‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 19 sur 37 · IMMORTELS · texte numérisé non relu

IMMORTELS

Et c'est là précisément ce qui fait que cette idée d'm^OR- TALiTÉ est si instinctive en nous; c'est qu'elle jaillit de l'idée de I'ame , et par celle-ci du sentiment de notre propre existence.

« « La saine philosophie et la Révélation , dit Leibniz , sont d'accord pour « enseigner cette vérité. En effet, l'âme est une substance ; or, nulle subs- « tance ne peut périr tout à fait , sans un anéantissement positif qui serait un « miracle ; et comme l'âme n'a pas de parties, elle ne pourrait pas même être « divisée en plusieurs substances : donc l'âme est naturellement immortelle. » ( Systema theologicum. )

Nous n'avons conscience de notre existence que par la perception immédiate d'an sujet en qui elle se résume essentiellement, et que nous appelons moi. Or ce moi, nous ne le concevons que comme un être simple, ce qui nous fait conclure qu'il est immatériel. C'est la plus haute expression de l'indivisibilité et de l'unité. Il implique contradiction, avec l'idée et le sentiment que nous en avons , de dire qu'il peut se décomposer en plusieurs moi. La langue même se refuse à cette pluralité , et il faut que moi subsiste ou s'anéantisse tout entier. Mais nous avons vu que l'anéantissement d'un être est^sans exemple ; il faut donc que le sujet de mon existence subsiste selon sa nature et tel qu'il est, c'est-à-dire, indivisible, incorruptible, et, partant, immortel.

La vérité de l'immortalité de l'âme jaillit ainsi du sentiment réfléchi de notre propre existence; elle se confond dans la même perception, et on peut conclure hardiment de l'un à l'autre, et dire : — Je suis, — donc je suis immortel'.

III. Il ne peut y avoir d'analogie, en ce point, entre la destinée de mon âme , où réside le moi , et celle de mon corps, pas plus qu'il n'en existe entre leurs natures. Il résulte même de cette distinction profonde entre la nature et les opérations de l'âme et celles du corps, que leur association,

* Il y a des êtres qui durent peu , dit la Bruyère , parce qu'ils sont composés de choses très-différentes et qui se nuisent réciproquement : il y en a d'autres qui durent davantage , parce qu'ils sont simples; mais ils périssent, parce qu'ils ne laissent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils peuvent être divisés. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup , parce que c'est un être pur, exempt de tout mélange et de toute composition , et il n'y a pas de raison qu'il doive périr : car qui peut corrompre ou séparer un être simple, et qui n'a point de parties? L'âme est ce qui pense : or, comment peut-elle cesser d'être telle? ( Cliap. xii. )

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loin d'être une nécessité, est le plus grand de tous les mystères de la raison humaine, et que leur séparation se comprend beaucoup mieux.

Dans la société mystérieuse qui lie l'âme au corps, l'âme reçoit, parle moyen des organes, des avertissements, et transmet des volontés qui la mettent en rapport avec le monde extérieur, ou plutôt qui l'assujettissent à ce rapport ; mais elle'^porte en elle-même un principe d'activité qui- se fait sentir d'autant plus qu'elle s'isole davantage de ses organes ; elle a tout un ordre d'opérations intellectuelles et abstraites, qui s'exécute d'autant mieux qu'elle se dégage et qu'elle s'éloigne davantage du corps, ce qui donne lieu au phénomène psychologique qu'on est convenu d'appeler la distraction. On peut dire que dans cet état l'âme est dès lors DIS-TRAITE, Séparée du corps, ou du moins qu'elle prélude à une séparation plus complète, que Ton comprend pouvoir fort bien s'effectuer plus tard. Le corps, au contraire, a besoin de la présence de l'âme pour subsister; par luimême, il tend à sa ruine et à sa dissolution. « C'est l'âme, « dit fort bien Cabanis, qui inspire aux organes tous les a mouvements dont se composent leurs fonctions ; qui rea tient liés entre eux les divers éléments employés par la a nature dans leur composition régulière, et les laisse livrés « à la décomposition, du moment qu'elle s'en est séparée « définitivement et sans retour. » Or, chaque chose conservant sa nature , le corps laissé à lui-même se dissout; l'âme restant elle-même , ou plutôt se retrouvant plus complètement elle-même, se dégage et survit. Dans cette association de l'âme et du corps , les deux natures sont unies par des conditions inverses : l'âme y est rabaissée , et la matière y est relevée , et c'est précisément ce qui fait le mystère de leur union , ce qui fait que leur désunion se comprend d'autant

mieux que la tendance de leurs natures diverses les y porte davantage, ce qui fait enfin que cette désunion est toute au préjudice du corps et toute à l'avantage de l'âme, et qu'ainsi l'immortalité de l'âme est plus compréhensible que son association avec le corps, et surtout que son anéantissement.

