‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 16 sur 37 · LIVRE 1. C1IA141KK II · texte numérisé non relu

LIVRE 1. C1IA141KK II

IV. Preuve tirée de V harmonie de l'univers. Mais voici qui osl plus frappant encore : Tunivers n'est pas seulement en mouvement, mais il est en mouvement régulier, ordonné, harmonieux; et quel ordre! quelle harmonie!... Donc il n'est pas seulement le résultat d'une volonté, mais aussi d'une volonté intelligente , sage , et providentielle ; et comme la matière est encore moins douée d'intelligence et de sagesse que de simple mouvement, nous devons en conclure, d'autant plus fortement, qu'elle doit tenir les perfections qu'elle exprime de quelque être immatériel comme ces perfections, et qui les possède dans leur essence.

Le panthéisme, qui fait de la Divinité une infusion de l'être et de la vie dans toutes les parties de l'univers ; intus alit venis et magno se corpore miscet, n'est qu'un athéisme déguisé, et n'en est que plus inconséquent. Il y a plus que de la vie dans toutes les parties de l'univers, il y a de la pensée exprimée , des lois observées , et une pensée et des lois non-seulement de détail, mais aussi d'ensemble : il éclate dans la nature une telle unité, une telle ordonnance, que l'infusion de la Divinité dans chaque chose n'expliquerait rien, parce que chaque chose- se rapporte au tout, et que le tout nécessite par conséquent une préconception qui le domine, et qui préside à son harmonie et à son entretien.

con : qu'une demi-science éloigne de la Religion, et qu'une science plus approfondie y ramène. C'est que le progrès des sciences physiques ayant fait découvrir un plus grand nombre de causes secondes, et dispensé de recourir comme les anciens, pour l'explication des phénomènes de la nature, à l'action immédiate de la Divinité; et la tentative de se passer de Dieu ayant ainsi paru réussir ;M.ç<7Zf' à un certain point, on en a conclu, avec autant de précipitation que de confiance, sans remonter plus haut jusqu'aux fondenienls et aux principes, que la raison naturelle ne fournissait aucune preuve «le l'existence de Dieu , faisant ainsi servir les lumières de l'esprit humain a l'aveugler lui-même.

Il faut dune en venir à la définition du catéchisme ; « Dieu « est lui esi)rit infini qui a créé le ciel et la terre , et qui est « le Souverain Seigneur de toutes choses '. »

Et comment nier cet Esprit infini sans se nier soi-même ? Comment, sans nier sa propre intelligence , nier rintelligence qui éclate dans l'arrangement de l'univers?

Cette preuve ne demande pas un grand effort d'esprit ; il suffit d'être capable de réflexion et d'être raisonnable au plus simple degré , pour voir la manifestation d'un esprit infini dans tout ce qui frappe nos regards.

Toutes les choses que nous voyons sont tellement le reflet et l'expression de l'intelligence, de Tordre, de la puissance, de la sagesse , de la beauté , de la bonté la plus infinie, de Dieu en un mot, qu'on dirait que leur unicpie objet est de nous le raconter. La matière ne se repose pas un seul instant sans prendre l'expression de quelque qualité immatérielle ; elle ne varie ses modifications que pour varier son langage y c'est un sublime hiéroglyphe toujours en mouvement pour nous transmettre la connaissance de son Auteur, et le monde, comme l'a dit admirablement saint Paul, est un système de choses invisibles manifestées visiblement *.

Et cependant il se serait rencontré sous la voûte du ciel des athées! quel prodige! Mais en fait d'irréflexion l'homme est capable de tout , et il est inouï à quel poij)t

' Toutes ces réponses du catéchisme , si complètes tout à la fois et si concises, que nos mères nous ont apprises sur leurs genoux, auraient jeté les Platon et les Anaxagore dans le ravissement. Quelle lumière aurait jailli pour eux de la bouche d'un de nos petits enfants , si , interrogé pourquoi il est dans ce monde, il leur eût répondu : « Pour connaître Dieu , l'aimer, « le servir, et obtenir par ce moyen la vie étemelle ! »

» Intelligimus aptala esse sœcula verbo Dei, ut ex invisibilibus visibilia fièrent. ( Hcbr. xi , 3.)

