour échapper au dérèglement de cette raison qu'il s'y renferme. Quelle aberrationl!! Il dit qu't7 ne se permet plus d'en sortir : je le crois bien ; mais pourquoi? est-ce par foi dans la bonté de ces règles ? tant s'en faut ! c'est plutôt par défiance ; car que verrait-il en elles, si ce n'est un écart de sa raison? Ces règles de foi ne sont donc rien qu'un interdit jeté sur sa raison, et qu'une excommunication de sa pensée avec le ciel. Voilà le dernier terme et pour ainsi dire la dernière convulsion du rationalisme , qui n'est lui-même qu'une dégénérescence du Protestantisme ; car entre le Protestantisme et le rationalisme il n'y arien que V Écriture, qui, toute seule et dépourvue du secours d'une autorité enseignante et interprétante de même nature qu'elle, ne peut se dé-

' Ijetfres^ t. A'XXl , p. !r»3, éd. m-i8; Paris, 179».

fendre contre la tendance de la raison à se l'assimiler, et à Taffecter de ses propres fluctuations.

Cette dernière vérité est le point culminant de cette Étude : c'est elle que j'ai cherché à établir et à suivre dans toutes ses conséquences , aussi désastreuses pour la raison que pour la foi^ par contre-épreuve de la sagesse qui reluit dans la divine institution de l'Église.

Je ne peux donc mieux terminer ma tâche qu'en invoquant ici un jugement bien imposant et bien élevé , bien en dehors de tous les préjugés du temps , et cependant bien précis sur la question ; un jugement qui n'est ni d'un catholique, ni d'un protestant , ni d'un sceptique ^ mais qui est pris à la plus haute source de la sagesse antique , et bien digne de faire autorité pour ceux qui se piquent de n'obéir qu'à la raison.

C'est Platon qui va parler .

<c L'homme qui doit toute son instruction à Vécriture a n'aura jamais que l'apparence de la sagesse. La parole « est à l'écriture ce qu'un homme est à son portrait. Les a productions de la peinture se présentent à nos yeux ce comme vivantes ; mais si on les interroge , elles gardent « le silence avec dignité. Il en est de même de l'écriture, qui a ne sait ce qu'il faut dire à un homme, ni ce qu'il faut « cacher à un autre. Si on vient à l'attaquer ou à l'insulter a sans raison, elle ne peut se défendre, car son père n'est « jamais là pour la soutenir. De manière que celui qui s'i- « magine pouvoir établir par l'écriture seule une doctrine « claire et durable, est un grand fou ' ; s'il possédait réelct lement les véritables germes de la vérité , il se gardece rait bien de croire qu'avec un peu de liqueur noire et

' Mot à mot, il regorge de bêtise.

CIlAPlTttE XIII.

a une ptume il pourra les faire germer dans l'univers ,

« les défendre contre l'inclémence des saisons , et leur

a communiquer Tefficacité nécessaire. Quel que puisse

« être cet homme donc , particulier ou législateur, et soit

ce qu'on le dise ou qu'on ne le dise pas, il s'est désho-

« noré'. »

Jamais peut-être la sagesse humaine n'a rencontré ai

juste. Mais que peut-elle de plus que de proclamer l'inanité des doctrines humaines? et quel remède a-t-elle jamais pu j apporter? Le plus parfait des législateurs humains ne peut que laisser, en mourant, sa loi à la merci des erreurs et des passions de ses semblables. Pour la conserver intacte, il faudrait qu'il pût lui-même se perpétuer et se répandre pour l'accompagner partout et toujours, la soutenir, la défendre, l'expliquer dans l'infinie variété de ses applications ; il faudrait au moins que son e^rit, le même esprit qui a conçu la loi , passât dans l'âme de ceux qui sont chargés de l'appliquer, et se succédât en eux jusqu'à la révolution des temps assignés à sa durée.

Si c'est à cette condition que se trouvent attachées la force et la durée des institutions et des lois d'une cité ou d'une école , et seulement en ce qui touche les intérêts extérieurs et superficiels de la vie , que faudrait-il donc augurer d'une doctrine qui s'adresserait au genre humain tout entier, et qui prétendrait à une durée étemelle ; qui aurait à s'étendre sur mille nations différentes d'origme, de mœurs , de climat, de langage; à travers mille siècles divers de lumière, de préjugés, de révolutions, de transformations ; et à régner ainsi non-seulement sur les actions et à la surface , mais dans l'intime du cœur et de la pensée . contrairement à tous les préjugés et à tous les penchants ,

' Plat., i^ Phœdr, ; Op., t. X,p. ^%\ ,^%a, ^w, W6, sa?, édit. lUpont

DU PAOTESTAHTISMË. 319

par des préceptes inflexibles et des dogmes myBtérvdux, et cela sans rien perdre de sa simplicité y de son intégrité y de sa pm'eté originelle?

Si Tauteur d'une pareille entreprise Teût ccnnmimiquée à Platon^ celui-ci n'aurait eu que ce mot à lui dire : « Vous êtes un fou y ou vous êtes un Dieu, a

Vous êtes im fou , si c'est par des promulgations et des persuasions humaines , si c'est par la ieule écriture notamment que TOUS comptez réaliser ce gigantesque projet d'universalité et de perpétuité ; et je vous prédis infailliblement que, loin de pouvoir y arriver, votre doctrine ne pourra faire un pas ni vivre un jour sans devenir le jouet de mille variations, la proie de mille sectes, et qu'elle laissera le trouble , la division , et le plus incurable scepticisme , partout après elle, pendant le peu de temps qu'il en sera parlé.

Mais si l'auteur de l'entreprise eûtcgouté : a Je n'écrirai pas \m mot de ma doctrine; je m'en irai sans l'avoir gravée ni sur le marbre ni sur l'airain. Quelques enseignements , quelques germes de ma vérité , seront seulement jetés par moi dans l'âme de douze pauvres disciples organisés sous un seul chef; mais en les y laissant je leur laisserai aussi, pour les faire germer dans l'univers, Ve^prii de leur nuritre, qui parlera en eux, qui leur enseignera toute vérité, et les fera ressouvenir de tout ce que je leur aurai dit \ J'écrirai ainsi par eux ma loi, voie avec de l'encre , mais avec l'Esprit de vérité; non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, qui seront les comrs *. Je leur in^rerai ce qu'ils aurofU à dire à un homme et à cacher à im autre ; car ce qu'ils auront à dire leur sera

> Svang. sec. /oon., cap. tiv, t. 26»ttttp« xn, t. U.

> n Sjrtsf, ad CarimtM., cap. m, v. 3.

donné à l'heure même '. Enfin, je serai moi-même en eux pour les soutenir^ et avec ceux qui leur succéderont, e( avec la société assemblée sous leur conduite, tous les jours jusqu'à la fin du monde *. Quoique absent de corps ^ je serai toujours présent par mon esprit, qui, se communiquant par eux à toutes les nations, circulera dans Thumanité comme une nouvelle lumière pour les esprits , comme un nouveau feu pour les cœurs , et ralliera toute la terre dans rindissoluble imité de mes représentants , avec lesquels je serai toujours moi-môme imi, de manière que tous ne soient qu'un*. »

A cette explication , le sage Platon eût dit sans doute : « Votre conception à elle seule est d'un Dieu. Jamais entreprise si vaste et si sublime n'est sortie de la tête d'un mortel. Hais , quelque enthousiaste admiration qu'elle m'inspire, souffrez, homme extraordinaire, que je vous dise que plus elle est d'un Dieu par la pensée , plus elle réclame le bras d'im Dieu pour l'exécution; car elle est destituée de tous moyens humains, elle est détachée de toute cause naturelle y et ne tient à rien qu'à ime puissance d'inspiration et de secours qui ne peut réellement psu^tir que d'un Dieu. Permettez donc que je vous ajourne à l'exécution; et jusque-là venez prendre place avec moi dans le domaine de l'utopie où est restée ma République, mais bien audessus de celle-ci , et dans la plus haute région de ce pays des chimères , autant par ce qu'il y a de sublime que par ce qu'il y a d'impraticable dans votre conception. »

En ce moment , si le mystérieux interlocuteur, touchant les yeux du philosophe , eût fait plonger ses regards dani

* Evang. sec, Matth., cap. x, v. 19.

' Evang. sec, Matth., cap. xxvm, t. 19» 20. ^ Bvang. sec, Joan., cap. xyii.

hV PAOTESTANTISIIB. 281

uiie perspective de vingt siècles , et lui eût déroulé la marche et le déyeloppement de la doctrine chrétienne y tous les combats de TÉglise , tous ses triomphes , toutes les puissances du mal en fureur, surmontées, emportées, dépassées par elle dans tout l'univers, comme par un fleuve débordant au loin sur la campagne ; cette Église aussi invulnérable contre la prospérité que contre les revers, contre les séductions que contre la force, contre l'inclémence des esprits que contre celle des saisons ; seule durant toujours , Sfeule se voyant partout, seule ne connaissant ni la corruption ni Terreur, et rajeunissant vingt fois l'univers épuisé dans son sein maternel ; si grande et si élevée , qu'elle traite avec les nations comme avec les individus , avec les siècles comme avec les jours; si dépourvue de tout secours humain, que le premier venu peut l'insulter; si fortement assise sur son siège divin , que tous les peuples ameutés ne peuvent l'émouvoir; si éprouvée en un mot, et si pleine de puissance et de vigueur, après vingt siècles de travaux et de combats , qu*il est plus difficile d'imaginer comment elle pourrait finir, qu'il ne l'était en principe de comprendre comment elle pouvait commencer :

A cette vue , le disciple de Socrate eût senti la présence du Dieu , et , tombant aux pieds de ce nouveau maître , il se fut écrié : « Vous êtes Celui que je cherchais , le Verbe , le Dieu Sauveur que j'invoquais , ainsi que son Père et son Seigneur, afin que, par un enseignement extraordinaire ET merveilleux , il nous sauvât en nous instruisant de la doctrine véritable^. Vérité coétemelle à Dieu I Sagesse incréée! c'est vous que j'entrevoyais dernière les nuages de ma philosophie , et dont la lumière incertaine vacillait

' Plat., Tim. ; Oper., tom. IX, p. 341. — JBpitt. VI ; Oper., tom. Xî ,

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HORS BE VÉaUSE POINT DE SALUT. 283

HORS DE l'Église point de salut.

(c Le Mahométan, le Persan, Tlndien, le Chinois , etc. , « tous ces peuples qui composent les quatre cinquièmes « du monde, brûleront éternellement dans Tenfer, parce V c{uc le hasard ne les a pas fait naître chrétiens... C'est « à n'en pas douter, puisqu'on a dit : Hors de l'Église <( poiXT de salut. Quel horrible motl J'étais bien jeune « encore , qu'il faisait mon désespoir. Hé quoi ! me disais- « je , comment tant de peuples qui ne sont pas chrétiens « et ne connaissent pas même le nom du Christ, cornet ment tant d'autres qui sont venus avant l'avènement du i( Christ, peuvent-ils être coupables du crime de leur naisa sance, qui ne dépend que de Dieu?... Je dois dire ce « que je pense : cela me parait le comble de l'absurdité, (c — Mais, me dites-vous, il ne faut point vouloir pénétrer « les secrets de Dieu; sa miséricorde est infinie. — Alors (C il est donc faux de dire Hors de l'Église point de sa- (C LUT? c'est donc im épouvantail dont on se sert pour re- (c tenir un hôte chez soi, aûn qu'il n'aille point loger chez a le voisin? »

Telle est la difQculté , textuellement transcrite du programme qui a été l'occasion de ces Études. U faut convenir qu'elle est fortement présentée, parce qu'elle l'est avec conviction.

Toutefois , nous tenons à lui donner plus de force encore , et à la compléter en la prenant à sa source , et dans

"ÀSk OUAPITRK XIV.

celui qui en a été le plus habile et le plus dangereux artisan : J.-J. Rousseau; car c*est lui qui le premier a donné le branle à toutes ces imprécations d'intolérance lancées depuis soixante ans contre cette maxime fondamentale de rÉglise catholique :

a A Dieu ne plaise, dit-il dans son Emile, que je prêche (c jamais aux hommes le dogme cruel de Tintolérance ! a S'il était une Religion sur la terre hors de laquelle il n'y « eût que peine étemelle, et qu'en quelque lieu du monde « un seul mortel de bonne foi n'eût pas été frappé de son « évidence, le Dieu de cette Religion serait le plus inique a et le plus cruel des tyrans. » — « Vous m'annoncez, ce fait-il dire ailleurs au sauvage , im Dieu né et mort il y a « deux mille ans à l'extrémité du monde, dans je ne sais <c quelle petite ville ; et vous me dites que tous ceux qui « n'auront point cru à ce mystère seront damnés. Vous « venez, dites-vous, me l'apprendre; mais pourquoi n'ê- « tes-vous pas venu l'apprendre à mon père ? ou pourquoi « damnez-vous ce bon ^ieillard, pour n'en avoir jamais « rien su? Doit-il être éternellement puni de votre paresse, « lui qui était si bon, si bienfaisant, et qui ne cherchait « que la vérité?. . . » — « Pressés par ces raisons, continue- « t-il, les uns aiment mieux faire Dieu injuste, et punir les « innocents du péché de leur père, que de renoncer à leur « barbare dogme; les autres se tirent d'affaire en en- « voyant obligeamment un Ange instruire quiconque, dans « une ignorance invincible, aurait vécu moralement bien. « La belle invention que cet Ange ! non contents de nous « asservir à leur machine, ils mettent Dieu lui-même dans « la nécessité de s'en servir. »

Si Rousseau, au lieu de la prendre fastueusement pour /iftvjse, eût réellement voulu se montrer fidèle à la maximr .

Vitam impendere vero ; et si ^ au lieu de s'afM)ler de la robe du Vicaire savoyard pour le faire parler contre l'Église , il eût été consulter le ficaire de sa paroisse pour s'enquérir de la doctrine catholique avant delà combattre^ il aurait vu qu'il faussait étrangement cette doctrine, ou qu'il la jugeait avec une impardonnable légèreté. Hais ce n'était pas là le compte de cetaltier sophiste, qui, nouvel Érostrate, ne crut pas payer trop cher son immortalité de l'incendie du temple.

Le temple est sorti de ses cendres , et toutes ces attaques subversives n'ont servi qu'à nous en découvrir et qu'à nous en mieux faire admirer les indestructibles fondements.

Il n'est pas si aisé qu'on le pense de confondre la vérité catholique. Tel qui s'en flatte ne fait que se percer luimême du trait qu'il lui destine, et qu'éprouver la sagesse d'une doctrine si peu inventée par l'homme, que le premier mouvement de celui-ci est de s'en moquer, conmie le dernier et le plus subUme effort de sa raison est de l'adorer.

C'est ce que nous espérons faire voir encore une fois dans cette Étude.

Et comme nous ne saurions apporter trop de méthode et de clarté dans une matière où l'esprit d'erreur n'est parvenu à faire illusion qu'à force de confusion et de trouble, nous allons disposer notre sujet de la manière suivante :

Trois vérités à rétablir et à préciser .

1* Intolérance de l'Église ;

2* Tolérance de l'Église ;

3* Conciliation de cette intolérance avec cette tolérance.

28A GHAPinB. XIV.

La malîàA 60t richoi et elle a de quoi nous défrayer avec usure du trayail de son exploration.

iMolirance de VÈglise.

L'iMTOusRAirCB est la loi des lois^ et la condition nécessaire ^ dès lors 9 de tout ce qui prétend à Texistence.

Développons cette proposition :

Rira n'existe, je ne dis pas seulement dans les sociétés humaines , mais dans la nature entière y que par des lois. Qiaqtie être a sa loi, sa manière d'être qui lui est propre ^ et selon laquelle il est invariablement ce qu'il est. L'évidence de cette vérité doit la faire recevoir comme un axiome.

Ce qu'on est également obligé d'admettre, c'est que l'idée de loi entraîne avec elle celle de sanction. Qui dit loi dit commandement et menace , au bout de quoi il y a déchéance ou châtiment. Une loi qu'on pourrait suivre ou rejeter à son gré ne serait plus une loi. Aussi toutes les définitions de la loi sont empreintes de l'idée de nécessité et de force : « La loi , dit Cicéron , est ce qui a caractère pour camfMf%der onponr défendre. » « Les lois, dit Montesquieu,

sont les rapports nicesèaireê qui dérivent de la nature des choses. B

Si donc la nicesiiti est le propre de la loi, et si la loi est le propre de l'existence de tout être , si bien qu'on ne peut imaginer un être sans sa loi , et sa loi sans nécessité ; force est de conclure que tout être porte avec soi sa nécessité d'être, hors laquelle il périt ouU Mt périr : son intolérance, en un mot.

Parcourez toutes les kria in\&(^xuab\W)^hyBkQ^^ ou mo-

HORS DE L'iGLISB POIKT DE SALUT. 287

raies , naturelles ou positives , civiles ou religieuses ; et dites si hors de ces lois vous pouvez retenir la jouissance de la chose qu'elles concernent , et si cette chose ne périt pas pour vous ou vous pour elle, du moment où vous violez ces lois? BAtissez une maison en dehors des lois de la gravitation^ et cette maison sera renversée ; feites un acte contraire à la loi naturelle, et vous perdrez le repos de la conscience et le sentiment inestimable de votre dignité; enfreignez une loi positive, et vous serez déchu de votre droit; négligez une formalité méme^ et vos actes seront frappés de nullité. Partout donc , au dedans comme au dehors de vous , dans la société comme dans la nature , vous rencontrez Yinioli' rance, et c'est cette intolérance qui fait l'ordre ^ l'équilibre et rharmonie de l'imivers ; car si chaque être n'était pas protégé contre les autres êtres ou contre lui-même par la nécessité de ses lois , une confusion universelle s'ensuivrait soudain.

Maintenant , cette sanction constitutive de chaque chose que nous appelons intolérance est en rapport avec sa nature et avec son but , et elle doit consister évidemment dans la privation de l'avantage que cette chose est destinée à produire quand on se conforme à ses lois. Par exemple, quel est l'avantage qu'est destinée à produire la loi de la gravitation? C'est la solidité et Téquilibre des corps disposés d'après cette loi. De quoi sera-t-on donc privé, si on méconnaît cette loi? De cette solidité et de cet équilibre. Ainsi de suite pour les lois de la conscience^ de la société , etc.

De là nous pouvons passer à une application plus immédiate à notre 8^îet.

Quelle est la nature , quel est le but de la Religion? C'est de iouver Thomme de sa misère naturelle, en renouant ses rapports avec Dieu. Quel sera donc le Wti de celui qm se

met hors de la Religion? C'est d'être où il s'est mis : hors de rapport avec Dieu, hors du salut.

De sorte que nous voici arrivés à justifier en principe la maxime Hors de V Église point de salut, par une équation de sens commun qui se traduit dans le dilemme suivant :

Ou il y a véritablement une Religion , c'est-à-dire, un moyen de renouer les rapports de l'homme avec Dieu, ou il n'y en a pas. S'il n'y en a pas, tout est dit : agiter la question de son intolérance est un non-sens , car ce serait discuter sur la manière d'être d'ime chose qui n'existe pojs. S'il y a une telle Religion (et on le suppose dès lors qu'on discute sa manière d'être) , c'est donner dans l'absurde que de lui reprocher le dogme du salut exclusif, parce que cette Religion étant par essence la voie du salut, ce serait lui retirer l'existence qu'on présuppose, que de vouloir le salut hors de son sein.

Lors donc que Rousseau vient jeter à l'Église , par la bouche de son Vicaire savoyard, cette pathétiqpie apostrophe , A Dieu ne plaise que je prêche jamais aux hommes le dogme cruel de Vintélorancel il se confond lui-même; c'est comme s'il disait : A Dieu ne plaise que je prêche jamais une Religion qui soit véritable ! car la Religion véritable , encore une fois , étant le lien qui unit Thomme à Dieu , ne peut tolérer la rupture de ce lien sans se désavouer elle-même : une telle tolérance ne serait de sa part qu'une abdication n faut donc, de toute nécessité, ou nier la vérité d'une Religion, ou reconnaître son ÎQtolérance.

Qu'on ne se préoccupe pas, du reste, de la rigueur de ce dernier mot, dont on a tant perverti le sens. Nous nous réservons , dans la seconde et dans la troisième partie de cette Étude, de le purger de tout ce qu'on lui a imputé d'injuste et d'odieux. Qu'il nous suffise de dire ici que nous n'enten-

HORS DK L'EGUSE POIICT DE SALUT. 289

dons pas parler de Tintolérance civile , mais de Tintolérance spirituelle; et encore ne prononçons-nous sur celleci qu'en principe , sauf à rechercher plus tard les lois de son application.

La prétention de TÉglise à cet égard est la prétention même de Jésus-Christ; car^ chose remarquable, et qui prouve bien la vérité du Christianisme, aucune religion, avant lui, n'avait eu conscience de sa propre vérité. Les diverses religions avaient bien pu se disputer la terre , mais elles n'avaient pas même songé à se disputer le ciel , qui doit être cependant le véritable siège de leur empire. A cet égard elles n'avaient rien d'exclusif, parce qu'elles n'avaient rien de véritable , et elles se toléraient avec ime complaisante absurdité. Jésus-Christ, le premier, a fait entendre ces paroles : Mon royaume n*e$t pas de ce monde ; et par là il a fondé la tolérance civile > la liberté de conscience devant les rois de la terre. Mais il a dit aussi : Je suis la voie, la vérité, et la vie; nul ne vient au Père, si ce n'est par MOI ' ; et par là il a fondé Vintolérance spirituelle de la vérité devant Dieu.

Le pieux et profond auteur de V Imitation, commentant ces dernières paroles du Sauveur, ajoute : a Sans la voie , a on ne peut aller; sans la vérité, on ne peut connaître; <f sans la vie, on ne peut vivre". » Éloignés que nous sommes de Dieu en efTet , il nous faut une voie pour aller h lui , ime révélation de sa vérité pour le connaître ; mais le propre de la voie comme de la vérité , quelque large , quelque aisée qu'on la suppose , c'est en fin de compte d'être déterminée, et, en ce sens, exclusive de tout ce

> Ego sum via, veritas , et vita ; nemo venii ad Pmtrem, ni$i pet m». ( Joan.y cap. uy, t. 6. ) ' Sine via fton Uur, sine veritate non oognoscitur , t\neiDViaivfm^V(M».T /// M

290 CHAPITRE XIT.

qui n'y rentre pas y de tout ce qu'elle n'est pas. Du moment où on peut se sauver hors d'une religion y cette religion n'a plus rien de déterminé pour le salut -, elle s'efface par son inutilité même ; et comme , dans le système de la tolérance universelle et absolue , il n'y a pas de religion hors de laquelle on ne puisse se sauver^ le résultat de ce système est d'effacer toute Religion. Et ainsi ^ pour ne vouloir pas de salut exclusif , on enlève aux hommes tout moyen effectif do salut ; et , en rejetant le dogme cruel de l'intolérance, on livre la terre au règne désolant et cent fois plus cruel de l'impiété.