S'il en était autrement , toutes les notions que nous avons sur la nature de notre être seraient bouleversées de fond en comble; car il arriverait, chose vraiment inconcevable! qu'alors que tout nous dit , pendant la vie , que notre intellect, ce qui pense et ce qui veut en nous, est un principe supérieur au corps ; à la mort , ce principe serait non-seulement ravalé à la même condition que le corps , mais même qu'il tomberait plus bas , et qu'il aurait une destinée pire : car les éléments de notre corps ne sont pas anéantis, ils ne sont que disjoints ; ils ne sont même pas disjoints de quelque temps , et la mort semble respecter sa proie , tandis que notre âme, notre moi , notre personnalité intelligente, deviendrait tout à coup la proie du néant , et ce serait ainsi le corps qui aurait la prérogative de la survivance.

Le suicide , ce terrible abus de la domination de l'âme sur le corps, n'est-il pas lui-même une grande preuve de la séparation de leurs destinées? La puissance qui tue peutelle être la même que celle qui est tuée , et ne doit-elle pas lui être nécessairement supérieure et survivante ? L'acte de l'âme qui en ce fatal instant est, en un sens, im si grand acte de puissan-ce, peut-il être en même temps l'acte de son anéantissement ? La volonté tue le corps ; mais qui tue la volonté?... Je conçois très-bien (abstraction faite de la moralité de l'acte) l'âme décrétant la mort du corps et l'exécutant, pour échapper aux misères de cette vie dans une survivance quelconque ; parce que je vois dans ce fait la loi de guérison et de conservation bien ou mal appliquée et enten-

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due , et que je trouve im siège distinct où peuvent s'appuyer la volonté , l'intérêt et l'action du suicide. Mais dans l'hypothèse où rame et le corps se confondraient dans un même anéantissement, et où tout l'homme périrait à la fois , outre que la loi de conservation, la plus impérieuse et la plus universelle de toutes les lois , et qui est celle-là même qui en définitive pousse au suicide , contredit cette hypothèse de complète destruction , je ne conçois pas où se trouverait te point d'appui de cette action de l'âme; comment la force de volonté qu'exige le suicide trouverait sa source dans un être que cette force même anéantirait ; en un mot , comment .""a force d'âme détruirait l'âme même.

Je sais qu'on peut objecter que l'opinion de la plupart de ceux qui commettent ce crime de disposer de leur vie est qu'ils vont être complètement anéantis; mais je n'hésite pas à répondre que cette opinion n'est qu'une illusion de leur esprit malade , qui leur fait confondre la cessation de cette misérable vie avec l'anéantissement de toute vie , et qui est démentie au fond par le sentiment même qui les porte à chercher par cette issue l'affranchissement et le repos.

Ce dernier aperçu a été développé avec ime rare philosophie par saint Augustin ; a En vain m'alléguerez-vouSj « dit , à une autre fin , ce pénétrant génie , le jugement de a ceux qui , pressés de la misère , se sont donné la mort. c( Car quand quelqu'un croit qu'après la mort il ne sera « plus , et que pressé par ses misères , qui lui deviennent « insupportables , il se sent poussé à la désirer, qu'il s'y réa sont et qu'il prend son parti , il y a en lui deux choses : « l'opinion etle sentiment. Dans son opinion, ou pour mieux a dire illusion, se rencontrent l'erreur et le faux préjugé « d'une destruction totale ; et dans son sentiment , qui est

« l'effet de la nature, se trouvent l'idée et le désir du repos. « Or, ce qui est paisible n'est pas ce qui n'est rien; au con- « traire , il y a plus d'être dans ce qui est calme que dans « ce qui est inquiet, car l'inquiétude remue les affections « de telle sorte , que l'une étouffe l'autre : mais le repos est « une stabilité qui est la plus parfaite idée qu'on puisse a avoir de ce qu'on appelle l'être. ^ — Ainsi, tout ce désir a qu'on a quand on veut mourir ne tend pas à être anéanti et quand on est mort , mais il tend à être plus en repos. De ce sorte que , dans le temps même que , par l'effet de l'er- « reur qui est dans l'opinion , on croit qu'on ne sera plus , « il arrive au contraire que , par l'effet du sentiment qui « vient de la nature , et qui est infiniment supérieur à cette a opinion fausse et erronée , on ne désire que d'être en re- « pos, c'est-à-dire d'avoir plus d'être ^ »

Ainsi tout , dans le phénomène complexe du suicide , jusqu'au sentiment de celui même qui en le commettant pense s'anéantir, implique la survivance de l'âme'.