l'habitude do voir nous empêche de regarder! Où seraient ces prétendus athées , si les hommes faisaient quelque réflexion, je ne dis pas sur eux-mêmes, je dis sur les ouvrages de Dieu les moins estimables , sur une feuille , sur une graine, un moucheron? Mais ils ont vu ces merveilles étant enfants ; ils s'y sont accoutumés avant qu'ils pussent penser avec ordre , réfléchir, suspendre leur consentement. On leur en a inspiré du mépris. Ainsi , ils sont environnés d'ouvrages admirables sans qu'ils s'en aperçoivent. Ils sont eux-mêmes le chef-d'œuvre des ouvrages de Dieu, et ils pensent moins à examiner ce qu'ils sont qu'à tout autre chose.

Supposons (j'emprunte cette belle idée à un ancien ) que des hommes eussent toujours habité sous terre dans de belles et brillantes demeures, ornées de statues et de tableaux, et fournies de tout ce qui abonde chez ces riches qu'on appelle heureux j que, sans être jamais montés parmi nous, ils eussent pourtant appris qu'il y a un Dieu tout-puissant; et que soudain, l'abîme venant à s'ouvrir, ils quittassent leur séjour ténébreux pour s'élever jusqu'aux lieux où nous sommes. En contemplant la terre , les mers et le ciel, l'immensité des nues, la violence des vents, ce soleil si grand, si beau, qui par l'effusion de sa lumière fait naître au lom le jour dans l'espace , et, lorsque la nuit aurait obscurci la terre , ces astres innombrables dont tout le ciel est embelli , cette lune et son inégal flambeau , son croissant, son décours ; enfin le lever et le coucher de tous ces astres, et la régularité invariable de leurs éternels mouvements : à ce spectacle pourraient-ils douter qu'il n'y eût en effet un grand Dieu, et que ce ne fût là son ouvrage ' ?

« Si une horloge , dit Voltaire, prouve un horloger , si un ^ Aristole cité par Cicéron, Nature des Dieux , liv. H, n' 37.

« palais annonce un architecte, comment, en effet, Tmiivers a ne démontre-t-il pas une intelligence suprême? Quelle « plante, quel animal, quel élément, quel astre, ne porte a pas l'empreinte de celui que Platon appelait l'éternel géoce mètre? Il me semble que le corps du moindre animal « démontre une profondeur et ime unité de dessein qui « doivent à la fois nous ravir en admiration et atterrer notre « esprit. Non-seulement ce chétif insecte est une machine « dont tous les ressorts sont faits exactement Fun pour « l'autre ; non-seulement il est né , mais il vit par un art « que nous ne pouvons ni imiter ni comprendre ; mais?sa a vie a un rapport immédiat avec la nature entière , avec « tous les éléments, avec tous les astres, dont la lumière a se fait sentir à lui... S'il n'y a pas là immensité, unité de a dessein, qui démontrent un fabricateur intelligent , ima mense , unique , qu'on nous démontre donc le contraire ; « mais c'est ce qu'on n'a jamais fait... Des preuves contre a l'existence d'une intelligence suprême , on n'en a jamais « apporté aucune \ »

— a Organiser dans une matière informe toutes les mer- « veilles d'un corps vivant, dit un savant naturaliste; disct poser les muscles , les nerfs , les viscères , les organes a des sens, avec une sagesse profonde, une prévoyance a admirable; donner la vie, le mouvement, l'instinct, à « cette chair inanimée, voilà le témoignage irrécusable d'un « Dieu : il faut que le dessein précède l'ouvrage, il faut a de l'intelligence pour créer l'instinct ^ b

Pour juger à quel point la vérité d'un Dieu est néces-

* Voltaire , notes sur les Cabales, et en particulier sur c«s vers;

L'univers m'cmbarraMe , et je ne pais songer Que cette horloge exinte et n'ait point d'horlo((cr.