A quelque degré qu'on s'arrête pour éviter ce dernier résultat , il faut s'appuyer sur le dogme de l'intolérance. Si le catholique dit , Hors de l'Église point de salut , le protestant devra dire y Hors de Jésus-Christ point de salut; et le théiste y à son tour^ devra dire aussi y Hors de la Religion naturelle point de salut; et il le faut bien, car, sans cela , ils ne seraient pas théistes, ou chrétiens, ou catholiques : l'athée seul ne sera pas intolérant, parce que le néant n'est pas exclusif, si ce n'est toutefois qu'il est le vide et le tombeau de l'être.

L'objection d'intolérance, cependant, n'est faite qu'à l'Église catholique ; et, chose remarquable, elle lui est faite par les prolestants et les déistes , qui , en cela , font chœur avec les athées , comme s'ils n'étaient pas forcés d'invoquer le même dogme pour se soutenir et se distinguer, à divers degrés, de l'irréligion entière de ces derniers. D'où vient cette inconséquence , si ce n'est de ce que , chancelants dans leurs croyances, ils participent tous plus ou moins de Timpiété radicale, qui n'a de véritable ennemie que VËglise catholicpio , à laquelle ils rendent ainsi un échtant hommage sans tf eu AowVftr^l

HORS ]>K L'kGLISK POINT DE SALUT. 291

Ijdissous \m ministre prolestant faire ressortir celte inconséquence :

« n est juste, avant tout, de reconnaître, dit-il, que l'ob- « jection peut s'adresser à tous les chrétiens, et non pas « seulement aux catholiques, auxquels elle s'adresse aui< jourd'hui presque exclusivement. Les catholiques , lors- (( qu'ils disent que hors de l'Église â n'y a point de salut , « ne disent pas autre chose que les chrétiens en général, (( lorsqu'ils soutiennent que la foi de la Religion chrétienne « est nécessaire au salut. Car pourquoi les catholiques préi< tendent-ils que hors de leur Église il n'y a point de salut, « sinon parce qu'ils sont persuadés que dans cette Église « seule on trouve la foi, et, ce qu'elle suppose , laconnais- « sance pure et complète de la Religion chrétienne?... Les « chrétiens protestants peuvent donc trouver que les ca « tholiques se trompent, en comprenant dans la Religion '< chrétienne des choses qui n'y appartiennent pas; mais « ils ne sauraient les blâmer de regarder comme nécessaire (( au salut tout ce qui leur parait faire partie de la Religion « chrétienne. Ce serait, je le répète, leur reprocher ce qu'ils « font eux-mêmes. Il n'est pas plus facUe de prouver, par « la nature même des choses, que la simple croyance en « Jésus-Christ est nécessaire au salut, qu'il ne l'est de mon n trer la même nécessité par rapport à la présence réelle, ff à la confession , et à tous les autres dogmes de la foi ca- « tholique. C'est le principe même de la nécessité, pour le « salut, d'une croyance particulière qui n'est pas à la pora tée de tout le monde, et non le plus ou le moins de con- « tenu de cette croyance , qui constitue la véritable diflficf culte. Il ne répugnerait pas plus à la raison de croire à a l'exclusion du salut de cent millions d'hommes , par le 9 wotif qu'ils n'oDi pas cru ce qu!i\s ne ^>ïH««t\ ^g^x'^

292 CUAPITKE XIV.

« connaître , qu'il ne lui répugne d'admettre le même fait « pour un seul homme. — Il serait donc temps enfin que (c des chrétiens cessassent de faire à d'autres chrétiens ce a qu'ils ne veulent pas qu'on fasse à eux-mêmes, en leur « adressant un reproche qui n'est à sa place que dans la « bouche des ennemis du Christianisme , qui le font indis- « tinctement à tous les chrétiens. Il serait temps qu'ils c( s'empressassent plutôt de se réunir tous pour diminuer a la difficulté , en redoublant de zèle , afin de diminuer le (f nombre de ceux qui ne sont pas chrétiens , comme aussi « en montrant dans son véritable jour et en renfermant « dans de justes limites la maxime même qui fait le sujet ff des objections et quelquefois des reproches qu'on leur « adresse '. »

Ce langage, si plein de raison, de candeur et de charité, doit faire arriver la vérité aux esprits les plus prévenus , et suppose même déjà, dans celui qui l'a tenu, une disposition à l'embrasser tout entière dans son unité catholique'.

En arrachant les esprits à cette unité, le protestantisme, du reste, a justifié le dogme salutaire de l'intolérance ca-

' Quelques réflexions sur la maxiue chrétienne : Hors de VÉglise il fCy a point de sa/ti/; par un ministre protestant. Brocb. in-s^'; Paris, Bdin-Mandar, 1827.

' Nous lisons dans la même brochure : « Voilà pourquoi k Catholicisme « regagne de nos jours peu à peu le terrain quMl avait perdu dans le seizième t siècle. Les protestants conunencent à s*aperceYoir de ce qui échappa et « dut échapper à leurs ancêtres, que cette nouYelle autorité visible, que Ws « réformateurs avaient substituée à PÉglise catholique, n*est qu'une autorité « illusoire ; que le volume sacré , livré à Tinterprétation des individus, ren- « voie chacun à sa propre raison ; qu^il est affecté pour ainsi dire des incer- « titudes et des fluctuations de celle-ci , et ne saurait satisfaire au besoin « de la foi , laquelle nous avons dit être la disposition intérieure qui nous n porte à chercher pour guide, en matière de Religion , une autorité qui nous *i dise, d^une manière claire et péremptoire, ce que nous devons croire et « ihîrf. »

HORS DE L'ÉaLISË POINT DE SALUT. ^93

Iholique par le dédale d^erreurs et d'impiétés où il a jeté ses partisans , et s'est rendu lui-même coupable à leur égard d'une intolérance inexcusable, puisqu'elle aboutit à l'exclusion même de leur foi.

Laissons encore un prolestant proclamer cette vérité :

a 11 est vraiment monstrueux de supposer qu'il puisse « y avoir deux croyances véritables. Cela ne saurait être; a il faut nécessairement que l'ime des deux soii fausse. Et « quel homme oserait dire que nous devons approuver une « mesure qui doit, de toute nécessité, produire im nombre « indéfini de croyances? Si notre salut étemel est fondé sur « notre croyance en la viriii, est-il raisonnable de forcer « les gens à ayoir plusieurs croyances? et n'est-ce pas les « y forcer que de leur enlever le chef de l'Église'? »

Ainsi, l'intolérance qu'on reproche à l'Église catholique est, de la part du Protestantisme, une double contradiction, ptiisqu'il s'appuie lui-même sur une double intolérance : intolérance au dehors par l'exclusion du salut qu'il est obligé de fulminer contre les déistes ; intolérance au dedans par la ruine de la foi à laquelle il condamne ses partisans , en leur enlevant le fondement de l'autorité ; avec cette différence que cette dernière intolérance est réellement coupable et sans analogie avec la première , puisqu'elle s'altaque à la vérité par la licence de toutes les erreurs.

Mais contradiction plus monstrueuse encore, et qui n'est qu'un juste cWthnent de l'imprescriptible raison , qui ne 86 laisse jamais outrager impunément! la même plume qui vient de lancer contre l'Église ce trait doucereux, « A Dieu c ne plaise que je prêche jamais auxhommes le dogme cruel « de rintolérance ! » n'a-t-elle pas été amenée à tracer ces mots sanguinaires : « Sans pouvoir obliger personne h croire

« William Cobbett, Réf forme prof fstanU y\9\\xt7i^\^ %t».

« les articles de foi de la Religion du pays , le souverain ce peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas. . . Que si « quelqu'un^ après avoir reconnu publiquement ces mêmes a dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit « PUNI DE MORT ' ! » Parolo sauvage qui a motivé la proscription de tant de prêtres déportés ou massacrés pour ne pas avoir voulu plier leur conscience à la constitution civile du clergé y et qui justifie cette observation de Benjamin Constant : a Je ne connais aucun système de servitude qui a ait consacré des erreurs plus funestes que Tétemelle mé- « taphysique du Contrat social*. »

Autre, bien autre assurément, comme nous allons le voir, est rintolérance de FËglise catholique, qui diffère de celle de Rousseau autant que le cœur d'une mère peut différer de celui d^une marâtre ; mais enfin, quelque triste que soit l'exempte, il est assez bon pour Rousseau, puisqu'il vient de lui ; et il suffit pour confirmer en principe nos raisonnements sur la nécessité d'une intolérance quelconque en matière de Religion comme en toute autre , par Tabus monstrueux qu'on est conduit à faire de ce principe après ravoir nié.

Ce principe de l'intolérance, qui est renfermé dans l'existence de chaque chose comme la loi de sa loi et le préservatif de sa destinée , devait revêtir dans la Religion véritable un caractère dogmatiquement absolu.

Il est temps de faire ici une distinction fondamentale. L'intolérance de la vérité catholique n'est pas une intolérance quelconque, et analogue à tout ce qu'on est convenu

• J.-J. Rousseau , Contrat social, liv. IV, cUap. viu. — Sans pouvoir obliger personne à croire est charmant , quand on vient à cette oonetosion : qu'il soit puni de mort!

» Cours (ffipolifiqm comHtufionnelUy t. VlU^p. J2«.

HOftS DE L'to.ISB POINT hE SALUT. 295

d'appeler de ce nom. On a dû déjà le voir : son caractère distinclif est d*étre exclusivement dogmatique et qrirituelle, c'est-à-dire, exclusivement renfermée dans les rapports de rame avec Dieu. Ce serait donc ime sacrilège erreur que de la confondre avec les intolérances terrestres et temporelles, intolérance philosophique y intolérance civile y intolérance sociale, par lesquelles les hommes cherchent à usurper les uns envers les autres ime dictature qui n'appartient qu'à Dieu. Loin d'autoriser et d'accréditer toutes ces intolérances, le Catholicisme les désavoue, les repousse; et non-seulement il les repousse , mais il engendre leur contraire : la tolérance philosophique , civile , sociale ; la charité , la liberté.

Tout ceci s'expliquera. En cet instant nous tenons seulement à poser en fait que l'intolérance catholique , dont nous avons entrepris la justification, est seulement et exclusivement dogmatique.

Or, je disque, indépendamment des raisons généralespar lesquelles nous avons jusqu'ici établi la nécessité d'une intolérance , cette intolérance toute particulière du Catholicisme se justifie par les considérations qu'il nous reste à présenter.

Toutes les autres Religions , y compris même les sectes chrétiennes protestantes, se sont identifiées et circonscrites avec le pouvoir humain et les nationalités terrestres : la tiare et la couronne se sont confondues pour elles sur la même tête , et le cercle de leur symbole a été tracé ou garanti par le glaive des conquérants. Pour ce qui est de l'autre monde et des rapports intimes et véritables de l'ftme avec lui, elles n'en ont pas eu grand souci; leur tolérance dogmatique est sans égale : elles déclarent volontiers ne pouvoir obliger pertonne à croire le» ariicUi^ de ^oi dt w

Reugion du pays. Que peut-on voir de plus tolérant? Hais attendez : voici que leur intolérance civile est d'autant plus cruelle , et plus d'im Socrate a éprouvé le coup de cette sentence : S'Use conduit comme n'y croyant pas, qu'il SOIT PUNI DE MORT. L'appareuco et non la croyance, la force brutale et non Tascendant de la vérité, telles sont leurs fins, tels leurs moyens ; et c'est à leur intolérance qu'il faut renvoyer ce trait du poète :

L'intolérance est fille des faux dieux.

La Religioil catholique présente xm spectacle inverse. Au lieu que les autres agissent du dehors au dedans , elle agit du dedans au dehors. Entièrement dégagée des circonstances et des intérêts de temps et de lieu, elle est de tous les pays comme de tous les siècles. Pour elle il n'y a qu'un royaume, et il n'est pas de ce monde. Son représentant est un débile vieillard qui ne lève la main que pour bénir ; ou s'il lance des foudres , elles ne sont que spirituelles. Elle ne frappe pas, elle prêche; et elle prêche surtout par sa résignation à souffrir et par son courage à pardonner. Elle ne demande aux maîtres du monde qu'une chose : la liberté; et s'ils la lui refusent , elle se la donne par le martyre. Abandonnant la répression des actions aux hommes , elie ne se propose que la réformation des âmes, et n'agit sur elles que par le concours de leur volonté. Dans le combat qu'elle livre , nul sang répandu que le sien , nulle arme que la parole et que l'exemple , nulle conquête que pour le ciel. Pour ceinture elle a la Vérité; pour cuirasse, la Justice; pour chaussure, la Paix ; pour bouclier, la Foi ; pour casque, le Salut; et pour glaive, la Parole de Dieu \ Habitant une région toute morale et surnaturelle , eUe ne se propose

'S. Paul, Éptt. aux fiphé%.^ chî\v.^\,\- ^'^ ^'•wV^.

HORS PB l'Église point de salut. 297

enfin qu'un but moral et surnaturel. Du haut de ce siège flottant, et avec cet appareil imaginaire, ce semble, nulle religion cependant ne se fait croire comme elle, ne se fait suivre, et no voit affluer vers son centre les esprits et les cœurs , de tous les points de l'espace et du temps.

Par quel lien peut-elle ainsi captiver la terre? par quel ressort peut-elle la remuer? quel peut être le point d'appui de cette incalculable action?... Un seul, et c'est sa prétention à la Vérité , la Vérité même élevée à sa plus haute puissance d'affirmation, et dès lors d'exclusion j car toute affirmation emporte de soi la négation de son contraire. La tolérance dogmatique est fille du scepticisme ; on n'est si indulgent pour l'opinion d'autrui que parce qu'on se défie de la sienne propre; on se fait réciproquement la part d'erreur, parce qu'on ne sait pas précisément où est la vérité. Il n'appartient qu'à celle-ci et à la foi qu'elle inspire do dire anathème à l'opinion contraire; et si elle ne le disait pas, elle no serait plus affirmation, c'est-à-dire qu'elle abdiquerait sa prétention de vérité; et l'Église catholique n'ayant , comme nous venons de le voir, d'autre point d'appui que cette prétention , elle s'abdiquerait elle-même dès lors.

La question dans ce moment-ci , remarquez-le bien , n est pas de savoir si elle justifie cette prétention (quoiqu'il soit impossible do concevoir comment elle en aurait tiré tant de prodiges , tant de vérités d'application , si ce n'était qu'une illusion , une illusion imiverselle et de dix-huit siècles , et qui ne paraît pas près de finir! ! ! ), mais si dans cette prétention ne consiste pas tout le nerf de son existence, et si dès lors ce n'est pas la tuer, et se rendre à son égard coupable de l'intolérance qu'on lui reproche, que dd lui enlever ce qu'elle doit nécessairemetvX tv.\c>\t ô!ç:xdvvslf

298 CHAPITRK XJV.

En un mot^ il faut un point d'appui à toute chose, à toute Religion; s'il n'est pas sur la terre, il doit être dans le ciel; s'il n'est pas dans la force, il doit être dans la vérité. L'existence d'une Religion étant admise, on n'a donc qu'à choisir le genre d'intolérance qu'on doit lui accorder : ou ce sera une intolérance civile et temporelle, ou ce sera une intolérance dogmatique et spirituelle ; ou ce sera l'intolérance de la force aveugle, ou ce sera l'intolérance de la vérité. C'est cette dernière qui est l'apanage du Catholicisme, c'est par elle seule que cette Religion , la plus vaste de toutes , se soutient par tout l'univers; et, loin d'en tirer une objection contre elle , nous devrions voir, dans cette condition unique de son existence, la marque éclatante de sa divinité.

Cette conclusion va être rendue plus pressante encore par la seconde considération qu'il nous reste à présenter.

La Religion catholique , qui ne puise sa force , ainsi que nous venons de le voir, que dans la conscience et dans la persuasion de sa vérité , est , de toutes les Religions , celle qui jette à la nature humaine les chaînes morales les plus lourdes et les plus multipliées. Elle seule, ou du moins à un plus haut degré que quelque institution morale et reUgieuse que ce soit, impose à l'àme des prescriptions étroites , austères , nombreuses , et contrarie tous ses penchants pour les redresser. Tout lui est hostile naturellement parlant , et l'esprit , et le cœur, et les sens , parce qu'elle-même se présente comme hostile à l'esprit par ses mystères, au cœur par ses préceptes , aux sens par ses pratiques.

Qu'est-ce qui peut contre-balancer tous ces désavantages et motiver toutes ces rigueurs, si ce n'est la nécessité, l'absolue nécessité?

Figurez-vous un médecin qui vient à un malade jusquelà trompé par des charlatans, et lui dit : « Je viens vouspro-

HORS DB l'Église poiirr de salut. S99

poser un remède nouveau et torible ; il faut tous dédder à souffrir l'amputation. — L'amputation 1 1 n'ya-t-il donc aucun autre moyen de salut que cet affreux moyen?... » Telle est la question qui va inévitablement se présenter la première sur les lèvres du malade y et de la réponse du médecin va dépendre sa résignation ou sa résistance obstinée. — Si le médecin lui répond , a Pardonnez-moi, il y a d'autres moyens; tous les moyens sont bons, quels qu'ils soient ; vous pouvez suivre celui qui vous plaira ; vous poit* vez même n'en suivre aucun, si vous l'aimez mieux; » le malade se récriera : « Mais alors vous vous moquez de vouloir me torturer à plaisir et sans nécessité; vous êtes absurde , vous êtes fou , ou plutôt vous êtes cruel ; car, je ne le vois que trop , je suis un homme abandonné. Puisque tous les remèdes sont bons , c'est-à-dire qu'aucun n'est bon ; laissez-moi donc alors , n'ajoutez pas à mon malheur par des supplices inutiles, et que je puisse m'étourdir et me distraire de ma triste destinée en me donnant toutes les satisfactions qu'il me plaira. »

Voilà le résultat inévitable de la suppression de la maxime Hor% de l'Église point de salui. Le Christianisme , en effet, dit à l'homme : a Si votre œil vous scandalise, arrachez-le ; si votre main ou votre pied vous scandalisent, coupez-les. i> 11 lui présente un gibet, et sur ce gibet un homme brisé et sanglant, et il lui dit : a Voilà votre modèle; il faut l'imiter et vous soumettre aussi à cette croix. » A côté décela, si la Religion venait dire, « Ce que je vous propose est bien, mais n'est pas nécessaire ; vous pouvez en penser ce que vous voudrez ; on peut faire son salut aussi bien en vivant comme un Turc ou comme un païen , qu'en vivant et en mourant comme Jésus-Christ , et le chemin large et fleuri des plaisirs n'y conduit pas moins que c^lui de la mortification et

SOO CHAPITRE XIV.

de la pénitence; » si la Religion chrétienne, dis-je, tenait iHi tel langage , usait d'une pareille tolérance , elle serait le comble de Tabsurdité , elle n'aurait pas un seul disciple ; car elle deviendrait une monstrueuse superfétation que la nature et le bon sens repousseraient à Tenvi, pour suivre les fantaisies de l'esprit et du cœiw. Ou la vérité catholique est nécessaire dans toute la force du mot, ou elle est absurde*.

La tolérance dogmatique de Rousseau aboutit ainsi ou à l'absurde , ou à l'anéantissement de la Religion , et , dans tous les cas , à la plus cruelle intolérance ; car, ou il veut tolérer la Religion , et alors , en lui ôtant le dogme du salut exclusif, il n'en fait plus qu'un amas de rigueurs que la nécessité ne justifie plus , arbitraires , gratuites , intolérables ; ou bien il veut la détruire (et c'est là en effet le résultat le plus clair de son système) , et alors , comme il l'a dit luimême des autres philosophes , « il ôte aux affligés la der- « nière consolation de leurs misères , aux puissants et aux « riches le frein de leurs passions ; il arrache du fond du a cœur le remords du crime , l'espoir de la vertu ; et il se a vante encore d'être le bienfaiteur du genre humain ! »

Absiu*dité ou cruauté , voilà donc le fond de la tolérance sentimentale du sceptique.

Raison et charité, voilà au contraire le fond de l'hitolérance dogmatique de l'Église.

« Je suis la voie , la vérité et la vie , disait Jésus-Christ ; « que celui qui veut se sauver porte sa croix et me suive ! » et lui-même justifiait la nécessité de ce remède en se l'appliquant librement, en mourant pour l'exemple et la persuasion universelle du genre humain. Et après cela on veut lui reprocher de dire : « Hors de la vertu de mon sacrifice point de salut; hors de mon Église, qui est la dépositaire

' AiisRÎ dît-cîîe fort bien : Porro unum est necesmritim /

HOKS DE L'ÉGUSE POIXT DE SALUT. 301

et la dispensatrice de cette vertu, point de salut I » On appelle intolérant l'ami qui souffre , Tami qui meurt gratuitement pour persuader à son ami la nécessité de souffrir! ! Qu'un simple mortel indulgent pour lui-même comme Rousseau dise, pour son propre compte, « A Dieu ne plaise (jue je prêche jamais le dogme cruel de l'intolérance ! » on le conçoit : mais Jésus-Christ , Tinnocence et la félicité même (l'incrédule doit raisonner dans cette supposition), Jésus-Christ se faisant homme d'opprobre et de douleur pour le salut du monde; ah! qu'il a bien le droit de dire, « Hors de moi, hors de mon Église point de salut ; » et que cette maxime dans sa bouche est vérité, est charité!

Vérité ! car pourquoi s'y serait-il soumis le premier, si elle n'eût pas été d'une nécessité absolue? pourquoi serait-il venu, pourquoi aurait-il souffert, pourquoi serait-il mort, si on eût pu se sauver sans lui et hors du secours de son sacrifice ? C'est bien alors que sa croix eût été une folio ! ! !

Charité ! Si sa Religion ne faisait pas entendre partout et retentir comme un tonnerre ce grand avertissement, combien d'àmes qui resteraient hors de son sem, et dès lors hors de la vérité et de son céleste secours! Sa tolérance serait meurtrière, sa rigueur est secourable. C'est ime mère qui éclate en menaces pour forcer son enfant à prendre un breuvage repoussant , d'où dépend sa guérison ; plus que cela, qui le prend et l'avale elle-même , pour le lui verser ensuite avec son lait. C'est l'idéal de la Charité.

