‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 15 sur 37 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Pourquoi faut-il établir cette vérité? Ne suffirait-il pas de l'énoncer, ou même simplement de la supposer admise comme la lumière du jour? Toutes les vérités sont faites de cette première vérité , et le sentiment de notre être et de tous les êtres, l'idée même de l'être, est inséparable de l'idée d'im premier Être qui en est l'essence , et par qui tout vit , se meut et respire.

Entrons cependant dans quelques développements.

Les preuves de l'existence d'un Être suprême sont infinies dans leur variété , car chaque être particulier le prouve à sa manière; toutefois, en choisissant les principales, on peut les ramener au nombre de sept :

I; Preuve de sens commun, a Je sens qu'il y a un Dieu, « dit la Bruyère, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point; « cela me suffit , tout le raisonnement du monde m'est inu- « tDe : je conclus que Dieu existe. Cette conclusion est dans « ma nature; j'en ai reçu les principes trop aisément dans « mon enfance , et je les ai conservés depuis trop naturelle- « ment dans un âge plus avancé , pour les soupçonner de « fausseté : mais il y a des esprits qui se défont de ces prin- G cipes. C'est une grande question s'il s'en trouve de tels; « et quand il serait ainsi , cela prouve seulement qu'il y a « des monstres'. »

C'est le sens commun qui a dicté ces lignes ; et si , au

' La Bruyère , cliap. xvi.

lieu de se laisser aller à des argumentations sans fm , on savait ramener et retenir à ce sens commun les prétendus esprits forts , on les accablerait de tout le poids de la vérité dont ils se jouent.

Ce qui fait la force de cette réflexion de la Bruyère , c'est que ce qu'il dit de lui, on peut le dire de l'humanité en général. L'athéisme est contraire aux impressions directes, inévitables, journalières, au cri universel et constant de la nature entière. La vérité d'mi Dieu est d'instinct et de pratique universels ; et , comme le dit très-bien im penseur de beaucoup de sens et d'esprit : « Dès qu'un raisonne- « ment attaque rmstinct et la pratique imiversels , il peut « être difficile à réfuter, mais à coup sûr il est trompeur, a L'homme sage s'en affranchit en gardant l'opinion com- « mune'. »

Les athées , s'il s'en est jamais rencontré de sérieux, sont d'autant plus audacieux , que non-seulement ils attaquent l'instinct universel , mais qu'ils le font sans armes , sans raisonnement même spécieux , et que toute leur force consiste dans l'art qu'ils ont de donner le change sur le tour de la preuve , et de persuader au genre humain que c'est à lui à prouver contre eux que Dieu existe.

Pour les confondre , il ne faut que leur dire : L'impossibilité où vous êtes de prouver vous-mêmes que Dieu n'est pas, prouve son existence.

L'humanité est en possession de l'idée de Dieu : prouvez que Dieu n'est pas. Cette vérité est assise sur le sens intime et le sens commun : renversez-la, si vous le pouvez.

' Pensées, Essais et Maximes deji Jouhert, t. T, p. 318. — C'était aussi la pensée de Cicéron, qui disait : « Tout jugement de la nature, quand il « est universel , est nécessairement vrai. Il faut donc reconnaître qu'il y a « des dieux. » ( De la Nature des Dieux y liv. I, chap. xvn. )

'J2 LIVKE I. CIlAl'lliUi II.

Nous sommes prêts à vous entendre, et à nous rendre à la force de vos raisonnements. Faites-nous connaître Ja raison invincible qui a su vous convaincre au rebours de la raison commmie. Vous venez tard, il est vrai; toute l'espèce humaine se dresse contre vous; la nature même se soulève et vous surmonte ; Tunivers tout entier réclame ; n'importe : pour l'honneur de la philosophie , nous vous écouterons; parlez!

A cette interpellation, qui est parfaitement dans les règles de la controverse , les prétendus athées n'auront rien à répondre , soyez-en sûr ; et leur silence élèvera la meilleure démonstration de l'existence de Dieu, en laissant retomber de tout son poids, dans la conscience, le sentiment universel.

Tenez-vous bien à cette première preuve , elle est invincible ; elle suffit à tout , et coupe court à toute vaine argumentation. C'est la preuve de sens commun; toutes les autres sont gratuites et subsidiaires. Parcourons-les cependant, pour notre édification et notre agrément.

II. Preuve tirée de la nécessité d'une Cause première. L'univers existe, donc il existe un Auteur de l'univers. Je ne prends ici que le fait de l'existence de l'univers, et je dis , avec le sens commun , qu'il n'y a pas d'effet sans cause.