" Yirey, Dict. d'Uist. naturelle.

loi LIVRE I. CUAPITRE 11.

saire , il suffirait de voir à quels systèmes absurdes on est obligé d'avoir recours pour la remplacer. Que peut-on imaginer, par exemple , de plus insensé que le système d'Épicure et de Lucrèce , que le monde est l'effet du hasard, et que ce sont des atomes crochus qui , à force de se prendre et de s'agencer dans une infinité de déclinaisons et de mouvements aveugles , ont fini par faire une plante , un animal, un homme , cette terre, ce ciel que nous voyons? Ce système , qui a eu l'insigne gloire d'être réfuté par Cicéron et par Fénelon , ne saurait faire fortune dans un siècle sérieux et positif comme le nôtre ; il ne me paraît donc pas mériter plus d'honneur aujourd'hui que celui de cette simple anecdote :

Dans la société du baron d'Holbach , après un dîner fort assaisonné d'athéisme, Diderot proposa de nommer un avocat de Dieu , et l'on choisit l'abbé Galiani. Il s'assit, et débuta ainsi :

« Un jour, àNaples , un homme prit, devant nous , six « dés dans im cornet , et paria d'amener rafle de six. Il c( l'amena du premier coup. Je dis : Cette chance est poser sible. Il l'amena une seconde fois 3 je dis la même chose, a 11 remit les dés dans le cornet trois , quatre , cinq fois ; a et toujours rafle de six. Sangue di Bacco î m'écriai-je , a les dés sont pipés ; et ils l'étaient.

« Philosophes, quand je considère l'ordre toujours re- « naissant de la nature , ses lois immuables , ses révolu- « tions toujours constantes dans une infinie variété , cette « chance unique et conservatrice d'un monde tel que « nous le voyons, qui revient sans cesse, malgré cent « autres milUons de chances de perturbation et de des- « truction possibles, je m'écrie : Certes, la nature est « pipée î »

DlhU. 105

Cciio saillie originale ne mit pas sans doute les rieurs du coté de l'athéisme '.

Il y a , du reste , un argument qui met la folie de l'athée, comme on dit, au pied du mui'; c'est celui de Platon, qui fait dire à un de ses interlocuteurs : « Vous jugez que j'ai a une âme intelligente, parce que vous apercevez de l'ora dre dans mes paroles et dans mes actions ; jugez donc, « en voyant l'ordre de ce monde , qu'il y a une âme sou- « verainement intelligente. »

Le plus petit arrangement dans la sphère des actions humaines révèle l'intelligence qui y a présidé ; nos arrangements les plus parfaits , tous nos arts , nos industries , ce qui révèle le plus notre intelligence par conséquent, ne se compose que d'imitations , que de larcins faits aux productions et aux lois de la nature , dont tous nos efforts ne peuvent aborder même dp loin l'inépuisable perfection : et l'intelligence qu'on accorde , sans contestation , à ces copies grossières , on la refuserait à ces suprêmes et divins modèles? Que dis-je! la connaissance de ces modèles, leur seule pénétration, est le charme et la gloire des plus hautes intelligences, et nous sert à mesurer le génie d'un Newton

* Leçons de philosophie , par Flottes. — Vollairea développé le même raisonnement avec beaucoup d'éclat dans ce morceau : « Les chaînes de « montagnes qui couvrent les deux hémisphères , et plus de six cents fleuves « qui coulent jusqu'aux mers du pied de ces rochers; toutes les rivières qui « descendent de ces mêmes réservoirs, et qui grossissent les fleuves après « avoir fertilisé les campagnes; des milliers de fontaines qui partent de la « même source, et qui abreuvent le genre animal et végétal : tout cela ne « parait pas plus l'elTet d'un cas fortuit et d'une déclinaison d'atomes, que « la rétine qui reçoit les rayons de la lumière, le cristallin qui les réfracte , « l'enclume , le marteau , l'étrier, le tambour de l'oreille qui reçoit les sons , « les routes du sang dans nos veines, la systole et la diastole du cœur, « ce balancier de la machine qui fait la vie. " (Voltaire, art. Causes finales. )

106 LIVUE I. CUAl'lTHK H.

OU d'un Cuvier : et l'objet lui-même de ceUe élude sérail fait sans intelligence ' ?