En attaquant le Catholicisme dans sa maxime Hors de r Église point de salut , on attaque donc directement son fondateur et son fondement Jésus-Christ, et on l'attaquG dans le chef-d'œuvre de sa tolérance et de son amour ^ do us

sa croix j car c'est siir sa croix qu'il a écrit lui-même cette maxime avec son sang. Une blessure plus cruelle , plus déicide que celles qui lui furent portées par les Juifs , lui était réservée : c'était d'entendre dire que celles-ci étaient inutiles, et que l'enseignement qui en sortait etaii mtolérant.

Pour en revenir à un ordre moins théologique , on aura beau faire : la vérité et l'erreur ne s'avoueront jamais l'une l'autre. 11 serait absurde de le prétendre , parce que ce serait aller contre leur nature , qui est de s'exclure réciproquement. Il serait criminel de le tenter, parce que , si on y parvenait , il n'y aurait plus dès ce moment , dans les esprits. ni vérité ni erreur, ni vice ni vertu, ni bien ni mal, mais un immense scepticisme cent fois pire que la plus funeste erreur caractérisée , parce qu'il ouvrirait la porte à toutes les erreurs.

Et n'est-ce pas là le triste état que nous a légué le dernier siècle , et le fruit amer de cette tolérance dogmatique (le la philosophie de Rousseau, dont, grâce à Dieu, nous commençons à revenir? Sans remonter à des jours affreux, que n'avons-nous pas vu , dans ces derniers temps , eu fait de tentatives subversives ? quel est le principe qui n'ait pas été attaqué? quel est le paradoxe qui n'ait pas eu son jour de triomphe? jusqu'où n'est pas allée l'audace de nos modernes réformateurs? et le crime lui-même n'a-t-il pas posé , en face du ciel et des lois , sur ce théâtre banal de l'opinion, qui a vu se succéder tant de personnages? Un ébranlement, une disjonction générale s'en est suivie dans toutes les parties de la société : plus de conviction dans les âmes y plus d'assiette dans les esprits , plus de lien dans les cœurs; une défiance réciproque, un échange continuel de récriminations en partie vraies , en partie fausses ; le mérite de chacun ne se composant en quelque sorto que du

nous DE l'KGLISË POINT DE SALUT. 303

tort d' autrui; et le maintien général des choses étant moins le résultat d'une direction réglée cpie d'un concours heureux d'événements contraires qui se neutralisent , et qui dévoilent bien plus l'action de la Providence que celle de l'humanité.

Heureusement qu'au milieu de ce combat de tous les éléments sociaux, une grande voix a toujours fait entendre une parole d'affirmation ; \me haute vérité s'est maintenue intacte , et a préféré essuyer toute la furie des passions déchaînées contre elle, que de se laisser entamer, ou mettre seulement en question. Vérité mère et substance de toutes les vérités , puisqu'elle embrasse tous nos rapports avec la perfection souveraine, avec les autres hommes et avec nousmêmes , et qu'elle se propose notre salut éternel et temporel ; vérité catholique qui , en se soutenant , a soutenu de proche en proche la société tout entière jusque dans les membres qui lui étaient le plus hostiles, et a fait le salut de ses aveugles ennemis. Jamais l'Église n'a mieux mérité d'être saluée du beau nom que lui donnait saint Paul, de colonne et base de la vérité, et, par là même, colonne et base de l'ordre social.

Mais ce qu'on ne remarque pas nssez , c'est que cette intolérance dogmatique de la vérité catholique est hautement favorable à la liberté.

En fait, l'histoire du Catholicisme est l'histoire de la liberté; nous aurons lieu de le voir dans la partie des Preih ves historiques ; en ce moment nous allons montrer cette vérité en principe.

Un simple raisonnement suffit à cette démonstration, par laquelle nous allons clore le présent paragraphe.

La liberté, et, pour préciser d'abord ce mot par une application, la liberté civile, consiste à pouvoir faire ce que

tout citoyen a le droit de faire ; c'est là , si je ne me trompe , sa définition usuelle : c'est l'égalité devant la loi civile , supérieure à tous les citoyens , les soumettant tous indistinctement aux mêmes obligations , et leur assurant les mêmes droits. Ainsi c'est de l'inflexibilité, de l'intolérance de cette loi, que découle pour chaque citoyen la liberté. Ceci est évident.

Allons plus loin. Ce que nous venons de dire de la liberté civile, nous devons pouvoir le dire de la liberté naturelle , qui est la vraie liberté , dont l'autre n'est que l'application , que l'imitation restreinte. Cette liberté naturelle doit donc consister à pouvoir faire ce que tout homme a le droit de faire : c'est l'égalité de tous les hommes devant une loi universelle qui leur est dès lors supérieure, qui les soumet, comme les habitants d'une seule et même cité, aux mêmes devoirs, et leur assure les mêmes droits. Ce sera donc encore de l'immutabilité et de l'intolérance de cette loi que découlera la liberté naturelle.

En xm mot , toute liberté suppose l'égalité , et toute égalité suppose xme loi supérieure à tous , qui les soiunet à son niveau. Au fond de toute liberté il y a ainsi l'intolérance d'une loi qui la maintient et la protège : dans l'ordre civil, ce sera la loi positive; dans l'ordre naturel , ce sera la loi naturelle.

Cette dernière loi est celle de la raison, de la vérité ; loi surhumaine , loi divine. Dieu lui-même fait loi.

Mais, dans notre état de faiblesse naturelle, cette loi est sans action et sans prise sur les consciences; et le propre de la Religion véritable est précisément de la mettre à notre portée, de la faire sortir de l'abstraction, de l'exprimer, ot de la maintenir au-dessus de nos têtes, en l'armant des Sci/ntairfiS erreurs de l'avenir.

HORS DE l'Église point de salut. 305

Les anciens, qui étaient privés de la Religion véritable , n'avaieift de cette loi qu'une notion bien affaiblie et bien flottante; aussi Tégalité et la liberté naturelles étaient-elles chez eux presque inconnues. Leurs lois positives , qui auraient dû être formées sur cette grande loi, n'en étaient ordinairement que rinfraction. Les plus célèbres républiques de Tantiquité, comme on le sait, reposaient sur un régime d'exception au droit naturel, où le droit strict faisait taire la nature et l'équité. Tout y était fiction. Elles ne pouvaient en quelque sorte vivre dans l'atmosphère de l'équité naturelle ; si bien que, lorsque celle-ci commençait ù pénétrer dans leur constitution , c'était le signe certain de leur décadence'. Mais comme leur législation était fictive , leur liberté l'était aussi ; c'était une liberté boiteuse, et qui ne pouvait se soutenir que sur l'esclavage des deux tiers du genre humain ; c'était la liberté de faire des esclaves.

Que fallait-il pour tirer le monde de cet état? D fallait le ramener tout entier à cette loi catholique ou imiverselle , à cette loi intolérante que Cicéron définissait si bien, quand il disait :

<c II est une loi véritable, àbnoltte, universelle, invariable, « étemelle, dont la voix enseigne le bien qu'elle ordonne , « et détourne du mal qu'elle défend. On ne peut V infirmer <t par une autre loi , ni en rien retrancher, ni l'abroger « tout entière ; ni le peuple ni le sénat ne peuvent dispen- « ser d'y obéir. Elle ne sera pas autre dans Rome , autre a dans Athènes, autre aujourd'hui, autre demain : mais, « xmique , perpétuelle , immuable, elle s'assujettira toutes « les nations pendant tous les siècles; elle sera comme

» C'est ce qui ressort du lîel ouvrage de M. Troplong : De Vinfluence du Christianisme sur le droit Tomt\\yi,

a un seul Docteur universel et un même Dieu qui régnera « également sur tou8\ »

C'est cette loi vraiment catholique, rêvée ou pressentie par Cicéron, que Jésus-Christ est venu rapporter et fixer à jamais sur la terre en la rendant visible d'abord en sa personne, puis dans son Église, où elle est assortie de tous les secours spirituels nécessaires pour se maintenir et se faire pratiquer.

Ce Docteur universel est venu remplir à la lettre le vœu de Cicéron par ces paroles , dont Tapplication est devenue universelle : a Ne désirez point qu'on vous appelle maîtres, « parce que vous n'avez qu'un seul Maître, et que vous êtes i( tous frères. N'appelez aussi personne sur la terre votre (c père, parce que vous n'avez qu'un Père, qui est dans c( les cieux. Et qu'on ne vous appelle point docteiurs, parce <c que vous n'avez qu'un Docteur et qu'un Maître, qui est c( LE Christ*. »

De cette autorité unique, exclusive et universelle, autorité de la raison et de la vérité, rendues visibles en Jésus- Christ et son Église , ont découlé sur le monde les grands dogmes de l'égalité, de la fraternité, de la liberté humaine. C'est sur elle que repose la République, la seule vraie république, la grande République chrétienne. En rendant tous les hommes sujets égaux d'une même loi morale ; en ne tolérant, dogmatiquement parlant, aucune autre puissance que la sienne ; en jetant un frein à toutes les tyrannies, celle de nos vices propres comme celle des passions d'autrui, sa divine intolérance nous a affranchis au dedans et au dehors , et , d'esclaves des hommes , elle nous a faits enfants de Dieu, conformément à cette promesse du Libé-

'acerOfdeJtefmbHca^lib. m.

' JMâtÉb., ixiii, s, 9, 10.

UORS DE L EGLISE POINT DK SALUT. 307

raveur : a Si vous demeurez dans ma parole y vous con- « naîtrez la yérité, etlayérité vous rendra libres*, b

C'est le triomphe du Christianisme d'avoir ainsi rendu au monde la liberté morale , qui est Tâme de toutes les autres libertés y en nous égalisant tous sous une seule loi de vérité y la loi de TÉvangile y qui est la loi naturelle perfectionnée; d'avoir rendu cette loi, qui était perdue jusqu'à lui dans les abstractions de la nature, de plus en plus positive, et réalisée dans les divers états de la société; et de pouvoir dire au monde affranchi ce que Jéhovah disait autrefois à son peuple : Je mis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai tiré de la maison de la servitude*.

C'est le triomphe du Catholicisme surtout d'avoir maintenu le dépôt de cette loi , de l'avoir opposée à toutes les passions, à toutes les erreurs, à toutes les tyrannies ; d'en avoir pénétré peu à peu les mœurs, les institutions, leslois humaines, de manière que le droit naturel, qui était autrefois effacé par le droit strict, soit devenu le droit strict lui-môme , et qu'il n'y ait plus de loi positive qu'on puisse en quelque sorte distinguer de la loi naturelle.

C'est enfin la consolation et l'espérance de notre temps, de voir se lever l'aurore de cette complète transformation. Pour avoir trop voulu la hâter, nous l'avons longtemps retardée ; pour avoir voulu nous passer de son principe, nous nous sommes vus précipités du faite de la civilisation dans l'état le plus profond de la barbarie. Relevés de cette grande chute, et tout brisés et meurtris encore, nous ne pourrons achever de nous reconstituer qu'en nous replaçant sous cette loi émancipatrice de la vérité catholique, qui ne noas assujettit que pour nous affranchir; qui, en supprimant les

' Jean, Tui, 3t,32.

* ExodCy x\, 9..

808 CILAPITBE XIV.

erreurs et les passions, supprime les causes et les prétextes de la tyrannie ; et dont la divine intolérance devient ainsi le principe générateur de toute sage liberté , de toute légitime réforme , de toute vraie tolérance , comme le fondement solide d*un édifice dispense d'en multiplier les supports, et permet à ses voûtes de s'élancer avec hardiesse el majesté.

Tolérance de VÈglùe.

La tactique des ennemis de l'Église, dans leur attaque contre le dogme fondamental du salut exclusif, a été pleine de perfidie et de contradiction. Toute vraie philosophie doit la désavouer.

Ils ont commencé par appliquer la maxime Hors de VÉglise point de salut à des cas poiu» lesquels elle n'est point fhite, ils Tont faussée ; et une fois que, par là, ils sont parvenus à prêter à l'intolérance de TÉglise im caractère injuste et odieux, ils ont crié à Vinlolérance sans distinction. Ils ont empoisonné ce mot, elTonl rendu diffamatoire tellement, qu'on ne peut plus l'employer même pour les cas les plus légitimes, et où, comme nous venons de le voir, il sersdl nbsurdo qu'il ne fût pas approuvé. Poussant ce triste avantage, ils en sont venus à ce point que l'Église n'a pu respirer en quelque sorte sans intolérance; et , se permettant d'autant plus largement la chose qu'ils rejetaient sur elle l'odioiLX du mot, pour la punir du crime imaginaire de danmcr les sauvages, ils se sont faits eux-mêmes sauvages à son égard, en la chassant de ses temples et en l'égorgeant sur SOS autels. . . C'est par \e ItowW^ dw lau^a^ cpie com-

HORS DE L'fiGUSE POINT DE SALUT. 309

meiiceut tous les autres troubles ^ et celui qui en ferait Thistoire ferait rhistoire de tous nos malheurs.

La maxime Hors de V Église point de salut veut-elle dire que tous ceux qui, géographiquement et corporellement, sont ou ont été en dehors de TÉglise catholique visiblement représentée par la Papauté; que tous ceux qui ont ignoré invinciblement Thistoire de la vie et de la mort de Jésus- Christ et sa doctrine, les anciens païens, les tribus sauvages, les idolâtres de Tlnde, les mahométans, les schismatiques, les protestants de bonne foi; que tous ceux, en un mot, qui par un fait involontaire paraissent hors de TÉglise catholique dans son oi^anisation visible , sont par cela seul hors du salut, sont damnés, sont re jetés dans Tenfer?

Telle est la doctrine que Rousseau impute à l'Église catholique, que, depuis lui, tout le monde répète comme un point théologique incontestable, et dont Tignorance et les passions se font ime fin de non-recevoir d'humanité et de sens commun contre la Religion, qui les dispense de l'étudier, et qui leur permet de la juger, comme on dit, sur l'étiquette.

Cette doctrine est le comble de Vabsurdité , disent tous les jours des âmes droites. J'en conviens avec elles. Mais, par cela même, je dis que c'est le comble de l'injustice ou de la prévention de l'avoir prêtée gratuitement à l'Église catholique.

Avant d'examiner sa doctrine littérale sur ce point, tout, au premier aspect, doit nous porter à croire que telle n'est pas sa rigueur ; et il faut commencer, pour la lui imputer, par faire violence aux notions générales que. nous avons de Dieu, de Jésus-Christ, et de l'Église.

Dieu nous est en efTet représenté , dans le Christianisme,

310 CHAPITKE XIV.

SOUS les traits d'uu Père qui verse sa pluie et son soleil sur tous les peuples , comme il se révèle à toutes les intelligences par la raison, et à tous les cœurs par la conscience, a II a tiré d'un seul toute la race des hommes, dit TApôtre, « et il Ta répandue sur toute la face de la terre , ayant dé- « terminé les temps précis et les bornes de leurs divers se- « jours y afin qu'ils aillent à sa recherche , et qu'ils puis- « sent comme le palper de la main et le trouver , quoiqu'il a ne soit pas loin de chacun de nous , puisque c'est en lui « que nous avons la vie, le mouvement, et l'être '. »

Assurément rien n'est plus opposé à la doctrine du salut exclusif, comme l'entend Rousseau, que cette idée large et sublime que le Christianisme nous donne de la Divinité. 11 n'est pas moins impossible de concilier cette doctrine avec ridée que nous avons de Jésus-Christ mort pour totU le genre humain, venu plus particulièrement pour les pécheurs, attendant et rétribuant les ouvriers venus à la dernière heure comme ceux qui ont porté tout le poids du jour et de la chaleur, faisant ramasser çà et là, dans les places publiques et les carrefours, les plus misérables, pour les faire entrer et les faire asseoir à la salle de son festin , et laissant les quatre-vingt-dix-neuf brebis do son troupeau pour courir lui-même au loin après la centième ; de Jésus- Christ, vrai Sauveur du monde , ne distinguant le Jvûf d'avec le Samaritain que pour s'intéresser, ce semble, de préférence à ce dernier, et faisant passer dans le royaume des cieux les publicains et les prostituées , devant les scribes et les pharisiens ; de Jésus-Christ, en un mot, qui est la paternité , la charité , l'amour et la miséricorde de Dieu, rendues visibles et manifestées dans un prodige de bienfaisance plus grand que celui de la création. Je l'avoue donc,

' Otfcoai«df5.Pau]àl'tréop«is^,Ac(. cEetAp.^chap. xfn, 26,etc.

HORS DE L'fittLlSK POINT DE SALUT. 311

il m'est aussi difficile d'imputer cette horrible proscription à Jésus-Christ qu'à Dieu ; il m'est plus difficile même ^ car Dieu, pris abstractivement , est caché dans la nature sous tme ténébreuse et terrible obscurité qui peut favoriser toutes les craintes, tandis que Jésus-Christ s'est avancé vers nous comme la paix et l'amour môme, comme la gr&ce et le dévouement le plus illimité.

Enfin l'esprit de l'Église ne résiste pas moins à cette doctrine que le caractère de Jésus-Christ : l'Église , qui conti-^ nue et reproduit si fidèlement Jésus-Christ par le dévouement et le martyre de tant d'apôtres de charité , de tant de saintes femmes dont les mains virginales touchent toutes les plaies des hommes , sans distinction , et réalisent dans tous les temps et dans tous les lieux la touchante parabole du Samaritain ; l'Église , qui a porté dans ses flancs les Vincent de Paul , les Fénelon , les Xavier, les Las Casas , les Borromée , les Belzunce y les Cheverus , et tant d'autres héros^d'humanité dont le nombre même fait l'obscurité, et qui , à cette heure , versent leur sang stu* les plages les plus lointaines pour y gagner des races abruties à la dignité d'homme et de chrétien; l'Église enfin dont le chef suprême, étendant tous les jours sa main paternelle du haut du Vatican , bénit à la fois et la ville et le monde, . . Urbi et Oebi!

Avant d'examiner la doctrine catholique de près , j'ose le dire donc au premier abord, mon cœur catholique ne repousse pas moins que mon cœur chrétien, que mon cœur d'homme, l'application de la maxime Hors de VÉglm point de salut, sans distinction , à ceux qui sont dans une ignorance invincible de la vérité évangéliquc.

Il y a plus , nous pouvons reproduire ici une considération importante que nous avons déjà présentée aUieurs : ce

n'est que par les idées d'humanité et de charité que le Christianisme a introduites dans nos mœurs , que nous sommes choqués de tout ce qu'A y a d'injuste et d'odieux dans cette interprétation; de sorte que^ loin qu'elle soit autorisée par l'esprit de la doctrine chrétienne, elle ne nous parait odieuse que parce qu'elle est antichrétienne.

Où donc Rousseau , qui , le premier, a imputé cette doctrine à l'Église, a-t-il vu qu'elle lui appartint réellement? Il était important de bien s'en assurer, car l'esprit général de l'Église la repousse; c'est le contraire d'une pareille doctrine qui devait se présumer d'elle. Il fallait des preuves bien irrécusables , bien textuelles , pour la ^mettre sur son compte. Qui donc lui a dit que telle était la doctrine catholique? Est-ce son symbole, ses conciles, ses Pères, ses papes , ses docteurs , ses oracles les plus accrédités et les plus purs?... L' a-t-il lu dans les saints Évangiles, dans saint Paul , dans saint Augustin , dans saint Thomas , dans quelque décision canonique, dans quelque bulle pontificale que ce soit?... Bourdaloue, Bossuet, Pascal, ces trois grandes plumes en qui s'est résumé l'enseignement catholique dans toute sa sévérité, ont- ils écrit im seul mot qui ait pu le lui faire soupçonner?... Enfin, faisant la plus large part à la légèreté et à la prévention , la maxime JJors de l'Église point de salut, par elle-même , a-t-elle pu le lui laisser croire? Comporte-t-elle naturellement ime pareille interprétation?... Non. Nous allons le démontrer dans un instant. — Où donc Rousseau a-t-il puisé ime pareille imputation, poiu" oser la jeter à l'Église catholique en un temps où il y avait si peu do coiu'age à la calomnier, où tout était écouté , tout était reçu aveuglément contre elle , et où par conséquent les scrupules d'un homme de bien et de vérité, (f*im vrai philosophe , devaieiiX feltçi ew^wde contre la pré-

HORS DE l'Église point de salut. 313

vention? Homme vendu à ridolàtrie delm-méme^ quel fut r aveuglement de ses préjugés! Non-seulement aucun langage de rÉglise ne Tautorisait à la faire parler ainsi , mais un démenti formel de la faculté de théologie de Paris , et fous les enseignements antérieurs de la Catholicité^ depuis Bourdaloue jusqu'à saint Paul, Tavertissaient du contraire. . . Quand on voit tant d'esprit tourné contre la vérité, et le don sacré de l'éloquence et du génie employé à la diffamer et à la trahir, je ne sais quelle fureur sainte s'empare del'àme... ; on dirait voir l'épée de saint Louis ou de Charlemagne tombée aux mains d'un spadassin ou d'un meurtrier.

Disons-le hautement et sans réticence :

A cette question , l'Église voue^t^Ue aux flammes éternelles les schismatiques , les hérétiques , les païens et les idolâtres même , qui , dans une ignorance invincible de la ici évangélique , ont fidèlement pratiqué tout le bien qui leur était connu?

Il faut répondre : NON.

Y a-t-il eu quelque hésitation , quelque partage , à co sujet, entre ses divers théologiens?

Il faut répondre encore : NON.

Lors donc que Rousseau vient dire , a Pressés par ces « raisons. Us une aiment mieux faire Dieu injuste, etpua nir les innocents du péché de leur père , que de renoncer a à leur barbare dogme: les autres se tirent d'affaire en ena voyant obligeamment un Ange, etc.; » Rousseau dénature impudemment l'enseignement catholique.

C'est unanimement que les théologiens catholiques se prononcent en faveur du salut des hérétiques et dos infidèles , dans le cas supposé.

Ils ne diffèrent yue sur les mot/eiu en\çloyé«i car Dieu

31^ CUAPITKE XIV.

pour les faire arriver au salut, ce qui est dans le domaine des opinions et de la dispute , et ne prête pas tant à la raillerie y comme nous le verrons ; — mais, sur le point décisoire et canonique de savoir s'ils sont sauvés, ils se réunissent tous , je le repète , pour Y affirmative.

Je me hâte de le justifier.

