‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 17 sur 37 · VII. Preuve tirée de l'existence des vérités nécessaires · texte numérisé non relu

VII. Preuve tirée de l'existence des vérités nécessaires

^ Philosophiœ naturalis principia. — Cette profonde définition de Dieu ne dépasse pas, après tout, celle du catéchisme, et n'en est qu'un magnifique commentaire.

^ Tertu\l,Apolog., 17.

Cette belle preuve de Dieu , tirée de la notion de l'infini , dont on a fait honneur à Descartes , n'est pas deJui; elle se trouve dans plusieurs Pères de l'Église , et notamment dans saint Anselme. — Je crois , au surplus, devoir faire observer que cette preuve n'implique pas que l'idée de Dieu soit innée dans chacun de nous , mais seulement dans le genre humain. Je m'expliquerai davantage au chapitre De la nécessité d'une rév^ationprimilive.

Cette dernière preuve se rattache à la précédente, et n'en est qu'une dérivation. Par elle cependant la vue de Dieu va devenir plus saisissable et pour ainsi dire pius tangible à notre esprit.

Il y a des vérités qui n'ont pas bougé depuis le commencement du monde , et qui très-certainement ne bougeront pas jusqu'à la fin, quelque reculée qu'elle soit. Je veiuc parler de ces premiers principes , de ces lois éternelles de la raison et de la conscience , qui gouvernent le monde des esprits, soit dans l'ordre intellectuel, soit dans l'ordre moral.

Dans l'ordre intellectuel, par exemple, tous les premiers principes géométriques , tels que ceux dé la nature et des propriétés d'un triangle , d'un carré ou d'irn cercle , ou les proportions de ces figures, etc., sont de cette sorte. Ils ont toujours été et ils seront toujours. On ne conçoit pas même qu'ils aient jamais eu un commencement, et qu'il y ait eu un temps quelconque où deux fois deux font quatre , par exemple, ne fût pas une vérité. Dire que les hommes sont convenus de cette règle serait une absurdité. Il est évident qu'elle ne dépend pas d'eux, et que ce sont eux qui en dépendent. Ils l'ont trouvée toute faite; et s'ils venaient à disparaître , ils la laisseraient après eux , comme elle était avant : ainsi des autres. Ces vérités préexistantes et nécessaires se trouvent à la tête de toutes les carrières de l'esprit humain . c'est d'après elles que nous éprouvons nos jugements , et que nous distinguons le vrai du faux en tout temps , en tous lieux.

Il en est de même dans l'ordre moral. Toutes nos actions, nos pensées même , ne sont pas indifféremment bonnes ou mauvaises ; il y en a que nous appelons justes, et d'autres injustes. Cette distinction n'est pas mouvante, elle ne cède

point au temps , et ne s'accommode point à des intérêts particuliers ; elle n'a jamais été écrite, et n'a pas besoin de l'être. Nous la portons, chacun dans notre conscience privée, tous dans la conscience publique; elle domine et règle par elle-même les nations comme les individus , les siècles comme les jours ; et les historiens , à quelque pays et à quelque temps qu'ils appartiennent, n'ont pas même besoin de caractériser les actions qu'ils retracent ; il suffit qu'ils les exposent, et qu'ils en appellent à cette conscience du genre humain que nulle puissance ne peut abolir, comme dit Tacite, pour que toute la postérité soit unanime à les glorifier ou à les flétrir.

Eh bien ! cette Raison universelle , cette Vérité impérissable, incréée, éternelle, infinie, centre immuable d'où partent et où aboutissent toutes les routes de notre intelligence et de notre cœur, et qui porte le monde moral , suppose nécessairement une intelligence infime et incréée comme elle, en qui elle réside comme dans son siège, qui la conçoit et qui l'exprime éternellement, dont elle est la fille et le verbe, où elle puise sa force et sa divinité. « Le roi de (.( l'Olympe en est le père, dit un ancien poëte en parlant de « cette Loi des esprits ; elle ne vient point de l'homme, et « jamais l'oubli ne l'effacera : en elle est un Dieu, le grand « Dieu qui ne vieillit point '. » « Cette Loi véritable et pre- « mière, dit Cicéron, ayant caractère pour ordonner et pour « défendre, est la droite Raison du Dieu tout-puissant \ — à Universelle, invariable, éternelle, elle enseigne le bien et a détourne du mal. On ne peut ni l'infirmer par ime autre « loi , ni en rien retrancher. Ni le peuple ni le sénat ne « peuvent dispenser d'y obéir; elle est à elle-même son

* Sophocle, Œdipe roi, v. 863.