Mais ce n'est précisément que parce que l'univers est fait avec intelligence qu'il est pénétrable à notre intelligence , c'est-à-dire intelligible; car VinlelUgible implique nécessairement en lui V intelligence. On s'extasie avec raison devant le génie de l'homme qui est parvenu à saisir le mécanisme de la nature, à ce point de prédire à minutes et à secondes fixes le retour sur l'horizon d'une comète disparue depuis des siècles, ou de reconstituer exactement tout un animal inconnu avec la donnée d'un seul petit os, d'une seule dent : pour moi , tandis que d'autres admirent ces prodiges de la science humaine , je ne sais que me prosterner devant ce grand Artisan qui a porté l'intelligence et l'harmonie dans son œuvre à ce point inimaginable de précision, qu'un être aussi borné, aussi chétif, aussi perdu que l'homme dans la création , ait pu en sur-

' « Une intelligence supérieure, dit très-bien M. Thiers, est saisie, à proportion de sa supériorité môme, des i)eautés de la création. C'est l'intelligence qui découvre l'intelligence dans l'univers; et un grand esprit est plus capable qu'un petit de voir Dieu à travers ses œuvres. » ( Histoire du Consulat et de l* Empire , t. III, p. 209, )

« Le général Bonaparte , ajoute-t-il , controversait volontiers sur les questions philosophiques et religieuses avec JNIonge, Lagrange, Laplace, savants qu'il honorait et qu'il aimait , et les embarrassait souvent, dans leur incrédulité, par la netteté, la vigueur originale de ses arguments. — « Te- « nez , disait-il un jour à Monge , celui des savants de cette époque qu'il « aimait le plus et qu'il avait sans cesse auprès de lui , tenez , ma religion à « moi est bien simple. Je regarde cet univers si vaste , si compliqué , si ma- « gnifique ; et je me dis qu'il ne peut être le produit du hasard , mais l'œuvre « quelconque d'un être inconnu, tout-puissant, supérieur à l'homme au- « tant que l'univers est supérieur à nos plus belles machines. Cherchez , <i Monge, aidez-vous de vos amis les mathématiciens et les philosophes, « vous ne trouverez pas une raison plus forte , plus décisive ; et, quoi que « vous fassiez pour la combattre, vous ne l'inliniicrez pas. » (/rf., ibid., p. 220.)

prendre les lois et en calculer le cours à travers dos espaces si incommensurables.

Que sera-ce donc si nous venons à remarquer que ce génie de riiomme lui-même , par lequel les lois do la nature se laissent saisir à force de justesse et de précision, n'est d'ailleurs, lui aussi, qu'un ouvrage de plus, sorti de la même main qui non-seulement a fait le spectacle de tant de merveilles , mais aussi le spectateur?

S'il n'existait pas une raison souveraine , créatrice et ordonnatrice de l'univers, remarquez-le bien, il faudrait dire que l'homme n'a rien qui lui soit supérieur. Qu'y aurait-il, en effet, de meilleur dans l'univers , puisqu'il jouit seul do la raison à laquelle on ne peut rien comparer, et qu'il a cet avantage décisif sur la nature de la connaître, alors qu'ellemême no se connaît pas? Mais, d'un autre côté, quelle folio de dire qu'il n'y a rien do supérieure l'homme , alors que tout accable sa foiblesse , et que la perfection des ouvrages de la nature est dans une disproportion désespérante avec tout ce qu'il peut oser? Il faut donc reconnaître qu'il y a tout à la fois , au-dessus des morveilîes do la nature et do la raison de l'homme qui les contemple , par delà le spectateur et le spectacle, un esprit souverain qui les a créés l'un pour l'autre et tous pour lui , et que l'univers n'est supérieur à l'homme que précisément parce qu'il présente à sa raison le miroir d'ime raison supérieure et infinie , qui le confond.

« Convenez, s'écrie Diderot' , qu'il y aurait de la folie a à refuser à vos semblables la faculté de penser. — Sans a doute ; mais que s'ensuit-il de là? — Il s'ensuit que si l'u- « nivcrs, quedis-je l'univers? si l'aile d'un papillon m'offre « des traces mille fois plus disthictes d'une intelligence que