Et d'abord , avant tout commentaire , la maxime Hon de l'Église point de salut y toute seule et naturellement entendue, conduit à cette tolérance. En effet :

Cette maxime prononce xme peine ; c'est une loi pénale. Or, l'application de toute loi pénale demande la culpabiliti, et la culpabilité demande à son tour deux conditions : le FAIT et l'intention. Voilà qui est élémentaire , et que , de tout temps et par tout pays , le sens commun fait dire à tous (es hommes.

Voyageant en société avec quelques amis , nous sommes assaillis par des brigands; un combat s'engage; dans la mêlée et l'obscurité, un de mes amis tombe-sous le coup que je dirigeais contre un de nos agresseurs , un autre de mes amis tombe sous les coups de cet agresseur lui-même. La justice intervient, et nous surprend, ce dernier et moi, ayant chacun tué un homme. Les choses s'expliquent, ma fatale méprise est évidente; mais reste que j'ai tué un homme , et que la loi punit l'homicide de mort. Je le demande : cette loi sera-t-elle également appliquée à moi et à l'assassin? Quelle absurdité de le penser ! Eh bien 1 il n'est pas moins absurde d'appliquer aveuglément la sentence Hors de l'Église, etc. Il y a dans cette sentence, coomie dans toute loi pénale , un mot qui se supplée , c'est le mot volontairement, parce que les lois sont faites pour les hommes , et que l'homme n'est pas corps seulement , mais est volonté; n'est pas machine ^ mais est inimiion. Voilà

HORS DE l'BGLISB POINT DE SALUT. 315

qui est clair par soi-même , et qui est encore plus clair dans l'ordre religieux que dans Tordre civil , parce que la Religion , étant toute spirituelle , ne tient compte que des intentions et des volontés".

II y a une maxime de droit civil dans laquelle respire la même pensée , qui est la morale du droit en général : c'est celle qui suspend les prescriptions et les déchéance^ en faveur de ceux qui , par ignorance ou par faiblesse , n'ont pas pu s'en garantir. La déchéance n'en est pas moins proclamée en principe , mais la justice naturelle introduit cette exception. Voilà (sans trop presser l'analogie) ce que comporte la sentence Hors de l'Église , etc. : c'est une forclusion qui ne saurait frapper ceux qui n'ont pas pu s'en garantir ».

L'impiété a donc commencé par mettre de côté la raison, pour donner à la maxime fondamentale de l'Église xme interprétation fausse et judaïque , que par elle-même elle repoussait.

J'ajoute que tous les enseignements de la Catholicité avertissaient du contraire.

Nous lisons dans les saints Évangiles cette parole du Sauveur : — <c Malheur à toi, Corozaîm , malheur à toi , Bethcr zaîde (villes évangélisées), parce que si les miracles qui

< « Il n'est pas de crime sans rolonté, dit M. Frayssinous, et devant « Dieu nous ne tommes pas coupables quand le cœur est innocent... Il ûmt m le dire, il laut le proclamer hautement , rhomme , au tribunal de Dieu , ne « sera responsable , dans ses opinions, que de la mauvaise foi ; dans sa con- « duite,quedes transgressions volontaires de ses devoirs. » ( Maximes de r Église catholique sur le salut des hommes.)

' « La révélation chrétienne est une loi positive , et il est de la nature d'une « loi de n^être obligatoire que lorsqu'elle est publiée et connue. Donc, si « rintidèlc se trouve condamné au tribunal du souverain Juge, ce ne sera «« que pour avoir violé ce qu'il pouvait et devait connaître de cette loi int6- • rieure qui se manifeste par la conscience. » ( laid. )

tf ont été faits au milieu de vous avaient été faits dans Tyr a et dans Sidon (villes plongées dans les ténèbres du paa ganisme), il y a longtemps qu'elles auraient fait péni- « tence!... C'est pourquoi je vous déclare qu'au jour du « jugement, Tyr et Sidon , et le pays de Sodome même , a seront traités moins rigoureusement que vous \ »

Ce passage est formel , et renverse de fond en comble l'imputation de Rousseau; car il en résulte clairement (ju'entre son bon vieillard païen et im catholique impénitent , c'est le catholique , et non le païen, qui sera le plus rigoureusement traité. C'est-à-dire que ce qui fait aux yeux de Dieu qu'on est dans l'Église ou hors de l'Église, et ce qui sera invoqué au jour du jugement pour ou contre le salut , ce n'est pas la position géographique ou chronologique , mais la position de la volonté par rapport au rayon de vérité qu'on aura reçu.

C'est ce qui ressort encore de cette parole du Sauveur, au sujet de la foi du centenicr qui était païen : — « Je vous « dis en vérité que je n'ai point trouvé une si grande foi , (c pas même en Israël. Aussi je vous dis que plusieurs vien- « dront d'Orient et d'Occident, et seront à table au royaume a des cieux avec Abraham , Isaac , et Jacob ; et les enfants (c du Royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors *. »

Partout , dans les saints Évangiles , nous trouvons cette justice distributive et charitable qui ne veut point recueillir là où elle n'a point semé; qui demande, comme dans la parabole des talents , à proportion de ce qu'elle a donné ; et qui peut mettre de l'inégalité dans ses faveurs , comme dans la parabole des vignerons, parce que toutes ses faveurs sont gratuites, mais qui n'en met jamais dans ses jugements.

' Matthieu, chap. xi , v. 21.

' Matlhleiif rhap. viii ,t. \o, \\,

HORS DE L'éGLiflB POlltr DE SALUT. 817

Si des saints Érangiles nous passons amt enseignements des Apôtres , nous voyons la même doctrine bien expliei'» tement prêchée par le plus éminent d'entre eux , le grand Paul; écoutez-le :

^ <x Dieu rendra à chacim selon ses œuvres^ en donnant la

« vie étemelle à ceux qui , par leur persévérance dans les

a bonnes ceuvres , cherchent la gloire y l'honneur et Tim-

ff mortalité , et répandant sa fureur et sa colère sur ceux

a qui ont Vesprit contentieux et qui ne se rendent point à

a la vériti, mais qui embrassent Viniquiti. — L'afBiction et

(c le désespoir accableront Tâme de tout homme qui fait le

« mal ; — mais la gloire , l'honneur, et la paix , seront le

a partage de tout homme qui fait le bien , du Juif premiè-

a reraent (c'est-à-dire du peuple qui est dans l'Église), et

« puis du Gentil ; — car Dieu ne fait point acception de

(( personnes\ — Et ainsi tous ceux qui ont péché sans

ff avoir reçu la loi (réyélée) périront aussi sans être jugés

« par la loi, et tous ceux qui ont péché sous la loi seront

a jugés par la loi ; car ce ne sont pas les auditeurs de

<f la loi qui sont justes devant Dieu, mais les opérateurs

« de la loi , qui seront justifiés. — Lors donc que les peu-

«t pies qui n'ont peu entendu parler de la loi font naturel-

<c LE3fEXT les choses qui sont selon la loi, ils sont disciples

(c de la loi , parce qu'tb se tiennent à eux-mêmes lieu de

a loi; — faisant voir que ce qui est prescrit par la loi

« n'est autre que ce qui est écrit dans leur coeur ,

« et ce dont leur conscience leur rend témoignage au de-

a dans d'eux-mêmes , soit qu'elle les accuse , soit qu'elle.

« les justifie".

* Aon enHn têtacceptio personarum apud Deum.

* Quicumque enim sine lege peccaverunt, sine lege peribuni, — Quum ertim oentes, qutr legem non habent^'tkKix^KWtz^ fa,(\uaU<^\^'K\ ^

« Au jour donc où Dieu jugera tout ce qui est caché c dans le cœur des hommes, selon l'Évangile que je prêche ce par Jésus-Christ, si vous vous reposez sur le nom de Juif « et sur la loi qui vous est connue , vous glorifiant des fa- « veurs de Dieu , vous déshonorez Dieu par le violement « de la loi; vous serez condamnés. — Ce n'est pas que la « circoncision ne soit utUe » (ce que saint Paul dit ici, sous le nom de Juif et de circoncision , répond exactement et s'applique également au Chrétien et au baptême , car le Juif dont il parle est le chrétien qui a précédé Jésus- Christ et qui est sauvé par Jésus-Christ), a si vous accomcc plissez la loi; mais si vous la violez, tout circoncis que « vous êtes, vous devenez comme un homme incirconcis; a tandis qtAe si un homme incirconcis garde les ordonnances tf de la loi , n'est-il pas vrai que, tout incirconcis qu'il est,

« IL SERA REGARDÉ GOMME QRGONaS? Car lO Vrai Juif U'CSt

c pas celui qui l'est au dehors , mais le vrai Juif est celui « qui l'est intérieurement'. »

Ces paroles de saint Paul s'accordent parfaitement avec ce qu'il dit im peu avant des philosophes païens , qu'il ne condamne qu'en leur opposant la loi naturelle, ce On déa couvre, dit-il, dans l'Évangile, qui est la vertu de Dieu « pour sauver ceux qui croient, soit Juif, soit Gentil, que « la colère de Dieu éclatera contre toute impiété et toute « injustice des hommes qui retiennent la vérité de Dieu «c captive dans l'injustice , parce qu'ils ont connu de Dieu a ce qui peut se découvrir par la connaissance gue ses « créatures nous en donnent ^ et parce qu'ayant connu c Dieu, ils ne l'ont point glorifié comme Dieu, mais ils se

faehênt , ipsi sibi sunt lex. — Qui oslendunt optis legis scripiumim cor- (Mui suis f testimonium reddente illis eonscientia ipsorum, etc. ' Hom,, cbap. ii.

UOBS DE L*ÉGLlSe POINT DR SALUT. 319

f< sont égarés dans de vains raisonnements, et qu'ils ont « transféré Thonneur qui n'est dû qu'au Dieu incorrupti- « ble, à limage d'un homme corruptible, etc. '. »

Tous ces passages de saint Paul confondent évidemment cotte fausse imputation faite à la doctrine catholique, de prêcher la damnation étemelle de ceux qui, n'ayant pas entendu la prédication évangélique, ont néanmoins cherclié et pratiqué , autant qu'il était en eux , la vérité. Le contraire résulte manifestement de l'enseignement apostolique.

Depuis les Apôtres jusqu'à nos jours, il n'y a eu qu'uNE VOIX dans toute l'Église pour répéter la même prédication , pour repousser avec éclat le sentiment contraire.

« A MOINS d'avoir perdu l'esprit , dit Qément d'Aa lexandrie, qui pensera jamais que les âmes des justes et « (les pécheurs soient enveloppées dans une même con- « damnation, outrageant ainsila justice de Dieu?... Il était (( digne de ses conseils que ceux qui ont vécu dans la jusce lice, ou qui, après s'être égarés, se sont repentis de n leurs fautes ; que ceux-là, dis-je, quoique dans un autre i< lieu , étant néanmoins incontestablement du nombre de « ceux qui appartiennent au Dieu tout-puissant, fussent « sauvés par la connaissance que chacun d'eiLx possédait. . . « F.c juste ne diffère point du juste, qu'il soit Grec ou qu'il « ait vécu sous la loi; car Dieu est le Seigneur non-seuleu mont des Juifs, mais de tous les hommes, quoiqu'il soit « j)Iu.s près, comme père, de ceux qui l'ont connu date vantage. Si c'est vivre selon la loi que de bien vivre, ceux (c ({ui, avant la loi, ont bien vécu sont réputés enfants de la « foi et reconnus pour justes*. »

* KooL, cfaap. L

' S. CtemcBt lAtoiamir.» Stramat,^ lib. VI , p. 687, 638 et 6S9, edlt

l'.ii-i.. 1641.

Même langage de la part de saint Augustin : « Ceux qui c ne défendent point avec une violente animosiU une opic nion fausse et pefverse , dit-il , surtout si cette opinion a n'est pas l'œuvre de leur audace et de leur présomption, a mais l'héritage de parents séduits et tombés eux-mêmes « dans l'erreur ; ceux enfin qui cherchent franchement la a vérité, et qui sont prêts à s'amender, ne doivent , d'aua cune manière, être comptés parmi les hérétiques*. »

Il faudrait citer toutes les lumières de l'Église, si l'on voulait nommer tous les prédicateurs de la même tolérance : qu'il me sufQse . quant à présent , d'indiquer saint Thomas , saint Jérôme , saint Justin , saint Irénée , saint Jean Chrysoslome , Salvien , qui tous sont aussi explicites que saint Augustin, que saint Clément et que saint Paul : j'aurai lieu de citer plusieurs d'entre eux un peu plus loin : pour le moment, je me bornerai à Salvien , qui est le plus réservé, et qui cependant peut être rangé sous la même doctrine. Parlant des Goths et des Vandales, il fait observer que ces barbares ne savaient que ce qu'ils avaient appris , et que les traditions reçues étaient pour eux toute la loi ; et il ajoute : a Ils sont donc hérétiques, mais sans le savoir. K C'est bien avec nous qu'est la vérité, mais ils présument « qu'elle est chez eux. Ils se trompent donc, mais de bonne « foi : » Hœreliciergo sunt, sed nonscientes; vtritasapud nos est, sed illi apud se esse prœsumtmt. Errant ergo, sed bono animo errant, a De quelle manière , au jour du a jugement, seront-ils punis de cette erreur? Nul ne peut « le savoir que le souverain Juge. »

Dira-t-on que cette doctrine était celle de la primitive Église, mais qu'elle a changé depuis? qu'alors la position de l'Église naissante réclamait ces tempéraments, parce

' s. AugasUn, Leti, \Lm, à Glarhu.

HORS DE l'Église point de salut. ^^\

que , environnée, surmontée de toute part par le monde païen, elle n'osait pas le soulever davantage par mie maxime qui aurait justifié si fort le reproche qu'on lui faisait d'être l'ennemie du genre humain ?

Expliquons-nous franchement :

La doctrine de l'Église n'a point changé ; mais le monde ayant changé autour de l'Église, Vusage et Vapplicaîion do cette doctrine ont dû changer dans la même proportion. Environnée de peuples attachés de bonne foi à leu^s traditions et à leurs habitudes, ne pouvant exiger d'eux qu'ils se rendissent tout à coup aune lumière qui paraissait nouvelle , l'Église faisait acte de sagesse autant que de justice en ne désespérant pas les consciences par une maxinfe qui , appliquée à la lettre , les aurait frappées à leur insu ôt sans raison. Aussi, tout en prêchant cette maxime, elle en expliquait les exceptions , parce que les cas de ces exceptions s'offraient de toute part aux portes mêmes de ses temples. Mais, depuis, la lumière évangélique ayant resplendi sur le monde, l'ayant pénétré de partout, étant devenue , d'exception qu'elle était dans l'univers, la règle de l'univers et comme la loi naturelle même, alors le côté exceptionnel de la maxime Hors de l'Église point de salut n'a presquo plus trouvé d'application parmi nous, et le côté de la règlo en a rencontré au contraire de toute part. Et voDà comment la prédication de cette maxime est devenue de plus en plus absolue et rigide, jusqu'à absorber, ce semble, toute exception, parce que, par le fait, tout cas d'exception a été absorbé dans la connaissance presque universelle de la vérité. Aussi voyons-nous que ceux qui attaquent cette maxime sont obligés d'aller chercher leur cas d'incrimination aiLX confins de l'univers civilisé et chez les peuples sauvages, auxquels TÉglise ne s'adtéiaa^^^^^V'^^'^^'^^*

turer ainsi la position des choses par des hypotlièses faites à plaisir. Mais cela n'est qu'une surprise faite à la bonne foi de rÉglise. Oui , l'Église aujourd'hui dit , d'une manière plus absolue qu'autrefois, Hors de l'Église point de salut, parce que , aujourd'hui plus qu'autrefois , ceux à qui elle le dit sont inexcusables d'être hors de l'Église. Quant aux sauvages, aux infidèles, aux païens, elle ne leur parle pas. C'est vous qui la faites parler à votre guise, transposant les situations, faussant la vérité des circonstances, et dérobant la parole d'un prédicateur au sein d'un royaume vieilli dans la Catholicité , pour aller la placer sur les lèvres du missionnaire errant dans les forêts du nouveau monde ; ignorant ou feignant d'ignorer qu'une vérité peut être la même , et ses applications varier selon les lieux et selon les temps. — Mais voici qu'à votre confusion le Ciel a voulu qu'im des organes les plus orthodoxes , les plus austères, les plus éclairés de l'Église, préchant dans le siècle le plus catholique, au sein du pays le plus catholique, dans un langage qui est resté immortel comme celui de la raison , Bourdaloue ait, par hasard et sans nécessité, ce semble, rappelé l'antique tolérance de l'Église , et mêlé sa voix à celle des anciens Pères, pour protester en faveur de l'unité de la doctrine catholique à travers la mutabilité des temps et des lieux : — « Il faut, Chrétiens, dit-U (et cette pensée « n'est pas de moi, mais de saint Jérôme ) , il faut bien éla- « blir dans nos esprits une vérité à quoi jamais nous n*a- « vons peut-être fait toute la réflexion nécessaire , que , « dans le jugement de Dieu , il y aura ime différence infinie « entre un païen qui n'aura pas connu la loi chrétienne , « et un chrétien qui , l'ayant connue , y aura intérieure- « ment renoncé , et que Dieu , suivant les ordres mêmes tf de la justice , traitera bien autrement Tun que l'autre.

tf On sat < assez qu'un païen , à qui la loi de Jésus-Christ « n'aura point été annoncée , ne sera pas jugé par cette <i loi , et que Dieu , tout absolu qu'il est, gardera avec lui (( cette équité naturelle de ne pas le condamner pour une « loi qu'il ne lui aura pas fait connaître ; c'est ce que saint (c Paul enseigne en termes formels : Qui sine lege peceor tf verunt,sine lege peribunt \

Lors donc que Rousseau, dans son langage faussement ingénu, fait dire au sauvage parlant au missionnaire : « Vous o m'annoncez un Dieu né et mort il y a deux mille ans , à « l'autre extrémité du monde , dans je ne sais quelle (c ville , et vous me dites que tous ceux qui n'auront point i( cru à ce mystère seront damnés... Vous venez, dites- « vous, me l'apprendre; mais pourquoi n'étes-vous pas « venu rapprendre à mon père , ou pourquoi damnez-vous (( ce bon vieillard pour n'en avoir jamais rien su? Doit-il « être éternellement puni de votre paresse , lui qui était si (f bon, etc.? » Laissons-le finir son insolente période, et quand il sera arrivé au bout, disons-lui avec Bourdaloue , avec toute l'Église catholique , cette vérité de catéchisme : « On sait assez qu'un païen , à qui la loi de Jésus-Christ (f n'aura point été annoncée , ne sera pas jugé par cette loi, « et que Dieu, tout absolu qu'il est, gardera avec lui cette (C équité naturelle , de ne pas le condamner pour ime loi (C qu'il ne lui aura pas fait connaître. » Ce langage peut n'être pas séduisant, mais il n'est pas menteur '.

' BourdakKie, Sermon sur le Jugement dernier, l'*part.

' Cette doctrine, ensdgnée également par Nicole et par la focultë de théologie de Paris , dans la censure û* Emile , n^a pas cessé depuis lors , comme avant, d'être la doctrine de l*Égli8e universelle. Voyez notamment à ce ii^et les Conférences de M. Frayssinoos ; — l'analyse , rapportée par le journal V Univers, d*nne conférence préchée à Notre-Dame par M. Tabbé deRavignan^leSf ërri} lS4l,daiis laqorileoe«%vii)\t\\Àwa\icMSR»&K»K

33% CHAPITRK XIV.

Ci point est donc sufOsamment établi , ce me semble , savoir, que , quelque inflexible que soit la maxime Hors d$ rtgli^ point d$ salut en principe , elle se traduit dans Inapplication eu une question d'intention et de bonne foi, ' et que la tolérance de VÉglise , à cet égard , va aussi loin que Ift raison, la justice et la vérité.

Cette tolérance va même plus loin , s'il est possible. A^rès avoir proclamé que la mîixime ne tombe que sur ceux qui sont intentionnellement et volontairement hors de TÉglise véritable , si vous demandez à TÉglise quels sont nominativement ceux qui sont , par le vice de leur intention, hors de l'Église et du salut, elle s'abstiendra de vous répondre. Si vous lui demandez de vous indiquer dans tout l'univers, et même dans tout le cours des siècles passés, un sêul homme qui, à ses yeux, soit certainement damné, elle vous dira que cela lui est impossible. Si vous lui présentez rètrele plus dégradé , le plus noir de crimes , le plus exécré ot le plus maudit des hommes , elle seule au monde ne le maudira pas; que dis-je? elle seule priera pour lui comme luie mère, et elle priera pour lui, non-seulement pendant sa vie, mais même après sa mort, quelque impie, quelque sacrilège qu'ait été cette mort en apparence. Et si vous lui demandez la raison de cette inconcevable tolérance, qui passe toute celle de l'humanité , et qui se prolonge jusqu'au delà du tombeau , elle vous répondra fort sagement que le jugement et la vengeance n'appartiennent qu'à Dieu ; qu'il lui suffit à elle de donner ses avertissements, de pousser le cri d'alarme, et de promulguer le droit; Qoais que Dieu seul s'est réservé le fait , et qu'il n'appartient qu'à

pote exactement la borne'en cette matière ; — enfin le Catéehiimê du cûnsUê de Trente, note de M. Tabbé Doney, 1. 1, p. 212. Nous allons citer eOh^

HORS DE L'ÉtiLlSK POINT DE SALUT. 325

ce Juré souverainement omnipotent de prononcer sur la question de culpabilité . Elle vous dira que, « quelles qu'aient a été la patrie , la religion , la conduite même d'un homme ; cr dans son âme , sur le seuil de l'éternité , il se passe des c( mystères divins de justice sans doute , mais aussi de mi- « séricorde et d'amour *. » Et, prenant même la défense de ce maudit contre la terre entière, elle dira au plus parfait , au plus saint , qui oserait le condamner, cette belle parole de saint Paul : « Qui es-tu , toi qui juges un service teur étranger? Il est debout , ou il tombe pour son maître; c< il n'est pas impossible qu'il se redresse, car Dieu est c( assez puissant pour le relever. » Tu qui es , qui judir cas alienum servum? Domino suostat, oui cadit; stabitau' tem : polens est enim Deus statuere illum '.

