‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 18 sur 37 · C( DE MA FOI · texte numérisé non relu

C( DE MA FOI

c( Je sens, comme beaucoup d'autres, quune intelligence « a tout coordonné ; je cherche si je puis en conclure qu'elle « a créé : mais je ne le puis pas , parce que l'expérience « ne me fournit pas la représentation d'une création ab- « solue... Mais sur tous les points j'avoue n'avoir que des a connaissances incomplètes dans mes facultés intellectuel- « les, et je reste avec le sentiment d'une intelUgence coor- « donnatrice que je n'ose appeler créatrice , quoiqu'elle « doive l'être. »

Qu'il est triste et consolant tout à la fois , pour l'humanité, de voir des esprits supérieurs comme Cabanis et Broussais se faire , pendant toute leur vie , les champions de l'athéisme , et , mourant dans la force de l'âge , effacer d'un trait de plume tous leurs écrits, pour ne laisser plus à la postérité que trois ou quatre mots de cette éternelle vérité par laquelle nous commençons tous!

On a élevé une statue à Broussais, je ne sais ce qu*on a inscrit sur sa base; mais j'aurais voulu y voir cette rétractation, comme ime grande leçon donnée à l'esprit humain, qui lui aurait appris que, quel que soit l'orgueil de ses flots, il est UN NOM, tracé sur le rivage, devant lequel ils doivent venir s'incliner.

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IMMORTALITÉ DE l'aME.

Nous voici en présence d'une vérité décisive. L'âme estelle immortelle , ou ne l' est-elle pas ? La réponse à cette question va influer du tout au tout sur nos sentiments et nos croyances. Si nos convictions franchissent ime fois les limites de ce monde , nous voici engagés envers un avenir mystérieux, où nous pourrons être heureux ou malheureux, selon l'usage que nous aurons fait de notre liberté dans le temps présent; toutes nos pensées, tous nos désirs, toutes nos actions se dressent, se rangent en regard de cette perspective d'immortalité ; un rapport nécessaire s'établit , dès ce moment, entre les deux vies, je dirais presque entre les deux âges, comme il en existe ici-bas entre l'enfance et la jeunesse, entre la jeunesse et la vieillesse, entre la vie et la mort. Nous voici pressés du besoin de savoir ce qu'est cet autre monde dont nous pouvons , d'im instant à l'autre , devenir les habitants, ce qui nous y attend, ce qu'il importe que nous fassions, dès à présent, pour nous y préparer une place heureuse ; et la Religion ne se présente plus à nous , dès lors , comme une importune ennemie de nos plaisirs , mais comme une bienveillante et secourable messagère qui nous apporte la bonne nouvelle de nos intérêts éternels , et qui recueille et transporte au-devant de nous , dès cette vie, les sacrifices et les vertus qu'elle nous inspire, comme les provisions de notre immortalité.

Cette vérité est donc d'une grande conséquence. Et c'est

là précisément ce qui fait qu'elle trouve notre raison plus lente à l'admettre que les simples vérités précédentes de Vâme et de Dieu. Par elle-même elle n'est pas moins claire, mais le poids de ses résultats soulève dans l'esprit plus de résistance et de doutes. Tel est, en effet, le sort de la vérité, que l'hommage que nous lui rendons n'est pas toujours en raison de sa lumière, mais de ses conséquences, et que plus elle a de droits sur notre cœur, plus nous sommes portés à lui en contester sur notre esprit. Nous aurons lieu, plus d'une fois, de remarquer ce vice secret de notre volonté, à mesure que nous avancerons dans la série des vérités que nous nous sommes proposé de parcourir; il faut nous en défier, et, dégageant notre jugement de toute préoccupation intéressée du cœur, considérer chaque chose en soi et d'un œil vraiment philosophique.

Prémunis contre cet obstacle , abordons la grande question de notre immortalité.

I. D'abord je reproduis ici le premier argument d'où nous sommes partis pour reconnaître l'existence d'un principe spirituel en nous.

Je dis : Par cela seul que nous avons l'idée de l'immortaUté de l'âme, il est nécessaire que cette idée prenne son fondement dans la réalité , parce qu'il est impossible de lui assigner une autre source que la perception même de cette immortalité en nous. C'est une de ces idées qui ne peuvent être faites , si je peux aiasi dire , que sur origiaal et d'après nature. En effet :

Où aurions-nous pu puiser cette idée d'immortahté? d'où aurait pu nous en venir le soupçon seulement? Toutes les apparences sensibles et extérieures sont contre. Dans ce

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rtidlide tout meurt; les espèces seules s'entretiennent, mais les individus périssent sans retour. Il n'y a pas d'exemple d'un seul être dont l'individualité ait échappé à la destruction , ou en soit revenu. Nous ne devrions donc avoir qu'une idée de mort, puisque tout nous en parle le langage.