• Diderot, cité par l'éditeur de la Raison du Christianisme,

108 LIVRE l. CHAPITRE fi.

« VOUS n'avez d'indice que votre semblable a la faculté do (( penser, il est mille fois plus fou de nier qu'il existe un (( Dieu, que de nier que votre semblable pense. Or, que cela « soit ainsi, c'est à vos lumières, c'est à votre conscience « que j'en appelle. A vez-vous jamais remarqué dans les rai- 0 sonnements, les actions et la conduite de quelque homme « que ce soit, plus d'intelligence, d'ordre, de sagacité, de « conséquence, que dans le mécanisme des insectes ? La Di- « vinité n'est-elle pas aussi clairement empreinte dans l'œil « du ciron, que la faculté de penser dans les écrits de Newce ton? Quoi! le monde formé prouverait moins une intellicf gence que le monde expliqué? Quelle assertion ! Songez « donc encore que je ne vous objecte que l'aile d'un pac( pillon, quand je pourrais vous écraser du poids de l'uni- « vers. »

Et qui donc, en effet, laissé en présence de la nature, seul avec elle , avec la voûte du ciel et le roulement majestueux des mondes sur sa tête , — avec une simple lïeur, — ne surprendra pas en quelque sorte la main de l'Ouvrier sur son ouvrage, ne saisira pas la fdiation de l'intelligence .lo l'homme admirant celte merveille avec l'intelligence divine qui l'a formée, et ne se rencontrera pas avec Dieu dans la nature, comme avec la source môme de l'intelligence et de la pensée, de la sagesse et de la beauté?

c( J'ai vu Dieu en passant et par derrière, comme Moïse, « s'écrie l'illustre Linné; je l'ai vu, et je suis demeuré muet, « frappé d'admiration et d'étonnement. J'ai su découvrir « quelques traces de ses pas dans les œuvres de la création ; a et dans ces œuvres, même dans les plus petites, même « dans celles qui paraissent nulles, quelle force ! quelle sa- « gesse! quelle inexplicable perfection'! »

' Linné, cité par T éditeur de la Raison du Christianisme. — Voici,

DIEU. lOd

V. Preuve tirée de Vexistence des esprits. Si Dieu fait sentir sa présence dans l'ordre physique, il ne la révèle pas moins dans l'ordre métaphysique et moral.

En fermant les yeux sur tout l'univers , et en concentrant mon attention au dedans et sur la partie la plus intime de mon être, je me trouve esprit, c'est-à-dire, comme nous l'avons vu , substance immatérielle douée de spontanéité , de sensibilité, d'intelligence, de conscience, et d'une simplicité d'existence qui se résume dans cet indivisible que j'appelle moi. Il m'est facile de reconnaître également que ce moi n'a pas toujours existé , que je ne me suis pas plus donné l'être à moi-même, qu'il ne dépend de moi de me le conserver 5 qu'en un mot, je ne porte pas en moi la cause de mon existence ; et que cette causse quelconque, de laquelle je proviens et je dépends, existe quelque part hors de moi. — Il est impossible jusqu'ici de contredire ce raisonnement. — Il faut donc qu'il existe un être quelconque qui ait créé mon âme et qui la conserve.

Maintenant, cet être quel est-il? Je n'en sais rien encore. Mais si je ne sais pas ce qu'il est, je sais positivement ce qu'il n'est pas. Je sais très-certainement qu'il n'est pas cette matière universelle où mon corps est plongé. Cette matière peut bien avoir servi à la formation de mon corps , parce qu'ils sont tous deux de même nature ; mais elle ne peut être entrée pour rien dans la création de mon âme, dont la substance exclut la sienne. Il ne se peut pas que ce qui est composé ait fait ce qui est simple, que ce qui est inerte ait

dans un autre ordre d'intelligence , un mot qui n'est pas moins remarquable que celui de Linné : On demandait un jour, à un pauvre Arabe du désert , ignorant comme le sont la plupart des Arabes , comment il s'était assuré qu'il y a un Dieu. — « De la même façon , répondit-il, que je connais, par les « traces marquées sur le sable, s'il y a passé un homme ou une bête. » Voyage en Arabie, par M. Darrieux. )

fait ce qui est spontané, que ce qui ne pense nullement ait produit ce qui pense essentiellement ; que ce qui ne se sent et ne se connaît pas soi-même ait engendré un être qui ne vit que parce qu'il se sent, se connaît, et se distingue d'avec tout le reste. 11 faudrait que la matière eût non-seulement de l'intelligence, mais qu'elle en eût plus que l'intelligence humaine la plus élevée, pour avoir fait sortir celle-ci de son sein ', et elle n'en a pas pour elle-même au plus simple degré. La source originaire de mon esprit ne peut donc être cette matière universelle.