J'entends qu'on me dit : — Cette théorie est fort belle sans doute , mais la conduite de l'Église la dément tous les jours ; car qui ne connaît les formidables excommunications qu'elle a lancées contre les infidèles et les hérétiques, et souvent contre ses propres enfants, les mettant au ban de l'humanité tout entière? Et, tous les jours encore, ne ferme-t-elle pas la porte de ses temples , ne retire-t-elle pas ses cérémonies et ses prières , et ne va-t-elle pas jusqu'à refuser la terre même aux suicidés , aux duellistes , aux comédiens , et souvent à ceux qui ont le plus honoré l'humanité par leur génie et même par des vertus? Qui oubliera jamais ces vers de Boileau :

yévant qu^un peu de terre , obtenu par prière , Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière... ?

— La conséquence qu'on tire de tout cela, contre ce

I L'abbédeRavigaan» Cdi^<^e}iced^ Notre-Dame, du 21 avril 1841. ' Rom.» xnr» 4.

aii> GUAPITUK XiV.

que j'ai dit précédemment, n'est qu'une illusion; une courte explication va la dissiper.

Une vérité élémentaire dans la doctrine catholique , c'est que Y excommunication n'emporte point un jugement de damnation. — On a toujours distingué Yanathème de la malédiction : — il y a entre ces deux choses toute la distance qui sépare, dans la justice hiunaine , la prévention de la condamnation. — Un excommunié est simplement en état de prétention.

Aussi voit-on que toutes les foudres de l'Église dont on parle ne frappent l'homme que dans le temps , et ne passent pas le seuil de l'éternité.

Tout père frappe à côté, et il frappe d'autant plus fort qu'il frappé à côté , parce qu'il ne le fait que pour ne pas avoir à frapper réellement, que pour efC^ayer seulement et pour guérir. Ainsi fait l'Église. Ce n'est rien qu'une vue de miséricorde et de'charité qui allume et dirige ses foudres, dans l'intérêt de celui-là même qui en est l'objet, pour qu'il rentre en lui-même et s'éveille sur le bord de l'ablme ; comme aussi dans l'intérêt de ses frères , pour que son exemple ne les séduise pas.

Ce double intérêt se rencontre lorsque le présumé coupable est en vie. Lorsqu'il est mort , l'intértl de tous les autres fidèles subsiste encore , et suffit pour motiver l'excommunication qui s'attache à sa sépulture. Mais, dans tous les cas , ce n'est autre chose qu'un présbevatif; Vexcommunication n'a d'autre objet que d'empêcher la communication du mal.

Mais les prières, ajoute-t-on, pourquoi les refuser? car le malheureux peut ne pas être damné , selon vous , et les prières peuvent influer encore sur son sort; leur refus le poursuit, bien évidemmenl, y\sçj\^ d^xwitDiou.

HOBS DE L'éGLlSB POINT DE SALUT. 33l7

Je réponds que les prières ne sont jamais refusées à l'impic . Il n'y a que les prières publiques ' , les prières avec céréïuonie sur son cercueil ; mais sachez bien que si le prêtre forme au scandale la porte du temple , c'est pour s'y agenouiller au dedans , et s'y mettre en prières pour ceux-là môme qui le maudissent au dehors, et pour celui dont ils font servir les restes à fomenter la haine et le mépris de la Religion, qui périrait le jour où elle consentirait à ne faire de ses pompes qu'un appareil de théâtre, qui se loue ou se vend au premier venu ".

Toute Texplication que nous venons de donner repose sur la doctrine la plus invariable et la plus élémentaire de l'Église.

Dans im des livres de doctrine les mieux reçus, Cornélius à Lapide , nous lisons ce qui suit : a II ne faut pas tenir c( rincestueiLX pour un fidèle et un chrétien, mais pour un « païen et un publicain. 11 est excommunié et séparé de a l'Église , afm qu'il ne communique point aux fidèles la «c contagion de son crime. L'excommunication n'est point G prononcée contre le pécheur pour qu'il périsse, mais pour <i qu'il s'amende..., aûn qu'ainsi humilié, il rentre en lui- « môme; d'où il résulte qu'il implorera la faveur d'être ré-

' Et encore PÉgliM prie publiquement, le vendredi saint , pour les liéréliques et les infidèles.

' « Ou TOUS crojei , dit M. de CSormenin ayec sa nerveuse logique, ou « yous ne croyei pas. Si yons ne croyei pas , ne demandez pas à TÉglise « ce qu'elle n'accorde qu'aux croyants ; si vous croyez , si yous ayez la foi , « soumettez-yous à ceux qui gouyement la fol. — Est-ce comme citoyen « que yous entrez dans FégliseT non , c'est comme chrétien. Est-ce à un « fonctionnaire que vous vous adrosez Y non , c'est à un prêtre. Est-ce un « acte matériel, authentique , probatif, légal, que vous demandez? non, « c'est unegrftce, une prière. Or, qui est juge, unique juge, de savoir si « vous avez droit à cette grâce, à cette prière , si ce n'est le v^rètre? » (Sttr un appel comme d'ahupmtr rtfus de i^jmlHtre.N

« admis, qu'il demandera pardon à Dieu et à TÉglise, cl ce que les fidèles enfin daigneront prier en secret pour lui, « afin d'effectuer sa réunion avec eux. »

Tout le 76* Discours de saint Jean Chrysostome roule sur la même vérité ; je me borne aux passages suivants :

te 11 faut, dit ce Père, frapper et punir d'anathèmc les tf doctrines impies des hérétiques; mais quant aux hom- « mes, nous devons les épargner et prier pour leur sa/tt/. » Ailleurs il dit encore : « Comment pouvez-vous dire de « Vanathème, qu'il livre au démon celui qui en est frappéy <' qu'un tel homme ne peut plus obtenir de salut , et qu'il <c est exclu de toute part à Jésus-Christ? Qui vous a donné a cette autorité et ce pouvoir? Comment osez-vous ainsi <c vous arroger la dignité du Fils de Dieu , qui jugera en a plaçant les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche? »

Voilà la doctrine de l'Église, et l'usage qu'elle fait de la maxime en question.

Que deviennent, en présence de la vérité ainsi rétablie, toutes ces déclamations d'intolérance contre l'Église ; elle qui ne frappe que spirituellement et que préventivement ; qui, même dans la vie et dans la mort en apparence les plus coupables , laisse une large part à l'espérance , et mêle toujours des prières à ses foudres , et des larmes de mère aux éclats de son courroux?

Deux hommes , les plus grands ennemis qu'elle ait rencontrés peut-être, ont écrit pour leur propre compte, sur la même matière, ce oui suit :

Le premier : « Si quelqu'un se conduit comme ne croyant a pas la Religion du pays, qu'il soit puni de mort. »

Le second : « Les âmes pieuses , qui font le bien pour

(( gagner le royaume des cieux, n'y parviendront non-seu-

tf Icment jamais, mais il faut mfeiûûXçi^ fiœs^VKc ^armi les

HORS DR l/ ÉGLISE POINT DE SALUT. 320

a im\)ies ; et il est plus urgent do se préraimir contre h):, « bonnes œuvres que contre les péchés. — Toutes les cho- « ses arrivent par Tétemelle et invariable volonté de Dieu, « ([ui brise en pièces le libre arbitre. — Dieu crée en nous « le mal comme le bien. La plus haute perfection de la foi, <c c'est de croire que Dieu est juste , quoiqu'il nous rende « nécessairement damnables par sa Yolonié, et qu'il paraisse a se complaire aux tourments des malheureux. — Dieu « vous plaît quand il couronne les indigents; il faut qu'il « vous plaise quand il damne les innocents... C'est là le a véritable Évangile, et une inspiration que m'a donnée le « Saint-Esprit. L'empereur, le pape , et tous les diables , cf n'oseraient y toucher. »

Ces deux hommes qui, ainsi que deux bourreaux, se sont partagé la tâche, l'un de tuer le corps, l'autre de tuer l'âme, sont Rousseau et Luther*, c'est-à-dire, les deux grands oracles de ceux qui accusent l'Église catholique de cruauté et d'intolérance.

A cette accusation l'Église détourne sa tête auguste ; et, pour toute défense, elle adresse à la conscience éclairée du genre humain ce mot d'une grande Reine montée au faîte du malheur : « J'en appelle à toutes les mères ! »

• Luther, de Servo arbitrio, édit. d^éna, t. II , foL 170.

Cahin n'est pas moins impitoyable : Non pari comiiiionc crennUtr omnes , sed aliis , vita xterna , alHi damnatio jetkrna HiyEORDiNAifruR... Inst., lib. III, c. 21, n* 6... Consilio nutuque suo Un ordinal Deux , ni inler homines nascantur ab utero CERTyS morti devoti , qui suo kxitïo

EJUS NOMEN CLORIFICANT. Lib. III, C. 23, n" 6, CtC.

11 n'y a pas jusqu'au doux Mélanchthon Itii-môme qui ne professe ce fatalisme sauvage : In quœstionem vocatur, siine libéra volunlas, cl quatcnus libéra sit? Resp. Quandoquidem omnia quoe eveniunt neck&sario juxtadivinam pRJ^I^ESTlNATIONEll eveninnf, nulla rsl mhintufis nosfrx iibertas. Loc. theol.; Râle, 1&21, p. 35.

S30 CHAPITBB XIT,

in.

Concilialian de l'intolérance de l'Église avec sa tolérance.

« Alors il est donc faux de dire Hors de l'Église point ce de salut ; c'est donc un épouvantail dont on se sert pour (T retenir un hôte chez soi, afin cpi'il n'aille point loger « chez le voisin. »

Telle est la dernière objection ; et bien que nous n'ayons rien dit qui ait pu la motiver, bien que la réponse se trouve dans ce que nous avons déjà dit, cependant une partie de cette réponse a besoin d'être tirée de l'obscurité et du laconisme où elle est comme ensevelie , pour paraître dans tout son développement.

Il faut ici une raison patiente, et qui veuille bien suivre sans prévention les divers degrés par lesquels nous allons marcher à la découverte de la vérité. Nous ne demandons que ce qu'on oppose souvent à la Religion , de la philosophie, mais véritable.

J'ai dit que la maxime Hors de VÈglise point de salut était nécessaire et absolue. Je maintiens cette première proposition.

J'ai dit, en second lieu, que dans toutes les religions le salut n'était pas impossible lorsque, dans une ignorance invincible de la loi évangélique, on suivait en toute bonne foi les lumières de la conscience et de la raison. Je mahitiens cette seconde proposition, et je dis avec toute l'Église catholique, par la bouche de saint Augustin : cf C'est « une très-ferme croyance en nous, que le Dieu juste et « bon ne peut demander l'impossible', n

« Firniissime creditur Deumjustum et bonum impassibiUa non poste prœcipen. De natura et gratia , c. 69.

HORS DE L'ÉGUSE POIHT DE SALUT. 33 (

Voilà deux termes^ deux bouts d'une chaîne que nous tenons fermement. Comment s'opère Tenobalnement? le voici :

Lorsque nous disons que Papplioation de la maxime se résout en une question de bonne foi , est*ce à dire que la bonne foi excuse d'4tr$ hors de VÉglise? fait qu'on peul se sauver hors de l'Église? qu'ainsi ^ pour un tràs-grand nombre d'hommes , l'Église n'est pas nécessaire ^ la médiation de Jésus-Christ n'est pas indispensable ) qu'en un mot, il est faux de dire : Hors de VÈglise point de salut?

Non. Ce serait un blasphème^ ce serait même ime absurdité ; car, ou la médiation de Jésus-Christ était nécessaire pour tous les hommes, ofu elle ne l'était pour aucun; ou l'Église 9 qui est la continuation de Jésus-Ghrist, est la voie universelle , la voie royale du salut, ou elle n'y eonduit pas exclusivement : Il n'y a pas de milieu.

Lors donc que nous disons que l'application delà maxime se résout en ime question de bonne foi, nous ne voulons pas dire que la bonne foi eœcuse d'être hors de l'Église , mais fait qu'on n'est pas hors de l'Église, Ce n'est pas une dérogation , mais une extension du bénéfice de la maxime.

Et ici je me hâte d'aller au-devant du reproche de jouer sur les mots , par une explication qui va faire voir que je touche au fond des choses.

C'est \me vérité du Christianisme que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, sans exception, dans toute la généralité des temps et des lieux. Ainsi il n'y a pas un seul homme, de tous ceux qui ont paru ou qui paraîtront sur cette terre , sur qui n'ait plané la vertu ridimante du sacrifice de Jésus-Christ, et qui ait été hors des atteintes de sa grâce suffisante. Le genre humain n'existerait pas, et aurait été soudainement anéanti ou maudit sans retour comme

l'Ange rebelle, si, dès le premier péché qui rompit le lien primitif de l'homme avec Dieu , la Religion n'était venue renoua ce lien par le seul Médiateur Jésus-Christ , dont la vertu expiatoire remonte ainsi à l'origine du monde , et s'attache à la racine même du péché originel. De là ce mot de saint Jean : L'Agneau a été immolé dès l'origine du monde ; et cet autre mot d'Origène : L'autel fut au Calvotre, mais le sang de la Victime baigna l'univers.

Sous ce rapport donc on peut dire que tous les hommes appartiennent à Jésus-Christ, sont chrétiens.

Mais le bénéfice de la grâce de Jésus-Christ ne s'obtient pas sans le concours de notre volonté , sans quoi la liberté hmnaine serait anéantie , et la justice de Dieu pareillement, n faut donc que l'homme adhère autant qu'U est en lui à la connaissante de Jésus-Christ , puisse aller jusqu'à lui : or combien d'hommes n'ont jamais ouï parler de Jésus- Christ, et encore moins de l'Église? La difficulté reparaît toujours.

Nous ne cherchons pas à la dissimuler, on le voit; nous la détachons autant qu'il est en nous; mais c'est pour mieux la disposer à recevoir sa véritable solution.

Cette solution, comme nous l'avons déjà dit, est favorable au salut de tout homme qui fait tout le bien, et qui opère toute la vérité qu'il peut connaître.

On peut être en repos là-dessus.

Mais les théologiens diffèrent de degré dans l'exigence (les moyens de concilier cette solution avec la doctrine du salut exclusif par Jésus-Christ.

De là deux systèmes amis qui rentrent Tmi dans l'autre, et se résolvent dans un même résultat.

Ils sont indiqués de la manière suivante par le savant traducteur du Catéchisme du concile de Trente :

« On demande si Tinfidèle adulte, qui a rempli fidèlo- « ment tous les devoirs qui lui étaient connus , ou qui a « n'paré autant qu'il était en lui, par un sincère repentir, « les fautes qu'il avait commises, et qui était dans la dis- <c position positive d'accomplir religieusement tout ce qu'il ce connaîtrait des volontés et des commandements de Dieu, « sera damné ou sauvé, en mourant dans son infidélité?

(c Saint Thomas répond que Dieu enverrait plutôt un « Ange à cet homme que de le laisser mourir dans son in- « fidélité , et par là encourir l'étemelle damnation.

a Qu elques auteurs catholiques croient simplement que cet A hommeappartientàrâmederÉglise,etqu'iladroitauciel.

ce Cette opinion, pour le résultat, ne diffère pas de celle K de saint Thomas, puisque, des deux côtés, on pense qu'il ce est de la bonté de Dieu d'admettre les infidèles dans le (( séjour de la gloire. Cependant le sentiment de .saint Thocc mas est tout ensemble le plus suivi, le plus sûr et le plus « conforme à la dignité de l'Église catholique, et à la né- « cessité des mérites de Jésus-Christ pour le salut'. »

Examinons l'une et l'autre de ces deux opinions; elles sont toutes deux dignes du plus vif intérêt.

La plus large, celle qui admet au salut l'infidèle qui a rempli fidèlement tous les devoirs qui lui étaient con-

« Catéchisme du coneiiê de Trente, note de M. Tabbé Doney, tome I , p. 213. — La sagesse de FÉglisc Ta toujours rclenue de se prononcer sur ce qa'i n'est que pare spéculation , comme la question à l'examen de laquelle nous allons nous livrer en ce moment. Elle ne donne que le nécessaire ; elle ne révèle que le fait; elle livre le comment à nos disputes; elle détruit Tinquiétude et non la curiosité; elle annonce la solution et laisse subsister le problème; elle est enfin toujours fidèle à sa belle devise : In iirccssaiiis imilas; in dubiis libertas; in omnibus charitas. Resserrant ainsi la foi dans le pur nécessaire , elle laisse une large part d'indé|>endance à la pliilo- .'u>pliie et à la raison, tout en leur communiquant à dislance une. forco. cou traie giii Je» attire lUtrement à la vériié.

33!h CBilPITRK XIV.

nus y s^explique et se Justifie de la manière suivante : Qu'est-ce que l'Église? C'est Jésus-Christ enseigné ^ expliqué aux hommes. Qu'est-ce que Jésus-Christ? H nous Ta dit lui-même ; il est la ViriU, il est {a Vit des intelligences; il est la Lumiirt du monde, celle lunUire qui éclaire tout homme venant en ce monde: il est le Principe. En un mot y comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois y Jésus- Christ est le Verbe , c'est-à-dire, la Raison souveraine , la Sagesse incréoe de Dieu , cette Raison et cette Sagesse <car il ne peut y en avoir qu'une) que nous percevons par l'esprit et par la conscience, qui est la règle de nos jugements et de nos actions y dont la voix enseigne le bien qu'elle ordonne et détourne du mal qu'elle défend , dit Cicéroin } qui est écrite dans les cœurs, et dont la conscience rend témoi-gnage intérieurement en cuicusant ou en défendant, dit saint Paul. Cette Loi des lois, cet Archétype souverain du juste et du vrai, ce Principe des principes, Vérité coéternelle à Dieu, qui est comme le soleil des intelligences, c'est Jésus-Christ , ou plutôt Jésus-Christ en est Tincarnation et la personnification humaine. La loi chrétienne et évangé- Uque no difRre pas ainsi de la loi naturelle et primitive ; c'est celle-ci devenue plus explicite, plus achevée, passée en quelque sorte à l'extérieur. Ce qui faisait dire à Jésus- Christ : Je ne suis pas venu abroger la loi, mais roccompltr. De là cette réflexion de saint Augustin : a La chose môme qu'on appelle maintenant Religion a chrétienne existait chez les anciens , et n'a jamais cessé <c d'exister depuis l'origine du genre humain, jusqu'à ce a que , Jésus-Christ lui-môme étant venu en la chair y on a a commencé à appeler chrétienne la vraie Religion cfui <r existait auparavant'. »

' 5. August., Retract.» Ub. I,cap. «u^ii, ^.

HORS DE l'Église point de salut. 335

I .a conclusion maintenant est facile à déduire. Laissons- Il tirer par saint Justin dans sa seconde apologie :

« Sous prétexte, dit-il, que Jésus-Christ, né sous Quiria nus, n'a commencé que sous Ponce Pilate à enseigner sa (f doctrine, on prétendra peut-être justifier tous les hommes « qui ont vécu dans les temps antérieurs ( comme ayant été a privés de loi); mais la Religion nous apprend que Jea sus-Christ est le Fils unique, le premier-né de Diev, et, « comme nous l'avons déjà dit, la souveraine Raison dont a tout le genre humain participe. Tous ceux donc qui ont « vécu conformément à cette raison sont chrétiens , quoi- <c qu'on les accusât d'être athées. Tels étaient, chez les a Grecs, Socrate , Heraclite, et ceux qui leur ressemblaient; a et, parmi les barbares, Abraham, Ananias, Azarias, Mice zaël, Elle , et beaucoup d'autres , dont il serait trop long a de rapporter les noms et les actions ^ Au contraire, ceux a d'entre les anciens qui n'ont pas réglé leur vie sur les <K enseignements du Verbe et de la Maison étemelle étaient cr ennemis de Jésus-Christ, et meurtriers de ceux qui vi^ a valent selon la raison. Mais tous les hommes qui ont vécu « ou qui vivent selon la raison ( dans Tignorance invincia ble de la loi évangélique ) sont véritablement chrétiens, « et à l'abri de toute crainte '. »

Tous les Pères (nous abrégeons ici nos citations) tien» nent le même langage , qui revient à celui de saint Paul : a Lorsque les peuples qui n'ont pas entendu parler de la ce loi ( révélée ) font naturellement les choses qui sont selon « la loi, ils sont disciples de la loi, parce qu'ils se tiennent « à eux-mêmes lieu de loi, faisant voir que ce qui est pres-

' On conçoit que tontes ces indications de siint Justin sont Sfbitraires , et seulew/eaaiexempliçratia.

* S. Justin, Aptiof., n, p. 83 , éd. Pttris, iU^.

« crit par la loi n'est autre que ce qui est écrit dans leur

a cœur '. »

Complétons cette exposition par une belle réflexion de saint Qément d'Alexandrie.

Ce grand docteur, commentant ces paroles de T Apôtre, Reconnaissez donc un seul Dieu, créateur de toutes choses, invisible, immense , étemel; adorez ce Dieu, non COMME les Grecs, ne l'adorez point nonplus comme {e^ Juifs, mais rendez à Dieu un culte nouveau par Jésus-Christ, fait remarquer que l'objet de l'adoration des Gentils , des Juifs, et des Chrétiens, est le même, et que le culte seulement est différent. L'Apôtre ne dit pas , N'adorez pas le Dieu qu'adoraient les Gentils ; il dit au contraire : Adorez ce Dieu, mais non comme les Gentils; ne l'adorez pas non plus comme les Juifs, etc. Sur quoi saint Clément fait observer que Dieu a fait en quelque sorte trois alliances avec les hommes, l'une avec les Gentils, l'autre avec les Juifs, la troisième avec les Chrétiens ; et qu'il a été servi et honoré par les uns et les autres, chacun selon ses lumières. Aux Gentils il s'est communiqué par la tradition naturelle , aux Juifs par la loi écrite, et des Gentils et des Juifs il a compose son Église ; réunissant ainsi en un seul faisceau les trois alliances , toutes les trois fondées sur la parole divine, sur Je même Verbe, soit qu'il parle naturellement à la conscience, soit qu'il s'exprime par la loi écrite,' soit enfin qu'il revête notre nature, et qu'il s'incarne en Jésus-Christ et son Église, pour se proportionner à notre misère et se donner tout entier à nous".

VoUà les différents états des hommes par rapport à Dieu, à son Verbe, et à son Église : celle-ci embrasse dans sa so-

> Rom., cap. II.

' aement. AlexMd., Strom., Vtb. \\.

( i(Uô tout homme catholique, hérétique, juif, ou gentil, (lui honore Dieu selon tout ce qu'il en sait et tout ce quil en peut savoir.

Ici se présentent plusieurs objections. Loin d'affaiblir la doctrine que nous venons d'exposer, eUes vont en éprouver la sagesse et en éclairer l'économie.