Ce principe, on n'ose pas l'attaquer directement, on n'ose pas dire que l'univers s'est fait tout seul , ce qui serait une pure absurdité ; mais quelques philosophes ont dit que l'univers a toujours été ; que si chaque jour de nouveaux hommes naissent pour remplacer ceux qui chaque jour périssent , et s'il en est de même de toutes les plantes , de tous les animaux , il n'y a pas de raison pour croire qu'il en ait jamais été autrement, ni que cet état de choses puisse jamais changer ; qu en un mot , le monde est éternel.

Si on appelle cela résoudre la difficulté , je dis que c'est la rejeter dans une insolubilité absolue, et que c'est désespérer et contredire à plaisir la raison.

Mais , avant de recourir à la métaphysique , renversons ce beau système par le fait. Ceux qui l'avaient imaginé s'étaient uniquement appliqués à établir que , par le fait , l'origine du monde se perdait dans ime antiquité sans fond. Ils avaient été à la recherche de toutes les fables indiennes et chinoises avec une crédulité bien étrange poiu* des esprits forts, et avaient bâti comme une tour de chronologie fantastique , qui se perdait dans la nuit. La science géologique a tout renversé. De nos jours, c'est une vérité qui court partout , et qui est due aux travaux les plus imposants et aux résultats les plus positifs , que le monde , dans son organisation actuelle , n'a pas plus de cinq à sLx mille ans d'existence.

« Ce qui est certain, dit Cuvier, c'est que la vie n'a cr pas toujours existé sur le globe; et il est facile à l'ob- (f servation de reconnaître le point où elle a commencé à « déposer ses produits'. »

« Rien n'est éternel sur la terre , dit encore un géologue ; « et tout , dans les entrailles du globe comme à sa surface « extérieure, atteste un commencement et indique une fm'. »

J'entrerai , plus tard , dans des détails intéressants sur ce sujet. Contentez- vous , quant à présent, de ces autorités. 11 n'y a, du reste, aujourd'hui qu'une voix dans le monde savant sur ce point.

Voici donc le système de l'éternité du globe , dans son

* Discours sur les Révolutions dii globe, p. 24, 8*édit.

» Nérée Boiibée, Manuel de Géologie, p. 4, 3** édit. — L'athée Lucrèce a lui-même très-bien constaté l'origine récente de notre monde. (De Aai. Rer. lib. V. )

94 LIVRE I. CUAPIÏRK II.

organisation actuelle , radicalement détruit par le fait; or, ce n'est qu'avec cette organisation c[ue les hommes et les animaux peuvent y vivre : les hommes et les animaux sont donc nouveaux sur le globe , ce qui suffît pour prouver la nécessité d'une cause première de leur existence autre que la nature , puisque dans la nature nous ne trouvons aucune cause capable de produire un tel effet, et qu'on n'a jamais ouï dire que des hommes aient été produite autrement que par la voie ordinaire'.

Comment, du reste , en faisant abstraction de cette nouvelle lumière apportée par les sciences physiques , ne pas voir, selon les lumières les plus simples de la métaphysique , que le système qui exclut Dieu par Féternité du monde est inadmissible?

Qu'est-ce qui porte les auteurs de ce système à nier Dieu ? C'est sans doute que leur raison ne peut pas le comprendre. Et qu'y a-t-il surtout d'incompréhensible en Dieu , si ce n'est cette impénétrable éternité , ce cercle de l'être , cause et fm de lui-même , que notre esprit , habitué qu'il est à voir un commencement à toutea choses , ne peut saisir, quelque effort qu'il fasse pour y atteindre?

Mais , en transportant cette éternité de Dieu au monde matériel , ils n'en diminuent pas la portée : ils nous donnent seulement un Dieu-matière au lieu d'un Dieu-esprit.

■ ^ A moins qu'on n'admette, avec certains esprits forts , tels que la Mettrie etLamarck, que nous descendons d'un marsouin se fendant la queue ( Philosophie zoologique j t. II , p. 445 ), ou bien d'im singe dont le nez s'allonge par un rhume de cerveau { Considérations sur les êtres organisés , t. II ) ; expédient philosophique qui laisse encore subsister la difficulté de savoir d'où descendent le marsouin et le singe : tant il est vrai qu'il n'y a rien de si absurde qui ne devienne aisément croyable à un esprit qui cherche à ne pas croire les vérités de la foi, et que Pascal avait raisoa de dire : Incrédules, les plus crédules !