* Des Lois, liv. II.

« interprète; elle ne sera pas autre dans Rome, autre dans « Athènes, autre aujourd'hui, autre demain. Partout, dans « tous les temps, régnera cette Loi immuable et sainte, et a avec elle Dieu, qui l'a faite, discutée, sanctionnée ; Dieu, « le maître et le roi du monde'. »

Le seul argument spécieux, pour le dire en terminant, qu'on ait soulevé contre l'existence de Dieu, celui tiré du désordre moral de ce monde, disparait devant cette dernière preuve ; et non-seulement il disparaît, mais il se retourne de toute sa force pour la confirmer.

Comment, en effet, ne voit-on pas qu'il faut au préalable avoir l'idée de Tordre immuable et nécessaire pour argumenter du dés-ordre?

S'il n'y a pas d' ordre en principe , il n'y a pas désordre, et alors l'argument tombe de lui-même : que si, au contraire , on dit qu'il y a dés-ordre , on part donc de la reconnaissance d'un ordre préexistant et immuable qui accuse le dés-ordre. Mais cet ordre préexistant et immuable, c'est Dieu ; d'où il suit que l'argument de l'athée s'appuie sur Dieu pour le combattre, et le prouve en l'attaquant. — « Ah! ces messieurs savent donc, » dit à ce sujet fort spirituellement M. de Maistre, « que Dieu, qui n'existe a pas, est juste par essence? ils connaissent les attributs « d'im être chimérique , et ils sont en état de nous dire à « point nommé comment Dieu serait fait, si par hasard il y « en avait un? En vérité , il n'y a pas de folie mieux con- » ditionnée*. »

, Ce qui est vraiment admirable , au contraire , et ce qui prouve hautement la Divinité , c'est que le désordre moral de ce monde , cet océan toujours mutiné , ne soit jamais

* De la République , liv. III , n" 17.

' Soirées de Saint-Pétersbourg , t. IT, p. 124.

parvenu à engloutir la conscience de l'ordre ; qu'au travers de toutes ses plus horribles tourmentes, les piliers du juste et de l'injuste n'aient jamais fléchi ^ et que le temps , qui emporte les erreurs et les passions, ne fasse que consacrer de plus en plus la vertu et polir la vérité !

Après cela, si le désordre est la suite nécessaire de la liberté morale, la responsabilité l'est aussi , et, à moins que de nier la liberté, il faut reconnaître qu'elle porte avec elle le correctif, sinon encore la réparation du désordre qu'elle produit , dans cette responsabilité inexorable qui s'attaiîhe aux pas dupervers, proteste incessamment contre le méfait, et dresse jusqu'au-dessus des têtes couronnées je ne sais quels préparatifs d'un supplice qui commence dès ici-bas par le remords; témoin ces étranges paroles d'un maître du monde, qui font bien voir un plus grand maître que lui : « Que vous écrire, pères conscrits, ou comment vous écrire, a ou plutôt devrais-je songer à vous écrire maintenant ? Si « je le sais, que les Dieux me fassent périr plus cruellement cf que je ne me sens périr tous les jours M » Tant ses forfaits et ses infamies, dit le grave historien, étaient devenus pour lui un cruel supplice! et tant Socrate avait raison d'affirmet que si on ouvrait l'âme des méchants , on y verrait mille traits aigus qui la déchirent!

Quelle preuve plus vivante de l'existence de Dieu que ces déchirements d'une conscience coupable , que ces coups sourdement appliqués avec un fouet invisible? comme dit le poète :

Et sur do verbere cœdit, OccuUum quatiente animo tortore flagellumf Pœna autem vehemens... '.

« Tacite, Annales, liv. VI, n" 6 , lettre de Tibère. • Ju vénal , Satire Xm.

Qui ne connaît ce témoin formidable que nous portons tous dans le sein et le jour et la nuit ? Qui n'a entendu cette voix délicate et incorruptible qui prévient toutes nos actions par le conseil et les suit par le jugement ; qui parle, même à ceux qui ne l'interrogent pas; s'élève d'autant plus que nous voulons l'étouffer davantage , à moins qu'à force de crimes nous ayons cessé d'être hommes ; et jette au milieu du tumulte de nos passions des paroles fortes, menaçantes, terribles, plus perçantes qu'une épée à deux tranchants, et nous dit : « Où vas-tu? — arrête-toi. — Qu as-tu fait? — tu a^ démérité. »

Voix éternelle , indépendante , imiverselle , qui n'a pas besoin d'être expliquée ni traduite, et que toutes les nations comprennent; voix enfin qui console les bons dans leur pauvreté et désole les méchants dans leurs richesses, et qui, à tous ces caractères, révèle une autorité immuable, nécessaire, infinie, qui est Dieu.