' Bc lib. arb., lib. III , cap. vu.

* ^ Ce qui fait du reste ressortir d'une manière bien sensible la distinction et la survivance de l'âme , c'est cette plénitude de l'esprit qui se fait remarquer dans des corps quelquefois tombés en décrépitude , et ces éclairs extraordinaires qu'il jette surtout à l'instant suprême de la mort ; ce qui nous fait dire si souvent : Jl a conservé toute sa raison jusqu'à la fin. Le corps est déjà détruit de longue main par la vieillesse ou par la maladie , et l'âme est arrivée tout entière et plus pénétrante que jamais jusqu'aux extrêmes. limites de la vie, et plane pour ainsi dire encore après la mort, par un reflet solennel, sur le front et les lèvres qu'elle vient de quitter.... On rapporte de Cuvier que, jusqu'au dernier de ses instants, sa haute intelligence étudiait et constatait les pas de la mort, et soumettait ses derniers coups à ses calculs . Jl s'est vu mourir, locution dont nous nous servons encore tous les jours. On rapporte également de Guillaume de Humboldt : « qu'il a donné la meil- «t leure preuve de la puissance calme de la pensée sur les infirmités de notre « nature ; et au moment de mourir, qu'il a montré toute l'influence que le « génie peut exercer sur une vie longue et méditative ; car depuis longtemps « il avait annoncé à ses amis l'intention de composer, comme son dernier

Mais des raisons bien supérieures et ^^urement psychologiques , c'est-à-dire , tirées de l'âme -seule , vont compléter la démonstration de son immortalité.

1. Tout dans la nature a im principe d'existence analogue à ce dont il se nourrit : c'est ce qu'on appelle la loi d'assimilation. Ce principe a pour lui l'évidence. La principale loi d'un être étant de se conserver, la nature ne peut pas lui faire défaut dans le choix des moyens de conservation qu'elle lui inspire ; et il est clair que son existence doit participer de la substance qui entre dans son développement et son entretien.

Cherchons donc quelle est la substance dont s'alimente l'âme. Que veut-elle, qu'embrasse-t-elle chez tous les hommes ?

La réponse ne peut être incertaine : il n'y a qu'une seule chose dont l'âme veuille et qu'elle appelle avec ardeur, avec amour : cette chose , c'est la Vérité.

La vérité sous toutes ses formes et dans toutes ses applications , la vérité dans les sciences naturelles , la vérité dans les sciences morales , la vérité dans les arts ; le vrai , le bon ,

« codicille , un traité très-concis sur la philosophie du langage ; et dans les « derniers jours de sa vie , réduit par la maladie à un si grand état de fai- « blesse, qu'il ne pouvait plus tenir à la main ni livre ni plume , penché sur « la table comme un homme courbé sous le poids des années , il semblait « concentrer à l'intérieur ces facultés énergiques si variées qui , dans de meiltt leurs jours, le rendaient également propre aux méditations de la philosopliif « et aux travaux de l'homme d'État, C'est ainsi, disons-nous, qu'il a dicté « un ouvrage profond sur un sujet des plus difficiles; ouvrage qui, lorsqu'il « sera publié , donnera au monde un noble exemple , non d'une passion qui « domine la mort , mais d'une intelligence directrice qui y puise sa force. » ( Wiseman, Discours su*' les rapports entre la science et la révélation , t. l,p. 59. )