Et c'est là ce qui les confond par leur propre raisonnement; car, pour échapper à l'incompréhensible , ils tombent dans rinconcevahle\

Comment concevoir, en effet, que la matière soit douée de la suprême prérogative de Têtre , — d'être par soi , — et que l'esprit en soit dépour\ii? je dis l'esprit, car nous avons déjà reconnu l'esprit dans l'homme au moins. Comment admettre que celte pensée de l'homme , qui domine et embrasse l'univers , qui se connaît et qui le connaît , qui a l'idée de l'éternité et de l'infîni, qui est sans parties, ait eu un commencement, ne porte pas en soi la raison de son existence ; et que cet univers matériel , insensible , inerte , décomposable, soit l'Éternel? Je conçois très-bien un plus grand esprit doué de cette prérogative, et mon esprit ne répugne pas à l'admettre ; mais mon âme dispute à la matière une éternité dont elle est elle-même privée. Elle voit dans ce système un renversement , une contradiction , une impossibilité.

Serrons de plus près ce système ;

L'univers , dit-on , est éternel , 0 ne tire pas son être d'ailleurs que de lui-même, il porte avec lui la cause même de son existence.

* « Concevoir une chose, c'est avoir l'idée de son eiistence; la com- « prendre , c'est connaître la manière dont elle existe. Nous concevons une « chose, nous en avons l'idée, quand notre esprit peut la supposer existante. « Pour la comprendre , il faut la connaître à fond et en saisir les différents « rappoils , et savoir pourquoi elle est comme elle est. Pour la concevoir^ K. il suffit de ne pas y apercevoir de répugnance , de contradiction. Je ne con- « çois pas un triangle de quatre côtés. Je conçois des hommes dans la « lune , etc. »

( Delauro-Dubez , l'Athée redevenu chrétien, p. 14 , T édit. )

Ainsi , on peut très-bien concevoir une chose sans la comprendre-, mais quand on ne la comprend ni ne la conçoit , elle est totalement inadmissible. Je ne comprends pas Dieu , mais je le conçois ; je ne comprends ni ne conçois le monde sans Dieu : l'un me dépasse, l'autre me choque.

96 LIVRE I. CHAPITRE fl.

Nous avons un moyen infaillible àe vérifier celte supposition.

L'être qui porte en soi la raison de son existence doit être immuable. L'immutabilité est la pierre de touche de l'indépendance et de l'éternité de l'être.

Je sens très-bien que je n'ai pas en moi la raison ou la CAUSE de mon existence; car si je l'avais, mon existence aurait toujours été causée, c'est-à-dire permanente également : il n'y aurait en moi ni succession ni changement. La cause de mon existence lui étant incessamment assistante, celte continuité d'assistance produirait une égale continuité de l'être. Tout changement n'étant qu'une augmentation ou qu'une diminution de l'être est inconcevable, un seul instant, dans l'être qui porte toujours avec lui la cause de son existence; car d'où pourrait lui venir l'augmentation, puisqu'il n'y a pas hors de lui d'autre cause d'existence? comment pourrait-il éprouver de diminution, puisqu'il porte en soi sa cause incessante et le principe toujours présent de son intégralité? Donc un tel être ne doit jamais changer. On ne peut pas concevoir comment il pourrait changer. Son changement implique contradiction. Son existence est nécessaire.

Ce que nous venons de dire de l'existence d'un tel être, nous devons le dire de tout ce qui la constitue, et par conséquent du mode aussi bien que delà substance -, car l'existence d'une chose ne se conçoit pas sans un mode ou une manière d'être déterminée qui lui est propre , et qui feit qu'elle est ce qu'elle est *. L'immutabilité d'existence doit donc emporter l'immutabilité de la manière d'exister. En raisonnant, du reste, toujours dans la supposition que l'être en question porte en lui toute sa cause d'existence, c'est de

* Modiis essendi sequitiir esse.

niËir. 97

celle même cause que doivent venir également et le mode et la substance ; le raisonnement que nous avons déjà fait doit par conséquent s'appliquer avec une égale force à l'un comme à l'autre, et toute modification doit impliquer contradiction dans cet être, aussi bien que tout dépérissement dans sa substance même.

Appliquons cette règle à l'univers.

L'univers est la réunion, par la pensée, de tout ce que nous voyons. Ce qu'il y a donc de réel dans l'univers, ce sont les différentes choses que nous voyons. Leur réunion ou leur personnification, sous le nom d'univers, n'est qu'une abstraction, qu'un être de raison dont il ne faut pas nous préoccuper. Or, quelle est la chose, dans tout ce que nous voyons, dont l'existence soit nécessaire et immuable, dont le dépérissement ou la simple modification soit inconcevable, implique contradiction, qui ne puisse pas être indifféremment de telle ou telle façon, être ou n'êlre pas? Que dis-je ! quelle est la chose qui ne varie pas sans cesse et qui ne soit en voie de changement? Et l'univers tout entier, qu*est-il qu'un assemblage de ces choses éphémères et contingentes , qu'im va-et-vient perpétuel d'existence incessamment empruntée et incessamment rendue , sans indépendance et sans repos ?