Nous ne portons rien, du reste, dans les apparences de notre nature hiunaine , qui puisse nous faire soupçonner xme dérogation en sa faveur. Quand l'homme meurt, quand l'homme est mort , rien ne dit à nos sens que cette destruction n'est pas aussi totale , aussi définitive que celle de la bête ou de la plante. Le phénomène naturel est identiquement le même, si bien que la comparaison nous en échappe tous les jours , et que la poésie, même sacrée, nous dit que nous passons comme la fleur des champs , et que nous mourons comme l'herbe :

Humains , nous ressemblons aux feuilles d'un ombrage

Dont au faîte des cieux le soleil remonté

Rafraîchit dans nos bois les chaleurs de Tété.

Mais l'hiver, accourant d'un vol sombre et rapide ,

Nous sèche , nous flétrit ; et son souffle homicide

Secoue et fait voler, dispersés dans les vents ,

Tous ces feuillages morts qui font place aux vivants ^ '

Comment donc après cela, et au sera de cette destruction

universelle dans laquelle nous respirons , dans ce sépulcre

Kde notre vie mortelle où nous sommes enfermés , l'idée de

■notre immortalité propre a-t-elle pu pénétrer, a-t-elle pu

P germer et fleurir? D'où vient que personne n'a imaginé

d'attacher cette idée au principe organique ou vital de la

plante ou de la bête, et que tout le monde, presque sans

hésitation, l'attache au priacipe vital de cet autre mor^e/

^ qu'on appelle l'homme?

* Imitation d^ Homère j par André Chénier. Élégie XXXII.

Et d'où vient que ce n'est qu'à lui seui que l'homme donne cet adjectif : mortel? Voici qui paraît contrarier au plus haut degré l'idée de son immortalité. Dans un monde où tout est mortel , il en réserve pour lui seul la qualification, comme si tout était immortel , excepté lui.

C'est que c'est l'inverse qui est la vérité , et voilà pourquoi lui seul a besoin de se rappeler qu'en im sens et dans son corps il est mortel. La mort pour lui est im accident; pour les autres êtres, c'est toute une destinée. Une se donne la qualification de mortel que parce qu'au fond et substantivement tout lui dit qu'il ne l'est pas. Ce n'est qn'ad-jectivement à l'essence de son être que la mort vient à le toucher. Il se dit qu'il est mortel, parce qu'il a besoin de se le dire , quoique toute la nature le lui crie. Il invente des pompes et des cérémonies sensibles pour se rappeler qu'il est poussière : mémento, homo, quia pulvis es, dit-il, et IN PULVEREM REVERTERIS 3 saus ccla il F Oublierait, et se croirait immortel jusque dans son corps : tant l'idée de son immortalité lui est naturelle et instinctive !

Loin donc que l'idée d'immortalité nous vienne du dehors , soit conçue en nous d'après quelque apparence extérieure qui pourrait nous faire illusion , c'est contre toute apparence qu'elle nous préoccupe intérieurement. Tout nous dit que nous sommes mortels , nous nous le disons à nous-mêmes , jusqu'à nous en faire une qualification vulgaire ; et cependant l'idée de notre immortalité est impérissable en nous. Conçoit-on l'origine et la persistance d'une pareille idée autrement que dans le sentiment intime et dans la perception immédiate de sa réalité?

Xette conclusion acquiert un poids infini lorsqu'on vient à remarquer que l'idée de notre immortalité est encore ime de ces idées consacrées par l'instinct et la pratique univer- à

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sels ; que tout cœur d'homme se ressemble en ce point ; qu'après l'avoii* vue hautement professée parles esprits les plus éminents au sein des peuples civilisés , nous la trouvons encore pratiquée chez les peuplades les plus sauvages, si bien qu'elle forme le seul caractère qui distingue quelquefois l'homme des animaux, et qui imprime encore à son front avili le cachet de sa race * .

Dans l'exposition de vos doutes, vous me dites : a L'homme cherche dans l'idée de son immortalité des con- « solations pour cette vie , et des espérances qui le garan- « tissent de l'horreur du néant. Mais la raison seule doit « nous guider. »

Je pourrais vous répondre déjà que cette horreur du néant et ce grand besoin de consolations, que vous assignez pour principe de notre illusion , sont la preuve même de notre immortalité ; ce que nous développerons plus loin.