le beau : voilà ce pour quoi elle a une affinité invincible. Elle ne se sent elle-même que lorsqu'elle s'en occupe , et son développement est en rapport direct avec son application à ces grandes sources de sa vie. Comme une flamme légère qui voltige à la surface de ce monde matériel , on dirait qu'elle tend sans cesse , au travers de tout , à rejoindre le foyer de la vérité d'où elle émane , et qu'elle gravite autour de sa lumière, n semble qu'elle reconquiert. son patrimoine quand elle la découvre , et qu'elle respire son air natal lorsqu'elle y a pénétré et qu'elle en jouit. Rien n'égale alors sa joie et son orgueil ; elle en est dans le délire : c'est Archimède courant dans les rues de Syracuse , et s'écriant : Je l'ai trouvé! C'est Pythagore immolant une hécatombe aux dieux , en reconnaissance de la découverte du carré de l'hypoténuse. C'est Galilée ne pouvant lâcher prise , malgré le soulèvement de son siècle contre lui, retraçant son système astronomique jusque sur les murs de sa prison, et disant à cette figure animée par la vérité : Mais cependant tu tournes ! C'est.Socrate , c'est Régulus , c'est Thraséas , c'est Matthieu Mole , s'immolant à la vérité morale , au devoir. C'est l'artiste , sous la figure de Pygmalion , échauffant le marbre de toutes les inspirations de la vérité dans le beau. Le commun des hommes même , dans touS'.les dérèglements de leur esprit et de leur cœur, ne peut rester sciemment dans l'erreur -, ils se la déguisent à eux-mêmes, ils la systématisent, c'est-à-dire ils se la font vérité ; et ce n'est que pour mieux se donner le change qu'ils persécutent la vérité même, en l'appelant erreur.

La Vérité ! voilà donc le principe nourricier de l'âme. « Cette viande des esprits, comme dit excellemment Male- « branche, est si délicieuse, et donne à l'âme tant d'ardeur a lorsqu'on en a goûté, que lorsqu'on se lasse de la recher-

et cher, on ne se lasse jamais de la désirer et de recommence cer ses recherches , car c'est pour elle que nous sommes « faits ^ »

Or, la vérité est immortelle , elle subsiste immuablement, elle est coéternelle à Dieu, comme dit Orphée.

Et Ton veut que ce qui se repaît d'immortalité soit mortel ! on veut que l'âme , qui ne vivrait qu'un jour , qui ne ferait que passer du néant au néant, s'éprît d'amour, dans ce court passage , pour ce qui est étemel ; que toutes ses puissances fussent employées à s'assimiler ce qui serait contre sa nature , et que la pensée humaine , tendue, absorbée dans le sem de l'être , y trouvât le néant , et s'éteignît dans tes sources mêmes de la vie! Non, toute ma raison se révolte contre cette contradiction, et je m'écrie avec la Bruyère « Je ne conçois point qu'une âme que Dieu a voulu remplir a de l'idée de son être infini et souverainement parfait, « doive être anéantie '. »

Si encore l'âme ne s'occupait que des vérités nécessaires à ses courtes destinées dans cette vie , et à la conduite de ses intérêts temporels ! Mais loin de là : elle néglige ceux-ci pour s'attacher à des abstractions ; elle épuise , elle tue le corps à la poursuite de la vérité ; elle n'aime celle-ci que pour elle-même ; et, quelles que soient les conquêtes qu'elle ait faites sur elle , son ambition s'étend immensément au delà, sa capacité s'accroît de ses découvertes, etil ne lui est donné que de préluder ici-bas à sa possession. Entendezvous ces étonnantes paroles de Newton mourant? « Je ne a sais ce que le monde pensera de mes travaux ; mais, pour a moi, il me semble que je n'ai été autre chose qu'un enfant « jouant sur le bord de la mer, et trouvant tantôt un caillou

* 3* Entretien.

' Chap. XVI.

140 LIVRE 1. CHAPITKE 111.

« un peu plus poli , tantôt une coquille un peu plus bril- « lante, tandis que le grand Océan de la vérité s'étendait « inexploré devant moi ' . »

L'âme qui a été assez vaste pour concevoir une telle idée de la vérité , pour ressentir une telle soif de sa possession , et à qui il a été donné d'entrevoir ce grand Océan, croyezle bien, n'est pas restée sur le rivage; dès qu'elle s'estsentie elle-même, elle y a aspiré, aspiré sans cesse : donc elle était destinée à y vivre comme dans son élément; et le moment de la mort n'a été que celui de son grand départ!

Concluons donc avec assurance : L'âme vit et respire dans un élément immortel ; donc elle ne meurt pas.

IL Une seconde loi , non moins invariable que celle que nous venons d'appliquer, c'est celle-ci : Que tous les êtres se perfectionnent d'autant plus qu'ils obéissent à leur nature ; c'est ce qu'on peut appeler la loi de perfectionnement. Il suffit encore d'énoncer cette loi, pour en démontrer la justesse. Un être ne peut pas plus se donner à lui-même le développement de sa vie , qu'il ne peut se donner sa vie même; c'est à la nature qu'il doit l'un et l'autre. Lors donc qu'il se développe manifestement selon un moyen quelconque, on peut affirmer c|ue ce moyen est dans sa nature, et qu'il a une réalité d'action, et par conséquent d'existence, qui se traduit doublement, et par le développement de l'être lorsqu'on le lui applique , et par son dépérissement lorsqu'il en est privé. Cela est d'une évidence axiomatique.