Cette source doit donc être immatérielle ou spirituelle comme moi. 11 faut nécessairement que ce quelque chose qui m'a fait âme , esprit , soit au moins lui-même ce qu'il m'a fait ; âme, esprit. Si, comme nous l'avons vu, il a fallu de l'intelligence pour donner à la matière le mouvement et l'harmonie ; s'il a fallu de l'intelligence pour créer l'instinct , il faut à plus forte raison de l'intelUgence pour donner l'intelligence. Ici le raisonnement passe à l'état d'évidence. « L'esprit humain , tel qu'il est, ditCicéron, doit « nous faire remonter à quelque autre intelligence supéc< rieure et qui soit divine : Ehl d'où viendrait à l'homme, a dit Socrate dans Xénophon , l'entendement dont il est « doué? On voit que c'est à un peu de terre , d'eau , de feu a et d'air, que nous devons les parties solides de notre « corps , la chaleur et l'humidité qui y sont répandues , le « souffle même qui nous anime : mais ce qui est bien au- « dessus de tout cela , j'entends la raison , et, pour le dire a en plusieurs termes, l'esprit, le jugement, la pensée, « la prudence , où l' avons-nous trouvé , où l'avons-nous « pris *? » Il faut donc qu'un être quelconque ait lui-même toutes les qualités qui m'ont été communiquées , et qu'il

ï Cicéron , De la Nature des Dieux, liv. Il , n" 6.

sojt comme le type de ma race spirituelle. Or, comme cet esprit doit être éternel par lui-même , ou avoir reçu immédiatement et en dernier ressort l'existence de quelque autre plus grand esprit qui contient toutes ces perfections au degré le plus infini , il s'ensuit qu'il y a un créateur immatériel, de qui relève toute intelligence, et que j'appelle Dieu. En un mot , si on peut dire , Je pense , donc je suis, on peut ajouter : Je suis, donc Dieu est*.

Vï. Preuve tirée de la notion de l'infini. Jusqu'ici nous ne sommes arrivés à l'idée de Dieu que par raisonnement ; maintenant cette idée va se présenter à nous d'elle-même, et nous allons la saisir par simple vue.

L'idée de Dieu est inséparable de l'esprit humain , c'est l'élément même dans lequel se meuvent nos intelligences , et l'archétype sur lequel se forment nos idées ; si bien que ceux qui le nient ne peuvent trouver des arguments à objecter à son existence que dans des prénotions qui la supposent nécessairement.

Cette preuve demande beaucoup d'attention, parce qu'elle est purement métaphysique ; je vais tâcher cependant de la présenter d'une manière bien saisissable.

Effaçons d'abord le mot Dieu y qui, ne disant rien par

'^ « Quand je lève les yeux vers le ciel , dit l'impie, j'y crois voir des traces « de la Divinité ; mais quand je regarde autour de moi... Regardez au de- « dans de vous, peut-on lui répondre ; et malheur à vous, si cette preuve ne « vous suffit pas ! Il ne faut , en effet , que descendre au fond de nous-mêmes « pour reconnaître en nous l'ouvrage d'une intelligence souveraine qui nous « a donné l'existence et qui nous la conserve. Cette existence est un prodige « qui ne nous frappe pas assez , parce qu'il est continuel : il nous retrace « néanmoins à chaque instant une puissance suprême , de laquelle nous dé- << pendons. Mais plus l'empreinte de son action est sensible en nous et dana « ce qui nous environne , plus nous sommes inexcusables de la chercher dans «' des objets minutieux et frivoles. » (D'Alembert, De Vabus de la critique en matière de religion y chap. vu.)

lui-même , et étant tout à fait de convention , est devenu par l'habitude comme un voile qui cache l'être même qu'il exprime. A la place du mot, rappelons l'idée.