Je pourrais ajouter que cette idée d'immortalité ne se présente pas toujours à l'esprit sous un aspect si consolant, qu'on soit porté naturellement à se l'attribuer. Elle est terrible pour plusieurs, et même inquiétante pour tous. Il y a quelque chose qui glace dans ce je ne sais quoi qui suit la mort, lorsque la Religion ne vient pas en préciser l'objet et en combler la distance ; de sorte qu'on ne peut pas dire

^ De là, le culte si universel et si constant des tombeaux , dont l'abus a été une des principales sources de l'idolâtrie et de la superstition , comme le mot l'indique , super-stare, sur-vivance des esprits. « Un père , affligé de « la moi-t précipitée de son fils, dit la sainte Écriture, fit faire l'image de celui « qui lui avait été ravi ; il commença à adorer comme Dieu celui qui, comme « homme, était mort un peu auparavant, et il lui établit parmi ses servi- « teurs un culte et des sacrifices. " ( La Sagesse , chap. xiv, v. 15. ) Cette coutume criminelle, qu'il ne faut pas confondre avec la vraie Religion , comme l'observe très-bien Cicéron ( De la Nature des Dieux, liv. II, nomb. xxvni ), est une forte preuve de la puissance du sentiment de notre iramorlalité , dont elle était un égarement et un abus.

que ce soit une de ces idées faites à plaisir, tant s'en faut!

Mais je réponds plus directement à votre objection, en vous faisant observer qu'elle pèche par la base même du raisonnement qui la constitue j car la raison à laquelle vous en appelez demande comment on peut se donner l'espérance d'ime chose dont on n'a pas Vidée, et comment on peut avoir Vidée, universellement surtout, d'une chose f^ont rien, dans le monde périssable où nous nous trouvons, ne peut nous donner l'idée, dont tout au contraire exclut l'idée?

La raison est donc obligée de conclure, avec le sentiment universel, que cette idée n'est pas une illusion qui vient du dehors ; qu'elle a été mise et comme infusée en nous par Dieu même , qu'elle puise dans la réalité seule de son objet la cause de son existence , et qu'elle nous est garantie au n^ême titre que la vérité même de notre être et de sa spiritualité.

II. Cette spiritualité de notre être conduit , du reste , nécessairement à l'idée de son immortalité, ou plutôt ces deux vérités n'en sont qu'une seule ; si tien que celui qui a admis la spiritualité de l'âme a admis ei^ même temps son immortalité. Rien n'est plus facile à démontrer que cette proposition.

Ce que nous appelons la mort n'est pas V anéantissement. Nous n'avons aucuQ exemple dans la nature de l'anéantissement d'un être 5 nous ne pouvons même nous en faire aucune idée; la raison ne le comprend pas. Il faudrait, pour l'anéantissement d'un seul atome, mettre en jeu toute la puissance qui a créé l'univers, et se rejeter par conséquent en dehors de toutes les règles de la nature, que cette toutepuissance même a établies en la créant. Anéantir et créer sont deux actes égaux. Nous ne comprenons pas plus l'un que l'autre. Tirer quelque chose de rien, ou réduire quelque

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chose à rien, est un même miracle, et le plus inconcevable de tous les miracles. Je dirai plus : l'anéantissement d'un être serait un miracle plus grand encore que la création de l'univers, parce qu'il aurait de plus contre lui l'existence de cet être, et le penchant de Dieu, souverainement libéral et fécond, à créer et à conserver. Une faut donc pas admettre, sans raison , ce qui serait contre toute expérience , contre toutes les lois de la pâture, contre toute compréhension de l'esprit humain, et je dirai même contre l'idée que nous avons de Dieu.

Ce que nous entendons par mort n'est donc pas anéantissement; c'est dé-composition f dis-solution, cor-ruption, toutes expressions, comme on le voit, qui n'indiquent qu'une disjonction de parties. Voilà ce qu'on entend par mort.

D'après cela, dire que l'âme est sans parties, c'est dire qu'elle n'est pas sujette à la mort.

Or, que l'âme soit sans parties, c'est précisément ce que tout le monde entend lorsqu'on dit qu'elle est spirituelle et simple, c'est-à-dire qu'elle est ame.

L'idée de I'ame emporte donc d'elle-même l'idée d'm- MORT ALITÉ ; et, à moius que de dire que nous sommes sans AME, il faut reconnaître que nous sommes naturellement

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