Première objection :

Si la raison et la loi naturelle suffisent , si elles sont le Verbe de Dieu parlant à notre intelligence et à notre cœur par les créatures et les traditions sociales , le principal c'est donc de les suivre ; et si vous ne demandez pas plus au gentil, pourquoi demandez-vous davantage au chrétien, et l'assujettissez- vous à des croyances plus mystérieuses et à des pratiques plus austères? pourquoi est-il hors do l'Église en ne suivant pas ces pratiques et ces croyances, alors que le gentil , fidèle à la seule loi naturelle , est dans l'Église? Et ce que nous disons ici du gentU par rapport au chrétien s'entend aussi de l'hérétique par rapport au catholique.

Voici la réponse à cette objection :

Vivre selon la raison et la vérité, c'est s'appliquer, autant qu'il est en soi , à suivre la loi de raison et de vérité jusqu'à son plus haut degré de perfection connue. Rester sciemment, systématiquement, en deçà d'un seul degré, c'est ne plus la suivre , c'est se borner à soi-même sa tâche, c'est se faire sa loi. Or, la loi étant plus développée, plus explicite pour le chrétien que pour le gentil, pour le catholique que pour Thérétique, l'obligation de l'obéissance et de la foi croît dans la môme proportion que la connaissance de la vérité ; et il en résulte que le catholique le plus fidèle ne fait que suivre la loi divine comme le gentil et riiôn''li(|uo de bonne foi, et que v'il no ç>\V\na\\. ^w^ VwxVîs^

les prescriptions de cette loi catholique, bien qu'il eût un degré de moralité supérieur à celui du gentil et de Thérétique, cependant c'est lui qui serait par le fait infidèle et hérétique , tandis que Thérétique , le gentil , opérant toute la vérité qu'ils connaissent , seraient catholiques , et véritables enfants de Jésus-Christ et de son Église.

Figurez-vous un centre immuable , la Vérité , le Verbe de Dieu, qm illumine toutes les intelligences; puis des circonférences plus ou moins étendues , dans lesquelles s'épanouit le principe fixé dans le centre. Chaque homme deyr étendre sa foi et sa moralité dans la proportion rigoureuse du cercle de connaissance dans lequel il se trouvera placé, n devra presser cette circonférence , et tendre vivement à l'agrandir ; et chacun le faisant pour la circonférence qui lui est propre , tous participeront également par la volonté au même principe; car l'infidèle et le mécréant, c'est, comme dit saint Paul, a l'esprit contentieux qui ne se a rend point à la vérité. » Ce qui permet de dire en un sens , des catholiques et des chrétiens , par rapport au baptême , ce que le même apôtre disait des juifs par rapport à la circoncision : a Si vous violez la loi évangélique , « la loi catholique, tout baptisé que vous êtes, vous dévête nez comme im homme non baptisé ; tandis que si un « homme non baptisé garde les ordonnances de la loi na- « turelle, n'est-il pas vrai que, tout imbaptisé qu'il est, il a deviendra comme baptisé? car le vrai chrétien, le vrai a catholique , n'est pas celui qui l'est au dehors , mais celui et qui Test intérieurement*. »

Ce n'est pas que le baptême ne soit nécessaire ; maïs la volonté du baptême est plus indispensable que le baptême défait, lequel, dès lors, devient indispensable dès qu'il

«levient possible, et, lorsqu'il n'est pas possible, peut être remplacé par la volonté, la foi implicite, et le désir de faire tout ce qu'il faut pour plaire à Dieu : ainsi des autres pres^ criptions.

Aussi saint Jean Chrysostome, après avoir parlé de la nécessité de confesser Jésus-Christ pour être sauvé, dit-il : a Quoi donc ! Dieu est-il injuste envers ceux qui ont vécu « avant son avènement? Non, sans doute; car ils pouvaient ce être sauvés sans confesser (explicitement) Jésus-C!hrist. « On n'exigeait pas d'eux cette confession, mais la concc naissance du vrai Dieu, et de ne pas rendre de culte aux c( idoles. Alors donc, comme je viens de le dire, il suffisait, ce pour le salut, de connaître seulement Dieu. Maintenant, c( ce n*est pas assez : il faut connaître encore Jésus-Christ. . . ce Enfin, conclut saint Chrysostome, ceux qui, sans avoir ce connu Jésus-Christ avant son incarnation, se sont absteee nus du culte des idoles, ont adoré le seul vrai Dieu et ce mené une vie sainte, jouissent du souverain bien, selon ce ce que dit l'Apôtre : Gloire, honneur et paix à tous ceux ce qui ont fait le bien , soit juif, soit gentil'! »

Pour rendre notre pensée plus saisissable et plus en rapport avec l'objection, mettons-la en exemple :

Je suppose le sauvage de Rousseau , et je le suppose , comme il lui plaît , 5on, bienfaisant, ne cherchant que la vérité : voilà un honmie qui appartient à Jésus-Christ et à rÉglise, parce qu'il adhère, autant qu'il est en lui, à la souveraine Raison. Un missionnaire aborde la plage loinlaine où ce sauvage passe sa vie ; il lui annonce Jésus-Christ et sa loi sainte , et lui fait connaître toute la rigueur, mais aussi tous les motifs et toutes les grftces de l'Évangile : il y a tout à parier, et l'expérience des missions l'a toujours

' 5. Jeâa CbÊyaoU,, Samél, xxxvi.

340 CHAPITfiE XIV.

montré, que ce bon sauvage va embrasser avec lu plus louchante ardeur la croix où Jésus-Christ est mort pour lui, et, avec elle, toutes les vertus et les pratiques du Chrislianisme. En cela que fera-t-il? il ne fera que continuer d'être chrétien et catholique, car il continuera d'adhérer à la vérité en la suivant dans l'accroissement de sa lumière ; seulement, il en recueillera des fruits plus merveilleux et des garanties de salut plus puissantes : car c'est là le propre de la loi évangélique, de rendre plus faciles, par la grâce, des devoirs qui sont plus difficiles par la nature, et do se faire suivre , à travers toutes ses rigueurs, par ceux-là môme qui ne suivaient qu'à peine ou qui ne suivaient nullement la loi naturelle.

Je suppose maintenant que ce sauvage ne se rende pas à cette nouvelle lumière qui lui est apportée, qu'il y résiste, qu'il la repousse par paresse, par opiniâtreté, intérêt, etc., et qu'il veuille s'en tenir aux préjugés et aux devoirs plus ou moins faux et imparfaits qu'il suivait déjà : dès ce moment, ce sauvage est hors de l'Église et des conditions de salut. — Comment cela? direz-vous. Puisqu'il mène la môme vie, pourquoi son salut sera-t-il plus compromis? — Je réponds qu'il ne mène pas la môme vie; car, avant la venue du missionnaire , il cherchait la vérité , et la suivait aussi loin qu'elle lui apparaissait ; et, depuis que celle vérité a grandi, a marché devant lui, il a cessé de la chercher et de la suivre, précisément en restant ce qu'il était. Et ce que nous disons ici du païen ou du juif, par rapport au Christianisme, s'apphquc à l'hérétique par rapport au Catholicisme, et au cathoUque de nom par rapport à la foi vivante et à sa pratique. Tous, nous sommes excusables, tant que nous sommes dans Terreur involontaire , dans l'if^nomnce invincible , dans \a Viomib fo\ (,^1 e'est à chacun

HORS DE l'Église point de salut. 3'^1

ï s'examiner sur ce point). Mais du moment où une lueur de vérité plus accomplie brille et traverse nos ténèbres ; où nous entrevoyons cette vérité; où il ne faudrait que de la réflexion, que de l'examen, que de la conséquence , que du désintéressement, que de la volonté , en un mot, et de l'amour , pour achever de la connaître et de l'embrasser, et où nous nous refusons à tous ces nobles sacrifices par on esprit contentieux, vain, épris de lui-même et des créatures , rebelle à quitter tout ce qui l'arrête , pour tendre les mains libres et pures à la seule vérité ; dès ce moment , les liens qui nous attachent à Jésus-Christ et à son Église se rompent , et nous encourons gravement la ruine de notre salut.

Par là se découvre une différence profonde entre la philosophie antique et la philosophie moderne. La philosophie antique (j'entends par là, comme Cicéron, cette haute et royale philosophie représentée par les Anaxagore, les Socrate, les Platon, et Cicéron lui-môme) était une philosophie pieuse et sainte , et comme une Religion , parce que Q'ayant , au sein des ténèbres de l'idolâtrie , d'autre flambeau que la raison naturelle, c'était suivre et honorer Dieu que de s'y attacher comme à sa plus haute manifestation, tout en désirant, tout en invoquant une révélation plus efficace et plus complète. Il y avait, chez ces beaiLx génies , une ingénuité d'esprit qui leur faisait embrasser tout ce qu'ils croyaient être la vérité, et recueillir jusqu'aux plus Taibles rayons de la loi divine. Us n'avaient pas dans la seule raison individuelle cette confiance absolue et exclusive, qui n'est au fond qu'une idolâtrie de soi-même et qu'une irréligion; ils en confessaient noblement la faiblesse, ils y mêlaient la foi à l'antique tradition , des aspirations saintes vers le ciel, et comme un pressentiment de. lataccièv^^^vQXNr

gélique , qui ne permet pas de douter que si cette lumière eût paru de leur temps, ils en fussent devenus les premiers apôtres et les plus généreux confesseurs.

Les philosophes modernes , au contraire * , se sont malheureusement posés en antagonistes de la vérité divine. Au lieu de voir dans cette vérité révélée le plus beau don qui pût leur être feit, ils Vont repoussée comme une usurpation de leur empire. Plus jaloux de se devoir la lumière à eux-mêmes que delà posséder dans sa source, ils ont cherché à faire les ténèbres autour d'eux, pour le vain plaisir de se voir briller dans la nuit. Mais comme il ne dépendait pas d'eux d'éteindre le grand flambeau do la révélation, ils ont paru, en s'attachant exclusivement à la lumière de leur esprit , comme des insensés qui voudraient ne se condtdre qu'à la lueur blafarde et tremblotante d'une petite lampe en plein midi. Vainement ont-ils essayé , pour se légitimer et se grandir, de rattacher leur philosophie à la philosophie antique, la considérant toujours comme une science indépendante qui n'aurait été modifiée en rien par la rêvé-» lation', et qui, après comme avant , serait toujours le culte de la raison : un abîme les sépare de ceux qu'ils veulent se donner pour devanciers , tout l'abîme qui séparait ceux-ci des sophistes de leur temps. Ils prétendent tous, il est vrai , suivre la lumière de la raison ; mais les uns , comme le seul moyen d'aller à Dieu, les autres, comme celui de s'en passer; ceux-ci en invoquant le secours divin, ceux-là en le rejetant; les premiers, comme xme émanation de Dieu et un rayon de sa sagesse , dont ils demandent l'accroissement ; les seconds, comme une émanation d'eux-mêmes et

< Je n^entends parler ici que des Rationalistes, et, comme ils s'appellent eux-mêmes , des libres Penseurs, titre fastueux et vain qu'auraient ccrlaincmcni répudié les grands hommes dont nous venons de parler.

HORS DE l'Église point de salut. ^VJ

une science qu'ils opposent fièrement à celle de Dieu : les uns , pour tout dire, en amour, et les autres en haine delà vérité. Celle vérité, en se levant plus éclatante sur le monde, a ainsi mis à Tépreuve ses vrais amis, et incriminé ceux qui , par un esprit contentieux , refusent d'acquiescer à sa lumière , et qui s'attirent par là, comme dit l'Apôtre, l'indignation et la fureur '.

C'est à cela que revient cette parole de Jésus-Christ : « Si a je n'étais point venu et que je ne leur eusse point parlé , a ils n'auraient point le péché qu'ils ont; mais maintenant c( Us n'ont point d'excuse de leur péché. » — a Si je n*a- « vais pas fait parmi eux des œuvres qu'aucun autre n'a c( faites, ils n'auraient point le péché qu'ils ont; mais a maintenant ils les ont vues , et ils ont haï moi et mon a Père*. »

Ainsi, notre damnation se prépare des éléments, par nous rejetés, de notre salut. Terrible économie des grâces célestes, qui ne s'en retournent jamais en vain : comme ces dieux voyageurs de l'antique mythologie , qui changeaient en temple l'humble demeure empressée à les re-

' lis qui sunt ex contentione, et qtU non acquiescunt verilati , ira et indignatio. (Rom., cap. it, t. 8. ) — « Pourquoi donc ( leur dit éloquemment saint Augustin, après une brillante exposition do la réforme éyangélique ) , pourquoi demeurer dans Passoupissement de Fignorance et de Terreur? et lorsquMl s'agit de parler de ces matières, pourquoi aimer mieux avoir Platon i la bouche que Dieu dans le cœur? Les philosophes qui s'inspirent encore aujourd'hui de la doctrine de Platon doivent recon* naître Dieu en cette rencontre, comme Platon Peut fait lui-même, et sMncliner devant le Maître qui a oonvahicu de ses vérités tous les peuples du monde. Qu'ils cèdent à Celui qui a accompli cette grande merYcille, et que leur curiosité ou leur vaine gloire ne les empêche pas de reconnaître la différence qu'il y a entre les conjectures superbes d'un petit nombre de philosophes , et le salut manifeste et la réforme de toutes les nations. » ( De y or a Relig.f cap. iv. )

* Jean, xv, 7.4.

*Sïk CHAPITRE XIV.

cevoir, et qui laissaient derrière eux la désolation et la ruine sur les palais inhospitaliers qui les avaient éconduiLs!

Mais quoi! Jésus-Christ, le Sauveur par excellence, est donc venu pour nous perdre , puisque sans lui nous étions excusables, et que par lui nous sommes devenus coupables de péché ?

Cette nouvelle objection ne saurait nous arrêter.

La Sagesse étemelle, en se révélant plus ouvertement à nous dans son Incarnation et dans son Église, ne s'est proposé qu'un dessein de bonté ; elle a voulu nous rendre Tacces auprès d'elle plus facile, la foi plus explicite , la vertu plus haute ; elle nous a apporté des secours puissants, sans lesquels beaucoup seraient restés dans le désordre, et d'autres dans xme moralité médiocre et inféconde ; elle a rendu les méchants bons et les bons parfaits ; elle a fait croître et progresser notre faible nature dans la sainteté et dans la vérité, et lui a donné une valeur morale immense. Si quelques-uns sont rendus plus coupables par le refus du bienfait, ce n'est pas la faute du bienfaiteur; tandis que si d'autres sont sanctifiés , c'est grâce à lui. Il était corrélativement nécessaire que ce qui fait le mérite de ceux-ci fît le démérite de ceux-là , et que le même Dieu sauveur, [)ar l'usage ou par l'abus que nous ferions de ses grâces, fût h la fois principe de résurrection et de mort*. La liberté, la justice, le voulaient ainsi.

riais alors, direz-vous, je retourne l'objection, et je dis : a Si la révélation évangélique en elle-même est un bienfaif , pourquoi tous les hommes sans distinction n'y ont-ils i>af été appelés? »

Ici, je le confesse , nous touchons la borne; je n'ai quV-

' PosUmesthIc in ruinam et in resurrertionem miil/ontm. (Luc,

HORS DE l'Église point de salut. 345

iirincliner devant Tabîme, et qu'à vous dire : « Je n'eu sais rien. »

Toutefois , je maintiens que cela ne tire pas à conséquence contre mon principe , et ne fait que passer à côte ; car rinégalité du bienfait n'est pas injustice. Il suffit que chaque homme ait eu les moyens suffisants de se sauver pour qu'on soit inexcusable , et qu'on ne puisse demander compte à Dieu des moyens plus efficaces qu'il lui a plu d'accorder à d'autres. De même que Dieu aurait pu refuser ces moyens plus efficaces à tous les hommes, de même il a pu les refuser à quelques-ims ; non qu'il ait agi ainsi sans raison , mais cette raison il n'a pas été obligé de nous la faire connaître, parce qu'il ne nous doit compte que de sa justice , et que c'est là un secret de sa miséricorde.

Cette vérité a été mise dans tout son jour par Jésus- Christ'lui-méme , dans la parabole des vignerons. La réponse du père de famille aux murmurateurs est sans réplique : a Mon ami, dit-il à l'un d'eux, je ne vous fais point a de tort : n'êtes- vous pas convenu avec moi d'un denier a pour votre journée? Prenez ce cpii vous appartient, et a vous en allez. Pour moi, je veux donner à cet autre plus o qu'à vous ; ne m'est-il donc pas permis de faire ce que a je veux , et votre CBil est-il mauvais parce que je suis a bon'? »

Au surplus, cette inégalité des dons de Dieu existe partout, dans l'ordre naturel comme dans l'ordre social. On voit à chaque pas la faiblesse à côté de la force , l'indigence à côté de la richesse, le bonheur à côté de l'infortune , le génie à côté de l'imbécillité. Si le déiste demande pourquoi les lumières de la révélation sont inégalement réparties , on peut lui demander pourquoi il en est ainsi des lumières de

I M&tth.,x, ▼. 11 etsolT.

3Jh6 CUAPITKE XIV.

la raison : si cette difficulté pouvait faire rejeter le Christianisme, elle devrait faire rejeter la Religion naturelle. Il n'y a que Tathée cpii puisse échapper à toutes ces vérités incompréhensibles 5 mais en tombant, comme le dit Bossuet , dans de plus incompréhensibles erreurs.

La vérité est que Dieu, père commun du genre humain, est juste et bon envers tous , encore qu'il paraisse meilleur envers quelques-uns. lia ses secrets, que nous ne connaissons pas , mais (jui ne peuvent être que les secrets d'un ordre parfait et d'une sagesse adorable. Là est le mystère; et s'il n'était pas là, il serait im peu plus loin. 11 suffit qu'il ne soit que mystère et non contradiction, pour y incliner notre raison , parce que cette raison même conçoit , veut , exige que l'infini dépasse le fini , et qu'il y ait mystère quelque part en Dieu par rapport à nous.

Reste donc , — de l'exposition de la doctrine à laquelle nous venons de nous livrer , — que tous les hommes sont dans l'Église, c'est-à-dire, dans la société de Dieu et de son Verbe , par la rédemption dont ils ont été l'objet , lorsqu'ils en acceptent le bienfait en faisant tout le bien qu'ils peuvent faire , en adhérant à toute la vérité qu'ils peuvent connaître. De sorte que la maxime Hors de V Église point de salut ne tombe que sur ceux qui sciemment et systématiquement demeurent en deçà de la vérité reUgieuse , dont le point de départ est dans la loi naturelle , et dont l'apogée est dans la loi évangélique.

Telle est, avons-nous dit, l'opinion de certains théologiens , et qui peut s'appuyer sur plusieurs Pères de l'élise.

II . Nous avons dit qu'il y avait une seconde opinion ; non pas qu'il y ait diversité dans la doctrine catholique en CG qui est de nécessité par rapport à la foi , mais seule-

HORS DE L'ÉGLISE POINT DE SALUT. Ul7

ment diversilé d'opinion en ce qui est de pure curiusLi^r . comme est l'explication que nous recherchons en ce moment.

Aussi cette seconde opinion se confond aYec la première pour ce qui est du principe , saYoir, Qu'il n'y a de salui que par Jés\i$-Chrisl ; et aussi pour ce qui est du résultat , savoir, Que ce salut est acquis à tout homme jut fait le bien. Les deux opinions se touchent sur ces deux points^ parce que ces deux points sont de doctrine.

Elles ne diffèrent que dans le mode de liaison entre le principe et le résultat.

La première opinion déjà exposée admet le salut de tout liomme qui suit la loi naturelle y considérant Jésas43irist comme le principe de cette loi, et comme la source des gr&ces nécessaires pour la pratiquer.

La seconde , considérant plus particulièrement Jésus- Christ comme Médiateur, exige la foi an moÎDS implicite a cette nouvelfe qualité; foi qu'elle suppose être à la portée de tous les hommes , ou qu'elle leur ladlite , par un miracle de la bonté divine, comme récompense obligée en quelque sorte de la fidélité à la loi naturelle '.

Saint Thomas, qui est considéré comme le représentant de cette doctrine, et dont l'ample génie ne saurait s'émouvoir de la jactance éplgrammatique de Rousseau, a écrit : « Si quelques hommes ont été sauvés sans avoir connu la a révélation du Médiateur, ils n'ont pas été sauvés néana moins sans la foi du Médiateur; parce que, bien qu'ils a n'eussent pas la foi explicite, ils avaient cependant une

1 U ne (kodrait pas croire que ces deux opinions soient bien trancliéos dain les dÎTers docteurs qui les ont émises : unies , comme nous FaYons dit , dm: ^ le principe et dans le résultat, elles se ressentent de cette union, m^""^ iUn^ ce qui les diversifie; ce sont deux nuance* à'uT\^\nftSDft^swN»w*

« foi implicile dans la divine Providence , croyant que a Dieu était le libérateur des hommes, les sauvant par les a moyens qu'il lui avait plu de choisir , et selon que son a esprit l'avait révélé à ceux qui connaissent la vérité \ »

Comme on le voit , ce n'est pas une connaissance claire et distincte, explicite en xm mot, des mystères de Jésus- Christ, qui est indispensable pour le salut, selon saint Thomas , et encore moins , comme l'interprète Rousseau , la connaissance que Jésus-Christ est mort il y a deux mille ans dans telle petite ville : c'est simplement la fol dans la divine Providence, et dans son intention de venir à notre secours par les moyens qu'il lui plaira de choisir, secundum modos sïbiplacilos.

a II suffisait aux Juifs simples et moins éclairés , dit un a autre docteur , d'avoir ime connaissance générale de la « rédemption du genre humain , voilée sous les significa- « tions des sacrifices et des cérémonies ; et, à l'égard des « Gentils, si quelqu'un a obtenu le salut sans la connaisc( sance ( explicite ) du Médiateur , il leur a suffi d'avoir cette « foi renfermée dans la foi en Dieu , c'est-àrdire^ de croire cf que Dieu serait le sauveur du genre humain, selon l'ordre « secret de la Providence, révélé à quelques personnes ins- « pirées de Dieu *. »

Même sentiment chez saint Bernard :

« Comme plusieurs chrétiens, dit ce Père, croient et espèce rent la vie éternelle, et la désirent avec ardeur sans en conte naître la manière ni l'état, de même plusieurs, avantla vert nue de Jésus-Christ, croyant Dieu Tout-Puissant, aimant <( Celui qui leur avait promis leur salut, le croyant fidèle dans « ses promesses, ont été sauvés dans cette foi et dans cette

• s. Thomas , 2" part., vol. II , Qusest. ii, art. 7 in fine, 'Sixte de Sienne, 5iWio(h.sanclQ,\\b.Vl.