L'univers ne porte donc pas sa cause en lui , c'est donc hors de lui qu'il faut chercher cette Cause première et CRÉATRICE, cet Être SUPRÊME en qui résident la plénitude, l'immutabilité, l'indépendance, et l'éternité de l'être, Dieu.

in. Preuve tirée de Vexislence du mouvement. Nous arrivons plus rapidement au même résultat en considérant un phénomène particulier qui se passe dans cetunivers matériel, et qui, tout seul, nous conduit à un premier principe

intelligent : je veux parler du phénomène du mouvement.

Rien n'est mouvement propre dans la matière , et tout est mouvement dans l'univers. Qui a mis ce mouvement? Puisqu'il ne vient pas de la matière elle-même qui compose l'univers , il faut nécessairement qu'il provienne d'un principe de mouvement immatériel en dehors de l'univers. Tout mouvement accuse en dernière analyse un moteur , qui ne peut être qu'ime volonté.

Ce raisonnement ne peut que gagner à être approfondi.

La matière est inerte ; c'est un axiome des sciences physiques '. Elle ne se meut pas, elle est mue. Le repos lui est essentiel, le mouvement ne lui vient que par communication. La preuve entre mille , c'est qu'une fois qu'elle est mise en mouvement, elle va perpétuellement dans le même sens et au même degré, tant qu'elle n'est arrêtée ou détournée par un obstacle quelconque. Si elle se donnait le mouvement, il est clair qu'elle pourrait sel'ôter, le diriger, le modérer, ouïe précipiter; mais non : elle est mue mathématiquement et servilement de même, selon ce qui la pousse ou ce qui l'arrête; et son inertie apparaît davantage, en quelque sorte, lorsqu'elle est en mouvement, que lorsqu'elle est en repos. A quel point faut-il que la matière soit aveugle et inerte, soit dépourvue de mouvement propre , pour exécuter des mouvements si vastes et si compliqués dans l'univers avec tant de ponctualité !

Il y a donc inévitablement un principe en dehors de la matière , une volonté en dehors de l'univers , qui lui imprime et lui mesure ces mouvements, comme dans ma petite sphère je donne le mouvement à mon corps et à ce qui

^ « La mobilité suit bien de la nature des corps, mais non pas le mouvc- « nient même, pas plus qu'une figure et qu'une grandeur déterminées. » Leibniz, contra Athclstas,

renviromie; et celle idée de ma volonté propre mo donne l'idée de la volonté motrice de l'univers.

Sans doute, les différentes parties de l'univers se meuvent par l'action respective des imes sur les autres ; mais le principe de ce mouvement n'est pas plus en elles qu'il n'est dans les divers rouages d'une machine montée par la main de l'homme. On aura beau simplifier la science des lois du mouvement et aller à la découverte des généralités, on n'aura pas atteint la cause première tant qu'on n'aura pomt traversé entièrement le domaine de la matière , et qu'on ne sera pas arrivé à cette main , à cette volonté souveraine qui est derrière l'univers, et qui exécute elle-môme ses propres lois. L'auteur de la belle découverte des lois de l'attraction, le grand Newton, le sentait bien : il se gardait bien de prétendre expliquer l'attraction par des propriétés matérielles; il se bornait à poser le fait de la puissance attractive. Et encore je me trompe, il n'allait pas même jusque-là : il disait seulement que les choses se passaient comme s'il existait une attraction; parce que la nature, à ses yeux, ne fonctionnait que par simiUtude et par dépendance, comme un automate qui joue l'action et la vie; et qu'il ne reconnaissait de puissance véritable que Celle devant laquelle il s'inclinait en la nommant. Aussi toutes les causes naturelles de mouvement, l'attraction, l'affinité, l'électricité, sont-elles restées, pour la science, des mystères qui ne pourraient être éclaircis que pour faire place à des mystères plus profonds ; parce qu'en dernière analyse, les faits de mouvement sont matériellement inexplicables , et qu'il faut toujours en revenir à ce mot de Rivarol : Dieu explique le monde, et le monde le prouve. Mais l'athée nie Dieu eti sa présence ' .

' Leibniz fait une rénexion trè&-jiidiciciise, et qui confiniie celle de Ba-

Page 1