N'est-il pas vrai que nous avons tous l'idée de quelque chose d'infini ? Cela est indubitable ; car nous avons le mot, et le mot suppose nécessairement l'idée. Je ne dis pas encore que l'idée suppose la réalité, je me borne à constater le fait de l'existence de cette idée. Nous avons l'idée de quelque chose d'infini dans toutes les conditions de l'être : l'infini en durée , l'infmi en espace , l'infini en puissance , l'infini en toutes sortes de perfections. Tous les jours nous nous servons des mots iwi-par/aii , dés-ordonné, in-juste, im-pur, im-puissant , etc., ce qui suppose nécessairement que les idées que nous avons des choses partent de l'idée première de quelque chose d' absolu en perfection , en ordre , en justice , en sainteté ; en puissance ; d'un être qui ne se mesure pas , et d'après lequel on mesure tout , qui est par lui-même, au-dessus de tout, nécessaire, sans restriction , INFINI en un mot. Les mots relatif et fini , dont nous nous servons à chaque instant , supposent nécessairement Vabsolu et Vinfini, Si tout était relatif et fini , rien ne le serait, ou du moins nous ne le remarquerions pas. On ne connaît le fini qu'en lui attribuant une borne , qui est une pure négation d'une plus grande étendue. Ce n'est donc que la privation de l'infini. Or, on ne pourrait jamais se représenter la privation de l'infini , si Ton ne concevait l'mfini même ; comme on ne pourrait concevoir la maladie , si l'on ne concevait la santé, dont elle n'est que la privation. — Ne dites pas que l'idée que nous avons de V infini n'est que celle de V indéfini , et que nous entendons par là une existence dont nous ne connaissons pas les bornes, mais qui en aurait, et qui ne serait que le fini plus ou

moins étendu, mais toujours fini. — Ce n'est pas cela. Les seuls mots fini et indéfini nous eussent suffi , s'il en eût été ainsi ; et nous n'aurions pas eu recours à un troisième mot, si nous n'avions pas eu une troisième idée. Le mot indéfini vient au contraire faire ressortir la rigueur du mot infini , en le réservant pour exprimer l'idée de quelque chose qui n'a pas de fin , connue ou inconnue , fixée ou non fixée , et qui est sans fin. Indéfini recule et suspend la borne ; infini la supprime absolument. Telle est l'idée du mot infini dans toutes les applications que nous en faisons. L'esprit se perd sans doute dans cette idée , il ne la comprend pas , mais il la conçoit ; et il la conçoit si bien , qu'il ne conçoit pour ainsi dire rien que par cette idée-là. L'idée de l'infini est donc inséparable de l'esprit humain.

Maintenant cette idée a-t-elle ime réalité objective , ou n'est-elle qu'une chimère ? Existe-t-il réellement un être qui soit infini en toutes choses?

n me suffirait de répondre qu'il est absurde de supposer que ce soit par une chimère que nous mesurions toutes les réalités, j'entends toutes les qualités relatives que nous donnons aux choses. Si la souveraine perfection est une cMmèrc , tous les jugements que nous portons sur les divers degrés de perfection des choses sont chimériques , et tout disparaît dans une indifférence absolue et une négation profonde.

Mais je vais donner à ma démonstration un enchaînement plus mathématique ; suivez-moi :

Le pur néant n'est pas visible. Là où il n'y a absolument rien, on ne voit rien.

Lors donc que nous avons l'idée de quelque objet , c'est que , de deux choses l'une : ou bien nous tenons cette idée de l'impression que V objet même fait sur notre esprit , et

alors elle est vraie ; ou bien nous nous faisons celte idée d'après un autre objet qui peut nous la prêter, et alors ce n'est qu'une imitation, qu'une idée empruntée et fausse.

J'en conclus que , s'il existe une idée qu'aucun autre objet n'ait pu nous prêter, il faut nécessairement que cette idée nous vienne directement et immédiatement de son propre objet , et que , dès lors , cet objet existe et soit véritable.

Or, je dis que telle est l'idée de l'infini.

Il n'y a que l'infini qui peut se représenter lui-même ; si donc il n'existait pas, nous n'en aurions pas la représentation dans notre esprit. Si je n'ai rien à ma disposition que le fini , comment en tirerai-je l'idée de l'infini? Cela est mathématiquement impossible; car on ne peut voir le plus dans le moins , on ne peut voir cent réalités là où il n'y en a que quarante, puisqu'on en verrait soixante qui n'y sont-^pas , et que le néant n'est ni visible ni intelligible.