« altonte, quoiqu'ils n'aient pas su quand ni de quelle raa- « nière le salut qui leur avait été promis leur arriverait*. »

Bornons nos citations ; cette doctrine nous paraît suffisamment exposée : il faut maintenant la justifier.

Nous ne serions pas surpris , en effet , qu'elle ne satisfit pas plusieurs de nos lecteurs. « Ou la foi implicite dans le Médiateur dont parlent les théologiens, diront-ils, se résout dans un pur déisme , et alors elle est nulle ; ou elle est (luelque chose de plus , et alors elle suppose une promesse, une révélation, ime intervention quelconque de la Divinité , (luo l'état naturel des choses dans lequel nous raisonnons ne comporte pas. »

Cette objection pèche par le fait, et elle ne demande, pour être écartée, qu'un peu plus de science. A la lumière de la vraie science on découvre , en effet, que l'étal naturel des sociétés comporte universellement le germe d'une révélation primitive, particulièrement en ce qui touche la promesse du Médiateur.

Nous avons déjà traité ce point intéressant dans la première partie de nos Études, et nous croyons avoir démontré que naturellement , et livré exclusivement à lui-môme , riionime n'a pas, à proprement parler, d'idées ou de connaissances innées, mais seulement des facultés; que tout ce qu'il peut y avoir dans son esprit , ramené à son principe, lui vient du dehors, de la société, laquelle a dû le

» Tract, de bapi. qui olim erai. — Epîst. lxxvii. — Le vénérable Bède, cité par saint Bernard, dit également : « Comme dans TÉglise quelques « personnes peu éclairées, ne pouvant distinguer ni expliquer clairement « les articles de foi , croient néanmoins tout ce qui est contenu dans le sym- « bole, ajoutant ainsi foi aux choses mêmes quMls ignorent, el ayant une « foi voilée et obscure ; de même en ce temps-là ceux qui étaient le moins n éclairés adliéraient à la révélation qui avait été faite à leurs ancêtres , et « 8*en rapportaient à eux pour leur croyanoe. »

850 GUAPITaK XIV.

recevoir nécessairement de son auteur, deDieu; qu'ainsi ce que nous sommes convenus d'appeler la loi naturelle n'est tel que par rapport à la seconde révélation; mais qu'en elle-même elle est aussi une loi primitivement révélée '.

Nous avons encore établi ailleurs par des faits universels, et, ce nous semble, sans réplique, que dans cette primitiTe révélation se trouvait la promesse d'une rédemption, le dogme du salut du genre humain par le sacrifice d'un médiateur; qu'il n'y avait pas eu im seul point du globe, ime seule société , une seule peuplade , où ce médiateur n'eût été préfiguré sous des noms et des symboles divers*.

Réduisant cette vérité à ce qu'elle a de plus générique , elle est encore parfaitement saisissable. En effet : n n'y a jamais eu de société sans Religion : premier fait certain. 11 n'y a jamais eu de Religion sans sacrifices : second fait incontestable. Or, dans tout sacrifice se trouve déjà le prêtre qui remplit la fonction de médiateur, mais surtout la victime interposée entre l'ire divine ei les péchés des hommes , et expiant ceux-ci par son innocence et par sa mort. Voltaire l'a fort bien dit : a De tant de Religions difa férentes , il n'en est aucune qui n'ait eu pour butprincia pal les expiations ; » et il n'est pas moins vrai qu'il n'en est aucune qui n'ait cherché les expiations par les sacrifices, par l'entremise d'une victime médiatrice entre l'homme et DiGu\ Ainsi la foi en un médiateur n'est pas moins uni-

> Voir le chapitre de la Nécessité d'une révélation primitive» t I, p. 197 de nos Études,

* Voir le chapitre des Traditions universelles^ t H, p. 2S.

3 Voir notre Étude sur les sacrifices , t. II, p. 53. — Depuis la réiaipression de cette Étude sur les sacrifices ^ nous ayons eu connaissance d'an passage de Plutarque, dans son traité d'fsis et d'Osiris, nomb. xxxi, qui nous apprend cette partlcnlarité bien curieuse des sacrifices ches les Égyptiens, que l*animal destiné cm w/crifiw était marqué d'urne empreinte

HORS DIS l'Église point de salut. 351

versellement attestée par les sacrifices que la foi en Dieu par les Religions , puisque les Religions n'ont jamais existé sans les sacrifices , et que , comme Ta dit encore Voltaire,

LE THÉISME PUR n'A JAMAIS EXISTÉ.

Eh bien! là se trouve le germe de la foi en Jésus-Christ, qui est la Victime des victimes, le Médiateur par excellence , dont la promesse, déposée sur le berceau du genre humain , a été emportée et conservée par celui-ci à travers toutes ses migrations et dans toutes ses théogonies. Et si vous supposez un homme (et je crois qu'il y en a eu, grâce à Dieu , beaucoup) , quelque perdu qu'il ait été dans les ténèbres de la gentilité , qui en toute bonne foi , pratiquant tout le bien que sa conscience lui indiquait, ait honoré la Divinité selon les rites de son pays ; comme dans ces rites se trouvait, quelque obscurcie et défigurée qu'on la suppose, la foi en un Dieu sauveur, Abérateur, médiateur, cet homme a été sauvé par son adhésion implicite au grand , au seul vrai Médiateur, Jésus-Christ.

n y a plus : outre ce que contenait l'usage général des sacrifices , toutes les nations ont eu une connaissance plus explicite encore de Jésus-Cbrist par les traditions ilniversclles, touchant la venue d'un sauveur des hommes. La divine Providence a voulu, quelque grand qu'ait été le déluge de l'erreur religieuse parmi les hommes , que sur cet amas d'extravagances ait toujours flotté, soit dans l'impérissable institution des sacrifices , soit dans l'attente plus explicite du Libérateur, la grande vérité qui devait être le salut du genre humain. En ce sens, il est très-vrai de dire

représentant rimage d'un esclave, les mains liées derrière le dos , et recevant dans son sein le glaive immolateur. Quelle preoTe plus manifeste peuton déftirer du caractère de la siibstitutUm, t^»nf^ les sacrifices ancienH, avec toutes les conséquences que nom en avonft d(dv^\fift*t

352 CHAPITRE XJV.

encore avec Voltaire que toutes les religions n*ont élé que des sectes de la Religion véritable , des sectes chrétiennes par conséquent.

Abraham a vu mon jour y disait Jésus-Christ. Par celle parole, le Sauveur n'a pas voulu dire qu'il n'y eût qu'Abraham qui l'eût vu; car combien d'autres patriarches, prophètes ou saints de l'ancienne loi, ont vu le jour do Jésus-Christ ! Abraham n'est donc pris ici que comme père des croyants , ainsi qu'il est désigné dans l'Écriture. Or, je dis , avec saint Thomas , que ces croyants , qui ont vu Jésus-Christ, ont été disséminés dans tout l'univers, parce que tout l'univers s'est trouvé plus ou moins dépositaire de la grande prophétie faite aux premiers humains , et transmise à la race entière par les traditions universelles'. Croyez-vous que Confucius , par exemple , n'ait pas vu lo jour de Jésus-Christ, lui qui avait tant de foi dans la venue du Saint par excellence , attendu depuis trois mille ans, qui devait être envoyé du Ciel dans les contrées occidentales ( par rapport à la Chine), et qui produirait naturellement un Océan d'actions méritoires*? Et ce que nous disons de Confucius, ne pouvons-nous pas le dire de toute la Chine, où il est certain, selon M. Abel Rémusat, que l'idée de la venue d'un Saint était répandue dès le SLxième siècle avant l'ère vulgaire? — Tout le brahmanisme des Indes n'a-t-il pas implicitement conservé la même idée dans ces incarnations du Dieu Sauveur Brahma ou Vishnou, des-

' Mullis gentUiumfacta fuUrevelatio de Christo^ ut palet per m quœ prxdixerunt, ( Summ, Th., 2% 2" p., Quxsl. ii, art. 7. ) — « Il ne « faut point douter, dit aussi Bossuet, qu'il n'y ait eu im grand nombre de « ces croyants dispersés parmi les Gentils. » ( Lettre cci.vii. )

» Voir, pour cette citation et toutes celles qui vont Ôtre rappelées, r/^'/i<^« des Traditions sttr rattente d'un libérateur, t. II, p. S9, où elles sont aisartiVs do la plus scrupuleuse \\\Rl\V\cîA\oTi.

tructeur du grand serpent KaKga? — La Rdûrion de Zoroastre n'a-t-elle pas montré à tons les peuples de l'Ori^l lo jour de Jésus-Christ dans le médiateur Miihra qui imtercède et qui moyenne ^ et sur la Tenue duquel Plutarqoe nous apprend cette tradition que nous aTonsscnreDl dtée. et qui était si avant inanimée en la foi et penmatkm dis hommes, qu'il n'y a moyen de l'en effacer ni tant elle est fréquente en sacrifices ei divines cen des dieux? En Egypte, ne trourons-nous pas la même tradition sous la figure de cet Orus, fils de la femme /s» « (}ui devait écraser Typhon? en Grèce, sous la figure de cet Èpaphus, fils miraculeusement enfanté de la Tierge Jb, qui devait être le libérateur de l'homme encbatiié, Prométhée ? Dans la haute philosophie grecque elIeHooéme, celte croyance ne s'était-elle pas &it jour? et cela ne ressort-il pas clairement du second dialogue de Socrate et d*Alcibiade, et de plusieurs autres passages de Platon, qui faisaient conclure au savant Faber que l'aliente certaine d'un Docteur universel était un dogme reçu, qui ne souffrait point de contradictions? Dans toute Vltalie n'entendonsnous pas l'oracle de la sibylle touchant la Tenue de cet enfant divin, chanté plus tard par Vii^e, auquel il est fait allusion par Cicéron, dont' le sénat s*émut, et dont Tacito et Suétone attestent Tattente universelle? Enfin, chez to»is les peuples du nouveau monde, et dans le Mexique notamment, M. de Himaboldt ne nous a-t-il pas fait voir uno prophétie ancienne « qui faisait espérer aux Mexicains ime V réforme bienfaisante par l'entremise de Centeoltj qui « triompherait de la férocité des autres dieux? » — J'abrège, et je passe les traditions gauloises, Scandinaves, japonaises, etc., pour arriver à ces grands aveux de trois célèbres incrédules : « De temps \u\mèu\w\î\^\Si\5\.^^\vî?\

351^ CHAPITRE xnr.

c nations ont attendu un Sage M» -^ « Les traditions sacrées « et mythologiques des temps antérieurs avaient répandu a dans toute FAsie la croyance d'un grand Médiateur qui a dorait venir, d'un juge fina], d'un législateur , d'un saua veurfùtur^ qui délivrerait les hommes de Tempire du c mal\ » *^ « D n'y a eu aucun peuple qui n'ait eu son a expectative de cette espèce, et qui n'ait attendu, comme a les Hébreux, un être indéfinissable que tous les peuples a attendaient du côté de l'Orient, qu'on pourrait appeler a le pôle de l'espérance de toutes les nations ^ »

Ainsi la connaissance implicite du Midialeur a été à la portée de toutes les nations. C'est comme le fonds de vérité sur lequel )a superstition a brodé toutes ses fables. Ce fait est acquis ; et par ce fait est Justifie ce sentiment de saint Augustfa , en qui se résume la doctrine que nous étudions ; - a Dès le commencement du genre humain , tous ceux « qui ont cru en Jésus-Christ , qui Vont connu autant qu'ils « pouvaient, et qui ont vécu selon ses préceptes dans la a piété et dans la justice, ex quelque temps et en quelque cf LIEU qu'ils aient vécu , ont été sans aucun doute sauvés a par lui. Car, de môme que nous croyons en lui et de- « meurant en son Père et venu en la chair, les anciens G croyaient en lui et demeurant en son Père et devant ve- « nir en la chair. Et parce que, selon la variété des temps, « on annonce aujourd'hui l'accomplissement de ce qu'on « annonçait alors devoir s'accomplir, la foi elle-même n'a a pas varié , et le salut n'est point dilTérent. A cause qu'une « seule et même chose est ou prôchée ou prédite par di- « vers rites sacrés, on ne doit pas s'imaginer que ce soient

' Voltaire.

' VoIdcj, ^ Boulanger,

HORS DE l'Église point de salut. 355

ce des choses diverses et des saluts divers... Ainsi aittrefbis <c par certaÎDS noms et par certains signes, maintenant par a d'autres signes plus nombreux , d'abord plus obscuré- « ment, aujourd'hui avec plus de clarté, une seule et môme m Religion vraie est signifiée et pratiquée*. »

Après cela, pour couper court à toutes les hypothèses, très-surabondamment et uniquement pour formuler la rigueur de la doctrine sur les deux points de la nécessité do Jésus-Christ pour le salut , et de la certitude du salut pour tout homme de bonne foi , l'Ange de l'école , saint Thomas , a dit cette belle parole : Dieu , dans sa bonté , enverrait plutôt un Ange à celui qui le cherche dans la simplicité de son cœur, que de le laisser dans les ténèbres étemelles. Sur quoi Rousseau se récrie : « La belle machine que cet Ange ! c( non contents de nous asservir à leurs machines , ils meta tent Dieu dans la nécessité de s'en servir*. »

C'est là évidemment, comme le fait observer M. Frayssinous, une raillerie, dans laquelle il entre autant d'ignorance que de malice. Les théologiens n'ont jamais dit que Dieu soit obligé d'envoyer un Ange, comme s'il n'avait pas d'autres moyens en sa puissance; cela serait ridicule. Ce que dit saint Thomas n'est qu'une manière d'exprimer la bonté de Dieu et la charité de la doctrine catholique , qui conçoit plutôt une exception aux lois de la nature que la

' August., Sex, quœst, contr. pagatti

' Nous avons pris Rousseau à partie dans toute cette Étude, parce qu'il nous a paru le clief de ce faux libéralisme gonflé de prérention et Jouant la sincérité, de ce philosopiûsme aigre-doux qui, depuis soixante ans ^ pousBo à fous les genres de servitude au nom de la liberté , à tous les genres de persécution au nom de la tolérance. Aussi tout l'esprit de Rousseau , toute son éloquence, tout son génie même ( car il en avait), ne sauveront pas ses écrits d'un discrédit certain devant la postérité, qui, impartiale et vcridique, n'accueille que ce qui est impartial et Ttai.

perte d'un seul homme de boraae volonté. Mais, sans envoyer un Ange y Dieu ne peut-il pas envoyer une pensée? et sacons^otis , dit le grand Leibniz, toutes les voies extraordinaires dont Dieu se peut servir pour éclairer les âmes, et particulièrement ce qui s'y passe à l'article de la mort'? Ne peut-il pas, lui qui est Féternel foyer d'où nous viennent déjà toutes nos lumières, s'épancher un peu plus dans une intelligence qui s'ouvre, et qui s'applique, autant qu'il est en elle , à le recevoir? S'il y a quelque chose d'étroit et de ridicule au monde, c'est cette prétention de quelques philosophes d'emprisonner la pensée étemelle dans le cercle de Popilius, et de lui dire : Tu n'iras pas plus loin! Comme si le commerce de l'âme avec la vérité , pour qui elle est faite, n'était pas indéfini, et comme s'il y avait quelque degré fatal et dernier à cette échelle mystérieuse où les Anges de Dieu , c'est-à-dire, les saintes pensées, vont montant et descendant ! Qu'un esprit resserré par l'orgueil et tourné vers lui-même se trouve borné, et trouve Dieu borné dans ses commimications , cela doit être. Mais que l'âme qui aime, qui prie , qui sort d'elle-même pour aller au-devant de la souveraine Beauté, ne la voie, ne la sente jamais venir rilluminer, la dilater, et lui donner la vive intelligence de son devoir et de son salut, c'est ce qui ne s'est jamais vu , et ce que la plus profonde inexpérience des voies de Dieu peut seule nier. Nous devons croire môme que ces communications officieuses , si je peux les appeler ainsi , de la

' TuÉoDicÉE, 5tir labontéde Dieu, r« partie, n*»* 93, 98. — « On peut « soutenir, dit ailleurs ce vrai philosophe , que Dieu, leur donnant la grâce « d'exciter un acte de contrition , leur donne aussi , soit explicitement , soit « implicilcmenl, soit virtuellement, mais toujours sumaturellement , avant « queide mourir, quand cène scraitqu'aurdemiersmoments, toute la lumière « de la foi et toute l'ardeur de \a chan\i& ^uv V^^vit sont nécessaires pour Je sa- » lui. » (IS'mivrnux JùssaU sur Tenlendement kumaii^Av^ «\s ^tàEk.vwciA

vûrité avec l'âme fidèle, sont d'autant plus abondantes que cette ûme est plus isolée, et plus dépourvue des secours ordinaires et des moyens extérieurs par lesquels il a plu à Dieu d établir sa Religion. La Sagesse divine se fait alors elle-même catéchiste de ces âmes simples; la Sagesse qui se transporte parmi les nations, dans les âmes saintes , dit TEcriture, et qui forme les amis de Dieu'; qui priroient ceux qui la désirent et se montre à eux la première , car elle tourne elle-même de tous côtés pour chercher ceux qui sont dignes d'elle, et elle va au-devant d'eux avec toute sa providence^; qui enseigne sans bruit de paroles, sans mélange d'opinions, sans faste, sans argument, et fait pénétrer en un moment plus de secrets qu'on ne peut en apprendre en dix années d'études dans les écoles^; qui, enfin , réserve le salut , cokhe un trésor y pour ceux qui ont le cœur droit, et protège ceux qui marchent dans la simplicité^.

S'il fallait des témoignages^ nous en trouverions chez les païens, et nous n'aurions besoin que de rappeler ces prières qui contiennent déjà ce qu'elles demandent y et dans lesquelles nous voyons briller cette foi implicite dans le Verbe de Dieu, sauveur des âmes, et ce désir ardent de le connaître, qui est la condition du salut, et qu'aucijn Ange probablement, si on entend par là une machine, comme dit Rousseau, n'avait apporté dans l'âme de leurs auteurs.

<c Priez , disait Platon , le Dieu de l'univers , l'auteur de « tout ce qui est et de tout ce qui sera *. Priez son Père et

' Sagesse, diap. v, vu, 27.

* Ib., Yi, V. 14-17.

' Imitât,, Hv. III, chap. xuif.

^ Prov.f chap. ii,y. 7.

^ Omnia per ipsum fada sunt; rf sine ipsofactum est nihU, guod factum es/, (Vit ftsint Jean.

3S8 CHAPITRÉ XIY.

<K son Seigneur, que nous connaîtrons tous clairement, aua tant qu'il est possible aux honunes , si nous nous adona nons au culte de la véritable sagesse. — Invoquons, dit-il « ailleurs , le Dieu Sauveur , afin que , par un enseignea ment extraordinaire et merveilleux , il nous sauve en ce nous instruisant de la doctrine véritable... »

a Roi glorieux des iounortels, disait Qéanthe, adoré a sous des noms divers , éternellement tout-puissant , aua teur de la nature, qui gouvernes le monde par tes lois, je a te salue l n est permis à tous les mortels de t'invoquer , car a nous sommes tes enfants, ton image, et comme im faible a écho de ta voix, nous qui vivons un moment et rampons <x sur la terre. Je te célébrerai toujours, toujours je chance terai ta puissance. L'univers entier t'obéit comme un sua jet docile. Tu diriges la raison commune, tu pénètres ce et fécondes tout ce qui est. Roi suprême , rien ne se ce fait sans toi, ni sur la terre, ni dans le ciel, ni dans la mer ce profonde, excepté le mal que commettent les mortels ina sensés. — Ils détournent leurs regards et leurs pensées a de la loi de Dieu, loi universelle, qui rend heureuse et ce conforme à la Raison la vie de ceux qui lui obéissent. — a Auteur de tous les biens, père des hommes , délivre-les a de leur triste ignorance , dissipe les ténèbres de leur a âme, fais-leur connaître la Sagesse par qui tu gouvernes « le monde , afin que nous t'honorions dignement , et que a sans cesse nous chantions tes œuvres, comme il convient a à des mortels. »

Voilà des sentiments chrétiens, et où brille la foi on

Dieu, Sauveur des hommes; en la Sagesse incriie, en la

'Raison étemelle, par qui Dieu gouverne le monde; en Ce-

hii qui a tout fait, et par qui on peut connaître son Pire

eison Seigneur.,.

UOKS DE L'ÉGU&K fOlNT DE SALUT. 359

Voilà qui justifie les exigences de l'Église, dont la loi callioUque n'est autre que cette loi universelle dont parle Cléanthe , qui rend heureuse et conforme à la Raison la vie (le ceux qui lui obéissent; qui seulement est plus explicite aujourd'hui qu'autrefois, plus visible et plus assortie de secours et de grâces depuis qu'elle s'est incamée en Jésus- Ciirist, sans cependant avoir jamais été absente de l'univers ; de telle sorte qu'on a toujours pu dire ; Hors de VÉflf/ise,^qui est la société des justes vivant sous cette loi, point de salut »

* Voici un fait bien loocbant cl bien concluant en fayeur de la doctriue exposée dans ce chapitre, qui nous est raconté par un témoin oculaire, d'autant moins suspect de Ta voir Inventé qu'il n'en sentait pas U valeur, el qu'il n*en a été que le simple narrateur d'ailleurs frivole :

Un sauvage indien se mourait dans les ténèbres de ridolâtrie. Un missionnaire franciscain , que ses courses apostoliques Tenaient d'amener dans la forêt , survient dans la cabane du moribond, comme nn envoyé du ciel , fait pénétrer dans son âme la connaissance et l'amour de Jéans-Cbrist, et lui eu assure la grâce par le baptême. Ce pauvre sauvage , dans les transports d'une joie déjà toute céleste, ne cessait de répéter pendant le demi-délire de «on agonie, ces paroles remarquables i — « Grand Esprit I grand Esprit! pour- « quoi ne t'es tu pas plus tôt fait connaître à moi? Je t'ai souvent demandé : « Qui es'lu ? où es-tu? Que veux-tu que je fasse? Et tu n'as pas voulu me H répondre. Sans doute que j'en étais indigne, parce que je t'avais trop of- « fcnsé ; mais présentement que t'at-je dit pour m'envoyer cette robe gj ise « (|ui me console en me disant qui tu es? » (Aventures du sieur Lebeau, avocat au parlementi ou voyage curieux et nouveau parmi les sauvages de V Amérique septentrionale, 1730.)