Ainsi donc , pour nous résumer sur ce grand sujet, tout prouve Dieu :

1" Le sens intime le révèle , et le sens commun le proclame;

2° Sa nécessité, comme cause première de tous les êtres contingents qui composent l'univers, ressort de leur existence même ;

3° Le mouvement universel porte partout avec lui le témoignage de l'impulsion qu'il a reçue de sa volonté puissante ;

4° L'harmonie du monde chante un hymne de gloire à son mteuigence et à sa sagesse ;

5' Nos esprits retournent à lui comme à leur Océan . et

se meuvent dans son sein comme les corps dans l'espace ;

6° Il nous apparaît incessamment au fond de toutes choses, dans cette vue de l'infini qui nous attire et nous poursuit ^

7° Enfin, il habite et converse avec chacun de nous dans la conscience, et se fait sentir également aux individus, aux familles, aux cités , aux empires , à tout le genre humain, par son imprescriptible et inviolable loi.

Aussi toute intelligence , même la plus ténébreuse et la plus reculée aux confins de la civilisation, reconnaît le GRAND ESPRIT ; et si une raison aveugle a pu, chez quelques pauvres philosophes , s'acharner à se nier elle-même en le niant, ils n'ont pu quitter cette terre sans léguer à l'humanité le grand aveu de leur erreur , et sans laisser échapper le cri sublime de la vérité qu'ils s'étaient efforcés toute leur vie de contenir.

Deux matérialistes célèbres ont voulu faire école successivement depuis cinquante ans, le doctem- Cabanis et le docteur Broussais ; tous deux sont morts en laissant une rétractation réfléchie de leur lugubre système.

Je ne peux mieux finir qu'en les citant : '

Rétractation de Cabanis *.

a L*âme, loin d'être le résultat de l'action des parties, est et une substance, un être réel qui, par sa présence, inspire « aux organes tous les mouvements dont se composent leurs c( fonctions ; qui retient liés entre eux les divers éléments c( employés par la nature dans leur composition régulière ,

' Lettre à M. F... Cette lettre a retenti dans tous les journaux du temps. L'extrait que j'en donne a été pris dans la Revue/rançaise (décembre 1838 ).

a et les laisse livrés à la décomposition , du moment qu'il

« s'en est séparé déjQnitivement et sans retour

« L'esprit de l'homme n'est pas fait pour comprendre que « tout cela (les opérations de la nature) s'opère sans pré- « voyance et sans but, sans intelligence et sans volonté. « Aucune analogie , aucune vraisemblance ne peut le cona duire à un semblable résultat ; toutes , au contraire , le et portent à regarder les ouvrages de la nature comme pro- « duits par des opérations comparables à celles de son propre « esprit dans la production des ouvrages les plus savam- « ment combinés, et qui n'en diCfèrent que par im degré de a perfection mille fois plus grand ; d'où résulte pour lui Vi- « dée d'une sagesse qui les a conçus et d'une volonté qui a les a mis à exécution, mais de la plus haute sagesse et de « la volonté la plus attentive à tous les détails , exerçant le et pouvoir le plus étendu avec la plus minutieuse précision, a — Je l'avoue, il me semble, ainsi qu'à plusieurs philoso- « phes auxquels on ne pourrait pas d'ailleurs reprocher a beaucoup de créduUté, que l'imagination se refuse à con- « cevoir comment une cause ou des causes dépourvues « d'intelligence peuvent en donner à leurs produits; et je « pense, avec le grand Bacon, qu'il faut être aussi crédule « pour le refuser d'une manière formelle à la cause prea mière , que pour croire à toutes les fables du Tahnud. »

Rétractation de Broussais\

Cette rétractation n'est pas aussi explicite , mais elle est peut-être plus significative que celle de Cabanis y parce

^ Voir le journal le Droit ( 14 novembre 1841 ). Cette partie essentielle de la rétractation de Broussais y est citée à l'occasion d'un procès entre son secrétaire et ses héritiers, sur la propriété du manuscrit de cette rétractation. — Voir aussi la Gazette médicale (12 janvier 1839), où elle est publiée tout entière.

qu'on y voit la torture morale de l'esprit de système aux prises avec la vérité , et que l'hommage que Broussais rend à celle-ci est d'autant plus fort qu'il est plus combattu :

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