Dircz-vous qu'en ajoutant le fini au fini on peut arriver à l'idée de l'infini? C'est là que je vous attends : additionnez tant que vous voudrez, vous n'aurez jamais en somme que ce que vous aurez mis en addition; et comme vous n'aurez mis que du fini, vous ne trouverez que du fini. Ajoutez tant que vous voudrez le fini au fini, vous le rencontrerez toujours, puisque votre dernière opération sera précisément d'avoir remué sa borne. La différence de l'infini au fini n'est pas ime différence d'étendue , mais de nature. L'extension, quelque considérable qu'elle soit, d'un objet fini , ne faisant que reculer et ne supprimant pas sa borne , il en résulte qu'à quelque point que vous la portiez , vous êtes tout aussi éloigné de l'infini qu'au poiat de départ, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de départ du fini à l'infini.

Direz-vous que , pour vous faire l'idée de l'infini par le

fini, vous supprimerez les bornes du fini? mais alors vous arriverez, non à l'idée de l'infini, mais à rien. Car qu'esCce que supprimer les bornes du fini? c'est supprimer l'idée du^m lui-même. Mais c'est la seule chose que vous aviez. Vous n'aurez donc plus rien, si d'ailleurs vous n'avez pas l'idée de Vinfini.

Ce qui fait notre illusion à cet égard , c'est que nous ne remarquons pas que , loin de pouvoir nous faire l'idée de l'infini par le fini, c'est l'inverse qui est la réalité : comme nous l'avons déjà dit, ce n'est que par présupposition de l'idée de l'infini que nous nous faisons l'idée du fini. L'idée du fini quelconque en espace, en durée, on beauté, en toute sorte de perfection, présuppose nécessairement l'idée de l'espace, de la durée, de la perfection même, absolus et sans restriction , et sur lesquels nous graduons le mouvement du fini , selon cette belle définition du temps, prise dans Platon ;

Le temps , cette image mobile De l'immobile éternité.

De sorte que , lorsque nous montons de l'idée du fini c« celle de l'infini, nous ne faisons que reprendre ce sur quoi nous nous étions fait déjà l'idée du fini.

Mais sur quoi nous étions-nous fait préalablement l'idée de l'infini?... Il est impossible de le dire.

Donc l'infini en toutes choses ne peut avoir son générateur dans le fini. Rien ne le comprend, rien ne le peut représenter. Il est à lui-même son archétype.

Donc , si on le voit en idée , il faut qu'il soit en réalité ; car le pur néant n'étant pas visible ni intelligible, ce qu'on voit immédiatement et sans archétype doit exister nécessairement par soi : il est celui qui est.

Or, cet être infini et par essence, actuellement existant, comme l'idée que j'en ai, dans mon esprit, ou plutôt dont cette idée n'est que la présence et la vue immédiate , c'est ce que nous appelons Dieu.

« Il est étemel et infini , dit Newton , il peut tout et con- « naît tout; c'est-à-diro qu'il dure depuis l'éternité jusqu'à « l'éternité , et qu'il est présent depuis l'infini jusqu'à l'in- « fini; il régit tout, et il connaît tout ce qui est et tout ce « qui peut être. 11 n'est ni l'éternité ni l'infini, mais il est « éternel et infini ; il n'est pas la durée et l'espace , mais il « dure et il est présent. Il dure toujours , et il est présent « partout; et, en existant toujours et partout, il constitue « la durée et l'espace. Comme toute partie indivisible de a l'espace existe toujours , et que toute partie indivisible du « temps existe partout, il est l'auteur et le maître de toutes « choses en tout temps et en tous lieux'. »

Cette profonde idée de Dieu est insaisissable à notre esprit, il est vrai, et tout le génie de Newton ne peut que balbutier en cherchant aie définir ; mais il n'en est par cela même que mieux défini , selon cette belle pensée de Tertullien : « Rien ne nous donne une idée de Dieu plus magnifique a que l'impossibilité dele comprendre -, soninfinie perfection « le découvre et le cache tout à la fois aux hommes *. »

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