Or, l'humanité puise évidemment, dans l'application du principe de l'immortalité de l'âme, le plus puissant mobile de son perfectionnement. Qui peut révoquer cela en doute? S'il y a quelque frein sur la terre, quelque ressort de grandeur et de vertu, c'est par l'effet de cette conviction. Sup-

» Correspondance de Newton.

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pfimez-la complètement, s'il est possible; substituez-lui cette autre conviction, que tout notre être va se briser contre les portes du tombeau, et que décidément toute vie est renfermée dans celle-ci, que c'est le seul champ de notre félicité , de notre responsabilité : — aussitôt tout ordre va périr, toute confusion va régner ; la conscience ne sera plus qu'une menteuse importune , dont chacun cherchera d'abord à se délivrer; la vérité! le devoir! la justice! autant d'entraves dont le plus sage sera le plus tôt affranchi ; toute ardeur , toute espérance va s'attacher à la possession des biens temporels ; se dépêcher d'en jouir deviendra la suprême loi ; toute intelligence sera absorbée dans le soin de se les procurer, toute force sera mise en action pour les ravir; l'ordre intellectuel et moral s'abîmera dans l'intérêt charnel et physique, celui-ci même périra par ses excès; et, au miUeu de l'ordre majestueux et imposant de l'univers , l'humanité , qui en est le centre , va donner le spectacle du bouleversement et du chaos, et rétrograder jusqu'au néant. Ramenez maintenant cette idée que notre vie n'est qu'un petit moment d'épreuvo, et que l'objet de notre félicité est au delà ; que tous les biens et les maux d'ici-bas sont provisoires , et qu'ils sont moins des biens et des maux que des moyens divers d'obtenir ou d'éviter les biens et les maux réels d'une autre vie ; — et alors vous verrez la résignation et la patience relever le cœur du pauvre et du faible , la modération et la tempérance élargir celui du riche et du fort. Chacim cherchera à exploiter sa situation dans le sens le plus moral, le plus méritoire, et travaillera à se développer dans la partie de son être qui doit survivre à la destruction, c'est-à-dire, dans son intelligence et sa volonté. Le devoir sera la loi. Le mépris des biens d'un monde qu'on va quitter, la soif des biens d'un monde où l'on se rend pour

toujours, vont absorber toutes les âmes; et comme, à l'inverse des biens sensibles , les biens moraux sont inépuisables , et tendent à réunir ceux qui les recherchent et les possèdent , la paix et l'amour vont descendre sur la terre , et l'humanité va s'élever par eux à un perfectionnement illimité.

Les deux tableaux que je viens de tracer n'ont jamais eu de modèle achevé sur la terre. L'humanité n'a jamais été ni si perverse ni si parfaite, parce que la croyance d'une autre vie n'a jamais été universellement rejetée ou suivie; mais tous les mouvements moraux que le monde a présentés ont été en raison directe de l'élévation ou de l'abaissement de cette croyance dans les cœurs. Cela est certain.

Et l'on veut que ce principe de l'immortalité de l'âme , par qui l'humanité s'élève et grandit, sans lequel elle s'avilit et se désorganise , ne soit pas dans sa nature ? que ce soit une contre-vérité , un mensonge ?

Mais alors , chose absurde ! ce mensonge vaudrait mieux que la vérité; la créature qui l'aurait inventé, se serait mieux comprise que le créateur ; le néant se serait donné l'être! L'homme, qui ne peut pas ajouter ime ligne à sa taille dans l'ordre physique , se serait donné la statm-e d'un géante dans l'ordre moral! et, échappant à la loi qui le condamnait à ne connaître jamais que la poussière, il se serait donné des ailes par lesquelles il aurait été toucher le ciel! — Dérision!

La raison conclut autrement ; elle dit : L'humanité croît et se développe par son adhésion au principe de l'immortalité de l'âme; donc cette immortalité, principe vital de l'humanité, est un fait certain, révélé par ses effets et par le concours de toutes nos facultés à le saisir, comme le mobile de leur ennoblissement et de leur progrès.

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