Q ri aainiiablc exemple de la vérité de la parole de saint Tbomas,ct lUDtlKcu ii acTuse notre infidélité 1

La Religion chrélienne n'est pas seulement un moyen j elle est, avant tout, un principe.

Lorsque , dans Tétude de ses mystères , nous avons fait voir avec quel art merveilleux et secret elle s'adapte à toutes les nécessités , à tous les instincts de notre cœur pour le régénérer, nous avons été amené à conclure que la même sagesse qui avait créé l'homme avait pu seule deviner si admirablement son mal et traiter sa guérison ; d'autant que la sagesse humaine , loin de lui en disputer la gloire, n'avait pas même su la comprendre.

Ce serait toutefois une erreur, dont nous ne voudrions pas être complice , de ne louer le Christianisme que sous ce rapport extérieur, et de ne voir en lui qu'un ensemble de moyens persuasifs habilement disposés pour moraliser l'humanité. A ce titre, le Christianisme participerait encore de la nature des conceptions humaines qui se sont proposé le même but, et n'en différerait que par le degré de perfection. La vérité ne peut souffrir cette analogie. A quelque distance des conceptions humaines que le prodigieux succès du Christianisme et sa sagesse profonde le portent et rélèvent , ce ne serait pas le connaître selon tout ce qu'il est, ce ne serait pas l'honorer selon tout ce qu'il vaut, que (h lui rendre im hommage qui ne «eraJt, après tout, que

DB LA CUACB ET DBS SACSIEMBirTS. 361

relatif. Ce n'est pas, en un mot, comme on a pu dire U divin Platon qu'on doit dire le divin Jésus , quelque supériorité de valeur qu'on lui attribue '.

Jésus est Dieu y simplement Dieu. U est Dieu^ non-seulement parce qu'il a fait preuve d'une sagesse et d'une força surhumaines dans le choix et dans la réussite des'moyi^ extérieurs par lesquels il a renouvelé le mondes mais surtout parce qu'il a apporté dans l'humanité un principe nouveau et surnaturel qui a vivifié ces moyens , et qui seul peut en expliquer le succès. Par l'addition de ce principe à la nature humaine , il a fSût acte de Dieu : il a créé. Ce principe , c'est la Grâce.

I. La Grâce est tout dans le Christianisme, c'est son souille, c'est sa sève /c'est son levier; c'est ce par quoi il a vaincu le monde. Le plan du Christianisme , avec toutes sâf harmonies et ses relations profondes , n'aurait sans doute jamais pu être conçu parune t£to humaine; mais, en admettant qu'il eût pu être conçu, il n'aurait pu être enfanté ; et s'il fût jamais sorti du cerveau de son auteur, c'eût été, comme la République de Platon, pour aller mourir sur le papier. Qu'Àrchimède conçoive une machine assez puissante pour soulever le monde; que Descartes rêve le mécanisme de l'univers, et se dispose à le créer par le jeu de ses tourbillons ; l'audace du génie humain ne peut aller plus loin et passer à l'exécution : il manque un point d'apput à l'un , de la matière et du mouvement à l'autre. A Jésus-Christ il n'a rien manqué l II a conçu, et il a £Gdt; si bien que sa conception ne s'est révélée que par l'exécution,

' On sait que le mot d'ordre des philosophes da jour, à Vendroit du Chrii»tianîsme, est Respect-: ce qai, par la signification eidusfre que eaiMt castracto dans leur boucha» vaat dira inadaratkmf c'est-à^dlra, négation du sa dlWnité.

IIL ^\

3^ cBAPrntE XV.

Ht i^aiûmefovir le Créateur, avoir voulu c'est

$f€t^ ^^ajssaoce de ià Grâce , qui est la vertu créa-

^ Ans-flw*'^ on n'aura donc du Christiaiiisme que

v^^^^àon iwit le saisir tout entier et aller en lui

^^fnf ^ *°^ descendre dans les profondeurs de la

f^^^sso^emeûX on le possédera.

^^^^it /ia'0St-ce que la Grâce ? comment connaître la

*^^yaçu*un seul moyen pour cela, c'est de la recevoir. ^ grâce n'est pas une idée métaphysique , une vérité

i^fj^ctaelle , communicable par la parole : c'est un fait

^j0$ qui relève de l'expérience ; et comme c'est un /mf ^naturel, il n'y a pas de sujet d'analogie autour de nous fâ puisse nous en donner l'idée , et nous dispenser de nous ^lettre en rapport direct avec lui pour le connaître.

Aussi la Grèce est-elle le secret des &mes pieuses , inhérent à la pratique de la foi , et comme le prix de la fidélité, 01 bien que cette fidélité venant à cesser, tout dans la Grèce, jusqu'à son souvenir, s'évanouit. Comme la manne au désert, on ne saurait en faire provision pour le temps où on ne la recueille plus.

Et cela est admirablement conforme àtoutTensembie du Christianisme, qui attire les èmes à la lumière par les épreuves de la foi , et qui fait de Tintelligence de ses mystères le prix de ses vertus. L'action de la Grèce en nous est la preuve la plus simple et la plus irrésistible de la divinité du Christianisme. Il était juste , par conséquent, qu'elle fût réservée aiuc vrais fidèles , et que les plus croyants fussent les plus voyants \ Un paysan pieux voit clairement et avec

* « Ferme les >eiix , <%t tu verras. » ( Joiibert, PênséM , Essais et Mari- , M, p. It&.)

\\i\e pleine et raisoimable certitude , puisqu'elle repose sur le témoignage de sa propre et sensible expérience, la divinité du Christianisme, là où un esprit exerce d'ailleurs, mais resté en dehors de la Grâce , ne fait à peine que Tentrevoir.

Voulez-vous donc une belle preuve du Christianisme , une preuve qui n'^ jamais manqué son effet encore sur personne , la plus infaillible et en même temps la plus abrégée de toutes les preuves? Laissez là les études philosophiques , et au lieu de discuter la vérité , faites-là , pratiquez , mettez-vous à l'œuvre ; et ce qui vous parait devoir être la conséquence de la foi va en devenir le principe , ou plutôt la changer en intuition. .. Suivez , suivez les voies de Dieu, et sous chacim de vos pas vous allez voir jaiUir la lumière, et s'évanouir derrière vous les difficultés; et vous allez sentir couler en tous, jusque dans vos plus secrètes facultés , un esprit vivifiant , une douce énergie, une onction fortifiante, que vous n'aurez jamais connue, et qui , mieux que tous les raisonnements , vous assurer» de la vérité... La Grâce, dans certains de ses effets, est un miracle qui prouve aussi bien Dieu que la résurrection d'im mort, car c'est un fait sensiblement surnaturel. Aussi, quel est celui qui , venant de puiser aux sources de la Grâce , n'en rapporte une certitude inébranlable , une foi invincible , qui se rit de toutes les objections , comme ce philosophe qiu , pour prouver le mouvement , n'avait besoin que de marcher? Faites cela, et vous croirez.

IlL Je devrais donc clore ici ce chapitre , et vous renvoyer à l'expérience, comme au seul champ d'étude de la Grâce. J'essayerai toutefois de vous en donner un léger crayon , moins pour vous en persuader que pour vous en avertir.

Écoutez y et prenez garde surtout, vous dirai-je avec Bossuet, de n'écouter pas avec mépris Tordre des arertissements divins et ]a conduite de la Grâce '.

On a donné beaucoup de définitions de la Grâce. La plus simple et la plus juste me paraît celle que Pascal donne de la foi : ce C'est Dieu sensible au cœur *. d

a La Grâce , dit encore saint Augustin , qui Vatait tant

< éprouYée, est ime inspiration de Tamour divin, pour nous « faire pratiquer par ce saint amour le bien que nous con^ « naissons*, » — « Ne vous figurez rien de dur ni de ffli- « cbeux dans la sainte violence par laquelle Dieu nous

< attire à lui. Elle n'a rien que de doux, rien*qui ne fasse « plaisir : et c'est le plaisir même qui nous attire*, d '

Ce dernier mot est celui qui rend le plus heureusement l'effet de la Grâce : c'est une puissance attractive qui prévient la vobnté , la remue, la tourne à Dieu, l'attire par une délectation intérieure , et lui fait aimer comme par instinct ime beauté qu'elle ne devrait aimer que par raison. C'est ce dont nous avait averti son auteur, Jésus-Christ, lorsqu'il disait : a Sans moi vous ne pouvez rien faire... « Personne ne peut venir à moi , si Celui qui m a envoyé « ne V attire'^. » C'est par sa mort expiatoire sur la croix qu'il nous a ouvert le trésor des grâces; et c'est aussi lorsqu'il aurait été élevé sur cette croix, comme il l'a dit, et de là-haut, qu'il devait tirer tout à lui\

' Oraison funèbre (TAnne de Gonzague.

' FBscàl, Pensées,

3 s. Augustin, Epist. ad Boni/.

* Idem , Sermon isi , chap. xi.

* Sinemenihilpoiestis/acere.„.NemopQtestvenireadme,nisi qui tfMt me iraxeriieum. (Joan., viii, 22. ) ,

6 Et ego H exaltatus fuero a terra, omnia traham ad hm ipgwii. (JosD., xn, 32.)

DE LA «ACE BT DBS SACaiEBOSNTS. 365

La Grâce de Jésus-Christ est ainsi y dans Tordre moral, ce que l'attraction est dans Tordre physique. Comme Tastre des nuits soulève les vastes mers , ainsi elle a agi sur Thumanité; elle s'est emparée des volontés et des cœurs des hommes , et les a fait courir aux saintes rigueurs de ses vertus , comme ils couraient aux coupables plaisirs de la licence ; et cela par une force séduisante qui ne commande que par la douceur, et qui fait que , quoiqu'on puisse y résister en principe , on n'y résiste pas en effet. Voilà le quid divinum de la conversion de tout l'univers païen à la Croix de Jésus-Christ , et qui est le même agent de la conversion, de la persévérance et de l'avancement de chaque chrétien dans le chemin de cette Croix , qui est celui de la vertu.

Il est impossible d'expliquer cette vaste conversion du monde , des autels de Vénus à ceux du Crucifié , et ce mouvement, cette gravitation incessante, depuis dix-huit siècles, de toutes les âmes nobles et pures ^ de tous les esprits éminents et droits, autour de la Croix de Jésus-Christ, autrement que par une force surnaturelle comme ce mouvement même. On conçoit trop bien Tétablissement et le règne des religions sensuelles , paroe que leur attrait est dans le sens de nos penchants corrompus, qui iraient d'eux-mêmes au but où elles les convient, comme les corps graves tombent naturellement et pesamment sur la terre. Hais on n'est pas plus obligé d'avoir recours à une force étrangère à ces corps, pour expliquer leur suspension en l'air ou leur mouvement en sens inverse de la terre , qu'on ne Test d'admettre une force spirituellement surnaturelle pour expliquer cette autre ascension et cet autre mouvement des âmes dans le Christianisme , en sens inverse de nos penchants les plus naturels et les plus précipités.

IV . L'observation de ces penchants , phénomène moral qui nous est commun à tous, et dont la Grâce est le remède ot Tantidote , va nous aider à donner de celle-ci une idée plus sensible encore.

Si tous ne connaissent pas la Grâce, tous connaissent la concupiscence, je veux dire ce penchant au mal que nous apportons en naissant, ce poison héréditaire que nous prenons avec le sang dans le sein maternel , et qui faisait dire à un grand roi : « Voici que j'ai été engendré dans a riniquité , et que ma mère m'a conçu dans le péché' -, » et à Ovide , après Euripide et avant saint Paul ;

Fideo meiiara proboque , Détériora sequor ».

Quel étrange phénomène ! Si nous ne l'éprouvions pas à chaque instant, pourrions-nous y croire? et n'est-il pas plus mystérieux que la Grèce? Naturellement le bien vaut mieux que le mal , Tordre que le désordre ; nous le voyons, nous le décidons; et voici qu'en le voyant et en le décidant nous faisons l'inverse, nous inclinons, nous gauchissons au mal. Je sens en moi-même, dit saint Paul, une loi qui répugne à la loi de V esprit et me captive soitë la loi du péché; car je ne fais pas le bien que je veux y et je fcUs le mal que je ne veuxpas^.H y a ainsi comme im aimant secret , un charme fatal , embusqué dans tout ce qui est défendu , qui l'emporte en nous sur toutes les raisons , sur toutes les résolutions , et nous fait dévier au désordre comme malgré nous , sans que nous puissions faire autre chose que donner de stériles regrets à la vertu en nous éloignant d'elle ,

' Bcce enim in iniqnitatibus conceptus sum, et in peccatis eancepit me mater mea. ~ Ps. Miserere.

' Vœr notre chapitre intitulé de la Nature kumaine, t. II, p. 6. ^ Eom., VII, 15, 2Î, 2b.

DE LA GBACE BT DBS SACaUBMENTS. 367

et que cacher la honte de notre visage dans nos mains. Tous ne cèdent pas à un égal degré à cet attrait, mais tous le ressentent : la raison toute seule y est impuissante , et les plus vertueux ne font que lui opposer des considérations d'intérêt y d'orgueil, d^égoïsme , puisées à la même source , et qui sont une autre manière de lui obéir en paraissant lui résister.

Eh bien ! si on veut avoir une juste idée de la Grftce, qu'on se figure que c*est la contre-partie de ce penchant mauvais , et comme un contre-poids apporté dans la balance de notre libre arbitre pour rompre TincUnation que nous avons au mal , nous remettre d'aplomb , et rétablir en nous la rectitude et la liberté du bien. Naturellement la passion est d'un côté, etlaraison de l'autre ; parlaraisonnous voyons le bien, par la passion nous goûtons le mal. La Grèce vient joindre n la raison l'attrait, à la vue du bien le goût du bien. Elle combat la concupiscence sur son propre terrain, le cœur ; elle est elle-même comme la concupiscence du bien.

<K L'homme s'est livré au mal par sa concupiscence , dit « Leibniz ; le plaisir qu'il y trouve est l'hameçon auquel il <f se laisse prendre. Platon l'a déjà dit , et Cicéron le répète : « Plato voluptatem dicAcU escam malorum. La Grâce y '< oppose un plaisir plus grand , comme saint Augustin l'a « remarqué. Tout plaisir est un sentiment de quelque per- « fection : l'on aime un objet à mesure qu'on en sent les a perfections : rien ne surpasse les perfections divines ; d'où c< il suit que la charité et l'amour de Dieu donnent le plus « grand plaisir qui se puisse concevoir à mesure qu'on est tf pénétré (par la grftce) de ces sentiments , qui ne sont pas « ordinaires aux hommes, parce qu'ils sont occupés et rem- « plis des objets qui se rapportent à leurs passions ' . » —

968 CUAPITRB XV.

Ce qtd nms ramène à la dëflnitkm de )a Grâce , emprunlée à Paseal : « CTest Dieu sensible au cœur. »

Ces deux états de concupiscence et de grâce ne sent pAÉ naturels 9 mais c'est d'une façon différente.

L*état de concupiscence est un état vicié par rapport à nôtre nature primitive. Il est inconcevable que nous soyons ainsi sortis des mains de Dieu; les païens eux-mêmes Vont dit y sans connattre cependant le fait du péché originel. Ils ont entrevu que l'humanité n'était plus qu'un débris d'ellemême • De là une seconde nature en nous y nature déviée dans laquelle nous naissons tous , qui n'est pas la vraie nature. Celle^i a survécu en partie ^ mais faiblement^ assez éependant pour protester contre les mauvais kistincts de la nature corrompue , et pour lui faire payer nos vices par nos remords. Esclaves par ceux-là , nous sommes libres pBT ceux-ci^ dit Rousseau. Triste liberté! qui ressemble à défflô dé ces peuples conquis qui insultent leurs tyrans par derrière , et leur obéissent en face.

La Grâce de Dieu par Jésus-Christ est le renversement dé cet état, et le retour de la vie primitive. Aussi paraltellô surnaturelle , et elle l'est en effet , mais par rapport à là nature corrompue seulement ; car, par rapport à la nature primitive, elle est naturelle, puisqu'elle est cette nature même réintégrée en nous '.

De l'état de concupiscence et de l'état de grâce , le plus anormal, le plus antinaturel, le plus incompréhensible à la raison , c'est donc l'état de concupiscence , parce qu'il met notre volonté en désaccord avec nos penchants , qu'il soulève la chair contre l'esprit, le sentiment contre la raison,

« Ce n'est que par opposition entre leâ deux natures que nous disons ainsi. Du reste nous ne disons pas et nous n'entendons pas dire que la Grdce , en soi , ait jamais été due à i'tiomme, ce qui est proprement l'erreur Janséniste : Non ; elle a toujours constitué un privilège, même par rapport à la nature primitive à la- <f utile elle était surajoutée ; surnaturelle par conséquent.

DE LA mACB ET PE8 SACREMENTS. 369

et qu'il nous partage comme en deux hommes , en deux natures irréconciliables^ quoique indissolubles ; tandis que rétat de grâce nous faisant aimer ce que nous devons vouloir, pacifiant la chair, affranchissant Tesprit, nous portant au bien autant par instinct que par raison, autant par douceur que par nécessité, et nous faisant trouver notre goût et notre félicité dans nos devoirs et dans nos destinées, est le vrai état de nature , puisque c'est un état d'ordre , de droiture, d'harmonie et d'unité.

V. Les modernes réformateurs, Saint-Simon, Fourier, Owen, ont bien mesuré toute la hauteur du problème, et en ont hardiment abordé la solution. Selon eux, il n'est pas naturel que nos penchants soient en désaccord avec nos devoirs : cet état de guerre intestine est faux, anormal^ et toute vraie réforme doit tendre à le faire cesser, en nous ramenant à un état d'unité et d'harmonie. En cela ils sont parfaitement d'accord avec le Christianisme. Mais voici où naitla différence : c'est que, selon eux, ce sont nos penchants qui sont bons , et nos devoirs, tels qu'on les a toujours entendus , qui sont désordonnés; tandis que, selon le Christianisme, ce sont nos penchants qui sont mauvais, et c'est le devoir qui est saint. L'harmonie, dans les systèmes de ces réformateurs, consiste à suivre ses penchants et ses appétits les plus brutaux sans frein et sans mesure ; Je désordre provient, selon eux, de ce qu'on n'est pas assez incontinent; c'est-à-dire, assez disciple de la nature : il ne saurait j avoir d'excès dans cette voie, qui est celle de la perfection'. Le Christianisme, au contraire, ditana-

I Nous n'exagérons rien : Toya la consciencieuse Étude sur les r^ormateurs modernes, par L. Reybaad, ouvrage couronné par FAcadémie. « Tous ces conflits intérieors où Fange terrasse le démon , dit-il , sont traités « pareuxdepréiiogés. CéderàUiiâliue»tftbiaAonDtK%u&i^^ " Jouir de tout sans metore' sans ite«ne« ^o^>9^ ^«^n.^vM^^

thème à la concupiscence ; il tend à la désarmer, et à la soumettre non-seulement par la raison et les restes de la nature primitive en nous , mais par la Grâce , c'est-à-dire, par l'attrait surnaturel qu'il fait ressentir pour le devoir, qui est Dieu.

Le sens commun et l'instinct moral n'ont pas hésité à repousser le système de Saint-Simon et de Fourier comme une dégradante folie; mais, en repoussant cette solution, on n'a pas fait disparaître le problème, l'étemel problème de l'origine du mal moral, et du vrai remède à y apporter. Nos devoirs et nos penchants ne peuvent pas être également naturels et couler de la même source, puisqu'ils se contredisent. Il faut donc que les uns ou les autres soient mauvais , désordonnés , postérieurs d'origme à l'état d'ordre dans lequel nous avons dû être formés. Si ce ne sont pas les notions de devoir, ce sont les penchants qui accusent en nous un vice originel : il n'y a pas de milieu. Et maintenant si ce sont nos penchants qui sont viciés, il faut les redresser; et comment? Par Ja raison? Mais la raison toute seule est trop faible ; elle donne la vue, mais non le goût du bien ; et c'est le goût qui nous détermine, c'est le sentiment qui nous meut. Aussi, tous les moralistes du monde ne le sont que la plume à la main, et fléchissent à la conduite de la règle qu'ils tracent sur le papier. Il faudrait

« s'il ne s'agissait que d'un caprice épicurien, anacréontique ; mais on a « voulu en faire une philosophie , un système, une prédication. La loi qui « gouvernait l'Ile de Circé a trouvé des commentateurs et des apôtres. L'un « d'eux l'élève à la hauteur d'un principe religieux ; l'autre en fait un rcs- « sort social ; le troisième, un agent essentiel de nos destinées. Les rôles sont « intervertis désonnais; c'est le corps qui sera le maître, l'âme l'esclave. n Les temps de privation et de contrainte sont passés. La disUnctioa du ff bien et du mal est elle-même une subtilité funeste. Il n'y a plus à choisir « entre les passions, il vaut mieux, oînât V\o>il\i». * (^ Passes sis , 314, 315.)

DB LA GRACK RF VUS 8AGREMRNTS. 371

donc trouver à opposer à Tattrail du vice un attrait égal ou môme supérieur de vertu; aux douceurs sensibles, des voluptés spirituelles ; à Tamour terrestre, un amour divin ; à la concupiscence du mal en un mot, la concupiscence du bien. Mais ce vif attrait pour la vertu, cette volupté spirituelle, cet amour divin, cette concupiscence du bien, ne sont pas dans notre nature, ou n'y sont plus; il ne dépend pas dû nous do les ressentir, ce n'est que trop certain. Il n'y a donc que l'Auteur même de notre nature qui peut la redresser, et exaucer ce vœu du prophète-roi : « Créez i< en moi mi cœur pur, mon Dieu, et remettez un esprit n droit dans le fond de mes entrailles'. » La même main qui a créé peut seule recréer ; et à ce cri de saint Paul', qui est celui de la nature humaine, a Malheureux homme « que je suis! qui me délivrera? » il n'y a pas d'autre réponse que celle qu'il fait lui-même ; « La Grâce de Dieu (c par Jésus-Christ Noti'e-Seigneur'. »

C'est ainsi que le Christianisme résout le grand problème de notre mal et de sa guérison , non-seulement en théorie , mais en fait, par les miracles de sainteté qu'il a opérés dans le monde moral , et qui ne prouvent pas moins sa divinité que la vue rendue aux aveugles, l'ouïe aux sourds , la marche aux boiteux , la vie aux morts , ne prouvent 1» divinité de Jésus-Christ dans FÉvangilo. Sous ce rapport, la divinité de Jésus-Christ est aussi bien établie que l'existence de Dieu; et la main du grand Architecte de notre nature paraît autant dans son redressement que dans sa fondation.

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